—As-tu-fini? s'écria de la Marck en l'interrompant, et en frappant du pied avec fureur.
—Non, répondit le prélat, car je ne t'ai pas encore dit ce que j'ai à t'offrir.
—Continue donc, reprit le Sanglier des Ardennes, et malheur à ta tête blanche si la fin de ton sermon ne me plaît pas davantage que l'exorde. Et à ces mots il s'enfonça dans son siège en grinçant des dents et en écumant de rage, comme l'animal dont il portait le nom et les dépouilles.
—Voilà quels sont tes crimes, continua l'évêque avec un ton de détermination, calme: maintenant écoute ce que je veux bien t'offrir: comme prince compatissant, comme prélat chrétien, je mets de côté toute offense qui m'est personnelle. Jette ton bâton de commandement; renonce à ton autorité; délivre tes prisonniers; restitue le butin que tu as fait; distribue tout ce que tu possèdes aux orphelins dont tu as fait périr les pères, aux veuves que tu as privées de leurs maris; couvre-toi d'un sac, jette des cendres sur ta tête, prends un bourdon à la main, et va à Rome en pèlerinage: nous solliciterons nous-même de la chambre, impériale de Ratisbonne le pardon de tes forfaits, et de notre saint-père le pape l'absolution de tes péchés.
Tandis que Louis de Bourbon proposait ces conditions d'un ton aussi décidé que s'il eût été assis sur son trône épiscopal et que l'usurpateur eût été prosterné à ses pieds en suppliant, de la Marck se leva lentement, la surprise que lui causait cette audace cédant peu à peu à la rage. Enfin, quand le prélat eut cessé de parler, il jeta un coup d'œil sur Nikkel Blok, et leva un doigt, sans prononcer une parole. à l'instant même le scélérat frappa, comme s'il eût fait son métier dans sa tuerie, et l'évêque assassiné tomba, sans pousser un seul gémissement, au pied de son trône épiscopal.
Les Liégeois, qui ne s'attendaient pas à cette horrible catastrophe, et qui croyaient au contraire voir cette conférence se terminer par quelque arrangement amiable, firent tous un mouvement d'horreur, et poussèrent des cris d'exécration et de vengeance. Mais la voix terrible de Guillaume de la Marck se fit entendre au-dessus de tout ce tumulte. Le poing fermé, et le bras tendu, il s'écria:—Eh quoi! vils pourceaux de Liège, vous qui vous vautrez dans la fange de la Meuse, oseriez-vous vous mesurer avec le Sanglier des Ardennes? Holà, mes marcassins (car c'était le nom que lui-même et beaucoup d'autres donnaient souvent à ses soldats), montrez vos défenses à ces pourceaux flamands.
Tous ses soldats furent debout au même instant; et comme ils étaient mêlés avec leurs ci-devant alliés, qui ne s'attendaient pas à être attaqués, chacun d'eux, en un clin d'œil, saisit au collet le Liégeois dont il était voisin, tandis que sa main droite tenait levé sur sa poitrine un poignard dont on voyait briller la lame à la lueur des lampes et de la lune. Tous les bras étaient levés, mais personne frappait. Les Liégeois étaient trop surpris pour faire résistance, et peut-être de la Marck ne se proposait-il que d'imprimer la terreur dans l'esprit des citadins ses confédérés.
Mais la face des choses changea soudain, grâce au courage de Durward, dont la présence d'esprit et la résolution étaient au-dessus de son âge, et qui était stimulé dans ce moment par tout ce qui pouvait lui prêter une nouvelle énergie. Imitant les soldats de de la Marck, il s'élança sur Carl Eberon, le fils de leur chef, le maîtrisa facilement; et lui appuyant un poignard sur la gorge, il s'écria à haute voix:—Jouez-vous ce jeu-là? En ce cas, m'y voilà aussi.
—Arrêtez! arrêtez! s'écria de la Marck; c'est une plaisanterie, ce n'est pas autre chose. Pensez-vous que je voudrais faire le moindre mal à mes bons amis et alliés de la ville de Liège? Soldats, bas les armes, et asseyez-vous! Qu'on emporte cette charogne, qui a causé cette querelle entre des amis, ajouta-t-il en poussant du pied le corps de l'évêque, et noyons-en le souvenir dans de nouveaux flots de vin.
On obéit à l'instant, et les soldats et les Liégeois se regardaient les uns les autres comme ne sachant pas trop s'ils étaient amis ou ennemis. Quentin Durward profita du moment:
—Guillaume de la Marck! s'écria-t-il, et vous, bourgeois et citoyens de Liège, écoutez-moi un instant; et vous, jeune homme, tenez-vous en repos (car le jeune Carl cherchait à lui échapper): il ne vous arrivera aucun mal, à moins que je n'entende encore quelqu'une de ces plaisanteries piquantes.
—Et qui es-tu? au nom du diable! s'écria de la Marck étonné, toi qui oses venir prendre des otages en ma présence, et m'imposer des conditions, à moi qui en prescris aux autres, et qui n'en reçois de personne.
—Je suis un serviteur de Louis, roi de France, répondit Quentin avec hardiesse, un des archers de sa garde écossaise, comme mon langage, et en partie mon costume, peuvent vous en avertir. Je suis ici par son ordre, pour être témoin de ce qui s'y passe, et lui en faire mon rapport; et je vois avec surprise qu'on agit en païens plutôt qu'en chrétiens, en fous plutôt qu'en hommes raisonnables. L'armée de Charles de Bourgogne va marcher incessamment contre vous; et si vous désirez obtenir des secours de la France, il faut que vous agissiez différemment. Quant à vous, habitans de Liège, je vous invite à retourner à l'instant dans votre ville; et si quelqu'un met obstacle à votre départ, je le déclare ennemi de mon maître, Sa Majesté très-chrétienne.
—France et Liège! France et Liège! s'écrièrent les tanneurs formant la garde du corps de Pavillon, et plusieurs autres bourgeois dont l'audace de Quentin commençait à ranimer le courage; France et Liège; vive le brave archer! nous vivrons et nous mourrons avec lui!
Les yeux de Guillaume de la Marck étincelaient, et il porta la main à son poignard, comme s'il eût voulu le lancer droit au cœur de l'audacieux archer. Mais jetant un coup d'œil autour de lui, il vit dans les regards de ses propres soldats quelque chose qu'il dutlui-mêmerespecter. Un grand nombre d'entre eux étaient Français, et aucun d'eux n'ignorait les secours secrets en hommes et en argent que leur maître recevait de la France; quelques-uns étaient même épouvantés du meurtre sacrilège qui venait d'être commis. Le nom de Charles de Bourgogne, prince dont le ressentiment ne pouvait qu'être excité par tout ce qui s'était passé cette nuit; l'imprudence de se faire une querelle avec les Liégeois; la folie d'exciter la colère du roi de France: toutes ces idées faisaient une vive impression sur leur esprit, quoiqu'ils n'en eussent pas alors l'usage bien libre. En un mot, de la Marck vit que s'il se portait à quelque nouvelle violence, il courait le risque de ne pas être soutenu, même par sa propre troupe.
En conséquence déridant son front et adoucissant l'expression menaçante de son regard, il déclara qu'il n'avait aucun mauvais dessein contre ses bons amis de Liège; qu'ils étaient libres de quitter Schonwaldt quand bon leur semblerait, quoiqu'il eût espéré qu'ils passeraient au moins la nuit à se réjouir avec lui en honneur de leur victoire. Il ajouta avec plus de calme qu'il n'en montrait communément, qu'il serait prêt à entrer en négociation avec eux pour le partage des dépouilles, et à concerter les mesures nécessaires pour leur défense mutuelle, soit le lendemain, soit tel autre jour qu'il leur plairait. Quant au jeune archer de la garde écossaise, il se flattait qu'il lui ferait l'honneur de passer la nuit à Schonwaldt.
Quentin fit ses remerciemens, mais ajouta que tous ses mouvemens devaient être déterminés par ceux de mein herr Pavillon, auquel il était particulièrement chargé de s'attacher; mais qu'il l'accompagnerait bien certainement la première fois qu'il viendrait voir le vaillant Guillaume de la Marck.
—Si vos mouvemens se règlent sur les miens, dit Pavillon, il est probable que vous quitterez Schonwaldt sans un instant de délai; et si vous n'y revenez qu'en ma compagnie, il est à croire qu'on ne vous y reverra pas de sitôt.
L'honnête citoyen ne prononça la dernière partie de cette phrase qu'entre ses dents, comme s'il eût craint de laisser entendre l'expression d'un sentiment qu'il lui était pourtant impossible d'étouffer entièrement.
—Suivez-moi pas à pas, mes braves tanneurs, dit-il à ses gardes-du-corps, et nous sortirons le plus tôt possible de cette caverne de voleurs.
La plupart des Liégeois, du moins ceux qui s'élevaient au-dessus de la canaille, partageaient à cet égard l'opinion du syndic, et il y avait eu parmi eux moins de joie quand ils étaient entrés triomphans dans Schonwaldt, qu'ils n'en éprouvèrent à l'espoir d'en sortir sains et saufs. On ne mit aucun obstacle à leur départ, et l'on peut juger de la joie qu'éprouva Quentin lorsqu'il se vit hors de ces murs formidables.
Pour la première fois depuis qu'ils étaient entrés dans la salle qui venait d'être témoin d'un meurtre abominable, Quentin se hasarda à adresser la parole à la jeune comtesse, en lui demandant comment elle se trouvait.
—Bien, bien, répondit-elle avec le langage laconique de l'effroi; parfaitement bien.—Ne vous arrêtez pas pour me faire une seule question. Ne perdons pas un instant; fuyons, fuyons.
Tout en parlant ainsi, elle s'efforçait d'accélérer le pas, mais avec si peu de succès qu'elle serait tombée d'épuisement si Durward ne l'eût soutenue. Avec la tendresse d'une mère qui veut mettre son enfant hors de danger, le jeune Écossais la prit entre ses bras pour la porter; et tandis qu'elle lui passait le bras autour du cou, sans autre pensée que le désir de se sauver, il n'aurait pas voulu avoir couru cette nuit un péril de moins, puisque telle en était la conclusion.
L'honnête bourguemestre, de son côté, était soutenu et presque traîné par son fidèle conseiller Peterkin et un autre de ses ouvriers; ce fut ainsi qu'ils arrivèrent hors d'haleine sur les bords de la Meuse, ayant rencontré, chemin faisant, plusieurs troupes d'habitans de Liège, qui désiraient savoir quelle était la situation des choses à Schonwaldt, et s'il était vrai, comme le bruit commençait à s'en répandre, qu'une querelle s'était élevée entre les vainqueurs.
Se débarrassant de ces curieux importuns aussi-bien qu'ils le purent, ils réussirent enfin, grâce à Peterkin et à quelques-uns de ses compagnons, à se procurer une barque, et ils purent jouir par ce moyen d'un repos dont avait grand besoin Isabelle, qui continuait à rester presque sans mouvement dans les bras de son libérateur. Ce retour du calme n'était pas moins nécessaire au bon bourguemestre, qui, après avoir fait quelques remerciemens sans suite à Durward, commença une longue harangue adressée à Peterkin, sur le courage dont il avait fait preuve, la bienfaisance qu'il avait montrée, et les périls sans nombre auxquels ces deux vertus l'avaient exposé tant en cette occasion qu'en plusieurs autres.
—Peterkin, lui dit-il en reprenant le même chapitre que la veille, si j'avais eu le cœur moins brave, je ne me serais pas opposé à ce que les bourgeois de Liège payassent le vingtième quand tous les autres y consentaient. Un cœur moins brave ne m'aurait pas conduit à cette bataille de Saint-Tron, où un homme d'armes du Hainaut me renversa d'un coup de lance dans un fossé rempli de boue, et d'où ni ma bravoure ni mes efforts ne purent me tirer avant la fin de la bataille. Et n'est-ce pas encore mon courage qui m'a fait mettre, la nuit dernière, un corselet devenu trop étroit et dans lequel j'aurais été étouffé sans l'aide de ce brave jeune homme dont le métier est de se battre, à quoi je lui souhaite beaucoup de plaisir? Et quant à ma bonté de cœur, Peterkin, elle m'a rendu pauvre, c'est-à-dire elle m'aurait rendu pauvre, si je n'avais été passablement nanti des biens de ce misérable monde. Et Dieu sait dans quel embarras je puis encore me trouver avec des dames, des comtesses, des secrets à garder. Tout cela peut me coûter la moitié de ma fortune, et mon cou par-dessus le marché.
Quentin ne put garder le silence plus long-temps, et il l'assura que s'il courait quelques dangers ou faisait quelques pertes à cause de la jeune dame alors sous sa protection, elle s'empresserait de l'en dédommager par sa reconnaissance et par toutes les indemnités possibles.
—Grand merci, monsieur l'archer, grand merci, répondit le citoyen de Liège; mais qui vous a dit que je demande à être indemnisé pour m'être acquitté du devoir d'un honnête homme? Je regrettais seulement qu'il pût m'en coûter quelque chose de manière ou d'autre; et j'espère qu'il m'est permis de parler ainsi à mon lieutenant, sans reprocher à personne les pertes et les dangers que je puis encourir.
Quentin conclut de ce discours que le syndic était du nombre de ces gens qui se paient, en murmurant et en grondant, des services qu'ils rendent aux autres, et dont le seul motif, en se plaignant ainsi, est de donner une plus haute idée de ce qu'ils ont pu faire. Il garda donc un silence prudent, et permit au bourguemestre de s'étendre tout à son aise sur les pertes et les dangers auxquels il s'était exposé et s'exposait encore en ce moment, par suite de son zèle pour le bien public et de sa bienfaisance désintéressée pour ses semblables; sujet qui le conduisit jusqu'à la porte de sa maison.
La vérité était que l'honnête citoyen sentait qu'il avait perdu un peu de son importance en laissant figurer un jeune étranger au premier rang pendant la crise qui venait d'avoir lieu au château de Schonwaldt; et quelque enchanté qu'il eût été, dans le moment, de l'effet qu'avait produit l'intervention de Durward, cependant, en y réfléchissant, il sentait le tort que devait en souffrir sa réputation de courage, et il s'efforçait d'en obtenir une compensation, en exagérant les droits qu'il avait à la reconnaissance du pays en général, de ses amis en particulier, et plus spécialement encore à celle de la jeune comtesse et de son protecteur.
Mais lorsque la barque se fut arrêtée au bout du jardin, et qu'avec l'aide de Peterkin il eut mis le pied sur la rive, on aurait dit que le sol du terrain qui lui appartenait avait la vertu de dissiper tout à coup ses sentimens de jalousie et d'amour-propre blessé, et de changer le démagogue mécontent de s'être vu éclipsé, en ami serviable, bon et hospitalier. Il appela à haute voix Trudchen, qui parut sur-le-champ, car la crainte et l'inquiétude avaient presque entièrement banni le sommeil des murs de Liège pendant cette nuit désastreuse. Trudchen fut chargée de donner tous ses soins à la belle étrangère, qui avait à peine l'usage de ses sens; et la bonne fille du digne syndic, admirant les charmes de la jeune comtesse et prenant pitié de l'affliction dans laquelle elle paraissait plongée, s'acquitta de ce devoir hospitalier avec le zèle et l'affection d'une sœur. Quelque tard qu'il fût, et quelque fatigué que parût Pavillon, ce ne fut pas sans difficulté que Quentin échappa à un flacon de vin précieux, aussi vieux que la bataille d'Azincourt; et il aurait été obligé d'en prendre sa part, sans l'arrivée de la maîtresse de la maison, que les cris redoublés de Pavillon pour obtenir les clefs de la cave firent sortir de sa chambre à coucher. C'était une petite femme ronde, qui paraissait avoir été assez bien dans son temps; mais qui, depuis plusieurs années, se faisait particulièrement remarquer par un nez rouge et pointu, une voix aigre, une détermination bien prononcée de tenir son mari sous une discipline sévère dans sa maison, en compensation de l'autorité qu'il exerçait quand il en était dehors.
Dès qu'elle apprit la nature du débat qui avait eu lieu entre son mari et son hôte, elle déclara positivement que le premier, bien loin d'avoir besoin de prendre du vin, n'en avait déjà que trop bu; et au lieu de se servir, comme il le désirait, d'aucune des clefs dont un gros trousseau était suspendu à sa ceinture par une chaîne d'argent, elle lui tourna le dos sans cérémonie, et conduisit Durward dans un appartement propre, si bien meublé, si bien garni du commode et de l'utile, qu'il n'en avait pas encore vu qui pût lui être comparé, tant les riches Flamands l'emportaient, à cette époque, non-seulement sur les pauvres et grossiers Écossais, mais sur les Français eux-mêmes, pour tous les agrémens de la vie domestique.
«...Parlez, dites-moi de partir;«Vous me verrez tenter jusques à l'impossible,«Le tenter, et bien plus; je prétends réussir.«......«......«Marchez, et je vous suis—dans l'ardeur qui m'enflamme«Je me sens prêt à tout......»SHAKSPEARE.Jules César.
ENdépit d'un mélange de crainte, de doute, d'inquiétude, et de toutes les autres passions qui l'agitaient, les fatigues de la journée précédente avaient tellement épuisé les forces de notre jeune Écossais, qu'il dormit d'un profond sommeil, et ne s'éveilla qu'assez tard le lendemain, à l'instant où son digne hôte entrait dans sa chambre le front chargé de soucis.
Il s'assît près du lit de Quentin, et commença un long discours assez peu clair sur les devoirs domestiques des personnes mariées, et principalement sur le pouvoir respectable et la suprématie légitime que le mari devait maintenir toutes les fois qu'il se trouvait d'un avis opposé à celui de sa femme.
Quentin l'écoutait avec quelque inquiétude; il savait que les maris, comme les autres puissances belligérantes, étaient quelquefois disposés à chanter unTe Deum, plutôt pour cacher une défaite que pour célébrer une victoire; et il se hâta de s'en assurer plus positivement en lui disant qu'il espérait que son arrivée chez lui n'avait occasionné aucun embarras à la maîtresse de la maison.
—Embarras! répondit le bourguemestre; non. Il n'y a pas de femme qui puisse être prise moins à l'improviste que la mère Mabel, elle est toujours charmée de voir ses amis; elle a toujours, Dieu merci, un appartement tout prêt et un garde-manger bien garni. C'est la femme du monde la plus hospitalière; seulement, c'est dommage qu'elle ait un caractère tout particulier.
—En un mot, notre séjour ici lui est désagréable, dit Quentin en se levant à la hâte et en commençant à s'habiller. Si j'étais sûr que cette jeune dame fût en état de voyager après les horreurs de la nuit dernière, nous n'ajouterions pas à nos torts en restant ici un moment de plus.
—C'est précisément ce qu'elle a dit elle-même à la mère Mabel, dit Pavillon, et j'aurais voulu que vous eussiez vu les couleurs qui lui montaient aux joues pendant qu'elle lui parlait ainsi. Une laitière qui a patiné cinq milles contre le vent, pour venir au marché, n'est qu'un lis en comparaison. Je ne suis pas surpris que la mère Mabel en soit un peu jalouse. Pauvre chère âme!
—La jeune dame a-t-elle donc déjà quitté son appartement? demanda Durward en continuant sa toilette avec une double précipitation.
—Oui vraiment, et elle désire vous voir pour déterminer quel chemin vous prendrez, puisque vous êtes tous deux décidés à partir. Mais j'espère que vous ne partirez qu'après le déjeuner.
—Pourquoi, ne m'avez-vous pas dit tout cela plus tôt? s'écria Quentin avec impatience.
—Doucement! doucement! Je ne vous ai parlé que trop tôt, si vous vous démontez si vite. Cependant j'aurais encore autre chose à vous dire, si je vous voyais assez de patience pour m'écouter.
—Parlez, mein herr, parlez aussi promptement et aussi vite que vous le pourrez: je suis tout attention.
—Eh bien donc, je n'ai qu'un mot à vous dire; c'est que Trudchen, qui est aussi fâchée de se séparer de cette jeune et jolie dame que si c'était sa sœur, vous conseille de prendre un autre déguisement; car le bruit court dans la ville que les comtesses de Croye voyagent en habit de pèlerines, accompagnées d'un archer de la garde écossaise du roi de France; on ajoute que l'une d'elles a été amenée hier à Schonwaldt, comme nous venions d'en partir, par un Bohémien qui a assuré Guillaume de la Marck que vous n'étiez chargé d'aucun message ni pour lui, ni pour le bon peuple de Liège; que vous aviez enlevé la jeune comtesse, et que vous voyagiez avec elle comme son amoureux. Toutes ces nouvelles sont arrivées ce matin du château, et nous ont été annoncées à moi et aux autres conseillers, qui ne savent trop quel parti prendre; car quoique notre opinion soit que ce Guillaume de la Marck a été un peu trop brutal, tant avec l'évêque qu'avec nous, cependant on le regarde en général comme un brave homme au fond, c'est-à-dire quand il n'a pas trop bu, et comme le seul chef, dans le monde entier, qui puisse nous défendre contre le duc de Bourgogne; et moi-même, au point où en sont les choses, je suis à moitié convaincu que nous devons nous maintenir en bonne intelligence avec lui, car nous sommes trop avancés pour reculer.
Quentin ne fit ni reproches ni remontrances à Pavillon, parce qu'il vit que ce serait une peine inutile, et que le digne magistrat n'en persisterait pas moins, dans une résolution que lui avaient fait prendre sa soumission à sa femme et ses opinions comme homme de parti.—Votre fille a raison, lui dit-il; il faut que nous partions déguisés, et que nous partions à l'instant même. Nous pouvons, j'espère, compter que vous nous garderez le secret, et que vous nous fournirez les moyens de nous échapper?
—De tout mon cœur, répondit l'honnête citadin, qui, n'étant pas très-satisfait lui-même de la dignité de sa conduite, désirait trouver quelque moyen de se la faire pardonner;—de tout mon cœur! Je ne puis oublier que je vous ai dû la vie la nuit dernière, d'abord quand vous m'avez débarrassé de ce maudit pourpoint d'acier, et ensuite quand vous m'avez tiré d'un embarras bien pire encore, car ce Sanglier et ses marcassins sont des diables plutôt que des hommes: aussi je vous serai fidèle autant que la lame l'est au manche, comme disent nos couteliers, qui sont les plus habiles du monde. Allons, à présent que vous voilà habillé, suivez-moi par ici, et vous allez voir jusqu'à quel point j'ai confiance en vous.
En sortant de la chambre où Quentin avait couché, le syndic le conduisit dans le cabinet où il faisait lui-même tous ses paiemens. Quand ils y furent entrés, il enferma la porte aux verrous avec soin, jeta autour de lui un regard de précaution, ouvrit un cabinet dont la porte était cachée derrière la tapisserie, et dans lequel étaient plusieurs caisses de fer. Il en ouvrit une, pleine de guilders, et la mettant à la discrétion de Durward, il lui dit d'y prendre telle somme qu'il jugerait nécessaire pour ses dépenses et celles de sa compagne.
Comme l'argent que Quentin avait reçu en partant du Plessis était alors presque entièrement dépensé, il n'hésita pas à accepter une somme de deux cents guilders; et en agissant ainsi il déchargea d'un grand poids l'esprit de Pavillon, qui regarda ce prêt risqué volontairement comme une réparation du manque d'hospitalité que diverses considérations le forçaient en quelque sorte de commettre.
Ayant bien fermé la caisse, le cabinet, et la chambre qui contenait son trésor, le riche Flamand conduisit son hôte dans le salon, où il trouva la comtesse vêtue en fille flamande de la moyenne classe. Elle était pâle, mais, malgré les scènes de la nuit précédente, encore assez forte pour se mettre en route, et jouissant de toute sa présence d'esprit. Trudchen était seule auprès d'elle, s'occupant avec soin à mettre la dernière main au costume d'Isabelle, et lui donnant les instructions nécessaires pour qu'elle pût le porter sans avoir un air emprunté.
La comtesse tendit la main à Quentin, qui la baisa avec respect, et elle lui dit:—Monsieur Durward, il faut que nous quittions ces bons amis, de peur d'attirer sur eux une partie des maux qui m'ont poursuivie depuis la mort de mon père. Il faut que vous changiez d'habits et que vous me suiviez, à moins que vous ne soyez las de protéger une infortunée.
—Moi! moi! las de vous suivre! s'écria Quentin; je vous suivrai jusqu'au bout du monde; je vous défendrai contre tout l'univers; mais vous, vous-même, êtes-vous en état d'accomplir la tâche que vous entreprenez? Pouvez-vous, après les horreurs de la nuit dernière...?
—Ne les rappelez pas à ma mémoire, répondit la comtesse. Je ne m'en souviens que confusément, comme d'un songe affreux. Le digne évêque est-il sauvé?
—Je crois qu'il n'a rien à craindre, dit Quentin en faisant un signe de silence à Pavillon, qui semblait se disposer à commencer le récit horrible de la mort du prélat.
—Nous serait-il possible de le joindre? demanda Isabelle. A-t-il réuni quelques forces?
—Il n'a d'espérance que dans le ciel, répondit Durward. Mais en quelque lieu que vous désiriez vous rendre, je serai votre guide et votre garde; je ne vous abandonnerai jamais.
—Nous y réfléchirons, dit Isabelle; et après une pause d'un instant, elle ajouta:—Un couvent serait l'asile de mon choix; mais je crains que ce ne soit une bien faible défense contre mes persécuteurs.
—Hem! hem! dit le syndic; je ne pourrais en conscience vous conseiller de choisir un couvent dans les environs de Liège; car le Sanglier des Ardennes, brave chef d'ailleurs, allié fidèle et plein de bienveillance pour notre ville, a l'humeur un peu bourrue, et ne respecte guère les cloîtres, les couvens, les monastères. On dit qu'il y a une vingtaine de nonnes, c'est-à-dire de ci-devant nonnes, qui marchent avec sa compagnie...
—Préparez-vous à partir, monsieur Durward, et le plus promptement possible, dit Isabelle interrompant ces détails, puisque vous voulez bien encore veiller à ma sûreté.
Dès que le syndic et Quentin furent sortis, Isabelle commença à faire à Gertrude diverses questions relativement aux routes et à d'autres objets, avec tant de calme et de présence d'esprit, que la fille du bourguemestre ne put s'empêcher de s'écrier:—Je vous admire, madame; j'ai entendu parler du courage qu'ont montré quelques femmes; mais le vôtre me paraît au-dessus des forces de l'humanité.
—La nécessité, ma chère amie, répondit la comtesse, est la mère du courage comme de l'invention. Il n'y a pas long-temps, je m'évanouissais en voyant une goutte de sang tomber d'une égratignure. Eh bien! hier, j'en ai vu couler je puis dire des flots autour de moi, et cependant mes sens ne m'ont pas abandonnée, et j'ai conservé l'usage de toutes mes facultés. Ne croyez pourtant pas que cette tâche ait été facile, ajouta-t-elle en appuyant sur le bras de Gertrude une main tremblante, quoiqu'elle parlât d'une voix ferme:—la force, qui soutient mon cœur est comme une garnison assiégée par des milliers d'ennemis, et que la résolution la plus déterminée peut seule empêcher de capituler et de se rendre. Si ma situation était tant soit peu moins dangereuse; si je ne sentais pas que la seule chance qui me reste pour échapper à un sort pire que la mort est de conserver du sang-froid et de la présence d'esprit, je me jetterais en ce moment entre vos bras, Gertrude, et je soulagerais ma douleur par un torrent de larmes, les plus amères qu'on ait jamais versées.
—N'en faites rien, madame, répondit la Flamande compatissante; prenez courage; dites votre chapelet; mettez-vous sous la protection du ciel; et s'il a jamais envoyé un sauveur à quelqu'un près de périr, ce brave et hardi jeune homme doit être le vôtre. Il y a aussi quelqu'un sur qui j'ai quelque crédit, ajouta-t-elle en rougissant: n'en dites rien à mon père; mais j'ai dit à mon amoureux, Hans Glover, de vous attendre à la porte du côté de l'est, et de ne se remontrer à moi que pour m'apprendre qu'il vous a conduite en sûreté au-delà du territoire de Liège.
La comtesse ne put exprimer ses remerciemens à l'excellente fille qu'en l'embrassant tendrement; et Gertrude, lui rendant ses embrassemens avec une affection pleine de franchise, ajouta en souriant:—Ne vous inquiétez pas: si deux filles et deux amoureux qui leur sont tout dévoués ne peuvent réussir dans un projet de fuite et de déguisement, le monde n'est plus ce que j'entendis toujours dire qu'il était.
Une partie de ce discours rappela de vives couleurs sur les joues d'Isabelle, et l'arrivée soudaine de Quentin ne contribua nullement à les faire disparaître. Il était vêtu en paysan flamand de la première classe, ayant mis les habits des dimanches de Peterkin, qui prouva son zèle pour le jeune Écossais par la promptitude avec laquelle il les lui offrit, en jurant en même temps que, dût-on le tanner comme la peau d'un bœuf, il ne le trahirait jamais.
Deux excellens chevaux avaient été préparés, grâce aux soins actifs de la mère Mabel, qui réellement ne désirait aucun mal à la comtesse et à son écuyer, pourvu que leur départ écartât les dangers qu'elle craignait que leur présence n'attirât sur sa maison et sur sa famille. Elle les vit donc avec grand plaisir monter à cheval et partir, après leur avoir dit qu'ils trouveraient le chemin de la porte située du côté de l'orient, en suivant des yeux Peterkin, qui devait marcher devant eus pour leur servir de guide, mais sans avoir l'air d'avoir aucune communication avec eux.
Dès que ces hôtes furent partis, la mère Mabel saisit cette occasion pour faire une longue remontrance à Trudchen sur la folie de lire des romans; car c'était ainsi que les belles dames de la cour étaient devenues si hardies et si dévergondées, qu'au lieu d'apprendre à conduire honnêtement une maison, il fallait qu'elles apprissent à monter à cheval, et qu'elles courussent le pays, sans autre suite qu'un écuyer fainéant, un page libertin, ou un coquin d'archer étranger, au risque de leur santé, au détriment de leur fortune, et au préjudice irréparable de leur réputation.
Gertrude écouta tout cela en silence et sans y répondre; mais, vu son caractère, il est permis de douter qu'elle en tirât des conclusions conformes à celles que sa mère désirait lui inculquer.
Cependant nos voyageurs étaient arrivés à la porte orientale de la ville, après avoir traversé des rues remplies d'une foule de gens heureusement trop occupés des nouvelles du jour et des événemens politiques pour faire attention à un couple dont l'extérieur n'offrait rien de bien remarquable. Les gardes les laissèrent passer en vertu d'une permission que Pavillon leur avait obtenue, mais au nom de son collègue Rouslaer, et ils prirent congé de Peterkin Geislaer, en se souhaitant réciproquement, en peu de mots, toutes sortes de prospérités. Presque au même instant, un jeune homme vigoureux, monté sur un bon cheval gris, vint les joindre, et se fit connaître à eux comme Hans Glover, l'amoureux de Trudchen Pavillon. C'était un jeune homme à bonne figure flamande, ne brillant point par l'intelligence, annonçant plus de bonté de cœur et d'enjouement que d'esprit; et, comme la comtesse Isabelle ne put s'empêcher de le penser, peu digne de l'affection de la généreuse Gertrude. Il parut cependant désirer de concourir de tout son pouvoir aux vues bienfaisantes de la fille du bourguemestre; car après avoir salué respectueusement la comtesse, il lui demanda sur quelle route elle désirait qu'il la conduisît.
—Conduisez-moi, lui répondit-elle, vers la ville la plus voisine, sur les frontières du Brabant.
—Vous avez donc déterminé quel sera le but de votre voyage? lui demanda Quentin en faisant approcher son cheval de celui d'Isabelle, et lui parlant en français, langue que leur guide ne comprenait pas.
—Oui, répondit la comtesse; car dans la situation ou je me trouve, il me serait préjudiciable de prolonger mon voyage; je dois chercher à l'abréger, quand même il devrait se terminer à une prison.
—à une prison! s'écria Quentin.
—Oui, mon ami, à une prison; mais j'aurai soin que vous ne la partagiez pas.
—Ne parlez pas de moi; ne pensez pas à moi; que je vous voie en sûreté, et peu m'importe ce que je deviendrai ensuite.
—Ne parlez pas si haut, dit Isabelle, vous surprendrez notre guide. Vous voyez qu'il est déjà à quelques pas devant nous.
Dans le fait le bon Flamand, faisant pour les autres ce qu'il aurait désiré qu'on fît pour lui, avait pris l'avance, pour ne pas gêner leur entretien par la présence d'un tiers, dès qu'il avait vu Quentin s'approcher de la comtesse.
—Oui, continua-t-elle quand elle vit que leur guide était trop éloigné pour qu'il pût les entendre, oui, mon ami, mon protecteur, car pourquoi rougirais-je de vous nommer ce que le ciel vous a rendu pour moi? mon devoir est de vous dire que j'ai résolu de retourner dans mon pays natal, et de m'abandonner à la merci du duc de Bourgogne. Ce sont des conseils malavisés, quoique bien intentionnés, qui m'ont déterminée à fuir sa protection pour celle du politique et astucieux Louis de France.
—Et vous êtes donc résolue à devenir l'épouse du comte de Campo Basso, de l'indigne favori de Charles?
Ainsi parlait Quentin en cherchant à cacher sous un air de feinte indifférence l'angoisse secrète qui le déchirait; comme le malheureux criminel, condamné à mort, affecte une fermeté qui est bien loin de son cœur, quand il demande si l'ordre de son exécution est arrivé.
—Non, Durward, non, répondit la comtesse en se redressant sur sa selle; tout le pouvoir du duc de Bourgogne ne suffira pas pour avilir jusqu'à ce point une fille de la maison de Croye. Il peut saisir mes terres et mes fiefs, m'enfermer dans un couvent, mais c'est tout ce que j'ai à craindre de lui; et je souffrirais des maux encore plus grands, avant de consentir à donner ma main à ce Campo Basso.
—Des maux encore plus grands! répéta Quentin; et peut-on avoir à supporter de plus grands maux que la perte de ses biens et de sa liberté? Ah! réfléchissez-y bien, tandis que le ciel permet que vous respiriez encore un air libre, tandis que vous avez près de vous un homme qui hasardera sa vie pour vous conduire en Allemagne, en Angleterre, même en écosse; et dans tous ces pays vous trouverez de généreux protecteurs. Ne renoncez donc pas si promptement à la liberté, au don du ciel le plus précieux! Ah! qu'un poète de mon pays a eu bien raison de dire:
La liberté, noble trésor!Seule embellit l'existence mortelle;Au plaisir elle ajoute encor.On vit heureux et riche en vivant avec elle;Richesse, bonheur et santé,
La liberté, noble trésor!Seule embellit l'existence mortelle;Au plaisir elle ajoute encor.On vit heureux et riche en vivant avec elle;Richesse, bonheur et santé,
Vous nous dites adieu quand fuit la liberté.
Elle écouta avec un sourire mélancolique cette tirade en l'honneur de la liberté, et dit, après un moment d'intervalle:—La liberté n'existe que pour l'homme: la femme doit toujours chercher un protecteur, puisque la nature l'a rendue incapable de se défendre elle-même. Et où en trouverai-je un? Sera-ce le voluptueux Édouard d'Angleterre? l'ignoble Wenceslas d'Allemagne, qui sans cesse est gorgé de vin? En Écosse, peut-être? Ah! Durward! si j'étais votre sœur et que vous pussiez m'assurer un asile dans quelque vallée paisible, au milieu de ces montagnes que vous vous plaisez à décrire; un asile où l'on voudrait me permettre, soit par charitée, soit pour le peu de joyaux qui me restent, de mener une vie tranquille, et d'oublier le rang auquel j'étais destinée; si vous pouviez m'assurer la protection de quelque dame honorable de votre pays, de quelque noble baron dont le coeur serait aussi fidèle que son épée, ce serait une perspective qui pourrait mériter que je bravasse la censure du monde en prolongeant mon voyage.
Elle prononça ces mots d'une voix presque défaillante, et avec un accent de tendresse et de sensibilité si touchant, que Durward en éprouva une joie qui pénétra jusqu'au fond de son cœur. Il hésita un instant avant de répondre, cherchant à la hâte en lui-même s'il pourrait lui procurer un asile sûr et honorable en écosse; mais il ne put fermer les yeux à cette triste vérité, qu'il commettrait un acte de bassesse et de cruauté, s'il l'engageait à une telle démarche sans avoir aucun moyen de la protéger ensuite efficacement.
—Madame, lui dit-il enfin, j'agirais contre mon honneur et contre les lois de la chevalerie, si je vous laissais former aucun projet qui aurait pour base l'idée que je pourrais vous offrir en écosse quelque autre protection que celle de l'humble bras qui vous est tout dévoué. à peine sais-je si mon sang coule dans les veines d'un seul autre habitant de mon pays natal. Le chevalier d'Innerquuharity prit d'assaut notre château pendant une nuit affreuse qui vit périr tout ce qui portait mon nom. Si je retournais en écosse, mes ennemis féodaux sont nombreux et puissans; je suis seul et sans protecteurs, et quand le roi voudrait me rendre justice, il n'oserait, pour redresser les torts d'un simple individu, mécontenter un chef qui marche à la tête de cinq cents cavaliers.
—Hélas! dit la comtesse, il n'existe donc pas dans le monde entier un coin où l'on soit à l'abri de l'oppression, puisqu'on la voit déployer ses fureurs sur des montagnes sauvages qui offrent si peu d'attrait à la cupidité, aussi-bien que dans nos plaines riches et fertiles.
—C'est une triste vérité, répondit Durward, et je n'oserais vous la déguiser; ce n'est guère que la soif du sang et le désir de la vengeance qui arment nos clans les uns contre les autres; et les Ogilvies présentent en écosse les mêmes scènes d'horreur que de la Marck et ses brigands offrent en ce pays.
—Ne parlons donc plus de l'écosse, dit Isabelle avec un ton d'indifférence réelle ou affectée, qu'il n'en soit plus question. Dans le fait, je n'en ai parlé que par plaisanterie, pour voir si vous oseriez réellement me recommander comme un asile sûr celui des royaumes de l'Europe où il règne le plus de troubles. C'était une épreuve de votre sincérité, sur laquelle je vois avec plaisir qu'on peut compter, même quand on met le plus fortement en jeu le sentiment qui vous anime le plus, l'amour de votre patrie. Ainsi donc, encore une fois, je ne chercherai d'autre protection que celle de quelque honorable baron, feudataire du duc Charles, entre les mains duquel je suis résolue de me livrer.
—Mais que ne vous rendez-vous plutôt sur vos domaines, dans votre château fort, comme vous en formiez le projet en sortant de Tours? Pourquoi ne pas appeler à votre défense les vassaux de votre père, et traiter avec le duc de Bourgogne, au lieu de vous rendre à lui? Vous trouverez bien des cœurs qui combattront vaillamment pour votre défense; j'en connais un du moins qui perdrait volontiers la vie pour en donner l'exemple.
—Hélas! ce projet, suggestion de l'artificieux Louis, et qui, comme tous ceux qu'il a jamais formés, avait pour but son intérêt plutôt que le mien, est devenu impraticable par suite de la trahison du perfide Zamet Hayraddin, qui en a donné connaissance au duc de Bourgogne. Il a jeté mon parent dans une prison, et mis garnison dans mes châteaux. Toute tentative que je pourrais faire ne servirait qu'à exposer mes vassaux à la vengeance du duc Charles; et pourquoi ferais-je couler plus de sang qu'on n'en a déjà répandu pour une cause qui en est si peu digne?—Non, je me soumettrai à mon souverain comme une vassale obéissante, en tout ce qui ne compromettra pas la liberté que je prétends avoir de me choisir un époux. Et je m'y détermine d'autant plus aisément, que je présume que ma tante, la comtesse Hameline, qui m'a conseillé la première, et qui m'a même pressée de prendre la fuite, a déjà pris elle-même ce parti sage et honorable.
—Votre tante! répéta Quentin, à qui ces derniers mots rappelèrent des idées auxquelles la jeune comtesse était étrangère, et qu'une suite rapide de dangers et d'événemens qui exigeaient toute son attention avait bannies de sa propre mémoire.
—Oui, reprit Isabelle; ma tante, la comtesse Hameline de Croye. Savez-vous ce qu'elle est devenue? Je me flatte qu'elle est maintenant sous la protection de la bannière de Bourgogne. Vous gardez le silence. En savez-vous quelque chose?
Cette question, faite d'un ton d'intérêt et d'inquiétude, obligea Durward à lui dire une partie de ce qu'il savait du sort de la comtesse Hameline. Il lui apprit la manière dont il avait été averti de la suivre, lors de sa fuite de Schonwaldt, fuite dans laquelle il ne doutait pas que sa nièce ne l'accompagnât; la découverte qu'il avait faite qu'Isabelle n'était pas du voyage; son retour au château, et l'état dans lequel il l'avait trouvée. Mais il ne lui dit rien du motif qu'il était évident que sa tante avait en vue en partant de Schonwaldt, ni du bruit qui courait qu'elle avait été livrée entre les mains de Guillaume de la Marck; sa délicatesse lui imposant le silence sur le premier objet, et ses égards pour la sensibilité de sa compagne, dans un moment où elle avait besoin de toutes ses forces physiques et morales, l'empêchant de l'alarmer par le récit d'un fait dont il n'était informé que par une vague rumeur.
Ce récit, quoique dépouillé de ces circonstances importantes, fit une forte impression sur Isabelle, qui, après avoir gardé quelque temps le silence, dit d'un ton de froideur et de mécontentement:
—Et ainsi vous avez laissé ma malheureuse tante dans une forêt, à la merci d'un vil Bohémien et d'une perfide femme de chambre! Cette pauvre tante! Elle avait coutume de vanter votre fidélité!
—Si j'avais agi différemment, madame, répondit Quentin un peu piqué, et non sans raison, de la manière dont Isabelle semblait envisager sa conduite, quel aurait été le sort d'une personne au service de laquelle j'étais plus particulièrement dévoué? Si je n'avais pas laissé la comtesse Hameline de Croye entre les mains de ceux qu'elle avait elle-même choisis pour conseillers, la comtesse Isabelle ne serait-elle pas en ce moment au pouvoir de Guillaume de la Marck, du Sanglier des Ardennes?
—Vous avez raison, dit Isabelle en reprenant son ton ordinaire; et moi qui ai retiré tout l'avantage d'un dévouement si généreux, j'ai été coupable d'une noire ingratitude envers vous. Mais ma malheureuse tante! et cette misérable Marton, à qui elle accordait tant de confiance et qui la méritait si peu. C'est elle qui a introduit près de ma tante les deux Maugrabins, Zamet et Hayraddin, dont les prétendues connaissances en astrologie avaient obtenu un grand ascendant sur son esprit. C'est encore elle qui, en appuyant sur leurs prédictions, lui a fait concevoir—je ne sais de quel terme me servir,—des illusions, relativement à un mariage, à des amans; ce que son âge rendait invraisemblable et presque honteux. Je ne doute pas que ce ne soit l'astucieux Louis qui nous ait environnées de ces traîtres, dès l'origine, pour nous déterminer à nous réfugier à sa cour, ou plutôt à nous mettre sous sa puissance. Et après que nous eûmes fait cet acte d'imprudence, de quelle manière ignoble, indigne d'un roi, d'un chevalier, d'un homme bien né, a-t-il agi envers nous! Vous en avez été vous-même témoin, Durward. Mais ma pauvre tante! que croyez-vous qu'elle devienne?
Cherchant à lui donner des espérances qu'il avait à peine lui-même, Quentin lui répondit que la passion dominante de ces misérables était la cupidité; que Marton, quand il avait quitté la comtesse Hameline, semblait vouloir la protéger; qu'enfin il était difficile de concevoir quel but Hayraddin pourrait se proposer en assassinant ou maltraitant une prisonnière dont il devait espérer de tirer une bonne rançon, s'il la respectait.
Pour détourner les pensées d'Isabelle de ce sujet mélancolique, Quentin lui raconta la manière dont il avait découvert, pendant la nuit qu'elle avait passée au couvent près de Namur, la trahison projetée par leur guide, qui lui paraissait le résultat d'un plan concerté entre le roi de France et Guillaume de la Marck. La jeune comtesse frémit d'horreur; et revenant à elle, elle s'écria:—Je rougis de ma faiblesse; j'ai sans doute péché en me permettant de douter assez de la protection des saints pour croire un instant qu'un projet si cruel, si vil, si déshonorant, pût s'accomplir, tandis qu'il existe dans le ciel des yeux ouverts sur les misères humaines, et qui en prennent pitié. C'est un plan auquel il ne suffit pas de penser avec crainte et horreur; il faut le regarder comme une trahison infâme et abominable dont le succès était impossible. Croire qu'elle aurait pu réussir, ce serait se rendre coupable d'athéisme. Mais je vois clairement à présent pourquoi cette hypocrite de Marton cherchait souvent à semer des germes de petites jalousies et de légers mécontentemens entre ma pauvre tante et moi; pourquoi, en prodiguant des flatteries à celle de nous près de qui elle se trouvait, elle y mêlait toujours tout ce qui pouvait lui inspirer des préventions contre celle qui était absente. Et cependant j'étais bien loin de m'imaginer qu'elle réussirait à décider une parente qui naguère m'était si attachée, à m'abandonner à Schonwaldt quand elle trouva le moyen de s'en échapper.
—Ne vous en parla-t-elle donc pas? demanda Quentin.
—Non, répondit Isabelle; elle me dit seulement de faire attention à ce que Marton me dirait. à la vérité le jargon mystérieux du misérable Hayraddin, avec qui elle avait eu ce jour-là même une longue et secrète conférence, avait tellement tourné la tête de ma pauvre tante, elle venait de me tenir des discours si étranges et si inintelligibles, que la voyant dans cette humeur, je ne jugeai pas à propos de lui demander aucune explication. Il était pourtant bien cruel de m'abandonner ainsi!
—Je ne crois pas que la comtesse Hameline ait été coupable d'une telle cruauté, dit Quentin; car au milieu des ténèbres, et dans un moment où la plus grande hâte était indispensable, je suis convaincu qu'elle se croyait accompagnée de sa nièce, et cela aussi fermement que moi-même, qui, trompé par le costume et la taille de Marton, croyais suivre les deux dames de Croye, et surtout, ajouta-t-il en baissant la voix, mais en appuyant sur l'accent de ces dernières paroles,—mais surtout celle sans laquelle tous les trésors de l'univers n'auraient pu me déterminer à quitter Schonwaldt en ce moment.
Isabelle baissa la tête, et parut à peine avoir remarqué le ton exalté avec lequel Quentin venait de parler. Mais elle fixa de nouveau les yeux sur lui quand il commença à parler de la politique tortueuse de Louis, et il ne leur fut pas difficile, au moyen de quelques explications mutuelles, de s'assurer que les deux frères bohémiens et Marton, leur complice, avaient été les agens de ce monarque astucieux, quoique Zamet, le frère aîné, avec une perfidie particulière à sa race, eût essayé de jouer un double rôle, et en eût reçu le châtiment.
Se livrant ainsi aux épanchemens d'une confiance réciproque, et oubliant la singularité de leur situation et les dangers auxquels ils étaient encore exposés, nos deux voyageurs marchèrent plusieurs heures, et ils ne s'arrêtèrent que pour donner quelque repos à leurs chevaux, dans un hameau écarté où les conduisit leur guide, qui se comporta, sous tous les rapports, en homme doué de bon sens et de discrétion, comme il en avait donné la preuve en se tenant à quelque distance pour ne pas mettre obstacle à la liberté de leur entretien.
Cependant la distance artificielle que les usages de la société établissaient entre les deux amans, car nous pouvons maintenant leur donner ce nom, semblait diminuer ou même disparaître, par suite des circonstances dans lesquelles ils se trouvaient. Si la comtesse avait un rang plus élevé, si sa naissance lui avait donné des droits à une fortune qui ne souffrait aucune comparaison avec celle d'un jeune homme ne possédant que son épée, il faut aussi faire attention que pour le moment elle était aussi pauvre que lui, et qu'elle devait sa sûreté, sa vie et son honneur à sa présence d'esprit, à sa valeur et à son dévouement. Ils ne parlaient pourtant pas d'amour; car quoique Isabelle, le cœur plein de confiance et de gratitude, eut pu lui pardonner une telle déclaration, la langue de Quentin était retenue autant par sa timidité naturelle que par un sentiment d'honneur chevaleresque qui lui aurait reproché d'abuser indignement de la situation de la jeune comtesse, s'il en eût profité pour se permettre d'exprimer ses sentimens sans contrainte.
Ils ne parlaient donc pas d'amour; mais, il était impossible qu'ils n'y pensassent pas chacun de leur côté, et ils se trouvaient ainsi placés, l'un à l'égard de l'autre, dans cette situation où les sentimens d'une tendresse mutuelle se comprennent plus aisément qu'ils ne s'expriment. Cette situation permet une sorte de liberté, laisse quelques incertitudes, forme souvent les heures les plus délicieuses de la vie humaine, et fréquemment en amène de plus longues, troublées par le désappointement, l'inconstance et tous les chagrins qui suivent un espoir trompé et un attachement non payé de retour.
Il était deux heures après midi quand leur guide, le visage pâle et d'un air consterné, les alarma en leur annonçant qu'ils étaient poursuivis par une troupeschwartzreitersde Guillaume de la Marck. Ces soldats, ou pour mieux dire ces bandits, étaient levés dans les cercles de la Basse-Allemagne, et ressemblaient aux lansquenets sous tous les rapports, si ce n'est qu'ils remplissaient les fonctions de cavalerie légère. Pour soutenir le nom decavalerie noire, et semer une nouvelle terreur dans les rangs de leurs ennemis, ils étaient ordinairement montés sur des chevaux noirs, portaient un uniforme de même couleur, et enduisaient même de noir toute leur armure, opération qui donnait souvent aussi cette couleur à leurs mains et à leur visage. Pour les mœurs et la férocité, les schwartzreiters étaient les dignes rivaux de leurs compagnons, les fantassins lansquenets. Quentin tourna la tête, et voyant s'élever dans le lointain, au bout d'une grande plaine qu'ils venaient de traverser, un nuage de poussière, en avant duquel une couple de cavaliers, précédant la troupe, couraient à toute bride, il dit à sa compagne:—Chère Isabelle, je n'ai d'autre arme qu'une épée; mais si je ne puis combattre pour vous, je puis fuir avec vous. Si nous pouvions gagner ces bois avant que ces cavaliers nous aient rejoints, nous trouverions aisément le moyen de leur échapper.
—Faisons-en la tentative, mon unique ami, répondit Isabelle en faisant prendre le galop à son cheval; et vous, mon brave garçon, dit-elle en s'adressant à Hans Glover, prenez une autre route, et ne partagez pas nos infortunes et nos dangers.
L'honnête Flamand secoua la tête, et répondit à cette généreuse exhortation:—Nein; das geht nicht;et il continua de les suivre, tous trois courant vers le bois aussi vite que le leur permettaient leurs chevaux fatigués. De leur côté, les schwartzreiters qui les poursuivaient, doublèrent la vitesse de leur course en les voyant fuir. Mais malgré la fatigue de leurs chevaux, les fugitifs n'étant pas chargés d'une lourde armure, et pouvant par conséquent courir plus rapidement, gagnaient du terrain sur la troupe ennemie. Ils n'étaient qu'à environ un quart de mille du bois, quand ils en virent sortir une compagnie d'hommes d'armes qui marchaient sous la bannière d'un chevalier, et qui leur interceptaient le passage.
—à leur armure brillante, dit Isabelle, il faut que ce soient des Bourguignons. Mais n'importent qui ils soient, je me rendrai à eux plutôt que de tomber entre les mains des bandits sans foi ni loi qui nous poursuivent.
Un moment après, regardant l'étendard déployé, elle s'écria:—Je reconnais cette bannière au cœur fendu que j'y aperçois; c'est celle du comte de Crèvecœur, d'un noble seigneur bourguignon, c'est à lui que je me rendrai.
Durward soupira; mais quelle autre alternative restait-il? Combien se serait-il trouvé heureux, un instant auparavant, de pouvoir acheter la sûreté d'Isabelle, même à de pires conditions! Ils joignirent bientôt la troupe de Crèvecœur, qui avait fait halte pour reconnaître les schwartzreiters. La comtesse demanda à parler au chef; et le comte la regardant d'un air de doute et d'incertitude:—Noble comte, lui dit-elle, Isabelle de Croye, la fille de votre ancien compagnon d'armes, du comte Reinold de Croye, se rend à vous, et vous demande votre protection pour elle et pour ceux qui l'accompagnent.
—Et vous l'aurez, belle cousine, envers et contre tous, toujours sauf et excepté mon seigneur suzerain le duc de Bourgogne; mais ce n'est pas le moment d'en parler; ces misérables coquins ont fait une halte comme s'ils avaient dessein de disputer le terrain. Par saint George de Bourgogne! ils ont l'insolence d'avancer contre la bannière de Crèvecœur! Quoi! ces brigands ne seront-ils jamais réprimés! Damien, ma lance! Porte-bannière, en avant! Les lances en arrêt! Crèvecœur à la rescousse!
Poussant son cri de guerre, et suivi de ses hommes d'armes, le comte partit au grand galop pour charger les schwartzreiters.
«Qu'on me secoure ou non, je me rends, chevalier;«Captive, j'en appelle à votre courtoisie.«Songez que quelque jour la fortune ennemie«Peut aussi, comme moi, vous rendre prisonnier.»Anonyme.
L'ESCARMOUCHEentre les schwartzreiters et les hommes, d'armes de Crèvecœur dura à peine cinq minutes, tant les premiers furent promptement mis en déroute par les Bourguignons, qui avaient sur eux la supériorité des armes, des chevaux et de la valeur impétueuse. En moins de temps que nous ne venons de le dire, le comte, essuyant son épée sanglante sur la crinière de son cheval avant de la remettre dans le fourreau, revint sur la lisière de la forêt, où Isabelle était restée spectatrice du combat. Une partie de ses gens le suivaient, tandis que les autres étaient à la poursuite des fuyards.
—C'est une honte, dit-il, que les armes de gentilshommes et de chevaliers soient souillées du sang de ces vils pourceaux.
à ces mots il remit son épée dans le fourreau, et ajouta:—C'est un accueil un peu rude pour votre retour dans votre pays, ma jolie cousine; mais les princesses errantes doivent s'attendre à de pareilles aventures. Il n'est pas malheureux que je sois arrivé à temps; permettez-moi de vous assurer que les troupes noires n'ont pas plus de respect pour la couronne d'une comtesse que pour la coiffe d'une paysanne; et il me semble que vous n'aviez pas une longue résistance à espérer de votre suite.
—Avant tout, monseigneur le comte, répondit Isabelle, apprenez-moi si je suis prisonnière, et où vous allez me conduire.
—Vous savez bien, folle enfant, répondit Crèvecœur, comment je voudrais répondre à cette question. Mais vous et votre extravagante de tante, avec ses projets de mariage, vous avez fait depuis peu un tel usage de vos ailes, que je crains que vous ne deviez vous résigner à ne les déployer d'ici à quelque temps que dans une cage. Quant à moi, mon devoir, et c'en est un pénible, sera terminé quand je vous aurai conduite à la cour du duc, à Péronne; et c'est pourquoi je juge à propos de laisser le commandement, de ce détachement à mon neveu, le comte étienne, tandis que je vous accompagnerai; car je pense que vous pourrez avoir besoin d'un intercesseur. J'espère que ce jeune étourdi s'acquittera de ses devoirs avec prudence.
—Avec votre permission, bel oncle, dit le comte étienne, si vous doutez que je sois en état de commander vos hommes d'armes, vous pouvez rester avec eux, et je me chargerai d'être le serviteur et le gardien de la comtesse Isabelle de Croye.
—Sans doute, beau neveu, lui répondit son oncle, c'est renchérir sur mon projet; mais je l'aime autant tel que je l'ai conçu. Faites donc bien attention que votre affaire ici n'est pas de donner la chasse à ces pourceaux noirs, occupation pour laquelle vous paraissiez tout a l'heure avoir une vocation spéciale, mais de me rapporter des nouvelles certaines de ce qui se passe dans le pays de Liège, afin que nous sachions ce qu'il faut penser de tous les bruits qu'on fait courir. Que dix de nos lances me suivent; les autres resteront sous ma bannière, et vous en prendrez le commandement.
—Un instant, cousin Crèvecœur, dit la comtesse; en me rendant prisonnière, permettez-moi de stipuler la sûreté de ceux qui m'ont protégée dans mes infortunes. Qu'il soit permis à ce brave jeune homme, mon guide fidèle, de retourner librement dans sa ville de Liège.
Les yeux pénétrans de Crèvecœur se fixèrent un instant sur la figure honnête et paisible de Glover.—Ce brave garçon, dit-il alors, ne paraît pas avoir des dispositions redoutables. Il accompagnera mon neveu aussi loin qu'il s'avancera sur le territoire de Liège, et sera ensuite libre d'aller où il voudra.
—Ne manquez pas de me rappeler au souvenir de la bonne Gertrude, dit la comtesse à son guide; et priez-la, ajoutât-elle en détachant de son cou un collier de perles, de porter ceci en mémoire de sa malheureuse amie.
Le bon Glover prit le collier, et baisa assez gauchement, mais avec une sincère affection, la belle main qui avait trouvé ce moyen délicat de récompenser la peine qu'il avait prise et les dangers auxquels il s'était exposé.
—Oui-da! des signes et des gages! dit le comte.—Avez-vous quelque autre demande à me faire, belle cousine? il est temps que nous partions.
—Il ne me reste qu'à vous prier, répondit Isabelle en faisant un effort pour parler, d'être favorable à... à ce jeune gentilhomme.
—Oui-da! dit Crèvecœur en jetant sur Quentin le même regard pénétrant qu'il avait d'abord fixé sur Glover, mais, à ce qu'il parut, avec un résultat moins satisfaisant.—Oui-da! répéta-t-il en imitant, mais sans chercher à l'insulter, l'embarras d'Isabelle; eh! mais ce n'est pas une lame de la même trempe... S'il vous plaît, belle cousine, qu'a donc fait ce... ce vraiment jeune gentilhomme, pour mériter une telle intercession de votre part?
—Il m'a sauvé la vie et l'honneur, répondit la comtesse en rougissant de honte et de ressentiment.
Quentin rougit aussi, mais la prudence lui fit sentir qu'il ne ferait qu'empirer les choses en s'abandonnant à l'indignation qu'il éprouvait.
—Oui-da! répéta encore le comte. La vie et l'honneur! Il me semble, belle cousine, qu'il aurait autant valu que vous ne vous fussiez pas mise dans le cas d'avoir de telles obligations à un si jeune gentilhomme. Mais n'importe, le jeune gentilhomme peut nous accompagner, si sa qualité le lui permet; et j'aurai soin qu'il n'ait à souffrir aucune injure. Seulement c'est moi qui désormais me chargerai de protéger votre vie et votre honneur, et je lui trouverai peut-être une occupation plus convenable que celle d'écuyer de damoiselles errantes.
—Comte, dit Durward, incapable de garder le silence plus long-temps,—de peur que vous ne parliez d'un étranger plus légèrement que vous n'auriez voulu, permettez-moi de vous apprendre que je me nomme Quentin Durward, et que je suis archer de la garde écossaise du roi de France, corps dans lequel on ne reçoit, comme vous devez le savoir, que des gentilshommes, des hommes d'honneur.
—Je vous remercie de cette information, et je vous baise les mains, monsieur l'archer, répondit Crèvecœur sur le même ton de raillerie. Ayez la bonté de marcher à côté de moi en tête du détachement.
Quentin obéit aux ordres du comte, qui avait alors, sinon le droit, du moins le pouvoir de lui en donner. Il remarqua qu'Isabelle suivait tous ses mouvemens avec un air d'intérêt timide et inquiet qui allait presque jusqu'à la tendresse, et cette vue lui fit venir une larme aux yeux. Mais il se rappela qu'il devait se comporter en homme devant Crèvecœur, qui, de tous les chevaliers de France et de Bourgogne, était peut-être le plus disposé à ne faire que rire d'une confidence de peines d'amour. Il résolut donc de ne pas attendre plus long-temps pour lui parler, et d'entrer en conversation avec lui d'un ton qui prouvât le droit qu'il avait d'être bien traité, et d'obtenir plus d'égards que le comte ne semblait disposé à lui en accorder, peut-être parce qu'il était offensé de voir qu'un homme de si peu d'importance avait mérité tant de confiance de sa riche et noble cousine.
—Seigneur comte de Crèvecœur, lui dit-il avec politesse, mais d'une voix ferme,—avant d'aller plus loin, puis-je vous demander si je suis libre, ou si je dois me regarder comme votre prisonnier?
—La question est insidieuse; mais en ce moment je ne puis y répondre que par une autre. Croyez-vous que la France et la Bourgogne soient en paix ou en guerre?
—Vous devez certainement le savoir mieux que moi, monseigneur. Il y a déjà quelque temps que j'ai quitté la cour de France, et je n'en ai reçu aucune nouvelle depuis mon départ.
—Eh bien! vous voyez combien il est aisé de faire des questions, et combien il est difficile d'y répondre. Moi-même qui ai passé une semaine et plus à Péronne avec le duc, je ne suis pas en état de résoudre ce problème plus que vous. Et cependant, sire écuyer, c'est de la solution de cette question que dépend celle de savoir si vous êtes libre ou prisonnier; et quant à présent je dois vous considérer en cette dernière qualité; seulement, si vous avez été réellement et honorablement utile à ma parente, et que vous répondiez franchement à mes questions, vous ne vous en trouverez pas plus mal.
—C'est à la comtesse de Croye à juger si je lui ai rendu quelque service, et je vous renvoie à elle à cet égard. Vous jugerez vous-même de mes réponses lorsque vous m'aurez questionné.
—Oui-da! murmura Crèvecœur à demi-voix; voilà assez de hauteur! c'est ainsi que doit parler un homme qui porte à son chapeau le gage d'une dame, et qui croit pouvoir lever le ton en honneur de ce précieux ruban.—Eh bien! monsieur, pouvez-vous me dire, sans déroger à votre dignité, depuis combien de temps vous êtes attaché à la personne de la comtesse Isabelle de Croye?
—Comte de Crèvecœur, si je réponds à des questions qui me sont faites d'un ton qui approche de l'insulte, c'est uniquement de crainte que mon silence ne soit interprété d'une manière injurieuse pour une dame que nous devons tous deux également honorer. J'ai servi d'escorte à la comtesse Isabelle depuis qu'elle a quitté la France pour se retirer en Flandre.
—Ah! ah! c'est-à-dire depuis qu'elle s'est enfuie du Plessis-les-Tours! et comme vous êtes archer dans la garde écossaise, vous l'avez sans doute accompagnée par les ordres exprès du roi Louis?
Quelque peu redevable que Quentin crût être au roi de France, qui, en cherchant à faire surprendre la comtesse Isabelle par Guillaume de la Marck, avait probablement calculé que le jeune écuyer serait tué en la défendant, il ne se regarda pas comme dispensé d'être fidèle à la confiance que Louis lui avait accordée, ou du moins avait paru lui accorder. Il répondit donc au comte qu'il lui suffisait, pour agir, de recevoir les ordres de son officier supérieur, et qu'il ne remontait pas plus haut.
—Sans doute, sans doute, cela doit suffire; mais nous savons que le roi ne permet pas à ses officiers d'envoyer les archers de sa garde courir le monde, comme des paladins, à la suite de quelque princesse errante, sans qu'il ait quelque motif politique pour agir ainsi. Il sera difficile au roi Louis de continuer à soutenir si hardiment qu'il n'était pas instruit de la fuite de France des comtesses de Croye, puisqu'elles étaient accompagnées d'un archer de sa garde. Et sur quel point dirigiez-vous votre retraite, messire archer?
—Sur Liège, monseigneur; ces dames désirant se mettre sous la protection du dernier évêque de cette ville.
—Du dernier évêque! s'écria Crèvecœur; Louis de Bourbon est-il donc mort? Le duc n'a pas même appris qu'il fût malade. Et de quoi est-il mort?
—Il repose dans une tombe sanglante, monsieur le comte, si ses meurtriers en ont accordé une à ses restes.
—Ses meurtriers! Sainte mère de Dieu! jeune homme, cela est impossible!
—J'ai vu le crime de mes propres yeux, et mainte autre scène d'horreur.
—Tu l'as vu! et tu n'as pas secouru le bon prélat! Et tu n'as pas soulevé tout le château contre ses assassins! Sais-tu bien qu'être témoin d'un pareil forfait, sans chercher à l'empêcher, c'est une profanation et un sacrilège?
—Pour être bref, monseigneur, avant que ce forfait se commît, le château avait été pris d'assaut par le sanguinaire Guillaume de la Marck, avec l'aide des Liégeois insurgés.
—Je suis atterré, dit Crèvecœur! Liège en insurrection!
Schonwaldt pris! L'évêque assassiné! Messager de malheur, jamais on n'annonça tant de mauvaises nouvelles à la fois! Parle, rends-moi compte de cette insurrection, de cet assaut, de ce meurtre. Parle, tu es un des archers de confiance de Louis, et c'est sa main qui a dirigé ce trait cruel. Parle, te dis-je, ou je te fais tirer à quatre chevaux.
—Et quand vous le feriez, comte de Crèvecœur, vous n'arracheriez de moi rien dont un gentilhomme Écossais pût rougir. Je suis aussi étranger que vous à toutes ces scélératesses. J'ai été si loin de prendre part à ces horreurs, que je m'y serais opposé de toutes mes forces, si mes forces avaient égalé la vingtième partie de mes désirs. Mais que pouvais-je faire? ils étaient des centaines, et je me trouvais seul. Mon unique soin fut de sauver la comtesse Isabelle, et j'eus le bonheur d'y réussir. Et cependant, si j'avais été assez près quand ce vénérable vieillard fut assassiné, j'aurais sauvé ses cheveux blancs ou je les aurais vengés, et l'horreur que m'inspirait ce forfait s'exprima même assez haut pour prévenir de nouveaux crimes.
—Je te crois, jeune homme; tu n'es pas d'un âge, et tu ne parais pas d'un caractère à être chargé d'œuvres si sanguinaires, quelque habile que tu puisses être comme écuyer d'une dame. Mais, hélas! faut-il que ce bon et généreux prélat ait été assassiné dans le lieu même où il avait si souvent accueilli l'étranger avec la charité d'un chrétien, avec l'hospitalité d'un prince! assassiné! et par un misérable, par un monstre de sang et de cruauté, élevé sous le toit même qui l'a vu se souiller les mains du sang de son bienfaiteur! Mais je ne connaîtrais pas Charles de Bourgogne, je douterais même de la justice du ciel, si la vengeance n'était aussi prompte, aussi sévère, aussi complète, que la scélératesse a été atroce et sans égale.
Ici il arrêta son cheval, lâcha la bride, frappa avec force sa cuirasse de ses deux mains couvertes de gantelets; et les levant ensuite vers le ciel, il dit d'un ton solennel:—Et si nul autre ne se chargeait de poursuivre le meurtrier, moi, moi, Philippe Crèvecœur des Cordes, je fais vœu à Dieu, à saint Lambert et aux trois rois de Cologne, de ne plus songer à toute autre affaire terrestre, jusqu'à ce que j'aie tiré pleine vengeance des assassins du bon Louis de Bourbon, dans la forêt ou sur le champ de bataille, en ville ou en campagne, sur la montagne ou dans la plaine, dans la cour du roi ou dans l'église de Dieu; et j'y engage mes terres et mes biens, mes amis et mes vassaux, ma vie et mon honneur. Ainsi me soient en aide Dieu, saint Lambert de Liège et les trois rois de Cologne!
Après avoir fait ce vœu, le comte de Crèvecœur parut un peu soulagé de l'accablement dans lequel l'avaient plongé la surprise et la douleur dont il avait été saisi en apprenant la nouvelle de la fatale tragédie jouée à Schonwaldt, et il demanda à Quentin un récit plus circonstancié de toute cette affaire. Le jeune Écossais était loin de vouloir calmer la soif de vengeance que le comte nourrissait contre Guillaume de la Marck, et il lui donna tous les détails qu'il désirait, sans en rien omettre.
—Ces misérables Liégeois, s'écria le comte, ces brutes inconstantes et sans foi! s'être ligués ainsi avec un infâme brigand, un impitoyable meurtrier, pour mettre à mort leur prince légitime!
Durward informa ici le Bourguignon indigné que les Liégeois ou du moins ceux d'entre eux qui s'élevaient au-dessus de la populace, quoique ayant témérairement pris part à la rébellion contre l'évêque, n'avaient pourtant, à ce qu'il lui avait paru, aucun dessein d'aider de la Marck dans son exécrable projet, mais qu'au contraire ils l'auraient empêché de l'accomplir, s'ils en avaient eu les moyens, et qu'ils n'avaient pu en être témoins sans horreur.—Ne me parlez pas de cette misérable canaille plébéienne, dit le comte. Quand ils prirent les armes contre un prince qui n'avait d'autre défaut que d'être trop bon maître pour une race ingrate et parjure; quand ils se révoltèrent contre lui; quand ils l'attaquèrent dans sa maison paisible, que pouvaient-ils avoir en vue, si ce n'est le meurtre? Quand ils se liguèrent avec le Sanglier des Ardennes, le plus féroce assassin qui soit dans toute la Flandre, quel projet pouvaient-ils lui supposer, si ce n'est un projet de meurtre, puisque c'est le métier qui le fait vivre? Et d'après ce que vous venez de me dire, celui dont la main a commis le crime n'appartenait-il pas à cette vile canaille? J'espère, à la lueur de leurs maisons embrasées, voir le sang couler dans leurs canaux. Quel noble et généreux prince ils ont assassiné! On a vu se révolter des vassaux accablés d'impôts, mourant de besoin; mais ces Liégeois, c'est l'insolence de leurs trop grandes richesses qui les a poussés!
Il abandonna une seconde fois les rênes de son cheval, et fit le geste de se tordre les mains, malgré les gantelets dont elles étaient couvertes. Quentin vit aisément que son chagrin était rendu encore plus vif par le souvenir amer de l'amitié qui l'avait uni avec le défunt. Il garda donc le silence, respectant une douleur qu'il ne voulait pas aggraver, et qu'il sentait en même temps qu'il lui était impossible d'adoucir.
Mais le comte de Crèvecœur revint à plusieurs reprises sur le même sujet, multiplia ses questions sur la prise de Schonwaldt et sur les détails de la mort de l'évêque; puis tout à coup, comme s'il se fût rappelé quelque chose qui lui était échappé de la mémoire, il lui demanda ce qu'était devenue la comtesse Hameline, et pourquoi elle n'était pas avec sa nièce.
—Ce n'est pas, ajouta-t-il avec un air de mépris, que je regarde son absence comme une grande perte pour la comtesse Isabelle; car quoiqu'elle fut sa tante, et au total qu'elle eût de bonnes intentions, cependant la cour de Cocagne n'a jamais produit une semblable folle, et je tiens pour certain que sa nièce, que j'ai toujours regardée comme une jeune personne sage et modeste, a été entraînée dans la folie absurde de s'enfuir de Bourgogne pour courir en France, par cette vieille folle à esprit romanesque, qui ne songe qu'a marier les autres et à se marier elle-même.
Quel discours pour les oreilles d'un amant lui-même assez romanesque, et dans un moment où il aurait été ridicule à lui d'essayer ce qui était pour lui l'impossible, c'est-à-dire de convaincre le comte, par la force des armes, qu'il faisait la plus grande injustice à la jeune comtesse, perle d'esprit comme de beauté, en la désignant commeune jeune personne sage et modeste! Un tel éloge aurait pu convenir à la fille hâlée d'un bon paysan, dont l'occupation aurait été d'aiguillonner les bœufs tandis que son père conduisait la charrue. Et puis supposer qu'elle se laissait guider et dominer par une tante folle et romanesque! c'était une calomnie qu'il eût fallu, faire rentrer dans la gorge du blasphémateur. Le comte en imposait à Quentin malgré lui, par sa physionomie pleine de franchise, quoique sévère, et son mépris pour tous les sentimens qui dominaient dans le cœur du jeune homme. Quant à la renommée que Crèvecœur avait acquise dans les armes, elle n'aurait fait qu'augmenter le désir qu'il aurait eu de lui proposer un cartel, s'il n'eût été retenu par la crainte du ridicule, celle de toutes les armes que redoutent le plus les enthousiastes de tous les genres, et qui, d'après l'influence qu'elle exerce sur leurs esprits, réprime souvent en eus des idées absurdes, mais en étouffe quelquefois d'autres qui ne sont pas sans noblesse.
Maîtrisé par la crainte de devenir un objet de dédain plutôt que de ressentiment, Durward se borna, quoique non sans difficulté, à dire en termes généraux, et d'une manière assez confuse, que la comtesse Hameline avait réussi à se sauver du château à l'instant où l'assaut commençait. Il n'aurait pu lui donner des détails plus circonstanciés sans jeter quelque ridicule sur la tante d'Isabelle, et peut-être sans s'y exposer lui-même, comme ayant été l'objet de ses spéculations matrimoniales. Il ajouta à cette narration un peu vague, qu'il courait un bruit, quoique rien n'en constatât la vérité, que la comtesse Hameline était retombée entre les mains de Guillaume de la Marck.