Ils remontaient tous deux les quais de la Néva. Devant le Jardin d’Été, un cheval mort était étendu sur la neige, les jambes raidies par le gel. Il y avait plusieurs jours qu’il était là, sans que personne s’occupât de l’enlever. Savinski remarqua que la partie supérieure de la croupe manquait. Sans doute des gens mourant de faim avaient découpé dans ce cadavre un peu de viande pour en faire un médiocre pot-au-feu. Ils traversèrent le beau jardin, dont les allées droites entre les arbres aux branches noires étaient désertes. La neige gelée crissait sous leurs pas. Puis ils descendirent la rive gauche de la Fontanka sur laquelle brillait un pâle soleil de décembre. Malgré l’hiver, il faisait doux ici et ils marchaient avec lenteur le long du canal où de grandes barges chargées de bois, étaient emprisonnées jusqu’au printemps par les glaces. Ils causaient peu. Mais aux rares paroles qu’ils avaient échangées — des nouvelles demandées et reçues du prince Serge — Savinski avait senti qu’entre Lydia et lui l’intimité était plus grande qu’au jour déjà éloigné où il l’avait accompagnée de la banque jusque chez elle. La jeune fille lui parlait sur un ton qui donnait un prix nouveau aux phrases banales qu’elle prononçait. Sans doute, dans la longue réclusion qui avait suivi la mort tragique de son cousin, les sentiments d’amitié et de confiance qu’elle avait pour lui, Savinski, s’étaient développés et avaient atteint une couche plus profonde de son être. A la seule façon qu’elle avait de le regarder, Savinski savait qu’ils étaient parvenus tous deux dans une région plus pure et plus haute où rien ne subsistait de la convention des relations mondaines. Il la taquina sur les attentions que lui prodiguait le beau lord Douglas.
— Il est charmant, dit-elle. Mais, Nicolas Vladimirovitch, comme je le sens loin de nous… Êtes-vous bien sûr que l’Angleterre soit partie du monde que nous habitons, nous les Russes ? La vie est si simple pour eux, si unie, si en surface ! Comme tout semble réglé là-bas ! Il y a des réponses prêtes à chaque question. On n’est jamais obligé de les chercher, de se creuser pour trouver une solution. Elle est là, déjà écrite, dans le dictionnaire des convenances… Ici, on ne comprend rien à rien. Chez eux, on sait à l’avance tout sur tout… C’est reposant, mais comme cela me paraît vide !… Je pense que je mourrais d’ennui si je devais habiter l’Angleterre.
— Ne dites pas cela, interrompit Savinski. Qui sait s’il n’est pas dans votre destinée et dans la mienne de vivre d’ici peu de mois dans les brouillards de la Tamise ?
La jeune fille devint sérieuse.
— Je ne sortirai pas de Russie, et vous non plus, dit-elle, sans regarder son interlocuteur et comme si elle se parlait à elle-même.
— Où vous serez, je serai, jeta Savinski. Vous comprenez bien que quand on a une fois la chance d’avoir une amie comme vous, on ne la quitte pas. Alors, vous ne voulez pas vous en aller ?
Lydia hocha la tête.
— Je ne sais comment vous expliquer ce que je sens… Je déteste les gens affreux qui sont au pouvoir ; nous vivons une époque horrible. Et pourtant je veux rester ici… La Russie souffre mille morts. Est-ce le temps de la laisser ? Il me semble que je l’aime davantage chaque jour. L’idée de vivre sans souci à l’étranger m’est odieuse. Je ne me savais pas si Russe que cela. Je viens de l’apprendre. C’est un sentiment très fort, qui fait mal, mais dont on ne voudrait pas se débarrasser.
— Je l’ai senti comme vous, Lydia Serguêvna, dit Savinski, d’une voix grave, mais je ne l’avais pas compris aussi bien avant que vous ayez parlé. Il faut que ce soit vous qui me l’appreniez.
Ils se turent, plongés chacun dans leurs pensées. Ils avaient atteint la Perspective Nevski qu’ils traversèrent et continuaient à descendre la Fontanka. Ils causaient de choses indifférentes ou gardaient le silence. Par moment, quand la neige mal balayée sur les trottoirs était glissante, Lydia s’appuyait sur le bras de Savinski. Il y avait dans l’atmosphère de ce clair jour d’hiver une grande paix qui descendait en eux. Mais, comme ils arrivaient au pont de fer, ils entendirent soudain des cris qui montaient d’une foule amassée sur l’autre rive du canal, un peu plus loin, devant les bureaux du ministère de l’Intérieur. Ils virent des gens qui couraient sur le quai et une douzaine d’hommes descendus sur la glace qui formaient un groupe et s’agitaient avec des gestes violents.
Le premier mouvement de Savinski fut de s’arrêter. A ce moment-là de la vie de Pétrograd, toutes les fois qu’il y avait du désordre, on pouvait être assuré que l’affaire finirait mal et que la foule laissée à ses instincts irait au pire.
— Retournons sur nos pas, dit-il à Lydia Serguêvna.
— Non, non, fit-elle, à quoi bon ?
Elle hâta le pas pour se rapprocher de la scène. Des cris partaient de la foule sur le quai. On entendait, parfois, dans un silence, quelques mots : « Tue-le ! », « Fais-lui boire un coup ! »
Le groupe d’hommes sur la glace oscillait de droite, de gauche et Lydia et Savinski ne pouvaient voir distinctement ce qui se passait. Il se dirigeait lentement vers un trou qui avait été creusé dans la glace le long d’un bateau. Ils aperçurent un instant, au centre du groupe, un homme qui se débattait de toutes ses forces, donnait des coups de pieds et de poings au hasard. Mais de solides gaillards qui le tenaient au collet et à la taille l’entraînaient vers le trou noir dans la glace blanche… Saisis d’horreur, Lydia et Savinski restaient cloués sur place. Des cris aigus, désespérés, montaient dans l’air glacé et dominaient le tumulte… C’était un appel qui n’avait plus rien d’humain, quelque chose qui déchirait l’âme. Et, soudain, le groupe sombre fut le long du bateau… En un clin d’œil, on vit une forme gesticulante s’effondrer ; à grands coups de bottes dans les reins et sur la tête, des hommes la poussaient vers le trou. Elle disparut et fut entraînée sous la glace.
Savinski se tourna alors vers la jeune fille. Il la vit si pâle qu’il eut peur qu’elle s’évanouît. Elle fit un pas et chancela. Il passa un bras autour de la taille de Lydia et la pressa contre lui. Il sentit le poids de son corps contre le sien. Elle avait presque perdu connaissance.
— Lydia Serguêvna, dit-il, revenez à vous !… Je vous en prie… Faites un effort !… Pauvre enfant, comme je vous plains ! Que je suis désolé, Lydia Serguêvna !… Je vous le disais bien, nous ne pouvons rester ici…
Déjà la jeune fille se redressait.
— Je vous demande pardon, dit-elle. Quelle faiblesse !… Allons ! Mais donnez-moi votre bras.
Ils rebroussèrent chemin. Un izvostchik était là. Savinski fit asseoir Lydia et garda un bras autour d’elle.
Lydia interrogea le vieux cocher.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle.
Le vieux haussa les épaules et cligna des yeux.
— C’est un voleur qu’on a pris. Il volait de la farine dans un magasin. Alors le peuple l’a noyé…
Il se tut un instant et ajouta :
— Les gens sont comme ça, maintenant.
Et il fouetta son cheval qui partit au petit trot.
— Les gens sont comme ça, répéta Lydia. Qu’est-ce que la vie d’un homme aujourd’hui, Nicolas Vladimirovitch ?… J’y ai beaucoup réfléchi et je croyais l’avoir bien compris… Oui, je pensais que rien maintenant ne pouvait m’émouvoir, je pensais être prête à tout… Et voilà que cette scène banale m’a bouleversée… C’était horrible !…
Puis, après un instant, elle reprit d’une voix très douce et se tournant vers son compagnon :
— Vous ne voudrez plus sortir avec moi, Nicolas Vladimirovitch, avec une fille qui manque de s’évanouir dans la rue… Et, pourtant, si vous saviez comme j’ai besoin de vous ! Il me semble que vous êtes le seul homme vraiment vivant et noble à Pétrograd. Ne m’abandonnez pas…
Savinski, bouleversé jusqu’au fond de l’âme, resserra son étreinte.
— Je vous l’ai dit déjà, petite fille, je ne vous abandonnerai jamais. Vous pouvez compter sur moi…
Puis, changeant de ton, il ajouta :
— Mais ne croyez pas que je sois fort. Je ne suis qu’un homme comme les autres, traversé par toutes les émotions, un jour bon, le lendemain mauvais. C’est moi qui aurai besoin de vous, chère petite fille… C’est vous qui me donnerez des forces… En attendant, ayons au moins les bénéfices de la révolution, voyons-nous chaque jour.
Le crépuscule était déjà sur eux, le crépuscule hâtif des jours de décembre qui, dès avant quatre heures, étend l’obscurité sur la ville. Le traîneau plongeait dans les trous, remontait sur les dos d’âne de la neige inégalement tassée qu’aucun service public n’enlevait plus. Les cahots de l’attelage faisaient vaciller le couple et, par moments, lorsque Lydia était rejetée sur Savinski, il croyait sentir battre près de son vieux cœur d’homme désabusé le cœur vierge et fort de la jeune fille.