XXIIILE PHARISIEN

Le Menteur, l’Hypocrite, le Vaniteux, le Glorieux, le Matamore, tous personnages de comédie, sont dépassés de loin par le Pharisien. Le Pharisien est esquissé dans l’Évangile, plus d’une fois. Si par réflexion on réunit ces traits dans un contour plus appuyé, on fait naître un effrayant personnage, essentiellement tragique. Tartuffe est bien petit à côté. Le Pharisien est un homme qui croit en Dieu, et qui croit que Dieu est content de lui.

Les fameux bandits qui ne sont pas près d’être oubliés, ne croyaient à rien du tout ; encore pourrait-on dire qu’ils croyaient au courage ; aucun d’eux ne se serait pardonné s’il avait hésité devant l’action difficile. Et pourtant, selon les principes qu’ils voulaient affirmer, il n’y a point de courage : il n’y a que des forces ; la fuite et la peur sont naturelles dès qu’elles se produisent, comme l’audace et la volonté. Je rappelle ici leurs exploits et leurs écrits pour faire voir qu’il est rare qu’on ne croie à rien. Et tout homme qui se compare à un homme idéal, par exemple savant, tempérant, courageux, juste, se trouve aussitôt bien petit.

Mais le Pharisien fait voir cette union incroyable de la religion ingénue et de l’admiration de soi. Il se veut savant et il se croit assez savant ; il honore réellement le courage, et il se croit courageux. Il découvre réellement, profondément, sa conscience devant un juge qui, d’après lui, sait tout et devine tout, et il prie ainsi : « Seigneur, n’es-tu pas content de moi ? Ne suis-je pas ton ministre et ton interprète ? Ne suis-je pas l’Importance ? Fais donc marcher ton tonnerre, et pulvérise ces gens de rien, car Mon Importance est la tienne. » Je ne sais si un tel monstre existe. Quelquefois on est amené à penser qu’il existe au moins par moments ; les flatteries, les acclamations ont tant de force. On a souvent mal compris l’humilité Évangélique ; ce n’est sans doute au fond que la volonté de n’être jamais ce monstre-là.

Les forces de persécution ne s’expliquent guère par la méchanceté seule. Jésus en prison n’était pas bien redoutable, ni Jeanne d’Arc à la Tour. Des politiques auraient oublié. Mais supposez le Pharisien et son Importance, on comprend la Croix et le Bûcher. Qui offense le Pharisien offense Dieu. « Seigneur, tu es juste ; tu connais mon esprit et mon cœur. Tu n’aurais pas éclairé ce pauvre charpentier et cette pauvre bergère. La lumière morale, c’est moi qui l’ai ; la lumière politique, c’est moi qui l’ai. Toute perfection agit par moi, par moi et par toute la hiérarchie, et par tous ceux qui la reconnaissent. C’est pourquoi je n’ai pas le droit de pardonner. » Ainsi sera brûlé, jeté au vent, solennellement maudit, effacé de la terre, tout miracle qui n’aura pas suivi la Voie Hiérarchique. Ainsi l’âme Bureaucratique s’est élevée deux fois jusqu’au sublime qui lui est propre ; deux fois les Pharisiens ont cru tout à fait en eux-mêmes. Dans le train ordinaire de l’histoire, ils n’ont que des mouvements d’humeur, quelquefois éloquents ; mais leur voix tremble ; je reconnais mieux l’homme.


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