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I
Presque toujours, ceux que nous appelons improprement «mal élevés» sont des êtres qui ont reçu au contraire une éducation plus que suffisante, mais qui y sont restés foncièrement réfractaires. Dieu merci, on trouve, comme compensation, de braves gens si «bien élevés» parmi ceux qui n'ont pas été élevés du tout!...
II
Dans le peuple, et surtout dans celui des campagnes et des bords de la mer, la vraie goujaterie n'existe pour ainsi dire pas; toutau plus commence-t-elle chez les ouvriers des villes. Non, c'est chez les gens dits «du monde» qu'il faut la chercher; oh! là, quand par hasard on la rencontre, elle est complète. Et ce sont les fils d'enrichis qui en détiennent le record.
III
Le cochon n'est devenu sale que par suite de ses fréquentations avec l'homme. A l'état sauvage, c'est un animal très propre.
IV
Les gens très laids, comment ne pas sympathiser avec eux, s'ils le savent, s'ils en souffrent, et s'ils s'efforcent d'être le moins possible désagréables à voir. Mais il est des laideurs satisfaites, étalées, agressives, qui sont plus exécrables que des vices.
V
On rencontre souvent des têtes humaines marquées au sceau d'une si incurable bestialité,que l'on n'arrive pas à admettre la présence là-dedans d'une âme tant soit peu capable de revivre après la mort terrestre. Non, cela s'en ira pourrir dans quelque cimetière, sans plus.
En revanche, au fond des yeux de certains animaux supérieurs, chiens, chats ou singes, on voit passer parfois, aux heures d'agonie ou seulement d'angoisse, d'inoubliables expressions de tendresse, de prière, et comme d'anxieuses interrogations sur la vie et sur la mort. Alors il semble révoltant et inadmissible que toute cette flamme intérieure soit condamnée à s'éteindre pour jamais dans la poussière.
VI
Pour ne pas faire de peine aux humbles, pour ne pas blesser les petits, il y a un certain tact qui vient du cœur et que les êtres les moins cultivés possèdent souvent par nature, mais que, par contre, l'éducation ne saurait donner, même aux gens les plus affinés du monde.
YOUZOUF-YZEDDIN
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Février 1916.
Avant que l'oubli soit retombé sur ce prince ami de la France, dont l'Allemagne vient de se débarrasser par un de ses crimes coutumiers, je voudrais dire quelques mots de lui.
Lors de mes premiers séjours à Constantinople, sous le règne du sultan Abdul-Hamid, il était, comme tous les princes pouvant de près ou de loin prétendre au trône, gardé dans une tour d'ivoire, personne n'avait le droit de l'approcher et la prudence exigeait même que l'on ne prononçât pas son nom.
Ce n'est qu'en 1910 que j'eus l'honneur d'être admis auprès de lui, quand je revins en Turquie sous le règne débonnaire du sultanMahomet V; il était alors à peine libéré de son étouffante séquestration et commençait à vivre de la vie de tout le monde. Un ministre ottoman, qui était son ami et le mien, m'avait proposé de me présenter, devinant que j'aimerais à connaître cette attachante figure.
Je me rappelle mon étonnement quand la voiture qui nous menait à cette audience prit le chemin de Dolma-Bagtché. Comment! il était là maintenant, l'héritier présomptif de Turquie, à côté du sultan régnant, installé en toute liberté dans une aile du même palais! Les temps étaient donc bien changés!
A peine quelques gardes, aux portes grandes ouvertes de ce palais blanc, assis au bord de l'eau bleue sur son quai de marbre, et l'on entrait sans formalités aucunes.—Oh! jadis, ce seuil redoutable d'Yeldiz, que tant d'êtres humains avaient franchi pour n'en plus sortir!—Quelques aides de camp dans les antichambres du prince, beaucoup de livrée dans les escaliers, mais pas un visage inquiétant nulle part; une impression de confiance et de bon accueil.
Ici se place un détail qui semblera bienpersonnel et bien puéril, mais qui s'est gravé dans mon souvenir parce que je lui ai dû l'une de mes plus complètes illusions d'être vraiment quelqu'un de cette Turquie, que j'ai tant aimée et dont rien ne me détachera. Par suite d'un quelconque incident de voyage, j'avais égaré mon chapeau de cérémonie (il sévit même là-bas, pour les Européens, notre imbécile haut de forme), et il m'avait fallu à la dernière minute demander au prince la permission de me présenter en fez; cela me conduisit donc à faire en entrant, pour la première et sans doute la seule fois de ma vie, le grand salut de cour à la turque: s'incliner beaucoup, toucher le sol de la main droite, ensuite porter la main au cœur, et puis se toucher le front pour finir.
Le prince nous fit asseoir près de lui, dans un de ces salons aux tapis merveilleux, dont les fenêtres donnent sur la féerie du Bosphore; on apporta le café dans les petites tasses aux pieds d'or et de diamants et la conversation commença.
L'envie me prenait bien de répondre en turc, cependant je n'osai point. Ne devais-jepas d'ailleurs imiter la correction de ce prince, qui parlait sans nul doute le français mieux que je ne parlais sa langue, et qui s'abstenait pourtant, de peur de mal s'exprimer? Et ce fut tout le temps notre ami commun qui traduisit.
Le prince était un homme d'une cinquantaine d'années, de petite taille, sans élégance dans la tournure, sans beauté sur le visage, mais avec des yeux de haute et claire intelligence, dont l'expression charmait. L'air très énergique, même un peu rude, il parlait d'une voix brève, autoritaire, mais qui se tempérait tout à coup par des intonations douces et bienveillantes. A ses quelques violences soudaines, à ses explosions de volonté, on sentait l'ancien captif, le longuement emmuré du palais, qui s'éveillait dans l'impatience de vivre et d'agir. Héritier d'un empire encore immense, qui allait de l'Adriatique à la mer des Indes, frôlait le Caucase et plongeait jusqu'au Soudan, il pouvait espérer un incomparable avenir, dans une Turquie nouvelle, où tous les esprits, après avoir brisé d'un coup les servitudes séculaires, ne songeaient qu'à courir vers les mirages du «progrès»...
Nous parlâmes surtout de la France, presque uniquement de la France; ainsi du reste que la plupart de ses compatriotes, il nous considérait comme la nation d'élite, en même temps que comme la nation amie par excellence, celle dont on aime tout, les coutumes, les idées, la littérature et le langage.
** *
Je passe trois années, pour en venir à la visite d'arrivée que je lui fis en 1913, quand je retournai dans son pays après la période terrible où tout faillit s'anéantir. En Europe, il ne restait plus qu'un lambeau de cette grande Turquie de jadis; mais elle était toujours vivante, toujours debout des deux côtés du Bosphore, ce qui semblait un rêve, après qu'on en avait pris le deuil,—et, parce que je l'avais défendue de toutes mes forces, j'y étais accueilli avec mille fois plus de reconnaissance que je ne le méritais, presque comme un libérateur.
On m'avait dit: le prince n'habite pour ainsi dire plus Dolma-Bagtché; il s'est choisi une retraite solitaire, haut perchée, en face,sur la côte d'Asie. Sans doute s'était-il retiré là pour mieux méditer sur les effroyables malheurs de sa patrie, méditer sur ce qui lui restait d'avenir, et aussi pour échapper à l'emprise allemande, qui se dessinait déjà intolérablement.
Il fut difficile à trouver, son ermitage, perdu sur une petite cime au milieu de la brousse. Ma voiture à la turque, louée sur la place de Scutari, monta péniblement par des sentiers de rocailles, sous ce chaud soleil d'un été d'Asie, et, quand j'arrivai, je pensai me tromper, tant la demeure s'annonçait petite et modeste. C'était cela cependant, et je pus m'inscrire, non sur un registre, car il n'y en avait pas, mais sur un bout de papier quelconque, fourni par un serviteur ahuri de me voir.
Le lendemain, le prince me reçut en bas, au bord de l'eau, rive d'Europe, dans le somptueux palais officiel, et, quand j'entrai, sa main me fut tendue avec un élan que je ne lui connaissais pas. Ce n'était plus du tout l'accueil seulement aimable, sympathique sans plus, des audiences passées, il s'y mêlaitaujourd'hui quelque chose de confiant et d'affectueux; depuis la dernière fois, j'avais gagné son cœur; comme tout son peuple, il m'avait voué une reconnaissance excessive, et si touchante, de ce que j'avais été la voix à peu près unique osant s'élever en faveur de la Turquie, au milieu du concert des calomnies salariées ou simplement absurdes.
Le prince me dit sa stupeur douloureuse d'avoir vu la France, vers laquelle s'était tourné son espoir, la France alliée ou amie depuis des siècles, accabler d'injures son pays à l'instant de la suprême détresse. Dans son indignation toute fraîche contre les mensonges des Bulgares et les horreurs sans nom, pires queà l'allemandequ'ils venaient de commettre, il souffrait encore cruellement d'avoir entendu chez nous de folles apologies de ce peuple et de son ignoble Cobourg.—On se souvient en effet qu'elles ne tarirent pas, les louanges délirantes, jusqu'à l'heure où le premier coup de traîtrise dudit Cobourg contre la Serbie, vint tout de même nous ouvrir un peu les yeux.
—«Ne nous accusez que d'ignorance, monseigneur,lui dis-je. Interrogez ceux d'entre nous qui ont habité votre pays, qui ont vu de près et qui savent; l'amitié de tous ceux-là, je vous assure, vous est restée.»
Et, si nous avions été en 1916 au lieu d'être en 1913, j'aurais pu ajouter: «Interrogez nos officiers et nos soldats, qui, presque tous, étaient partis pour les Dardanelles avec un cœur empoisonné de préjugés et de haine contre les Turcs. Ils sont revenus pleins d'admiration et de sympathie pour eux, pour leur courage sublime, pour leur douceur à soigner et relever nos blessés et nos prisonniers, malgré la barbarie allemande qui les harcelait par derrière.»
En effet, j'ai causé avec beaucoup de nos héros, à leur retour de là-bas, et jusqu'à présent je n'en ai pas trouvé un seul qui ne m'ait dit: «Vous aviez raison et, nous n'éprouvions plus le sentiment de nous battre contre de vrais ennemis».
** *
J'en viens, pour finir, à notre entrevue d'adieu. C'était la veille de mon départ, à lafin de l'été 1913. Une erreur de transmission m'avait fixé pour quatre heures l'audience qui était en réalité pour trois, et il était déjà trois heures et demie quand j'en fus informé. J'habitais alors, au fond de Stamboul, une très vieille maison que le Comité de défense nationale turque avait arrangée pour moi, avec un goût exquis, à la mode ancienne,—et c'était très loin de Dolma-Bagtché, à deux ou trois kilomètres environ, de l'autre côté de la Corne d'Or. Mon Dieu, si le prince avait déjà quitté le palais, où peut-être il était descendu exprès pour moi, s'il était déjà reparti, comme chaque soir, pour son ermitage sur la colline d'Asie!... Toutes les excuses que je pourrais lui faire, après, par lettre, ne changeraient rien à mon regret de m'en aller ainsi sans l'avoir vu.
Et je me mis en route bride abattue, descendant, au galop de mes chevaux, des pentes où les cochers de chez nous n'auraient pas osé se risquer, même au pas et la mécanique serrée. Il est vrai, à Stamboul, on ne serre jamais le frein, non plus que l'on ne ralentit aux descentes les plus raides; mais c'est égal,cette vitesse de cheval échappé, dans les rues presque désertes, étonnait les rares passants. D'autant plus que c'était un dimanche, et, bien que ce jour de la semaine ne soit pas celui où les musulmans se reposent, il épand quand même son silence et son calme nostalgique, ici tout comme sur nos villes occidentales, Constantinople renfermant des centaines de milliers de chrétiens, qui sont d'ordinaire ses habitants les plus agités.
J'arrivai avec une heure de retard au palais blanc qui semblait accablé lui aussi par cette morne tristesse du dimanche, en même temps que par cette chaleur toujours un peu mélancolique des beaux soirs de fin septembre; il y avait même quelque chose de plus, un air d'abandon que je remarquais pour la première fois, presque du délabrement commencé, et un indéfinissable présage de mort: deux gardiens seulement à la porte, de l'herbe verte entre les dalles de la cour, trop de silence, et pas de livrée dans le grand escalier spécial du prince.
A l'intérieur cependant, la magnificence était toujours pareille, et je trouvai le princequi avait eu la bonté de m'attendre. Avec la plus cordiale bonne grâce, il accepta mes excuses, et je pus avoir avec lui cette dernière causerie, que j'avais tant craint de manquer.
Je sentis bien en lui cette fois le «vieux Turc» qu'il avait la réputation d'être, mais il me sembla que c'était dans le sens le plus intelligent et le plus large de ce mot. Il ne lui paraissait pas que, pour assurer le bonheur de son peuple, il fût bon de lui faire renier ses traditions et sa foi, et de le jeter tête baissée dans la servile imitation de l'Occident. D'ailleurs, ami des Arabes, qui sont par excellence des conservateurs d'Islam, et aimé par eux, il devait songer à organiser leurs provinces lointaines et à trouver dans leurs vastes territoires des compensations à ce qu'il venait de perdre en Europe.
—«Ainsi c'est bien entendu, me dit-il, en me donnant congé, je vous autorise à m'écrire directement de France tant que vous voudrez, sous double enveloppe, avec votre nom et la mentionpersonnelsur la seconde. Dites-moi tout ce que vous penserez et ceque l'on pensera de nous là-bas, même et surtout quand nous serons critiqués. Etfaites-moi part de tout ce qui, à votre avis, pourrait rapprocher nos deux patries.»
En lui serrant la main, j'eus le pressentiment très net que je ne le reverrais plus. Le lendemain matin, au moment où j'allais prendre le paquebot, un de ses aides de camp m'apporta son portrait, dans un cadre d'argent massif ciselé magnifiquement et surmonté de la couronne avec le croissant d'Islam. Et je quittai mon cher Stamboul avec le même pressentiment que j'avais eu pour le prince: la presque certitude de ne le revoir jamais.
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J'ai usé de la permission et il a reçu plusieurs de mes lettres, dans le courant de l'automne 1913 et du printemps 1914. Il me répondait, et ses réponses, où des images orientales si jolies se mêlaient aux choses précises, indiquaient bien qu'il avait été épargné par le modernisme. La dernière fois que je lui écrivis, ce fut en même temps qu'à Enver pacha, quand je sentis venirl'heure décisive où la Turquie allait s'associer à l'agression allemande, et c'était pour l'adjurer d'employer toute son influence à retenir son pays sur cette pente de la mort. Ma lettre fut certainement interceptée; elle n'aurait rien changé, hélas! il va sans dire et je le sais bien; mais quand même, j'aurais aimé que ce suprême cri d'alarme fût arrivé jusqu'à lui.
Pauvre prince! Allah lui a fait la grâce de mourir avant de connaître la défaite, ou le déshonneur de l'asservissement. Lui qui était un traditionnel, il a été conduit à son tombeau avec l'apparat des anciens sultans, qui ne se reverra peut-être plus. Enveloppé du velours cramoisi, où des sentences du Prophète sont brodées en lettres d'or, il a traversé, suivi d'un cortège étrangement pompeux, un Stamboul encore à peu près intact et oriental. C'est dans les sonorités profondes de Sainte-Sophie encore musulmane que les prières des morts ont été chantées pour lui. Et c'est dans Stamboul même qu'il est endormi maintenant, sous quelque haut catafalque aux saintes broderies coraniques, à l'ombre de l'un de ces kiosques funéraires aux blancheurs de marbre etaux grilles d'or[9], que les prochains envahisseurs et le «progrès» respecteront peut-être encore pendant un certain nombre d'années.
Donnons-lui une pensée de regret, non seulement parce qu'il aurait pu être un grand et bienfaisant souverain, mais parce qu'il aimait notre cher pays. Un de ses rêves, si j'ai bien compris, eût été un vaste empire oriental, puissant par le loyalisme des Arabes et par l'amitié de la France. Et il lui a fallu payer de sa vie son trop clairvoyant dégoût pour l'Allemagne!
Conférence faite àLa Vie féminine.
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Mars 1914.
C'est un contresens, n'est-ce pas, cela semble une gageure, de m'avoir demandé,—à moi, qui suis tout ce qu'il y a de plus réactionnaire et même aux trois-quarts bédouin,—de m'avoir demandé, dis-je, de prendre la parole, le premier, ici, dans cette salle destinée à entendre de beaux discours sur des questions ultra-modernes, sur le féminisme, le futurisme, ou sur cette course au détraquement et à la souffrance que les naïfs appellent le progrès.
Vous imaginez donc avec quelle horreur j'avais refusé d'abord. Mais voici, j'ai cru réentendre tout à coup une voix lointaine,celle d'une jeune morte qui repose là-bas en Orient, et la voix m'implorait en ces termes—que je vais lire, pour être plus sûr de n'y rien changer:
La lettre est datée de 1906.
Aurez-vous bien senti la tristesse de notre vie? Aurez-vous bien compris le crime d'éveiller des âmes qui dorment et puis de les briser si elles s'envolent, l'infamie de réduire des femmes à la passivité des choses?... Dites-le, vous, que nos existences sont comme enlisées dans du sable, et pareilles à de lentes agonies... Oh! dites-le! Que ma mort serve au moins à mes sœurs musulmanes! J'aurais tant voulu leur faire du bien quand je vivais!... J'avais caressé ce rêve autrefois, de tenter de les réveiller toutes... Oh! non, dormez, dormez, dormez, pauvres âmes. Ne vous avisez jamais que vous avez des ailes!... mais celles-là qui déjà ont pris leur essor, qui ont entrevu d'autres horizons que celui du harem, oh! Loti, je vous les confie; parlez d'elles et parlez pour elles. Soyez leur défenseur dans le monde où l'on pense. Et que leurs larmes à toutes, que mon angoisse de cette heure, touchent enfin les pauvres aveuglés, qui nous aiment pourtant, mais qui nous oppriment!...
Donc, j'ai cédé à la voix de la jeune morte,—et, puisque, dans cette salle, on doit parler de la femme,—de la femme en mal d'évolution et de vertige,—je parlerai de la femme turque, dont l'évolution en ce moment bat son plein.
** *
Mais, avant de commencer, voudrez-vous bien, mesdames, me pardonner une petite digression, qui n'a rien à voir avec le sujet, qui ne sera pas flatteuse peut-être, mais qui m'est inspirée irrésistiblement par votre aspect d'ensemble?
Si cette réunion, là devant moi, était composée de femmes orientales, il s'en exhalerait une impression de tranquille et charmant mystère; ce serait un vrai repos pour les yeux; les costumes aux plis discrets, très enveloppants, auraient parfois, il est vrai, d'éclatantes couleurs de soleil; à côté des austères «tcharchafs», il y aurait des «mechlas», tous lamés d'or, les uns rouges, les autres bleus, les autres verts; mais chaque femme serait, des pieds à la tête, drapée dans unemême étoffe, d'une même nuance, sans ces mille petits ornements bigarrés, ingénieux et drôles, qui font papilloter les yeux du plus loin que l'on vous regarde. Et puis surtout, les têtes seraient uniformément enveloppées de voiles aux plis archaïques, laissant peu voir les visages, découvrant surtout les grands yeux; tout l'ensemble aurait l'air baigné de paix et d'harmonie.
Tandis que, vue d'un peu haut, comme je suis placé, cette petite houle de têtes follement emplumées me rappelle,—oh! pardon, j'ose à peine continuer,—me rappelle, disais-je, ce que l'on m'a montré une fois dans le Far-West du Nouveau Monde: un meeting de Peaux-Rouges qui venaient de se parer pour la danse du scalp!... Mais oui, mesdames... Et encore, ces êtres primitifs, mais assez pondérés (qui étaient, je crois, des Sioux), avaient-ils arrangé leurs plumets avec un certain goût de la régularité et de la symétrie, tandis que, dans la façon dont les modistes vous obligent à placer les vôtres, ceux-ci piqués au bout d'un petit bâton, ceux-là tout de travers sur l'oreille, ou bien en saule pleureur sur lanuque,—il y a certainement un léger grain de névrose ou même de folie...
Pour finir ma digression, permettez-moi de vous dire une chose plus mélancolique: je distingue sur vos chapeaux d'innombrables aigrettes, d'innombrables touffes de Paradis, et je songe à tous ces massacres sans pitié dont vous êtes la cause, à toutes ces tueries pour vous plaire, que des chasseurs ne cessent de perpétrer, là-bas, jusqu'au fond des forêts de la Guyane ou des îles de la Sonde. Pauvres petits êtres ailés, inoffensifs et charmants qui, dans moins d'un demi-siècle, grâce à vous, n'existeront plus nulle part, et dont quelques variétés, des plus merveilleuses, ont déjà disparu sans retour!...
Quelle inquiétude, n'est-ce pas, quel sacrilège et quel crime, d'avoir ainsi rejeté au néant toute une espèce, que nul ne pourra jamais recréer sur terre! Et quel problème cela conduit à frôler, quand alors on se demande par qui et pourquoi ces ailes, ces plumes avaient été imaginées et peintes d'aussi rares couleurs!... Mesdames, je vous demande grâce pour les oiseaux; vous serez tout aussijolies, je vous assure, et d'aspect moins cruel, quand vous n'aurez pas ces débris de leurs pauvres petits cadavres étalés sur vos têtes!...
Je m'excuse encore et je reviens aux femmes turques,—non sans avoir constaté, avec regret, que le rêve de quelques-unes d'entre elles, déjà un peu déséquilibrées par votre exemple, serait, hélas! d'oser se coiffer comme vous.
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Commençons par les aïeules, dont quelques-unes, au fond des harems, vivent encore, vêtues des lourdes soies d'autrefois, un petit turban de mousseline posé sur leur chevelure blanche. Ce sont les tout à fait inconnaissables pour nous, celles qui n'ont jamais appris nos langues d'Occident, celles que jadis, au temps de ma prime jeunesse, il m'arrivait de rencontrer la nuit, en mystérieux groupes de fantômes, marchant à la lueur du fanal de cuivre que portait un eunuque à bâton, dans les rues du grand Stamboul, alors silencieux et sombre, oppressant d'être si fermé et sinoir. Celles-là, depuis des siècles, n'avaient pas évolué; sans répondre cependant au type que l'on s'imagine encore chez nous de l'odalistique oisive et trop grasse, fumant son éternelle cigarette et mangeant ses éternelles sucreries, elles étaient de tranquilles et satisfaites recluses, jouant du luth et de la viole, disant des poésies persanes, ou bien, à travers les grilles de leurs fenêtres, contemplant le monde extérieur.—Et c'était si beau, en ce temps-là, ce qu'il leur était donné de contempler! C'était si beau avant que nos fumées et nos ferrailles eussent commencé de l'enlaidir, ce décor de l'Orient, avec les mosquées, les fontaines et le Bosphore ou la Marmara que sillonnaient les voiliers aux poupes relevées en château!—Etaient-elles malheureuses, ces Turques d'autrefois, malheureuses et tourmentées comme leurs petites-filles ou comme nos Françaises d'aujourd'hui? Je ne le pense pas. D'ailleurs, elles avaient des devoirs sacrés à remplir, on leur confiait un rôle grave, un sacerdoce dans la vie: l'éducation de leurs enfants, et elles étaient des mères admirables, d'ailleurs tellement respectées,—oh! bien plus encore que les mères de chez nous,—tellement écoutées, qu'elles laissaient sur leurs fils une empreinte qui ne s'effaçait plus. Elles préparaient ces hommes, les vrais Turcs d'autrefois,—je prie de ne pas confondre Turc avec Levantin, ni même avec Ottoman,—les vrais Turcs d'autrefois, dis-je, qui, avant les contacts trop prolongés avec nous, ne s'écartaient jamais des traditions de loyauté à toute épreuve, de noblesse, de bravoure et de courtoisie.
Le seul côté douloureux de la vie de ces aïeules était l'incessante introduction dans le ménage d'épouses nouvelles à mesure que vieillissaient les anciennes. Mais les caractères sont là-bas plus passifs et plus doux qu'en France, au dehors du moins; entre elles, toutes ces femmes d'un même maître devaient toujours se donner le nom desœurs, et le plus souvent se supportaient sans trop d'amertume, quelquefois même s'aimaient fraternellement. Et puis c'était l'usage immémorial; on y était préparé. Je ne crois donc pas qu'il y eut là de trop terribles sujets de souffrance. Non, mais le plus fâcheux, c'est que cette quantité desœurs donnait, dans les familles, à la génération suivante, un véritable encombrement de belles-mères,—car elles devenaient toutesbelles-mèrespour les épouses des fils du maître, quels qu'ils fussent. Et je me souviens qu'un jour une dame turque déjà âgée, fille d'un pacha très vieux jeu, se plaignait à une plus jeune, en visite chez elle, d'avoir eu trente-deux belles-mères,—ni plus ni moins, si je ne me trompe,—toutes enterrées aujourd'hui à des kilomètres les unes des autres, en différents cimetières de Stamboul, ce qui la mettait dans l'obligation, tous les ans, à certaine date qui correspond à notre fête des morts, de se lever dès l'aube, pour avoir le temps dans sa journée de dire une prière sur la tombe de chacune d'elles, ainsi que l'usage le commande.
—Hélas! lui répondit en riant la jeune visiteuse, trente-deux belles-mères mortes, c'est une charge, en effet; mais qu'est-ce que je dirai donc, moi, qui n'en ai encore que sept, c'est vrai, mais toutes en vie!...
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Ensuite parurent les grand'mères et les mères de ces petites fleurs de serre chaude qui sont les dernières venues de la race des Osmanlis. Déjà un peu imbues d'idées occidentales, ces mamans qui frisent aujourd'hui la cinquantaine ou la soixantaine, ces femmes qui mirent au monde les petites orchidées d'aujourd'hui; déjà tout à fait affranchies de l'immuable costume ancien, sauf, bien entendu, pour sortir, déjà lisant nos livres, et s'essayant à parler nos langues. Je garde le portrait de l'une d'elles, daté de 1880; adorablement jolie en ce temps-là, elle avait commis cette faute d'Islam (pour l'époque) de se faire photographier, et m'avait envoyé l'image avec cette dédicace: «La première Turque qui ait luAziyadé». C'était signé d'un nom de chat, ou plutôt d'un nom de chatte: «Tékir», qui équivaut là-bas au «Moumoutte» de chez nous. Des années plus tard, en 1904, j'ai pu rencontrer la dame, si longtemps inconnue; encore belle, avec ses cheveux teints, elle était en révolte ouverte contre la séquestrationdes harems, contre toutes les traditions islamiques, et s'affichait volontiers libre penseuse, même athée. Plus tard encore, vers 1911, je la retrouvai agonisante après une maladie longue et cruelle; par un retour complet en arrière, elle maudissait l'Occident et cherchait à ressaisir sa foi perdue; dans sa chambre, elle voulait toujours des prêtres récitant des prières de l'Islam, et elle envoyait bénir son linge chez les derviches guérisseurs.
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Passons maintenant à celles que j'appelais tout à l'heure les petites orchidées. Oh! combien déroutantes, diverses et imprévues, ces très jeunes!
De même que les terrains vierges, soumis à une culture intensive, font éclore en hâte des fleurs agrandies ou étranges, de même ces jeunes têtes, issues d'une longue série de cerveaux que personne ne fatigua jamais, s'assimilent presque trop aisément toutes les connaissances humaines, sciences, philosophies, littératures ou musiques. Il enrésulte, en général, des petites créatures savantes qui, sans cesser d'être prime-sautières et délicieuses, rendraient des points à nos agrégées. Par exception, il en résulte aussi quelques déséquilibrées, capables de tout chavirer et de devenir les plus violentes suffragettes. Je connais même un cas où l'éducation, opérant à rebours de tous les présages, a donné une petite réactionnaire farouche, qui se voile plus impénétrablement, refuse de parler aucune langue des infidèles et n'admet que la littérature turque, arabe ou persane. Et ce qu'elles sont gentilles, éveillées, pleines de surprises, toutes ces petites nouvelles venues, plutôt trop instruites à mon gré! Ce qu'elles sont élégantes aussi, et fines dans leurs robes parisiennes, ou même sous leur sombre «tcharchaf» pour la rue! Un de leur grand charme, sans doute, c'est qu'en y regardant de près, on retrouve en elles sous ce prodigieux vernis de modernisme, des Orientales quand même, qui lisent Hafiz et Sâadi, et qui le soir disent leur prière en arabe, avant de s'endormir sous un verset du Coran accroché au mur comme un tableau.
Si tant de connaissances subversives ont cependant un peu ébranlé la foi dans leurs âmes de transition, elles leur ont laissé, comme à leurs aînées, l'ardent amour de la patrie; pendant la guerre balkanique, toutes les femmes turques, jeunes ou vieilles, ont eu des exaltations sublimes et des dévouements sans bornes, donnant tout, leur argent, leurs bijoux, leurs fourrures, soignant les blessés et poussant les hommes aux résistances suprêmes.
Du reste, l'horrible tuerie a eu pour résultat d'émanciper beaucoup d'entre elles, de leur ouvrir quantité de carrières où elles peuvent gagner leur pain sans le secours des hommes tombés en massé sur les champs de bataille; elles étaient déjà professeurs dans les lycées: les voici infirmières dans les hôpitaux, directrices dans les ouvroirs. Il paraît même que, depuis mon dernier séjour en Turquie, elles viennent d'être admises, horreur!...dans les téléphones, ce qui m'a d'abord semblé la fin de tout! A bien réfléchir, cependant, c'était tout indiqué pour elles, ces emplois d'invisibles ne travaillant qu'au bout d'un fil tendu; mais non, je n'arrive pas encore à me représenter cespetites fonctionnaires qui, leur service fini, quittent le bureau sous la forme de fantômes noirs sans visage.
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Ce sont les femmes surtout, on le sait, qui, pour essayer de s'affranchir, ont fait la grande révolution de Turquie. Or, voici à quoi se résumaient à peu près les justes revendications de ces insurgées, de celles du moins qui ont assez de bon sens et de goût pour ne pas désirer quitter le voile. D'abord le droit de voyager, de venir en Occident, et là elles ont déjà gain de cause. Ensuite le droit de recevoir des hommes dans leur salon et de converser avec eux; ce deuxième point est à peu près accordé, bien que tacitement. Et enfin le droit de choisir elles-mêmes leur époux; cela, elles l'obtiendront bientôt, sans doute, et alors se déclareront pour un temps satisfaites.
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Il y a une quinzaine d'années à peu près, le sultan Abdul-Hamid, qui semblait cependant la figure ressuscitée d'un khalife des tempspassés, avait déjà lui-même donné l'exemple de cette tolérance en autorisant sa fille chérie à prendre le mari qu'elle choisirait. Ce fut, du reste, un sinistre mariage, qui finit en tragédie. Je vais dire les détails de cette histoire peu connue, tels qu'ils m'ont été contés et affirmés par des officiers de la Cour. On sait qu'Abdul-Hamid avait détrôné son frère, le sultan Mourad, et le tenait enfermé dans le merveilleux palais de marbre de Tcheragan, où il mourut après vingt-huit ans de captivité. Mourad avait une fille, Khadidjé-Sultane, du même âge que celle du souverain régnant, et les deux jeunes cousines étaient devenues inséparables.—Je me souviens d'avoir une fois vu passer, dans sa voiture aux glaces fermées, cette Khadidjé-Sultane, fille de l'impérial captif, et son voile transparent m'avait révélé sa beauté, qui fut célèbre dans les harems; le temps d'un éclair, j'avais entrevu ses grands yeux noirs, un peu terribles, des yeux d'aigle comme en ont la plupart des princes de la dynastie d'Osman, et sa blonde chevelure de Circassienne, tout en or.—Pour les dames de la cour d'Abdul-Hamid, l'étiquettevoulait qu'elles fussent toujours en tenue de gala, robes décolletées, de chez nos plus grands faiseurs; des nuances claires, des bleus, des roses, et beaucoup de fleurs au corsage. Mais Khadidjé-Sultane, la fille du prisonnier, sous prétexte de faire valoir ses blonds cheveux, s'obstinait à ne se vêtir que de noir, sans un ornement sur sa toilette à longue traîne; si j'avais été le souverain, peut-être me serais-je ému de cette étrangeté funéraire...
Le jour même où Abdul-Hamid maria sa fille préférée avec le fiancé qu'il lui avait permis de choisir, il voulut marier aussi sa nièce, la jeune sultane en deuil, et lui désigna un époux qui, paraît-il, avait tout pour plaire, même la beauté.
En Turquie, un prince du sang n'a le droit d'épouser qu'une princesse ou une esclave. Mais une princesse peut se marier avec un homme de haute condition quelconque, tout en conservant ses titres et ses droits d'Altesse impériale; c'est ainsi qu'en ce moment même, Enver pacha épouse une nièce de Sa Majesté Mahomed V.
Pour les deux nouveaux couples, unis le même jour, Abdul-Hamid avait fait bâtir des palais pareils, qui sont restés là, frais et charmants, au bord du Bosphore. Entre cousins germains, autant qu'entre frères, on a le droit de se voir, et, comme les jardins communiquaient, ces jeunes ménages vivaient presque ensemble.
Alors, la belle sultane en vêtements noirs qui, depuis l'enfance, ne rêvait qu'au moyen de venger son père en frappant son oncle, résolut d'atteindre ce dernier au cœur, en lui enlevant l'enfant qu'il adorait. Elle joua donc de sa beauté pour affoler d'amour le mari de sa cousine, et, dès qu'elle lui vit la tête assez perdue, elle vint lui dire: «C'est bien simple; empoisonnez votre femme, j'empoisonnerai mon mari, et je promets de vous épouser. Mais commencez, n'est-ce pas. Voici un poison à donner chaque jour par goutte; il est lent et sûr et ne laisse pas de trace». La jeune sultane condamnée ne tarda pas à dépérir, malgré le désespoir du souverain, qui réunissait autour d'elle les plus éminents docteurs,—jusqu'au moment où une lettrede la meurtrière à son complice fut saisie par des espions, et portée au palais d'Yeldiz.
Abdul-Hamid fit aussitôt appeler sa nièce. Ellecomprit. Être appelé à Yeldiz avait en ce temps-là une signification infiniment redoutable. Elle fit ses adieux à ceux qu'elle aimait, revêtit ses plus beaux atours sombres, commanda d'atteler sa plus belle voiture et partit escortée de laquais et d'eunuques. C'est ainsi, hautaine et magnifiquement parée, qu'elle franchit les portes terribles, et, comme tant d'autres, mandés là avant elle, on ne la vit sortir jamais.
Justice avait été faite, dans le mystère et le silence, à la mode effarante d'Yeldiz, et personne, bien entendu, n'osa s'enquérir, personne même n'osa plus prononcer son nom, qui parut s'être effacé soudain de toutes les mémoires.
J'ai rapporté cette histoire parce qu'elle m'a paru typique. Il en allait ainsi sous le règne de ce sultan, qu'on appelait le Sultan rouge, mais qui fut quand même une grande figure, et que j'ai des raisons personnelles de défendre, presque d'affectionner, si monstrueuxque cela puisse paraître aux non-initiés qui m'entendent.
Je ne conteste pas, il va sans dire, qu'une oppression émanait de son seul voisinage; on ne prononçait son nom que tout bas et en tremblant. Dans une zone de quelques centaines de mètres, le long de son immense enclos gardé par des milliers de soldats en armes, il fallait faire silence dès la tombée de la nuit; pas de musiques, pas de chants, pas de réunions du soir, pas trop de lumières non plus; sur ces entours trop immédiats, on sentait planer de la mort...
Quand même, je ne puis me rappeler sans sourire comment les petites frondeuses d'alors, au courant du coup d'État projeté, le désignaient entre elles, tout en baissant la voix; c'était un diminutif de son nom, dans la manière de vos apaches parisiens qui disent, paraît-il, Gugusse ou Totor. Il fallait entendre avec quelle haine elles prononçaient cela, et en même temps avec quelle ironie, cependant terrifiée, et c'était d'une drôlerie stupéfiante, dans ces bouches d'Orientales, à travers le voile austère: elles l'appelaient Dudul!
C'était hier ce drame des deux sultanes, et on dirait presque un conte d'autrefois, tant la Turquie a marché vite depuis sa révolution.
Autour du palais actuel, plus de farouches murailles, plus de soldats: des plates-bandes de fleurs. Les portes sont ouvertes, accueillantes, et le nouveau sultan maître du logis vous rassure dès l'abord par son regard de bienveillance et de bonté.
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Mesdames, je vous demande votre sympathie pour la femme turque de nos jours, qui s'éveille trop vite, qui s'éveille douloureusement, après des siècles d'un presque heureux sommeil. Accordez-la, votre sympathie, votre sympathie dévouée et agissante, à celles qui, derrière les grilles encore fermées des harems, se sentent prises tout à coup de révolte et de vertige, à celles qui sont comme les échelons angoissés et presque torturés entre les musulmanes d'autrefois et les musulmanes de demain. Allez un peu vers elles—Constantinople n'est plus, hélas! qu'à deux jours deParis—correspondez avec elles, recevez-les lorsqu'elles viennent chez nous; aidez-les de votre acquis, et conseillez-leur de ne pas courir trop vite dans les routes inconnues qui mènent à l'avenir. Ce sont vraiment vos sœurs, je vous assure, car, malgré les tendances allemandes de leur gouvernement, malgré l'odieuse campagne menée contre leur pays en détresse par certains de nos journaux plus ou moins vendus au petit Néron de Bulgarie, malgré tant de basses injures qui auraient dû les détacher de nous à jamais, c'est toujours vers la France qu'elles tournent les yeux, toutes ces écolières ou bachelières des nouvelles couches. Ces jeunes femmes encore voilées sont les vraies et lesseulesFrançaises de l'Orient. Il suffit d'ailleurs, pour s'en convaincre, de les écouter parler notre langue si purement, avec des intonations un peu musicales qui la rendent plus jolie. Oh! oui, elles sont essentiellement vos sœurs, par l'esprit et par la culture de leur esprit. Leurs lettres du reste le prouvent assez, ces pauvres lettres de captives que j'ai intercalées—sans y changer même une virgule, je le jure—dansun de mes derniers livres, et dont vous venez d'entendre lire un si authentique, hélas! et si inoubliable passage...[10]
Pour finir, je suis bien obligé, malgré mon dédain pour leprogrès, de reconnaître, avec tout le monde, que c'est un mal incurable, et que la marche en arrière n'est plus possible. Alors, puisque la situation des femmes en Turquie est devenue presque un supplice avec l'éducation nouvelle, je me rallie par force à ceux de mes amis turcs qui sont d'avis de briser mille choses du grand passé. Et je dis avec eux, mais non sans inquiétude: oui, ouvrez toutes les cages, ouvrez tous les harems... Cependant ne les ouvrez pas trop vite, de peur que les jeunes oiseaux prisonniers ne prennent un vol éperdu, avant de bien savoir encore où les conduiront leurs ailes inexpérimentées et fragiles.
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Octobre 1916.
Quelque part dans notre France, tout près de la terrible frontière qui brûle, s'élève cette gentille cime, que recouvrent des bouquets de pins, des pelouses, des mousses, et qui paraît tout innocente; une petite cime modeste, qui n'a l'air de rien comparée aux vraies montagnes du voisinage, mais où l'on respire déjà quand, même le bon air pur des altitudes, et d'où l'on domine des lointains profonds: en regardant vers l'Est, le côté qui nous préocupe, c'est une large, une immense vallée, avec des champs, des ruisseaux, des villages, et puis, fermant la vue, une chaîne de hauts sommets tapissés de forêts. De cecôté-là, qui paraît si tranquille, quelque chose de tragique se passera bientôt, à l'heure sans doute précise qui nous a été confidentiellement annoncée, et nous attendons. Il fait un temps tout à fait rare, en cette région où l'automne, d'habitude, est précoce et sombre; le ciel, sans un nuage, est d'une étonnante limpidité bleue, et le soleil—un peu mélancolique cependant, sans que l'on puisse expliquer pourquoi—rayonne et chauffe comme si l'été ne venait pas de finir.
Pour un peu, on serait tenté de s'allonger sur l'herbe à peine froide, où quelques tardives scabieuses fleurissent encore.
Dans un groupe de jeunes pins bien verts, se dissimule un de ces petits villages, comme nos soldats ont appris à en construire un peu partout le long du front; à moitié souterraines, les maisonnettes ont cependant devant leurs portes des jardinets de poupée, bien soignés, bien entretenus, jusqu'aux gelées de demain qui vont les anéantir. Et une cinquantaine de canonniers vivent là, loin de tout, en Robinsons, mais contents et de belle mine. Dans ce même bosquet, il y a aussi descanons de 75, mais qui n'ont pas l'air méchant; à demi cachés sous de frais branchages, bien «camouflés», bien peinturlurés, tout zébrés de vert, de brun ou d'ocre, ils ressemblent plutôt, comme pelage, à de gros lézards qui sommeilleraient dans les broussailles. Bien entendu, il suffirait de deux secondes pour les débarrasser de leur verdure et les dresser presque debout, pointés vers les nuages,—car c'est toujours en l'air qu'ilstravaillent, ceux-là, étant destinés et exercés à décrocher du ciel les avions boches.
Il en vient souvent par ici, de ces oiseaux de mort, et constamment des hommes de guet se relèvent, scrutant toutes les régions du ciel qui, aujourd'hui par grande exception, est si magnifiquement bleu. Dès qu'un avion apparaît, en un point quelconque de l'espace, un coup de sifflet spécial met tout le monde en éveil. Et combien ils sont habitués et habiles, ces guetteurs, à distinguer les unes des autres les différentes espèces de ces oiseaux de fer! A leur envergure, à leur couleur, à des riens insaisissables pour les non-initiés, ils les reconnaissent tout de suite,même dans l'extrême lointain. Depuis que nous sommes là, à attendre, plusieurs fois le coup de sifflet annonciateur a rompu le silence et tout le monde s'est redressé, prêt à courir aux pièces de canon. Mais aussitôt les veilleurs ont crié: «Non, ne bougez pas, c'est un français, c'est un Nieuport, ou c'est un Farman...» Alors chacun a repris sa rêverie tranquille.
Il est du reste étonnant qu'aucun oiseau boche n'ait encore paru, et, si cela continuait, j'aurais perdu ma journée, moi qui avais été envoyé ici pour examiner comment ces canonniers se débrouillent pour les viser et les descendre. Mais il en viendra sûrement ce soir, quand le drame commencera.
Au premier abord, c'est invraisemblable que des choses tragiques puissent se passer tout à l'heure dans l'immense, et si verte, et si paisible vallée qui se déploie sous nos pieds. En regardant bien pourtant, on s'aperçoit que tout n'est pas normal dans le profond paysage et que cette paix n'y est sans doute que momentanée. Il y a d'abord des éraflures singulières sur ces montagnes, si magnifiquementboisées de sapins, qui là-bas vers l'Est bornent le champ de la vue comme une haute muraille; dans les forêts qui les recouvrent, apparaissent çà et là des plaques dénudées, un peu comme si le somptueux manteau de velours vert avait été touché par des mites, et, à la longue-vue, on distingue qu'il n'y a plus, en ces endroits-là, que des squelettes d'arbres, tout déplumés et déchiquetés: ce sont des points stratégiques contre lesquels se sont acharnés les canons... Et, à la longue-vue également, les maisons, les églises de certains villages se révèlent en grand désarroi, fortement criblées par les obus.—Mais cependant, combien tout est calme, aujourd'hui, et confiant, sous cette belle lumière, déjà dorée par l'approche du soir! Non, impossible d'imaginer que, dans quelques minutes, la Mort va revenir ici déchaîner ses bacchanales...
Sur une charmante petite pelouse en gradins, pailletée de scabieuses et de quelques derniers boutons d'or, nous nous sommes installés—un peu trop en vue des Boches peut-être,—mais si bien, et comme dans une sorte d'avant-scène, d'où nous ne perdronsrien du grand spectacle. A l'œil nu on peut aisément suivre, dans la plaine en contre-bas, les lignes des tranchées ennemies et des nôtres, qui ressemblent à de larges sillons de labour, et qui sont étonnantes d'être si voisines; deux cents mètres à peine les séparent, et cependant rien ne bouge... Depuis longtemps, paraît-il, on vivait ainsi, par une sorte d'accord tacite, à se regarder sans se faire mal, comme il arrive en certains points du front. Mais voici une huitaine de jours que les autres sont devenus agressifs, tirant sur tout rassemblement qui se forme, sur toute tête casquée de bleu qui sort d'un trou; c'est pourquoi on leur a préparé la très gentille surprise de ce soir.
Cependant, l'heure est passée, le soleil décline, et le silence persiste... Alors, à mots couverts, je fais téléphoner à une de nos batteries, qui est dans la plaine, dissimulée parmi des saules, pour demander si par hasard il y a contre-ordre, car, dans ce cas-là, je m'en irais, moi, visiter un autre poste de tir, avant que la nuit tombe. (Des fils électriques courent maintenant partout, invisibles,à demi enterrés, reliant ensemble tous nos ouvrages; mais il est prudent de n'y parler que par sous-entendus, à cause des oreilles boches, sans cesse aux écoutes.) On me répond quelque chose comme ceci: «Ne vous en allez pas».—Ah! compris! Donc, attendons encore.
Tiens! Voici maintenant une musique militaire qui nous arrive, alerte et joyeuse, du fond de la vallée; c'est celle d'un de nos régiments qui est cantonné par là, au repos, dans un village; elle avait pris l'habitude de se faire entendre chaque soir pour égayer les soldats, et, si elle se taisait cette fois, cela pourrait donner à penser, dans les tranchées d'en face. Mais c'est drôle, cet air d'opérette servant d'ouverture à la formidable symphonie qui va éclater de toutes parts.
Toujours rien, pas même un avion dans le ciel sur quoi tirer, et il est quatre heures. Comme s'il n'y avait aucune menace prochaine, un berger passe près de nous, ramenant des vaches débonnaires, qui cheminent avec un bruit de clochettes. Le soleil est déjà assez bas pour que des teintes de cuivrerouge commencent d'apparaître; un froid soudain monte de la terre, et il semble que le calme se fasse plus profond à mesure que baisse le jour. Certes, ils ne se doutent de rien, eux là-bas; à la longue-vue on ne voit personne dans leurs tranchées. Et nous-mêmes, ici, causant d'autre chose, nous finissons presque par oublier, distraits par la longueur de l'attente...
Mais tout à coup la terre tremble. Un orchestre géant, composé sans doute de mille contrebasses, attaque un morceau terrible, attaquesubito,fortissimoetfurioso, comme conduit par le bâton de quelque chef d'orchestre halluciné. Les parois des montagnes vibrent de tous côtés, tous les échos répètent et amplifient. On dirait que, çà et là, des volcans viennent de s'ouvrir, n'importe où, aussi bien dans les plaines que sur les plus hauts sommets; leurs cratères, qu'on n'aurait jamais soupçonnés, vomissent tous ensemble de lourdes fumées sombres, avec un bruit caverneux, un fracas de cataclysme. Ce sont nos batteries françaises de tout calibre, les proches et les lointaines, qui étaientdissimulées un peu partout et qui, à l'appel des fils électriques, ont fait éclater l'orage avec un stupéfiant ensemble. Dans le concert, l'oreille exercée distingue les différents sons de la tuerie, les basses-tailles de l'artillerie lourde, l'espèce de tambourinement goguenard des crapouillots, le bruit sec et déchirant des 75. Et tout cela converge sur les tranchées boches; de près, ou de quinze ou vingt kilomètres de distance, tout cela leur tombe dessus en avalanche, et les voici bientôt ensevelies sous un épais nuage blanchâtre, de mauvais aspect, que nos canons leur envoient et qui est une fumée d'invention nouvelle, capable à elle seule de donner la mort.—(C'esteux, on le sait, qui les avaient infernalement imaginés, ces obus asphyxiants: longtemps nous avions répugné à en faire usage, mais à la fin il a bien fallu nous décider à les en arroser un peu, par représailles).
En même temps qu'éclataient ces bacchanales de Madame la Mort, un vol d'avions français s'est élevé très vite, comme par magie, et maintenant ils tournoient tous, juste au-dessus de nos têtes, insouciants etpresque ironiques au milieu de petites houppes de fumée brune, que l'ennemi leur lance et qui sont des éclatements d'obus.
Ah! enfin, nous allons donc pouvoir faire notre chasse aérienne, car voici des avions boches qui se décident à arriver! Il est vrai, deux ou trois seulement, quand les nôtres sont une dizaine; mais c'est égal, le sifflet de nos veilleurs a retenti aussitôt, perceptible malgré le vacarme, et, en quelques secondes, nos 75, là, à deux pas derrière nous, se dressent debout vers le ciel, et crachent en l'air sur les nouveaux arrivants, crachent nos obus, dont les houppes de fumée, au lieu d'être brunes, sont très blanches sur le beau bleu d'en haut. Et ils tirent, ils tirent à coups précipités; leur voix si proche, dure et brisante, domine pour nous le fracas sourd qui emplit les lointains; on pourrait presque dire que c'est eux quifont le chant,la partie haute, et que tous ces cratères, en éruption dans les alentours, ne représentent plus pour nous que l'accompagnement... Devant cet accueil, ils se sauvent à tire d'aile, les trois oiseaux boches, poursuivis du reste par les nôtres, et bientôt ils disparaissent,même pour les yeux clairs de nos guetteurs.
Et la comédie est jouée, et le rideau pourrait tomber. Soudainement, partout à la fois, le silence revient, comme si la baguette du chef d'orchestre s'était tout à coup rompue, et on est étonné de ne plus entendre de bruit. A peine a-t-elle duré 12 minutes, la grande symphonie, mais c'est tant qu'il en fallait pour le résultat à obtenir.—Et nous nous sentons presque confus, nous, d'être restés là sur le tapis de mousse et d'avoir, cette fois, joui tout à fait en amateurs de cette féerie de bataille, alors que peut-être, en ce moment même, sur d'autres points de la frontière, tant de soldats de France sont aux prises avec l'horreur et la mort...
L'horreur et la mort, elles sont là sans doute, tout près, sous l'épais nuage de fumée grisâtre qui continue d'envelopper la tranchée boche; mais chez nous, rien de semblable assurément, car l'ennemi décontenancé n'a tiré qu'en l'air sur nos avions, et encore sans les atteindre. Et comme ils sont jolis, vus d'où nous sommes, nos vifs oiseaux de France, quifont là-haut un dernier tour, en rond, avant de rentrer au gîte! Pendant que l'ombre commence d'éteindre toutes les choses terrestres, eux, qui voient encore le soleil, sont éclairés en fête, et on dirait d'un vol de mouettes à ventre blanc sur lequel jouent des rayons qui les colorent en rose.
Maintenant voici une autre sorte de bruit, beaucoup plus discret mais qui nous fait redevenir graves: les crépitements pressés de la mousqueterie. C'est donc que notre attaque est déclanchée et que des vies précieuses sont en jeu. Cela se passe beaucoup plus loin de nous, car, par ruse, nous attaquons ailleurs que dans la partie bombardée, et d'ici nous ne pourrons rien voir; c'est demain seulement que nous aurons les nouvelles dont nous serons jusque-là très anxieux.
La vallée si bruyante tout à l'heure, mais plongée à présent dans un froid silence, présente au crépuscule d'étranges aspects. Comme il n'y a pas un souffle dans l'air, toutes ces fumées que viennent de lancer nos canons de la plaine, trop lourdes pour s'élever, trop denses encore pour se dissoudre, restent çà etlà, posées en masses précises, comme des nuages obscurs qui seraient tombés du ciel et ne sauraient plus y remonter. Quant aux fumées de nos plus hautes batteries de montagnes, elles glissent très lentement vers les prairies basses, elles glissent en frôlant les forêts de sapins qui dévalent des cimes; on dirait d'énormes et paresseuses cascades en ouate grise...
C'était bien peu de chose, cette attaque, auprès des grandes batailles; une simple gentillesse entre voisins, pourrait-on dire, une farce à nos envahisseurs. Mais tout a été si adroitement mené que nous compterons sûrement au tableau quantité de boches, tués ou prisonniers. Et, aux renseignements exacts de la matinée suivante, tous leurs abris sont démolis; tous leurs nids de mitrailleuses, bouleversés. Nous aurons donc une trêve, dans cette vallée, pour plusieurs jours.
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Juin 1903.
Je vais parler d'un lieu qui, plus encore que l'oasis des Ouled-Naïlia, échappe à nos modernes agitations: tout y est demeuré tel qu'il y a cent mille ans, l'homme de l'âge de pierre y reconnaîtrait presque sa route et son gîte. Mais c'est un lieu souterrain, c'est la grotte de Sare, l'un de ces nombreux palais pour les Gnomes que les siècles ont minutieusement ornés, avec leurs patiences quasi-éternelles.
Entre des montagnes tapissées de fougères et de chênes, le tranquille village de Sare est un peu le cœur du pays basque, le recoin isolé où les traditions et la langue si antiques se sont conservées presque pures[11].
De là, pour se rendre à la grotte[12], on a longtemps à marcher, à monter, par de mauvais sentiers, à travers une région plus solitaire, boisée surtout de grands châtaigniers qui se meurent[13]. Le mal qui les tue a commencé par les châtaigniers de Provence; il est sans doute une des moisissures chargées de dépouiller notre planète trop vieille: on sait que les chênes, les ormeaux, les fusains, les lauriers ont aussi maintenant chacun son microbe rongeur.
Quand on a fait un peu plus d'une lieue dans cette âpre campagne qui se dénude, on se trouve tout à coup en face d'un porche colossal, ouvert au flanc d'un coteau; il est orné d'une quantité de pendentifs en pierre grise qui ont des formes de glaçons; il est frangé de feuillages retombants, de ronces qui s'allongent comme des lianes; la voûte en estsurbaissée, écrasée; il donne dans du noir et on dirait quelque entrée non permise qui plongerait aux entrailles mêmes de la terre.
Il faut se recueillir devant ce lieu d'ombre, infiniment plus vénérable que les plus primitifs sanctuaires humains, car il fut l'un des berceaux de nos grands ancêtres au front bas et au corps velu.
Après les dernières tourmentes géologiques,—il y a cinq cent, huit cent mille ans, on ne sait guère,—quand les roches, dans cette région, redevinrent immobiles, elles restèrent comme séparées en lames immenses, qui laissaient des vides entre elles. Et ce furent d'abord des espèces de salles étonnamment profondes, mais peu sûres, qui menaçaient de s'effondrer. Mais vinrent les stalactites et les stalagmites qui, avec des patiences, avec des lenteurs à peine concevables pour les éphémères que nous sommes, entreprirent de les consolider, ébauchant partout ces voûtes, ces cloisons, ces contreforts, ces piliers aujourd'hui si puissants, si trapus,—et dont chaque millimètre d'épaisseur représente presque l'apport d'un siècle! Et quand les salles souterraines,de par la magie des suintements calcaires, furent ainsi divisées en nefs, en galeries, en cloîtres superposés, même en cachettes aux portes étroites et faciles à défendre, des hôtes, éclos d'hier à la lumière du monde, commencèrent de venir peureusement y chercher asile: ce fut le lion géant, ce fut l'ours des cavernes, et enfin ce fut l'homme!... D'où était-il donc issu, celui-là, quelle était sa filiation?... Il différait de nous, c'est accordé; son crâne oblique au front fuyant, les trous de ses yeux trop enfoncés sous l'arcade sourcilière font peur à voir, et le gorille lui ressemble. Mais tout de même c'étaitl'homme; il taillait des outils, il dessinait des figures, il avait déjà l'idée d'ensevelir ses morts. Entre lui et le singe le plus voisin, le trait d'union manque toujours,—et après tout, quand on le trouverait, ce sinistre trait d'union que l'on s'obstine à chercher, resterait à se demander ensuite: et le premier singe, d'où sortait-il? On a beau fouiller le sol, interroger minutieusement et ardemment les couches géologiques, aucun intermédiaire n'apparaît entre lui et les mollusquesou les sauriens des périodes primitives: il a toujours été le singe. Et, de même sans doute, l'homme qui, dans la nuit des âges, hantait cette grotte au porche immense, avait toujours été l'homme.
La terre même qui est devant cette entrée, la terre seule, pour peu qu'on la creuse, raconte la vie qui fourmilla jadis dans la gigantesque tanière obscure: on y retrouve des silex polis par les premières mains humaines, des ossements de bêtes à jamais disparues, des défenses de mammouth, des dents du grand lion ou du grand ours. Et le moindre de ces débris est pour évoquer, dès qu'on y songe, les nuits pleines de transes, les luttes forcenées des griffes contre les haches de pierre, les boucheries sanglantes et les voraces mangeurs...
Mais, depuis des siècles et des siècles, la sécurité, le silence ont remplacé dans ce lieu les carnages et la peur. De nos jours, quelques braves contrebandiers peut-être s'y cachent encore. Autrement il n'y vient guère que des troupeaux de bœufs, des troupeaux de moutons qui, sans s'aventurer trop loinau milieu d'une si lourde nuit, cherchent de la fraîcheur à l'entrée quand le soleil brûle ou un abri quand les averses tombent.
Sous ce porche, plus vaste que celui des cathédrales, si l'on s'avance, on entend bruire des eaux souterraines[14], et on distingue là-bas, dans l'obscurité, des piliers massifs, entre lesquels s'ouvrent des couloirs sombres.
On peut choisir la galerie que l'on veut, car toutes sont pleines d'étonnements et presque toutes sont infinies; elles montent, elles descendent, elles se croisent, elles se divisent et s'étagent les unes par-dessus les autres. C'est un monde de nefs aux très fantastiques architectures, et, tout cela, on le croirait taillé, foré dans la pierre vive, dans une seule et même pierre blanche qui ne présente jamais aucune lézarde, aucune fissure; tout cela donne l'impression d'une solidité immuable et éternelle; aussi ne s'épouvante-t-on point de voir s'avancer au-dessus de soi, comme jaillissant et détachés des parois surplombantes,tant de blocs étranges, pareils à des têtes de squales, à de vagues dragons, à des embryons de monstres. Les fanaux que l'on porte révèlent partout d'extravagantes formes blanches, qui se penchent sur vous, qui ont l'air prêtes à s'élancer pour engloutir, mais qui sont figées là depuis les plus vieux temps de la Terre. Et une petite musique douce ne cesse de vous suivre jusque dans les dernières profondeurs de la montagne; elle se fait de tous les côtés à la fois, elle est le ruissellement des myriades de gouttes d'eau sur les murailles, elle est leur bruit de fine pluie, répercuté par la sonorité des voûtes. Elles chantent en travaillant, les gouttes d'eau... Or, on les entendait déjà chanter ici leur même chanson au temps des grands sauriens, des grandes bêtes de cauchemar, et c'est elles ensuite qui ont bercé le sommeil craintif des premiers hommes au crâne déprimé; c'est elles qui sont à l'œuvre depuis des milliers de siècles pour la construction de ce palais baroque et prodigieux, chacune apportant à l'édifice un imperceptible atome de calcaire,—et, comme elles n'ont pas fini, comme ellesne finiront jamais, comme il s'agit d'ajouter encore des ornements partout, des franges, des dentelles aux piliers et aux plafonds blancs, leur voix de cristal persiste toujours, monotone, obstinée, aussi éternelle que les patiences de la nature[15].
Dans toutes les galeries où l'on se promène, des trouées de la voûte sont là pour vous montrer qu'il y a d'autres galeries encore passant au-dessus, et aussi des trouées dans le sol, pour que vous sachiez qu'il y en a d'autres se perdant en dessous; les couloirs se multiplient, se croisent, s'enchevêtrent en dédale—un dédale toujours pâlement blanc, dont les parois froides et mouillées, rigides comme du marbre, ont des rondeurs molles, affectent d'inquiétantes formes animales, ou bien se penchent sur vous, en simulant lesondulations d'une étoffe que le vent déplie. En vérité, la fantaisie des gouttes d'eau créatrices fut innombrable, impossible à prévoir, et d'une trop mystérieuse extravagance! Les voûtes, en beaucoup d'endroits, ont des contournements que l'on ne s'explique pas, des contournements en vrille; elles montent, elles montent jusqu'à dix, vingt, trente mètres, rétrécissant de plus en plus leurs tours de spire, et ainsi on a l'impression de circuler dans l'intérieur de colossales conques marines, vidées, dont la pointe serait en haut très loin, si loin que le jet de lumière des fanaux n'y atteint plus. Par places, la décoration a été spécialement soignée; les ornements en relief, où brillent de toutes petites facettes cristallines, imitent des feuillages, des rinceaux, ou bien des «natures mortes» accrochées en rang, des oiseaux à long cou, les ailes pendantes, tout cela modelé dans la même pâte tristement blanche. Des gouttelettes ferrugineuses sont aussi venues çà et là couler sur cette blancheur des parois et dessiner comme les mailles d'un filet, ou bien comme de délicates guirlandes d'algues brunes. Oh! quidira les siècles, les siècles qu'il a fallu pour composer ce palais à la fois minutieux et titanesque! Et toujours elles travaillent, les gouttes d'eau, et toujours, sans aucune trêve, elles continuent leurs frêles sonneries dans ce silence.
Parfois, le long des grandes nefs, s'ouvrent des portes trop bizarrement dentelées, conduisant à des petits cachots blancs, où les sculptures laiteuses des murailles représentent des trompes d'éléphant, des amas de viscères, des rangées de longues mains de morts...
Et on pourrait marcher des heures, des jours peut-être, sans repasser par les mêmes routes, car les guides les plus familiers de ce labyrinthe déclarent qu'ils n'ont jamais eu le courage d'aller jusqu'au bout, qu'ils n'en connaissent pas la terminaison lointaine; une frayeur les arrête quand les couloirs se rétrécissent, et qu'il faudrait se glisser de biais par des trous, pour pénétrer dans d'autres salles inconnues.
A la fin, cela oppresse, cela tient du rêve d'angoisse, cette course à travers des galeries et des galeries, entre des parois qui se penchent,ondulent, et vous montrent mille formes animales, sournoisement ébauchées dans la toujours pareille matière blême. On est troublé malgré soi par la profondeur de ce lieu, par la longueur sans fin de ces tortueux passages, dont on ne devine jamais s'ils vont encore s'élargir comme des nefs ou bien se resserrer comme des souricières. Et puis, à mesure que l'on avance, la nuit, dirait-on, devient plus épaisse, plus lourde, et les lanternes éclairent plus mal. Le bruissement aussi, la petite musique de sonnettes sur les parois ruisselantes, vous énerve par sa tranquille obstination. Le désir vous prend alors de rebrousser chemin, de quitter vite ce palais incompréhensible, inutile et sans but, commencé depuis les origines du monde, et qui vous donne à sa manière le vertige par sa révélation pour ainsi dire palpable d'un infini dans les durées antérieures; on a hâte de s'évader de tout cela, pour retrouver l'air et le ciel bleu.
Et, du plus loin qu'on aperçoit la lumière, au bout de ce chemin de retour, on l'accueille un peu comme la délivrance. D'abord, elle aplongé en faisceau incertain dans ces ténèbres. Ensuite, tout à coup, voici qu'elle éclaire magnifiquement les grands piliers de l'entrée, elle donne à ce seuil de grotte l'air d'un péristyle de palais enchanté, et, sous l'arceau du grand porche, toute cette verdure qui reparaît, encadrée d'ombre morte, ces tapis de fougère, ces coteaux en face, boisés de chênes, ont l'air baignés dans de l'or.—On avait oublié que c'était si éclatant et si beau, la lumière du soleil!
Dans ce petit vallon sauvage, sur lequel viennent déboucher les galeries de pierre, dans cette campagne basque, il fait si doux et si calme aujourd'hui! Le bleu pur là-haut, le soleil qui décline avec tant de sérénité, les feuillées et les fleurs de juin, sont là comme pour donner apaisement, confiance en le destin ou en Dieu, espoir de vie et de durée. Mais en ce moment, non, en ce moment on ne se laisse pas leurrer par le sourire de ces choses, parce que l'on vient de prendre contact avec l'insondable passé des cavernes; on reste l'esprit assombri par le sentiment des périodes infinies qui nous ont précédés et quivont nous suivre, on est écrasé par la connaissance de l'antiquité effroyable de la Terre.
Ces herbages, ces buissons, ces fougères et ces fleurettes de montagne sont assurément les mêmes que frôlaient jadis le grand renne et le grand ours[16]. Aux hommes à trop longs bras, qui jadis taillaient le silex devant le seuil de la grotte, tout ce recoin isolé et fermé devait présenter déjà des aspects à peu près identiques—sous le soleil de quels étés perdus au fond des temps incalculables!—A eux aussi, des soirs de juin souriaient très calmement avec des promesses de lendemains, de joie, de vague prolongation ailleurs. Mais comme il ont été balayés, rejetés jusqu'aux derniers abîmes du Néant!... Et, depuis cette époque, qui donc, quel cerveau saurait évaluer les espaces à faire frémir qu'a parcourus notre petite Terre, déroulant toujours avec la même frénésie sa course folle, sans repasser jamais, jamais, par le même point de l'incommensurable vide noir...
Entrevu par un Oriental très vieux jeu.
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Le jour se lève. L'hélice du paquebot qui m'amène a ralenti son tournoiement fébrile: évidemment nous arrivons, nous sommes devant New-York.
Et, comme par un pressentiment qu'une grande chose extraordinaire va se passer, j'ouvre la fenêtre de ma cabine. En effet, là-bas, en face, une sorte de colosse de Rhodes, une femme exaltée se dresse sur le ciel, le bras tendu dans un geste magnifique. Sans l'avoir jamais vue, je la reconnais, il va sans dire; la statue de la Liberté, qui veille à l'entrée de l'Hudson!... Elle est haute comme une tour. Les pluies et les vents lui ont déjà donné la patine vert-de-gris des antiquesdéesses de l'Egypte. Sur un piédestal en pierres roses, aussi grand qu'une citadelle, elle surgit, pâlement verdâtre, dans le brouillard du matin et dans les fumées que le soleil dore. Elle est superbement symbolique et terrible. On dirait qu'elle fait à l'univers entier des signes d'appel; on dirait qu'elle crie: «Hurrah! C'est ici la porte! Hurrah! Entrez tous dans la fournaise! Jetez-vous tête baissée dans le gouffre des affaires, du bruit, de l'agitation et de l'or!»
Et le voici qui s'ouvre devant nous, ce gouffre quasi-infernal. Jadis, ce n'était que l'entrée d'une large rivière, entre des roseaux et des arbres. Aujourd'hui, c'est quelque chose qui, pour mes yeux épris d'Orient et de lignes pures, tient du cauchemar, mais arrive quand même à une sorte de beauté tragique, par l'excès même de l'horreur. Mille tuyaux crachent des fumées noires ou des vapeurs en tourbillons blancs, qui se mêlent, qui s'enroulent, qui embrouillent l'horizon comme sous des sarabandes de nuages. Le long des deux rives, à perte de vue, s'alignent les docks couverts, qui sontde gigantesques carcasses toutes pareilles, en ferraille couleur de deuil. Partout des inscriptions raccrocheuses s'étalent en lettres de dix mètres de haut, les unes blanches ou rouges sur les fonds noirs, les autres aériennes soutenues par des charpentes d'acier. On est assourdi par des sifflets stridents, des plaintes gémissantes de sirènes, des grondements de moteurs, des fracas d'usines. Et, au-dessus de tout cela que tant de fumées enveloppent, plus haut, plus haut, comme des géants poussés trop vite et trop efflanqués, des géants qui allongeraient démesurément le cou pour mieux voir, les gratte-ciel surgissent effarants et invraisemblables, les uns carrés, les autres pointus, les gratte-ciel à trente, quarante ou cinquante étages, surveillant ce pandémonium par leurs myriades de fenêtres...
Ah! on vient, me réclamer ma «feuille d'entrée», un questionnaire que chacun doit remplir avant d'être admis à poser le pied sur le sol d'Amérique. Moi qui avais oublié! En hâte je griffonne mes réponses. Un peu stupéfiantes, les questions: «Etes-vous anarchiste? Etes-vous polygame? N'êtes-vous pasidiot? N'avez-vous jamais donné de signes d'aliénation mentale? Possédez-vous plus de cinquante dollars de patrimoine? Combien de condamnations avez-vous subies? etc...» De telles précautions témoignent du juste souci qu'ont les Américains de ne pas admettre chez eux les hôtes «non désirables» (undesirables),—et nous devrions bien en faire autant à Tunis, pour les émigrants que nous envoie chaque jour l'Italie.—C'est égal, ce formulaire suranné est un peu naïf car si l'on était idiot ou maboul, il est probable qu'on n'en conviendrait pas, surtout par écrit.
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Deux ou trois heures plus tard, après d'interminables formalités de douane et des batailles sur les docks contre des journalistes armés de kodaks, je me trouve enfin au centre de New-York, confortablement installé et très haut perché dans un hôtel à je ne sais combien d'étages, où fonctionnent de prodigieux ascenseurs. Je domine de mes fenêtres la plupart des bâtisses d'alentour, où tout est rouge, d'un rouge sombre tirant sur le chocolat.Murs de briques rouges. Toits en terrasses, sans tuiles bien en tendu, mais couverts de je ne sais quel «imperméable» peint en rouge,—et ce sont des promenoirs pour les habitants, leurs chiens et leurs chats; des messieurs en bras de chemise (car il fait très chaud, une chaleur mouillée de Gulf-Stream) y lisent les journaux à dix pages, des ménagères y battent leurs tapis ou bien y font sécher leurs lessives. Au-dessus des toits, un peu partout, s'élancent des charpentes en fer pour soutenir en plein ciel les grandes lettres des affiches-réclames, ou bien pour élever, comme à bout de bras, les énormes tonneaux peints en rouge qui contiennent les provisions d'eau en cas d'incendie. Trop de choses en l'air, vraiment, trop de ferrailles, trop d'écritures zigzaguant sur les nuages. Et çà et là, auprès ou au loin, des gratte-ciel se dressent isolés—sortes de maisons-asperges, pourrait-on dire—qui font mine d'épier avec indiscrétion tout ce qui se passe alentour. D'en bas m'arrive un continuel vacarme; en plus des autos comme à Paris, c'est le Métropolitain qui fonctionne sur de bruyantespasserelles en fer, à hauteur de premier ou de deuxième étage; sans trêve, les trains se poursuivent ou se croisent. Et il y en a d'autres en dessous, qu'on entend rouler comme des ouragans dans les profondeurs du sol. C'est la ville de la trépidation et de la vitesse!