7Le rapport de l'ancien conventionnel Fourcroy, cité par Taine, est à ce point de vue fort net:«Ce qu'on voit partout sur la célébration du dimanche et sur la fréquentation des églises prouve que la masse des Français veut revenir aux anciens usages, et il n'est plus temps de résister à cette pente nationale... La grande masse des hommes a besoin de religion, de culte et de prêtres.C'est une erreur de quelques philosophes modernes, à laquelle j'ai été moi-même entraîné, que de croire à la possibilité d'une instruction assez répandue pour détruire les préjugés religieux; ils sont, pour le grand nombre des malheureux, une source de consolation... Il faut donc laisser à la masse du peuple, ses prêtres, ses autels et son culte.»
7Le rapport de l'ancien conventionnel Fourcroy, cité par Taine, est à ce point de vue fort net:
«Ce qu'on voit partout sur la célébration du dimanche et sur la fréquentation des églises prouve que la masse des Français veut revenir aux anciens usages, et il n'est plus temps de résister à cette pente nationale... La grande masse des hommes a besoin de religion, de culte et de prêtres.C'est une erreur de quelques philosophes modernes, à laquelle j'ai été moi-même entraîné, que de croire à la possibilité d'une instruction assez répandue pour détruire les préjugés religieux; ils sont, pour le grand nombre des malheureux, une source de consolation... Il faut donc laisser à la masse du peuple, ses prêtres, ses autels et son culte.»
8C'est ce que reconnaissent, même aux États-Unis, les républicains les plus avancés. Le journal américainForumexprimait récemment cette opinion catégorique dans les termes que je reproduis ici, d'après laReview of Reviewsde décembre 1894:«On ne doit jamais oublier, même chez les plus fervents ennemis de l'aristocratie, que l'Angleterre est aujourd'hui le pays le plus démocratique de l'univers, celui où les droits de l'individu sont le plus respectés, et celui où les individus possèdent le plus de liberté.»
8C'est ce que reconnaissent, même aux États-Unis, les républicains les plus avancés. Le journal américainForumexprimait récemment cette opinion catégorique dans les termes que je reproduis ici, d'après laReview of Reviewsde décembre 1894:
«On ne doit jamais oublier, même chez les plus fervents ennemis de l'aristocratie, que l'Angleterre est aujourd'hui le pays le plus démocratique de l'univers, celui où les droits de l'individu sont le plus respectés, et celui où les individus possèdent le plus de liberté.»
9Si l'on rapproche les profondes dissensions religieuses et politiques qui séparent les diverses parties de la France, et sont surtout une question de races, des tendances séparatistes qui se sont manifestées à l'époque de la Révolution, et qui commençaient à se dessiner de nouveau vers la fin de la guerre franco-allemande, on voit que les races diverses qui subsistent sur notre sol sont bien loin d'être fusionnées encore. La centralisation énergique de la Révolution et la création de départements artificiels destinés à mêler les anciennes provinces fut certainement son œuvre la plus utile. Si la décentralisation, dont parlent tant aujourd'hui les esprits imprévoyants, pouvait être créée, elle aboutirait promptement aux plus sanglantes discordes. Il faut pour le méconnaître oublier entièrement notre histoire.
10Ce n'est pas là d'ailleurs un phénomène spécial aux peuples latins; on l'observe aussi en Chine, pays conduit également par une solide hiérarchie de mandarins, et où le mandarinat est, comme chez nous, obtenu par des concours dont la seule épreuve est la récitation imperturbable d'épais manuels. L'armée des lettrés sans emploi est considérée aujourd'hui en Chine comme une véritable calamité nationale. Il en est de même dans l'Inde, où, depuis que les Anglais ont ouvert des écoles, non pour éduquer, comme cela se fait en Angleterre, mais simplement pour instruire les indigènes, il s'est formé une classe spéciale de lettrés, les Babous, qui, lorsqu'ils ne peuvent recevoir un emploi, deviennent d'irréconciliables ennemis de la puissance anglaise. Chez tous les Babous, munis ou non d'emplois, le premier effet de l'instruction a été d'abaisser immensément le niveau de leur moralité. C'est un fait sur lequel j'ai longuement insisté dans mon livreLes Civilisations de l'Inde, et qu'ont également constaté tous les auteurs qui ont visité la grande péninsule.
11Taine.Le Régime moderne, t. II, 1894.—Ces pages sont à peu près les dernières qu'écrivit Taine. Elles résument admirablement les résultats de la longue expérience du grand philosophe. Je les crois malheureusement totalement incompréhensibles pour les professeurs de notre université n'ayant pas séjourne à l'étranger. L'éducation est le seul moyen que nous possédions pour agir un peu sur l'âme d'un peuple et il est profondément triste d'avoir à songer qu'il n'est à peu près personne en France qui puisse arriver à comprendre que notre enseignement actuel est un redoutable élément de rapide décadence et qu'au lieu d'élever la jeunesse il l'abaisse et la pervertit.On rapprochera utilement des pages de Taine les observations sur l'éducation en Amérique récemment consignées par M. Paul Bourget dans son beau livreOutre-Mer. Après avoir constaté lui aussi que notre éducation ne fait que des bourgeois bornés sans initiative et sans volonté ou des anarchistes, «ces deux types également funestes du civilisé qui avorte dans la platitude impuissante ou dans l'insanité destructrice» l'auteur fait une comparaison qu'on ne saurait trop méditer entre nos lycées français, ces usines à dégénérescence et les écoles américaines qui préparent si admirablement l'homme à la vie. On y voit clairement l'abîme existant entre les peuples vraiment démocratiques et ceux qui n'ont de démocratie que dans leur discours et pas du tout dans leurs pensées.
11Taine.Le Régime moderne, t. II, 1894.—Ces pages sont à peu près les dernières qu'écrivit Taine. Elles résument admirablement les résultats de la longue expérience du grand philosophe. Je les crois malheureusement totalement incompréhensibles pour les professeurs de notre université n'ayant pas séjourne à l'étranger. L'éducation est le seul moyen que nous possédions pour agir un peu sur l'âme d'un peuple et il est profondément triste d'avoir à songer qu'il n'est à peu près personne en France qui puisse arriver à comprendre que notre enseignement actuel est un redoutable élément de rapide décadence et qu'au lieu d'élever la jeunesse il l'abaisse et la pervertit.
On rapprochera utilement des pages de Taine les observations sur l'éducation en Amérique récemment consignées par M. Paul Bourget dans son beau livreOutre-Mer. Après avoir constaté lui aussi que notre éducation ne fait que des bourgeois bornés sans initiative et sans volonté ou des anarchistes, «ces deux types également funestes du civilisé qui avorte dans la platitude impuissante ou dans l'insanité destructrice» l'auteur fait une comparaison qu'on ne saurait trop méditer entre nos lycées français, ces usines à dégénérescence et les écoles américaines qui préparent si admirablement l'homme à la vie. On y voit clairement l'abîme existant entre les peuples vraiment démocratiques et ceux qui n'ont de démocratie que dans leur discours et pas du tout dans leurs pensées.
Facteurs immédiats des opinions des foules.
§ 1.Les images, les mots et les formules.—Puissance magique des mots et des formules.—La puissance des mots est liée aux images qu'ils évoquent et est indépendante de leur sens réel.—Ces images varient d'âge en âge, de race en race.—L'usure des mots.—Exemples des variations considérables du sens de quelques mots très usuels.—Utilité politique de baptiser de noms nouveaux les choses anciennes, lorsque les mots sous lesquels on les désignait produisent une fâcheuse impression sur les foules.—Variations du sens des mots suivant la race.—Sens différents du mot démocratie en Europe et en Amérique.—§ 2.Les illusions.—Leur importance.—On les retrouve à la base de toutes les civilisations.—Nécessité sociale des illusions.—Les foules les préfèrent toujours aux vérités.—§ 3.L'expérience.—L'expérience seule peut établir dans l'âme des foules des vérités devenues nécessaires et détruire des illusions devenues dangereuses.—L'expérience n'agit qu'à condition d'être fréquemment répétée.—Ce que coûtent les expériences nécessaires pour persuader les foules.—§ 4.La raison.—Nullité de son influence sur les foules.—On n'agit sur elles qu'en agissant sur leurs sentiments inconscients.—Le rôle de la logique dans l'histoire.—Les causes secrètes des événements invraisemblables.
Nous venons de rechercher les facteurs lointains et préparatoires qui donnent à l'âme des foules une réceptivité spéciale, rendant possible chez elle l'éclosion de certains sentiments et de certaines idées. Il nous resteà étudier maintenant les facteurs capables d'agir d'une façon immédiate. Nous verrons dans un prochain chapitre comment doivent être maniés ces facteurs pour qu'ils puissent produire tous leurs effets.
Dans la première partie de cet ouvrage nous avons étudié les sentiments, les idées, les raisonnements des collectivités; et, de cette connaissance, on pourrait évidemment déduire d'une façon générale les moyens d'impressionner leur âme. Nous savons déjà ce qui frappe l'imagination des foules, la puissance et la contagion des suggestions, surtout de celles qui se présentent sous forme d'images. Mais les suggestions pouvant être d'origine fort diverses, les facteurs capables d'agir sur l'âme des foules peuvent être assez différents. Il est donc nécessaire de les examiner séparément. Ce n'est pas là une inutile étude. Les foules sont un peu comme le sphinx de la fable antique: il faut savoir résoudre les problèmes que leur psychologie nous pose, ou se résigner à être dévoré par elles.
En étudiant l'imagination des foules, nous avons vu qu'elle est impressionnée surtout par des images. Ces images, on n'en dispose pas toujours, mais il est possible de les évoquer par l'emploi judicieux des mots et des formules. Maniés avec art, ils possèdent vraiment la puissance mystérieuse que leur attribuaient jadis les adeptes de la magie. Ils font naître dans l'âme des foules les plus formidables tempêtes, et savent aussi les calmer. On élèverait une pyramide beaucoup plushaute que celle du vieux Khéops avec les seuls ossements des hommes victimes de la puissance des mots et des formules.
La puissance des mots est liée aux images qu'ils évoquent et tout à fait indépendante de leur signification réelle. Ce sont parfois ceux dont le sens est le plus mal défini qui possèdent le plus d'action. Tels par exemple, les termes: démocratie, socialisme, égalité, liberté, etc., dont le sens est si vague que de gros volumes ne suffisent pas à le préciser. Et pourtant il est certain qu'une puissance vraiment magique s'attache à leurs brèves syllabes, comme si elles contenaient la solution de tous les problèmes. Ils synthétisent les aspirations inconscientes les plus diverses et l'espoir de leur réalisation.
La raison et les arguments ne sauraient lutter contre certains mots et certaines formules. On les prononce avec recueillement devant les foules; et, dès qu'ils ont été prononcés, les visages deviennent respectueux et les fronts s'inclinent. Beaucoup les considèrent comme des forces de la nature, des puissances surnaturelles. Ils évoquent dans les âmes des images grandioses et vagues, mais le vague même qui les estompe augmente leur mystérieuse puissance. Ils sont les divinités mystérieuses cachées derrière le tabernacle et dont le dévot ne s'approche qu'en tremblant.
Les images évoquées par les mots étant indépendantes de leur sens, varient d'âge en âge, de peuple à peuple, sous l'identité des formules. À certains mots s'attachent transitoirement certaines images: le mot n'est que le bouton d'appel qui les fait apparaître.
Tous les mots et toutes les formules ne possèdent pasla puissance d'évoquer des images; et il en est qui, après en avoir évoqué, s'usent et ne réveillent plus rien dans l'esprit. Ils deviennent alors de vains sons, dont l'utilité principale est de dispenser celui qui les emploie de l'obligation de penser. Avec un petit stock de formules et de lieux communs appris dans la jeunesse, nous possédons tout ce qu'il faut pour traverser la vie sans la fatigante nécessité d'avoir à réfléchir sur quoi que ce soit.
Si l'on considère une langue déterminée, on voit que les mots dont elle se compose changent assez lentement dans le cours des âges; mais ce qui change sans cesse, ce sont les images qu'ils évoquent ou le sens qu'on y attache; et c'est pourquoi je suis arrivé, dans un autre ouvrage, à cette conclusion que la traduction complète d'une langue, surtout quand il s'agit de peuples morts, est chose totalement impossible. Que faisons-nous, en réalité, quand nous substituons un terme français à un terme latin, grec ou sanscrit, ou même quand nous cherchons à comprendre un livre écrit dans notre propre langue il y a deux ou trois siècles? Nous substituons simplement les images et les idées que la vie moderne a mises dans notre intelligence, aux notions et aux images absolument différentes que la vie ancienne avait fait naître dans l'âme de races soumises à des conditions d'existence sans analogie avec les nôtres. Quand les hommes de la Révolution croyaient copier les Grecs et les Romains, que faisaient-ils, sinon donner à des mots anciens un sens que ceux-ci n'eurent jamais. Quelle ressemblance pouvait-il exister entre les institutions des Grecs et celles que désignent de nos jours les mots correspondants? Qu'était alors une république,sinon une institution essentiellement aristocratique formée d'une réunion de petits despotes dominant une foule d'esclaves maintenus dans la plus absolue sujétion. Ces aristocraties communales, basées sur l'esclavage, n'auraient pu exister un instant sans lui.
Et le mot liberté, que pouvait-il signifier de semblable à ce que nous comprenons aujourd'hui, à une époque où la possibilité de la liberté de penser n'était même pas soupçonnée, et où il n'y avait pas de forfait plus grand et plus rare que de discuter les dieux, les lois et les coutumes de la cité? Un mot comme celui de patrie, que signifiait-il dans l'âme d'un Athénien ou d'un Spartiate, sinon le culte d'Athènes ou de Sparte, et nullement celui de la Grèce, composée de cités rivales et toujours en guerre. Le même mot de patrie, quel sens avait-il chez les anciens Gaulois divisés en tribus rivales, de races, de langues et de religions différentes, que César vainquit facilement parce qu'il eut toujours parmi elles des alliées. Rome seule donna à la Gaule une patrie en lui donnant l'unité politique et religieuse. Sans même remonter si loin, et en reculant de deux siècles à peine, croit-on que le même mot de patrie était conçu comme aujourd'hui par des princes français, tels que le grand Condé, s'alliant à l'étranger contre leur souverain? Et le même mot encore n'avait-il pas un sens bien différent du sens moderne pour les émigrés, qui croyaient obéir aux lois de l'honneur en combattant la France, et qui à leur point de vue y obéissaient en effet, puisque la loi féodale liait le vassal au seigneur et non à la terre, et que là où était le souverain, là était la vraie patrie.
Nombreux sont les mots dont le sens a ainsi profondémentchangé d'âge en âge, et que nous ne pouvons arriver à comprendre comme on les comprenait jadis qu'après un long effort. On a dit avec raison qu'il faut beaucoup de lecture pour arriver seulement à concevoir ce que signifiaient pour nos arrière-grands-pères des mots tels que le roi et la famille royale. Qu'est-ce alors pour des termes plus complexes encore?
Les mots n'ont donc que des significations mobiles et transitoires, changeantes d'âge en âge et de peuple à peuple; et, quand nous voulons agir par eux, sur la foule, ce qu'il faut savoir, c'est le sens qu'ils ont pour elle à un moment donné, et non celui qu'ils eurent jadis ou qu'ils peuvent avoir pour des individus de constitution mentale différente.
Aussi, quand les foules ont fini, à la suite de bouleversements politiques, de changements de croyances, par acquérir une antipathie profonde pour les images évoquées par certains mots, le premier devoir de l'homme d'État véritable est de changer les mots sans, bien entendu, toucher aux choses en elles-mêmes, ces dernières étant trop liées à une constitution héréditaire pour pouvoir être transformées. Le judicieux Tocqueville a fait remarquer, il y a déjà longtemps, que le travail du Consulat et de l'Empire a surtout consisté à habiller de mots nouveaux la plupart des institutions du passé, c'est-à-dire à remplacer des mots évoquant de fâcheuses images dans l'imagination des foules par d'autres mots dont la nouveauté empêchait de pareilles évocations. La taille est devenue contribution foncière; la gabelle, l'impôt du sel; les aides, contributions indirectes et droit réunis; la taxe des maîtrises et jurandes s'est appelée patente, etc.
Une des fonctions les plus essentielles des hommes d'État consiste donc à baptiser de mots populaires, ou au moins neutres, les choses que les foules ne peuvent supporter avec leurs anciens noms. La puissance des mots est si grande qu'il suffit de désigner par des termes bien choisis les choses les plus odieuses pour les faire accepter des foules. Taine remarque justement que c'est en invoquant la liberté et la fraternité, mots très populaires alors, que les Jacobins ont pu «installer un despotisme digne du Dahomey, un tribunal pareil à celui de l'Inquisition, des hécatombes humaines semblables à celles de l'ancien Mexique». L'art des gouvernants, comme celui des avocats, consiste surtout à savoir manier les mots. Une des grandes difficultés de cet art est que, dans une même société, les mêmes mots ont le plus souvent des sens fort différents pour les diverses couches sociales. Elles emploient en apparence les mêmes mots; mais elles ne parlent jamais la même langue.
Dans les exemples qui précèdent nous avons fait surtout intervenir le temps comme principal facteur du changement de sens des mots. Mais si nous faisions intervenir aussi la race, nous verrions alors qu'à une même époque, chez des peuples également civilisés mais de races diverses, les mêmes mots correspondent fort souvent à des idées extrêmement dissemblables. Il est impossible de comprendre ces différences sans de nombreux voyages, et c'est pourquoi je ne saurais insister sur elles. Je me bornerai à faire remarquer que ce sont précisément les mots les plus employés par les foules qui d'un peuple à l'autre possèdent les sens les plus différents. Tels sont par exemple les mots dedémocratie et de socialisme, d'un usage si fréquent aujourd'hui.
Ils correspondent en réalité à des idées et des images tout à fait opposées dans les âmes latines et dans les âmes anglo-saxonnes. Chez les Latins le mot démocratie, signifie surtout effacement de la volonté et de l'initiative de l'individu devant celles de la communauté représentées par l'État. C'est l'État qui est chargé de plus en plus de diriger tout, de centraliser, de monopoliser et de fabriquer tout. C'est à lui que tous les partis sans exception, radicaux, socialistes ou monarchistes, font constamment appel. Chez l'Anglo-saxon, celui d'Amérique notamment, le même mot démocratie signifie au contraire développement intense de la volonté et de l'individu, effacement aussi complet que possible de l'État, auquel en dehors de la police, de l'armée et des relations diplomatiques, on ne laisse rien diriger, pas même l'instruction. Donc le même mot qui signifie, chez un peuple, effacement de la volonté et de l'initiative individuelle et prépondérance de l'État, signifie chez un autre développement excessif de cette volonté, de cette initiative, et effacement complet de l'État12.
Depuis l'aurore des civilisations les foules ont toujours subi l'influence des illusions. C'est aux créateurs d'illusions qu'elles ont élevé le plus de temples, de statues et d'autels. Illusions religieuses jadis, illusions philosophiques et sociales aujourd'hui, on retrouve toujours ces formidables souveraines à la tête de toutes les civilisations qui ont successivement fleuri sur notre planète. C'est en leur nom que se sont édifiés les temples de la Chaldée et de l'Égypte, les édifices religieux du moyen âge, que l'Europe entière a été bouleversée il y a un siècle, et il n'est pas une seule de nos conceptions artistiques, politiques ou sociales qui ne porte leur puissante empreinte. L'homme les renverse parfois, au prix de bouleversements effroyables, mais il semble condamné à les relever toujours. Sans elles il n'aurait pu sortir de la barbarie primitive, et sans elles encore il y retomberait bientôt. Ce sont des ombres vaines, sans doute; mais ces filles de nos rêves ont obligé les peuples à créer tout ce qui fait la splendeur des arts et la grandeur des civilisations.
«Si l'on détruisait, dans les musées et les bibliothèques, et que l'on fît écrouler, sur les dalles des parvis, toutes les œuvres et tous les monuments d'art qu'ont inspirés les religions, que resterait-il des grands rêves humains? Donner aux hommes la part d'espoir et d'illusion sans laquelle ils ne peuvent exister, telle est la raison d'être des dieux, des héros et des poètes. Pendant cinquante ans, la science parut assumer cettetâche. Mais ce qui l'a compromise dans les cœurs affamés d'idéal, c'est qu'elle n'ose plus assez promettre et qu'elle ne sait pas assez mentir13.»
Les philosophes du dernier siècle se sont consacrés avec ferveur à détruire les illusions religieuses, politiques et sociales dont, pendant de longs siècles, avaient vécu nos pères. En les détruisant ils ont tari les sources de l'espérance et de la résignation. Derrière les chimères immolées, ils ont trouvé les forces aveugles et sourdes de la nature. Inexorables pour la faiblesse elles ne connaissent pas la pitié.
Avec tous ses progrès la philosophie n'a pu encore offrir aux foules aucun idéal qui les puisse charmer; mais, comme il leur faut des illusions à tout prix, elles se dirigent d'instinct, comme l'insecte allant à la lumière, vers les rhéteurs qui leur en présentent. Le grand facteur de l'évolution des peuples n'a jamais été la vérité, mais bien l'erreur. Et si le socialisme est si puissant aujourd'hui, c'est qu'il constitue la seule illusion qui soit vivante encore. Malgré toutes les démonstrations scientifiques, il continue à grandir. Sa principale force est d'être défendu par des esprits ignorant assez les réalités des choses pour oser promettre hardiment à l'homme le bonheur. L'illusion sociale règne aujourd'hui sur toutes les ruines amoncelées du passé, et l'avenir lui appartient. Les foules n'ont jamais eu soif de vérités. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préférant déifier l'erreur, si l'erreur les séduit. Qui sait les illusionner est aisément leur maître; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime.
L'expérience constitue à peu près le seul procédé efficace pour établir solidement une vérité dans l'âme des foules, et détruire des illusions devenues trop dangereuses. Encore est-il nécessaire que l'expérience soit réalisée sur une très large échelle et fort souvent répétée. Les expériences faites par une génération sont généralement inutiles pour la suivante; et c'est pourquoi les faits historiques invoqués comme éléments de démonstration ne sauraient servir. Leur seule utilité est de prouver à quel point les expériences doivent être répétées d'âge en âge pour exercer quelque influence, et réussir à ébranler seulement une erreur lorsqu'elle est solidement implantée dans l'âme des foules.
Notre siècle, et celui qui l'a précédé, seront cités sans doute par des historiens de l'avenir comme une ère de curieuses expériences. À aucun âge il n'en avait été autant tenté.
La plus gigantesque de ces expériences fut la Révolution française. Pour découvrir qu'on ne refait pas une société de toutes pièces sur les indications de la raison pure, il a fallu massacrer plusieurs millions d'hommes et bouleverser l'Europe entière pendant vingt ans. Pour nous prouver expérimentalement que les Césars coûtent cher aux peuples qui les acclament, il a fallu deux ruineuses expériences en cinquante ans, et, malgré leur clarté, elles ne semblent pas avoir été suffisamment convaincantes. La première a coûté pourtant trois millions d'hommes et une invasion, la seconde un démembrementet la nécessité des armées permanentes. La troisième a failli être tentée il n'y a pas longtemps et le sera sûrement un jour. Pour faire admettre à tout un peuple que l'immense armée allemande n'était pas, comme on l'enseignait il y a trente ans, une sorte de garde nationale inoffensive14, il a fallu l'effroyable guerre qui nous a coûté si cher. Pour reconnaître que le protectionnisme ruine les peuples qui l'acceptent, il faudra au moins vingt ans de désastreuses expériences. On pourrait multiplier indéfiniment ces exemples.
Dans l'énumération des facteurs capables d'impressionner l'âme des foules, on pourrait se dispenser entièrement de mentionner la raison, s'il n'était nécessaire d'indiquer la valeur négative de son influence.
Nous avons déjà montré que les foules ne sont pas influençables par des raisonnements, et ne comprennent que de grossières associations d'idées. Aussi est-ce à leurs sentiments et jamais à leur raison que font appel les orateurs qui savent les impressionner. Les lois de la logique n'ont aucune action sur elles15. Pour convaincre les foules, il faut d'abord se rendre bien compte des sentiments dont elles sont animées, feindre de les partager, puis tenter de les modifier, en provoquant, au moyen d'associations rudimentaires, certaines images bien suggestives; savoir revenir au besoin sur ses pas, deviner surtout à chaque instant les sentiments qu'on fait naître. Cette nécessité de varier sans cesse son langage suivant l'effet produit à l'instant où l'onparle frappe d'avance d'impuissance tout discours étudié et préparé: l'orateur y suit sa pensée, car non celle de ses auditeurs, et, par ce seul fait, son influence devient parfaitement nulle.
Les esprits logiques, habitués à être convaincus par des chaînes de raisonnements un peu serrées, ne peuvent s'empêcher d'avoir recours à ce mode de persuasion quand ils s'adressent aux foules, et le manque d'effet de leurs arguments les surprend toujours. «Les conséquences mathématiques usuelles fondées sur le syllogisme, c'est-à-dire sur des associations d'identités, écrit un logicien, sont nécessaires... La nécessité forcerait l'assentiment même d'une masse inorganique, si celle-ci était capable de suivre des associations d'identités.» Sans doute; mais la foule n'est pas plus capable que la masse inorganique de les suivre, ni même de les entendre. Qu'on essaie de convaincre par un raisonnement des esprits primitifs, des sauvages ou des enfants, par exemple, et l'on se rendra compte de la faible valeur que possède ce mode d'argumentation.
Il n'est même pas besoin de descendre jusqu'aux êtres primitifs pour voir la complète impuissance des raisonnements quand ils ont à lutter contre des sentiments. Rappelons-nous simplement combien ont été tenaces pendant de longs siècles des superstitions religieuses, contraires à la plus simple logique. Pendant près de deux mille ans les plus lumineux génies ont été courbés sous leurs lois, et il a fallu arriver aux temps modernes pour que leur véracité ait pu seulement être contestée. Le moyen âge et la Renaissance ont possédé bien des hommes éclairés; ils n'en ont pas possédé un seul auquel le raisonnement ait montré les côtés enfantinsde ses superstitions, et fait naître un faible doute sur les méfaits du diable ou sur la nécessité de brûler les sorciers.
Faut-il regretter que ce ne soit jamais la raison qui guide les foules? Nous n'oserions le dire. La raison humaine n'eût pas réussi sans doute à entraîner l'humanité dans les voies de la civilisation avec l'ardeur et la hardiesse dont l'ont soulevée ses chimères. Filles de l'inconscient qui nous mène, ces chimères étaient sans doute nécessaires. Chaque race porte dans sa constitution mentale les lois de ses destinées, et c'est peut-être à ces lois qu'elle obéit par un inéluctable instinct, même dans ses impulsions en apparence les plus irraisonnées. Il semble parfois que les peuples soient soumis à des forces secrètes analogues à celles qui obligent le gland à se transformer en chêne ou la comète à suivre son orbite.
Le peu que nous pouvons pressentir de ces forces doit être cherché dans la marche générale de l'évolution d'un peuple et non dans les faits isolés d'où cette évolution semble parfois surgir. Si l'on ne considérait que ces faits isolés l'histoire semblerait régie par d'invraisemblables hasards. Il était invraisemblable qu'un ignorant charpentier de Galilée pût devenir pendant deux mille ans un dieu tout-puissant, au nom duquel fussent fondées les plus importantes civilisations; invraisemblable aussi que quelques bandes d'Arabes sortis de leurs déserts pussent conquérir la plus grande partie du vieux monde gréco-romain, et fonder un empire plus grand que celui d'Alexandre; invraisemblable encore que, dans une Europe très vieille et très hiérarchisée, un obscur lieutenant d'artillerie pût réussir à régner sur une foule de peuples et de rois.
Laissons donc la raison aux philosophes, mais ne lui demandons pas trop d'intervenir dans le gouvernement des hommes. Ce n'est pas avec la raison et c'est le plus souvent malgré elle, que se sont créés des sentiments tels que l'honneur, l'abnégation, la foi religieuse, l'amour de la gloire et de la patrie, qui ont été jusqu'ici les grands ressorts de toutes les civilisations.
12DansLes Lois psychologiques de l'évolution des peuples, j'ai longuement insisté sur la différence qui sépare l'idéal démocratique latin de l'idéal démocratique anglo-saxon. D'une façon indépendante et à la suite de ses voyages, M. Paul Bourget est arrivé, dans son livre tout récent,Outre-Mer, à des conclusions à peu près identiques aux miennes.
13Daniel Lesueur.
14L'opinion des foules était formée, dans ce cas, par ces associations grossières de choses dissemblables dont j'ai précédemment exposé le mécanisme. Notre garde nationale d'alors, étant composée de pacifiques boutiquiers sans trace de discipline, et ne pouvant être prise au sérieux, tout ce qui portait un nom analogue éveillait les mêmes images, et était considéré par conséquent comme aussi inoffensif. L'erreur des foules était partagée alors, ainsi que cela arrive si souvent pour les opinions générales, par leurs meneurs. Dans un discours prononcé le 31 décembre 1867 à la Chambre des députés, et reproduit par M. E. Ollivier dans un livre récent, un homme d'État qui a bien souvent suivi l'opinion des foules, mais ne l'a jamais précédée, M. Thiers, répétait que la Prusse, en dehors d'une armée active à peu près égale en nombre à la nôtre, ne possédait qu'une garde nationale analogue à celle que nous possédions et par conséquent sans importance; assertions aussi exactes que les prévisions du même homme d'État sur le peu d'avenir des chemins de fer.
15Mes premières observations sur l'art d'impressionner les foules et sur les faibles ressources qu'offrent sur ce point les règles de la logique remontent à l'époque du siège de Paris, le jour où je vis conduire au Louvre, où siégeait alors le gouvernement, le maréchal V... qu'une foule furieuse prétendait avoir surpris levant le plan des fortifications pour le vendre aux Prussiens. Un membre du gouvernement, G. P..., orateur fort célèbre, sortit pour haranguer la foule qui réclamait l'exécution immédiate du prisonnier. Je m'attendais à ce que l'orateur démontrât l'absurdité de l'accusation, en disant que le maréchal accusé était précisément un des constructeurs de ces fortifications dont le plan se vendait d'ailleurs chez tous les libraires. À ma grande stupéfaction—j'étais fort jeune alors—le discours fut tout autre. «Justice sera faite, cria l'orateur en s'avançant vers le prisonnier, et une justice impitoyable. Laissez le gouvernement de la défense nationale terminer votre enquête. Nous allons, en attendant, enfermer l'accusé.» Calmée aussitôt par cette satisfaction apparente, la foule s'écoula, et au bout d'un quart d'heure le maréchal put regagner son domicile. Il eût été infailliblement écharpé si l'orateur eût tenu à la foule en fureur les raisonnements logiques que ma grande jeunesse me faisaient trouver très convaincants.
Les meneurs des foules et leurs moyens de persuasion.
§ 1.Les meneurs des foules.—Besoin instinctif de tous les êtres en foule d'obéir à un meneur.—Psychologie des meneurs.—Eux seuls peuvent créer la foi et donner une organisation aux foules.—Despotisme forcé des meneurs.—Classification des meneurs.—Rôle de la volonté.—§ 2.Les moyens d'action des meneurs.—L'affirmation, la répétition, la contagion.—Rôle respectif de ces divers facteurs.—Comment la contagion peut remonter des couches inférieures aux couches supérieures d'une société.—Une opinion populaire devient bientôt une opinion générale.—§ 3.Le prestige.—Définition et classification du prestige.—Le prestige acquis et le prestige personnel.—Exemples divers.—Comment meurt le prestige.
La constitution mentale des foules nous est maintenant connue, et nous savons aussi quels sont les mobiles capables d'impressionner leur âme. Il nous reste à rechercher comment doivent être appliqués ces mobiles, et par qui ils peuvent être utilement mis en œuvre.
Dès qu'un certain nombre d'êtres vivants sont réunis, qu'il s'agisse d'un troupeau d'animaux ou d'une foule d'hommes, ils se placent d'instinct sous l'autorité d'un chef.
Dans les foules humaines, le chef n'est souvent qu'un meneur, mais, comme tel, il joue un rôle considérable. Sa volonté est le noyau autour duquel se forment et s'identifient les opinions. Il constitue le premier élément d'organisation des foules hétérogènes et prépare leur organisation en sectes. En attendant, il les dirige. La foule est un troupeau servile qui ne saurait jamais se passer de maître.
Le meneur a d'abord été le plus souvent un mené. Il a lui-même été hypnotisé par l'idée dont il est ensuite devenu l'apôtre. Elle l'a envahi au point que tout disparaît en dehors d'elle, et que toute opinion contraire lui paraît erreur et superstition. Tel, par exemple, Robespierre, hypnotisé par les idées philosophiques de Rousseau, et employant les procédés de l'Inquisition pour les propager.
Les meneurs ne sont pas le plus souvent des hommes de pensée, mais des hommes d'action. Ils sont peu clairvoyants, et ne pourraient l'être, la clairvoyance conduisant généralement au doute et à l'inaction. Ils se recrutent surtout parmi ces névrosés, ces excités, ces demi-aliénés qui côtoient les bords de la folie. Quelque absurde que puisse être l'idée qu'ils défendent ou le but qu'ils poursuivent, tout raisonnement s'émousse contre leur conviction. Le mépris et les persécutions ne les touchent pas, ou ne font que les exciter davantage. Intérêt personnel, famille, tout est sacrifié. L'instinct de la conservation lui-même est annulé chez eux, au point que la seule récompense qu'ils sollicitent souvent est de devenir des martyrs. L'intensité de leur foi donne à leurs paroles une grande puissance suggestive. La multitude est toujours prête à écouter l'homme doué de volonté fortequi sait s'imposer à elle. Les hommes réunis en foule perdent toute volonté et se tournent d'instinct vers qui en possède une.
De meneurs, les peuples n'ont jamais manqué: mais il s'en faut que tous soient animés des convictions fortes qui font les apôtres. Ce sont souvent des rhéteurs subtils, ne poursuivant que des intérêts personnels et cherchant à persuader en flattant de bas instincts. L'influence qu'ils exercent ainsi peut être très grande, mais elle reste toujours très éphémère. Les grands convaincus qui ont soulevé l'âme des foules, les Pierre l'Ermite, les Luther, les Savonarole, les hommes de la Révolution, n'ont exercé de fascination qu'après avoir été eux-mêmes d'abord fascinés par une croyance. Ils purent alors créer dans les âmes cette puissance formidable nommée la foi, qui rend l'homme esclave absolu de son rêve.
Créer la foi, qu'il s'agisse de foi religieuse, de foi politique ou sociale, de foi en une œuvre, en un personnage, en une idée, tel est surtout le rôle des grands meneurs, et c'est pourquoi leur influence est toujours très grande. De toutes les forces dont l'humanité dispose, la foi a toujours été une des plus grandes, et c'est avec raison que l'Évangile lui attribue le pouvoir de transporter les montagnes. Donner à l'homme une foi, c'est décupler sa force. Les grands événements de l'histoire ont été réalisés par d'obscurs croyants n'ayant guère que leur foi pour eux. Ce n'est pas avec des lettrés et des philosophes, ni surtout avec des sceptiques, qu'ont été édifiées les grandes religions qui ont gouverné le monde, ni les vastes empires qui se sont étendus d'un hémisphère à l'autre.
Mais, dans de tels exemples, il s'agit des grands meneurs, et ils sont assez rares pour que l'histoire en puisse aisément marquer le nombre. Ils forment le sommet d'une série continue descendant de ces puissants manieurs d'hommes à l'ouvrier qui, dans une auberge fumeuse, fascine lentement ses camarades en remâchant sans cesse quelques formules qu'il ne comprend guère, mais dont, selon lui, l'application doit amener sûrement la réalisation de tous les rêves et de toutes les espérances.
Dans toutes les sphères sociales, des plus hautes aux plus basses, dès que l'homme n'est plus isolé, il tombe bientôt sous la loi d'un meneur. La plupart des hommes, dans les masses populaires surtout, ne possèdent, en dehors de leur spécialité, d'idée nette et raisonnée sur quoi que ce soit. Ils sont incapables de se conduire. Le meneur leur sert de guide. Il peut être remplacé à la rigueur, mais très insuffisamment par ces publications périodiques qui fabriquent des opinions pour leurs lecteurs et leur procurent ces phrases toutes faites qui dispensent de raisonner.
L'autorité des meneurs est très despotique, et n'arrive même à s'imposer qu'à cause de ce despotisme. On a remarqué souvent combien facilement ils se faisaient obéir, bien que n'ayant aucun moyen d'appuyer leur autorité, dans les couches ouvrières les plus turbulentes. Ils fixent les heures de travail, le taux des salaires, décident les grèves, les font commencer et cesser à heure fixe.
Les meneurs tendent aujourd'hui à remplacer de plus en plus les pouvoirs publics à mesure que ces derniers se laissent discuter et affaiblir. La tyrannie de ces nouveauxmaîtres fait que les foules leur obéissent beaucoup plus docilement qu'elles n'ont obéi à aucun gouvernement. Si, par suite d'un accident quelconque, le meneur disparaît et n'est pas immédiatement remplacé, la foule redevient une collectivité sans cohésion ni résistance. Pendant la dernière grève des employés des omnibus à Paris, il a suffi d'arrêter les deux meneurs qui la dirigeaient pour la faire aussitôt cesser. Ce n'est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours dans l'âme des foules. Elles ont une telle soif d'obéir qu'elles se soumettent d'instinct à qui se déclare leur maître.
On peut établir une division assez tranchée dans la classe des meneurs. Les uns sont des hommes énergiques, à volonté forte, mais momentanée; les autres, beaucoup plus rares que les précédents, sont des hommes possédant une volonté à la fois forte et durable. Les premiers sont violents, braves, hardis. Ils sont utiles surtout pour diriger un coup de main, entraîner les masses malgré le danger, et transformer en héros les recrues de la veille. Tels, par exemple, Ney et Murat, sous le premier Empire. Tel encore, de nos jours, Garibaldi, aventurier sans talent, mais énergique, réussissant avec une poignée d'hommes à s'emparer de l'ancien royaume de Naples défendu pourtant par une armée disciplinée.
Mais si l'énergie de ces meneurs est puissante, elle est momentanée et ne survit guère à l'excitant qui l'a fait naître. Rentrés dans le courant de la vie ordinaire, les héros qui en étaient animés font souvent preuve, comme ceux que je citais à l'instant, de la plus étonnante faiblesse. Ils semblent incapables de réfléchiret de se conduire dans les circonstances les plus simples, alors qu'ils avaient si bien su conduire les autres. Ce sont des meneurs qui ne peuvent exercer leur fonction qu'à la condition d'être menés eux-mêmes et excités sans cesse, d'avoir toujours au-dessus d'eux un homme ou une idée, de suivre une ligne de conduite bien tracée.
La seconde catégorie des meneurs, celle des hommes à volonté durable, a, malgré des formes moins brillantes, une influence beaucoup plus considérable. En elle on trouve les vrais fondateurs de religions ou de grandes œuvres: saint Paul, Mahomet, Christophe Colomb, Lesseps. Qu'ils soient intelligents ou bornés, il n'importe, le monde sera toujours à eux. La volonté persistante qu'ils possèdent est une faculté infiniment rare et infiniment forte qui fait tout plier. On ne se rend pas toujours suffisamment compte de ce que peut une volonté forte et continue: rien ne lui résiste, ni la nature, ni les dieux, ni les hommes.
Le plus récent exemple de ce que peut une volonté forte et continue, nous est donné par l'homme illustre qui sépara deux mondes et réalisa la tâche inutilement tentée depuis trois mille ans par les plus grands souverains. Il échoua plus tard dans une entreprise identique; mais la vieillesse était venue, et tout s'éteint devant elle, même la volonté.
Lorsqu'on voudra montrer ce que peut la seule volonté, il n'y aura qu'à présenter dans ses détails l'histoire des difficultés qu'il fallut surmonter pour creuser le canal de Suez. Un témoin oculaire, le docteur Cazalis, a résumé en quelques lignes saisissantes la synthèse de cette grande œuvre racontée par sonimmortel auteur. «Et il contait, de jour en jour, par épisodes, l'épopée du canal. Il contait tout ce qu'il avait dû vaincre, tout l'impossible qu'il avait fait possible, toutes les résistances, les coalitions contre lui, et les déboires, les revers, les défaites, mais qui n'avaient pu jamais le décourager, ni l'abattre; il rappelait l'Angleterre le combattant, l'attaquant sans relâche, et l'Égypte et la France hésitantes, et le consul de France s'opposant plus que tout autre aux premiers travaux, et comme on lui résistait, prenant les ouvriers par la soif, leur faisant refuser l'eau douce; et le ministère de la marine et les ingénieurs, tous les hommes sérieux, d'expérience et de science, tous naturellement hostiles, et tous scientifiquement assurés du désastre, le calculant et le promettant, comme pour tel jour ou telle heure on promet l'éclipse.»
Le livre qui raconterait la vie de tous ces grands meneurs ne contiendrait pas beaucoup de noms; mais ces noms ont été à la tête des événements les plus importants de la civilisation et de l'histoire.
Lorsqu'il s'agit d'entraîner une foule pour un instant, et de la déterminer à commettre un acte quelconque: piller un palais, se faire massacrer pour défendre une place forte ou une barricade, il faut agir sur elle par des suggestions rapides, dont la plus énergique est encore l'exemple; mais il faut alors que la foule soit déjà préparée par certaines circonstances, et surtout que celuiqui veut l'entraîner possède la qualité que j'étudierai plus loin sous le nom de prestige.
Mais quand il s'agit de faire pénétrer des idées et des croyances dans l'esprit des foules—les théories sociales modernes, par exemple—les procédés des meneurs sont différents. Ils ont principalement recours à trois procédés très nets: l'affirmation, la répétition, la contagion. L'action en est assez lente, mais les effets de cette action une fois produits sont fort durables.
L'affirmation pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve, est un des plus sûrs moyens de faire pénétrer une idée dans l'esprit des foules. Plus l'affirmation est concise, plus elle est dépourvue de toute apparence de preuves et de démonstration, plus elle a d'autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation. Les hommes d'État appelés à défendre une cause politique quelconque, les industriels propageant leurs produits par l'annonce, savent la valeur de l'affirmation.
L'affirmation n'a cependant d'influence réelle qu'à la condition d'être constamment répétée, et, le plus possible, dans les mêmes termes. C'est Napoléon, je crois, qui a dit qu'il n'y a qu'une seule figure sérieuse de rhétorique, la répétition. La chose affirmée arrive, par la répétition, à s'établir dans les esprits au point qu'ils finissent par l'accepter comme une vérité démontrée.
On comprend bien l'influence de la répétition sur les foules, en voyant à quel point elle est puissante sur les esprits les plus éclairés. Cette puissance vient de ce que la chose répétée finit par s'incruster dans ces régions profondes de l'inconscient où s'élaborent les motifs denos actions. Au bout de quelque temps, nous ne savons plus quel est l'auteur de l'assertion répétée, et nous finissons par y croire. De là la force étonnante de l'annonce. Quand nous avons lu cent fois, mille fois que le meilleur chocolat est le chocolat X, nous nous imaginons l'avoir entendu dire de bien des côtés, et nous finissons par en avoir la certitude. Quand nous avons lu mille fois que la farine Y a guéri les plus grands personnages des maladies les plus tenaces, nous finissons par être tentés de l'essayer le jour où nous sommes atteints d'une maladie du même genre. Si nous lisons toujours dans le même journal que A est un parfait gredin et B un très honnête homme, nous finissons par en être convaincus, à moins, bien entendu, que nous ne lisions souvent un autre journal d'opinion contraire, où les deux qualificatifs soient inversés. L'affirmation et la répétition sont seules assez puissantes pour pouvoir se combattre.
Lorsqu'une affirmation a été suffisamment répétée, et qu'il y a unanimité dans la répétition, comme cela est arrivé pour certaines entreprises financières célèbres assez riches pour acheter tous les concours, il se forme ce qu'on appelle un courant d'opinion et le puissant mécanisme de la contagion intervient. Dans les foules, les idées, les sentiments, les émotions, les croyances possèdent un pouvoir contagieux aussi intense que celui des microbes. Ce phénomène est très naturel puisqu'on l'observe chez les animaux eux-mêmes dès qu'il sont en foule. Le tic d'un cheval dans une écurie est bientôt imité par les autres chevaux de la même écurie. Une panique, un mouvement désordonné de quelques moutons s'étend bientôt à tout le troupeau. Chez l'homme enfoule toutes les émotions sont très rapidement contagieuses, et c'est ce qui explique la soudaineté des paniques. Les désordres cérébraux, comme la folie, sont eux-mêmes contagieux. On sait combien est fréquente l'aliénation chez les médecins aliénistes. On a même cité récemment des formes de folie, l'agoraphobie par exemple, communiquées de l'homme aux animaux.
La contagion n'exige pas la présence simultanée d'individus sur un seul point; elle peut se faire à distance sous l'influence de certains événements qui orientent tous les esprits dans le même sens et leur donnent les caractères spéciaux aux foules, surtout quand les esprits sont préparés par les facteurs lointains que j'ai étudiés plus haut. C'est ainsi par exemple que l'explosion révolutionnaire de 1848, partie de Paris, s'étendit brusquement à une grande partie de l'Europe et ébranla plusieurs monarchies.
L'imitation, à laquelle on a attribué tant d'influence dans les phénomènes sociaux, n'est en réalité qu'un simple effet de la contagion. Ayant montré ailleurs son influence je me bornerai à reproduire ce que j'en disais il y a quinze ans et qui depuis a été développé par d'autres écrivains dans des publications récentes:
«Semblable aux animaux, l'homme est naturellement imitatif. L'imitation est un besoin pour lui, à condition bien entendu, que cette imitation soit tout à fait facile, c'est ce besoin qui rend si puissante l'influence de ce que nous appelons la mode. Qu'il s'agisse d'opinions, d'idées, de manifestations littéraires, ou simplement de costumes, combien osent se soustraire à son empire? Ce n'est pas avec des arguments, mais avec des modèles, qu'on guide les foules. À chaque époque il y a un petitnombre d'individualités qui impriment leur action et que la masse inconsciente imite. Il ne faudrait pas cependant que ces individualités s'écartassent par trop des idées reçues. Les imiter serait alors trop difficile et leur influence serait nulle. C'est précisément pour cette raison que les hommes trop supérieurs à leur époque n'ont généralement aucune influence sur elle. L'écart est trop grand. C'est pour la même raison que les Européens, avec tous les avantages de leur civilisation, ont une influence si insignifiante sur les peuples de l'Orient: ils en diffèrent trop.
«La double action du passé et de l'imitation réciproque finit par rendre tous les hommes d'un même pays et d'une même époque à ce point semblables que, même chez ceux qui sembleraient devoir le plus s'y soustraire, philosophes, savants et littérateurs, la pensée et le style ont un air de famille qui fait immédiatement reconnaître le temps auquel ils appartiennent. Il ne faut pas causer longtemps avec un individu pour connaître à fond ses lectures, ses occupations habituelles et le milieu où il vit16.»
La contagion est si puissante qu'elle impose aux individus non seulement certaines opinions mais encore certaines façons de sentir. C'est la contagion qui fait mépriser à une époque certaines œuvres, telles que leTanhauser, par exemple, et qui, quelques années plus tard, les fait admirer par ceux-là mêmes qui les avaient dénigrées le plus.
C'est surtout par le mécanisme de la contagion, jamais par celui du raisonnement, que se propagent les opinionset les croyances des foules. C'est au cabaret, par affirmation, répétition et contagion que s'établissent les conceptions actuelles des ouvriers; et les croyances des foules de tous les âges ne se sont guère créées autrement. Renan compare avec justesse les premiers fondateurs du christianisme «aux ouvriers socialistes répandant leurs idées de cabaret en cabaret»; et Voltaire avait déjà fait observer à propos de la religion chrétienne que «la plus vile canaille l'avait seule embrassée pendant plus de cent ans».
On remarquera que, dans les exemples analogues à ceux que je viens de citer, la contagion, après s'être exercée dans les couches populaires, passe ensuite aux couches supérieures de la société. C'est ce que nous voyons de nos jours pour les doctrines socialistes, qui commencent à gagner ceux qui pourtant sont marqués pour en devenir les premières victimes. Le mécanisme de la contagion est si puissant que, devant son action, l'intérêt personnel lui-même s'évanouit.
Et c'est pourquoi toute opinion devenue populaire finit toujours par s'imposer avec une grande force aux couches sociales les plus élevées, quelque visible que puisse être l'absurdité de l'opinion triomphante. Il y a là une réaction des couches sociales inférieures sur les couches supérieures d'autant plus curieuse que les croyances de la foule dérivent toujours plus ou moins de quelque idée supérieure restée souvent sans influence dans le milieu où elle avait pris naissance. Cette idée supérieure, les meneurs subjugués par elle s'en emparent, la déforment et créent une secte qui la déforme de nouveau, puis la répand dans le sein des foules qui continuent à la déformer de plus en plus.Devenue vérité populaire, elle remonte en quelque façon à sa source et agit alors sur les couches supérieures d'une nation. C'est en définitive l'intelligence qui guide le monde, mais elle le guide vraiment de fort loin. Les philosophes qui créent les idées sont depuis bien longtemps retournés à la poussière, lorsque, par l'effet du mécanisme que je viens de décrire, leur pensée finit par triompher.
Ce qui contribue surtout à donner aux idées propagées par l'affirmation, la répétition et la contagion, une puissance très grande, c'est qu'elles finissent par acquérir le pouvoir mystérieux nommé prestige.
Tout ce qui a dominé dans le monde, les idées ou les hommes, s'est imposé principalement par cette force irrésistible qu'exprime le mot prestige. C'est un terme dont nous saisissons tous le sens, mais qu'on applique de façons trop diverses pour qu'il soit facile de le définir. Le prestige peut comporter certains sentiments tels que l'admiration ou la crainte; il lui arrive parfois même de les avoir pour base, mais il peut parfaitement exister sans eux. Ce sont des morts, et par conséquent des êtres que nous ne craignons pas, Alexandre, César, Mahomet, Bouddha, par exemple, qui possèdent le plus de prestige. D'un autre côté, il y a des êtres ou des fictions que nous n'admirons pas, les divinités monstrueuses des temples souterrains de l'Inde, par exemple, et qui nous paraissent pourtant revêtues d'un grand prestige.
Le prestige est en réalité une sorte de dominationqu'exerce sur notre esprit un individu, une œuvre ou une idée. Cette domination paralyse toutes nos facultés critiques et remplit notre âme d'étonnement et de respect. Le sentiment provoqué est inexplicable, comme tous les sentiments, mais il doit être du même ordre que la fascination subie par un sujet magnétisé. Le prestige est le plus puissant ressort de toute domination. Les dieux, les rois et les femmes n'auraient jamais régné sans lui.
On peut ramener à deux formes principales les diverses variétés de prestige: le prestige acquis et le prestige personnel. Le prestige acquis est celui que donnent le nom, la fortune, la réputation. Il peut être indépendant du prestige personnel. Le prestige personnel est au contraire quelque chose d'individuel qui peut coexister avec la réputation, la gloire, la fortune, ou être renforcé par elles, mais qui peut parfaitement exister sans elles.
Le prestige acquis, ou artificiel, est de beaucoup le plus répandu. Par le fait seul qu'un individu occupe une certaine position, possède une certaine fortune, est affublé de certains titres, il a du prestige, quelque nulle que puisse être sa valeur personnelle. Un militaire en uniforme, un magistrat en robe rouge ont toujours du prestige. Pascal avait très justement noté la nécessité pour les juges des robes et des perruques. Sans elles ils perdraient les trois quarts de leur autorité. Le socialiste le plus farouche est toujours un peu émotionné par la vue d'un prince ou d'un marquis; et il suffit de prendre de tels titres pour escroquer à un commerçant tout ce qu'on veut17.
Le prestige dont je viens de parler est celui qu'exercent les personnes; on peut placer à côté le prestige qu'exercent les opinions, les œuvres littéraires ou artistiques, etc. Ce n'est le plus souvent que de la répétition accumulée. L'histoire, l'histoire littéraire et artistique surtout, n'étant que la répétition des mêmes jugements que personne n'essaie de contrôler, chacun finit par répéter ce qu'il a appris à l'école, et il y a des noms et des choses auxquels nul n'oserait toucher. Pour un lecteur moderne, la lecture d'Homère dégage un incontestable et immense ennui; mais qui oserait le dire? Le Parthénon, dans son état actuel, est une misérable ruine absolument dépourvue d'intérêt; mais il possède un tel prestige qu'on ne le voit plus tel qu'il est, mais bien avec tout son cortège de souvenirs historiques. Le propre du prestige est d'empêcher de voir les choses telles qu'elles sont et de paralyser tous nos jugements. Les foulestoujours, les individus le plus souvent, ont besoin, sur tous les sujets, d'opinions toutes faites. Le succès de ces opinions est indépendant de la part de vérité ou d'erreur qu'elles contiennent; il dépend uniquement de leur prestige.
J'arrive maintenant au prestige personnel. Il est d'une nature fort différente du prestige artificiel ou acquis dont je viens de m'occuper. C'est une faculté indépendante de tout titre, de toute autorité, que possèdent un petit nombre de personnes, et qui leur permet d'exercer une fascination véritablement magnétique sur ceux qui les entourent, alors même qu'ils sont socialement leurs égaux et ne possèdent aucun moyen ordinaire de domination. Ils imposent leurs idées, leurs sentiments à ceux qui les entourent, et on leur obéit comme la bête féroce obéit au dompteur qu'elle pourrait si facilement dévorer.
Les grands meneurs de foules, tels que Bouddha, Jésus, Mahomet, Jeanne d'Arc, Napoléon, ont possédé à un haut degré cette forme de prestige; et c'est surtout par elle qu'ils se sont imposés. Les dieux, les héros et les dogmes s'imposent et ne se discutent pas; ils s'évanouissent même dès qu'on les discute.
Les grands personnages que je viens de citer possédaient leur puissance fascinatrice bien avant de devenir illustres, et ils ne le fussent pas devenus sans elle. Il est évident, par exemple, que Napoléon, au zénith de la gloire, exerçait, par le seul fait de sa puissance, un prestige immense; mais ce prestige, il en était doué déjà en partie alors qu'il n'avait aucun pouvoir et était complètement inconnu. Lorsque, général ignoré, il fut envoyé par protection commander l'armée d'Italie, il tombaau milieu de rudes généraux qui s'apprêtaient à faire un dur accueil au jeune intrus que le Directoire leur expédiait. Dès la première minute, dès la première entrevue, sans phrases, sans gestes, sans menaces, au premier regard du futur grand homme, ils étaient domptés. Taine donne, d'après les mémoires des contemporains, un curieux récit de cette entrevue.
«Les généraux de division, entre autres Augereau, sorte de soudard héroïque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure, arrivent au quartier général très mal disposés pour le petit parvenu qu'on leur expédie de Paris. Sur la description qu'on leur en a faite, Augereau est injurieux, insubordonné d'avance: un favori de Barras, un général de vendémiaire, un général de rue, regardé comme un ours, parce qu'il est toujours seul à penser, une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur. On les introduit, et Bonaparte se fait attendre. Il paraît enfin, ceint de son épée, se couvre, explique ses dispositions, leur donne ses ordres et les congédie. Augereau est resté muet; c'est dehors seulement qu'il se ressaisit et retrouve ses jurons ordinaires; il convient, avec Masséna, que ce petit b... de général lui a fait peur; il ne peut pas comprendre l'ascendant dont il s'est senti écrasé au premier coup d'œil.»
«Les généraux de division, entre autres Augereau, sorte de soudard héroïque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure, arrivent au quartier général très mal disposés pour le petit parvenu qu'on leur expédie de Paris. Sur la description qu'on leur en a faite, Augereau est injurieux, insubordonné d'avance: un favori de Barras, un général de vendémiaire, un général de rue, regardé comme un ours, parce qu'il est toujours seul à penser, une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur. On les introduit, et Bonaparte se fait attendre. Il paraît enfin, ceint de son épée, se couvre, explique ses dispositions, leur donne ses ordres et les congédie. Augereau est resté muet; c'est dehors seulement qu'il se ressaisit et retrouve ses jurons ordinaires; il convient, avec Masséna, que ce petit b... de général lui a fait peur; il ne peut pas comprendre l'ascendant dont il s'est senti écrasé au premier coup d'œil.»
Devenu grand homme, son prestige s'accrut de toute sa gloire et devint au moins égal à celui d'une divinité pour les dévots. Le général Vandamme, soudard révolutionnaire, plus brutal et plus énergique encore qu'Augereau, disait de lui au maréchal d'Ornano, en 1815, un jour qu'ils montaient ensemble l'escalier des Tuileries: «Mon cher, ce diable d'homme exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte. C'est au point que moi, qui ne crains ni dieu ni diable, quand jel'approche, je suis prêt à trembler comme un enfant, et il me ferait passer par le trou d'une aiguille pour me jeter dans le feu.»
Napoléon exerça la même fascination sur tous ceux qui l'approchèrent18.
Davoust disait, parlant du dévouement de Maret et du sien: «Si l'Empereur nous disait à tous deux: Il importe aux intérêts de ma politique de détruire Paris sans que personne en sorte et s'en échappe, Maret garderait le secret, j'en suis sûr, mais il ne pourrait s'empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa famille. Eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma femme et mes enfants.»
Davoust disait, parlant du dévouement de Maret et du sien: «Si l'Empereur nous disait à tous deux: Il importe aux intérêts de ma politique de détruire Paris sans que personne en sorte et s'en échappe, Maret garderait le secret, j'en suis sûr, mais il ne pourrait s'empêcher de le compromettre cependant en faisant sortir sa famille. Eh bien, moi, de peur de le laisser deviner, j'y laisserais ma femme et mes enfants.»
Il faut se souvenir de cette étonnante puissance de fascination pour comprendre ce merveilleux retour de l'île d'Elbe; cette conquête immédiate de la France par un homme isolé, ayant devant lui toutes les forces organisées d'un grand pays, qu'on pouvait croire lasséde sa tyrannie. Il n'eut qu'à regarder les généraux envoyés pour s'emparer de lui, et qui avaient juré de s'en emparer. Tous se soumirent sans discussion.
«Napoléon, écrit le général anglais Wolseley, débarque en France presque seul, et comme un fugitif, de la petite île d'Elbe qui était son royaume, et réussit en quelques semaines à bouleverser, sans effusion de sang, toute l'organisation du pouvoir de la France sous son roi légitime: l'ascendant personnel d'un homme s'affirma-t-il jamais plus étonnamment? Mais d'un bout à l'autre de cette campagne, qui fut sa dernière, combien est remarquable l'ascendant qu'il exerçait également sur les alliés, les obligeant à suivre son initiative, et combien peu s'en fallut qu'il ne les écrasât?»
«Napoléon, écrit le général anglais Wolseley, débarque en France presque seul, et comme un fugitif, de la petite île d'Elbe qui était son royaume, et réussit en quelques semaines à bouleverser, sans effusion de sang, toute l'organisation du pouvoir de la France sous son roi légitime: l'ascendant personnel d'un homme s'affirma-t-il jamais plus étonnamment? Mais d'un bout à l'autre de cette campagne, qui fut sa dernière, combien est remarquable l'ascendant qu'il exerçait également sur les alliés, les obligeant à suivre son initiative, et combien peu s'en fallut qu'il ne les écrasât?»
Son prestige lui survécut et continua à grandir. C'est lui qui fit sacrer empereur un neveu obscur. En voyant renaître aujourd'hui sa légende, on voit combien cette grande ombre est puissante encore. Malmenez les hommes tant qu'il vous plaira, massacrez-les par millions, amenez invasions sur invasions, tout vous est permis si vous possédez un degré suffisant de prestige et le talent nécessaire pour le maintenir.
J'ai invoqué ici un exemple de prestige tout à fait exceptionnel, sans doute, mais qu'il était utile de citer pour faire comprendre la genèse des grandes religions, des grandes doctrines et des grands empires. Sans la puissance exercée sur la foule par le prestige, cette genèse ne serait pas compréhensible.
Mais le prestige ne se fonde pas uniquement sur l'ascendant personnel, la gloire militaire et la terreur religieuse; il peut avoir des origines plus modestes, et cependant être considérable encore. Notre siècle en peut fournir plusieurs exemples. Un des plus frappants, celuique la postérité rappellera d'âge en âge, sera donné par l'histoire de l'homme illustre qui modifia la face du globe et les relations commerciales des peuples en séparant deux continents. Il réussit dans son entreprise par son immense volonté, mais aussi par la fascination qu'il exerçait sur tous ceux qui l'entouraient. Pour vaincre l'opposition unanime qu'il rencontrait, il n'avait qu'à se montrer. Il parlait un instant, et, devant le charme qu'il exerçait, les opposants devenaient des amis. Les Anglais surtout combattaient son projet avec acharnement; il n'eut qu'à paraître en Angleterre pour rallier tous les suffrages. Quand, plus tard, il passa par Southampton, les cloches sonnèrent sur son passage, et aujourd'hui l'Angleterre s'occupe de lui élever une statue. «Ayant tout vaincu, hommes et choses, les marais, les rochers et les sables,» il ne croyait plus aux obstacles et voulut recommencer Suez à Panama. Il recommença avec les mêmes moyens; mais l'âge était venu, et, d'ailleurs, la foi qui soulève les montagnes ne les soulève qu'à la condition qu'elles ne soient pas trop hautes. Les montagnes résistèrent, et la catastrophe qui s'en suivit détruisit l'éblouissante auréole de gloire qui enveloppait le héros. Sa vie enseigne comment peut grandir le prestige, et comment il peut disparaître. Après avoir égalé en grandeur les plus célèbres héros de l'histoire, il fut abaissé par les magistrats de son pays au rang des plus vils criminels. Quand il mourut, son cercueil passa isolé au milieu des foules indifférentes. Seuls, les souverains étrangers rendirent hommage à sa mémoire comme à celle de l'un des plus grands hommes qu'ait connus l'histoire19.
Mais les divers exemples qui viennent d'être cités représentent des formes extrêmes. Pour établir dans ses détails la psychologie du prestige, il faudrait les placer à l'extrémité d'une série qui descendrait des fondateurs de religions et d'empires jusqu'au particulieressayant d'éblouir ses voisins par un habit neuf ou une décoration.
Entre les termes les plus éloignés de cette série, on placerait toutes les formes du prestige dans les divers éléments d'une civilisation: sciences, arts, littérature, etc., et l'on verrait qu'il constitue l'élément fondamental de la persuasion. Consciemment ou non, l'être, l'idée ou la chose possédant du prestige sont par voie de contagion imités immédiatement et imposent à toute une génération certaines façons de sentir et de traduire leur pensée. L'imitation est d'ailleurs le plus souvent inconsciente, et c'est précisément ce qui la rend parfaite. Les peintres modernes, qui reproduisent les couleurs effacées et les attitudes rigides de certains primitifs, ne se doutent guère d'où vient leur inspiration; ils croient à leur propre sincérité, alors que si un maître éminent n'avait pas ressuscité cette forme d'art, on aurait continué à n'en voir que les côtés naïfs et inférieurs. Ceux qui, à l'instar d'un autre maître illustre, inondent leurs toiles d'ombres violettes, ne voient pas dans la nature plus de violet qu'on n'en voyait il y a cinquante ans, mais ils sont suggestionnés par l'impression personnelle et spéciale d'un peintre qui, malgré cette bizarrerie, sut acquérir un grand prestige. Dans tous les éléments de la civilisation, de tels exemples pourraient être aisément invoqués.
On voit, par ce qui précède, que bien des facteurs peuvent entrer dans la genèse du prestige: un des plus importants fut toujours le succès. Tout homme qui réussit, toute idée qui s'impose, cessent par ce fait même d'être contestés. La preuve que le succès est une des bases principales du prestige, c'est que cedernier disparaît presque toujours avec lui. Le héros, que la foule acclamait la veille, est conspué par elle le lendemain si l'insuccès l'a frappé. La réaction sera même d'autant plus vive que le prestige aura été plus grand. La foule considère alors le héros tombé comme un égal, et se venge de s'être inclinée devant la supériorité qu'elle ne lui reconnaît plus. Lorsque Robespierre faisait couper le cou à ses collègues et à un grand nombre de ses contemporains, il possédait un immense prestige. Lorsqu'un déplacement de quelques voix lui ôta son pouvoir, il perdit immédiatement ce prestige, et la foule le suivit à la guillotine avec autant d'imprécations qu'elle suivait la veille ses victimes. C'est toujours avec fureur que les croyants brisent les statues de leurs anciens dieux.
Le prestige enlevé par l'insuccès est perdu brusquement. Il peut s'user aussi par la discussion, mais d'une façon plus lente. Ce procédé est cependant d'un effet très sûr. Le prestige discuté n'est déjà plus du prestige. Les dieux et les hommes qui ont su garder longtemps leur prestige n'ont jamais toléré la discussion. Pour se faire admirer des foules, il faut toujours les tenir à distance.
16Gustave le Bon.L'homme et les Sociétés, t. II, p. 116, 1881.