«Le moment de ta fin n'est pas encor venu;«Tu vivras, grâce au Diable à qui tu t'es vendu.«Il aime les amis travaillant pour sa gloire:«Du guide et de l'aveugle en tout point c'est l'histoire,«L'un prêtant au second le secours de son dos,«Le porta sans broncher et par monts et par vaux;«Mais arrivant enfin au bord du précipice,«D'y jeter son fardeau n'eut-il pas la malice?»Ancienne comédie.
OBÉISSANTà l'ordre ou plutôt à la requête de Louis, car, tout monarque qu'il était, Louis se trouvait dans une situation où il ne pouvait guère que prier, le Glorieux se mit à la recherche de Martius Galeotti, et cette mission ne lui causa pas beaucoup d'embarras. Il se rendit directement dans la meilleure taverne de Péronne, et il avait de bonnes raisons pour la connaître, car il la fréquentait lui-même assez assidûment, étant amateur prononcé de cette espèce de liqueur qui mettait la tête des autres au pair avec la sienne.
Il trouva l'astrologue assis dans un coin de la salle ouverte au public, nommée en flamand comme en allemand lestove, et causant avec une femme dont le costume singulier avait quelque chose de mauresque ou d'asiatique.
En voyant le Glorieux, s'approcher, elle se leva comme pour se retirer; et s'adressant à Galeotti:—Ce sont des nouvelles sur lesquelles vous pouvez compter avec une certitude absolue, lui dit-elle. S'éloignant ensuite, elle disparut parmi la foule de buveurs assis en groupe autour de différentes tables.
—Cousin philosophe, dit le fou en se présentant à lui, le ciel ne relève pas plus tôt une sentinelle, qu'il en envoie une autre pour en remplir le poste. Une tête sans cervelle vient de te quitter, et moi qui n'en ai pas davantage, je viens te chercher pour te conduire dans les appartemens de Louis de France.
—Et c'est toi qu'il a choisi pour messager? dit Galeotti fixant sur lui des yeux pénétrans, et reconnaissant à l'instant le rôle que jouait à la cour celui qui lui parlait, quoique son extérieur n'en donnât que fort peu d'indices, comme nous l'avons déjà fait remarquer.
—Oui vraiment; et s'il plaît à Votre Science, quand le Pouvoir envoie la Folie chercher la Sagesse, c'est un signe infaillible pour savoir de quel pied boite le patient.
—Et si je me refuse à marcher quand un tel messager vient me chercher à une pareille heure?
—En ce cas nous consulterons vos aises, et nous vous y porterons, dit le Glorieux. J'ai ici à la porte une douzaine de vigoureux soldats bourguignons que Crèvecœur m'a donnés à cet effet. Il est bon que vous sachiez que mon ami Charles de Bourgogne et moi nous n'avons pas pris à notre Cousin Louis sa couronne, qu'il a été assez âne pour mettre à notre disposition; nous nous sommes bornés à la limer et à la rogner un peu. Mais quoiqu'elle soit plus mince et plus légère, elle n'en est pas moins d'or pur. En termes clairs, Louis est encore souverain des gens de sa suite, sans vous en excepter, et roi très-chrétien du grand appartement de la Tour d'Herbert dans le château de Péronne, où en sujet soumis il faut que vous vous rendiez sur-le-champ.
—Je vous suis, monsieur, répondit Galeotti voyant peut-être qu'il ne lui restait aucun moyen d'évasion; et il accompagna le Glorieux.
—Et vous faites bien, lui dit le fou chemin faisant; car nous traitons notre cousin Louis comme on traite un vieux lion affamé dans sa loge. On lui jette de temps en temps un veau pour exercer ses vieilles mâchoires.
—Voulez-vous dire que Louis ait dessein de me faire subir quelque mauvais traitement? demanda Galeotti.
—C'est ce que vous pouvez savoir mieux que moi, répondit le fou; car quoique la nuit soit obscure, je suis sûr que vous n'en voyez pas moins les astres. Quant à moi, je n'en sais rien. Seulement ma mère m'a toujours dit qu'il ne faut s'approcher qu'avec précaution d'un vieux rat pris dans une trappe, attendu qu'il n'est jamais plus disposé à mordre.
L'astrologue ne fit plus de questions; mais le Glorieux, suivant la coutume des gens de sa profession, continua à lui débiter des sarcasmes mêlés de vérités, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à la porte du château. Là il laissa le philosophe entre les mains des gardes, qui le firent passer de poste en poste jusqu'à la Tour d'Herbert.
Les propos du fou n'avaient pas été perdus pour Galeotti; il remarqua quelque chose qui semblait confirmer ses soupçons, dans les regards de Tristan et dans l'air sombre, taciturne et de mauvais augure qu'il avait en le conduisant à la chambre du roi. L'astrologue observait avec autant d'attention ce qui se passait sur la terre que les mouvemens des corps célestes, et la poulie ainsi que la corde n'échappèrent pas à ses yeux clairvoyans. La corde, encore en vibration, lui apprit même qu'on venait de faire ces préparatifs à la hâte, et qu'ils n'avaient été terminés qu'à l'instant de son arrivée. Il prévit le danger qui le menaçait, appela à son aide toute sa dextérité pour l'écarter, et résolut, s'il ne pouvait y réussir, de faire payer sa vie bien cher à quiconque se présenterait pour l'attaquer.
Ayant pris cette détermination, et affectant un air et une démarche qui y répondaient, l'astrologue entra dans la chambre du roi sans paraître ni déconcerté de ce que ses prédictions s'étaient si mal vérifiées, ni épouvanté de la colère du monarque et des suites qu'elle pouvait avoir.
—Que toutes les planètes soient favorables à Votre Majesté, dit Galeotti en faisant au roi une salutation presque orientale, et qu'aucune constellation ne répande sur sa personne sacrée de funestes influences.
—Il me semble, dit le roi, qu'en jetant les yeux autour de cet appartement, en voyant où il est situé et comment il est gardé, votre sagesse peut reconnaître que mes planètes favorables m'ont manqué de foi, et que les constellations ennemies ne pouvaient m'être plus funestes... Ne rougis-tu pas de me voir ici prisonnier, Martivalle, en te rappelant les assurances qui m'ont déterminé à m'y rendre?
—Et ne rougissez-vous pas vous-même, Sire, vous dont les progrès dans la science ont été si rapides, dont la conception est si vive, dont la persévérance est si constante, de vous laisser abattre par le premier revers de fortune, comme un poltron qui se laisse effrayer par le premier bruit des armes? Ne vous êtes-vous pas proposé de vous élever jusqu'à ces mystères qui mettent l'homme au dessus des passions, des malheurs, des peines et des chagrins de la vie, privilège qu'on ne peut obtenir qu'en rivalisant de fermeté avec les anciens stoïciens? Le premier coup de l'adversité vous fera-t-il plier? Oubliez-vous le prix glorieux auquel vous prétendiez? Abandonnez-vous la carrière par la peur de malheurs imaginaires, comme un coursier timide que des ombres épouvantent?
—Des maux imaginaires! impudent que tu es! s'écria le roi d'un ton courroucé. Cette tour est-elle donc imaginaire? Les armes des gardes de mon détestable ennemi de Bourgogne, ces armes dont tu as pu entendre le cliquetis à la porte, sont-elles des ombres? Quels sont donc les maux réels, traître, si tu n'y comprends pas la perte de la liberté, celle d'une couronne, et le danger de la vie?
—L'ignorance, mon fils, répondît le philosophe avec beaucoup de fermeté, l'ignorance et le préjugé sont les seuls maux véritables. Croyez-moi: un roi dans la plénitude de son pouvoir, s'il est enfoncé dans l'ignorance et aveuglé par les préjugés, est moins libre qu'un sage dans un cachot, chargé de chaînes matérielles. C'est à moi de vous guider vers ce véritable bonheur, c'est à vous d'écouter mes instructions.
—Et c'est à cette liberté philosophique que vos leçons prétendaient me conduire? dit le roi avec amertume. Je voudrais que vous m'eussiez dit au Plessis que ce nouveau domaine, que vous me promettiez si libéralement, était un empire sur mes passions; que le succès dont vous m'assuriez avait rapport à mes progrès dans la philosophie, et que je pouvais devenir aussi sage, aussi savant qu'un charlatan vagabond d'Italie, au prix d'une bagatelle comme la perte de la plus belle couronne de la chrétienté, et ma détention dans un cachot de Péronne. Sortez, mais ne croyez pas échapper au châtiment que vous méritez.Il y a un ciel au-dessus de nous.
—Je ne puis vous abandonner à votre destin, Sire, avant d'avoir justifié, même à vos yeux, quelque menaçans qu'ils soient, cette renommée, perle plus brûlante que toutes celles qui ornent votre couronne, et que l'univers admirera encore dans des siècles, après que toute la race de Capet ne sera plus qu'une cendre oubliée dans les caveaux de Saint-Denis.
—Eh bien! parle. Ton impudence ne changera ni mon opinion, ni ma résolution. C'est peut-être le dernier jugement que je prononcerai comme roi, et je ne te condamnerai pas sans t'avoir entendu. Parle donc; mais le mieux que tu puisses faire, c'est d'avouer la vérité. Conviens que j'ai été ta dupe, et que tu es un imposteur; que ta prétendue science est une fourberie, et que les planètes qui brillent sur nos têtes n'ont pas plus d'influence sur nos destinées que leur image réfléchie sur les eaux d'une rivière n'a le pouvoir d'en changer le cours.
—Et comment connaîtriez-vous l'influence secrète de ces bienheureuses lumières? Vous prétendez qu'elles ne peuvent changer le cours de l'eau? Vous ignorez donc encore que la lune elle-même, la plus faible de toutes les planètes, parce qu'elle est la plus voisine de notre misérable terre, tient sous sa domination, non de simples ruisseaux comme cette Somme, mais les eaux du vaste Océan, dont le flux et le reflux suivent ses différentes phases, comme l'esclave qui obéit au moindre signe d'une sultane. Et maintenant, Louis de Valois, répondez à votre tour à ma parabole. Convenez-en, n'êtes-vous pas comme le passager insensé qui querelle son pilote parce qu'il ne peut le faire entrer dans le port sans avoir à lutter de temps en temps contre la force des vents et des courans? Je pouvais vous indiquer l'issue probable de votre entreprise comme heureuse; mais il n'était qu'au pouvoir du ciel de vous faire arriver au but; et s'il lui plaît de vous y conduire par un chemin rude et dangereux, dépendait-il de moi de l'aplanir et de le rendre plus sûr? Qu'est devenue cette sagesse qui vous faisait reconnaître hier que les voies du destin nous sont souvent utiles, lors même qu'elles sont contraires à nos désirs?
—Je m'en souviens, et tu me rappelles une de tes fausses prédictions. Tu m'avais prédit que la mission de ce jeune Écossais se terminerait d'une manière heureuse pour ma gloire et mon intérêt. Tu sais comment elle s'est terminée. Rien au monde ne pouvait me nuire davantage que l'issue de cette affaire, et l'impression qu'elle va produire sur l'esprit furieux du taureau sauvage de Bourgogne. Tu m'as donc fait un mensonge insigne. Tu ne peux trouver aucune évasion; tu ne peux me dire que les choses changeront, et me conseiller de rester assis sur le bord du fleuve, en véritable idiot, pour attendre que l'eau s'écoule. Ta prétendue science t'a donc trompé. Tu as été assez fou pour me faire une prédiction spéciale, et l'événement en a prouvé la fausseté.
—Et l'événement en prouvera la justesse et la vérité, répondit l'astrologue avec hardiesse. Je ne voudrais pas de plus grand triomphe de l'art sur l'ignorance que celui qui résultera de l'accomplissement de cette prédiction? Je vous ai dit que ce jeune archer remplirait fidèlement toute mission honorable; ne l'a-t-il pas fait? Je vous ai prévenu qu'il se ferait un scrupule d'aider un mauvais dessein; cela ne s'est-il pas vérifié? Si vous en doutez, interrogez le Bohémien Hayraddin Maugrabin.
Le roi rougit en ce moment de honte et de colère.
—Je vous ai dit, continua Galeotti, que la conjonction des planètes sous laquelle il partait menaçait sa personne de danger; n'en a-t-il pas couru? Je vous ai prédit que son voyage serait heureux pour celui qui l'envoyait, et vous ne tarderez pas à en recueillir les fruits.
—à en recueillir les fruits! s'écria le roi; ne sont-ils pas déjà recueillis? la honte et l'emprisonnement!
—Non, répondit l'astrologue: la fin est encore à venir. Votre propre bouche sera forcée d'avouer avant peu que rien ne pouvait vous être plus heureux que la manière dont votre messager a accompli sa mission.
—C'est trop d'insolence! s'écria le roi; tromper et insulter en même temps! Retire-toi, et n'espère pas que ton impudence reste impunie;il y a un ciel au-dessus de nous.
Galeotti fit un mouvement pour sortir de la chambre.
—Un instant, dit le roi: tu soutiens bravement ton imposture; réponds encore à une question, et réfléchis avant de répondre. Ta prétendue science peut-elle t'annoncer l'heure de ta mort?
—Elle ne le peut que relativement à la mort d'un autre, répondit l'astrologue sans s'émouvoir.
—Que veux-tu dire? demanda Louis.
—Que tout ce que je puis dire avec certitude de mon trépas, Sire, répliqua Galeotti, c'est qu'il doit précéder exactement de vingt-quatre heures celui de Votre Majesté.
—Que dis-tu? s'écria le roi en changeant de visage. Attends, attends donc! ne t'en-va pas encore! Es-tu bien sûr quemamort doive suivre latiennede si près?
—Dans l'espace de vingt-quatre heures, répéta l'astrologue avec fermeté, s'il existe une étincelle de vérité dans ces brillantes et mystérieuses intelligences qui savent parler sans le secours d'une langue. Je souhaite une bonne nuit à Votre Majesté.
—Pas encore, pas encore, dit le roi en le retenant par le bras, et en l'écartant de la porte. Galeotti, j'ai été pour toi un bon maître, je t'ai enrichi, j'ai fait de toi mon ami, mon compagnon, mon maître dans les sciences; sois franc avec moi, je t'en conjure. Y a-t-il quelque chose de réel dans cet art que tu prétends professer? La mission de ce jeune Écossais me sera-t-elle véritablement avantageuse? Et est-il vrai, est-il bien sûr que la trame de ta vie et celle de la mienne doivent se rompre à si peu de distance l'une de l'autre? Conviens-en, mon bon Martius, tu ne parles ainsi que pour continuer le langage de ton métier; conviens-en, je t'en prie, et tu n'auras point à t'en repentir. Je suis vieux, prisonnier, probablement à la veille de perdre un royaume: pour un homme dans cette situation, la vérité vaut des empires, et c'est de toi, mon cher Martius, que j'attends ce joyau inestimable.
—Je l'ai déjà fait connaître à Votre Majesté, au risque de vous voir, dans un accès de colère aveugle, vous retourner contre moi pour me déchirer.
—Qui! moi! Galeotti? Hélas! vous me connaissez bien mal! reprit Louis d'un ton de douceur. Ne suis-je pas captif? Ne dois-je pas être patient quand ma colère ne servirait qu'à donner une preuve de mon impuissance? Parlez-moi donc avec sincérité. M'avez-vous abusé, ou votre science est-elle réelle? Ce que vous m'avez dit est-il vrai?
—Votre Majesté me pardonnera si je lui réponds que le temps seul, le temps et l'événement peuvent convaincre l'incrédulité. Il conviendrait mal à la place de confiance que j'ai occupée dans le conseil de l'illustre conquérant Mathias Corvin de Hongrie, et même dans le cabinet de l'Empereur, de réitérer l'assurance de ce que j'ai avancé comme vrai. Si vous refusez de me croire, je ne puis qu'en appeler à l'avenir. Un jour ou deux de patience prouveront si je vous ai dit la vérité relativement au jeune Écossais. Je consens à mourir sur la roue, à avoir mes membres rompus l'un après l'autre, si Votre Majesté ne retire pas un avantage, un avantage très-important de la conduite intrépide de ce Quentin Durward. Mais quand je serais mort dans les tortures, Votre Majesté ferait bien de chercher un père spirituel, car du moment que j'aurais rendu le dernier soupir, il ne lui resterait que vingt-quatre heures pour se confesser et faire pénitence.
Louis continua de tenir le bras de Galeotti, en le conduisant vers la porte; et en l'ouvrant, il lui dit à haute voix: Nous reprendrons demain cette conversation.Allez en paix, mon docte père;allez en paix, allez en paix!
Il répéta trois fois ces paroles; et craignant encore que le grand prévôt ne fit une méprise, il entra lui-même dans l'antichambre, tenant toujours Galeotti par le bras, comme s'il, eût craint qu'on ne le lui arrachât pour le mettre à mort devant ses yeux. Il ne se retira dans sa chambre qu'après avoir répété encore deux fois la phrase de salut;Allez en paix! et il fit même un secret un signe à Tristan, pour lui enjoindre de respecter la personne de l'astrologue.
Ce fut ainsi que quelque information secrète, la présence d'esprit et le courage de l'audace sauvèrent Galeotti du danger le plus imminent; et ce fut ainsi que Louis, le plus subtil comme le plus vindicatif des souverains de cette époque, fut déjoué dans ses projets de vengeance par l'influence de la superstition sur son caractère égoïste, et par la crainte de la mort, dont une conscience bourrelée de crimes augmentait l'horreur pour lui.
Il fut cependant très-mortifié d'être obligé de renoncer au plaisir que lui promettait sa vengeance; et les satellites chargés de mettre sa sentence à exécution ne parurent pas moins contrariés par le contre-ordre qu'ils venaient de recevoir. Le Balafré seul, parfaitement indifférent à ce sujet, quitta son poste à la porte dès qu'il vit que sa présence n'y était plus nécessaire, s'étendit par terre, et s'endormit presque au même instant.
Le grand prévôt, pendant que ses gens se disposaient à goûter quelque repos après le départ du roi, avait les regards fixés sur les formes robustes de l'astrologue, comme un mâtin suit des yeux le morceau de viande que le cuisinier vient de lui retirer de la gueule, tandis que ses deux satellites se communiquaient à voix basse et en peu de mots les sentimens qui caractérisaient chacun d'eux.
—Ce pauvre aveugle de nécromancien, dit Trois-Échelles avec un air de commisération et d'onction spirituelle, a perdu la plus belle occasion d'expier quelques-unes de ses infâmes sorcelleries en mourant par le moyen du cordon du bienheureux saint François; j'avais même dessein de le lui laisser autour du cou, afin d'en faire un passeport pour son âme.
—Et moi donc, dit Petit-André, j'ai aussi perdu une superbe occasion, celle de voir de combien un poids de cent cinquante livres peut étendre une corde à trois brins. Cette expérience n'aurait pas été inutile dans notre profession; et puis le vieux et joyeux compère serait mort si doucement! Pendant que ce dialogue avait lieu, Galeotti s'était placé au coin de l'immense cheminée opposé à celui près duquel ces honnêtes gens étaient groupés, et il les regardait de travers et avec un air de méfiance. Il mit d'abord la main sous sa veste, et s'assura qu'il pouvait y saisir avec facilité un poignard à double tranchant, qu'il portait toujours sur lui; car, comme nous l'avons déjà dit, quoique un peu pesant par trop d'embonpoint, c'était un homme vigoureux et adroit dans le maniement d'une arme. Convaincu que le fer fidèle était à sa portée, il tira de son sein un rouleau de parchemin sur lequel étaient tracés des caractères grecs et des signes cabalistiques, remit du bois dans la cheminée, et y fît un feu clair à l'aide duquel il pouvait distinguer les traits et l'attitude de tous ses compagnons de chambrée: le sommeil profond du soldat Écossais, dont la physionomie semblait aussi impassible que si son visage eût été de bronze; la figure pâle et inquiète d'Olivier, qui tantôt avait l'air de dormir, tantôt entr'ouvrait les yeux et soulevait brusquement la tête, comme troublé par quelque mouvement intérieur ou éveillé par quelque bruit éloigné; l'aspect bourru, mécontent et sauvage de Tristan, qui semblait,
Altéré de carnage,Regretter la victime échappée à sa rage;
Altéré de carnage,Regretter la victime échappée à sa rage;
tandis que le fond du tableau était occupé par la figure sombre et hypocrite de Trois-Échelles, dont les yeux étaient levés vers le ciel, comme s'il eût prononcé quelques oraisons mentales, et par le grotesque Petit-André qui s'amusait, avec ses mines, à contrefaire les gestes et les grimaces de son compagnon, avant de s'abandonner au sommeil.
Au milieu de ces êtres vulgaires et ignobles, rien ne pouvait se montrer avec plus d'avantage que la belle taille, la figure régulière et les traits imposans de l'astrologue; on aurait pu le prendre pour un ancien mage enfermé dans une caverne de brigands, et occupé à invoquer un esprit pour en obtenir sa délivrance. Quand il n'aurait été remarquable que par la noblesse que donnait à sa physionomie une belle barbe flottant sur le rouleau mystérieux qu'il tenait à la main, n'eût-on pas été pardonnable de regretter que ce noble attribut eût été accordé à un homme qui n'employait les avantages des talens, du savoir, de l'éloquence et d'un bel extérieur, que pour servir les lâches projets d'un fourbe?
Ainsi se passa la nuit dans la Tour du comte Herbert, au château de Péronne. Quand le premier rayon de l'aurore pénétra dans la vieille chambre gothique, le roi appela Olivier en sa présence. Le barbier trouva Louis assis, en robe de chambre, et fut surpris du changement qu'avait produit sur tous ses traits une nuit passée dans des inquiétudes mortelles. Il aurait exprimé celles qu'il éprouvait lui-même à ce sujet; mais le roi lui imposa silence, en entrant dans le détail des divers moyens qu'il avait employés pour se faire des amis à la cour de Bourgogne, en chargeant Olivier de continuer les mêmes manœuvres dès qu'il pourrait obtenir la permission de sortir.
Jamais ce ministre astucieux ne fut plus surpris que pendant cet entretien mémorable, de l'imperturbable présence d'esprit de son maître, et de la connaissance intime qu'il avait de tous les ressorts qui peuvent influer sur les actions des hommes.
Environ deux heures après, Olivier reçut du comte de Crèvecœur la permission de sortir de la tour, et alla exécuter les ordres de son maître. Louis faisant alors entrer l'astrologue, à qui il paraissait avoir rendu sa confiance, eut avec lui une longue consultation dont le résultat lui donna plus de confiance et d'assurance qu'il n'en avait d'abord montré. Il s'habilla; et lorsque le comte de Crèvecœur vint lui faire ses complimens du matin, il le reçut avec un calme dont le seigneur bourguignon fut d'autant plus étonné, qu'il avait déjà appris que le duc avait passé plusieurs heures dans une situation d'esprit qui semblait rendre la sûreté du roi très-précaire.
«De cent projets divers mon esprit est bercé,«Celui qui chasse l'autre à son tour est chassé:«C'est la barque exposée à des courans contraires.»Ancienne comédie.
Si Louis passa la nuit dans l'agitation et l'anxiété la plus vive, le duc de Bourgogne fut encore plus troublé, lui qui, dans aucun temps, ne savait, comme Louis, maîtriser ses passions, et habitué, au contraire, à souffrir qu'elles exerçassent sur son esprit un empire absolu.
Suivant l'usage du temps, deux de ses principaux conseillers et des plus intimes, d'Hymbercourt et d'Argenton, étaient restés dans la chambre de Charles, où des couchettes leur étaient préparées à peu de distance du lit du prince. Jamais leur présence n'y avait été plus nécessaire; car le duc était déchiré tour à tour par le chagrin, la colère, la soif de la vengeance et un sentiment d'honneur qui lui défendait d'abuser de la situation dans laquelle Louis s'était mis lui-même. Son esprit ressemblait à un volcan en éruption vomissant toutes les matières contenues dans son sein, mêlées et fondues de manière à ne former qu'une seule masse de bitume.
Il refusa d'ôter ses habits et de faire aucun préparatif pour se coucher, et il passa la nuit à se livrer successivement aux passions les plus violentes. Dans quelques-uns de ces paroxysmes, il parlait à ses conseillers d'un ton si bref et avec tant de volubilité, qu'ils craignaient qu'il ne perdît la raison. Il vantait toutes les qualités et la bonté de l'évêque de Liège, indignement assassiné, et rappelait toutes les preuves d'affection et de confiance mutuelle qu'ils s'étaient données si souvent. Enfin, à force de parler, il s'excita au chagrin à un tel point, qu'il se jeta le visage sur son lit, paraissant près d'étouffer par suite des efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes et ses sanglots. Se relevant ensuite, il se livra à un autre transport d'un genre plus furieux. Il parcourut la chambre à grands pas en proférant des menaces sans suite et des sermens de vengeance; frappant violemment du pied, suivant sa coutume, et attestant saint George, saint André, et tout ce qu'il y avait de plus sacré à ses yeux, qu'il se vengerait d'une manière sanglante de Guillaume de la Marck, du peuple de Liège, et de celui qui était la cause première de tous leurs excès. Cette dernière menace, qui ne nommait personne, avait évidemment pour objet la personne de son prisonnier, et une fois le duc exprima la détermination d'envoyer chercher le duc de Normandie, frère du roi, avec lequel Louis était en fort mauvaise intelligence, et de forcer le monarque captif soit à se démettre de la couronne, soit à céder quelques-uns de ses droits et de ses apanages les plus importans.
Un autre jour et une autre nuit s'écoulèrent dans cette agitation tumultueuse, ou plutôt dans une suite de transitions rapides d'une passion à une autre. Pendant tout ce temps, le duc ne changea pas de vêtemens, et à peine satisfit-il aux premiers besoins de la nature. Enfin, il régnait un tel désordre dans ses discours et ses actions, que ceux qui l'approchaient de plus près commencèrent à craindre que son esprit ne se dérangeât. Il devint pourtant peu à peu plus calme, et commença à tenir avec ses ministres des consultations dans lesquelles on proposa bien des choses, sans rien décider. Comines nous assure qu'un courrier monta une fois à cheval, prêt à partir pour la Normandie; et il est probable que le monarque déposé allait trouver dans sa prison, comme cela s'est vu plusieurs fois, un court chemin vers le tombeau.
Dans d'autres instans, quand ses transports de fureur l'avaient épuisé, Charles restait l'œil fixe et le visage immobile, comme un homme qui médite quelque projet désespéré auquel il n'a pu encore se résoudre. Il n'aurait fallu que le plus léger effort de la part d'un des conseillers qui l'entouraient pour le porter aux derniers excès; mais les seigneurs bourguignons, par respect pour le caractère sacré de la personne d'un roi et d'un seigneur suzerain, et par égard pour la foi publique et pour l'honneur de leur duc, qui avait donné sa parole lorsque Louis s'était livré entre ses mains, étaient presque unanimement portés à lui recommander des mesures de modération; les argumens dont d'Hymbercourt et d'Argenton avaient hasardé de se servir pendant la nuit pour calmer le duc, furent reproduits pendant le jour par Crèvecœur et plusieurs autres, qui ne les firent pas valoir avec moins de force. Peut-être le zèle qu'ils montraient en faveur du roi n'était-il pas chez tous entièrement désintéressé. Plusieurs d'entre eux, comme nous l'avons dit, avaient déjà éprouvé les effets de la libéralité du roi; d'autres avaient en France des domaines ou des prétentions qui les soumettaient un peu à son influence; et il est certain que le trésor que le roi avait apporté à Péronne sur quatre mules s'allégea beaucoup dans le cours de ces négociations.
Le troisième jour, le comte de Campo Basso apporta au conseil de Charles le tribut de son esprit italien, et il fut heureux pour Louis qu'il ne fût pas encore arrivé quand le duc était dans sa première fureur. Un conseil régulier fut convoqué à l'instant même pour délibérer sur les mesures qu'il convenait d'adopter dans cette crise singulière. Campo Basso exprima d'abord son opinion par l'apologue du voyageur, de la vipère et du renard, et rappela au duc l'avis que le renard donne à l'homme d'écraser son ennemi mortel pendant que le destin l'a mis à sa disposition. D'Argenton, qui vit les yeux du duc étinceler à une proposition que la violence de son caractère lui avait déjà suggérée plusieurs fois, s'empressa d'objecter qu'il était possible que Louis n'eût pas pris une part directe au meurtre épouvantable commis à Schonwaldt.—Peut-être, dit-il, le roi est en état de se justifier de cette imputation, et disposé à faire réparation pour les dommages que ses intrigues ont occasionnés dans les domaines du duc et dans ceux de ses, alliés. Il ajouta qu'un acte de violence exercé contre la personne du roi ne pouvait manquer d'attirer sur la France et sur la Bourgogne d'affreux malheurs qui en seraient la suite; qu'entre autres, et ce ne serait pas le moindre, les Anglais pourraient profiter de la discorde et des dissensions intestines qui éclateraient nécessairement, pour se remettre en possession de la Normandie et de la Guienne, et renouveler ces guerres désastreuses qui ne s'étaient terminées, non sans peine, que par l'union de la France et de la Bourgogne contre l'ennemi commun. Il finit par dire qu'il n'entendait pas lui donner le conseil de rendre la liberté à son prisonnier purement et simplement et sans condition; mais qu'il était d'avis que le duc ne devait profiter de la situation du roi que pour conclure entre les deux pays un traité juste et honorable, en exigeant de Louis des garanties qui lui rendissent difficile de manquer de foi, et de troubler à l'avenir la paix intérieure de la Bourgogne. D'Hymbercourt, Crèvecœur et plusieurs autres se déclarèrent hautement contre les mesures violentes proposées par Campo Basso, et soutinrent qu'on pouvait obtenir, par le moyen d'un traité, des avantages plus durables et plus glorieux pour la Bourgogne, que par une action qui la souillerait d'une tache honteuse, celle d'avoir manqué de foi à l'hospitalité.
Le duc écouta ces argumens les yeux baissés et en fronçant les sourcils de manière non-seulement à les rapprocher, mais à les confondre; et quand le comte de Crèvecœur ajouta qu'il ne croyait pas que Louis eût pris part au meurtre sacrilège de l'évêque de Liège, ni même qu'il en eût conçu le projet, Charles leva la tête, et, jetant un regard sévère sur son conseiller, il s'écria:—Avez-vous donc aussi, Crèvecœur, entendu le son de l'or de France? Il me semble que ce son retentit dans mon conseil aussi haut que les cloches de Saint-Denis. Qui osera dire que Louis n'a pas fomenté la rébellion en Flandre?
—Monseigneur, répondit le comte, ma main a toujours été moins habituée à manier l'or que l'acier, et je suis tellement convaincu que Louis est coupable d'avoir excité les troubles de la Flandre, que naguère je l'en ai accusé en présence de toute sa cour, et lui ai fait un défi en votre nom. Mais quoique ses intrigues aient été, sans aucun doute, la cause première de tous ces malheurs, je suis si loin de croire qu'il ait autorisé le meurtre commis à Schonwaldt, que je sais qu'un de ses émissaires a protesté, publiquement contre ce crime; et je pourrais le faire paraître devant Votre Altesse, si tel était votre bon plaisir.
—Si tel est notre bon plaisir! s'écria le duc; par saint George! pouvez-vous douter que nous ne désirions agir d'après la plus stricte justice? Même dans l'emportement de notre courroux, nous sommes connus pour juger avec équité et droiture. Nous verrons nous-même Louis de Valois; nous lui exposerons nos griefs et la réparation que nous en exigeons, réparation qui pourra devenir plus facile s'il est innocent de ce meurtre. S'il en est coupable, qui osera dire qu'une vie dévouée à la pénitence dans quelque monastère retiré ne soit pas une sentence aussi miséricordieuse que bien méritée? Qui osera dire, ajouta Charles en s'échauffant, qu'une vengeance plus prompte et plus directe ne serait pas légitime? Amenez-moi l'homme dont vous me parlez. Nous nous rendrons au château une heure avant midi. Nous rédigerons quelques articles, et il faudra qu'il les accepte, ou malheur à lui! La séance est levée, messieurs, et vous pouvez vous retirer. Moi, je vais changer de vêtemens, car je suis à peine en costume convenable pour paraître, devantmon très-gracieux souverain.
Le duc appuya sur ces derniers mots avec une ironie amère, et il sortit de l'appartement.
—La sûreté de Louis et, ce qui est plus important encore, l'honneur de la Bourgogne, dépendent d'un tour de dé, dit d'Hymbercourt à d'Argenton et à Crèvecœur. Cours au château, d'Argenton: tu as la langue mieux affilée que Crèvecœur et moi. Avertis Louis de la tempête qui s'approche, il en saura mieux comment se gouverner. J'espère que ce jeune garde ne dira rien qui puisse aggraver la situation du roi: car qui sait de quelle mission secrète il était chargé?
—Ce jeune homme, répondit Crèvecœur, parait hardi, mais circonspect, plus qu'on ne pourrait l'attendre de son âge. Dans tout ce qu'il m'a dit, il m'a eu l'air d'avoir grand soin de ménager le roi, comme un prince au service duquel il se trouve. J'espère qu'il agira de même en présence du duc. Maintenant il faut que j'aille le chercher, ainsi que la jeune comtesse de Croye.
—La comtesse! s'écria d'Hymbercourt; vous nous aviez dit que vous l'aviez laissée au couvent de Sainte-Brigitte.
—Cela est vrai, répondit le comte; mais les ordres du duc m'ont obligé de la faire venir; elle a été amenée ici en litière, ne pouvant voyager autrement. Elle est dans la plus grande détresse, tant à cause de son incertitude sur le sort de sa tante, la comtesse Hameline, que par suite des inquiétudes qu'elle a pour elle-même; car elle s'est rendue coupable d'un délit féodal en osant se soustraire à la protection de son seigneur suzerain, et le duc Charles n'est pas homme à voir avec indifférence le moindre oubli de ses droits seigneuriaux.
La nouvelle que la jeune comtesse était entre les mains de Charles vint encore ajouter une nouvelle amertume aux réflexions de Louis. Il savait parfaitement qu'elle pouvait rendre compte des intrigues employées par lui pour la déterminer, ainsi que sa tante, à passer en France, et fournir par là les preuves qu'il avait fait disparaître en ordonnant l'exécution de Zamet Maugrabin. Or, il n'ignorait pas que cette intervention de sa part dans les droits du duc de Bourgogne fournirait à Charles un prétexte et un motif pour profiter de tous ses avantages.
Tourmenté d'inquiétudes sur sa situation, le roi s'en entretint avec le sire d'Argenton, dont l'esprit et les talens politiques étaient mieux assortis à l'humeur de Louis que le caractère franc et martial de Crèvecœur et la fierté féodale de d'Hymbercourt.
—Ces soldats bardés de fer, mon cher d'Argenton, dit-il à son futur historien, devraient rester dans l'antichambre avec les hallebardes et les pertuisanes, et ne jamais entrer dans le cabinet d'un roi. Leurs mains sont faites pour combattre; mais le monarque qui veut donner à leur tête une autre occupation que celle de servir d'enclume aux glaives et aux massues de ses ennemis, agit comme ce fou qui voulait mettre au cou de sa maîtresse un collier de chien. C'est à des hommes comme vous, Philippe, à des hommes dont les yeux sont doués de ce jugement exquis, capable de pénétrer au-delà de la surface des affaires, que les princes doivent ouvrir leur cabinet, leurs conseils, que dirai-je? les plus secrets replis de leur âme.
Il était tout naturel que d'Argenton, homme d'un esprit pénétrant, fût flatté de l'approbation du prince de l'Europe reconnu pour avoir le plus de sagacité; et il ne put assez bien déguiser la satisfaction intérieure qu'il éprouvait, pour que le roi ne s'aperçût pas qu'il avait fait quelque impression sur lui.
—Plût à Dieu, continua-t-il, que j'eusse un pareil serviteur, ou plutôt que je fusse digne d'en avoir un! Je ne me trouverais pas dans cette malheureuse situation; et cependant je regretterais à peine de m'y trouver, si je pouvais découvrir les moyens de m'assurer les services d'un homme d'état si expérimenté.
D'Argenton répondit que toutes ses facultés étaient au service de Sa Majesté Très-Chrétienne, sous la réserve de la fidélité qu'il devait à son seigneur légitime, Charles, duc de Bourgogne.
—Et suis-je homme à vouloir vous faire trahir votre fidélité! s'écria Louis d'un ton pathétique, Hélas! ne suis-je pas même en danger, en ce moment, pour avoir accordé trop de confiance à mon vassal? À qui la foi féodale peut-elle être plus sacrée qu'à moi, qui n'ai d'autre moyen de sûreté que d'y avoir recours? Non, Philippe de Comines, continuez à servir Charles de Bourgogne, et vous ne pouvez mieux le faire qu'en amenant un arrangement raisonnable entre lui et Louis de France. En agissant ainsi, vous nous rendrez service à tous deux, et vous verrez qu'un de nous au moins en sera reconnaissant. On m'assure que vos appointemens en cette cour égalent à peine ceux du grand fauconnier; et c'est ainsi que les services du plus sage conseiller de l'Europe sont mis au niveau, ou, pour mieux dire, ravalés au-dessous de ceux de l'homme qui nourrit et médicamente des oiseaux de proie! La France possède de bonnes terres; son roi ne manque pas d'or. Permettez-moi, mon cher ami, de rectifier cette inégalité scandaleuse. Les moyens n'en sont pas bien loin; trouvez bon que je les emploie.
à ces mots, le roi offrit à Comines un gros sac d'argent; mais Comines, dont les sentimens étaient plus délicats que ceux de la plupart des courtisans de son temps, le remercia en lui disant qu'il était parfaitement satisfait de la libéralité de son maître; et il assura Louis que quand même il accepterait le présent qu'il lui offrait, cette circonstance ne pourrait ajouter à son désir de lui être utile.
—Homme extraordinaire! s'écria le roi, souffrez que j'embrasse le seul courtisan de ce siècle qui soit en même temps capable et incorruptible. La sagesse est plus désirable que l'or le plus pur, et croyez-moi, Philippe, j'ai plus de confiance en votre assistance dans ce moment de crise, que dans les secours achetés de tant d'autres qui ont accepté mes présens. Je vous connais, Comines, et je suis sûr que vous ne conseillerez pas à votre maître d'abuser de l'occasion que la fortune, ou, pour vous parler franchement, que ma propre sottise lui a procurée.
—D'enabuser! s'écria d'Argenton; non certainement: mais je lui conseillerai sûrement d'enuser.
—Comment? jusqu'à quel point? Je ne suis pas assez sot pour me flatter qu'il me laisse échapper sans rançon; mais qu'elle soit raisonnable. Je suis toujours disposé à écouter la raison, à Péronne aussi-bien qu'à Paris ou au Plessis.
—Mais, si Votre Majesté me permet de le lui dire, la raison, à Paris et au Plessis, avait coutume de parler d'un ton si doux et d'une voix si basse, qu'elle ne pouvait pas toujours obtenir audience de Votre Majesté. Mais à Péronne, elle emprunte la trompe parlante de la nécessité, et sa voix devient bruyante et impérieuse.
—Votre style est trop figuré, dit Louis, incapable de réprimer un mouvement d'humeur. Je suis, un homme tout simple, sire d'Argenton: je vous prie de laisser vos tropes et d'en venir au fait. Qu'attend de moi votre duc?
—Je ne suis pas porteur de propositions, Sire. Le duc vous fera bientôt connaître lui-même son bon plaisir. Cependant il s'en présente à mon esprit quelques-unes auxquelles il est bon que Votre Majesté soit préparée. Par exemple, la cession des villes sur la Somme.
—Je m'y attendais.
—Le désaveu des crimes commis par les Liégeois et Guillaume de la Marck.
—Aussi volontiers que je désavoue l'enfer et Satan.
—Il vous demandera soit des otages, soit quelques forteresses, pour garantie que vous vous abstiendrez désormais d'exciter la rébellion parmi les Flamands.
—C'est quelque chose de nouveau, Philippe, qu'un vassal demande des garanties à son souverain; mais passe encore pour cela.
—Un apanage convenable et indépendant pour votre illustre frère, l'allié et l'ami de mon maître; la Normandie ou la Champagne, par exemple. Le duc aime la maison de votre père, Sire.
—Oui, Pâques-Dieu! s'écria le roi: il l'aime tant, qu'il veut faire des rois de tous ses enfans! Eh bien! votre magasin d'insinuations préparatoires, est-il épuisé?
—Pas tout-à-fait, Sire; Votre Majesté sera certainement requise de ne plus molester le duc de Bretagne, comme vous l'avez fait récemment, et de ne plus contester le droit qu'ont vos grands feudataires de battre monnaie, et de se nommer ducs et princes par la grâce de Dieu.
—C'est-à-dire de faire de mes vassaux autant de rois. Sire Philippe, voulez-vous me faire fratricide? Vous vous rappelez mon frère Charles? eh bien à peine fut-il duc de Guienne qu'il mourut. Et que restera-t-il aux descendans de Hugues Capet, après avoir donné ces riches provinces, si ce n'est le privilège de se faire oindre à Reims, et de prendre leurs repas sous un dais élevé?
—Nous diminuerons les inquiétudes de Votre Majesté à cet égard, en lui donnant un compagnon dans cette dignité solitaire. Quoique le duc de Bourgogne ne demande pas, quant à présent, le titre de roi, cependant il désire être affranchi à l'avenir de ces marques abjectes de soumission auxquelles il est tenu envers la couronne de France. Il a dessein de fermer sa couronne ducale de la même manière que celles des empereurs, et de la surmonter d'un globe, en signe de l'indépendance de ses domaines.
—Et comment le duc de Bourgogne, s'écria Louis en montrant un degré d'émotion qui ne lui était pas ordinaire, comment un vassal de ma couronne ose-t-il proposer à son souverain des conditions qui, d'après toutes les lois de l'Europe, lui feraient encourir la forfaiture de son fief?
—La sentence de forfaiture serait en ce cas difficile à exécuter, répondit d'Argenton avec calme. Votre Majesté n'ignore pas que l'observation des lois féodales commence à tomber en désuétude, même dans l'empire germanique, et que les suzerains et les vassaux cherchent à améliorer leur position respective autant que le leur permettent leur puissance et les occasions. Les pratiques secrètes de Votre Majesté avec les vassaux de mon maître, en Flandre, serviront d'excuse à mon maître, en supposant qu'il insiste pour que le roi de France, en reconnaissant son indépendance absolue, se mette hors d'état de se livrer à l'avenir à de pareilles intrigues.
—D'Argenton! d'Argenton! dit Louis en se levant et en se promenant dans la chambre d'un air pensif; ceci est un terrible commentaire sur le texte:Væ victis[76]! Vous ne pouvez vouloir me donner à entendre que le duc insistera sur des conditions si dures?
—Je voudrais du moins, Sire, que vous fussiez préparé à les discuter.
—Cependant la modération, d'Argenton, personne ne le sait mieux que vous:—la modération dans la prospérité est nécessaire pour assurer les avantages que la prospérité nous offre.
—Votre Majesté me permettra de lui dire que j'ai remarqué que c'est toujours le perdant qui vante le mérite de la modération. Le gagnant fait plus de cas de la prudence, qui l'engage à ne pas laisser échapper l'occasion dont il peut profiter.
—Eh bien! nous y réfléchirons; mais j'espère que vous êtes arrivé à la fin de toutes les prétentions déraisonnables du duc? Oserait-il les porter plus loin? Oui, je vois dans vos yeux que vous ne m'avez pas encore tout dit. Que veut-il donc? Que peut-il vouloir? Est-ce ma couronne?—ma couronne privée de tout son lustre si je lui accorde toutes les demandes que vous m'avez déjà fait connaître?
—Ce dont il me reste à vous parler, Sire, dépend en partie,—et en grande partie même, je puis dire, de la volonté du duc, mais il a dessein de vous inviter à y consentir; car, à la vérité, c'est une chose qui vous touche de très-près.
—Pâques-Dieu! Et de quoi s'agit-il? demanda le roi d'un ton d'impatience; faut-il que je lui envoie ma fille pour concubine! et de quel autre déshonneur prétend-il me couvrir:
—Le projet qu'il a conçu n'entraîne aucun déshonneur, Sire. Le cousin de Votre Majesté, l'illustre duc d'Orléans...
—Ah! dit le roi. Mais d'Argenton continua sans faire attention à cette interruption.
—Ayant donné son affection à la jeune comtesse Isabelle de Croye, le duc désire que Votre Majesté accorde son consentement à ce mariage, comme il y accorde le sien, et que vous vous unissiez à lui pour assurer à ce noble couple un apanage qui, joint aux domaines de la comtesse, puisse former un établissement convenable pour un fils de France.
—Jamais! jamais! s'écria le roi en se livrant à un emportement qu'il n'avait pas eu peu de peine à réprimer jusqu'alors, et en se promenant à grands pas dans la chambre, avec un air de désordre qui formait un contraste frappant avec son sang-froid habituel. Jamais! jamais! Qu'on apporte des ciseaux, et qu'on me tonde la tête comme celle d'un fou de paroisse, auquel j'ai si grandement ressemblé! Qu'on ouvre pour moi la porte d'un monastère ou celle dû tombeau! Qu'on emploie des bassins rougis au feu pour me dessécher les yeux! Qu'on ait recours à la hache, au poison, à tout ce qu'on voudra! mais Orléans ne manquera pas à la foi qu'il a promise à ma fille. Il n'aura jamais une autre épouse, tant qu'elle vivra.
—Avant de vous prononcer si fortement contre ce projet, Sire, Votre Majesté réfléchira qu'elle n'a aucun moyen pour en empêcher l'exécution. Un homme sage qui voit se détacher un quartier de rocher, ne conçoit pas le dessein inutile de l'arrêter dans sa chute.
—Mais un homme courageux trouve un tombeau sous ses débris.—D'Argenton, songez qu'un tel mariage serait la ruine, la destruction entière de mon royaume; songez que je n'ai qu'un fils, un fils d'une santé faible, et qu'Orléans est, après lui, l'héritier présomptif du trône. Songez que l'église a consenti à son union avec Jeanne, union qui fond si heureusement ensemble les intérêts des deux branches de ma famille. Songez que cette union a été le projet favori de toute ma vie; que j'ai rêvé, agi, combattu, prié, prêché pour l'accomplir. Non, Comines, non, je n'y renoncerai pas. Ayez compassion de moi dans cette extrémité, Philippe! votre esprit ingénieux peut trouver quelque chose à substituer à ce sacrifice, quelque bélier à offrir en la place de ce qui m'est aussi cher que l'était à son père le fils unique du patriarche. Ayez pitié de moi, Philippe; vous, du moins, vous devez savoir que l'anéantissement d'un projet à l'accomplissement duquel on a long-temps réfléchi, long-temps travaillé, offre bien plus d'amertume à un homme doué de jugement et de prévoyance, qu'à un homme ordinaire, dont les chagrins sont courts parce que ses désirs ne sont que l'effet d'une passion momentanée. Vous qui devez savoir compatir à l'affliction incomparablement plus profonde de la prudence déjouée, de la sagacité trompée, ne prendrez-vous point part à ma détresse?
—J'y prends part, Sire, autant que ce que je dois à mon maître...
—Ne parlez pas de lui! s'écria Louis, cédant, ou feignant de céder à une impulsion irrésistible qui le mettait hors de garde, et qui lui faisait oublier sa réserve ordinaire: Charles de Bourgogne est-il digne de votre attachement! lui qui peut insulter et frapper le plus fidèle de ses conseillers! lui qui peut donner au plus sage d'entre eux le surnom injurieux deTête bottée.
Toute la sagesse de Philippe de Comines n'empêchait pas qu'il n'eût une assez haute opinion de son importance personnelle, et il fut tellement frappé des paroles que le roi venait de prononcer, à ce qu'il paraissait, dans un transport qui ne lui permettait pas de réfléchir, qu'il ne pût s'empêcher de répéter:—Tête bottée! il est impossible que le duc, mon maître, ait donné un pareil nom au serviteur qui a toujours été à ses côtés depuis qu'il peut monter un palefroi, et cela devant un monarque étranger! Cela est impossible.
Louis vit sur-le-champ l'impression qu'il avait faite, et, évitant de prendre un ton de condoléance qui aurait pu paraître insultant, ou de compassion qui aurait pu ressembler à de l'affection, il dit avec simplicité et en même temps avec dignité:
—Mes infortunes m'ont fait oublier ma courtoisie, sans quoi je ne vous eusse point parlé de ce qu'il doit vous être désagréable d'entendre. Mais vous prétendez que ce que je vous ai dit est impossible; cela touche mon honneur, et je reconnaîtrais que cette accusation est fondée, si je ne vous rapportais pas comment le duc, en se tenant les côtés de rire, m'a raconté des circonstances qui ont donné lieu à ce sobriquet insultant, dont la répétition ne choquera pas vos oreilles en passant par ma bouche. Il me dit donc qu'un certain jour, au retour d'une partie de chasse où vous l'aviez accompagné, il vous pria de lui tirer ses bottes. Voyant peut-être dans vos yeux un mécontentement fort naturel d'un traitement si humiliant, il vous ordonna de vous asseoir, et se mit à vous rendre le même service qu'il venait de recevoir de vous. Mais offensé de votre obéissance littérale, il n'eut pas plus tôt tiré une de vos bottes, qu'il vous en déchargea de grands coups sur la tête, à en faire sortir le sang, se récriant contre l'insolence d'un sujet qui souffrait que la main de son souverain, se dégradât à ce point; et depuis ce temps il fait des gorges-chaudes de cette aventure, et non-seulement il vous donne le sobriquet de Tête bottée, mais trouve bon que son fou privilégié, le Glorieux, en fasse autant.
En racontant cette anecdote, Louis avait le plaisir d'abord de piquer au vif celui à qui il parlait, satisfaction dont il était dans sa nature de jouir, même quand il n'avait pas, comme dans le cas dont il s'agit, une sorte d'excuse pour se livrer à ce penchant; et ensuite celui de voir qu'il avait enfin réussi à découvrir dans le caractère de d'Argenton un point vulnérable qui pouvait insensiblement le conduire à abandonner les intérêts de la Bourgogne pour embrasser ceux de la France. Mais quoique le ressentiment profond que le courtisan offensé conçut contre son maître l'ait porté par la suite à passer du service de Charles à celui de Louis, cependant il se contenta, en ce moment, d'assurer le roi de l'intérêt qu'il prenait à la France, en termes généraux qu'il n'ignorait pas que Louis saurait fort bien interpréter. Il serait souverainement injuste d'accuser cet excellent historien d'avoir oublié, en cette occasion, ce qu'il devait à son maître; mais il est certain qu'il se sentait dans des dispositions plus favorables à Louis que lorsqu'il était arrivé près de lui.
—Je ne croyais pas, dit-il en faisant un effort sur lui-même pour rire de l'anecdote que Louis venait de raconter, qu'une bagatelle, une folie semblable vivrait assez long-temps dans l'esprit du duc pour qu'il en parlât jamais. Il y a bien quelque chose de vrai dans cette histoire de bottes, et Votre Majesté sait que le duc n'est pas très-délicat dans ses plaisanteries; mais celle-ci s'est ornée et amplifiée dans son souvenir. Au surplus, n'en parlons pas davantage.
—Oui, n'en parlons plus, dit le roi; c'est même une honte que nous nous y soyons arrêtés un instant. Mais j'espère, sire Philippe, que vous avez le cœur assez français pour me donner un avis dans cette crise embarrassante. Vous pourriez me tirer de ce labyrinthe, car vous en avez le fil, j'en suis sûr.
—Votre Majesté peut disposer de mes avis et de mes services, répondit d'Argenton, toujours sous la réserve de ce que je dois à mon maître.
C'était à peu près ce que le courtisan avait déjà dit; mais il le répétait alors d'un ton si différent, que Louis, qui avait conclu d'après sa première déclaration que ce que Philippe devait à son maître entrait en première ligne dans ses considérations, comprit parfaitement qu'il appuyait alors avec plus de force sur la promesse de ses avis et de ses services que sur une réserve qui ne semblait faite que pour la forme et par bienséance. Il s'assit, força d'Argenton à prendre une chaise, et l'écouta avec la même attention que s'il eût prononcé des oracles. L'homme d'état lui parla à voix basse, de ce ton qui manque rarement de faire impression, parce qu'il annonce de la sincérité et une sorte de précaution, et avec une lenteur qui semblait inviter le monarque à bien peser chaque mot qui sortait de sa bouche, comme s'il avait eu un sens particulier et déterminé.
—Les propositions que j'ai soumises à la considération de Votre Majesté, dit-il, ne sont que celles qui ont été substituées à d'autres, bien plus violentes encore, mises en avant, et soutenues dans le conseil par des gens animés d'intentions plus hostiles que les miennes à l'égard de Votre Majesté; je n'ai pas besoin de vous rappeler que les avis les plus violens sont ceux que mon maître écoute le plus volontiers, parce qu'il aime à marcher vers son but par la voie la plus courte, quelque dangereuse qu'elle puisse être, plutôt que de suivre un chemin plus sûr, mais qui ne l'y conduit que par un long détour.
—Je le sais fort bien. Je l'ai vu traverser une rivière à la nage au risque de se noyer, quand, à trois cents pas plus loin, il aurait pu la passer sur un pont.
—C'est la vérité, Sire; et celui qui compte sa vie pour rien quand il s'agit de satisfaire la passion impétueuse d'un moment, suivra la même impulsion pour préférer le plaisir de faire sa volonté, à l'accroissement de sa véritable puissance.
—Je pense de même. Un fou préfère l'apparence de l'autorité à la réalité; et je sais que tel est le caractère de Charles de Bourgogne. Mais, mon cher ami d'Argenton, quelle conséquence tirez-vous de ces prémisses?
—Sire, celle-ci: Votre Majesté a vu un pêcheur habile se rendre maître d'un gros poisson, et par le secours de son adresse le tirer hors de l'eau avec le simple fil de sa ligne; tandis que, s'il avait voulu l'enlever brusquement, et sans lui laisser, l'espace pour s'agiter, ce fil n'aurait pu résister à la violence de ses efforts. De même, Votre Majesté, en donnant satisfaction au duc sur des objets auxquels il attache particulièrement ses idées d'honneur et de vengeance, peut éluder plusieurs autres demandes qu'elle trouverait encore plus désagréables, notamment (car je dois parler avec franchise à Votre Majesté) celles qui tendraient spécialement à l'affaiblissement de la France. Il n'y fera plus attention; elles s'échapperont de sa mémoire; et en les ajournant à une autre conférence, pour en retarder la discussion, il n'en sera plus question.
—Je vous comprends, mon bon sire Philippe; mais venons au fait. à laquelle de ces heureuses propositions votre duc est-il si attaché que la contradiction le rendrait déraisonnable et indomptable?
—À toutes, à la première venue; précisément à celle sur laquelle il pourrait vous arriver de le contredire. C'est ce que Votre Majesté doit éviter: et, pour reprendre ma première métaphore, il faut que vous ayez toujours l'œil au guet; et, quand vous le verrez prêt à se livrer à quelque mouvement de violence, que vous lui lâchiez assez de ligne pour l'empêcher de la briser. Sa fureur, déjà considérablement diminuée, se dissipera d'elle-même, si elle n'éprouve pas d'opposition; et bientôt après, vous le verrez devenir plus doux, et traitable.
—Cependant, dit le roi d'un air pensif, parmi toutes les propositions que mon beau cousin a dessein de me faire, il doit s'en trouver quelques-unes qu'il ait plus à cœur que les autres. N'y aurait-il pas moyen de les connaître, mon cher d'Argenton?
—Votre Majesté peut rendre la moindre des demandes du duc la plus importante à ses yeux, uniquement en s'y opposant. Je crois pourtant pouvoir vous dire, Sire, qu'il faut renoncer à toute espérance d'arrangement si vous n'abandonnez les Liégeois et Guillaume de la Marck.
—J'ai déjà dit que je les abandonnerai; et c'est tout ce qu'ils méritent de moi. Les misérables! commencer un pareil tumulte dans un moment où il pouvait m'en coûter la vie!
—Celui qui met le feu à une traînée de poudre, ne doit pas être surpris d'entendre l'explosion de la mine. Mais il ne suffira pas au duc Charles que vous les abandonniez. Je sais qu'il se propose de vous demander votre assistance pour réprimer cette insurrection, et votre présence royale pour sanctionner le châtiment qu'il destine aux rebelles.
—Je ne sais trop si notre honneur nous permet d'accorder cette demande, d'Argenton.
—Je ne sais trop si le soin de votre sûreté vous permet de la refuser, Sire. Charles est déterminé à prouver aux Flamands qu'ils ne doivent compter ni sur les promesses, ni sur les secours de la France; et que, s'ils se révoltent, rien ne peut les mettre à l'abri du courroux et de la vengeance de la Bourgogne.
—Parlons franchement, d'Argenton; si nous pouvions faire traîner les choses en longueur, ces misérables Liégeois ne pourraient-ils pas se mettre en état de tenir bon contre le duc? Les coquins sont nombreux et entêtés. Ne pourraient-ils pas défendre leur ville contre lui?
—Ils auraient pu faire quelque chose avec les mille archers français que Votre Majesté leur a promis; mais...
—Que je leur ai promis! Hélas! mon bon sire Philippe, vous me faites tort par une telle supposition.
—Mais, ne vous en mêlant pas, continua d'Argenton sans faire attention à cette interruption, et attendu quemaintenantVotre Majesté ne jugera probablement pas à propos de les secourir, comment des bourgeois peuvent-ils espérer de défendre une ville aux murs de laquelle les larges brèches faites par ordre de Charles, après la bataille de Saint-Tron, sont encore si peu réparées, que les lanciers du Hainaut, du Brabant et de la Bourgogne peuvent se présenter à l'attaque sur vingt hommes de front.
—Imprudens, idiots! S'ils ont ainsi négligé eux-mêmes leur sûreté, ils ne méritent pas ma protection. Je ne me ferai pas de querelle pour eux. Continuez.
—Je crains que le point suivant ne touche de plus près Votre Majesté.
—Ah! s'écria le roi, vous voulez parler de cet infernal mariage. Jamais je ne consentirai à rompre le contrat qui lie mon cousin d'Orléans à ma fille Jeanne. Ce serait arracher le sceptre de la France à ma postérité, car le dauphin a une santé bien faible; c'est un bouton flétri qui ne portera aucun fruit. Ce mariage entre Jeanne et d'Orléans a occupé mes pensées pendant le jour, mes rêves pendant la nuit. Je vous dis, d'Argenton, que je ne puis y consentir. D'ailleurs, c'est une barbarie que d'exiger de moi que je détruise de mes propres mains, et d'un seul coup, le plan de politique auquel je tiens le plus, et le bonheur d'un jeune couple élevé dès l'enfance l'un pour l'autre.
—Leur attachement est donc bien fort? demanda d'Argenton.
—D'un côté du moins, répondit le roi, et c'est le côté auquel je dois prendre le plus d'intérêt. Mais vous souriez, sire Philippe; vous ne croyez pas à la force de l'amour.
—Au contraire, Sire, permettez-moi de vous dire que je suis si peu incrédule à cet égard, que j'allais vous demander si vous éprouveriez un peu moins de répugnance à consentir au mariage proposé entre Louis d'Orléans et Isabelle de Croye, si je vous prouvais que la comtesse a un penchant tellement décidé pour un autre, qu'il est vraisemblable qu'elle refusera elle-même d'épouser le duc?
—Hélas! mon bon et cher ami, dit le roi en soupirant, de quel sépulcre avez-vous tiré cette consolation pour un homme mort? Son penchant! Quoi! Pour dire la vérité, supposons que d'Orléans déteste ma fille Jeanne; eh bien! sans ce concours d'accidens formant une trame mal tissue, il n'en aurait pas moins fallu qu'il l'épousât: quelle chance y a-t-il donc que cette jeune comtesse puisse refuser l'époux qu'on lui destine, quand elle sera exposée à une semblable nécessité; ou qu'elle veuille le refuser, quand cet époux est un fils de France? Non, non, Philippe, on ne peut se flatter qu'elle soit insensible aux vœux d'un tel amant.Varium et mutabile[77], Philippe.
—Je crois qu'en cette occasion Votre Majesté met trop bas le courage déterminé de cette jeune dame. Elle sort d'une race volontaire et opiniâtre, et j'ai appris de Crèvecœur qu'elle a conçu un attachement romanesque pour un jeune écuyer, qui, à la vérité, lui a rendu de grands services en route.
—Ah! s'écria le roi, un archer de ma garde, nommé Quentin Durward?
—Lui-même, à ce que je crois, répondit d'Argenton; il a été fait prisonnier avec la comtesse. Ils voyageaient ensemble, presque tête à tête.
—Bénis soient donc notre Seigneur, Notre-Dame, monseigneur saint Martin et monseigneur saint Julien! dit le roi. Gloire et honneur au savant Galeotti qui a lu dans les astres que le destin de ce jeune homme était en conjonction avec le mien. Si cette jeune comtesse lui est assez attachée pour devenir réfractaire aux ordres du Bourguignon, ce Quentin Durward m'a réellement été bien utile.
—D'après ce que m'a dit Crèvecœur, Sire, je crois qu'on peut espérer de la trouver suffisamment obstinée. D'ailleurs, malgré la supposition qu'il a plu à Votre Majesté de faire tout à l'heure, le noble duc lui-même ne renoncera sans doute pas volontairement à la belle cousine à laquelle il est engagé depuis long-temps.
—Hum! Mais vous n'avez jamais vu ma fille Jeanne; c'est une chouette, Philippe! une véritable chouette dont je suis honteux! Mais n'importe; qu'il soit assez sage pour l'épouser, et je lui permets ensuite d'être fou, de la plus belle femme de France. Je présume que vous m'avez maintenant déployé toute la carte des dispositions de votre maître.
—Je vous ai fait connaître, Sire, les points sur lesquels il est à présent le plus disposé à insister. Mais Votre Majesté sait que le caractère du duc est un torrent fougueux qui ne se contient dans son lit que lorsqu'il ne rencontre aucun obstacle à son cours, et dont on ne peut prévoir celui qu'il prendra, si une digue ou un rocher l'oblige à le changer. S'il obtenait inopinément des preuves plus évidente des pratiques de Votre Majesté (excusez cette expression, le temps presse et n'admet pas de cérémonie) avec les Liégeois et Guillaume de la Marck, les conséquences pourraient en être terribles. Il est arrivé d'étranges nouvelles de ce pays. On dit que de la Marck a épousé Hameline, l'aînée des comtesses de Croye.
—Cette vieille folle avait une telle envie de se marier, qu'elle aurait acceptée la main de Satan. Mais que de la Marck, brute comme il est, ait consenti à l'épouser, c'est ce qui me paraît plus surprenant.
—On dit aussi qu'un héraut ou un envoyé arrive à Péronne de la part de de la Marck. C'en est assez pour jeter le duc dans un transport de rage. J'espère que de la Marck n'a pas quelques lettres de Votre Majesté, ou quelques autres pièces qu'il pourrait montrer?
—Moi écrire à un Sanglier! Non, non, sire Philippe, je ne suis pas assez fou pour jeter des perles aux pourceaux. Le peu de relations que j'ai eues avec cet animal sauvage n'ont jamais consisté qu'en messages de vive voix, et je n'y ai employé que des vagabonds, des misérables, dont on ne voudrait pas recevoir le témoignage pour prouver le vol des œufs d'un poulailler.
—Il ne me reste, dit d'Argenton en se levant, qu'à recommander à Votre Majesté de se tenir sur ses gardes, d'agir suivant les circonstances, et surtout d'éviter avec le duc un langage et des argumens plus convenables à votre dignité qu'à votre situation actuelle.
—Si ma dignité me gêne, répondit le roi, ce qui m'arrive rarement quand j'ai à penser à de plus grands intérêts, j'ai ici un spécifique contre ce gonflement du cœur; c'est de regarder dans un petit cabinet qui est à deux pas, sire Philippe, et de songer à la mort de Charles-le-Simple: cela m'en débarrassera aussi efficacement qu'un bain froid débarrasserait d'une fièvre. Et maintenant, mon cher ami, mon digne conseiller, faut-il donc que vous vous en alliez? Eh bien, sire de Comines, le temps viendra où vous vous lasserez de donner des leçons de politique à ce taureau bourguignon qui n'est pas en état de comprendre votre plus simple argument; alors, si Louis vit encore, songez que vous avez un ami à la cour de France. Et si vous y veniez, mon cher Philippe, je le regarderais comme une bénédiction pour mon royaume, parce qu'avec des vues profondes en affaires d'état, vous avez une conscience qui vous met à même de sentir et de discerner le bien et le mal; tandis que... Que Dieu, Notre-Dame et monseigneur saint Martin me soient en aide! Olivier et La Balue ont le cœur aussi dur qu'une meule de moulin, et ma vie est remplie d'amertume par le remords et les pénitences des crimes qu'ils me font commettre. Mais vous, sire Philippe, vous qui possédez la sagesse des temps passés et celle du temps présent, vous pourriez m'apprendre à devenir grand sans cesser d'être vertueux.
—C'est une tâche difficile, dit l'historien; peu de princes l'ont remplie; et pourtant elle est encore à la portée de ceux qui voudront faire quelques efforts pour l'accomplir. Je vous quitte, Sire; préparez-vous à la conférence que le duc ne tardera pas à avoir avec vous.
Louis resta quelque temps les yeux fixés sur la porte par où d'Argenton venait de sortir.—Il m'a parlé de pêche, dit-il en souriant amèrement;—je l'ai envoyé chez lui comme une truite bien chatouillée. Il se croit vertueux parce qu'il a refusé mon argent! mais il n'a pas fermé l'oreille à mes flatteries et à mes promesses; il n'est pas insensible au plaisir de venger un affront fait à sa vanité. Il a refusé mon argent! il en est plus pauvre, mais il n'en est pas plus honnête. Il faut pourtant qu'il soit à moi, car c'est la meilleure tête de toute la Bourgogne. À présent j'attends un plus noble gibier. Il faut faire face à ce léviathan de Charles, qui va fendre les mers pour arriver à moi. Il faut que, comme un marin tremblant, je lui jette quelque chose par-dessus le bord pour l'amuser; mais peut-être trouverai-je un jour l'occasion de le percer d'un harpon.