Cet homme, on le tenait. Après trois mois de chasse, de poursuite, d'acharnement, on l'avait enfin saisi. La main de la révolution venait de s'abattre sur le maudit; le poing crispé de 93 avait pris le meurtrier royaliste au collet; par un de ces effets de la préméditation mystérieuse qui se mêle d'en haut aux choses humaines, c'était dans son propre cachot de famille que ce parricide attendait maintenant son châtiment; l'homme féodal était dans l'oubliette féodale; les pierres de son château se dressaient contre lui et se fermaient sur lui, et celui qui voulait livrer son pays était livré par sa maison. Dieu avait visiblement édifié tout cela; l'heure juste avait sonné; la révolution avait fait prisonnier cet ennemi public; il ne pouvait plus combattre, il ne pouvait plus lutter, il ne pouvait plus nuire; dans cette Vendée où il y avait tant de bras, il était le seul cerveau; lui fini, la guerre civile était finie; on l'avait; dénouement tragique et heureux; après tant de massacres et de carnages, il était là , l'homme qui avait tué, et c'était son tour de mourir.
Et il se trouverait quelqu'un pour le sauver!
Cimourdain, c'est-à -dire 93, tenait Lantenac, c'est-à -dire la monarchie, et il se trouverait quelqu'un pour ôter de cette serre de bronze cette proie! Lantenac, l'homme en qui se concentrait cette gerbe de fléaux qu'on nomme le passé, le marquis de Lantenac était dans la tombe, la lourde porte éternelle s'était refermée sur lui, et quelqu'un viendrait, du dehors, tirer le verrou! ce malfaiteur social était mort, et avec lui la révolte, la lutte fratricide, la guerre bestiale, et quelqu'un le ressusciterait!
Oh! comme cette tête de mort rirait!
Comme ce spectre dirait: c'est bon, me voilà vivant, imbéciles!
Comme il se remettrait à son oeuvre hideuse! Comme Lantenac se replongerait, implacable et joyeux, dans le gouffre de haine et de guerre! comme on reverrait, dès le lendemain, les maisons brûlées, les prisonniers massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées!
Et après tout, cette action qui fascinait Gauvain, Gauvain ne se l'exagérait-il pas?
Trois enfants étaient perdus; Lantenac les avait sauvés.
Mais qui donc les avait perdus?
N'était-ce pas Lantenac?
Qui avait mis ces berceaux dans cet incendie?
N'était-ce pas l'Imânus?
Qu'était-ce que l'Imânus?
Le lieutenant du marquis.
Le responsable, c'est le chef.
Donc l'incendiaire et l'assassin, c'était Lantenac.
Qu'avait-il donc fait de si admirable?
Il n'avait point persisté, rien de plus.
Après avoir construit le crime, il avait reculé devant. Il s'était fait horreur à lui-même. Le cri de la mère avait réveillé en lui ce fond de vieille pitié humaine, sorte de dépôt de la vie universelle, qui est dans toutes les âmes, même les plus fatales. A ce cri, il était revenu sur ses pas.
De la nuit où il s'enfonçait, il avait rétrogradé vers le jour. Après avoir fait le crime, il l'avait défait. Tout son mérite était ceci: n'avoir pas été un monstre jusqu'au bout.
Et pour si peu, lui rendre tout! lui rendre l'espace, les champs, les plaines, l'air, le jour, lui rendre la forêt dont il userait pour le banditisme, lui rendre la liberté dont il userait pour la servitude, lui rendre la vie dont il userait pour la mort!
Quant à essayer de s'entendre avec lui, quant à vouloir traiter avec cette âme altière, quant à lui proposer sa délivrance sous condition, quant à lui demander s'il consentirait, moyennant la vie sauve, à s'abstenir désormais de toute hostilité et de toute révolte; quelle faute ce serait qu'une telle offre, quel avantage on lui donnerait, à quel dédain on se heurterait, comme il souffletterait la question par la réponse! comme il dirait: Gardez les hontes pour vous. Tuez-moi!
Rien à faire en effet avec cet homme, que le tuer ou le délivrer. Cet homme était à pic: il était toujours prêt à s'envoler ou à se sacrifier; il était à lui-même son aigle et son précipice. Ame étrange.
Le tuer? quelle anxiété! le délivrer? quelle responsabilité!
Lantenac sauvé, tout serait à recommencer avec la Vendée comme avec l'hydre tant que la tête n'est pas coupée. En un clin d'oeil, et avec une course de météore, toute la flamme, éteinte par la disparition de cet homme, se rallumerait. Lantenac ne se reposerait pas tant qu'il n'aurait point réalisé ce plan exécrable, poser, comme un couvercle de tombe, la monarchie sur la république et l'Angleterre sur la France. Sauver Lantenac, c'était sacrifier la France; la vie de Lantenac, c'était la mort d'une foule d'êtres innocents, hommes, femmes, enfants, repris par la guerre domestique; c'était le débarquement des Anglais, le recul de la révolution, les villes saccagées, le peuple déchiré, la Bretagne sanglante, la proie rendue à la griffe. Et Gauvain, au milieu de toutes sortes de lueurs incertaines et de clartés en sens contraires, voyait vaguement s'ébaucher dans sa rêverie et se poser devant lui ce problème: la mise en liberté du tigre.
Et puis, la question reparaissait sous son premier aspect; la pierre de Sisyphe, qui n'est pas autre chose que la querelle de l'homme avec lui-même, retombait: Lantenac, était-ce donc le tigre?
Peut-être l'avait-il été; mais l'était-il encore? Gauvain subissait ces spirales vertigineuses de l'esprit revenant sur lui-même, qui font la pensée pareille à la couleuvre. Décidément, même après examen, pouvait-on nier le dévouement de Lantenac, son abnégation stoïque, son désintéressement superbe? Quoi! en présence de toutes les gueules de la guerre civile ouvertes, attester l'humanité! quoi! dans le conflit des vérités inférieures, apporter la vérité supérieure! quoi! Prouver qu'au-dessus des royautés, au-dessus des révolutions, au-dessus des questions terrestres, il y a l'immense attendrissement de l'âme humaine, la protection due aux faibles par les forts, le salut dû à ceux qui sont perdus par ceux qui sont sauvés, la paternité due à tous les enfants par tous les vieillards! Prouver ces choses magnifiques, et les prouver par le don de sa tête! Quoi! être un général et renoncer à la stratégie, à la bataille, à la revanche! Quoi! être un royaliste, prendre une balance, mettre dans un plateau le roi de France, une monarchie de quinze siècles, les vieilles lois à rétablir, l'antique société à restaurer, et dans l'autre, trois petits paysans quelconques, et trouver le roi, le trône, le sceptre et les quinze siècles de monarchie légers, pesés à ce poids de trois innocences! quoi! tout cela ne serait rien! quoi! celui qui a fait cela resterait le tigre et devrait être traité en bête fauve! non! non! non! ce n'était pas un monstre l'homme qui venait d'illuminer de la clarté d'une action divine le précipice des guerres civiles! le porte-glaive s'était métamorphosé en porte-lumière. L'infernal Satan était redevenu le Lucifer céleste. Lantenac s'était racheté de toutes ses barbaries par un acte de sacrifice; en se perdant matériellement il s'était sauvé moralement; il s'était refait innocent; il avait signé sa propre grâce. Est-ce que le droit de se pardonner à soi-même n'existe pas? Désormais il était vénérable.
Lantenac venait d'être extraordinaire. C'était maintenant le tour deGauvain.
Gauvain était chargé de lui donner la réplique.
La lutte des passions bonnes et des passions mauvaises faisait en ce moment sur le monde le chaos; Lantenac, dominant ce chaos, venait d'en dégager l'humanité; c'était à Gauvain maintenant d'en dégager la famille.
Qu'allait-il faire?
Gauvain allait-il tromper la confiance de Dieu?
Non. Et il balbutiait en lui-même:—Sauvons Lantenac.
Alors c'est bien. Va, fais les affaires des Anglais. Déserte. Passe à l'ennemi. Sauve Lantenac et trahis la France.
Et il frémissait.
Ta solution n'en est pas une, ô songeur!—Gauvain voyait dans l'ombre le sinistre sourire du sphinx.
Cette situation était une sorte de carrefour redoutable où les vérités combattantes venaient aboutir et se confronter, et où se regardaient fixement les trois idées suprêmes de l'homme, l'humanité, la famille, la patrie.
Chacune de ces voix prenait à son tour la parole, et chacune à son tour disait vrai. Comment choisir? chacune à son tour semblait trouver le joint de sagesse et de justice, et disait: Fais cela. Etait-ce cela qu'il fallait faire? Oui. Non. Le raisonnement disait une chose; le sentiment en disait une autre; les deux conseils étaient contraires. Le raisonnement n'est que la raison; le sentiment est souvent la conscience; l'un vient de l'homme, l'autre de plus haut.
C'est ce qui fait que le sentiment a moins de clarté et plus de puissance.
Quelle force pourtant dans la raison sévère!
Gauvain hésitait.
Perplexités farouches.
Deux abîmes s'ouvraient devant Gauvain. Perdre le marquis? ou le sauver? Il fallait se précipiter dans l'un ou dans l'autre.
Lequel de ces deux gouffres était le devoir?
C'est au devoir en effet qu'on avait affaire.
Le devoir se dressait; sinistre devant Cimourdain, formidable devantGauvain.
Simple devant l'un; multiple, divers, tortueux, devant l'autre. Minuit sonna, puis une heure du matin.
Gauvain s'était, sans s'en apercevoir, insensiblement rapproché de l'entrée de la brèche.
L'incendie ne jetait plus qu'une réverbération diffuse et s'éteignait.
Le plateau, de l'autre côté de la tour, en avait le reflet, et devenait visible par instants, puis s'éclipsait, quand la fumée couvrait le feu. Cette lueur, ravivée par soubresauts et coupée d'obscurités subites, disproportionnait les objets et donnait aux sentinelles du camp des aspects de larves. Gauvain, à travers sa méditation, considérait vaguement ces effacements de la fumée par le flamboiement et du flamboiement par la fumée. Ces apparitions et ces disparitions de la clarté devant ses yeux avaient on ne sait quelle analogie avec les apparitions et les disparitions de la vérité dans son esprit.
Soudain, entre deux tourbillons de fumée une flammèche envolée du brasier décroissant éclaira vivement le sommet du plateau et y fit saillir la silhouette vermeille d'une charrette. Gauvain regarda cette charrette; elle était entourée de cavaliers qui avaient des chapeaux de gendarme. Il lui sembla que c'était la charrette que la longue-vue de Guéchamp lui avait fait voir à l'horizon, quelques heures auparavant, au moment où le soleil se couchait. Des hommes étaient sur la charrette et avaient l'air occupés à la décharger. Ce qu'ils retiraient de la charrette paraissait pesant, et rendait par moments un son de ferraille; il eût été difficile de dire ce que c'était; cela ressemblait à des charpentes; deux d'entre eux descendirent et posèrent à terre une caisse qui, à en juger par sa forme, devait contenir un objet triangulaire. La flammèche s'éteignit, tout rentra dans les ténèbres; Gauvain, l'oeil fixe, demeura pensif devant ce qu'il y avait là dans l'obscurité.
Des lanternes s'étaient allumées, on allait et venait sur le plateau, mais les formes qui se mouvaient étaient confuses, et d'ailleurs Gauvain d'en bas, et de l'autre côté du ravin, ne pouvait voir que ce qui était tout à fait sur le bord du plateau.
Des voix parlaient, mais on ne percevait pas les paroles. Çà et là , des chocs sonnaient sur du bois. On entendait aussi on ne sait quel grincement métallique pareil au bruit d'une faulx qu'on aiguise.
Deux heures sonnèrent.
Gauvain lentement, et comme quelqu'un qui ferait volontiers deux pas en avant et trois pas en arrière, se dirigea vers la brèche. A son approche, reconnaissant dans la pénombre le manteau et le capuchon galonné du commandant, la sentinelle présenta les armes. Gauvain pénétra dans la salle du rez-de-chaussée, transformée en corps de garde. Une lanterne était pendue à la voûte. Elle éclairait juste assez pour qu'on pût traverser la salle sans marcher sur les hommes du poste, gisant à terre sur de la paille, et la plupart endormis.
Ils étaient couchés là ; ils s'y étaient battus quelques heures auparavant; la mitraille, éparse sous eux en grains de fer et de plomb, et mal balayée, les gênait un peu pour dormir; mais ils étaient fatigués, et ils se reposaient. Cette salle avait été le lieu horrible; là on avait attaqué; là on avait rugi, hurlé, grincé, frappé, tué, expiré; beaucoup des leurs étaient tombés morts sur ce pavé où ils se couchaient assoupis; cette paille qui servait à leur sommeil buvait le sang de leurs camarades; maintenant c'était fini, le sang était étanché, les sabres étaient essuyés, les morts étaient morts; eux ils dormaient paisibles. Telle est la guerre. Et puis, demain, tout le monde aura le même sommeil.
A l'entrée de Gauvain, quelques-uns de ces hommes assoupis se levèrent, entre autres l'officier qui commandait le poste. Gauvain lui désigna la porte du cachot:
—Ouvrez-moi, dit-il.
Les verrous furent tirés, la porte s'ouvrit.
Gauvain entra dans le cachot.
La porte se referma derrière lui.
Une lampe était posée sur la dalle de la crypte, à côté du soupirail carré de l'oubliette.
On apercevait aussi sur la dalle la cruche pleine d'eau, le pain de munition et la botte de paille. La crypte étant taillée dans le roc, le prisonnier qui eût eu la fantaisie de mettre le feu à la paille eût perdu sa peine; aucun risque d'incendie pour la prison, certitude d'asphyxie pour le prisonnier.
A l'instant où la porte tourna sur ses gonds, le marquis marchait dans son cachot; va-et-vient machinal propre à tous les fauves mis en cage.
Au bruit que fit la porte en s'ouvrant puis en se refermant, il leva la tête, et la lampe qui était à terre entre Gauvain et le marquis éclaira ces deux hommes en plein visage.
Ils se regardèrent, et ce regard était tel qu'il les fit tous deux immobiles.
Le marquis éclata de rire et s'écria:
—Bonjour, monsieur. Voilà pas mal d'années que je n'ai eu la bonne fortune de vous rencontrer. Vous me faites la grâce de venir me voir. Je vous remercie. Je ne demande pas mieux que de causer un peu. Je commençais à m'ennuyer. Vos amis perdent le temps, des constatations d'identité, des cours martiales, c'est long toutes ces manières-là . J'irais plus vite en besogne. Je suis ici chez moi. Donnez-vous la peine d'entrer. Eh bien, qu'est-ce que vous dites de tout ce qui se passe? C'est original, n'est-ce pas? Il y avait une fois un roi et une reine; le roi, c'était le roi; la reine, c'était la France. On a tranché la tête au roi et marié la reine à Robespierre; ce monsieur et cette dame ont eu une fille qu'on nomme la guillotine, et avec laquelle il paraît que je ferai connaissance demain matin. J'en serai charmé. Comme de vous voir. Venez-vous pour cela? Avez-vous monté en grade? Seriez-vous le bourreau? Si c'est une simple visite d'amitié, j'en suis touché. Monsieur le vicomte, vous ne savez peut-être plus ce que c'est qu'un gentilhomme. Eh bien, en voilà un; c'est moi. Regardez ça. C'est curieux; ça croit en Dieu, ça croit à la tradition, ça croit à la famille, ça croit à ses aïeux, ça croit à l'exemple de son père, à la fidélité, à la loyauté, au devoir envers son prince, au respect des vieilles lois, à la vertu, à la justice; et ça vous ferait fusiller avec plaisir. Ayez, je vous prie, la bonté de vous asseoir. Sur le pavé, c'est vrai; car il n'y a pas de fauteuil dans ce salon; mais qui vit dans la boue peut s'asseoir par terre. Je ne dis pas cela pour vous offenser, car ce que nous appelons la boue, vous l'appelez la nation. Vous n'exigez sans doute pas que je crie Liberté, Egalité, Fraternité? Ceci est une ancienne chambre de ma maison; jadis les seigneurs y mettaient les manants; maintenant les manants y mettent les seigneurs. Ces niaiseries-là se nomment une révolution. Il paraît qu'on me coupera le cou d'ici à trente-six heures. Je n'y vois pas d'inconvénient. Par exemple, si l'on était poli, on m'aurait envoyé ma tabatière, qui est là -haut dans la chambre des miroirs, où vous avez joué tout enfant et où je vous ai fait sauter sur mes genoux. Monsieur, je vais vous apprendre une chose, vous vous appelez Gauvain, et, chose bizarre, vous avez du sang noble dans les veines, pardieu, le même sang que le mien, et ce sang qui fait de moi un homme d'honneur fait de vous un gueusard. Telles sont les particularités. Vous me direz que ce n'est pas votre faute. Ni la mienne. Parbleu, on est un malfaiteur sans le savoir. Cela tient à l'air qu'on respire; dans des temps comme les nôtres, on n'est pas responsable de ce qu'on fait, la révolution est coquine pour tout le monde; et tous vos grands criminels sont de grands innocents. Quelles buses! A commencer par vous. Souffrez que je vous admire. Oui, j'admire un garçon tel que vous, qui, homme de qualité, bien situé dans l'état, ayant un grand sang à répandre pour les grandes causes, vicomte de cette Tour-Gauvain, prince de Bretagne, pouvant être duc par droit et pair de France par héritage, ce qui est à peu près tout ce que peut désirer ici-bas un homme de bon sens, s'amuse, étant ce qu'il est, à être ce que vous êtes, si bien qu'il fait à ses ennemis l'effet d'un scélérat et à ses amis l'effet d'un imbécile. A propos, faites mes compliments à monsieur l'abbé Cimourdain.
Le marquis parlait à son aise, paisiblement, sans rien souligner, avec sa voix de bonne compagnie, avec son il clair et tranquille, les deux mains dans ses goussets. Il s'interrompit, respira longuement, et reprit:
—Je ne vous cache pas que j'ai fait ce que j'ai pu pour vous tuer. Tel que vous me voyez, j'ai trois fois, moi-même, en personne, pointé un canon sur vous. Procédé discourtois, je l'avoue; mais ce serait faire fond sur une mauvaise maxime que de s'imaginer qu'en guerre l'ennemi cherche à nous être agréable. Car nous sommes en guerre, monsieur mon neveu. Tout est à feu et à sang. C'est pourtant vrai qu'on a tué le roi. Joli siècle.
Il s'arrêta encore, puis poursuivit:
—Quand on pense que rien de tout cela ne serait arrivé si l'on avait pendu Voltaire et mis Rousseau aux galères! Ah! les gens d'esprit, quel fléau! Ah çà , qu'est-ce que vous lui reprochez à cette monarchie? c'est vrai, on envoyait l'abbé Pucelle à son abbaye de Corbigny, en lui laissant le choix de la voiture et tout le temps qu'il voudrait pour faire le chemin; et quant à votre monsieur Titon, qui avait été, s'il vous plaît, un fort débauché, et qui allait chez les filles avant d'aller aux miracles du diacre Pâris, on le transférait du château de Vincennes au château de Ham en Picardie, qui est, j'en conviens, un assez vilain endroit. Voilà les griefs; je m'en souviens; j'ai crié aussi dans mon temps; j'ai été aussi bête que vous.
Le marquis tâta sa poche comme s'il y cherchait sa tabatière, et continua:
—Mais pas aussi méchant. On parlait pour parler. Il y avait aussi la mutinerie des enquêtes et des requêtes; et puis ces messieurs les philosophes sont venus, on a brûlé les écrits au lieu de brûler les auteurs, les cabales de la cour s'en sont mêlées; il y a eu tous ces benêts, Turgot, Quesnay, Malesherbes, les physiocrates, et caetera, et le grabuge a commencé. Tout est venu des écrivailleurs et des rimailleurs. L'Encyclopédie! Diderot! d'Alembert! Ah! les méchants bélîtres! Un homme bien né comme ce roi de Prusse, avoir donné là -dedans! Moi, j'eusse supprimé tous les gratteurs de papier. Ah! nous étions des justiciers, nous autres. On peut voir ici, sur le mur, la marque des roues d'écartèlement. Nous ne plaisantions pas. Non, non, point d'écrivassiers! Tant qu'il y aura des Arouet, il y aura des Marat. Tant qu'il y aura des grimauds qui griffonnent, il y aura des gredins qui assassinent; tant qu'il y aura de l'encre, il y aura de la noirceur; tant que la patte de l'homme tiendra la plume de l'oie, les sottises frivoles engendreront les sottises atroces. Les livres font les crimes. Le mot chimère a deux sens, il signifie rêve, et il signifie monstre. Comme on se paye de billevesées! Qu'est-ce que vous nous chantez avec nos droits? Droits de l'homme! droits du peuple! Cela est-il assez creux, assez stupide, assez imaginaire, assez vide de sens! Moi, quand je dis: Havoise, soeur de Conan II, apporta le comté de Bretagne à Hoël, comte de Nantes et de Cornouailles, qui laissa le trône à Alain Fergant, oncle de Berthe, qui épousa Alain le Noir, seigneur de la Roche-sur-Yon, et en eut Conan le Petit, aïeul de Guy ou Gauvain de Thouars, notre ancêtre, je dis une chose claire, et voilà un droit. Mais vos drôles, vos marauds, vos croquants, qu'appellent-ils leurs droits? Le déicide et le régicide. Si ce n'est pas hideux! Ah! les maroufles! J'en suis fâché pour vous, monsieur; mais vous êtes de ce fier sang de Bretagne; vous et moi, nous avons Gauvain de Thouars pour grand-père; nous avons encore pour aïeul ce grand duc de Montbazon qui fut pair de France et honoré du collier des ordres, qui attaqua le faubourg de Tours et fut blessé au combat d'Arques, et qui mourut grand-veneur de France en sa maison de Couzières en Touraine, âgé de quatre-vingt-six ans. Je pourrais vous parler encore du duc de Laudunois, fils de la dame de la Garnache, de Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, et de Henri de Lenoncourt, et de Françoise de Laval-Boisdauphin. Mais à quoi bon? Monsieur a l'honneur d'être un idiot, et il tient à être l'égal de mon palefrenier. Sachez ceci, j'étais déjà un vieil homme que vous étiez encore un marmot. Je vous ai mouché, morveux, et je vous moucherai encore. En grandissant, vous avez trouvé moyen de vous rapetisser. Depuis que nous ne nous sommes vus, nous sommes allés chacun de notre côté, moi du côté de l'honnêteté, vous du côté opposé. Ah! je ne sais pas comment tout cela finira; mais messieurs vos amis sont de fiers misérables. Ah! oui, c'est beau, j'en tombe d'accord, les progrès sont superbes, on a supprimé dans l'armée la peine de la chopine d'eau infligée trois jours consécutifs au soldat ivrogne; on a le maximum, la Convention, l'évêque Gobel, monsieur Chaumette et monsieur Hébert, et l'on extermine en masse tout le passé, depuis la Bastille jusqu'à l'almanach. On remplace les saints par les légumes. Soit, messieurs les citoyens, soyez les maîtres, régnez, prenez vos aises, donnez-vous-en, ne vous gênez pas. Tout cela n'empêchera point que la religion ne soit la religion, que la royauté n'emplisse quinze cents ans de notre histoire, et que la vieille seigneurie française, même décapitée, ne soit plus haute que vous. Quant à vos chicanes sur le droit historique des races royales, nous en haussons les épaules. Chilpéric, au fond, n'était qu'un moine appelé Daniel; ce fut Rainfroy qui inventa Chilpéric pour ennuyer Charles Martel; nous savons ces choses-là aussi bien que vous. Ce n'est pas la question. La question est ceci: être un grand royaume; être la vieille France, être ce pays d'arrangement magnifique, où l'on considère premièrement la personne sacrée des monarques, seigneurs absolus de l'état, puis les princes, puis les officiers de la couronne, pour les armes sur terre et sur mer, pour l'artillerie, direction et surintendance des finances. Ensuite il y a la justice souveraine et subalterne, suivie du maniement des gabelles et recettes générales, et enfin la police du royaume dans ses trois ordres. Voilà qui était beau et noblement ordonné; vous l'avez détruit. Vous avez détruit les provinces, comme de lamentables ignorants que vous êtes, sans même vous douter de ce que c'était que les provinces. Le génie de la France est composé du génie même du continent, et chacune des provinces de France représentait une vertu de l'Europe; la franchise de l'Allemagne était en Picardie, la générosité de la Suède en Champagne, l'industrie de la Hollande en Bourgogne, l'activité de la Pologne en Languedoc, la gravité de l'Espagne en Gascogne, la sagesse de l'Italie en Provence, la subtilité de la Grèce en Normandie, la fidélité de la Suisse en Dauphiné. Vous ne saviez rien de tout cela; vous avez cassé, brisé, fracassé, démoli, et vous avez été tranquillement des bêtes brutes. Ah! vous ne voulez plus avoir de nobles! Eh bien, vous n'en aurez plus. Faites-en votre deuil. Vous n'aurez plus de paladins, vous n'aurez plus de héros. Bonsoir les grandeurs anciennes. Trouvez-moi un d'Assas à présent! Vous avez tous peur pour votre peau. Vous n'aurez plus les chevaliers de Fontenoy qui saluaient avant de tuer, vous n'aurez plus les combattants en bas de soie du siège de Lérida; vous n'aurez plus de ces fières journées militaires où les panaches passaient comme des météores; vous êtes un peuple fini; vous subirez ce viol, l'invasion; si Alaric II revient, il ne trouvera plus en face de lui Clovis; si Abdérame revient, il ne trouvera plus en face de lui Charles Martel; si les Saxons reviennent, ils ne trouveront plus devant eux Pépin; vous n'aurez plus Agnadel, Rocroy, Lens, Staffarde, Nerwinde, Steinkerque, la Marsaille, Raucoux, Lawfeld, Mahon; vous n'aurez plus Marignan avec François Ier; vous n'aurez plus Bouvines avec Philippe-Auguste faisant prisonnier, d'une main, Renaud, comte de Boulogne, et de l'autre, Ferrand, comte de Flandre. Vous aurez Azincourt, mais vous n'aurez plus pour s'y faire tuer, enveloppé de son drapeau, le sieur de Bacqueville, le grand porte-oriflamme! Allez! Allez! faites! Soyez les hommes nouveaux. Devenez petits!
Le marquis fit un moment silence, et repartit:
—Mais laissez-nous grands. Tuez les rois, tuez les nobles, tuez les prêtres, abattez, ruinez, massacrez, foulez tout aux pieds, mettez les maximes antiques sous le talon de vos bottes, piétinez le trône, trépignez l'autel, écrasez Dieu, dansez dessus! c'est votre affaire. Vous êtes des traîtres et des lâches, incapables de dévouement et de sacrifice. J'ai dit. Maintenant faites-moi guillotiner, monsieur le vicomte. J'ai l'honneur d'être votre très humble.
Et il ajouta:
—Ah! je vous dis vos vérités! Qu'est-ce que cela me fait? Je suis mort.
—Vous êtes libre, dit Gauvain.
Et Gauvain s'avança vers le marquis, défit son manteau de commandant, le lui jeta sur les épaules, et lui rabattit le capuchon sur les yeux. Tous deux étaient de même taille.
—Eh bien, qu'est-ce que tu fais? dit le marquis.
Gauvain éleva la voix et cria:
—Lieutenant, ouvrez-moi.
La porte s'ouvrit.
Gauvain cria:
—Vous aurez soin de refermer la porte derrière moi.
Et il poussa dehors le marquis stupéfait.
La salle basse, transformée en corps de garde, avait, on s'en souvient, pour tout éclairage, une lanterne de corne qui faisait tout voir trouble, et donnait plus de nuit que de jour. Dans cette lueur confuse, ceux des soldats qui ne dormaient pas virent marcher au milieu d'eux, se dirigeant vers la sortie, un homme de haute stature ayant le manteau et le capuchon galonné de commandant en chef; ils firent le salut militaire, et l'homme passa.
Le marquis, lentement, traversa le corps de garde, traversa la brèche, non sans s'y heurter la tête plus d'une fois, et sortit.
La sentinelle, croyant voir Gauvain, lui présenta les armes.
Quand il fut dehors, ayant sous ses pieds l'herbe des champs, à deux cents pas de la forêt, et devant lui l'espace, la nuit, la liberté, la vie, il s'arrêta et demeura un moment immobile comme un homme qui s'est laissé faire, qui a cédé à la surprise, et qui, ayant profité d'une porte ouverte, cherche s'il a bien ou mal agi, hésite avant d'aller plus loin, et donne audience à une dernière pensée. Après quelques secondes de rêverie attentive, il leva sa main droite, fit claquer son médius contre son pouce et dit: Ma foi!
Et il s'en alla.
La porte du cachot s'était refermée. Gauvain était dedans.
Tout alors dans les cours martiales était à peu près discrétionnaire. Dumas, à l'Assemblée législative, avait esquissé une ébauche de législation militaire, retravaillée plus tard par Talot au conseil des Cinq-Cents, mais le code définitif des conseils de guerre n'a été rédigé que sous l'empire. C'est de l'empire que date, par parenthèse, l'obligation imposée aux tribunaux militaires de ne recueillir les votes qu'en commençant par le grade inférieur. Sous la révolution cette loi n'existait pas.
En 1793, le président d'un tribunal militaire était presque à lui seul tout le tribunal; il choisissait les membres, classait l'ordre des grades, réglait le mode du vote; il était le maître en même temps que le juge.
Cimourdain avait désigné, pour prétoire de la cour martiale, cette salle même du rez-de-chaussée où avait été la retirade et où était maintenant le corps de garde. Il tenait à tout abréger, le chemin de la prison au tribunal et le trajet du tribunal à l'échafaud.
A midi, conformément à ses ordres, la cour était en séance avec l'apparat que voici: trois chaises de paille, une table de sapin, deux chandelles allumées, un tabouret devant la table.
Les chaises étaient pour les juges et le tabouret pour l'accusé. Aux deux bouts de la table il y avait deux autres tabourets, l'un pour le commissaire-auditeur qui était un fourrier, l'autre pour le greffier qui était un caporal.
Il y avait sur la table un bâton de cire rouge, le sceau de la République en cuivre, deux écritoires, des dossiers de papier blanc, et deux affiches imprimées, étalées toutes grandes ouvertes, contenant l'une, la mise hors la loi, l'autre, le décret de la Convention.
La chaise du milieu était adossée à un faisceau de drapeaux tricolores; dans ces temps de rude simplicité, un décor était vite posé, et il fallait peu de temps pour changer un corps de garde en cour de justice.
La chaise du milieu, destinée au président, faisait face à la porte du cachot.
Pour public, les soldats.
Deux gendarmes gardaient la sellette.
Cimourdain était assis sur la chaise du milieu, ayant à sa droite le capitaine Guéchamp, premier juge, et à sa gauche le sergent Radoub, deuxième juge.
Il avait sur la tête son chapeau à panache tricolore, à son côté son sabre, dans sa ceinture ses deux pistolets. Sa balafre, qui était d'un rouge vif, ajoutait à son air farouche.
Radoub avait fini par se faire panser. Il avait autour de la tête un mouchoir sur lequel s'élargissait lentement une plaque de sang.
A midi, l'audience n'était pas encore ouverte, une estafette, dont on entendait dehors piaffer le cheval, était debout près de la table du tribunal. Cimourdain écrivait. Il écrivait ceci:
«Citoyens membres du Comité de salut public.
«Lantenac est pris. Il sera exécuté demain.»
Il data et signa, plia et cacheta la dépêche, et la remit à l'estafette, qui partit.
Cela fait, Cimourdain dit d'une voix haute:
—Ouvrez le cachot.
Les deux gendarmes tirèrent les verrous, ouvrirent le cachot, et y entrèrent.
Cimourdain leva la tête, croisa les bras, regarda la porte, et cria:
—Amenez le prisonnier.
Un homme apparut entre les deux gendarmes, sous le cintre de la porte ouverte.
C'était Gauvain.
Cimourdain eut un tressaillement.
—Gauvain! s'écria-t-il.
Et il reprit:
—Je demande le prisonnier.
—C'est moi, dit Gauvain.
—Toi?
—Moi.
—Et Lantenac?
—Il est libre.
—Libre!
—Oui.
—Evadé?
—Evadé.
Cimourdain balbutia avec un tremblement:
—En effet, ce château est à lui, il en connaît toutes les issues, l'oubliette communique peut-être à quelque sortie, j'aurais dû y songer, il aura trouvé moyen de s'enfuir, il n'aura eu besoin pour cela de l'aide de personne.
—Il a été aidé, dit Gauvain.
—A s'évader?
—A s'évader.
—Qui l'a aidé?
—Moi.
—Toi!
—Moi.
—Tu rêves!
—Je suis entré dans le cachot, j'étais seul avec le prisonnier, j'ai ôté mon manteau, je le lui ai mis sur le dos, je lui ai rabattu le capuchon sur le visage, il est sorti à ma place et je suis resté à la sienne. Me voici.
—Tu n'as pas fait cela!
—Je l'ai fait.
—C'est impossible.
—C'est réel.
—Amenez-moi Lantenac!
—Il n'est plus ici. Les soldats, lui voyant le manteau de commandant, l'ont pris pour moi et l'ont laissé passer. Il faisait encore nuit.
—Tu es fou.
—Je dis ce qui est.
Il y eut un silence. Cimourdain bégaya:
—Alors tu mérites…
—La mort, dit Gauvain.
Cimourdain était pâle comme une tête coupée. Il était immobile comme un homme sur qui vient de tomber la foudre. Il semblait ne plus respirer. Une grosse goutte de sueur perla sur son front.
Il raffermit sa voix et dit:
—Gendarmes, faites asseoir l'accusé.
Gauvain se plaça sur le tabouret.
Cimourdain reprit:
—Gendarmes, tirez vos sabres.
C'était la formule usitée quand l'accusé était sous le poids d'une sentence capitale.
Les gendarmes tirèrent leurs sabres.
La voix de Cimourdain avait repris son accent ordinaire.
—Accusé, dit-il, levez-vous.
Il ne tutoyait plus Gauvain.
Gauvain se leva.
—Comment vous nommez-vous? demanda Cimourdain.
Gauvain répondit:
—Gauvain.
Cimourdain continua l'interrogatoire.
—Qui êtes-vous?
—Je suis commandant en chef de la colonne expéditionnaire desCôtes-du-Nord.
—Etes-vous parent ou allié de l'homme évadé?
—Je suis son petit-neveu.
—Vous connaissez le décret de la Convention?
—J'en vois l'affiche sur votre table.
—Qu'avez-vous à dire sur ce décret?
—Que je l'ai contresigné, que j'en ai ordonné l'exécution, et que c'est moi qui ai fait faire cette affiche au bas de laquelle est mon nom.
—Faites choix d'un défenseur.
—Je me défendrai moi-même.
—Vous avez la parole.
Cimourdain était redevenu impassible. Seulement son impassibilité ressemblait moins au calme d'un homme qu'à la tranquillité d'un rocher.
Gauvain demeura un moment silencieux et comme recueilli.
Cimourdain reprit:
—Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
Gauvain leva lentement la tête, ne regarda personne, et répondit:
—Ceci: une chose m'a empêché d'en voir une autre; une bonne action, vue de trop près, m'a caché cent actions criminelles; d'un côté un vieillard, de l'autre des enfants, tout cela s'est mis entre moi et le devoir. J'ai oublié les villages incendiés, les champs ravagés, les prisonniers massacrés, les blessés achevés, les femmes fusillées, j'ai oublié la France livrée à l'Angleterre; j'ai mis en liberté le meurtrier de la patrie. Je suis coupable. En parlant ainsi, je semble parler contre moi; c'est une erreur. Je parle pour moi. Quand le coupable reconnaît sa faute, il sauve la seule chose qui vaille la peine d'être sauvée, l'honneur.
—Est-ce là , repartit Cimourdain, tout ce que vous avez à dire pour votre défense?
—J'ajoute qu'étant le chef, je devais l'exemple, et qu'à votre tour, étant les juges, vous le devez.
—Quel exemple demandez-vous?
—Ma mort.
—Vous la trouvez juste?
—Et nécessaire.
—Asseyez-vous.
Le fourrier, commissaire-auditeur, se leva et donna lecture, premièrement, de l'arrêté qui mettait hors la loi le ci-devant marquis de Lantenac; deuxièmement, du décret de la Convention édictant la peine capitale contre quiconque favoriserait l'évasion d'un rebelle prisonnier. Il termina par les quelques lignes imprimées au bas du décret, intimant défense «de porter aide et secours» au rebelle susnommé «sous peine de mort», et signées:le commandant en chef de la colonne expéditionnaire, GAUVAIN.
Ces lectures faites, le commissaire-auditeur se rassit.
Cimourdain croisa les bras et dit:
—Accusé, soyez attentif. Public, écoutez, regardez, et taisez-vous. Vous avez devant vous la loi. Il va être procédé au vote. La sentence sera rendue à la majorité simple. Chaque juge opinera à son tour, à haute voix, en présence de l'accusé, la justice n'ayant rien à cacher.
Cimourdain continua:
—La parole est au premier juge. Parlez, capitaine Guéchamp.
Le capitaine Guéchamp ne semblait voir ni Cimourdain, ni Gauvain. Ses paupières abaissées cachaient ses yeux immobiles fixés sur l'affiche du décret et la considérant comme on considérerait un gouffre.
Il dit:
—La loi est formelle. Un juge est plus et moins qu'un homme; il est moins qu'un homme, car il n'a pas de cur; il est plus qu'un homme, car il a le glaive. L'an 414 de Rome, Manlius fit mourir son fils pour le crime d'avoir vaincu sans son ordre. La discipline violée voulait une expiation. Ici, c'est la loi qui a été violée; et la loi est plus haute encore que la discipline. Par suite d'un accès de pitié, la patrie est remise en danger. La pitié peut avoir les proportions d'un crime. Le commandant Gauvain a fait évader le rebelle Lantenac. Gauvain est coupable. Je vote la mort.
—Ecrivez, greffier, dit Cimourdain.
Le greffier écrivit: «Capitaine Guéchamp: la mort.»
Gauvain éleva la voix.
—Guéchamp, dit-il, vous avez bien voté, et je vous remercie.
Cimourdain reprit:
—La parole est au deuxième juge. Parlez, sergent Radoub.
Radoub se leva, se tourna vers Gauvain et fit à l'accusé le salut militaire. Puis il s'écria:
—Si c'est ça, alors, guillotinez-moi, car j'en donne ici ma nom de Dieu de parole d'honneur la plus sacrée, je voudrais avoir fait, d'abord ce qu'a fait le vieux, et ensuite ce qu'a fait mon commandant. Quand j'ai vu cet individu de quatre-vingts ans se jeter dans le feu pour en tirer les trois mioches, j'ai dit: Bonhomme, tu es un brave homme! Et quand j'apprends que c'est mon commandant qui a sauvé ce vieux de votre bête de guillotine, mille noms de noms, je dis: Mon commandant, vous devriez être mon général, et vous êtes un vrai homme, et moi, tonnerre! je vous donnerais la croix de Saint-Louis, s'il y avait encore des croix, s'il y avait encore des saints, et s'il y avait encore des louis! Ah çà ! est-ce qu'on va être des imbéciles, à présent? Si c'est pour des choses comme ça qu'on a gagné la bataille de Jemmapes, la bataille de Valmy, la bataille de Fleurus et la bataille de Wattignies, alors il faut le dire. Comment! voilà le commandant Gauvain qui depuis quatre mois mène toutes ces bourriques de royalistes tambour battant, et qui sauve la république à coups de sabre, et qui a fait la chose de Dol où il fallait joliment de l'esprit, et, quand vous avez cet homme-là , vous tâchez de ne plus l'avoir! et, au lieu d'en faire votre général, vous voulez lui couper le cou! je dis que c'est à se jeter la tête la première par-dessus le parapet du Pont-Neuf, et que vous-même, citoyen Gauvain, mon commandant, si, au lieu d'être mon général, vous étiez mon caporal, je vous dirais que vous avez dit de fichues bêtises tout à l'heure. Le vieux a bien fait de sauver les enfants, vous avez bien fait de sauver le vieux, et si l'on guillotine les gens parce qu'ils ont fait de bonnes actions, alors va-t'en à tous les diables, je ne sais plus du tout de quoi il est question. Il n'y a plus de raison pour qu'on s'arrête. C'est pas vrai, n'est-ce pas, tout ça? Je me pince pour savoir si je suis éveillé. Je ne comprends pas. Il fallait donc que le vieux laisse brûler les mômes tout vifs, il fallait donc que mon commandant laisse couper le cou au vieux. Tenez, oui, guillotinez-moi. J'aime autant ça. Une supposition, les mioches seraient morts, le bataillon du Bonnet-Rouge était déshonoré. Est-ce que c'est ça qu'on voulait? Alors mangeons-nous les uns les autres. Je me connais en politique aussi bien que vous qui êtes là , j'étais du club de la section des Piques. Sapristi! nous nous abrutissons à la fin! Je résume ma façon de voir. Je n'aime pas les choses qui ont l'inconvénient de faire qu'on ne sait plus du tout où on en est. Pourquoi diable nous faisons-nous tuer? Pour qu'on nous tue notre chef! Pas de ça, Lisette. Je veux mon chef! Il me faut mon chef! Je l'aime encore mieux aujourd'hui qu'hier. L'envoyer à la guillotine, mais vous me faites rire! Tout ça, nous n'en voulons pas. J'ai écouté. On dira tout ce qu'on voudra. D'abord, pas possible.
Et Radoub se rassit. Sa blessure s'était rouverte. Un filet de sang qui sortait du bandeau coulait le long de son cou, de l'endroit où avait été son oreille.
Cimourdain se tourna vers Radoub.
—Vous votez pour que l'accusé soit absous?
—Je vote, dit Radoub, pour qu'on le fasse général.
—Je vous demande si vous votez pour qu'il soit acquitté.
—Je vote pour qu'on le fasse le premier de la république.
—Sergent Radoub, votez-vous pour que le commandant Gauvain soit acquitté, oui ou non?
—Je vote pour qu'on me coupe la tête à sa place.
—Acquittement, dit Cimourdain. Ecrivez, greffier.
Le greffier écrivit: «Sergent Radoub: acquittement.»
Puis le greffier dit:
—Une voix pour la mort. Une voix pour l'acquittement. Partage.
C'était à Cimourdain de voter.
Il se leva. Il ôta son chapeau et le posa sur la table.
Il n'était plus pâle ni livide. Sa face était couleur de terre.
Tous ceux qui étaient là eussent été couchés dans des suaires que le silence n'eût pas été plus profond.
Cimourdain dit d'une voix grave, lente et ferme:
—Accusé Gauvain, la cause est entendue. Au nom de la république, la cour martiale, à la majorité de deux voix contre une….
Il s'interrompit, il eut comme un temps d'arrêt; hésitait-il devant la mort? hésitait-il devant la vie? toutes les poitrines étaient haletantes. Cimourdain continua:
—… Vous condamne à la peine de mort.
Son visage exprimait la torture du triomphe sinistre. Quand Jacob dans les ténèbres se fit bénir par l'ange qu'il avait terrassé, il devait avoir ce sourire effrayant.
Ce ne fut qu'une lueur, et cela passa. Cimourdain redevint de marbre, se rassit, remit son chapeau sur sa tête, et ajouta:
—Gauvain, vous serez exécuté demain, au lever du soleil.
Gauvain se leva, salua et dit:
—Je remercie la cour.
—Emmenez le condamné, dit Cimourdain.
Cimourdain fit un signe, la porte du cachot se rouvrit, Gauvain y entra, le cachot se referma. Les deux gendarmes restèrent en faction des deux côtés de la porte, le sabre nu.
On emporta Radoub, qui venait de tomber sans connaissance.
Un camp, c'est un guêpier. En temps de révolution surtout. L'aiguillon civique, qui est dans le soldat, sort volontiers et vite, et ne se gêne pas pour piquer le chef après avoir chassé l'ennemi. La vaillante troupe qui avait pris la Tourgue eut des bourdonnements variés, d'abord contre le commandant Gauvain quand on apprit l'évasion de Lantenac. Lorsqu'on vit Gauvain sortir du cachot où l'on croyait tenir Lantenac, ce fut comme une commotion électrique, et en moins d'une minute tout le corps fut informé. Un murmure éclata dans la petite armée, ce premier murmure fut:—Ils sont en train de juger Gauvain. Mais c'est pour la frime. Fiez-vous donc aux ci-devant et aux calotins! Nous venons de voir un vicomte qui sauve un marquis, et nous allons voir un prêtre qui absout un noble!—Quand on sut la condamnation de Gauvain, il y eut un deuxième murmure:—Voilà qui est fort! notre chef, notre brave chef, notre jeune commandant, un héros! C'est un vicomte, eh bien, il n'en a que plus de mérite à être républicain! Comment! lui, le libérateur de Pontorson, de Villedieu, de Pont-au-Beau! le vainqueur de Dol et de la Tourgue! celui par qui nous sommes invincibles! celui qui est l'épée de la république dans la Vendée! l'homme qui depuis cinq mois tient tête aux chouans et répare toutes les sottises de Léchelle et des autres! ce Cimourdain ose le condamner à mort! pourquoi? parce qu'il a sauvé un vieillard qui avait sauvé trois enfants! un prêtre tuer un soldat!—
Ainsi grondait le camp victorieux et mécontent. Une sombre colère entourait Cimourdain. Quatre mille hommes contre un seul, il semble que ce soit une force; ce n'en est pas une. Ces quatre mille hommes étaient une foule, et Cimourdain était une volonté. On savait que Cimourdain fronçait aisément le sourcil, et il n'en fallait pas davantage pour tenir l'armée en respect. Dans ces temps sévères, il suffisait que l'ombre du Comité de salut public fût derrière un homme pour faire cet homme redoutable et pour faire aboutir l'imprécation au chuchotement et le chuchotement au silence. Avant comme après les murmures, Cimourdain restait l'arbitre du sort de Gauvain comme du sort de tous. On savait qu'il n'y avait rien à lui demander et qu'il n'obéirait qu'à sa conscience, voix surhumaine entendue de lui seul. Tout dépendait de lui. Ce qu'il avait fait comme juge martial, seul, il pouvait le défaire comme délégué civil. Seul il pouvait faire grâce. Il avait pleins pouvoirs; d'un signe il pouvait mettre Gauvain en liberté; il était le maître de la vie et de la mort; il commandait à la guillotine. En ce moment tragique, il était l'homme suprême.
On ne pouvait qu'attendre.
La nuit vint.
La salle de justice était redevenue corps de garde; le poste était doublé comme la veille; deux factionnaires gardaient la porte du cachot fermée.
Vers minuit, un homme, qui tenait une lanterne à la main, traversa le corps de garde, se fit reconnaître et se fit ouvrir le cachot.
C'était Cimourdain.
Il entra et la porte resta entr'ouverte derrière lui.
Le cachot était ténébreux et silencieux. Cimourdain fit un pas dans cette obscurité, posa la lanterne à terre, et s'arrêta. On entendait dans l'ombre la respiration égale d'un homme endormi. Cimourdain écouta, pensif, ce bruit paisible.
Gauvain était au fond du cachot, sur la botte de paille. C'était son souffle qu'on entendait. Il dormait profondément.
Cimourdain s'avança avec le moins de bruit possible, vint tout près et se mit à regarder Gauvain; une mère regardant son nourrisson dormir n'aurait pas un plus tendre et plus inexprimable regard. Ce regard était plus fort peut-être que Cimourdain; Cimourdain appuya, comme font quelquefois les enfants, ses deux poings sur ses yeux, et demeura un moment immobile. Puis il s'agenouilla, souleva doucement la main de Gauvain et posa ses lèvres dessus.
Gauvain fit un mouvement. Il ouvrit les yeux, avec le vague étonnement du réveil en sursaut. La lanterne éclairait faiblement la cave. Il reconnut Cimourdain.
—Tiens, dit-il, c'est vous, mon maître.
Et il ajouta:
—Je rêvais que la mort me baisait la main.
Cimourdain eut cette secousse que nous donne parfois la brusque invasion d'un flot de pensées; quelquefois ce flot est si haut et si orageux qu'il semble qu'il va éteindre l'âme. Rien ne sortit du profond coeur de Cimourdain. Il ne put dire que:—Gauvain!
Et tous deux se regardèrent; Cimourdain avec des yeux pleins de ces flammes qui brûlent les larmes, Gauvain avec son plus doux sourire.
Gauvain se souleva sur son coude et dit:
—Cette balafre que je vois sur votre visage, c'est le coup de sabre que vous avez reçu pour moi. Hier encore vous étiez dans cette mêlée à côté de moi et à cause de moi. Si la providence ne vous avait pas mis près de mon berceau, où serais-je aujourd'hui? dans les ténèbres. Si j'ai la notion du devoir, c'est de vous qu'elle me vient. J'étais né noué. Les préjugés sont des ligatures, vous m'avez ôté ces bandelettes, vous avez remis ma croissance en liberté, et de ce qui n'était déjà plus qu'une momie, vous avez refait un enfant. Dans l'avorton probable vous avez mis une conscience. Sans vous, j'aurais grandi petit. J'existe par vous. Je n'étais qu'un seigneur, vous avez fait de moi un citoyen; je n'étais qu'un citoyen, vous avez fait de moi un esprit; vous m'avez fait propre, comme homme, à la vie terrestre, et, comme âme, à la vie céleste. Vous m'avez donné, pour aller dans la réalité humaine, la clef de vérité, et, pour aller au delà , la clef de lumière. O mon maître, je vous remercie. C'est vous qui m'avez créé.
Cimourdain s'assit sur la paille à côté de Gauvain et lui dit:
—Je viens souper avec toi.
Gauvain rompit le pain noir, et le lui présenta. Cimourdain en prit un morceau; puis Gauvain lui tendit la cruche d'eau.
—Bois le premier, dit Cimourdain.
Gauvain but et passa la cruche à Cimourdain qui but après lui. Gauvain n'avait bu qu'une gorgée; Cimourdain but à longs traits.
Dans ce souper, Gauvain mangeait et Cimourdain buvait. Signe du calme de l'un et de la fièvre de l'autre. On ne sait quelle sérénité terrible était dans ce cachot. Ces deux hommes causaient.
Gauvain disait:
—Les grandes choses s'ébauchent. Ce que la révolution fait en ce moment est mystérieux. Derrière l'oeuvre visible il y a l'oeuvre invisible. L'une cache l'autre. L'oeuvre visible est farouche, l'oeuvre invisible est sublime. En cet instant je distingue tout très nettement. C'est étrange et beau. Il a bien fallu se servir des matériaux du passé. De là cet extraordinaire 93. Sous un échafaudage de barbarie se construit un temple de civilisation.
—Oui, répondit Cimourdain. De ce provisoire sortira le définitif. Le définitif, c'est-à -dire le droit et le devoir parallèles, l'impôt proportionnel et progressif, le service militaire obligatoire, le nivellement, aucune déviation, et, au-dessus de tous et de tout, cette ligne droite, la loi. La république de l'absolu.
—Je préfère, dit Gauvain, la république de l'idéal.
Il s'interrompit, puis continua:
—O mon maître, dans tout ce que vous venez de dire, où placez-vous le dévouement, le sacrifice, l'abnégation, l'entrelacement magnanime des bienveillances, l'amour? Mettre tout en équilibre, c'est bien; mettre tout en harmonie, c'est mieux. Au-dessus de la balance il y a la lyre. Votre république dose, mesure et règle l'homme; la mienne l'emporte en plein azur; c'est la différence qu'il y a entre un théorème et un aigle.
—Tu te perds dans le nuage.
—Et vous dans le calcul.
—Il y a du rêve dans l'harmonie.
—Il y en a aussi dans l'algèbre.
—Je voudrais l'homme fait par Euclide.
—Et moi, dit Gauvain, je l'aimerais mieux fait par Homère.
Le sourire sévère de Cimourdain s'arrêta sur Gauvain comme pour tenir cette âme en arrêt.
—Poésie. Défie-toi des poètes.
—Oui, je connais ce mot. Défie-toi des souffles, défie-toi des rayons, défie-toi des parfums, défie-toi des fleurs, défie-toi des constellations.
—Rien de tout cela ne donne à manger.
—Qu'en savez-vous? l'idée aussi est nourriture. Penser, c'est manger.
—Pas d'abstraction. La république c'est deux et deux font quatre. Quand j'ai donné à chacun ce qui lui revient….
—Il vous reste à donner à chacun ce qui ne lui revient pas.
—Qu'entends-tu par là ?
—J'entends l'immense concession réciproque que chacun doit à tous et que tous doivent à chacun, et qui est toute la vie sociale.
—Hors du droit strict, il n'y a rien.
—Il y a tout.
—Je ne vois que la justice.
—Moi, je regarde plus haut.
—Qu'y a-t-il donc au-dessus de la justice?
—L'équité.
Par moments ils s'arrêtaient comme si des lueurs passaient.
Cimourdain reprit:
—Précise, je t'en défie.
—Soit. Vous voulez le service militaire obligatoire. Contre qui? contre d'autres hommes. Moi, je ne veux pas de service militaire. Je veux la paix. Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée. Vous voulez l'impôt proportionnel. Je ne veux point d'impôt du tout. Je veux la dépense commune réduite à sa plus simple expression et payée par la plus-value sociale.
—Qu'entends-tu par là ?
—Ceci: d'abord supprimez les parasitismes; le parasitisme du prêtre, le parasitisme du juge, le parasitisme du soldat. Ensuite, tirez parti de vos richesses; vous jetez l'engrais à l'égout, jetez-le au sillon. Les trois quarts du sol sont en friche, défrichez la France, supprimez les vaines pâtures; partagez les terres communales. Que tout homme ait une terre, et que toute terre ait un homme. Vous centuplerez le produit social. La France, à cette heure, ne donne à ses paysans que quatre jours de viande par an; bien cultivée, elle nourrirait trois cent millions d'hommes, toute l'Europe. Utilisez la nature, cette immense auxiliaire dédaignée. Faites travailler pour vous tous les souffles de vent, toutes les chutes d'eau, tous les effluves magnétiques. Le globe a un réseau veineux souterrain; il y a dans ce réseau une circulation prodigieuse d'eau, d'huile, de feu; piquez la veine du globe, et faites jaillir cette eau pour vos fontaines, cette huile pour vos lampes, ce feu pour vos foyers. Réfléchissez au mouvement des vagues, au flux et reflux, au va-et-vient des marées. Qu'est-ce que l'océan? une énorme force perdue. Comme la terre est bête! ne pas employer l'océan!
—Te voilà en plein songe.
—C'est-à -dire en pleine réalité.
Gauvain reprit:
—Et la femme? qu'en faites-vous?
Cimourdain répondit:
—Ce qu'elle est. La servante de l'homme.
—Oui. A une condition.
—Laquelle?
—C'est que l'homme sera le serviteur de la femme.
—Y penses-tu? s'écria Cimourdain, l'homme serviteur! jamais. L'homme est maître. Je n'admets qu'une royauté, celle du foyer. L'homme chez lui est roi.
—Oui. A une condition.
—Laquelle?
—C'est que la femme y sera reine.
—C'est-à -dire que tu veux pour l'homme et pour la femme….
—L'égalité.
—L'égalité! y songes-tu? les deux êtres sont divers.
—J'ai dit l'égalité. Je n'ai pas dit l'identité.
Il y eut encore une pause, comme une sorte de trêve entre ces deux esprits échangeant des éclairs. Cimourdain la rompit.
—Et l'enfant! à qui le donnes-tu?
—D'abord au père qui l'engendre, puis à la mère qui l'enfante, puis au maître qui l'élève, puis à la cité qui le virilise, puis à la patrie qui est la mère suprême, puis à l'humanité qui est la grande aïeule.
—Tu ne parles pas de Dieu.
—Chacun de ces degrés, père, mère, maître, cité, patrie, humanité, est un des échelons de l'échelle qui monte à Dieu.
Cimourdain se taisait, Gauvain poursuivit:
—Quand on est au haut de l'échelle, on est arrivé à Dieu. Dieu s'ouvre; on n'a plus qu'à entrer.
Cimourdain fit le geste d'un homme qui en rappelle un autre.
—Gauvain, reviens sur la terre. Nous voulons réaliser le possible.
—Commencez par ne pas le rendre impossible.
—Le possible se réalise toujours.
—Pas toujours. Si l'on rudoie l'utopie, on la tue. Rien n'est plus sans défense que l'oeuf.
—Il faut pourtant saisir l'utopie, lui imposer le joug du réel, et l'encadrer dans le fait. L'idée abstraite doit se transformer en idée concrète; ce qu'elle perd en beauté, elle le regagne en utilité; elle est moindre, mais meilleure. Il faut que le droit entre dans la loi; et, quand le droit s'est fait loi, il est absolu. C'est là ce que j'appelle le possible.
—Le possible est plus que cela.
—Ah! te revoilà dans le rêve.
—Le possible est un oiseau mystérieux toujours planant au-dessus de l'homme.
—Il faut le prendre.
—Vivant.
Gauvain continua:
—Ma pensée est: Toujours en avant. Si Dieu avait voulu que l'homme reculât, il lui aurait mis un oeil derrière la tête. Regardons toujours du côté de l'aurore, de l'éclosion, de la naissance. Ce qui tombe encourage ce qui monte. Le craquement du vieil arbre est un appel à l'arbre nouveau. Chaque siècle fera son oeuvre, aujourd'hui civique, demain humaine. Aujourd'hui la question du droit, demain la question du salaire. Salaire et droit, au fond c'est le même mot. L'homme ne vit pas pour n'être point payé; Dieu en donnant la vie contracte une dette; le droit, c'est le salaire inné; le salaire, c'est le droit acquis.
Gauvain parlait avec le recueillement d'un prophète. Cimourdain écoutait. Les rôles étaient intervertis, et maintenant il semblait que c'était l'élève qui était le maître.
Cimourdain murmura:
—Tu vas vite.
—C'est que je suis peut-être un peu pressé, dit Gauvain en souriant.
Et il reprit:
—O mon maître, voici la différence entre nos deux utopies. Vous voulez la caserne obligatoire, moi, je veux l'école. Vous rêvez l'homme soldat, je rêve l'homme citoyen. Vous le voulez terrible, je le veux pensif. Vous fondez une république de glaives, je fonde….
Il s'interrompit:
—Je fonderais une république d'esprits.
Cimourdain regarda le pavé du cachot, et dit:
—Et en attendant que veux-tu?
—Ce qui est.
—Tu absous donc le moment présent?
—Oui.
—Pourquoi?
—Parce que c'est une tempête. Une tempête sait toujours ce qu'elle fait. Pour un chêne foudroyé, que de forêts assainies! La civilisation avait une peste, ce grand vent l'en délivre. Il ne choisit pas assez peut-être. Peut-il faire autrement? Il est chargé d'un si rude balayage! Devant l'horreur du miasme, je comprends la fureur du souffle.
Gauvain continua:
—D'ailleurs, que m'importe la tempête, si j'ai la boussole, et que me font les événements, si j'ai ma conscience!
Et il ajouta de cette voix basse qui est aussi la voix solennelle:
—Il y a quelqu'un qu'il faut toujours laisser faire.
—Qui? demanda Cimourdain.
Gauvain leva le doigt au-dessus de sa tête. Cimourdain suivit du regard la direction de ce doigt levé, et, à travers la voûte du cachot, il lui sembla voir le ciel étoilé.
Ils se turent encore.
Cimourdain reprit:
—Société plus grande que nature. Je te le dis, ce n'est plus le possible, c'est le rêve.
—C'est le but. Autrement, à quoi bon la société? Restez dans la nature. Soyez les sauvages. Otaïti est un paradis. Seulement, dans ce paradis on ne pense pas. Mieux vaudrait encore un enfer intelligent qu'un paradis bête. Mais non, point d'enfer. Soyons la société humaine. Plus grande que nature. Oui. Si vous n'ajoutez rien à la nature, pourquoi sortir de la nature? Alors, contentez-vous du travail comme la fourmi, et du miel comme l'abeille. Restez la bête ouvrière au lieu d'être l'intelligence reine. Si vous ajoutez quelque chose à la nature, vous serez nécessairement plus grand qu'elle; ajouter, c'est augmenter; augmenter, c'est grandir. La société, c'est la nature sublimée. Je veux tout ce qui manque aux ruches, tout ce qui manque aux fourmilières, les monuments, les arts, la poésie, les héros, les génies. Porter des fardeaux éternels, ce n'est pas la loi de l'homme. Non, non, non, plus de parias, plus d'esclaves, plus de forçats, plus de damnés! Je veux que chacun des attributs de l'homme soit un symbole de civilisation et un patron de progrès; je veux la liberté devant l'esprit, l'égalité devant le coeur, la fraternité devant l'âme. Non! plus de joug! l'homme est fait, non pour traîner des chaînes, mais pour ouvrir des ailes. Plus d'homme reptile. Je veux la transfiguration de la larve en lépidoptère; je veux que le ver de terre se change en une fleur vivante, et s'envole. Je veux….
Il s'arrêta. Son oeil devint éclatant.
Ses lèvres remuaient. Il cessa de parler.
La porte était restée ouverte. Quelque chose des rumeurs du dehors pénétrait dans le cachot. On entendait de vagues clairons, c'était probablement la diane; puis des crosses de fusil sonnant à terre, c'étaient les sentinelles qu'on relevait; puis, assez près de la tour, autant qu'on en pouvait juger dans l'obscurité, un mouvement pareil à un remuement de planches et de madriers, avec des bruits sourds et intermittents qui ressemblaient à des coups de marteau.
Cimourdain, pâle, écoutait. Gauvain n'entendait pas.
Sa rêverie était de plus en plus profonde. Il semblait qu'il ne respirât plus, tant il était attentif à ce qu'il voyait sous la voûte visionnaire de son cerveau. Il avait de doux tressaillements. La clarté d'aurore qu'il avait dans la prunelle grandissait.
Un certain temps se passa ainsi. Cimourdain lui demanda:
—A quoi penses-tu?
—A l'avenir, dit Gauvain.