Ce soir-là, 6 novembre, Nicolas Savinski rentrait chez lui avant minuit. Il avait passé quelques heures chez Nathalie Choupof-Karamine. La nervosité y était grande. Plusieurs fois dans la soirée, on avait téléphoné des nouvelles inquiétantes : les bolchéviques faisaient un coup de force ; leurs troupes étaient mobilisées ; déjà, ils s’étaient emparés du télégraphe central ; Lénine était arrivé à Pétrograd ; on n’avait trouvé pour défendre le Palais d’Hiver qu’un bataillon de femmes !…
Ces bruits, qu’on ne pouvait vérifier, affolaient les gens, et Savinski ne s’attarda pas chez les Choupof. Il se reprochait d’y être venu. Le fait est qu’il ne pouvait plus rester seul le soir. La solitude de son appartement l’effrayait. La lecture ne suffisait pas à l’absorber ; ses pensées s’échappaient du livre et revenaient sans cesse tourner dans le même cycle monotone et triste. La situation de la Russie formait le thème principal de ses méditations moroses. Il ne la contemplait pas objectivement. « Que fais-je ici ? se demandait-il sans cesse. Pourquoi rester ? L’atmosphère de la révolution est vraiment irrespirable. Il faut prendre un parti et quitter la Russie. » Et, en même temps, il sentait au fond de lui qu’il ne pouvait s’en aller. Qu’est-ce qui le retenait donc encore dans cette ville funeste ? Ses affaires ? Elles étaient arrangées au mieux des circonstances déplorables. « J’aurai de quoi vivre à l’étranger, se disait-il. Et, au besoin, comme j’emporterai ma tête avec moi, je pourrai encore gagner de l’argent, puisque je ne suis plus bon qu’à cela. Voilà la raison, voilà la sagesse ! Et pourtant je reste. Est-ce la curiosité qui m’attache ici où finalement je risque ma vie ? C’est payer bien cher le désir de voir de mes yeux les folies que font mes compatriotes ! » De guerre lasse, Savinski renonçait à se poser des questions. Lorsqu’il réfléchissait, tous les arguments étaient en faveur du départ. Mais quelles que fussent les raisons qu’il accumulât, il sentait au fond de lui que des causes très obscures, très secrètes, l’enchaînaient à cette vie misérable de Pétrograd. Après de longs débats, il avait décidé de faire rentrer sa femme et ses enfants. Les lettres de Sonia montraient une tristesse profonde qui l’avait touché. Il lui avait écrit de revenir entre le dix et le quinze de ce mois. « C’est une folie, sans doute, se dit-il, mais quoi ? A la moindre alerte nous traverserons la frontière. Et peut-être la présence de ma femme et de mes enfants contribuera-t-elle à rétablir l’équilibre détruit de mes nerfs ? Ce vaste appartement où je suis seul m’est insupportable. »
Savinski passait la soirée au cercle ou chez des amis. Le plus souvent, il était chez Nathalie Choupof-Karamine. Il y rencontrait des hommes politiques, des gens d’affaires et les femmes les plus élégantes de Pétrograd. Le cercle se rétrécissait peu à peu. Chaque jour, on apprenait qu’un tel était parti soudainement et en secret pour l’étranger. Pourtant, la veille il était là, parmi eux, plaisantant avec bonne humeur sur toutes choses. Qui aurait pu supposer qu’il était à bout de nerfs et incapable de supporter ces angoisses un jour de plus ? Alors ceux qui restaient, tout en souriant et l’air détaché, se regardaient les uns les autres, chacun se demandant à part soi : « Qui fera défaut demain ? »
Ainsi, les rapports des êtres dans la société étaient tous volontairement faux. Chez Nathalie, Savinski voyait chaque soir sa petite amie Lydia ; elle lui paraissait la seule personne sincère de l’assistance. Il s’était lié avec elle d’une singulière amitié où se mêlait beaucoup de tendresse. C’était un sentiment nouveau pour lui et plein d’un charme inexplicable. Il sentait que pour Lydia il représentait un homme très fort, maître de soi, qui échappait à l’irrésolution dans laquelle se complaisaient les autres personnes qu’elle connaissait. Elle se faisait de lui l’idée de quelqu’un de fier et de sûr qui serait toujours supérieur aux événements. « Cela est faux aussi, comme tout le reste, mais il est bien agréable, pensait-il, qu’une si jolie tête abrite une image aussi favorable de moi. Mais si cette enfant charmante voyait les doutes qui m’assiègent, et ma faiblesse véritable, et l’incapacité où je suis de rester seul, peut-être changerait-elle vite d’idée… Elle croit que je suis inaccessible à la peur. Quelle erreur ! En fait, j’ai peur de tout dans l’avenir, j’ai l’imagination poltronne. Si je me tiens assez bien dans le présent, c’est que j’ai une bonne santé et aussi que je ne vois pas le danger, sans doute par une infirmité de ma vue… Tiens, il faudra que je lui explique cela, la prochaine fois que je la verrai. Elle est si intelligente et fine qu’elle me comprendra certainement. Qu’est-ce qu’elle va devenir, cette fille ravissante ? Elle se mariera. Elle épousera un imbécile, c’est inévitable, et, dans quelques années, elle mènera la seule vie que peut avoir une jeune femme très belle, très séduisante, et qui méprise son mari… Qui choisira-t-elle ? Son cousin Paul ? C’est un enfant. Spasski, qui lui fait la cour ? Ce serait un mariage tout à fait nouvelle Russie. Le vieux prince ne le supporterait pas. Ou un de ces jeunes secrétaires d’ambassade, si corrects, si élégants, et qui ont perdu au contact de l’étranger toute originalité ? Elle sera très riche, si tout ne sombre pas dans la tempête où nous sommes. » Ainsi soliloquait Nicolas Savinski en traversant le pont Troïtski. Il entendit dans le lointain quelques coups de feu. Depuis longtemps, il y avait ainsi des coups de fusil la nuit dans Pétrograd. Les rues n’étaient rien moins que sûres et les attaques nocturnes se multipliaient. On n’y accordait à la longue aucune attention. Cependant, il avait, dans sa poche, la main droite appuyée sur un revolver.
« Nous voici revenus aux temps, chers à Stendhal, des républiques italiennes de la Renaissance, où chacun, lorsqu’il sortait le soir, risquait sa vie et s’armait jusqu’aux dents. Stendhal prétend que c’est la présence continue du danger qui a contribué à créer de fortes personnalités dans l’Italie de cette époque. Peut-être sera-ce une école utile pour mes contemporains ? Mais je ne vois pas qu’ils en aient tiré, jusqu’à présent, grand avantage. Ils me semblent être plus effrayés et plus neurasthéniques que jamais. »
A ce moment, Savinski aperçut sur la chaussée, à distance, une troupe d’hommes qui avançait. Lorsqu’elle fut plus près, il reconnut un peloton d’une soixantaine de soldats. Ils marchaient bien alignés, sans parler entre eux. Le spectacle était nouveau. Cinq minutes plus tard, Savinski croisa un second peloton, plus nombreux, qui allait silencieusement dans la nuit vers le centre de Pétrograd. Les soldats défilaient en bon ordre et leurs pas cadencés faisaient un bruit régulier dans le silence de la nuit. Depuis la révolution, Savinski n’avait jamais vu une troupe d’un aspect aussi militaire. « Qu’est cela ? se demanda-t-il. Le gouvernement a-t-il fait venir en secret des troupes sûres du front et va-t-il coffrer les bolchéviques cette nuit ? Cela ressemblerait bien peu à notre cher Alexandre Feodorovitch Kerenski ! Est-ce le coup d’État de Lénine ? »
Cependant Savinski était rentré chez lui, l’esprit amusé par cette énigme, et, sans en chercher davantage la solution, il se coucha et s’endormit. La dernière image qui passa devant ses yeux avant de plonger dans le sommeil fut celle de Lydia, assise dans le salon Choupof, ayant à ses côtés Spasski, qui parlait avec un extrême sérieux, et le maître de la maison, qui disait des bouffonneries. La présence de Choupof-Karamine près de la jeune fille lui était fort désagréable.
Le lendemain matin, se rendant à son bureau, il rencontra encore des détachements de soldats et de marins, l’arme sur l’épaule, qui défilaient avec une allure tout à fait martiale. Mais sitôt arrivé à la banque, il y apprit la surprenante nouvelle que les bolchéviques, dans la nuit, s’étaient emparés du télégraphe central sans que la moindre résistance leur eût été opposée, que le gouvernement était cerné dans le Palais d’Hiver et que Kerenski, plus habile que ses collègues, avait réussi à s’enfuir. En fait, la ville appartenait aux bolchéviques.
Le téléphone ne cessa de carillonner dans le cabinet de Savinski toute la matinée et il n’eut pas une minute à lui. Les nouvelles étaient surprenantes. Les bolchéviques s’étaient emparés de Pétrograd sans tirer un coup de feu. Le néant de gouvernement n’avait pas esquissé un geste de résistance. Les régiments et les marins avaient passé aux bolchéviques. Seuls, les soldats du Préobrajenski et du Siméonovski boudaient et ne sortaient pas de leurs casernes. On ajoutait qu’ils n’étaient pas agités et passaient leur temps à jouer aux cartes. Lénine, rentré en secret à Pétrograd depuis plusieurs jours, allait présider le soir même avec Trotski le deuxième congrès panrusse des Soviets et y proclamer le changement de régime. L’Institut Smolny, fondation de la grande Catherine qui y faisait élever des filles nobles, était le siège du nouveau gouvernement. Vers midi, on annonçait déjà — comment le savait-on ? — que Kerenski avait rejoint les troupes cosaques du général Krasnof et marchait à leur tête sur la capitale. Savinski eut dix visites. Tous les gens qui vinrent le voir étaient terrifiés. Cette fois-ci, il ne s’agissait plus de plaisanter. Chacun pensait que le règne de Lénine, si court fût-il, serait horriblement sanglant. Choupof-Karamine accourut chercher de l’argent ; la peur avait marqué son visage blême de taches noires. Il semblait que la circulation du sang s’arrêtât dans ce gros corps pourri.
— Vous savez, dit-il, que la frontière finlandaise est fermée. Nous sommes pris comme dans une souricière. Il ne nous reste qu’à aller nous incliner respectueusement à Smolny. Je vais tâcher de conclure mon affaire avec le groupe suédois et, à la première accalmie, je file sur Stockholm.
Il partit à pied, évitant Nevski, et, passant par les petites rues, courut de toute la vitesse de ses petites jambes s’enfermer au fond de son appartement.
Le spectacle de tant de gens apeurés eut pour effet d’un réactif sur Savinski. Au lieu de se laisser gagner par la panique générale, il prit une vue plus calme de la situation. « C’était inévitable, se dit-il ; maintenant, il ne faut plus songer qu’à vivre, jusqu’au jour où l’on pourra avoir un passeport pour l’étranger. Il serait bien étonnant, que l’on entrât tout de suite dans une ère de vertu. La force du rouble parlera toujours dans les bureaux. » Il pensa à sa femme, avec un soulagement infini à l’idée qu’elle était en sûreté en Finlande. Mais quelles seraient son inquiétude et son angoisse lorsqu’elle apprendrait le coup d’État à Pétrograd ? Il fallait absolument lui faire passer des nouvelles… Et tout à coup il eut un sursaut. Que faisait sa petite amie Lydia ? Sans doute était-elle dans la ville à se promener. Il se précipita au téléphone et la demanda. Il apprit qu’elle était sortie. A peine raccrochait-il le récepteur, qu’un garçon de bureau lui annonça qu’une jeune femme le demandait. Elle s’appelait Lydia Serguêvna Volynskaia. Savinski courut à la porte.
Hésitante un peu, enveloppée de fourrures, le visage rosé par le froid et par la confusion, Lydia entra. Ses grands yeux bleus si purs ne disaient pas la crainte, mais la perplexité, et pourtant il parut à Savinski que la lèvre inférieure de la jeune fille, lèvre délicatement fendue par son milieu, tremblait un peu. Emporté par un mouvement qu’il ne songea pas à réprimer, il passa son bras gauche autour de la taille de Lydia et l’attira à lui. Il la grondait doucement comme un père gronde son enfant chérie.
— Petite fille, dit-il, que faites-vous dans la ville aujourd’hui ? Quel démon de curiosité vous pousse ? Vous allez vite rentrer chez vous et vous n’en ressortirez pas avant que je vous en donne la permission.
Lydia sourit. Quand elle était arrivée, elle ne savait que penser. Maintenant, elle sentait que Savinski lui pardonnait, et sa sortie de chez elle, et sa venue si inattendue dans son cabinet à la banque. Fière de son succès, c’est sur un petit ton de bravade qu’elle lui dit :
— Mais, Nicolas Vladimirovitch, jamais la ville n’a été plus calme. Il règne un ordre parfait, pas d’attroupements, pas de meetings, des pelotons de soldats comme aux temps du tsar… Et puis, ajouta-t-elle malicieusement, je voulais savoir ce que vous pensez de ce qui se passe. A moi toute seule, je n’y comprends rien…
— Ce que je pense, répondit Savinski, c’est que pour l’instant vous devriez être chez vous. Croyez-vous que les révolutions sont faites pour fournir un spectacle aux jeunes filles curieuses de Pétrograd ? Je vais vous ramener chez votre père. Peut-être trouverons-nous une voiture. Quant à mon automobile, les bolchéviques l’ont prise au garage. Séméonof l’occupe, sans doute, à ma place.
A cet instant, on frappa à la porte et un garçon tendit une lettre fermée à Savinski. Il l’ouvrit et réfléchit une seconde.
— Entrez ici, dit-il, en ouvrant la porte d’un cabinet voisin. Donnez-moi deux minutes et je vous retrouve.
Lydia passa lentement dans la pièce que lui indiquait Savinski, et celui-ci, une fois la porte fermée, fit introduire son nouveau visiteur, qui n’était autre qu’André Spasski.
Savinski constata tout de suite que Spasski n’avait en rien perdu son sang-froid. Il était calme comme à l’ordinaire, et on ne voyait pas trace de nervosité sur son visage.
— J’ai été averti à temps par un coup de téléphone, dit-il, et j’ai quitté mon appartement sans attendre une minute. Les bolchéviques me font l’honneur, paraît-il, d’attacher un certain prix à ma capture. Ils sont chez moi à l’heure où je vous parle. Mais ils ne m’auront pas facilement.
— Qu’allez-vous faire ? demanda Savinski.
— D’abord, me cacher. Grâce à Dieu, j’ai plus d’une maison sûre ici, et j’ai aussi un excellent passeport.
Il sortit de sa poche un papier froissé et tendit à Savinski un passeport déjà couvert de cachets au nom de l’ingénieur Paul Pavlovitch Mouchine, âgé de trente-huit ans.
— Je vais passer chez les cosaques de Krasnof. Cela ne sera pas difficile. Krasnof aura plus de confiance en moi qu’en Kerenski qu’il méprise. Peut-être prendrons-nous Pétrograd ! Ces coquins n’aiment pas se battre.
Spasski souriait tout le temps en parlant.
— Mais avez-vous de l’argent ? demanda Savinski.
— J’en ai, répondit le visiteur. Je me sauve. Je suis un personnage compromettant, ajouta-t-il. Il ne faut pas qu’on me trouve chez vous. Je vous ferai tenir de mes nouvelles par un de mes hommes. Il viendra de la part de l’ingénieur Mouchine. Pour vous, vous n’avez, je crois, rien à craindre pour le moment. Séméonof sent qu’il aura besoin de vous. Au pire, vous avez quelques semaines de répit. Au revoir, Nicolas Vladimirovitch, car nous nous reverrons.
— Que Dieu soit avec vous, dit Savinski en l’accompagnant à la porte.
Resté seul, Savinski attendit quelques minutes. Il regarda par la fenêtre. Spasski, d’un pas tranquille, descendait la Perspective Nevski sans se hâter, les mains dans ses poches, une cigarette à la bouche.
Lydia fut frappée de la bonne humeur de son hôte lorsqu’il vint la rejoindre. Décidément, elle ne s’était pas trompée sur lui. Aux heures critiques, il ne gémissait pas, il ne s’arrachait pas les cheveux. Elle éprouva à nouveau le sentiment de sécurité qu’elle avait eu dans ses bras, lorsqu’il l’avait ramassée six mois plus tôt sur le trottoir devant l’hôtel de l’Europe. Cette fois-ci encore, Savinski la reconduisit chez elle. Ils prirent un izvostchik qui flânait sur la Perspective. Le temps était beau et clair ; il y avait sur les trottoirs la foule accoutumée. Personne ne paraissait se rendre compte qu’un coup d’État avait eu lieu dans la nuit et que les bolchéviques apportaient au pouvoir leur redoutable programme de guerre civile et de communisme. Pétrograd, pour s’émouvoir après six mois de révolution, avait besoin d’entendre des coups de feu dans la rue et de sentir l’odeur de la poudre. Or, tout était tranquille. Des pelotons de soldats patrouillaient dans un ordre parfait. Il fallait un grand effort d’imagination pour comprendre l’importance de ce qui venait de se passer en quelques heures. Et qui parmi ces gens fatigués et neurasthéniques était capable de cet effort ?
La voiture descendit Nevski. Arrivés à Morskaia, Savinski et Lydia virent qu’à gauche la rue était barrée par des troupes à la hauteur du bureau central des téléphones. L’izvostchik tourna à droite pour passer sous l’arche majestueuse qui ouvre sur la place du Palais. Mais, comme ils y parvenaient, des junkers l’arrêtèrent. « On ne passe pas. » Lorsque Lydia reconnut l’uniforme des junkers, elle eut un sursaut et pâlit.
— Heureusement, dit-elle, que mon cousin est malade depuis hier et ne peut sortir. Comment aurais-je vécu si je l’avais su ici ?
Savinski la rassura.
— On ne se battra pas, dit-il. On ne se bat jamais. Il y aura des pourparlers et tout finira pacifiquement. Vous savez bien comment cela s’arrange chez nous.
La grande place du Palais-d’Hiver était vide. Il fallut rebrousser chemin et prendre le long du canal de la Moïka. Là, ils rencontrèrent un détachement de jeunes soldats, des gosses vraiment, fraîchement débarqués du front, le casque des tranchées sur la tête. Ils marchaient pêle-mêle. Comme la voiture était arrêtée pendant qu’ils défilaient, Savinski demanda à un sous-officier où ils allaient.
L’homme répondit avec nonchalance :
— Nous sommes commandés pour défendre le Palais d’Hiver, où le gouvernement est réfugié.
Il parlait d’une voix fatiguée et indifférente. Puis, haussant les épaules, il reprit sa marche. Savinski fut stupéfait de voir que les troupes du comité révolutionnaire qui gardaient le pont aux Chantres laissaient passer les soldats du front, qui traversèrent sans être inquiétés la grande place déserte et disparurent dans la porte centrale du Palais.
Il se tourna vers Lydia, qui maintenant souriait.
— Vous avez raison, dit-elle. Ne dirait-on pas qu’il s’agit d’un spectacle, d’une espèce de parade de cirque ?… Je ne puis pas prendre les choses au sérieux chez nous. Ces enfants casqués et en désordre, ces marins qui les regardent passer, comme si tout était arrangé d’avance, tout cela me paraît manquer de grandeur, Nicolas Vladimirovitch… Ou bien est-ce que je suis une trop petite fille pour comprendre ? ajouta-t-elle avec cet accent de sincérité et ce naturel qui laissaient voir si profondément en elle.
— Ce n’est pas un jeu, grande fille que vous êtes, répondit-il. Il suffit d’un rien pour que la scène, qui est ridicule, devienne tragique. En tout cas, vous allez me promettre, quoi qu’il arrive, de rester bien sagement chez vous aujourd’hui. Je passerai un instant avant dîner pour vous apporter les nouvelles. D’ici là, vous ne bougerez pas. Cherchez vos poupées ; elles ne doivent pas être bien loin, et jouez avec elles. Cela vaut mieux aujourd’hui que de courir les rues.
Lydia devint sérieuse.
— Eh bien, vous aussi, dit-elle, vous me promettez de ne pas faire des imprudences et de ne pas vous exposer inutilement. Je suis tranquille pour Paul, qui est au lit. Je ne veux pas avoir d’inquiétudes à votre sujet. Vous ne quitterez pas votre banque et, s’il y a de l’agitation, vous rentrerez chez vous tout de suite par les petites rues, et vous me téléphonerez… Ah ! mais, c’est vrai, vous avez cet affreux pont Troïtski à traverser. C’est tout ce qu’il y a de plus dangereux. Si l’on se bat, voilà, vous viendrez coucher chez nous. Vous savez que vous pouvez entrer par la Millionnaia.
Il y avait dans la voix claire de la jeune fille quelque chose de pressant, de sérieux, qui toucha délicieusement Savinski. Il se défendit de se laisser aller à l’émotion qui l’envahissait et, sur un ton plaisant, il dit :
— Vous me parlez comme une grand’maman à son petit-enfant, Lydia Serguêvna. Cela me rajeunit… Mais, soyez tranquille, je suis un grand poltron et ne veux rien risquer. Au moindre bruit, je me fais enfermer dans un de nos coffres-forts et attendrai là le calme revenu.
Il la quitta à la porte de chez elle, sur le quai du Palais qui était désert.
Contrairement à toute attente, le déjeuner chez les Volynski fut très gai. Le prince se sentait mieux et le coup d’État, appris le matin même, l’avait mis dans un état de joie extrême. L’idée que les misérables qui avaient renversé l’empereur étaient à leur tour précipités du pouvoir et traqués dans le Palais d’Hiver l’emplissait d’allégresse.
— Il y a donc une justice, ma chère, dit-il à sa femme en arrivant à table. Je n’ai qu’un regret, c’est de savoir Kerenski en fuite. Il faut reconnaître qu’il est malin. Toutes les fois qu’il y a du tapage, il disparaît dans une trappe comme un diable. Où était-il en juillet, je te prie ? Quant aux autres, ils sont pris au piège. On va les jeter dans la Néva et les noyer comme des rats. C’est le commencement de la fin. La prochaine fois, ce sera le tour de Lénine et de Trotski. Alors, l’expiation sera complète. En attendant, nous allons boire une bouteille de champagne pour célébrer ce grand événement.
Il fit monter du vin et insista pour que Lydia en bût un plein verre. Il trinqua avec le général Vassilief. Ses yeux creusés brillaient sous leur profonde arcade. Parfois, un accès de toux le secouait. Il ressentait alors de vives douleurs à son fémur malade et poussait quelques jurons. Mais la joie l’emportait et il recommençait à discourir.
— Vois-tu, disait-il à sa fille, il ne faut jamais désespérer de la Russie. Il y a dans l’âme russe un profond sentiment de justice. Elle ne peut supporter longtemps ce qui est immoral. Comment admettre que les coquins qui ont détruit l’Empire restent au pouvoir ? Cela criait vengeance. Kerenski couchant dans le lit du tsar ! La foudre du ciel devait tomber sur lui. Je respecte Lénine. Il est l’instrument de la colère de Dieu.
Le général profita d’une quinte de toux du prince pour intervenir.
— Mais, Serge Borissovitch, dit-il, nous serons châtiés, nous aussi.
— Eh bien, mon cher, reprit le prince avec un curieux accent de triomphe, si nous sommes châtiés, nous l’avons bien mérité. Qu’avons-nous fait pour soutenir l’empereur ? Rien. Qui de nous a donné sa vie pour lui ? Personne. Nous serons fouettés pour nos péchés. Et la Russie sortira de l’épreuve plus grande et plus pure que jamais… Buvons à la Russie.
Il vida son verre.
Lydia l’écoutait distraitement. Les émotions qu’elle avait éprouvées dans la matinée, sa visite à Savinski, la promenade en traîneau, le champagne qu’elle avait bu, l’avaient comme détachée d’elle-même. Elle vivait dans un rêve agréable. Sa mère, son père, le général Vassilief, les domestiques qui servaient lui paraissaient des personnages irréels : elle revoyait la révolution comme elle l’avait vue quelques heures plus tôt près de la place du Palais-d’Hiver, comme une parade foraine, ou mieux comme une féerie… On se levait de table ; elle se sentit tout à coup très fatiguée, monta chez elle, s’étendit sur un divan et tout aussitôt s’endormit.
Une heure plus tard, elle fut réveillée par quelques coups à sa porte. Sa vieille bonne Katia entra et lui tendit un billet. Dans l’adresse écrite au crayon elle reconnut l’écriture de son cousin. Elle eut une palpitation de cœur. Ce billet, elle le sentait, lui apportait une terrible nouvelle. Elle l’ouvrit. Il ne contenait que deux lignes :
Je suis au Palais d’Hiver avec mes camarades. Si je ne te revois pas, je te dis adieu. Je t’aime, je t’ai toujours aimée.Paul.
Je suis au Palais d’Hiver avec mes camarades. Si je ne te revois pas, je te dis adieu. Je t’aime, je t’ai toujours aimée.
Paul.
Elle devint très pâle. « C’est affreux, pensa-t-elle, il va mourir. » En hâte, elle s’habille pour sortir. Où aller ? que faire ? elle ne le savait pas, mais il était impossible de rester là sans essayer quelque chose. Le calme de sa chambre était intolérable et la chassait de chez elle. Katia essaya de la rassurer. Puis, n’y réussissant pas, elle lui dit :
— Mais, tu ne peux pas sortir, Lydotchka. Les gens sont fous aujourd’hui.
Mais, comme Lydia refusait de l’écouter, elle fit un grand signe de croix sur elle et la baisa sur l’épaule gauche.
Dans le vestibule, Lydia rencontra une de ses amies qui venait la voir. C’était une compagne de cours, Hélène Ivanovna, qui habitait à un quart d’heure de chez elle, de l’autre côté du Champ-de-Mars, à la Mokhovaia. Hélène Ivanovna était une grande et forte fille qui passait dans la vie sans fièvre et sans hâte. Elle paraissait ne rien ressentir et être toujours en retard d’une heure. Lydia avait pour elle beaucoup d’amitié.
— C’est Dieu qui t’envoie, dit-elle à Hélène. J’ai besoin de toi. Nous sortons ensemble, tu veux bien ?
— Pourquoi pas ? dit Hélène avec placidité.
Les deux jeunes filles prirent par le quai du Palais, toujours désert.
Lydia entraînait son amie à une allure rapide. Elles gagnèrent la Millionnaia et arrivèrent jusque devant le musée de l’Ermitage. Mais le petit pont traversant le canal qui sépare le musée du Palais d’Hiver était occupé par des ouvriers armés. Devant elles, c’était la masse sombre et rouge du palais. La place était vide comme dans la matinée. Les ouvriers refusèrent absolument de laisser passer les jeunes filles, et les supplications de Lydia restèrent sans effet. Elles revinrent sur leurs pas, prirent le long du canal de la Moïka et tentèrent de franchir le barrage des troupes rangées entre le palais du gouverneur militaire et le ministère des Affaires étrangères.
Là encore, elles n’eurent aucun succès. Lydia ne se découragea pas.
— Tentons la fortune du côté de l’Amirauté, dit-elle à son amie.
Celle-ci ne posait aucune question. Elle suivait Lydia dans cette promenade aventureuse comme elle l’aurait accompagnée dans une tournée de magasins pour acheter une robe.
Près de l’Amirauté, la foule était un peu plus compacte et le cordon des soldats révolutionnaires plus lâche. Profitant d’une discussion, du reste amicale, qui s’était engagée entre un sous-officier et des spectateurs, les deux jeunes filles passèrent les sentinelles sans qu’on les arrêtât. Elles avancèrent rapidement vers le Palais d’Hiver. Puis Lydia soudainement s’immobilisa et regarda autour d’elle. Bien qu’elle fût toujours sous le coup de l’émotion qui l’avait fait sortir de chez elle et indifférente à tout ce qui ne la préoccupait pas, le spectacle qu’elle avait sous les yeux la frappa d’étonnement. Toutes les issues de la grande place étaient gardées par les troupes révolutionnaires. Mais, sur la place même, les junkers circulaient librement, ne se cachaient pas et s’occupaient aux yeux de leurs ennemis à préparer la défense du Palais. Par endroits, quelques pas à peine les séparaient des gardes rouges. Devant la porte centrale, il y avait de grandes bûches de bois de plus de six pieds de longueur, empilées les unes sur les autres sur une longueur d’une trentaine de pas. C’était une partie de la provision de bois amassée pour l’hiver. Les junkers travaillaient à ménager des jours entre ces bûches et à y placer des mitrailleuses. Comment les troupes bolchéviques les laissaient-elles se fortifier ainsi ? De nouveau, la pensée que tout cela était une « parade de cirque » traversa l’esprit de Lydia. A ce moment, par la porte centrale, sortit un détachement de junkers. Ils défilèrent comme à la parade ; leurs longs manteaux couleur poil de lièvre leur battaient les mollets. Ils s’alignèrent sur deux rangs devant le tas de bois et un général les passa en revue, puis leur adressa une allocution. Les jeunes filles s’étaient rapprochées. Lydia n’écouta pas un mot de la harangue. Elle cherchait, parmi ces deux cents jeunes officiers, à retrouver Paul. Soudain, elle poussa une exclamation.
— Le voilà, dit-elle à Hélène Ivanovna.
En effet, au premier rang, au tiers à peu près de la file, était Paul Volynski. Il se tenait très droit, la tête fixe, la poitrine bombée, les yeux attachés sur le général qui parlait. Il ne voyait pas sa cousine. Elle remarqua qu’il était très pâle. « Il est malade, le pauvre petit », pensa-t-elle. Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle n’aurait jamais cru qu’elle avait une telle tendresse pour ce grand garçon. Maintenant, elle entendait les paroles du général. Il terminait d’une voix sonore en disant : « La Russie compte sur vous, mes enfants ! » — « En quoi est-ce que la Russie a besoin de Paul, se demanda Lydia, au comble de l’irritation. Où est la Russie, là-dedans ? Est-ce Kerenski, la Russie ? Paul va-t-il se faire tuer pour Kerenski qui est en fuite ? Et qui est-ce qu’il y a dans ce Palais ? Des ministres socialistes et des bourgeois que personne ne connaît ? »
Au commandement d’un officier, les junkers se remirent sur quatre rangs et, d’un pas cadencé, défilèrent pour rentrer dans le Palais.
Lydia s’approcha du détachement à le toucher. Paul allait passer près d’elle. Il la regarda et eut un sourire de joie. Sa pâle figure s’illumina. Lydia fit un pas encore, comme si elle allait l’aborder. A cet instant, Hélène, soudain consciente de ce qui se passait, la saisit par le bras. Lydia tressaillit à ce contact. Paul l’effleura presque en passant sans détacher les yeux des siens. Elle ne bougea pas. Lorsque les junkers eurent disparu sous la voûte couleur de sang, elle ne dit qu’un mot :
— Rentrons.
Elles traversèrent sans difficulté le cordon des soldats rouges qui ricanaient, et arrivèrent quelques minutes après, sans que Lydia eût ouvert la bouche, à l’hôtel du prince Volynski. Elle monta seule chez elle et s’enferma. Vers sept heures, Nicolas Savinski la fit demander. Elle répondit qu’elle avait la migraine et était incapable de descendre. Elle ne pouvait supporter de le voir à cet instant. Elle se répétait avec colère les mots qu’elle avait prononcés le matin même. « Une parade de cirque ! une parade de cirque ! » Elle se voyait souriante à côté de son ami et se détestait.
La nuit était venue. Elle refusa de descendre dîner. Elle était révoltée contre les siens. « Voilà mon père qui applaudit Lénine. Il a perdu la tête, je pense. C’est Katia qui a raison : les gens sont devenus fous. Pourquoi se massacrer les uns les autres ? Qu’est-ce que Paul a fait à ces soldats ? Pourquoi vont-ils se tirer dessus ? Ils sont Russes les uns et les autres. Il n’y a là aucune raison. »
Cependant, les heures passaient. Elle allait à la fenêtre. Devant elle, la Néva roulait lentement ses eaux noires et gonflées. Pas un bruit ne filtrait à travers les doubles fenêtres collées. Pas une âme ne se montrait sur le quai du Palais. Il régnait un silence de tombeau. Il semblait qu’elle habitât une ville morte. La paix de la cité endormie la rassura. « On ne se bat pas, se dit-elle. Nicolas Vladimirovitch avait raison. » Un flot d’espérance l’envahit et ramena le sang à ses joues pâles. « Il a toujours raison, continua-t-elle. Mais oui, c’est évident, il y a eu des pourparlers entre les troupes du Palais et les révolutionnaires. On discute, on discute sans fin, comme toujours chez nous. Personne n’a envie de se faire tuer ; on parlera jusqu’au matin et chacun rentrera chez soi. »
Elle s’en voulait déjà de son exaltation et d’avoir vécu une telle agonie pour rien. Elle en voulait à Paul lui-même d’avoir été la cause de ces tortures inutiles. « Comme je me vengerai sur lui demain, lorsque je le verrai », pensa-t-elle. Et elle sourit pour la première fois.
A cet instant même, une effroyable fusillade toute voisine éclata. Il était dix heures. L’assaut du Palais d’Hiver commençait. Bientôt elle entendit le tic-tac prolongé des mitrailleuses. Et soudain un coup violent et sourd fit vibrer les fenêtres closes. Une lueur éclaira le ciel noir et lui fit voir, sur l’autre rive de la Néva, la forteresse Pierre-et-Paul, couchée au ras des eaux. « Le canon ! », dit-elle. Il lui parut qu’elle s’arrêtait de vivre. « Que peuvent-ils faire, les pauvres petits ? » pensa-t-elle.
La fusillade continuait ; parfois, elle entendait l’éclat plus violent des grenades à main et, de temps à autre, la détonation profonde du canon qui couvrait tout. Elle voyait le décor qu’elle avait eu sous les yeux dans l’après-midi et les junkers cachés derrière les rangées de bûches. Elle ne pensait plus à rien. A de longs intervalles, tout s’arrêtait. Puis c’était de nouveau un coup de fusil, puis une pétarade désordonnée. Cela dura très longtemps. Elle avait perdu la conscience du temps. Épuisée, elle s’allongea sur son lit et se cacha la tête sous les oreillers pour ne plus entendre. Et, comme elle était couchée ainsi, la fatigue eut raison de ses nerfs et elle tomba dans un sommeil profond.
Lorsqu’elle se réveilla, on n’entendait plus rien. Elle regarda sa pendule. Il était trois heures du matin. Elle frissonna. « J’ai rêvé, se dit-elle. Quel affreux cauchemar ! »
Elle eut encore la force d’éteindre la lumière électrique et se rendormit comme un enfant.
Au matin, Katia était près d’elle avec son déjeuner, ainsi qu’à l’ordinaire. Aussitôt, le souvenir de la nuit lui revint. Elle frissonna.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle… Tu as entendu, cette nuit ?
La vieille bonne souriait.
— Il y a un message de ton cousin Paul, dit-elle. Il est en sûreté à son école.
Lydia retomba sur son oreiller.
— C’est un affreux cauchemar, murmura-t-elle, et deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.