Il faut croire d’abord. Il faut croire avant toute preuve, car il n’y a point de preuve pour qui ne croit rien. Auguste Comte méditait souvent sur ce passage de l’Imitation: « L’intelligence doit suivre la foi, et non pas la précéder ; encore moins la rompre. » Si je ne crois point qu’il dépend de moi de penser bien ou mal, je me laisse penser à la dérive ; mes opinions flânent en moi comme sur un pont les passants. Ce n’est pas ainsi que se forment les Idées ; il faut vouloir, il faut choisir, il faut maintenir. Quel intérêt puis-je trouver dans une preuve, si je ne crois pas ferme qu’elle sera bonne encore demain ? Quel intérêt, si je ne crois pas ferme que la preuve qui est bonne pour moi est bonne pour tous ? Or cela je ne puis pas le prouver, parce que toute preuve le présuppose. De quel ton Socrate expliquerait-il la géométrie au petit esclave, s’il n’était assuré de trouver en cette forme humaine la même Raison qu’il a sauvée en lui-même ?
Il ne manque pas d’esprits sans foi. Ce sont des esprits faibles, qui cherchent appui au dehors ; mais il n’y a point d’appui au dehors. La Nature est trop riche pour nous ; elle dépassera toujours nos idées. Penser sans hypothèses préalables, raisonnablement formées, et fermement tenues, c’est combattre sans armes. Cette misanthropie profonde, qui vise l’homme en son centre, dessèche celui qui la reçoit, et les autres autour de lui. On ne peut croire en soi si l’on ne croit en l’Homme ; penser pour soi-même, c’est déjà instruire. Si vous manquez à l’esprit, l’esprit vous fuira.
Qu’est-ce qu’un auteur ? Du noir sur du blanc, si vous n’osez pas croire. Platon lui-même se vide de pensée devant ces esprits chagrins qui font des objections au troisième mot. Jurez d’abord et par provision que Platon dit vrai ; sous cette condition vous pourrez le comprendre. Mais sans cette condition vous perdez votre temps à le lire. Ce serait trop commode si Platon versait ses idées en vous comme l’eau en cruche. Noir sur blanc, je vous dis. Vit-on jamais un homme déchiffrer une inscription en prenant comme idée directrice que cette inscription n’a point de sens ?
Les anciens n’avaient pas tiré au clair cette condition première, qui est la Foi. Les plus courageux pensaient esthétiquement ; il leur semblait plus beau de penser. « Beau risque », disait Socrate. Aussi c’est le sceptique qui termine cette scène de l’histoire, le sceptique qui veut qu’on lui prouve qu’il y a une preuve de la preuve. Et le Dieu de Pascal, qui est caché, et qui veut qu’on croie sans la moindre preuve, est l’héroïque négation de cette négation. Métaphore violente, qui remet l’homme sur pied, et la Volonté en sa place. Ce grand moment domine la pensée moderne, et, en ce parti désespéré, la vraie Espérance se montre, et nos pensées s’ordonnent à partir du serment initial. Ainsi, devant le regard Positif, toute religion finit par être vraie.