XXXIVLES GRANDES IMAGES

D’Hercule à Jésus, la suite, l’opposition, le progrès sont assez clairs. Ces récits sont réels par les pensées. On ne demande point si les contes orientaux sont vrais ; on connaît qu’ils sont vrais, parce que les hommes ont certainement pensé d’abord leur propre existence d’après le pur événement, qui tantôt trompe l’espérance et tantôt la comble ; et ce tableau des contes représente éternellement les jeux de l’imagination et des passions ensemble, un genre de prière qui n’est que curiosité et désir, enfin le premier tissu de toutes nos pensées. Hercule foule aux pieds ce tapis magique ; il n’y fait pas seulement attention. Il est vrai que l’action termine le rêve ; mais il est plus profondément vrai que l’exercice athlétique réduit l’imagination à la perception claire. Hercule est donc clairvoyant par sa force, bon et juste par sa force. Cet ordre de la force et cette vertu de l’exécution furent adorés longtemps et le seront toujours assez. L’homme en marche et assuré de lui-même mesure la nécessité extérieure et frappe à coup sûr. Les maux d’événement sont alors finis et déterminés ; la vigilance et l’industrie en font le tour. L’homme aménage et assainit la planète, se portant d’un mouvement vif et mesuré contre l’eau, le feu, la pestilence, le brigandage. Hercule reconnaîtrait ses fils.

Mais suivons le récit. Hercule périt par ses propres passions. Les démons intérieurs se montrent. D’autres maux, sans mesure, collés à nous comme la brûlante tunique ; les cris d’Hercule emplissent le monde. Qu’est cela, sinon le crime aimé et détesté, la fraternité et la haine ensemble, la puissance de police et d’industrie se détruisant elle-même ? C’est à quoi nos travaux d’Hercule nous ont conduits, et c’est la guerre à l’état de pureté, vertu contre vertu, et le meilleur, ouvrier du pire. Conflit de soi avec soi. Ici est l’hydre dont les têtes revivent, à peine coupées. Ici périt la force disciplinée, par la force disciplinée, et sans fin. Par quoi ? Par l’opinion seulement. La seule opinion a tué dix millions d’hommes en ces temps-ci.

Une autre vie se montre, puissante sans aucune puissance. Un autre athlète, par le jugement seul. La puissance de César attend le consentement et le culte ; mais le consentement et le culte lui sont refusés. Un autre salut préoccupe l’homme divin ; il ne regarde qu’en lui-même, au désir, à l’amour, à l’ambition, à l’avarice, pour les subordonner. Nullement satisfait de l’ordre politique, qui donne apparence de raison à toutes ces choses, mais annonçant au contraire que si on leur donne quelque peu du consentement intérieurs on leur donne tout. Plus profondément, discernant que les forces au service de l’esprit déshonorent l’esprit ; que l’esprit vaincra, mais seul, et désarmé ; que tout le bien extérieur possible viendra de ce refus et de cette retraite de l’esprit en lui-même, et de cette purification au sens propre du mot. Enfin la puissance est déchue de son droit divin. Si l’instrument du supplice, adoré dans le temple nouveau, signifie quelque chose, il signifie, à n’en pas douter, que la puissance n’est plus un attribut de Dieu. L’on saisit ici la vertu de ces grandes images, sur lesquelles le discours n’a pas de prise. Que de sophismes théologiques en vue de rassembler l’esprit et la force, et de composer une même prière pour l’un et pour l’autre ! Mais le Signe reste ; il attend nos pensées.


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