LIVRE TROISIEME

i

Les enfants se réveillèrent.

Ce fut d'abord la petite.

Un réveil d'enfants, c'est une ouverture de fleurs; il semble qu'un parfum sorte de ces fraîches âmes.

Georgette, celle de vingt mois, la dernière née des trois, qui tétait encore en mai, souleva sa petite tête, se dressa sur son séant, regarda ses pieds, et se mit à jaser.

Un rayon du matin était sur son berceau; il eût été difficile de dire quel était le plus rose, du pied de Georgette ou de l'aurore.

Les deux autres dormaient encore; c'est plus lourd, les hommes; Georgette, gaie et calme, jasait.

René-Jean était brun, Gros-Alain était châtain, Georgette était blonde. Ces nuances des cheveux, d'accord dans l'enfance avec l'âge, peuvent changer plus tard. René-Jean avait l'air d'un petit Hercule; il dormait sur le ventre, avec ses deux poings dans ses yeux. Gros-Alain avait les deux jambes hors de son petit lit.

Tous trois étaient en haillons; les vêtements que leur avait donnés le bataillon du Bonnet-Rouge s'en étaient allés en loques; ce qu'ils avaient sur eux n'était même pas une chemise; les deux garçons étaient presque nus, Georgette était affublée d'une guenille qui avait été une jupe et qui n'était plus guère qu'une brassière. Qui avait soin de ces enfants? On n'eût pu le dire. Pas de mère. Ces sauvages paysans combattants, qui les traînaient avec eux de forêt en forêt, leur donnaient leur part de soupe. Voilà tout. Les petits s'en tiraient comme ils pouvaient. Ils avaient tout le monde pour maître et personne pour père. Mais les haillons des enfants, c'est plein de lumière. Ils étaient charmants.

Georgette jasait.

Ce qu'un oiseau chante, un enfant le jase. C'est le même hymne. Hymne indistinct, balbutié, profond. L'enfant a de plus que l'oiseau la sombre destinée humaine devant lui. De là la tristesse des hommes qui écoutent, mêlée à la joie du petit qui chante. Le cantique le plus sublime qu'on puisse entendre sur la terre, c'est le bégaiement de l'âme humaine sur les lèvres de l'enfance. Ce chuchotement confus d'une pensée qui n'est encore qu'un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la justice éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil avant d'entrer; protestation humble et poignante; cette ignorance souriant à l'infini compromet toute la création dans le sort qui sera fait à l'être faible et désarmé. Le malheur, s'il arrive, sera un abus de confiance.

Le murmure de l'enfant, c'est plus et moins que la parole; ce ne sont pas des notes, et c'est un chant; ce ne sont pas des syllabes, et c'est un langage; ce murmure a eu son commencement dans le ciel et n'aura pas sa fin sur la terre; il est d'avant la naissance, et il continue; c'est une suite. Ce bégaiement se compose de ce que l'enfant disait quand il était ange et de ce qu'il dira quand il sera homme; le berceau a un Hier de même que la tombe a un Demain; ce demain et cet hier amalgament dans ce gazouillement obscur leur double inconnu; et rien ne prouve Dieu, l'éternité, la responsabilité, la dualité du destin, comme cette ombre formidable dans cette âme rose.

Ce que balbutiait Georgette ne l'attristait pas, car tout son doux visage était un sourire. Sa bouche souriait, ses yeux souriaient, les fossettes de ses joues souriaient. Il se dégageait de ce sourire une mystérieuse acceptation du matin. L'âme a foi dans le rayon. Le ciel était bleu, il faisait chaud, il faisait beau. La frêle créature, sans rien savoir, sans rien connaître, sans rien comprendre, mollement noyée dans la rêverie qui ne pense pas, se sentait en sûreté dans cette nature, dans ces arbres honnêtes, dans cette verdure sincère, dans cette campagne pure et paisible, dans ces bruits de nids, de sources, de mouches, de feuilles, au-dessus desquels resplendissait l'immense innocence du soleil.

Après Georgette, René-Jean, l'aîné, le grand, qui avait quatre ans passés, se réveilla. Il se leva debout, enjamba virilement son berceau, aperçut son écuelle, trouva cela tout simple, s'assit par terre et commença à manger sa soupe.

La jaserie de Georgette n'avait pas éveillé Gros-Alain, mais au bruit de la cuiller dans l'écuelle, il se retourna en sursaut, et ouvrit les yeux. Gros-Alain était celui de trois ans. Il vit son écuelle, il n'avait que le bras à étendre, il la prit, et, sans sortir de son lit, son écuelle sur ses genoux, sa cuiller au poing, il fit comme René-Jean, il se mit à manger.

Georgette ne les entendait pas, et les ondulations de sa voix semblaient moduler le bercement d'un rêve. Ses yeux grands ouverts regardaient en haut, et étaient divins; quel que soit le plafond ou la voûte qu'un enfant a au-dessus de sa tête, ce qui se reflète dans ses yeux, c'est le ciel.

Quand René-Jean eut fini, il gratta avec la cuiller le fond de l'écuelle, soupira, et dit avec dignité:—J'ai mangé ma soupe.

Ceci tira Georgette de sa rêverie.

—Poupoupe, dit-elle.

Et voyant que René-Jean avait mangé et que Gros-Alain mangeait, elle prit l'écuelle de soupe qui était à côté d'elle, et mangea, non sans porter sa cuiller beaucoup plus souvent à son oreille qu'à sa bouche.

De temps en temps elle renonçait à la civilisation et mangeait avec ses doigts.

Gros-Alain, après avoir, comme son frère, gratté le fond de l'écuelle, était allé le rejoindre et courait derrière lui.

ii.

Tout à coup on entendit au dehors, en bas, du côté de la forêt, un bruit de clairon, sorte de fanfare hautaine et sévère. A ce bruit de clairon répondit du haut de la tour un son de trompe.

Cette fois, c'était le clairon qui appelait et la trompe qui donnait la réplique.

Il y eut un deuxième coup de clairon que suivit un deuxième son de trompe.

Puis, de la lisière de la forêt, s'éleva une voix lointaine, mais précise, qui cria distinctement ceci:

—Brigands! sommation. Si vous n'êtes pas rendus à discrétion au coucher du soleil, nous attaquons.

Une voix, qui ressemblait à un grondement, répondit de la plate-forme de la tour:

—Attaquez.

La voix d'en bas reprit:

—Un coup de canon sera tiré, comme dernier avertissement, une demi-heure avant l'assaut.

Et la voix d'en haut répéta:

—Attaquez.

Ces voix n'arrivaient pas jusqu'aux enfants, mais le clairon et la trompe portaient plus haut et plus loin, et Georgette, au premier coup de clairon, dressa le cou, et cessa de manger; au son de trompe, elle posa sa cuiller dans son écuelle; au deuxième coup de clairon, elle leva le petit index de sa main droite, et l'abaissant et le relevant tour à tour, marqua les cadences de la fanfare, que vint prolonger le deuxième son de trompe; quand la trompe et le clairon se turent, elle demeura pensive le doigt en l'air, et murmura à demi-voix:—Misique.

Nous pensons qu'elle voulait dire «musique».

Les deux aînés, René-Jean et Gros-Alain, n'avaient pas fait attention à la trompe et au clairon; ils étaient absorbés par autre chose; un cloporte était en train de traverser la bibliothèque.

Gros-Alain l'aperçut et cria:

—Une bête.

René-Jean accourut.

Gros-Alain reprit:

—Ça pique.

—Ne lui fais pas de mal, dit René-Jean.

Et tous deux se mirent à regarder ce passant.

Cependant Georgette avait fini sa soupe; elle chercha des yeux ses frères. René-Jean et Gros-Alain étaient dans l'embrasure d'une fenêtre, accroupis et graves au-dessus du cloporte; ils se touchaient du front et mêlaient leurs cheveux; ils retenaient leur respiration, émerveillés, et considéraient la bête, qui s'était arrêtée et ne bougeait plus, peu contente de tant d'admiration.

Georgette, voyant ses frères en contemplation, voulut savoir ce que c'était. Il n'était pas aisé d'arriver jusqu'à eux, elle l'entreprit pourtant; le trajet était hérissé de difficultés; il y avait des choses par terre, des tabourets renversés, des tas de paperasses, des caisses d'emballage déclouées et vides, des bahuts, des monceaux quelconques autour desquels il fallait cheminer, tout un archipel d'écueils; Georgette s'y hasarda. Elle commença par sortir de son berceau, premier travail; puis elle s'engagea dans les récifs, serpenta dans les détroits, poussa un tabouret, rampa entre deux coffres, passa par-dessus une liasse de papiers, grimpant d'un côté, roulant de l'autre, montrant avec douceur sa pauvre petite nudité, et parvint ainsi à ce qu'un marin appellerait la mer libre, c'est-à-dire à un assez large espace de plancher qui n'était plus obstrué et où il n'y avait plus de périls; alors elle s'élança, traversa cet espace qui était tout le diamètre de la salle, à quatre pattes, avec une vitesse de chat, et arriva près de la fenêtre; là il y avait un obstacle redoutable; la grande échelle gisante le long du mur venait aboutir à cette fenêtre, et l'extrémité de l'échelle dépassait un peu le coin de l'embrasure; cela faisait entre Georgette et ses frères une sorte de cap à franchir; elle s'arrêta et médita; son monologue intérieur terminé, elle prit son parti; elle empoigna résolument de ses doigts roses un des échelons, lesquels étaient verticaux et non horizontaux, l'échelle étant couchée sur un de ses montants; elle essaya de se lever sur ses pieds et retomba; elle recommença deux fois, elle échoua; à la troisième fois, elle réussit; alors, droite et debout, s'appuyant successivement à chacun des échelons, elle se mit à marcher le long de l'échelle; arrivée à l'extrémité, le point d'appui lui manquait, elle trébucha, mais saisissant de ses petites mains le bout du montant qui était énorme, elle se redressa, doubla le promontoire, regarda René-Jean et Gros-Alain, et rit.

iii.

En ce moment-là, René-Jean, satisfait du résultat de ses observations sur le cloporte, relevait la tête et disait:

—C'est une femelle.

Le rire de Georgette fit rire René-Jean, et le rire de René-Jean fit rire Gros-Alain. Georgette opéra sa jonction avec ses frères, et cela fit un petit cénacle assis par terre.

Mais le cloporte avait disparu.

Il avait profité du rire de Georgette pour se fourrer dans un trou du plancher.

D'autres événements suivirent le cloporte.

D'abord des hirondelles passèrent.

Leurs nids étaient probablement sous le rebord du toit. Elles vinrent voler tout près de la fenêtre, un peu inquiètes des enfants, décrivant de grands cercles dans l'air, et poussant leur doux cri du printemps. Cela fit lever les yeux aux trois enfants et le cloporte fut oublié.

Georgette braqua son doigt sur les hirondelles et cria:—Cocos!

René-Jean la réprimanda.

—Mamoiselle, on ne dit pas des cocos, on dit des oseaux.

—Zozo, dit Georgette.

Et tous les trois regardèrent les hirondelles.

Puis une abeille entra.

Rien ne ressemble à une âme comme une abeille. Elle va de fleur en fleur comme une âme d'étoile en étoile, et elle rapporte le miel comme l'âme rapporte la lumière.

Celle-ci fit grand bruit en entrant, elle bourdonnait à voix haute, et elle avait l'air de dire: J'arrive, je viens de voir les roses, maintenant je viens voir les enfants. Qu'est-ce qui se passe ici?

Une abeille, c'est une ménagère, et cela gronde en chantant.

Tant que l'abeille fut là, les trois petits ne la quittèrent pas des yeux.

L'abeille explora toute la bibliothèque, fureta les recoins, voleta ayant l'air d'être chez elle et dans une ruche, et rôda, ailée et mélodieuse, d'armoire en armoire, regardant à travers les vitres les titres des livres, comme si elle eût été un esprit.

Sa visite faite, elle partit.

—Elle va dans sa maison, dit René-Jean.

—C'est une bête, dit Gros-Alain.

—Non, repartit René-Jean, c'est une mouche.

—Muche, dit Georgette.

Là-dessus, Gros-Alain, qui venait de trouver à terre une ficelle à l'extrémité de laquelle il y avait un noeud, prit entre son pouce et son index le bout opposé au noeud, fit de la ficelle une sorte de moulinet, et la regarda tourner avec une attention profonde.

De son côté, Georgette, redevenue quadrupède et ayant repris son va-et-vient capricieux sur le plancher, avait découvert un vénérable fauteuil de tapisserie mangé des vers dont le crin sortait par plusieurs trous. Elle s'était arrêtée à ce fauteuil. Elle élargissait les trous et tirait le crin avec recueillement.

Brusquement, elle leva un doigt, ce qui voulait dire: Écoutez.

Les deux frères tournèrent la tête.

Un fracas vague et lointain s'entendait au dehors; c'était probablement le camp d'attaque qui exécutait quelque mouvement stratégique dans la forêt; des chevaux hennissaient, des tambours battaient, des caissons roulaient, des chaînes s'entre-heurtaient, des sonneries militaires s'appelaient et se répondaient, confusion de bruits farouches qui en se mêlant devenaient une sorte d'harmonie; les enfants écoutaient, charmés.

—C'est le mondieu qui fait ça, dit René-Jean.

iv.

Le bruit cessa.

René-Jean était demeuré rêveur.

Comment les idées se décomposent-elles et se recomposent-elles dans ces petits cerveaux-là? Quel est le remuement mystérieux de ces mémoires si troubles et si courtes encore? Il se fit dans cette douce tête pensive un mélange du mondieu, de la prière, des mains jointes, d'on ne sait quel tendre sourire qu'on avait sur soi autrefois, et qu'on n'avait plus, et René-Jean chuchota à demi-voix: Maman.

—Maman, dit Gros-Alain.

—Mman, dit Georgette.

Et puis René-Jean se mit à sauter.

Ce que voyant, Gros-Alain sauta.

Gros-Alain reproduisait tous les mouvements et tous les gestes de René-Jean; Georgette moins. Trois ans, cela copie quatre ans; mais vingt mois, cela garde son indépendance. Georgette resta assise, disant de temps en temps un mot. Georgette ne faisait pas de phrases. C'était une penseuse; elle parlait par apophtegmes. Elle était monosyllabique.

Au bout de quelque temps néanmoins, l'exemple la gagna, et elle finit par tâcher de faire comme ses frères, et ces trois petites paires de pieds nus se mirent à danser, à courir et à chanceler, dans la poussière du vieux parquet de chêne poli, sous le grave regard des bustes de marbre auxquels Georgette jetait de temps en temps de côté un oeil inquiet, en Murmurant: —Les momommes!

Dans le langage de Georgette, un «momomme», c'était tout ce qui ressemblait à un homme et pourtant n'en était pas un. Les êtres n'apparaissent à l'enfant que mêlés aux fantômes.

Georgette, marchant moins qu'elle n'oscillait, suivait ses frères, mais plus volontiers à quatre pattes.

Subitement, René-Jean, s'étant approché d'une croisée, leva la tête, puis la baissa, et alla se réfugier derrière le coin du mur de l'embrasure de la fenêtre. Il venait d'apercevoir quelqu'un qui le regardait. C'était un soldat bleu du campement du plateau qui, profitant de la trêve et l'enfreignant peut-être un peu, s'était hasardé jusqu'à venir au bord de l'escarpement du ravin d'où l'on découvrait l'intérieur de la bibliothèque. Voyant René-Jean se réfugier, Gros-Alain se réfugia; il se blottit à côté de René-Jean, et Georgette vint se cacher derrière eux. Ils demeurèrent là en silence, immobiles, et Georgette mit son doigt sur ses lèvres. Au bout de quelques instants, René-Jean se risqua à avancer la tête; le soldat y était encore. René-Jean rentra sa tête vivement; et les trois petits n'osèrent plus souffler. Cela dura assez longtemps. Enfin cette peur ennuya Georgette, elle eut de l'audace, elle regarda. Le soldat s'en était allé. Ils se remirent à courir et à jouer.

Gros-Alain, bien qu'imitateur et admirateur de René-Jean, avait une spécialité, les trouvailles. Son frère et sa soeur le virent tout à coup caracoler éperdument en tirant après lui un petit chariot à quatre roues qu'il avait déterré je ne sais où.

Cette voiture à poupée était là depuis des années dans la poussière, oubliée, faisant bon voisinage avec les livres des génies et les bustes des sages. C'était peut-être un des hochets avec lesquels avait joué Gauvain enfant.

Gros-Alain avait fait de sa ficelle un fouet qu'il faisait claquer; il était très fier. Tels sont les inventeurs. Quand on ne découvre pas l'Amérique, on découvre une petite charrette. C'est toujours cela.

Mais il fallut partager. René-Jean voulut s'atteler à la voiture etGeorgette voulut monter dedans.

Elle essaya de s'y asseoir. René-Jean fut le cheval. Gros-Alain fut le cocher.

Mais le cocher ne savait pas son métier, le cheval le lui apprit.

René-Jean cria à Gros-Alain:

—Dis: Hu!

—Hu! répéta Gros-Alain.

La voiture versa. Georgette roula. Cela crie, les anges, Georgette cria.

Puis elle eut une vague envie de pleurer.

—Mamoiselle, dit René-Jean, vous êtes trop grande.

—J'ai grande, dit Georgette.

Et sa grandeur la consola de sa chute.

La corniche d'entablement au-dessous des fenêtres était fort large; la poussière des champs envolée du plateau de bruyère avait fini par s'y amasser, les pluies avaient refait de la terre avec cette poussière, le vent y avait apporté des graines, si bien qu'une ronce avait profité de ce peu de terre pour pousser là. Cette ronce était de l'espèce vivace ditemûrier de renard. On était en août, la ronce était couverte de mûres, et une branche de la ronce entrait par une fenêtre. Cette branche pendait presque jusqu'à terre.

Gros-Alain, après avoir découvert la ficelle, après avoir découvert la charrette, découvrit cette ronce. Il s'en approcha.

Il cueillit une mûre et la mangea.

—J'ai faim, dit René-Jean.

Et Georgette, galopant sur ses genoux et sur ses mains, arriva.

A eux trois ils pillèrent la branche et mangèrent toutes les mûres. Ils s'en grisèrent et s'en barbouillèrent, et, tout vermeils de cette pourpre de la ronce, ces trois petits séraphins finirent par être trois petits faunes, ce qui eût choqué Dante et charmé Virgile. Ils riaient aux éclats.

De temps en temps la ronce leur piquait les doigts. Rien pour rien.

Georgette tendit à René-Jean son doigt où perlait une petite goutte de sang et dit en montrant la ronce: Pique.

Gros-Alain, piqué aussi, regarda la ronce avec défiance et dit:

—C'est une bête.

—Non, répondit René-Jean, c'est un bâton.

—Un bâton, c'est méchant, reprit Gros-Alain.

Georgette, cette fois encore, eut envie de pleurer, mais elle se mit à rire.

v.

Cependant René-Jean, jaloux peut-être des découvertes de son frère cadet Gros-Alain, avait conçu un grand projet. Depuis quelque temps, tout en cueillant des mûres et en se piquant les doigts, ses yeux se tournaient fréquemment du côté du lutrin-pupitre monté sur pivot et isolé comme un monument au milieu de la bibliothèque. C'est sur ce lutrin que s'étalait le célèbre volumeSaint-Barthélemy.

C'était vraiment un in-quarto magnifique et mémorable. CeSaint-Barthélemyavait été publié à Cologne par le fameux éditeur de la Bible de 1682, Bloeuw, en latin Csius. Il avait été fabriqué par des presses à boîtes et à nerfs de boeuf; il était imprimé, non sur papier de Hollande, mais sur ce beau papier arabe, si admiré par Edrisi, qui est en soie et coton et toujours blanc; la reliure était de cuir doré et les fermoirs étaient d'argent; les gardes étaient de ce parchemin que les parcheminiers de Paris faisaient serment d'acheter à la salle Saint-Mathurin «et point ailleurs». Ce volume était plein de gravures sur bois et sur cuivre et de figures géographiques de beaucoup de pays; il était précédé d'une protestation des imprimeurs, papetiers et libraires contre l'édit de 1633 qui frappait d'un impôt «les cuirs, les bières, le pied fourché, le poisson de mer et le papier»; et au verso du frontispice on lisait une dédicace adressée aux Gryphes, qui sont à Lyon ce que les Elzévirs sont à Amsterdam. De tout cela, il résultait un exemplaire illustre, presque aussi rare que l'Apostolde Moscou.

Ce livre était beau; c'est pourquoi René-Jean le regardait, trop peut-être. Le volume était précisément ouvert à une grande estampe représentant saint Barthélemy portant sa peau sur son bras. Cette estampe se voyait d'en bas. Quand toutes les mûres furent mangées, René-Jean la considéra avec un regard d'amour terrible, et Georgette, dont l'oeil suivait la direction des yeux de son frère, aperçut l'estampe et dit:—Gimage.

Ce mot sembla déterminer René-Jean. Alors, à la grande stupeur deGros-Alain, il fit une chose extraordinaire.

Une grosse chaise de chêne était dans un angle de la bibliothèque; René-Jean marcha à cette chaise, la saisit, et la traîna à lui tout seul jusqu'au pupitre. Puis, quand la chaise toucha le pupitre, il monta dessus et posa ses deux poings sur le livre.

Parvenu à ce sommet, il sentit le besoin d'être magnifique; il prit la «gimage» par le coin d'en haut et la déchira soigneusement; cette déchirure de saint Barthélemy se fit de travers, mais ce ne fut pas la faute de René-Jean; il laissa dans le livre tout le côté gauche avec un oeil et un peu de l'auréole du vieil évangéliste apocryphe, et offrit à Georgette l'autre moitié du saint et toute sa peau. Georgette reçut le saint et dit:

—Momomme.

—Et moi! cria Gros-Alain.

Il en est de la première page arrachée comme du premier sang versé. Cela décide le carnage.

René-Jean tourna le feuillet; derrière le saint il y avait le commentateur,Pantoenus; René-Jean décerna Pantoenus à Gros-Alain.

Cependant Georgette déchira son grand morceau en deux petits, puis les deux petits en quatre; si bien que l'histoire pourrait dire que saint Barthélemy, après avoir été écorché en Arménie, fut écartelé en Bretagne.

vi.

L'écartèlement terminé, Georgette tendit la main à René-Jean et dit:

—Encore!

Après le saint et le commentateur venaient, portraits rébarbatifs, les glossateurs. Le premier en date était Gavantus; René-Jean l'arracha et mit dans la main de Georgette Gavantus.

Tous les glossateurs de saint Barthélemy y passèrent.

Donner est une supériorité. René-Jean ne se réserva rien. Gros-Alain et Georgette le contemplaient; cela lui suffisait; il se contenta de l'admiration de son public.

René-Jean, inépuisable et magnanime, offrit à Gros-Alain FabricioPignatelli et à Georgette le père Stilting; il offrit à Gros-Alain AlphonseTostat et à GeorgetteCornelius a Lapide; Gros-Alain eut Henri Hammond,et Georgette eut le père Roberti, augmenté d'une vue de la ville de Douai,où il naquit en 1619. Gros-Alain reçut la protestation des papetiers etGeorgette obtint la dédicace aux Gryphes. Il y avait aussi des cartes.René-Jean les distribua. Il donna l'Ethiopie à Gros-Alain et la Lycaonie àGeorgette. Cela fait, il jeta le livre à terre.

Ce fut un moment effrayant. Gros-Alain et Georgette virent, avec une extase mêlée d'épouvante, René-Jean froncer ses sourcils, roidir ses jarrets, crisper ses poings et pousser hors du lutrin l'in-quarto massif. Un bouquin majestueux qui perd contenance, c'est tragique. Le lourd volume désarçonné pendit un moment, hésita, se balança, puis s'écroula, et, rompu, froissé, lacéré, déboîté dans sa reliure, disloqué dans ses fermoirs, s'aplatit lamentablement sur le plancher. Heureusement il ne tomba point sur eux.

Ils furent éblouis, point écrasés. Toutes les aventures des conquérants ne finissent pas aussi bien.

Comme toutes les gloires, cela fit un grand bruit et un nuage de poussière.

Ayant terrassé le livre, René-Jean descendit de la chaise. Il y eut un instant de silence et de terreur, la victoire a ses effrois. Les trois enfants se prirent les mains et se tinrent à distance, considérant le vaste volume démantelé.

Mais après un peu de rêverie, Gros-Alain s'approcha énergiquement et lui donna un coup de pied.

Ce fut fini. L'appétit de la destruction existe. René-Jean donna son coup de pied, Georgette donna son coup de pied, ce qui la fit tomber par terre, mais assise; elle en profita pour se jeter sur Saint-Barthélemy; tout prestige disparut; René-Jean se précipita, Gros-Alain se rua, et joyeux, éperdus, triomphants, impitoyables, déchirant les estampes, balafrant les feuillets, arrachant les signets, égratignant la reliure, décollant le cuir doré, déclouant les clous des coins d'argent, cassant le parchemin, déchiquetant le texte auguste, travaillant des pieds, des mains, des ongles, des dents, roses, riants, féroces, les trois anges de proie s'abattirent sur l'évangéliste sans défense.

Ils anéantirent l'Arménie, la Judée, le Bénévent où sont les reliques du saint, Nathanaël, qui est peut-être le même que Barthélemy, le pape Gélase, qui déclara apocryphe l'évangile Barthélemy-Nathanaël, toutes les figures, toutes les cartes, et l'exécution inexorable du vieux livre les absorba tellement qu'une souris passa sans qu'ils y prissent garde.

Ce fut une extermination.

Tailler en pièces l'histoire, la légende, la science, les miracles vrais ou faux, le latin d'église, les superstitions, les fanatismes, les mystères, déchirer toute une religion du haut en bas, c'est un travail pour trois géants, et même pour trois enfants; les heures s'écoulèrent dans ce labeur, mais ils en vinrent à bout; rien ne resta de Saint-Barthélemy.

Quand ce fut fini, quand la dernière page fut détachée, quand la dernière estampe fut par terre, quand il ne resta plus du livre que des tronçons de texte et d'images dans un squelette de reliure, René-Jean se dressa debout, regarda le plancher jonché de toutes ces feuilles éparses, et battit des mains.

Gros-Alain battit des mains.

Georgette prit à terre une de ces feuilles, se leva, s'appuya contre la fenêtre qui lui venait au menton et se mit à déchiqueter par la croisée la grande page en petits morceaux.

Ce que voyant, René-Jean et Gros-Alain en firent autant. Ils ramassèrent et déchirèrent, ramassèrent encore et déchirèrent encore, par la croisée comme Georgette; et, page à page, émietté par ces petits doigts acharnés, presque tout l'antique livre s'envola dans le vent. Georgette, pensive, regarda ces essaims de petits papiers blancs se disperser à tous les souffles de l'air, et dit:

—Papillons.

Et le massacre se termina par un évanouissement dans l'azur.

vii.

Telle fut la deuxième mise à mort de saint Barthélemy qui avait été déjà une première fois martyr l'an 49 de Jésus-Christ.

Cependant le soir venait, la chaleur augmentait, la sieste était dans l'air, les yeux de Georgette devenaient vagues, René-Jean alla à son berceau, en tira le sac de paille qui lui tenait lieu de matelas, le traîna jusqu'à la fenêtre, s'allongea dessus et dit:—Couchons-nous.

Gros-Alain mit sa tête sur René-Jean, Georgette mit sa tête sur Gros-Alain, et les trois malfaiteurs s'endormirent.

Les souffles tièdes entraient par les fenêtres ouvertes; des parfums de fleurs sauvages, envolés des ravins et des collines, erraient mêlés aux haleines du soir; l'espace était calme et miséricordieux, tout rayonnait, tout s'apaisait, tout aimait tout; le soleil donnait à la création cette caresse, la lumière; on percevait par tous les pores l'harmonie qui se dégage de la douceur colossale des choses; il y avait de la maternité dans l'infini; la création est un prodige en plein épanouissement, elle complète son énormité par sa bonté; il semblait que l'on sentît quelqu'un d'invisible prendre ces mystérieuses précautions qui dans le redoutable conflit des êtres protègent les chétifs contre les forts; en même temps, c'était beau; la splendeur égalait la mansuétude. Le paysage, ineffablement assoupi, avait cette moire magnifique que font sur les prairies et sur les rivières les déplacements de l'ombre et de la clarté; les fumées montaient vers les nuages, comme des rêveries vers des visions; des vols d'oiseaux tourbillonnaient au-dessus de la Tourgue; les hirondelles regardaient par les croisées, et avaient l'air de venir voir si les enfants dormaient bien. Ils étaient gracieusement groupés l'un sur l'autre, immobiles, demi-nus dans des poses d'amours; ils étaient adorables et purs, à eux trois ils n'avaient pas neuf ans, ils faisaient des songes de paradis qui se reflétaient sur leurs bouches en vagues sourires, Dieu leur parlait peut-être à l'oreille, ils étaient ceux que toutes les langues humaines appellent les faibles et les bénis, ils étaient les innocents vénérables; tout faisait silence comme si le souffle de leurs douces poitrines était l'affaire de l'univers et était écouté de la création entière, les feuilles ne bruissaient pas, les herbes ne frissonnaient pas; il semblait que le vaste monde étoilé retînt sa respiration pour ne point troubler ces trois humbles dormeurs angéliques, et rien n'était sublime comme l'immense respect de la nature autour de cette petitesse.

Le soleil allait se coucher et touchait presque à l'horizon. Tout à coup, dans cette paix profonde, éclata un éclair qui sortit de la forêt, puis un bruit farouche. On venait de tirer un coup de canon. Les échos s'emparèrent de ce bruit et en firent un fracas. Le grondement prolongé de colline en colline fut monstrueux. Il réveilla Georgette.

Elle souleva un peu sa tête, dressa son petit doigt, écouta et dit:

—Poum!

Le bruit cessa, tout rentra dans le silence, Georgette remit sa tête surGros-Alain, et se rendormit.

Ce soir-là, la mère, qu'on a vue cheminant presque au hasard, avait marché toute la journée. C'était, du reste, son histoire de tous les jours; aller devant elle et ne jamais s'arrêter. Car ses sommeils d'accablement dans le premier coin venu n'étaient pas plus du repos que ce qu'elle mangeait çà et là, comme les oiseaux picorent, n'était de la nourriture. Elle mangeait et dormait juste autant qu'il fallait pour ne pas tomber morte.

C'était dans une grange abandonnée qu'elle avait passé la nuit précédente; les guerres civiles font de ces masures-là; elle avait trouvé dans un champ désert quatre murs, une porte ouverte, un peu de paille sous un reste de toit, et elle s'était couchée sur cette paille et sous ce toit, sentant à travers la paille le glissement des rats et voyant à travers le toit le lever des astres. Elle avait dormi quelques heures; puis s'était réveillée au milieu de la nuit, et remise en route afin de faire le plus de chemin possible avant la grande chaleur du jour. Pour qui voyage à pied l'été, minuit est plus clément que midi.

Elle suivait de son mieux l'itinéraire sommaire que lui avait indiqué le paysan de Vantortes; elle allait le plus possible au couchant. Qui eût été près d'elle l'eût entendue dire sans cesse à demi-voix:—La Tourgue.—Avec les noms de ses trois enfants, elle ne savait plus guère que ce mot-là.

Tout en marchant, elle songeait. Elle pensait aux aventures qu'elle avait traversées; elle pensait à tout ce qu'elle avait souffert, à tout ce qu'elle avait accepté; aux rencontres, aux indignités, aux conditions faites, aux marchés proposés et subis, tantôt pour un asile, tantôt pour un morceau de pain, tantôt simplement pour obtenir qu'on lui montrât sa route. Une femme misérable est plus malheureuse qu'un homme misérable, parce qu'elle est instrument de plaisir. Affreuse marche errante! Du reste tout lui était bien égal pourvu qu'elle retrouvât ses enfants.

Sa première rencontre, ce jour-là, avait été un village sur la route; l'aube paraissait à peine; tout était encore baigné du sombre de la nuit; pourtant quelques portes étaient déjà entre-bâillées dans la grande rue du village, et des têtes curieuses sortaient des fenêtres. Les habitants avaient l'agitation d'une ruche inquiétée. Cela tenait à un bruit de roues et de ferrailles qu'on avait entendu.

Sur la place, devant l'église, un groupe ahuri, les yeux en l'air, regardait quelque chose descendre par la route vers le village du haut d'une colline. C'était un chariot à quatre roues traîné par cinq chevaux attelés de chaînes. Sur le chariot on distinguait un entassement qui ressemblait à un monceau de longues solives au milieu desquelles il y avait on ne sait quoi d'informe; c'était recouvert d'une grande bâche, qui avait l'air d'un linceul. Dix hommes à cheval marchaient en avant du chariot et dix autres en arrière. Ces hommes avaient des chapeaux à trois cornes et l'on voyait se dresser au-dessus de leurs épaules des pointes qui paraissaient être des sabres nus. Tout ce cortège, avançant lentement, se découpait en vive noirceur sur l'horizon. Le chariot semblait noir, l'attelage semblait noir, les cavaliers semblaient noirs. Le matin blêmissait derrière.

Cela entra dans le village et se dirigea vers la place.

Il s'était fait un peu de jour pendant la descente de ce chariot et l'on put voir distinctement le cortège, qui paraissait une marche d'ombres, car il n'en sortait pas une parole.

Les cavaliers étaient des gendarmes. Ils avaient en effet le sabre nu. La bâche était noire.

La misérable mère errante entra de son côté dans le village et s'approcha de l'attroupement des paysans au moment où arrivaient sur la place cette voiture et ces gendarmes. Dans l'attroupement, des voix chuchotaient des questions et des réponses.

—Qu'est-ce que c'est que ça?

—C'est la guillotine qui passe.

—D'où vient-elle?

—De Fougères.

—Où va-t-elle?

—Je ne sais pas. On dit qu'elle va à un château du côté de Parigné.

—A Parigné!

—Qu'elle aille où elle voudra, pourvu qu'elle ne s'arrête pas ici!

Cette grande charrette avec son chargement voilé d'une sorte de suaire, cet attelage, ces gendarmes, le bruit de ces chaînes, le silence de ces hommes, l'heure crépusculaire, tout cet ensemble était spectral.

Ce groupe traversa la place et sortit du village; le village était dans un fond entre une montée et une descente; au bout d'un quart d'heure, les paysans, restés là comme pétrifiés, virent reparaître la lugubre procession au sommet de la colline qui était à l'occident. Les ornières cahotaient les grosses roues, les chaînes de l'attelage grelottaient au vent du matin, les sabres brillaient; le soleil se levait, la route tourna, tout disparut.

C'était le moment même où Georgette, dans la salle de la bibliothèque, se réveillait à côté de ses frères encore endormis, et disait bonjour à ses pieds roses.

La mère avait regardé cette chose obscure passer, mais n'avait pas compris ni cherché à comprendre, ayant devant les yeux une autre vision, ses enfants perdus dans les ténèbres.

Elle sortit du village, elle aussi, peu après le cortège qui venait de défiler, et suivit la même route, à quelque distance en arrière de la deuxième escouade de gendarmes. Subitement le mot «guillotine» lui revint; «guillotine», pensa-t-elle; cette sauvage, Michelle Fléchard, ne savait pas ce que c'était; mais l'instinct avertit; elle eut, sans pouvoir dire pourquoi, un frémissement, il lui sembla horrible de marcher derrière cela, et elle prit à gauche, quitta la route, et s'engagea sous des arbres qui étaient la forêt de Fougères.

Après avoir rôdé quelque temps, elle aperçut un clocher et des toits, c'était un des villages de la lisière du bois, elle y alla. Elle avait faim.

Ce village était un de ceux où les républicains avaient établi des postes militaires.

Elle pénétra jusqu'à la place de la mairie.

Dans ce village-là aussi il y avait émoi et anxiété. Un rassemblement se pressait devant un perron de quelques marches qui était l'entrée de la mairie. Sur ce perron on apercevait un homme escorté de soldats qui tenait à la main un grand placard déployé. Cet homme avait à sa droite un tambour et à sa gauche un afficheur portant un pot à colle et un pinceau.

Sur le balcon au-dessus de la porte le maire était debout, ayant son écharpe tricolore mêlée à ses habits de paysan.

L'homme au placard était un crieur public.

Il avait son baudrier de tournée auquel était suspendue une petite sacoche, ce qui indiquait qu'il allait de village en village, et qu'il avait quelque chose à crier dans tout le pays.

Au moment où Michelle Fléchard approcha, il venait de déployer le placard, et il en commençait la lecture. Il dit d'une voix haute:

—«République française. Une et indivisible.»

Le tambour fit un roulement. Il y eut dans le rassemblement une sorte d'ondulation. Quelques-uns ôtèrent leurs bonnets; d'autres renfoncèrent leurs chapeaux. Dans ce temps-là et dans ce pays-là, on pouvait presque reconnaître l'opinion à la coiffure; les chapeaux étaient royalistes, les bonnets étaient républicains. Les murmures de voix confuses cessèrent, on écouta, le crieur lut:

—«… En vertu des ordres à nous donnés et des pouvoirs à nous délégués par le comité de salut public…»

Il y eut un deuxième roulement de tambour. Le crieur poursuivit:

—«… Et en exécution du décret de la Convention nationale qui met hors la loi les rebelles pris les armes à la main, et qui frappe de la peine capitale quiconque leur donnera asile ou les fera évader…»

Un paysan demanda bas à son voisin:

—Qu'est-ce que c'est que ça, la peine capitale?

Le voisin répondit:

—Je ne sais pas.

Le crieur agita le placard:

—«… Vu l'article 17 de la loi du 30 avril qui donne tout pouvoir aux délégués et aux subdélégués contre les rebelles.

«Sont mis hors la loi…»

Il fit une pause et reprit:

—«… Les individus désignés sous les noms et surnoms qui suivent…»

Tout l'attroupement prêta l'oreille.

La voix du crieur devint tonnante. Il dit:

—«… Lantenac, brigand.»

—C'est monseigneur, murmura un paysan.

Et l'on entendit dans la foule ce chuchotement: C'est monseigneur.

Le crieur reprit:

—«… Lantenac, ci-devant marquis, brigand.—L'Imânus, brigand…»

Deux paysans se regardèrent de côté.

—C'est Gouge-le-Bruant.

—Oui, c'est Brise-Bleu.

Le crieur continuait de lire la liste:

—«… Grand-Francoeur, brigand…»

Le rassemblement murmura:

—C'est un prêtre.

—Oui, monsieur l'abbé Turmeau.

—Oui, quelque part, du côté du bois de la Chapelle, il est curé.

—Et brigand, dit un homme à bonnet.

Le crieur lut:

—«… Boisnouveau, brigand.—Les deux frères Pique-en-bois, brigands.—Houzard, brigand…»

—C'est monsieur de Quélen, dit un paysan.

—«Panier, brigand…»

—C'est monsieur Sepher.

—«… Place-nette, brigand…»

—C'est monsieur Jamois.

Le crieur poursuivait sa lecture sans s'occuper de ces commentaires.

—«… Guinoiseau, brigand.—Chatenay, dit Robi, brigand…»

Un paysan chuchota:

—Guinoiseau est le même que le Blond, Chatenay est de Saint-Ouen.

—«… Hoisnard, brigand», reprit le crieur.

Et l'on entendit dans la foule:

—Il est de Ruillé.

—Oui, c'est Branche-d'Or.

—Il a eu son frère tué à l'attaque de Pontorson.

—Oui, Hoisnard-Malonnière.

—Un beau jeune homme de dix-neuf ans.

—Attention, dit le crieur. Voici la fin de la liste:—«… Belle-Vigne, brigand.—La Musette, brigand.—Sabre-tout, brigand.—Brin-d'Amour, brigand…»

Un garçon poussa le coude d'une fille. La fille sourit.

Le crieur continua:

—«… Chante-en-hiver, brigand.—Le Chat, brigand…»

Un paysan dit:

—C'est Moulard.

—«… Tabouze, brigand…»

Un paysan dit:

—C'est Gauffre.

—Ils sont deux, les Gauffre, ajouta une femme.

—Tous des bons, grommela un gars.

Le crieur secoua l'affiche et le tambour battit un ban.

Le crieur reprit sa lecture:

—«… Les susnommés, en quelque lieu qu'ils soient saisis, et après l'identité constatée, seront immédiatement mis à mort.»

Il y eut un mouvement.

Le crieur poursuivit:

—«… Quiconque leur donnera asile ou aidera à leur évasion sera traduit en cour martiale, et mis à mort. Signé…»

Le silence devint profond.

—«… Signé: le délégué du Comité de salut public, CIMOURDAIN.»

—Un prêtre, dit un paysan.

—L'ancien curé de Parigné, dit un autre.

Un bourgeois ajouta:

—Turmeau et Cimourdain. Un prêtre blanc et un prêtre bleu.

—Tous deux noirs, dit un autre bourgeois.

Le maire, qui était sur le balcon, souleva son chapeau, et cria:

—Vive la république!

Un roulement de tambour annonça que le crieur n'avait pas fini. En effet il fit un signe de la main.

—Attention, dit-il. Voici les quatre dernières lignes de l'affiche du gouvernement. Elles sont signées du chef de la colonne d'expédition des Côtes-du-Nord, qui est le commandant Gauvain.

—Ecoutez! dirent les voix de la foule.

Et le crieur lut:

—«Sous peine de mort…»

Tous se turent.

—«… Défense est faite, en exécution de l'ordre ci-dessus, de porter aide et secours aux dix-neuf rebelles susnommés qui sont à cette heure investis et cernés dans la Tourgue.»

—Hein? dit une voix.

C'était une voix de femme. C'était la voix de la mère.

Michelle Fléchard était mêlée à la foule. Elle n'avait rien écouté, mais ce qu'on n'écoute pas, on l'entend. Elle avait entendu ce mot, la Tourgue. Elle dressait la tête.

—Hein? répéta-t-elle, la Tourgue?

On la regarda. Elle avait l'air égaré. Elle était en haillons. Des voix murmurèrent:—Ça a l'air d'une brigande.

Une paysanne qui portait des galettes de sarrasin dans un panier s'approcha et lui dit tout bas:

—Taisez-vous.

Michelle Fléchard considéra cette femme avec stupeur. De nouveau, elle ne comprenait plus. Ce nom, la Tourgue, avait passé comme un éclair, et la nuit se refaisait. Est-ce qu'elle n'avait pas le droit de s'informer? Qu'est-ce qu'on avait donc à la regarder ainsi?

Cependant le tambour avait battu un dernier ban, l'afficheur avait collé l'affiche, le maire était rentré dans la mairie, le crieur était parti pour quelque autre village, et l'attroupement se dispersait.

Un groupe était resté devant l'affiche. Michelle Fléchard alla à ce groupe.

On commentait les noms des hommes mis hors la loi.

Il y avait là des paysans et des bourgeois; c'est-à-dire des blancs et des bleus.

Un paysan disait:

—C'est égal, ils ne tiennent pas tout le monde. Dix-neuf, ça n'est que dix-neuf. Ils ne tiennent pas Priou, ils ne tiennent pas Benjamin Moulins, ils ne tiennent pas Goupil, de la paroisse d'Andouillé.

—Ni Lorieul, de Monjean, dit un autre.

D'autres ajoutèrent:

—Ni Brice-Denys.

—Ni François Dudouet.

—Oui, celui de Laval.

—Ni Huet, de Launey-Villiers.

—Ni Grégis.

—Ni Pilon.

—Ni Filleul.

—Ni Ménicent.

—Ni Guéharrée.

—Ni les trois frères Logerais.

—Ni monsieur Lechandelier de Pierreville.

—Imbéciles! dit un vieux sévère à cheveux blancs. Ils ont tout, s'ils ontLantenac.

—Ils ne l'ont pas encore, murmura un des jeunes.

Le vieillard répliqua:

—Lantenac pris, l'âme est prise. Lantenac mort, la Vendée est tuée.

—Qu'est-ce que c'est donc que ce Lantenac? demanda un bourgeois.

Un bourgeois répondit:

—C'est un ci-devant.

Et un autre reprit:

—C'est un de ceux qui fusillent les femmes.

Michelle Fléchard entendit, et dit:

—C'est vrai.

On se retourna.

Et elle ajouta:

—Puisqu'on m'a fusillée.

Le mot était singulier; il fit l'effet d'une vivante qui se dit morte. On se mit à l'examiner, un peu de travers.

Elle était inquiétante à voir en effet; tressaillant de tout, effarée, frissonnante, ayant une anxiété fauve, et si effrayée qu'elle était effrayante. Il y a dans le désespoir de la femme on ne sait quoi de faible qui est terrible. On croit voir un être suspendu à l'extrémité du sort. Mais les paysans prennent la chose plus en gros. L'un d'eux grommela:

—Ça pourrait bien être une espionne.

—Taisez-vous donc, et allez-vous-en, lui dit tout bas la bonne femme qui lui avait déjà parlé.

Michelle Fléchard répondit:

—Je ne fais pas de mal. Je cherche mes enfants.

La bonne femme regarda ceux qui regardaient Michelle Fléchard, se toucha le front du doigt en clignant de l'il, et dit:

—C'est une innocente.

Puis elle la prit à part, et lui donna une galette de sarrasin.

Michelle Fléchard, sans remercier, mordit avidement dans la galette.

—Oui, dirent les paysans, elle mange comme une bête, c'est une innocente.

Et le reste du rassemblement se dissipa. Tous s'en allèrent l'un après l'autre.

Quand Michelle Fléchard eut mangé, elle dit à la paysanne:

—C'est bon, j'ai mangé. Maintenant, la Tourgue?

—Voilà que ça la reprend! s'écria la paysanne.

—Il faut que j'aille à la Tourgue. Dites-moi le chemin de la Tourgue.

—Jamais! dit la paysanne. Pour vous faire tuer, n'est-ce pas? D'ailleurs, je ne sais pas. Ah ça, vous êtes donc vraiment folle? Ecoutez, pauvre femme, vous avez l'air fatiguée. Voulez-vous vous reposer chez moi?

—Je ne me repose pas, dit la mère.

—Elle a les pieds tout écorchés, murmura la paysanne.

Michelle Fléchard reprit:

—Puisque je vous dis qu'on m'a volé mes enfants. Une petite fille et deux petits garçons. Je viens du carnichot qui est dans la forêt. On peut parler de moi à Tellmarch-le-Caimand. Et puis à l'homme que j'ai rencontré dans le champ là-bas. C'est le caimand qui m'a guérie. Il paraît que j'avais quelque chose de cassé. Tout cela, ce sont des choses qui sont arrivées. Il y a encore le sergent Radoub. On peut lui parler. Il dira. Puisque c'est lui qui nous a rencontrés dans un bois. Trois. Je vous dis trois enfants. Même que l'aîné s'appelle René-Jean. Je puis prouver tout cela. L'autre s'appelle Gros-Alain, et l'autre s'appelle Georgette. Mon mari est mort. On l'a tué. Il était métayer à Siscoignard. Vous avez l'air d'une bonne femme. Enseignez-moi mon chemin. Je ne suis pas une folle, je suis une mère. J'ai perdu mes enfants. Je les cherche. Voilà tout. Je ne sais pas au juste d'où je viens. J'ai dormi cette nuit-ci sur de la paille dans une grange. La Tourgue, voilà où je vais. Je ne suis pas une voleuse. Vous voyez bien que je dis la vérité. On devrait m'aider à retrouver mes enfants. Je ne suis pas du pays. J'ai été fusillée, mais je ne sais pas où.

La paysanne hocha la tête et dit:

—Ecoutez, la passante. Dans des temps de révolution, il ne faut pas dire des choses qu'on ne comprend pas. Ça peut vous faire arrêter.

—Mais la Tourgue! cria la mère. Madame, pour l'amour de l'enfant Jésus et de la sainte bonne Vierge du paradis, je vous en prie, madame, je vous en supplie, je vous en conjure, dites-moi par où l'on va pour aller à la Tourgue!

La paysanne se mit en colère.

—Je ne le sais pas! et je le saurais que je ne le dirais pas! Ce sont là de mauvais endroits. On ne va pas là.

—J'y vais pourtant, dit la mère.

Et elle se remit en route.

La paysanne la regarda s'éloigner et grommela:

—Il faut cependant qu'elle mange.

Elle courut après Michelle Fléchard et lui mit une galette de blé noir dans la main.

—Voilà pour votre souper.

Michelle Fléchard prit le pain de sarrasin, ne répondit pas, ne tourna pas la tête, et continua de marcher.

Elle sortit du village. Comme elle atteignait les dernières maisons, elle rencontra trois petits enfants déguenillés et pieds nus, qui passaient. Elle s'approcha d'eux et dit:

—Ceux-ci, c'est deux filles et un garçon.

Et voyant qu'ils regardaient son pain, elle le leur donna.

Les enfants prirent le pain et eurent peur.

Elle s'enfonça dans la forêt.

Cependant, ce jour-là même, avant que l'aube parût, dans l'obscurité indistincte de la forêt, il s'était passé, sur le tronçon de chemin qui va de Javené à Lécousse, ceci:

Tout est chemin creux dans le Bocage, et, entre toute, la route de Javené à Parigné par Lécousse est très encaissée. De plus, tortueuse. C'est plutôt un ravin qu'un chemin. Cette route vient de Vitré et a eu l'honneur de cahoter le carrosse de madame de Sévigné. Elle est comme murée à droite et à gauche par les haies. Pas de lieu meilleur pour une embuscade.

Ce matin-là, une heure avant que Michelle Fléchard, sur un autre point de la forêt, arrivât dans ce premier village où elle avait eu la sépulcrale apparition de la charrette escortée de gendarmes, il y avait dans les halliers que la route de Javené traverse au sortir du pont sur le Couesnon, un pêle-mêle d'hommes invisibles. Les branches cachaient tout. Ces hommes étaient des paysans, tous vêtus du grigo, sayon de poil que portaient les rois de Bretagne au sixième siècle et les paysans au dix-huitième. Ces hommes étaient armés, les uns de fusils, les autres de cognées. Ceux qui avaient des cognées venaient de préparer dans une clairière une sorte de bûcher de fagots secs et de rondins auquel on n'avait plus qu'à mettre le feu. Ceux qui avaient des fusils étaient groupés des deux côtés du chemin dans une posture d'attente. Qui eût pu voir à travers les feuilles eût aperçu partout des doigts sur des détentes et des canons de carabine braqués dans les embrasures que font les entrecroisements des branchages. Ces gens étaient à l'affût. Tous les fusils convergeaient sur la route, que le point du jour blanchissait.

Dans ce crépuscule des voix basses dialoguaient.

—Es-tu sûr de ça?

—Dame, on le dit.

—Elle va passer?

—On dit qu'elle est dans le pays.

—Il ne faut pas qu'elle en sorte.

—Il faut la brûler.

—Nous sommes trois villages venus pour cela.

—Oui, mais l'escorte?

—On tuera l'escorte.

—Mais est-ce que c'est par cette route-ci qu'elle passe?

—On le dit.

—C'est donc alors qu'elle viendrait de Vitré?

—Pourquoi pas?

—Mais c'est qu'on disait qu'elle venait de Fougères.

—Qu'elle vienne de Fougères ou de Vitré, elle vient du diable.

—Oui.

—Et il faut qu'elle y retourne.

—Oui.

—C'est donc à Parigné qu'elle irait?

—Il paraît.

—Elle n'ira pas.

—Non.

—Non, non, non!

—Attention.

Il devenait utile de se taire en effet, car il commençait à faire un peu jour.

Tout à coup les hommes embusqués retinrent leur respiration; on entendit un bruit de roues et de chevaux. Ils regardèrent à travers les branches et distinguèrent confusément dans le chemin creux une longue charrette, une escorte à cheval, quelque chose sur la charrette; cela venait à eux.

—La voilà! dit celui qui paraissait le chef.

—Oui, dit un des guetteurs, avec l'escorte.

—Combien d'hommes d'escorte?

—Douze.

—On disait qu'ils étaient vingt.

—Douze ou vingt, tuons tout.

—Attendons qu'ils soient en pleine portée.

Peu après, à un tournant du chemin, la charrette et l'escorte apparurent.

—Vive le roi! cria le chef paysan.

Cent coups de fusil partirent à la fois.

Quand la fumée se dissipa, l'escorte aussi était dissipée. Sept cavaliers étaient tombés, cinq s'étaient enfuis. Les paysans coururent à la charrette.

—Tiens, s'écria le chef, ce n'est pas la guillotine. C'est une échelle.

La charrette avait en effet pour tout chargement une longue échelle.

Les deux chevaux s'étaient abattus, blessés; le charretier avait été tué, mais pas exprès.

—C'est égal, dit le chef, une échelle escortée est suspecte. Cela allait du côté de Parigné. C'était pour l'escalade de la Tourgue, bien sûr.

—Brûlons l'échelle, crièrent les paysans.

Et ils brûlèrent l'échelle.

Quant à la funèbre charrette qu'ils attendaient, elle suivait une autre route, et elle était déjà à deux lieues plus loin, dans ce village où Michelle Fléchard la vit passer au soleil levant.


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