The Project Gutenberg eBook ofProses moroses

The Project Gutenberg eBook ofProses morosesThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Proses morosesAuthor: Remy de GourmontRelease date: August 17, 2018 [eBook #57712]Language: FrenchCredits: Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PROSES MOROSES ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Proses morosesAuthor: Remy de GourmontRelease date: August 17, 2018 [eBook #57712]Language: FrenchCredits: Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)

Title: Proses moroses

Author: Remy de Gourmont

Author: Remy de Gourmont

Release date: August 17, 2018 [eBook #57712]

Language: French

Credits: Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the OnlineDistributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (Thisfile was produced from images generously made availableby The Internet Archive/Canadian Libraries)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PROSES MOROSES ***

Il reste de ces éditions quelques exemplaires sur divers papiers de luxe, Hollande, Chine, Japon, etc.

A Laurent Tailhade.

A Laurent Tailhade.

Afin d'exercer la plus amère méchanceté, Primary, vêtu ainsi qu'un riche cosmopolite, entra.

«(Amabilités, la pluie, le beau temps, comme si la faillite ne la menaçait pas! Cette femme serait-elle dissimulatrice? Oh! je verrai dans le clair de ses yeux bleus la joie de la résurrection, et tout de suite après, au coin des paupières, deux larmes que j'aurai su évoquer, sans en avoir l'air. Robe noire de veuve, trois petits enfants. Sont-ils gentils, petits anges! On m'a dit cinquante ou seulement trente mille francs? Trente, mais le plus gros chiffre, qui ne mecoûte rien, est une garantie que je dois prendre, dans mon propre intérêt, pour la réussite absolue de l'opération). Il me faut, madame quelques anneaux, boucles, parures, brimborions, mais je suis assez difficile, n'étant pas amoureux, et disposé, opinant pour autrui, sans nulle commission, entendez-le! à de sérieux marchandages. Je ne dépasserai pas, quelle que soit la qualité des tentations (Elle est suspendue à mes lèvres, c'est le mot...), cinquante... Ce sont vos enfants, trois petites filles, en vérité, trois petites filles!... Je ne dépasserai pas, dis-je, cinquante... Charmantes créatures... mille francs (Elle a pâli, elle porte la main à son cœur... Un grand, grand soupir... Nerveusement, elle saisit une des petites filles et la serre contre sa poitrine, l'embrasse, affolée... Elle ouvre la vitrine à double glace, sa main tremble...) Je n'ai que cette somme sur moi et je paie toujours comptant.

—Oh! monsieur, vous êtes de ceux... auxquels... la confiance...

—Voyons, un dernier calcul... oui c'est bien cela, cinquante francset rien de plus.

—J'avais cru entendre... Allez-vous-en, mes pauvres petites, allez jouer dans la cour.

«(Elle a senti le coup, elle tombe sur sa chaise, elle souffre... oh! cela va trop vite...) Ai-je dit autre chose que cinquante-mille-francs?

—Oui, oui, oh! pardon, monsieur, que je suis sotte... Vous allez choisir... oh! monsieur, nous nous entendrons facilement... Voici: bagues, boucles d'oreilles, broches, médaillons, parures complètes... oh! que je laisse à bien bon compte... petites breloques... qui seront, si vous le permettez, monsieur, par-dessus le marché... Ah! mon Dieu... où es-tu?... Petites... Mariette... Ah!... C'est un peu d'étourdissement...

«(Elle se remet, bon... très bon... Pourvu qu'elle soit de force à supporter l'expérience... C'est capital... Cela va... Elle sourit, elle est radieuse, empressée... je suis sûr qu'elle me baiserait les mains de bon cœur... Chère petite femme... On peut dire qu'elle nage dans la joie... Elle prononceMONSIEUR,comme une amante le nom de son bien-aimé... Bravo!... Là,je vais faire un petit tas... Je m'y connais... Il y en a pour cinquante mille, juste). Je crois, madame, que cela ne dépassera pas mon prix.

—Voyons... Oh! non, monsieur, au contraire... trente... trente-trois... quarante... quarante-cinq... quarante-huit... Si vous désirez aller jusqu'au chiffre rond... je mettrai encore ce diamant, il est beau et on l'avait marqué jadis, jadis hélas! cinq mille francs... et vous prendrez dans ces menues fantaisies les objets qui vous plairont...

—Bien, très bien... nous allons, comme vous dites, nous entendre... Oui, tout cela me plaît... oui... oui... (Maintenant, tout en jetant an dernier coup d'œil, tirer son portefeuille et le remettre, cela plusieurs fois de suite... Ah! ah! elle a eu un frisson... Bon... Un geste qui signifie: Décidément, non... puis se lever brusquement et dire de bonnes paroles...) Tout réfléchi, je ne suis pas encore bien décidé... Ayez la bonté... je verrai... je repasserai tantôt... oui... tantôt... mettez-les à part, naturellement... car il est probable, plus que probable... (Elle connaît cela: est-cequ'on revient jamais? Allons, encore une petite secousse)... Bah! autant les emporter moi-même!...

—Comme vous voudrez, monsieur...

«(Le timbre de la voix a changé, elle va pleurer... Nous y sommes... Ah! vous voilà, larmes! Il y en a deux... joyaux, vrais joyaux, plus précieux que tous les diamants... oh! comme je voudrais vous boire dans un baiser! Ne sont-elles pas à moi? N'est-ce pas à mon commandement qu'elles ont jailli du fond de ton cœur, pauvre petite femme, pauvre petite mère?...) Au fait, non, j'ai une course à faire... tantôt... A tantôt, madame, comptez sur moi... Et en tous cas, mille pardons. (Elle est brisée... Elle est vraiment brisée!...)

«Ah! me voilà dehors, je respire... Cela finissait par devenir trop émouvant... Il ne faudrait pas abuser de ces distractions matinales.»

A Louis Denise.

A Louis Denise.

Un mois à la campagne.Ce n'est pas dans la montagne,—Ni au bord de la mer,—Où l'air est amer.

Un mois à la campagne.Ce n'est pas dans la montagne,—Ni au bord de la mer,—Où l'air est amer.

Un mois à la campagne dans un château tout neuf (des vieilles verdures, très bien rapiécées, y font tapisserie).

Par la fenêtre, la petite dame Doucin vagabonde: là-bas les bœufs dormants attroupés sous la lune. Pas un ne beugle à la lune, mais quelques uns ruminent.

«Vraiment très satisfaite d'une telle villégiature: son Primary en est, son cher amour de Primary que depuistrois mois elle adore, oh! un vrai Amour,—sans compter qu'on écrit à ses amies de l'ex-Rue-aux-Ours sous cet en-tête:Château de la Corbeille, par la Clôture-sur-Prime(petite rivière aux sables dorés, qui sait, peut-êtreAURIFÈRES?)...

«... Primary, quel amant! Ce qu'elle aime au-dessus de tout, c'est des mots passionnés, spirituels et indécents, susurrés dans l'oreille: cela caresse en même temps l'âme, le cœur et l'autre. Eh bien, pour déverser une pareille jouissance en son petit corps nerveux comme un jet d'épine et ployable comme une branche de saule, Primary est unique: Primary trouve. Ainsi, tenez, hier soir, pendant que minuit sonnait au beffroi blanc et propret de l'église voisine (genreXIIesiècle, au moins), Primary disait: «Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller? Sur ses cheveux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont dorés mais ne dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur ta toison, car ta toison dort.»

«Ça, ce n'est pas des choses qui s'oublient.

«Cette nuit, la toison d'or, la toison dormira seulette, et tout le monde dort, même la petite madame Crocœur, une autre blondinette qui s'ennuie et donne des coups de tête dans la cloison pour se distraire.

«Aucun bruit: adieu les bœufs qui ruminent sous la lune. Je ferme la fenêtre, me couche, souffle... Hé! on parle chez la petite Madame Crocœur... Ah! cette voix... non... lui!.. lui! Primary, mon amour? Il me trahit et j'entends, et il faut que j'entende... Ah! Don Juan, je sais bien que tu me trompes, mais fais-le plus loin... C'est bien lui, c'est sa voix... Il dit... que dit-il?.. Il dit:

«Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller? Sur ses cheveux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur ta toison, car ta toison dort.»

La petite Madame Doucin crut qu'elle allait pleurer, elle n'en fit que la grimace: les nerfs de sa face révolutionnée se contractaient, elle voulait pleurer, elle n'en faisait que la grimace...

Premier déjeuner. On descend en toute petite toilette, un à un: des bonjours ensomeillés. Primary est là, qui guette:

«Pourvu qu'elle ait entendu! Petite pâlotte, petite langoureuse, petite fondante, tu avais besoin d'un coup de fouet... Hé! elle aura été cinglée... Quelques zébrures, oh! qu'un seul baiser effacera! Je ne suis pas si méchant qu'on le dit, oh! non, puisque je me contente de les faire saigner par métaphore, pauvres anges!»

Tout le monde est descendu: on attend la petite Madame Doucin.

«Elle est si paresseuse, la chère mignonne!» dit la petite Madame Crocœur.

Elle vient, la petite Madame Doucin, elle vient, en songeant: «Je voudrais pleurer et je n'en fait que la grimace... Et toute la nuit, cette grimace! En dormant, je la sentais qui revenait toujours, toujours... Pourvu que cela se passe! Il va me trouver si laide! Oh! monstre, c'est toi! Et je t'adore...»

Elle vient, elle entre, Primary s'avanceet la salue.

Elle va pleurer? Non, elle n'en fait que la grimace... («Mais, elle a un tic!»)... une si vilaine grimace que tout le monde éclate de rire.

A Henri de Régnier.

A Henri de Régnier.

Les chers petits pauvres de N.-S.-J.-C., Primary les estime beaucoup, les vénère, de même qu'en Bretagne les gens devant les calvaires s'inclinent et se signent, respectueux et déférents.

Humiliée au gibet, humiliée dans la sordide bassesse d'un hypocrite mendiant, la divinité de Jésus saignait sous l'un et l'autre avatar, et même (ne le dirait-on pas?) rougissait.

Situation éminemment incompatible avec l'égalité moderne, car enfin, il n'y a pas de honte à être Dieu.

Primary relève le moral de ces modestes Hosties, en lesquelles leFils de la Femme incessamment s'offre au spurieux mépris de ses frères ingrats.

Oui, les chers petits pauvres de N.-S.-J.-C., Primary les vénère.

Si, au coin d'une rue, un gueux immonde soulève avec respect son vieux chapeau troué,—plein de courtoisie, Primary répond par un de ces ineffables saluts d'homme bien élevé, mesurés et discrets, offre comme aumône un fin sourire: tel agréable geste de la main ajoute ce rien d'ironie qui épice et relève toute banalité.

A Maldoror.

A Maldoror.

Primary touchait à la cinquantaine, lorsque sa maîtresse lui dit, un matin, avec cet air spécial que prennent les femmes pour annoncer à leur bien-aimé des choses d'un embêtement rare et décisif, mais des choses qui crucifient leur chair, à elles, et qui la flattent, des choses comme seules elles peuvent en dire, des choses représentatives—absolument—de leur sexe:

—Tu sais, je suis enceinte.

—C'est une fille, monsieur, dit la sage-femme, des épingles entre les lèvres. Primary, les yeux vagues, regardait,sans le voir, l'être à la peau de crevette cuite, le fœtus macéré par les alcools amniotiques: il rêvait: une fille: il la voyait montrant, sous sa robe de huit ans, de fluettes jambes de jeune autruche, courant et s'arrêtant de courir à la caresse d'un désir mâle, grimpeuse volontiers vers des genoux agités et chatouilleurs; il la voyait chuchoteuse et sourieuse, les yeux larges et la bouche gourmande, innocente et tentatrice, angélique et sournoise...

—Ce sera pour ma vieillesse.

—Allez-vous-en, dit la sage-femme, des épingles entre les lèvres.

Et quand il fut sorti, elle se pencha vers la mère plus abolie sous les draps que sous la neige une ellébore,—et familièrement, de femme à femme:—Soyez tranquille, pauvre chérie, il l'aimera bien.

A Marcel Schwob.

A Marcel Schwob.

Les capricantes aiguilles de Popp, les Popp disaient minuit: minuit, les trottoirs et les yeux aigus des femmes blêmes.

«—Minuit, c'est fait, je puis rentrer.»

Tel qu'un peu ivre, il marchait, les jambes lourdes, et des battements de cœur si drus que le sang vers ses tempes rebondissait et bouillonnait.

«—C'est fait, j'en suis sûr. Je les ai séparément prévenus: «Dîner de fondation et refus inadmissible.» J'ai prévenu ma femme: «Ma toute bien-aimée, à minuit je serai rentré,—sans faute.»

Il remontait le boulevard Malesherbes.

«—C'est fait. Ah! il le fallait. Elle était si laide! Dix-huit mois de mariage ne m'ont pas habitué à ce nez court, à ces yeux ternes, à ces cheveux durs, à ce teint de métisse, et la taille pas fine, et la gorge, heu! et le reste, vulgaire!

«Il le fallait. J'en avais honte. Ah! mon cher Paul, tu l'as rédimée et tu m'as sauvé, mon cher, si cher ami! Quel autre que toi eût agi avec un désintéressement aussi rare,—quoique inconscient? Ah! demain, comme je t'écraserai les mains dans mes mains réjouies! Oui, je t'embrasserai.

«Il le fallait. Alors, j'ai commencé de les laisser seuls, après avoir excité Paul par de petites tendresses pour ma femme adorée: Je baisais Juliette dans le cou, un peu longuement, puis ceci, puis ça, et je sortais. Une brève course: «Faites donc un peu de musique.»

«Il le fallait. Je sortais, je rentrais en faisant du bruit, et dans le silence du petit salon, un subit accord... «Eh bien, on ne s'est pas trop ennuyé?»Elle, presque câline et moins laide, déjà: «Non, Paul est si gentil, mais tu abuses de lui!»

«C'est fait. Juliette a un amant. Donc, elle n'est pas si affreuse qu'elle en a l'air. C'est fait. Ah! je n'en suis pas fâché! Tout le temps, je me disais, ce soir: «Il la dévêt, elle sourit, sérieuse un peu, tout de même, il pose ses lèvres ici et là, il la prend en ses bras, il la couche, il vient, etc. Ça fut une pénible soirée. C'est fait.»

Les capricantes aiguilles de Popp, les Popp disaient minuit,—et plus: minuit passé les yeux suraigus des femmes blêmes.

Sonner. Monter. Entrer.

Elle dormichonnait, agitée. La lampe, pas baissée, illuminait sa gorge et ses bras nus.

«—Tu dors, chère? Tiens, cette petite tache rose, au sein, là... Tu te serres toujours trop dans ton corset... Ah! mais, tu sais, je te trouve charmante, ce soir! Oh! ce regard m'excite! Attends, petite coquine!»

Il chantonnait: «C'est fait, c'est fait, c'est fait!»

Après un silence, il redit, se rapprochant du lit:

«Est-elle jolie, ce soir, la méchante! jolie, jolie, jolie!»

Et Juliette souriait, si perversement heureuse, qu'elle était presque jolie,—oui, presque.

A Albert Samain.

A Albert Samain.

Elle pleurait, la tête sur les genoux de son mari, sa fine peau protégée par un mouchoir de soie, guettant du coin de l'œil une lettre que M. Pariétal relisait, accablé. La main de la petite femme se soulevait, comme à pigeon-vole, prête à un geste vif.

«—Mais non, ma chérie, elle n'est pas anonyme. Elle est signée, signée illisible, mais signée.

«—Montre!»

M. Pariétal inséra la dénonciation dans la poche de son gilet, reboutonna son coin-de-feu, et dit:

«—Pauvre femme!»

Madame Pariétal prit le parti de sangloter.

«—Pauvre femme!» répétait M. Pariétal, et la blonde adultère finissait par sangloter sérieusement, n'ayant plus pour se distraire le jeu de pigeon-vole, si captivant!

«—Ah! c'est indigne!» cria tout à coup M. Pariétal en surgissant d'un bond par-dessus sa femme stupéfaite, couchée par le choc, telle qu'une victime.» Ainsi, tu as fait ça, toi? Tu m'as trompé? Réponds!»

Madame Pariétal se relevait. Elle vint vers son mari et lui posant une main sur l'épaule, une main tamponnée de son mouchoir de soie:

«—Écoute et comprends! Ce que j'ai fait? Comprends et compare!... C'était si beau, si bien écrit! Ah! je puis le dire, je fus empoignée!... Voyons, tu devines et tu me pardonnes?... Mon ami, j'ai luLa Chèvre blonde, voilà tout.»

«—Ah! disait M. Pariétal.

«—Oui, hélas! je l'ai réalisée, ta Chèvre blonde, ta chère petite chèvre...

«—Ah! Ah! disait M. Pariétal.

«—J'ai fait ça, oui, mais tu dictais!...(Spasmes et sanglots). C'est bien malheureux d'avoir un mari qui écrit des choses si passionnantes!... N'est-ce pas à en perdre la tête?

M. Pariétal(la baisant au front généreusement).—«Ah! c'estLa Chèvre blonde!... Hein, mes amis, je ne suis pas tout à fait sans influence sur mes contemporains, moi!... Nous sortons, dis, petite?... Ah! c'est maChèvre blonde!... Dis, petite, vois-tu d'ici le ravage, la désunion des oreillers bourgeois? (La baisant au front, tendrement). Ah! c'estLa Chèvre blonde!... Dis, petite, mets ta robe de dentelle, nous prendrons une voiture.»

A M. Edison(de l'Ève future).

A M. Edison(de l'Ève future).

Affaissé dans son fauteuil, confit dans son bocal, ratatiné dans l'huileuse ranceur de l'impuissance, M. Pariétal cligna vers la muette horloge-à-gloire et, en un concordant geste de vérification, fit sourdre de son gousset un somptueux oignon. Il en pleura:l'Heure des indéniables petits Chefs-d'œuvre était passée!

Les valves de sa bouche baillaient; il s'humidifia encore, il devint plus lourd qu'une éponge oubliée dans un baquet: une fumée comme de buanderie embrouillait ses lunettes et sa pipe pendait morte.

A un bruit de déclic issu de l'horloge-à-gloire,les valves se rejoignirent, une allumette raviva la pipe, un coin de peau de daim débrouilla les lunettes, l'éponge se délesta, la ranceur de l'huile s'amadoua dans le bocal élargi...

M. Pariétal trempa hardiment sa plume dans la bouteille à l'Encre-des-Petits-Chefs-d'œuvre,—et surgirent ces mots:

VOLUPTÉS FAUNESQUES

VOLUPTÉS FAUNESQUES

Il rayavoluptéset, avec moins d'entrain, écrivit:

PLAISIRS FAUNESQUES

PLAISIRS FAUNESQUES

Il rayaplaisirset écrivit:

RÊVERIES FAUNESQUES

RÊVERIES FAUNESQUES

Il rayafaunesqueset écrivit:

RÊVERIES PRINTANIÈRES

RÊVERIES PRINTANIÈRES

Il rayaprintanièreset écrivit:

RÊVERIES JUVÉNILES

RÊVERIES JUVÉNILES

Il rayajuvénileset écrivit:

RÊVERIES ENFANTINES

RÊVERIES ENFANTINES

La valve se rouvrait, pleine de perles noires: la pipe tomba; le bocal devint une fiole, et la sauce, si stupidement amère que M. Pariétal, récupérant la queue de sa fuyante énergie, la pinça plus férocement que ne pince un crâbe.

Arthémise entra:

«Ah! Monsieur doit être dans un état!... Je n'ai pas remonté le phonographe, ce matin!... Sale bête, ça donne plus de mal qu'un enfant!...»

Et, sans ajouter nul éclaircissement qui pût faire comprendre si «sale bête» s'adressait au phonographe ou à M. Pariétal, elle tournait la mécanique. Vlan! un coup de pouce pour regagner le temps perdu. «Chante, perroquet!»

Elle fit claquer la porte, pendant que le sagace Instrument disait:

«—Avez-vous lu, mon cher, le dernier livre de Pariétal?—LesVariétés démoniaques? Évidemment.—C'est exquis, n'est-ce pas?—Un indéniable Petit-Chef-d'œuvre! Beaucoup de talent, Pariétal.—Et même du génie.—Oui, soyons justes et avouons-le: Pariétal a du génie.—Ne trouvez-vous pas que son front est impressionnant?—Comme la montagne qui récèle l'abîme...»

M. Pariétal chantonnait, débourrait sa pipe à petits coups, en mesure, se trémoussait dans son fauteuil, dressait son papier, lorgnait le bec de sa plume,—enfin, avec une solideverdeur de geste, récrivait son premier titre:

VOLUPTÉS FAUNESQUES

VOLUPTÉS FAUNESQUES

Il rédigea, là-dessous, d'affriolantes déductions, ne s'interrompant que pour recligner de l'œil vers l'horloge-à-gloire et susurrer:

«Voyons, mes chers amis, ménagez-moi!»

A Jules Soury.

A Jules Soury.

Le pasteur des Mensonges, après déjeuner, trucidait, en souriant, quelques textes.

Son sourire était doux, et les textes, ainsi que de folles mouches, ronronnaient autour de ses lèvres sucrées.

D'une encore preste main, il captait l'un, l'autre, arrachait, selon sa passagère fantaisie, les pattes, la queue, la tête, les ailes, et (roulés un peu dans le miel de ses doigts), en de larges bocaux, jadis pharmaceutiques, les classait.—La gouvernanteétiquetait ces pots de confitures.

«—Ah! dit la vieille bretonne (qui conserva toujours la candeur et la coiffe de Trèg), des jeunes gens vont venir saluer le Maître, faut-il...

«—Les recevoir? Oui, j'aime la jeunesse (hup!)... Oh! les jeunes gens, ils sont si amusants (hup!)... Ah! ma bonne Anne, si amusants (hup!)...Ils sont sincères!(hup!)...»

(La vieille, attendrie, essuyait la salive, qui découlait, telle qu'un sirop, par le coin des lèvres sucrées.)

A Bernard Lazare.

A Bernard Lazare.

Il faisait un temps blond et bleu, un temps de Sainte-Enfance abandonnée (ou coupable).

Les Sénateurs rêveurs, les Sénateurs du Saint-Empire prussien considéraient les dos brodés de leurs cochers, et l'âme de ces bons vieillards se brodait à l'unisson d'aigles rouges et de lilas futurs.

Alors, il y eut des Sénateurs français qui passèrent, pas beaucoup. Ils avaient l'air humanitaire et stérile, etleur âme était si peu brodée que c'en était pénible.

Ils mangèrent tous ensemble pendant deux heures et demie, en parlant des autres,—de ceux qui ne mangent pas du tout.

Cependant, tout cela, c'était du pur symbole: il fallait agir. On changea de marque: le nouveau champagne activa les consciences et les Sénateurs se mirent à penser, et même un des honorables Français, pensant trop, éclata (son bouillon de culture se peuplait d'une infinité de microbes spirituels et sempiternels—et rien ne résiste à leur expansion, pas même une peau de crocodile): il pensait à tout, à mil huit cent quarante-huit, à la pureté de sa vie, à des fesses artistiques et célèbres.

Il éclata. Ses lèvres philosophiques ne purent retenir ces paroles, que ponctuaient des larmes:

«Messieurs, je bois à l'humanité souffrante!»

«Messieurs, je bois à l'humanité souffrante!»

A Paul Adam.

A Paul Adam.

Il faisait nuit, la nuit de l'histoire, hier, et presque roi, sans couronne,mais en habit noir, noir comme la nuit de l'histoire, hier, ou bien en rêve, il songeait, il évoquait,—il disait:

«Aïeul, mon bon aïeul, mon sanglant aïeul, le sang des têtes coupées, coupées par ta signature, couperet sûr, couperet prudent, couperet décent, ô mon honnête aïeul, le sang des têtes coupées a taché ma chemise de roi, car je suis presque roi; elle en est rouge encore, de droite à gauche, toute rouge: ô trophées! ô chères têtes! chères têtes coupées! ô exemples!

»Aïeul, mon bon aïeul, mon sanglant aïeul, sans toi elle serait rouge à peine d'un liseré ridicule, ma chemise de presque roi. J'ai fait trouer une douzaine de seins de femmes,—misère! ça rendait plus de lait que de sang: exercice de tir utile, assurément, patriotique et moral, mais quelles pitoyables cibles,—ça ne rend que du lait, hé! hé! hé! La vierge au mai, rien! une bougresse anémique! Deux gouttes, pas plus, de ses veines rompues me sautèrent aux lèvres: du sang de poulette!

«O trophées, ô têtes chères, chèrestêtes coupées, ô exemples, ne suis-je donc qu'un symbole?»

La voix répondit:

» Tu n'es rien. Moi, nous, symboles à cette heure exténués et plus défoncés que la gloire secrète d'un callipyge, nous qui mourons sous le rut séculaire d'une foule obscène,—nous vécûmes: nous étions forts, nous étions féroces. Pareils à la chute d'une montagne, nous écrasâmes la vie sous le poids de nos reins vierges,—et que nous fûmes donc d'heureux égorgeurs avec l'acier de nos ongles imbrisables!

«Alors, les symboles rugissaient, mordaient à même la chair: nous bûmes tout le vieux sang de la France dans un soulier de marquise,—et nous devinmes si grands et si vastes que nulle maculature n'a marqué sur notre peau, et si solides que l'amour infâme d'une multitude de brutes nous tue sans nous déshonorer.

«Et nous sommes des symboles: nous pouvons revivre, car la renaissance est notre droit.

«Mais toi, signifies-tu même l'indiscutable médiocrité de ton siècle, pour avoir criblé quelques ventresde femelles et quelques culs-tout-nus d'enfants pauvres? Oh! oh! oh!

«Laisse rire les ombres,laisse dire les ombres:

«Laisse rire les ombres,laisse dire les ombres:

«Mon bon, mon cher, mon adorable nécroman, tu n'es pas un symbole, tu es à peine une métaphore, tu n'es qu'une périphrase.»

A Alfred Vallette.

A Alfred Vallette.

La Tour Saint-Jacques, solitaire et honteuse de sa beauté démodée, la vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve...

Ils s'adonnaient rapidement ce jour-là, à une brève et instructive promenade: un Américain de marque (c'est-à-dire semblable à tous les Américains, la distinction étant désormais dans la parité) et notre ami M. Virgile-Austère Méliorat.

«—Voilà bien, murmurait le voyageur attristé, ces vieux Européens... Garder et entourer de grilles quelques pierres déformées et périmées... Pourquoi? Parce que c'est ancien!...»

Élevant la voix, il ajouta, l'air négligent, la main dressée vers la vieille tour solitaire et honteuse:

«—Naturellement, ça ne sert à rien!

«—Comment, répondit notre ami, d'un ton où se mêlaient les reproches, la colère, la stupeur, à rien? Y songez-vous? Nous prenez-vous pour des enfants? L'heure des jouets n'est plus, monsieur... Nous avons appris à tirer parti des choses. Cette tour est utile: elle sert, monsieur, elle sert à la Science. Elle abrite, sous les ridicules symboles de ses moellons déchiquetés: 1º un laboratoire de physique expérimentale; 2º un baromètre à eau (30 mètres de haut), à stylo-traceur électrique... Hein? Vous voyez?... Oh! ce vieux tube, cette antique coquille, ça ne doit pas être un fameux laboratoire, mais c'était tout fait, ça épargne de la maçonnerie...

«—Avouez-le, répliqua, glacial et goguenard, l'Américain,—vous en êtes encore à respecter ça, ça...

«—Mais non, cria presque en colère M. Virgile-Austère Méliorat, mais non, je vous jure que non!...»

Ils passaient vite, hâtant leur instructive promenade, tournant le dos,—enfin!—à la vieille tour solitaire et honteuse de sa beauté démodée, à la vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve...

A Ferdinand Herold.

A Ferdinand Herold.

Des cygnes nageaient le long du Louvre; deux cygnes plus las que nos cœurs,—et le courant les emportait; deux cygnes plus sauvages que nos désirs,—et des femmes guettaient les naufragés.

L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.

Des femmes élevaient leurs manchons, très haut, très haut, comme un signal de capture; des enfants jetaient des pierres à la drôle de bête; deux mariniers partirent: ils ramaient avec ferveur, et la foule songeait: «En cage, en cage, qu'on les mette en cage, avec une grandebaignoire pour se distraire, en cage!»

L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.

Alors, celle qui s'appuyait à mon bras, le serrant très fort, me dit à l'oreille (si joliment!): «Oh! du bouillon de cygne!» Et dans ses yeux de poitrinaire,—un peu sinistres!—étincelant le désir fou d'une cuisine blasphématoire.

L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.

(D'après l'anglais)

(D'après l'anglais)

A André de Gourmont.

A André de Gourmont.

Brodée d'aurore et de plaisances, comme elle verdoyait jolie, la petite fille aux si blonds cheveux.

La vie, autour d'elle, pour elle, était gaie et rafraîchissante comme les heures matinales de Mai.

Ni bobos, ni chagrins, ni vilains croquemitaines: mais des anges et des fées, et des joies, des bonbons.

«—Maman, maman! Ils m'ont brisé ma poupée!... Sa tête! Sa jolie tête!...»

Les heures matinales pleuraient toutes les larmes de leurs yeux.

«—Maman! que je suis malheureuse!»

«—Pleure pas, mignonne! oh! petit gros cœur, apaise-toi. Voyons, ce n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras heureuse,—demain!»

Brodée de soleil pâle, comme elle fuselait et s'adornait de gemmes, fleurs futures, la jolie plante, la jolie fillette aux si blonds cheveux.

La vie, tout autour d'elle, pour elle, était douce et tiédissante comme les secondes heures des jours de Mai.

Ni fiévrettes, ni langueurs, ni vilaines jalousies, mais des jeux et des rires, et des cris, des mamours.

«—Maman, maman! Ils m'ont brisé mon ombrelle!... Sa pomme! Sa jolie pomme!...»

Les secondes heures pleuraient toute la pluie de leurs nuées.

«—Maman! que je suis malheureuse!»

«—Pleure pas, mignonne! oh! petit gros cœur, apaise-toi. Voyons,ce n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras heureuse,—demain!»

Brodée d'or et de lumière, comme elle fleurissait, comme elle s'épanouissait en odeurs de délectation, la jolie fille aux si blonds cheveux.

La vie, tout autour d'elle, pour elle, était folle et violente comme les orages adorables et royaux des tierces heures de Mai.

Ni migraines, ni ennuis, ni vilaines envies, mais des roses et des perles, des jacinthes, des parfums.

«—Maman, maman! Ils m'ont brisé mon cœur!... Mon cœur! Mon joli cœur!...»

Les tierces heures pleuraient toute la grêle de leurs nuages.

«—Maman! que je suis malheureuse!»

«—Pleure pas, mignonne! oh! petit gros cœur, apaise-toi. Voyons, ce n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras heureuse,—demain!

A Jean Lorrain.

A Jean Lorrain.

Sœurette, dit un jour Sœur, avec des yeux très doux de vierge consolable, écoute-moi, Sœurette. Avons-nous, oui ou non, l'âge des révélations définitives? Sommes-nous, toi la blonde et perpétuelle adolescence, moi la brune et précoce maturité, sommes-nous, Sœurette, une couple de futiles cyclamens incueillables et nuls?

«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres!»

«Sœurette, dit encore Sœur, avec des yeux très noirs de vierge exaspérée, sommes-nous, toi la fille aux seins blancs comme un mois deMarie, moi plus vermeille qu'un Saint-Ciboire, sommes-nous, Sœurette, des chairs que promène en landeau une attendrissante maman; ou des chairs dont on montre le tiers au bal immaculé de la princesse Unique; ou des chairs enfin que les hommes en frissonnent, parce qu'on livre avec deux, ou trois fois leur poids d'argent?

«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres!

«Sœurette, dit encore Sœur, avec les yeux terribles d'une vierge qui se fait comprendre, sommes-nous, toi le flacon des odeurs mourantes, moi la fiole aux stridents parfums, sommes-nous, Sœurette, les occultes amantes d'un prudent chuchoteur, ou les patientes fiancées d'un épouseur distrait?

«Réponds, Sœurette, en me donnant tes lèvres! Réponds, Sœurette:—Si nous nous aimions entre nous, tout simplement?»


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