De ces petits formats jadis dorés sur tranche,
De ces petits formats jadis dorés sur tranche,
des missels richement enluminés, des manuscrits de 1380, de 1320, ou même de plus ancienne date; enfin, des ouvrages imprimés en caractères, gothiques pendant le quinzième et le seizième siècle. Mais j'ai dessein d'en rendre un compte plus détaillé, si je puis en obtenir la permission du marquis.
En attendant, il me suffira de dire qu'enchanté du jour que j'avais passé à Haut-Lieu, j'y fis de fréquentes visites, et que la clef de la tour octogone était toujours à ma disposition. Ce fut alors que je me pris d'une belle passion pour une partie de l'histoire de France que je n'avais jamais suffisamment étudiée, malgré l'importance de ses rapports avec celle de l'Europe en général, et quoique traitée par un ancien historien inimitable[24]. En même temps, pour satisfaire les désirs de mon digne hôte, je m'occupai de temps en temps de quelques mémoires de sa famille qui avaient été heureusement conservés, et contenant des détails curieux sur l'alliance de cette maison avec une famille écossaise, alliance à laquelle j'avais dû, dans l'origine, les bonnes grâces du marquis de Haut-Lieu.
Je méditai sur cet objet,more meo, jusqu'à l'instant où je quittai la France pour aller retrouver le roasbeef et le feu de houille de la Grande-Bretagne; ce qui n'eut lieu qu'après que j'eus mis en ordre ces réminiscences gauloises. Enfin le résultat de mes méditations prit la forme dont mes lecteurs pourront juger dans un instant, si cette préface ne les épouvante pas.
Que le public accueille cet ouvrage avec bonté, et je ne regretterai pas mon absence momentanée de mon pays.
«Voyez ces deux portraits: ce sont ceux de deux frères.»SHAKSPEARE.Hamlet, acte III,scène 4.
LAfin du quinzième siècle prépara pour l'avenir une suite d'événemens dont le résultat fut d'élever la France à cet état formidable de puissance qui a toujours été depuis le principal objet de la jalousie des autres nations de l'Europe. Avant cette époque, il ne s'agissait de rien moins que de son existence dans sa lutte contre les Anglais, déjà maîtres de ses plus belles provinces; et tous les efforts de son roi, toute la bravoure de ses habitans, purent à peine préserver la nation du joug de l'étranger. Ce n'était pas le seul danger qu'elle eût à craindre; les princes qui possédaient les grands fiefs de la couronne, et particulièrement les ducs de Bourgogne et de Bretagne, en étaient venus à rendre si légères leurs chaînes féodales, qu'ils ne se faisaient aucun scrupule de lever l'étendard contre leur seigneur suzerain, le roi de France, sous les plus faibles prétextes. En temps de paix, ils gouvernaient leurs provinces en princes absolus, et la maison de Bourgogne, maîtresse du pays qui portait ce nom et de la partie la plus riche et la plus belle de la Flandre, était si riche et si puissante par elle-même, qu'elle ne le cédait à la couronne de France ni en force ni en splendeur.
À l'imitation des grands feudataires, chaque vassal inférieur de la couronne s'arrogeait autant d'indépendance que le lui permettaient la distance où il était du point central de l'autorité, l'étendue de son fief et les fortifications de sa tour féodale: tous ces petits tyrans, affranchis de la juridiction des lois, se livraient impunément à tous les caprices et à tous les excès de l'oppression et de la cruauté. Dans l'Auvergne seule on comptait plus de trois cents de ces nobles indépendans, pour qui le pillage, le meurtre et l'inceste n'étaient que des actes ordinaires et familiers.
Outre ces maux, un autre fléau, fruit des longues guerres entre l'Angleterre et la France, ajoutait encore aux malheurs de cet infortuné pays. De nombreux corps de soldats, réunis en bandes sous des chefs qu'ils choisissaient eux-mêmes parmi les aventuriers les plus braves et les plus heureux, s'étaient formés, en diverses parties de la France, du rebut de tous les autres pays. Ces soldats mercenaires vendaient leurs services au plus offrant; et quand ils ne trouvaient pas à les vendre, ils continuaient la guerre pour leur compte, s'emparaient de tours et de châteaux convertis par eux en places de retraite, faisaient des prisonniers dont ils exigeaient des rançons, mettaient à contribution les villages et les maisons isolées; enfin justifiaient, par toutes sortes de rapines, les épithètes detondeursetd'écorcheursqui leur avaient été données.
Au milieu des misères et des horreurs que faisait naître un état si déplorable des affaires publiques, la prodigalité était portée jusqu'à l'excès par les nobles subalternes, qui, jaloux d'imiter les grands princes, dépensaient, en déployant un luxe grossier mais magnifique, les richesses qu'ils extorquaient au peuple. Un ton de galanterie romanesque et chevaleresque (qui cependant dégénérait souvent en licence) était le trait caractéristique des relations entre les deux sexes. On parlait encore le langage de la chevalerie errante, et l'on continuait à s'assujettir à ses formes, quand déjà le chaste sentiment d'un amour honorable et la généreuse bravoure qu'il inspire avaient cessé d'en adoucir et d'en réparer les extravagances. Les joutes et les tournois, les divertissemens et les fêtes multipliées de chaque petite cour de France, attiraient dans ce royaume tout aventurier qui ne savait où aller; et en y arrivant il était rare qu'il ne trouvât pas quelque occasion d'y donner des preuves de ce courage aveugle, de cet esprit téméraire et entreprenant auxquels sa patrie plus heureuse n'offrait pas de théâtre.
À cette époque, la Providence, pour sauver ce beau royaume des maux de toute espèce dont il était menacé, fit monter sur le trône chancelant le roi Louis XI, dont le caractère, tout odieux qu'il était en lui-même, sut faire face aux maux du temps, les combattit, et, jusqu'à un certain point, les neutralisa; comme les poisons de qualités opposées, à ce que disent les anciens livres de médecine, ont la vertu de réagir l'un sur l'autre et d'empêcher réciproquement leur effet.
Assez brave, quand un but utile et politique l'exigeait, Louis n'avait pas la moindre étincelle de cette valeur romanesque, ni de cette noble fierté qui y tient de si près ou qu'elle fait naître, et qui continue à combattre pour le point d'honneur quand le but d'utilité est atteint. Calme, artificieux, attentif avant tout à son intérêt personnel, il savait sacrifier tout orgueil, toute passion qui pouvaient le compromettre. Il avait grand soin de déguiser ses sentimens et ses vues à tout ce qui l'approchait, et on l'entendit répéter souvent que—le roi qui ne savait pas dissimuler ne savait pas régner; et que, quant à lui, s'il croyait que son bonnet connût ses secrets, il le jetterait au feu. Personne, ni dans son siècle, ni dans aucun autre, ne sut mieux tirer parti des faiblesses des autres, et éviter en même temps de donner avantage sur lui, en cédant inconsidérément aux siennes.
Il était cruel et vindicatif, au point de trouver du plaisir aux exécutions fréquentes qu'il commandait. Mais de même qu'aucun mouvement de pitié ne le portait jamais à épargner ceux qu'il pouvait condamner sans rien craindre, jamais aucun désir de vengeance ne lui fit commettre un acte prématuré de violence. Rarement il s'élançait sur sa proie avant qu'elle fût à sa portée et qu'il ne lui restât aucun moyen de fuir; tous ses mouvemens étaient déguisés avec tant de soin, que ce n'était ordinairement que par le succès qu'il avait obtenu qu'on apprenait le but que ses manœuvres avaient voulu atteindre.
De même l'avarice de Louis faisait place à une apparence de prodigalité quand il fallait qu'il gagnât le favori ou le ministre d'un prince rival, soit pour détourner une attaque dont il était menacé, soit pour rompre une confédération dirigée contre lui. Il aimait le plaisir et les divertissemens; mais ni l'amour ni la chasse, quoique ce fussent ses passions dominantes, ne l'empêchèrent jamais de donner régulièrement ses soins aux affaires publiques et à l'administration de son royaume. Il avait une connaissance profonde des hommes, et il l'avait acquise en se mêlant personnellement dans tous les rangs de la vie privée. Quoique naturellement fier et hautain, il ne faisait aucune attention aux distinctions arbitraires de la société; et quoiqu'une telle conduite fût regardée à cette époque comme aussi étrange que peu naturelle, il n'hésitait pas à choisir dans le rang le plus bas les hommes à qui il confiait les emplois les plus importans; mais ces hommes, il savait si bien les choisir, qu'il se trompait rarement sur leurs qualités.
Il y avait cependant des contradictions dans le caractère de ce monarque aussi habile qu'artificieux; car l'homme n'est pas toujours d'accord avec lui-même. Quoique Louis fût le plus faux, et le plus trompeur des hommes, quelques-unes des plus grandes erreurs de sa vie vinrent de la confiance trop aveugle qu'il accorda à l'honneur et à l'intégrité des autres. Les fautes qu'il commit dans ce genre semblent avoir eu pour cause un raffinement excessif de sa politique, qui lui persuadait de feindre une confiance sans réserve envers ceux qu'il se proposait de tromper; car, dans sa conduite ordinaire, il était aussi méfiant et aussi soupçonneux qu'aucun tyran qui ait jamais existé. Deux traits peuvent encore servir à compléter l'esquisse du portrait de ce monarque terrible parmi les souverains turbulens de son époque, et qui pourrait être comparé à un gardien au milieu des bêtes féroces qu'il domine par sa seule prudence et son habileté supérieure, mais par lesquelles il serait mis en pièces s'il ne les domptait en leur distribuant avec adresse et discernement la nourriture et les coups.
Le premier de ces traits caractéristiques de Louis XI était une superstition excessive, fléau dont le ciel afflige souvent ceux qui refusent d'écouter les avis de la religion. Jamais Louis ne chercha à apaiser le remords de ses actes criminels en changeant quelque chose à son système machiavélique; mais il s'efforçait, quoique en vain, de calmer sa conscience et de la réduire au silence par des pratiques superstitieuses, des pénitences sévères, et des donations libérales au clergé.
Le second, et il se trouve quelquefois étrangement associé au premier, était le goût des plaisirs crapuleux et des débauches secrètes. Le plus sage ou du moins le plus astucieux des souverains de son temps, il aimait passionnément la vie privée; homme d'esprit lui-même, il jouissait des plaisanteries et des reparties de la conversation plus qu'on n'aurait pu s'y attendre d'après les autres traits de son caractère. Il s'engageait même dans des intrigues obscures et dans des aventures comiques, avec une facilité qui n'était guère d'accord avec son naturel méfiant et ombrageux. Enfin, il avait un goût si prononcé pour les anecdotes de ce genre de galanterie ignoble, qu'il en fit faire une collection bien connue des bibliomanes, pour lesquels labonneédition de cet ouvrage est d'un très-grand prix, et qui seuls doivent se permettre d'y jeter les yeux.
Le ciel fit servir à ses desseins les ravages de la tempête comme la pluie la plus douce. Ce fut par le moyen du caractère prudent et énergique, quoique fort peu aimable, de ce monarque, qu'il lui plut de rendre à la grande nation française les bienfaits d'un gouvernement civil, qu'elle avait presque entièrement perdu au moment de son avènement à la couronne.
Avant de succéder à son père, Louis avait donné plus de preuves de vices que de talens. Sa première femme, Marguerite d'écosse, avait succombé sous les traits de la calomnie, dans la cour de son mari, sans les encouragemens duquel personne n'eût osé prononcer un seul mot injurieux contre cette aimable princesse. Il avait été fils ingrat et rebelle, tantôt conspirant pour s'emparer de la personne de son père, tantôt lui faisant la guerre ouvertement. Pour le premier de ces crimes, il fut banni dans le Dauphiné, qui était son apanage, et qu'il gouverna avec beaucoup de sagesse. Après le second, il fut réduit à un exil absolu, et forcé de recourir à la merci et presque à la charité du duc de Bourgogne et de son fils, à la cour desquels il reçut, jusqu'à la mort de son père, arrivée en 1461, une hospitalité dont il les paya ensuite assez mal.
Louis XI commençait à peine à régner, qu'il fut presque subjugué par une ligue que formèrent contre lui les grands vassaux de sa couronne, et à la tête de laquelle était le duc de Bourgogne, ou, pour mieux dire, son fils le comte de Charolais. Ils levèrent une armée formidable, firent le blocus de Paris, et livrèrent, sous les murs même de cette capitale, une bataille dont le succès douteux mit la monarchie française à deux doigts de sa perte. Il résulte souvent de ces batailles, dont l'événement est contesté, que le plus sage des deux généraux en recueille, sinon l'honneur, du moins le véritable fruit. Louis, qui avait donné, à celle de Montlhéri, des preuves de courage, sut, par sa prudence, tirer de cette journée incertaine autant de profit que si elle eût été pour lui une victoire complète. Il temporisa jusqu'à ce que ses ennemis eussent rompu leur ligue, et il sema avec tant d'adresse la méfiance et la jalousie entre ces grandes puissances, que leurligue du bien public, comme ils la nommaient, mais dont le véritable but était de renverser la monarchie française et de n'en laisser subsister que l'ombre, fut complètement dissoute, et ne se renouvela jamais d'une manière si formidable.
Depuis cette époque, Louis, n'ayant rien à craindre de l'Angleterre, déchirée par ses guerres civiles entre les maisons d'York et de Lancastre, s'occupa, pendant plusieurs années, en médecin habile, mais sans pitié, à guérir les blessures du corps politique, ou plutôt à arrêter, tantôt par des remèdes doux, tantôt en employant le fer et le feu, les progrès de la gangrène mortelle dont il était attaqué. Ne pouvant réprimer entièrement les brigandages des compagnies franches et les actes d'oppression d'une noblesse enhardie par l'impunité, il chercha du moins à y mettre des bornes, et peu à peu, à force d'attention et de persévérance, il augmenta d'une part l'autorité royale, et diminua de l'autre le pouvoir de ceux qui la contrebalançaient.
Le roi de France était pourtant toujours entouré d'inquiétudes et de périls. Quoique les membres de la ligue du bien public ne fussent pas d'accord entre eux, ils existaient encore, et les tronçons du serpent pouvaient se réunir et redevenir dangereux; mais Louis avait surtout à craindre la puissance croissante du duc de Bourgogne, alors un des plus grands princes de l'Europe, et qui ne perdait guère de son rang par la dépendance précaire où se trouvait son duché de la couronne de France.
Charles, surnommé l'Intrépide, ou plutôt le Téméraire, car son courage était allié à une folle audace, portait alors la couronne ducale de Bourgogne, et il brûlait de la changer en couronne royale et indépendante. Le caractère de ce prince formait, sous tous les rapports, un contraste parfait avec celui de Louis XI.
Celui-ci était calme, réfléchi et plein d'adresse, ne poursuivant jamais une entreprise désespérée, et n'en abandonnant aucune dont le succès était probable, quoique éloigné. Le génie du duc était tout différent: il se précipitait dans le péril, parce qu'il l'aimait, et n'était arrêté par aucune difficulté, parce qu'il les méprisait. Louis ne sacrifiait jamais son intérêt à ses passions. Charles, au contraire, ne sacrifiait ni ses passions, ni même ses fantaisies, à aucune considération. Malgré les liens de parenté qui les unissaient, malgré les secours que le duc et son père avaient accordés à Louis pendant son exil, lorsqu'il était dauphin, il régnait entre eux une haine et un mépris réciproques. Le duc de Bourgogne méprisait la politique cauteleuse du roi; il l'accusait de manquer de courage, quand il le voyait employer l'argent et les négociations pour se procurer des avantages dont, à sa place, il se serait assuré à main armée; et il le haïssait, non-seulement à cause de l'ingratitude dont ce prince avait payé ses services, mais pour les injures personnelles qu'il en avait reçues. Il ne pouvait lui pardonner les imputations que les ambassadeurs de Louis s'étaient permises contre lui pendant la vie de son père, et surtout l'appui que le roi de France accordait en secret aux mécontens de Gand, de Liège et d'autres grandes villes de Flandre. Ces cités, jalouses de leurs privilèges et fières de leurs richesses y étaient souvent en insurrection contre leurs seigneurs suzerains, et ne manquaient jamais de trouver des secours secrets à la cour de Louis, qui saisissait toutes les occasions de fomenter des troubles dans les états d'un vassal devenu trop puissant.
Louis rendait au duc sa haine et son mépris avec une égale énergie, quoiqu'il cachât ses sentimens sous un voile moins transparent. Il était impossible qu'un prince d'une sagacité si profonde ne méprisât pas cette obstination opiniâtre qui ne renonçait jamais à ses desseins, quelques suites fatales que pût avoir sa persévérance, et cette témérité impétueuse qui se précipitait dans la carrière sans se donner le temps de réfléchir sur les obstacles qu'elle pouvait y rencontrer. Cependant le roi haïssait le duc Charles encore plus qu'il ne le méprisait, et ces deux sentimens de mépris et de haine acquéraient un nouveau degré d'intensité par la crainte qui s'y joignait; car il savait que l'attaque d'un taureau courroucé, auquel il comparait le duc de Bourgogne, est toujours redoutable, quoique cet animal fonde sur son ennemi les yeux fermés. Cette crainte n'était pas seulement causée par la richesse des domaines de la maison de Bourgogne, par la discipline de ses habitans belliqueux et par la masse de leur population nombreuse; elle avait aussi pour objet les qualités personnelles qui rendaient le duc formidable. Doué d'une bravoure qu'il portait jusqu'à la témérité et même au-delà, prodigue dans ses dépenses, splendide dans sa cour, dans son costume, dans tout ce qui l'entourait, déployant magnificence héréditaire de la maison de Bourgogne, Charles-le-Téméraire attirait à son service tous les esprits ardens de ce siècle, tous ceux dont le caractère était analogue au sien; et Louis ne voyait que trop clairement ce que pouvait tenter et exécuter une pareille troupe d'hommes résolus, sous les ordres d'un chef dont le caractère était aussi indomptable que le leur.
Une autre circonstance augmentait l'animosité de Louis contre un vassal devenu trop puissant. Il en avait reçu des services dont il n'avait jamais eu dessein de s'acquitter, et il était souvent dans la nécessité de temporiser avec lui, d'endurer même des éclats de pétulance insolente et injurieuse à la dignité royale, sans pouvoir le traiter autrement que commeson beau cousin de Bourgogne.
C'est à l'année 1468, lorsque la haine divisait ces deux princes plus que jamais, quoiqu'il existât alors entre eux une trêve trompeuse et peu sure, comme cela arrivait souvent, que se rattache le commencement de notre histoire. On pensera peut-être que le rang et la condition du personnage que nous allons faire paraître le premier sur la scène, n'exigeaient guère une dissertation sur la situation relative de deux puissans princes; mais les passions des grands, leurs querelles et leurs réconciliations intéressent la fortune de tout ce qui les approche; et l'on verra, par la suite de cette histoire, que ce chapitre préliminaire était nécessaire pour qu'on pût bien comprendre les aventures du personnage dont nous allons parler.
«Eh bien! le monde est l'huître, et ce fer l'ouvrira.»PISTOL.
PARune délicieuse matinée d'été, avant que le soleil s'armât de ses rayons brûlans, et pendant que la rosée rafraîchissait et parfumait encore l'atmosphère, un jeune homme, arrivant du nord-est, s'approcha du gué d'une petite rivière, ou pour mieux dire d'un grand ruisseau, tributaire du Cher, près du château royal de Plessis, dont les nombreuses tours noires s'élevaient dans le lointain au-dessus de la vaste forêt qui l'entourait. Ces bois comprenaient unenoble-chasse, ou parc royal fermé par une clôture, qu'on nommait dans le latin du moyen âgeplexitium, ce qui fit donner le nom de Plessis à un si grand nombre de villages en France. Pour les distinguer des autres portant le même nom, on appelait Plessis-les-Tours le château et le village dont il est ici question. Ils étaient situés à environ deux milles vers le sud de la belle ville capitale de l'ancienne Touraine, dont la riche campagne a été nommée le jardin de la France.
Sur la rive opposée à celle dont le voyageur s'approchait, deux hommes qui paraissaient occupés d'une conversation sérieuse semblaient de temps en temps examiner ses mouvemens; car, se trouvant sur une position beaucoup plus élevée que la sienne, ils avaient pu l'apercevoir à une distance considérable.
Le jeune voyageur pouvait avoir de dix-neuf à vingt ans. Ses traits et son extérieur prévenaient en sa faveur, mais annonçaient que le pays dans lequel il se trouvait ne lui avait pas donné le jour. Son habit gris fort court et son haut-de-chausses étaient coupés à la mode de Flandre plutôt qu'à celle de France, et son élégante toque bleue, surmontée d'une branche de houx et d'une plume d'aigle, le faisait reconnaître pour un Écossais. Son costume était fort propre, et arrangé avec le soin d'un jeune homme qui n'ignore pas qu'il est bien tourné. Il portait sur le dos un havresac qui semblait contenir son petit bagage; sa main gauche était couverte d'un de ces gants qui servaient à tenir un faucon, quoiqu'il n'eût pas d'oiseau, et il tenait de la main droite un épieu de chasseur. À son épaule gauche était fixée une écharpe brodée, à laquelle était suspendu un petit sac de velours écarlate, semblable à ceux que portaient les fauconniers de distinction, et où ils mettaient la nourriture de leurs faucons et tous les objets nécessaires pour cette chasse favorite. Cette écharpe était croisée par une autre bandoulière qui soutenait un couteau de chasse. Au lieu des bottes qu'on portait à cette époque, ses jambes étaient couvertes de brodequins de peau de daim à demi tannée.
Quoique sa taille n'eût pas atteint tout son développement, il était grand, bien fait, et la légèreté de sa marche prouvait que, s'il voyageait en piéton, il y trouvait plus de plaisir que de fatigue. Il avait le teint blanc, quoique un peu bruni, soit par l'influence des rayons du soleil de ce climat étranger, soit parce qu'il avait été constamment exposé au grand air dans sa terre natale.
Ses traits, sans être parfaitement réguliers, étaient agréables et pleins de candeur. Un demi-sourire, qui semblait naître de l'heureuse insouciance de la jeunesse, montrait de temps en temps que ses dents étaient bien rangées, et blanches comme de l'ivoire; ses yeux bleus, brillans et pleins de gaieté, se fixaient sur chaque objet qu'ils rencontraient, avec une expression de bonne humeur, de joyeuse franchise et de bonne résolution.
Le salut du petit nombre de voyageurs qu'il rencontrait sur la route, dans ces temps dangereux, était reçu et rendu par lui suivant le mérite de chacun. Le militaire traîneur, moitié soldat, moitié brigand, mesurait le jeune homme des yeux, comme pour calculer les chances du butin ou d'une résistance déterminée; mais il voyait bientôt dans les regards du jeune voyageur une assurance qui faisait tellement pencher la balance du dernier côté, qu'il renonçait à son projet criminel pour lui dire avec humeur:—Bonjour, camarade!—salut auquel le jeune Écossais répondait d'un ton tout aussi martial quoique moins bourru. Le pèlerin et le frère mendiant répondaient à sa salutation respectueuse par une bénédiction paternelle; et la jeune paysanne aux yeux noirs se retournant pour le regarder quand elle l'avait dépassé de quelques pas, ils échangeaient ensemble un bonjour en souriant. En un mot, il y avait quelque chose en lui qui excitait naturellement l'attention, et il exerçait une attraction véritable, qui prenait sa source dans la réunion d'une franchise intrépide, d'une humeur enjouée, d'un air spirituel, d'un extérieur agréable. Tout son aspect semblait aussi indiquer un jeune homme entré dans le monde sans la moindre crainte des dangers qui en assiègent toutes les avenues, et n'ayant guère pourtant d'autres moyens de lutter contre les obstacles, qu'un esprit plein de vivacité et une bravoure naturelle: or, c'est avec de tels caractères que la jeunesse sympathise le plus volontiers, comme c'est pour ceux-là aussi que la vieillesse et l'expérience éprouvent un intérêt affectueux.
Le jeune homme dont nous venons de faire le portrait avait été aperçu depuis long-temps par les deux individus qui se promenaient le long de la rivière, sur le bord opposé où étaient situés le parc et le château; mais comme il descendait la rive escarpée avec la légèreté d'un daim courant vers une fontaine pour s'y désaltérer, le moins âgé des deux dit à l'autre:
—C'est notre jeune homme, c'est le Bohémien; s'il essaie de passer la rivière, il est perdu: les eaux sont enflées, la rivière n'est pas guéable.
—Qu'il fasse cette découverte lui-même, compère, répondit le plus âgé; il est possible que cela épargne une corde et fasse mentir un proverbe.
—Je ne le reconnais qu'à sa toque bleue, reprit le premier, car je ne puis distinguer sa figure: écoutez! il crie pour nous demander si l'eau est profonde.
—Il n'a qu'à essayer, répliqua l'autre; il n'y a en ce monde rien de tel que l'expérience.
Cependant le jeune homme, voyant qu'on ne lui faisait aucun signe pour le détourner de son intention, et prenant le silence de ceux à qui il s'adressait pour une assurance qu'il ne courait aucun risque, entra dans le ruisseau sans hésiter et sans autre délai que celui qui fut nécessaire pour ôter ses brodequins. Le plus âgé des deux inconnus lui cria au même instant de prendre garde à lui; et se tournant vers son compagnon:
—Par la mort-Dieu, compère, lui dit-il à mi-voix, vous avez fait encore une méprise; ce n'est pas le bavard de Bohémien.
Mais cet avis arriva trop tard pour le jeune homme: ou il ne l'entendit pas, ou il ne put en profiter, car il avait déjà perdu pied; la mort eût été inévitable pour tout homme moins alerte et moins habitué à nager, le ruisseau étant alors aussi profond que rapide.
—Par sainte Anne! s'écria le même interlocuteur, c'est un jeune homme intéressant! Courez, compère, et réparez votre méprise en le secourant si vous le pouvez: il est de votre troupe; et si les vieux dictons ne mentent pas, l'eau ne le noiera point.
Dans le fait, le jeune voyageur nageait si vigoureusement, et fendait l'eau avec tant de dextérité, que, malgré l'impétuosité du courant, il aborda à la rive opposée presque en ligne droite de l'endroit d'où il était parti.
Pendant ce temps, le moins âgé des deux inconnus avait couru sur le bord de l'eau pour donner du secours au nageur, tandis que l'autre le suivait à pas lents, se disant à lui-même, chemin faisant:—Sur mon âme, le voilà à terre; il empoigne son épieu: si je ne me presse davantage, il battra mon compère pour la seule action charitable que je l'aie jamais vu faire de sa vie.
Il avait quelque raison pour supposer que tel serait le dénouement de cette aventure; car le brave Écossais avait déjà accosté le Samaritain qui venait à son secours, en s'écriant d'un ton courroucé:—Chien discourtois! pourquoi ne m'avez-vous pas répondu quand je vous ai demandé si la rivière était guéable? Que le diable m'emporte si je ne vous apprends à mieux connaître une autre fois les égards qui sont dus à un étranger!
Il accompagnait ces paroles de ce mouvement formidable de son bâton qu'on appellele moulinet, parce qu'on tient le bâton par le milieu en brandissant les deux bouts dans tous les sens, comme les ailes d'un moulin que le vent fait tourner. Son antagoniste, se voyant ainsi menacé, mit la main sur son épée; car c'était un de ces hommes qui, en toute occasion, sont toujours plus disposés à agir qu'à discourir. Mais son compagnon plus réfléchi, étant arrivé en ce moment, lui ordonna de se modérer, et se tournant vers le jeune homme, l'accusa à son tour d'imprudence et de précipitation pour s'être jeté dans une rivière dont les eaux étaient enflées, et d'un emportement injuste, pour vouloir chercher querelle à un homme qui accourait à son secours.
En entendant un homme d'un âge avancé et d'un air respectable lui adresser de tels reproches, le jeune Écossais baissa sur-le-champ son bâton, et répondit qu'il serait bien fâché d'être injuste envers eux, mais que véritablement il lui semblait qu'ils l'avaient laissé mettre ses jours en péril, faute d'avoir daigné dire un mot pour l'avertir; ce qui ne convenait ni à d'honnêtes gens ni à de bons chrétiens, encore moins à de respectables bourgeois, comme ils paraissaient être.
—Beau fils, dit le plus âgé, à votre air et à votre accent, on voit que vous êtes étranger; et vous devriez songer que, quoique vous parliez facilement notre langue, il ne nous est pas aussi aisé de comprendre vos discours.
—Eh bien, mon père, répondit le jeune homme, je m'embarrasse fort peu du bain que je viens de prendre, et je vous pardonnerai d'en avoir été la cause en partie, pourvu que vous m'indiquiez quelque endroit où je puisse faire sécher mes habits, car je n'en ai pas d'autres, et il faut que je tâche de les conserver dans un état présentable.
—Pour qui nous prenez-vous, beau fils? lui demanda le même interlocuteur au lieu de répondre à sa question.
—Pour de bons bourgeois, sans contredit, répondit l'Écossais; ou bien, tenez, vous, mon maître, vous m'avez l'air d'un traficant[25]d'argent ou d'un marchand de grains, et votre compagnon me semble un boucher ou un nourrisseur de bestiaux.
—Vous avez admirablement deviné nos professions, dit en souriant celui qui venait de l'interroger. Il est très-vrai que je trafique en argent autant que je le puis, et le métier de mon compère a quelque analogie avec celui de boucher. Quant à vous, nous tâcherons de vous servir: mais il faut d'abord que je sache qui vous êtes et où vous allez; car, dans le moment actuel, les routes sont remplies de voyageurs à pied et à cheval, qui ont dans la tête toute autre chose que des principes d'honnêteté et la crainte de Dieu.
Le jeune homme jeta un regard vif et pénétrant sur l'individu qui lui parlait ainsi, et sur son compagnon silencieux, comme pour s'assurer s'ils méritaient la confiance qu'on lui demandait; et voici quel fut le résultat de ses observations.
Le plus âgé de ces deux hommes, celui que son costume et sa tournure rendaient le plus remarquable, ressemblait au négociant ou au marchand de cette époque. Sa jaquette, ses hauts-de-chausses et son manteau étaient d'une même étoffe, d'une couleur brune, et montraient tellement la corde, que l'esprit malin du jeune Écossais en conclut qu'il fallait que celui qui les portait fût très-riche ou très-pauvre; et il inclinait vers la première supposition. Ses vêtemens étaient très-courts et étroits, mode non adoptée alors par la noblesse, ni même par des citoyens d'une classe respectable, qui portaient des habits fort lâches et descendant à mi-jambe.
L'expression de sa physionomie était en quelque sorte prévenante et repoussante à la fois; ses traits prononcés, ses joues flétries et ses yeux creux avaient pourtant une expression de malice et de gaieté qui se trouvait en rapport avec le caractère du jeune aventurier. Mais, d'une autre part, ses gros sourcils noirs avaient quelque chose d'imposant et de sinistre. Peut-être cet effet devenait-il encore plus frappant à cause du chapeau à forme basse, en fourrure, qui, lui couvrant le front, ajoutait une ombre de plus à celle de ses épais sourcils; mais il est certain que le jeune étranger éprouva quelque difficulté pour concilier le regard de cet inconnu avec le reste de son extérieur, qui n'avait rien de distingué. Son chapeau surtout, partie du costume sur laquelle tous les gens de qualité portaient quelque bijou en or ou en argent, n'avait d'autre ornement qu'une plaque de plomb représentant la Vierge, semblable à celles que les pauvres pèlerins rapportaient de Lorette.
Son compagnon était un homme robuste, de moyenne taille, et plus jeune d'une dizaine d'années. Il avait ce qu'on appelle l'air en dessous, et un sourire sinistre, quand par hasard il souriait, ce qui ne lui arrivait jamais que par forme de réponse à certains signes secrets qu'il échangeait avec l'autre inconnu. Il était armé d'une épée et d'un poignard, et l'Écossais remarqua qu'il cachait sous son habit uni unjaseranou cotte de mailles flexible, telle qu'en portaient souvent, dans ces temps périlleux, même les hommes qui n'avaient pas pris le parti des armes, mais que la profession obligeait à de fréquens voyages; ce qui le confirma dans l'idée que ce pouvait être un boucher, un nourrisseur de bestiaux, ou un homme occupé de quelque métier de ce genre.
Le jeune Écossais n'eut besoin que d'un instant pour faire les observations dont il nous a fallu quelque temps pour rendre compte, et il répondit, après un moment de silence et en faisant une légère salutation:—Je ne sais à qui je puis avoir l'honneur de parler, mais il m'est indifférent qu'on sache que je suis un cadet écossais, et que je viens chercher fortune en France ou ailleurs, suivant la coutume de mes compatriotes.
—Pâques-Dieu! s'écria l'aîné des deux inconnus, et c'est une excellente coutume. Vous semblez un garçon de bonne mine, et de l'âge qu'il faut pour réussir avec les hommes et avec les femmes. Eh bien! qu'en dites vous? je suis commerçant, et j'ai besoin d'un jeune homme pour m'aider dans mon trafic. Mais je suppose que vous êtes trop gentilhomme pour vous mêler des travaux ignobles du négoce.
—Mon beau monsieur, si vous me faites cette offre sérieusement, ce dont j'ai quelque doute, je vous dois des remerciemens; je vous prie de les agréer: mais je crois que je ne vous serai pas fort utile dans votre commerce.
—Oh! je crois bien que tu es plus habile à tirer de l'arc qu'à rédiger un mémoire de marchandises, et que tu sais manier un sabre mieux que la plume; n'est-il pas vrai?
—Je suis un homme de bruyères, monsieur, et par conséquent archer, comme nous le disons. Mais j'ai été dans un couvent, et les bons pères m'ont appris à lire, à écrire, et même à compter.
—Pâques-Dieu! cela est trop magnifique. Par Notre-Dame d'Embrun, tu es un véritable prodige, l'ami!
—Riez tant qu'il vous plaira, mon beau maître, répliqua le jeune homme qui n'était pas très-satisfait du ton de plaisanterie de sa nouvelle connaissance; quant à moi, je pense que je ferais bien d'aller me sécher, au lieu de m'amuser ici à répondre à vos questions, tandis que l'eau découle de mes habits.
—Pâques-Dieu! s'écria le même inconnu en riant encore plus haut, le proverbe ne ment jamais:fier comme un Écossais.—Allons, jeune homme, vous êtes d'un pays que j'estime, ayant fait autrefois commerce avec l'écosse. Les Écossais sont un peuple pauvre et honnête. Si vous voulez nous accompagner au village, je vous donnerai un verre de vin chaud et un bon déjeuner, pour vous dédommager de votre bain. Mais, Tête-Bleue! que faites-vous de ce gant de chasse sur votre main? Ne savez-vous pas que la chasse à l'oiseau n'est pas permise dans un parc royal?
—C'est ce que m'a appris un coquin de forestier du duc de Bourgogne. Je n'avais fait que lâcher sur un héron, près de Péronne, le faucon que j'avais apporté d'écosse, et sur lequel je comptais pour fixer l'attention sur moi; le pendard le perça d'une flèche.
—Et que fîtes-vous alors?
—Je le battis, répondit le jeune brave en brandissant son bâton; je le battis autant qu'un chrétien peut en battre un autre sans le tuer; car je ne voulais pas avoir sa mort à me reprocher.
—Savez-vous que si vous étiez tombé entre les mains du duc de Bourgogne, il vous aurait fait pendre comme une châtaigne?
—Oui, on m'a dit qu'en fait de cette besogne, il y va aussi vite que le roi de France; mais, comme cela était arrivé près de Péronne, je sautai par-dessus la frontière, et je me moquai de lui. S'il n'avait pas été un prince si emporté, j'aurais peut-être, pris du service dans ses troupes.
—Il aura à regretter la perte d'un tel paladin, si la trêve vient à se rompre!
Et celui qui parlait ainsi jeta en même temps, un coup d'œil sur son compagnon; celui-ci répondit par un de ces sourires en dessous qui animaient un moment sa physionomie, comme un éclair illumine un instant un ciel d'hiver.
Le jeune Écossais les regarda tour à tour, en enfonçant son bonnet sur l'œil droit, en homme qui ne veut servir de jouet à personne.—Mes maîtres, leur dit-il avec fermeté, et vous surtout qui êtes le plus âgé, et qui devriez être le plus sage, il faudra, je crois, que je vous apprenne qu'il n'est ni sage ni prudent de plaisanter à mes dépens. Le ton de votre conversation ne me plaît nullement. Je sais entendre la plaisanterie, souffrir une réprimande de la part d'un homme plus âgé que moi, et même l'en remercier quand je sens que je l'ai méritée; mais je n'aime pas à être traité comme un enfant, quand Dieu sait que je me crois assez homme pour vous frotter convenablement tous les deux, si vous me poussez à bout.
Celui à qui il s'adressait particulièrement semblait prêt à étouffer de rire en l'entendant parler ainsi. La main de son compagnon se portait de nouveau sur la garde de son épée, lorsque le jeune homme lui asséna sur le poignet un coup de bâton si bien appliqué qu'il lui eût été impossible de s'en servir: cet incident ne fit qu'augmenter la bonne humeur de l'autre.
—Holà! holà! très-vaillant Écossais! s'écria-t-il pourtant; par amour pour ta chère patrie! Et vous, compère, point de regards menaçans. Pâques-Dieu! il faut de la justice dans le commerce, et un bain peut servir de compensation pour un coup donné sur le poignet avec tant de grâce et d'agilité. écoutez-moi, l'ami, ajouta-t-il en s'adressant au jeune étranger avec une gravité sérieuse qui lui en imposa et lui inspira du respect en dépit de lui-même: plus de violence; il ne serait pas sage de vous y livrer contre-moi, et vous voyez que mon compère est suffisamment payé. Quel est votre nom?
—Quand on me fait une question avec civilité, je puis y répondre de même, et je suis disposé à avoir pour vous le respect dû à votre âge, à moins que vous n'épuisiez ma patience par vos railleries. Ici, en France et en Flandre, on s'est amusé à m'appeler levarletau sac de velours, à cause du sac à faucon que je porte; mais mon véritable nom, dans mon pays, est Quentin Durward.
—Durward! et ce nom est-il celui d'un gentilhomme?
—Depuis quinze générations. Et c'est ce qui fait que je ne me soucie pas de suivre une autre profession que celle des armes.
—Véritable Écossais! j'en réponds: surabondance de sang, surabondance d'orgueil, et grande pénurie de ducats. Eh bien! compère, marchez en avant et faites-nous préparer à déjeuner au bosquet des Mûriers, car ce jeune homme fera autant d'honneur au repas qu'une souris affamée en ferait au fromage d'une ménagère.—Et quant au Bohémien, écoute-moi.
Il lui dit quelques mots à l'oreille; son compagnon n'y répondit que par un sourire d'intelligence qui avait quelque chose de sombre, et il partit d'un assez bon pas.
—Eh bien! dit le premier au jeune Durward, maintenant nous allons faire route ensemble; et en traversant la forêt nous pourrons entendre la messe à la chapelle de Saint-Hubert; car il n'est pas juste de s'occuper des besoins du corps avant d'avoir songé à ceux de l'âme.
Durward, en bon catholique, n'avait pas d'objection à faire à cette proposition, quoiqu'il eût probablement désiré commencer par faire sécher ses habits et prendre quelques rafraîchissemens. Ils eurent bientôt perdu de vue le compagnon du marchand; mais en suivant le même chemin qu'il avait pris, ils entrèrent bientôt dans un bois planté de grands arbres entremêlés de buissons et de broussailles, et traversé par de longues avenues dans lesquelles ils voyaient passer des troupeaux de daims dont la sécurité semblait annoncer qu'ils sentaient que ce parc était un asile pour eux.
—Vous me demandiez si j'étais bon archer, dit le jeune Écossais; donnez-moi un arc et une couple de flèches, et je vous réponds que vous aurez de la venaison.
—Pâques-Dieu! mon jeune ami, prenez-y bien garde. Mon compère a l'œil ouvert sur les daims; il est chargé d'y veiller, et c'est un garde rigide.
—Il ressemble plutôt à un boucher qu'à un joyeux forestier. Je ne puis croire que ce visage de pendard appartienne à quelqu'un qui connaisse les nobles règles de la vénerie.
—Ah! mon jeune ami, mon compère n'a pas la figure prévenante à la première vue, et cependant aucun de ceux qui ont eu affaire à lui n'a jamais été s'en plaindre.
Quentin Durward trouva quelque chose de singulier et de désagréablement expressif dans le ton dont ces derniers mots avaient été prononcés, et levant tout à coup les yeux sur son compagnon, il crut voir sur sa physionomie, dans le sourire qui crispait ses lèvres, et dans le clignement de son œil noir et plein de vivacité, de quoi justifier la surprise qu'il éprouvait.
—J'ai entendu parler de voleurs, de brigands, de coupe-jarrets, pensa-t-il en lui-même; ne serait-il pas possible, que le drôle qui est en avant fut un assassin, et que celui-ci fut chargé de lui amener sa proie dans un endroit convenable? Je me tiendrai sur mes gardes, et ils n'auront guère de moi que de bons horions écossais.
Tandis qu'il réfléchissait ainsi, ils arrivèrent à une clairière où les grands arbres de la forêt étaient plus écartés les uns des autres. La terre, nettoyée des buissons et des broussailles, y était couverte d'un tapis de la plus riche verdure, qui, protégée par les grands arbres contre l'ardeur brûlante du soleil, était plus fraîche et plus belle qu'on ne la trouve généralement en France. Les arbres, en cet endroit retiré, étaient principalement des bouleaux et des ormes gigantesques qui s'élevaient comme des montagnes de feuilles. Au milieu de ces superbes enfans de la terre, dans l'endroit le plus découvert, s'élevait une humble chapelle près de laquelle coulait un petit ruisseau. L'architecture en était simple et même grossière. À quelques pas, on voyait une cabane pour l'ermite ou le prêtre qui se consacrait au service de l'autel dans ce lieu solitaire. Dans une niche pratiquée au-dessus de la porte, une petite statue représentait saint Hubert, avec un cor passé autour du cou, et deux lévriers à ses pieds. La situation de cette chapelle, au milieu d'un parc rempli de gibier, avait fait naître naturellement l'idée de la dédier au saint qui est le patron des chasseurs.
Le vieillard, suivi du jeune Durward, dirigea ses pas vers ce petit édifice consacré par la religion; et comme il s'en approchait, le prêtre, revêtu de ses ornemens sacerdotaux, sortit de sa cellule et entra dans la chapelle, probablement pour y exercer son saint ministère. Durward s'inclina profondément devant lui, par respect pour son caractère sacré; mais son compagnon porta plus loin la dévotion, et mit un genou en terre pour recevoir la bénédiction du saint homme. Il le suivit dans l'église à pas lents, et d'un air qui exprimait la contrition et l'humilité la plus sincère.
L'intérieur de la chapelle était orné de manière à rappeler les occupations auxquelles s'était livré le saint patron quand il était sur terre. Les plus riches dépouilles des animaux qu'on poursuit à la chasse dans différens pays tenaient lieu de tapisserie et de tenture autour de l'autel et dans toute l'église. On y voyait suspendus, le long des murs, des cors, des arcs, des carquois, mêlés avec des têtes de cerfs, de loups et d'autres animaux; en un mot, tous les ornemens avaient un caractère forestier. La messe même y répondit, car elle fut très-courte, étant ce qu'on appelait unemesse de chasse, telle qu'on la célébrait, devant les nobles et les grands qui, en assistant à cette solennité, étaient ordinairement impatiens de pouvoir se livrer à leur amusement favori. Pendant cette courte cérémonie, le compagnon de Durward parut y donner l'attention la plus entière et la plus scrupuleuse, tandis que le jeune Écossais, n'étant pas tout-à-fait aussi occupé de pensées religieuses, ne pouvait s'empêcher de se reprocher intérieurement d'avoir pu concevoir des soupçons injurieux contre un homme qui paraissait si humble et si dévot. Bien loin de le regarder alors comme associé et complice de brigands, il était presque tenté de le prendre pour un saint.
Quand la messe fut finie, ils sortirent ensemble de la chapelle, et l'inconnu dît à Durward:—Nous sommes maintenant à peu de distance du village, et vous pouvez rompre le jeûne en toute sûreté de conscience. Suivez-moi.
Tournant sur la droite, et prenant un chemin qui montait graduellement, il recommanda à son compagnon d'avoir grand soin de ne pas s'écarter du sentier, et d'en garder le milieu autant qu'il le pourrait.
Durward lui demanda pourquoi il lui recommandait cette précaution.
—C'est que nous sommes près de la cour, jeune homme; et, Pâques-Dieu! on ne marche pas, dans cette région comme sur vos montagnes couvertes de bruyères. À l'exception du sentier que nous suivons, chaque toise de terrain est rendue dangereuse et presque impraticable par des pièges et des trappes armées de faux qui tranchent les membres du voyageur imprudent, comme la serpette du jardinier coupe une branche d'aubépine. Des pointes de fer vous traverseraient les pieds, et il y a des fosses assez profondes pour vous y ensevelir à jamais. Vous êtes maintenant dans l'enceinte du domaine royal, et nous allons voir tout à l'heure la façade du château.
—Si j'étais le roi de France, je ne me donnerais pas tant de peine pour placer autour de ma demeure des pièges et des trappes. Au lieu de cela, je tâcherais de gouverner si bien, que personne n'oserait en approcher avec de mauvaises intentions; et quant à ceux qui y viendraient avec des sentimens de paix et d'affection, plus le nombre en serait grand, plus j'en serais charmé.
Le compagnon de l'Écossais regard autour de lui d'un air alarmé, et lui dit:—Silence, sire varlet au sac de velours, silence! car j'ai oublié de vous dire que les feuilles de ces arbres ont des oreilles, et qu'elles rapportent dans le cabinet du roi tout ce qu'elles entendent.
—Je m'en inquiète fort peu, répondit Quentin Durward; j'ai dans la bouche une langue écossaise, et elle est assez hardie pour dire ce que je pense en face du roi Louis: que Dieu le protège! Et quant aux oreilles dont vous parlez, si je les voyais sur une tête humaine, je les abattrais avec mon couteau de chasse.
«Un imposant château se présente à la vue;«Par des portes de fer l'entrée est défendue,«Les murs en sont épais et les fossés profonds:«On y voit des créneaux, des tours, des bastions,«Et des soldats armés veillent sur les murailles.»Anonyme.
TANDISque Durward et sa nouvelle connaissance parlaient ainsi, ils arrivèrent vis-à-vis de la façade de Plessis-les-Tours, château qui, même dans ces temps dangereux, où les grands étaient obligés de résider dans des places fortes, était remarquable par les précautions jalouses qu'on prenait pour en rendre l'accès difficile.
À partir de la lisière du bois où le jeune Écossais s'était arrêté avec son compagnon pour contempler cette résidence royale, s'étendait, ou pour mieux dire s'élevait, quoique par une montée fort douce, une esplanade découverte, sur laquelle on ne voyait ni arbre, ni arbuste, à l'exception d'un chêne gigantesque, à demi mort de vieillesse. Cet espace avait été laissé ouvert, conformément aux règles de fortification de tous les siècles, afin que l'ennemi ne pût approcher des murs à couvert et sans être aperçu du haut du château, situé à l'extrémité de cette esplanade.
Le château était entouré de trois remparts extérieurs garnis de créneaux et de tourelles de distance en distance, et notamment à tous les angles. Le second mur s'élevait plus haut que le premier, et était construit de manière à commander celui-ci, si l'ennemi parvenait à s'en emparer: il en était de même du troisième, qui formait la barrière intérieure. Autour du mur extérieur (ce dont le Français informa son compagnon, attendu qu'étant placés plus bas que le niveau des fondations ils ne pouvaient l'apercevoir) on avait creusé un fossé d'environ vingt pieds de profondeur, où l'eau arrivait au moyen d'une saignée qu'on avait faite au Cher, ou plutôt à une de ses branches tributaires. Un second fossé régnait au pied du second mur; un troisième défendait pareillement la dernière muraille, et tous trois étaient également de dimension peu ordinaire. Les rives intérieure et extérieure de ce triple fossé étaient garnies de palissades en fer qui atteignaient le même but que ce qu'on appelle deschevaux-de-friseen termes de fortification modernes, car chaque pieu de fer se terminait en différentes pointes bien aiguës, et divergentes en tous sens de sorte qu'on ne pouvait risquer une escalade sans s'exposer à une mort certaine.
Dans l'intérieur de l'enceinte formée par le troisième mur s'élevait le château, composé de bâtimens construits à différentes dates, dont le plus ancien était une tour noircie par le temps, qui semblait un géant éthiopien d'une taille démesurée; l'absence de toute autre fenêtre plus grande que des barbacanes pratiquées à distances inégales, pour servir à la défense de la forteresse, faisait naître, à l'approche de cette tour, cette sensation pénible qu'on éprouve en voyant un aveugle.
Les autres bâtimens ne semblaient pas devoir être beaucoup plus agréables pour ceux qui les habitaient, car toutes les fenêtres s'ouvraient sur une cour intérieure, de sorte que tout l'extérieur annonçait une prison plutôt qu'un palais. Le roi régnant avait même ajouté à cette ressemblance, en faisant construire les fortifications nouvelles de manière à ce qu'on ne pût les distinguer des anciennes; car il était, comme la plupart des gens soupçonneux, très-jaloux de cacher ses soupçons. On avait employé pour cela des briques et des pierres de la couleur la plus sombre, et mêlé de la suie dans le ciment, de manière que tous les bâtimens avaient uniformément la même teinte d'antiquité.
Cette place formidable n'avait qu'une seule entrée, du moins Durward n'en vit qu'une seule sur toute la façade; elle était flanquée, selon l'usage, de deux fortes tours, et défendue par une herse en fer et un pont-levis. La herse était baissée, et le pont-levis levé. Des tours semblables s'élevaient de même à la seconde et à la troisième enceinte; mais elles n'étaient pas sur la même ligne que celles de la première, car on ne pouvait aller directement d'une porte à l'autre; mais après avoir passé la première, on avait à faire une cinquantaine de pas entre les deux premiers murs avant d'arriver à la seconde; et en supposant que ce fût une troupe ennemie, elle était exposée aux traits dont on pouvait l'accabler des deux côtés. De même, après avoir passé la seconde porte, il fallait dévier encore une fois de la ligne droite pour gagner la troisième; de sorte que, pour entrer dans la cour, au centre de laquelle s'élevaient les bâtimens, il fallait traverser deux défilés étroits et dangereux, en prêtant le flanc à des décharges d'artillerie, et forcer trois portes défendues de la manière la plus formidable. Venant d'un pays non moins désolé par une guerre étrangère que par les divisions intestines, et dont la surface inégale et montagneuse, fertile en rochers et en torrens, offre tant de situations admirablement fortifiées, le jeune Durward connaissait assez bien tous les différens moyens par lesquels les hommes, dans ce siècle encore un peu barbare, cherchaient à protéger leurs habitations; mais il avoua franchement à son compagnon qu'il n'aurait pas cru qu'il fût au pouvoir de l'art de faire tant dans un lieu où la nature avait fait si peu; car le château, comme nous l'avons donné à entendre, n'était situé que sur une éminence peu élevée, à laquelle on montait par une rampe fort douce, depuis l'endroit où Quentin s'était arrêté.
Pour ajouter à sa surprise, son compagnon lui apprit qu'à l'exception du sentier tournant par lequel ils étaient arrivés, tous les environs du château étaient, de même que la partie de bois qu'ils venaient de traverser, parsemés de pièges, de trappes, de fosses et d'embûches de toutes sortes, qui menaçaient de mort quiconque oserait s'y hasarder sans guide; il y avait sur les murs des espèces de guérites en fer, appeléesnids d'hirondelles, d'où les sentinelles, lui dit-il, régulièrement postées, pouvaient tirer presqu'à coup sûr contre quiconque oserait se présenter sans avoir le signal ou le mot d'ordre, qui était changé chaque jour; les archers de la garde royale remplissaient nuit et jour ce devoir, pour lequel ils recevaient du roi Louis profit et honneur, une forte paie et de riches habits.
—Et maintenant, jeune homme, ajouta-t-il, dites-moi si vous avez jamais vu un château aussi fort, et si vous pensez qu'il existe des gens assez hardis pour le prendre d'assaut?
Durward était resté long-temps les yeux fixés sur cette forteresse, dont la vue l'intéressait à un tel point qu'il en oubliait que ses vêtemens étaient mouillés. À la question qui venait de lui être faite, ses yeux étincelèrent, et son visage s'anima de nouvelles couleurs, semblable à un homme entreprenant qui médite un trait de hardiesse.
—C'est une place très-forte et bien gardée, répondit-il; mais il n'y a rien d'impossible pour les braves.
—Et en connaissez-vous dans votre pays qui y réussiraient? demanda le vieillard d'un ton un peu dédaigneux.
—Je n'oserais l'affirmer; mais il s'y trouve des milliers d'hommes qui, pour une bonne cause, ne reculeraient pas devant cette entreprise.
—Oui-dà[26]! et vous vous comptez peut-être dans ce nombre?
—Je ferais mal de me vanter quand il n'y a aucun danger; mais mon père a fait un trait assez hardi, et je me flatte que je ne suis point bâtard.
—Eh bien! vous pourriez trouver à qui parler, et même des compatriotes; car les archers écossais de la garde du roi Louis sont en sentinelle sur ces murs,—trois cents gentilshommes des meilleures maisons de votre pays.
—En ce cas, si j'étais le roi Louis, je me confierais en ces trois cents gentilshommes écossais, j'abattrais ces murs pour combler les fossés, j'appellerais près de moi mes pairs et mes paladins, et je vivrais en roi, faisant rompre des lances dans des tournois, donnant des festins le jour à mes nobles, dansant la nuit avec les dames, et ne craignant pas plus un ennemi qu'une mouche.
Son compagnon sourit encore; et tournant le dos au château, dont il lui dit qu'ils s'étaient un peu trop approchés, il le fit rentrer dans le bois, en prenant un chemin plus large et plus battu que le sentier par lequel ils étaient venus.
—Cette route, lui dit-il, conduit au village du Plessis; et comme étranger, vous trouverez à vous y loger honorablement et à un prix raisonnable. À environ deux milles plus loin est la belle ville de Tours, qui donne son nom à cette riche et superbe province. Mais le village du Plessis, où Plessis-du-Parc, comme on l'appelle à cause de sa proximité du château du roi et du parc royal qui l'entoure, vous fournira un asile plus voisin et non moins hospitalier.
—Je vous remercie de vos renseignemens, mon bon maître, mais mon séjour ici ne sera pas long, et si je trouve au village du Plessis, Plessis-le-Parc ou Plessis-l'étang, un morceau de viande à manger et quelque chose de meilleur que de l'eau à boire, mes affaires y seront bientôt terminées.
—Je m'imaginais que vous aviez quelque ami à voir dans ces environs.
—C'est la vérité, le propre frère de ma mère; et avant qu'il quittât les montagnes d'Angus, c'était le plus bel homme dontles drogues[27]en eussent foulé les bruyères.
—Et comment le nommez-vous? Je vous le ferai chercher; car il ne serait pas prudent à vous de monter au château. On pourrait vous prendre pour un espion.
—Par la main de mon père! me prendre pour un espion! Celui qui oserait me donner un nom pareil sentirait le froid du fer que je porte. Quant au nom de mon oncle, je n'ai nulle raison pour le cacher. Il se nomme Lesly. C'est un nom noble et honorable.
—Je n'en doute nullement; mais il se trouve dans la garde écossaise trois personnes qui le portent.
—Mon oncle se nomme Ludovic Lesly.
—Mais parmi les trois Lesly, deux portent le nom de Ludovic.
—On surnommait mon parent Ludovic à la cicatrice; car nos noms de famille sont si communs en écosse, que, lorsqu'on n'a pas de terre dont on puisse prendre le nom pour se distinguer, on porte toujours un sobriquet.
—Un nom de guerre, vous voulez dire? Mais je vois que le Lesly dont vous parlez est celui que nous surnommonsle Balafré, à cause de la cicatrice qu'il porte sur la figure. C'est un brave homme et un bon soldat. Je désire pouvoir vous faciliter une entrevue avec lui, car il appartient à un corps dont les devoirs sont stricts, et ceux qui le composent sortent rarement du château, à moins que ce ne soit pour escorter la personne du roi. Et maintenant, jeune homme, répondez à une question. Je parie que vous désirez entrer, comme votre oncle, dans la garde écossaise. Si tel est votre projet, il est un peu hardi, d'autant plus que vous êtes fort jeune, et que l'expérience de quelques années est nécessaire pour remplir les hautes fonctions auxquelles vous aspirez.
—Il est possible que j'aie eu quelque idée semblable, mais, si cela est, la fantaisie en est passée.
—Que voulez-vous dire, jeune homme? Parlez-vous avec ce ton de légèreté d'une garde dans laquelle les plus nobles de vos compatriotes sont jaloux d'être admis?
—Je leur en fais mon compliment. Pour parler franchement, j'aurais assez aimé à entrer au service du roi Louis; mais malgré les beaux habits et la bonne paie, je préfère le grand air à ces cages de fer qu'on voit là-haut; à ces nids d'hirondelles, comme vous appelez ces espèces de boîtes à poivre. D'ailleurs, je vous avouerai que je n'aime pas un château dans les environs dusquel on voit croître des chênes qui portent des glands semblables à celui que j'aperçois.
—Je devine ce que vous voulez dire, mais expliquez-vous plus clairement.
—Soit. Regardez ce gros chêne qui est à quelques portées de flèche du château: ne voyez-vous pas pendu à une branche de cet arbre un homme en jaquette grise pareille à la mienne?
—C'est ma foi vrai! Pâques-Dieu! voyez ce que c'est que d'avoir des yeux jeunes! J'apercevais bien quelque chose, mais je croyais que c'était un corbeau perché dans les branches. Au surplus, ce spectacle n'a rien de nouveau jeune homme: quand l'été fera place à l'automne, qu'il y aura de longs clairs de lune, et que les routes deviendront peu sûres, vous verrez accrochés à ce même chêne des groupes de dix et même de vingt glands semblables. Mais qu'importe? chacun d'eux sert d'épouvantail pour effrayer les coquins; et pour chaque drôle qui est suspendu de cette manière, l'honnête homme peut compter qu'il y a en France un brigand, un traître, un voleur de grand chemin, un pillard ou un oppresseur de moins. Vous devez y reconnaître, jeune homme, des preuves de la justice de notre souverain.
—Cela peut être; mais si j'étais le roi Louis, je les ferais pendre un peu plus loin de mon palais. Dans mon pays nous suspendons des corbeaux morts dans les endroits fréquentés par les corbeaux vivans, mais non pas dans nos jardins ou, dans nos pigeonniers. L'odeur de ce cadavre... Fi! je crois la sentir à la distance où nous en sommes.
—Si vous vivez assez pour devenir un honnête et loyal serviteur de notre prince, mon bon jeune homme, vous apprendrez qu'il n'y a pas de parfum qui vaille l'odeur d'un traître mort.
—Je ne désirerai jamais vivre assez long-temps pour perdre l'odorat et la vue. Montrez-moi un traître vivant, et voilà mon bras, et mon épée; quand il est mort, ma haine ne peut lui survivre. Mais je crois que nous arrivons au village; et j'espère vous y prouver que ni le bain que j'ai pris, ni le dégoût que j'ai éprouvé, ne m'ont ôté l'appétit pour déjeuner. Ainsi, mon bon ami, à l'hôtellerie et par le plus court chemin.—Cependant, un moment: avant de recevoir de vous l'hospitalité, dites-moi quel est votre nom?
—On me nomme maître Pierre. Je ne suis pas marchand de titres; je suis un homme tout uni, qui ai de quoi vivre de mon bien; voilà comment on m'appelle.
—Maître Pierre, soit! dit Quentin,—je suis charmé qu'un heureux hasard nous ai fait faire connaissance; car j'ai besoin de quelques mots de bon avis, et je sais en être reconnaissant.
Tandis qu'ils parlaient ainsi, la tour de l'église et un grand crucifix de bois qui s'élevait au-dessus des arbres leur annonçaient qu'ils étaient à l'entrée du village.
Mais maître Pierre se détournant un peu du chemin, qui venait d'aboutir à une grande route, lui dit que l'auberge où il avait dessein de le conduire était dans un endroit un peu écarté, et qu'on n'y recevait que des voyageurs de la meilleure espèce.
—Si vous désignez par-là ceux qui voyagent avec la bourse la mieux garnie, dit le jeune Écossais, je ne suis pas de ce nombre, et j'aime autant avoir affaire à vosescorcheursde la grande route qu'à ceux de votre hôtellerie.
—Pâques-Dieu! comme vous êtes prudens, vous autres Écossais! Un Anglais se jette tout droit dans une taverne, boit et mange tout ce qu'il y trouve de mieux, et ne songe à l'écot que lorsqu'il a le ventre plein. Mais vous oubliez, maître Quentin, puisque Quentin est votre nom, vous oubliez que je vous dois un déjeuner pour le bain que ma méprise vous a valu; c'est la pénitence de mon tort a votre égard.
—En vérité, j'avais oublié le bain, le tort et la pénitence; car mes vêtemens se sont séchés sur moi, ou à peu près, en marchant. Cependant je ne refuserai pas votre offre obligeante; car j'ai dîné hier fort légèrement, et je n'ai pas soupé. Vous semblez être un vieux bourgeois respectable, et je ne vois pas pourquoi je n'accepterais pas votre courtoisie.
Le Français sourit à part lui; car il voyait clairement que son jeune compagnon, quoique presque mourant de faim selon toute apparence, avait quelque peine à se faire à l'idée de déjeuner aux dépens d'un étranger, et qu'il s'efforçait de réduire son orgueil au silence, par la réflexion, que, lorsqu'il s'agissait d'obligations si légères, celui qui consentait à en être redevable montrait autant de complaisance que celui qui faisait la politesse.
Cependant ils entrèrent dans une avenue étroite ombragée par de beaux ormes, au bout de laquelle une grande porte les conduisit dans la cour d'une auberge plus vaste qu'une auberge n'est ordinairement, et destinée au logement des nobles et des courtisans qui avaient quelque affaire au château voisin, où il était rare que Louis XI accordât un appartement à qui que ce fût de sa cour, excepté en cas de nécessité absolue. Un écusson portant les fleurs de lis ornait la principale porte d'un grand bâtiment irrégulier: mais, ni dans la cour, ni dans la maison, on ne remarquait cet air actif, empressé, par lequel les garçons et domestiques d'un semblable établissement annonçaient alors le nombre de leurs hôtes et la multitude de leurs occupations: il semblait que le caractère sombre et insociable du château royal situé dans le voisinage avait communiqué une partie du sérieux glacial et mélancolique qui y régnait, à une maison destinée à être le temple de la gaieté, du plaisir et de la bonne chère.
Maître Pierre, sans appeler personne et sans même approcher de la principale entrée, leva le loquet d'une petite porte, et précéda son compagnon dans une grande salle. La flamme d'un fagot brillait dans la cheminée, près de laquelle tout était disposé pour un déjeuner solide.
—Mon compère n'a rien oublié, dit le Français à Durward: vous devez avoir froid, voilà un bon feu; vous devez avoir faim, et vous allez avoir à déjeuner.
Maître Pierre siffla: l'aubergiste entra, et répondit à sonbonjourpar un salut respectueux; mais il ne montra nullement cette humeur babillarde, attribut caractéristique des maîtres d'auberge français de tous les siècles.
—Quelqu'un devait venir ordonner un déjeuner, dit maître Pierre; l'a-t-il fait?
L'aubergiste ne répondit que par une profonde inclination de tête; et tout en apportant les divers mets qui devaient composer le déjeuner et en les plaçant sur la table, il ne dit pas un seul mot pour en faire valoir le mérite. Le repas cependant était digne de tous les éloges que les aubergistes français sont dans l'usage de donner aux fruits de leur savoir-faire, comme les lecteurs pourront en juger dans le chapitre suivant.