— On aurait facilement la larme à l’œil ? » demanda Mr. Porge à Madame Boynet qui lui reprocha aussitôt de ne savoir rien respecter. Il se tourna vers Bernard qui le remerciait : « Voilà celle qu’il faut remercier, dit-il ; elle peut se vanter d’avoir sauvé votre femme. » Bernard l’embrassa et elle en parut toute contente.
Mais elle ne voulut pas encore aller se coucher ce soir-là : « Je sommeillerai un peu dans ce fauteuil, dit-elle au jeune homme, pendant que vous veillerez. S’il arrivait quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’éveiller. » Angèle reposait maintenant calmement. Bernard la contempla un moment avec une tendresse qui lui faisait presque mal tant il sentait qu’elle était dans sa chair vive autant que dans son cœur. Puis il regarda Mme Boynet ; elle s’était assoupie ; on n’entendait même pas son souffle ; elle se tenait raide comme si nulle défaillance ne pouvait lui advenir, même pendant son sommeil. La figure était hautaine, froide, fermée, avec ce quelque chose de jupitérien qui distingue les êtres faits pour présider ; deux rides horizontales au front, une ride à la naissance du nez qui marquait la tendance à la réflexion et au courroux ; la plage des yeux était celle de la pureté, le nez pourtant était sensuel et la bouche généreuse. « C’est ça, la marguillière, se dit Bernard. Comme les gens jugent bêtement ! » Dès qu’elle s’éveilla, ils se mirent à causer en amis. Le jeune homme sentit bientôt l’envelopper une curiosité sympathique ; il éluda un peu les questions jusqu’à ce qu’il eût vu Angèle s’éveiller ; on était au milieu de la nuit, mais personne ne pouvait plus dormir dans cette petite chambre. Quand on eut dorloté la jeune femme, Bernard lui recommanda d’être sage et de se taire : « Mais je peux écouter ? demanda-t-elle.
— Certainement. » Il songeait que cela était même nécessaire afin de prévenir toute contradiction. « C’est que la marguillière ne s’en laisserait pas conter », se dit-il. Alors peu à peu, il en vint aux confidences, raconta son éducation chez les Frères, la mystique du Jésuite et comment il se serait fait prêtre si cette admirable petite créature de Dieu qui reposait dans ce lit ne lui avait révélé qu’il avait la vocation du mariage. Tout cela fut parfaitement filé avec l’intelligence et le tact divinateurs qui émouvaient la veuve aux points sensibles.
— Bah ! dit-elle, vous pouvez faire autant de bien dans le monde, rendre une femme bien heureuse et fonder une famille qui craigne et vénère Notre-Seigneur.
— Oui, répondit Bernard d’un ton simple, le Père Régard m’avait dit la même chose quand je lui demandai conseil. Mais c’est pour vivre que je m’inquiétais. Je n’ai pas de fortune ; je possède seulement quelques actions, assez pour en subsister c’est vrai, d’une compagnie de navigation et ma femme a aussi quelques titres de la même société. Nos parents connaissaient les gens qui ont lancé cette affaire, c’est ce qui explique la coïncidence. Malheureusement, si, pour le moment, nous pouvons vivre avec cela, rien ne nous garantit l’avenir. Cette affaire est menée par un Juif qui a de fortes raisons de la couler au profit d’une affaire concurrente et de jouer à la baisse. Je ne serais donc pas étonné d’une faillite d’ici peu. Voilà pourquoi j’hésitais à me marier ; la vie du cloître a ses douceurs, la douce existence contemplative loin des soucis du monde. Il a fallu que ce monstre délicieux montrât son visage pour faire envoler la crainte de tous ces soucis. Enfin, dès mon retour à Paris, j’en serai quitte pour chercher une situation de comptable quelque part afin de prévoir les mauvais jours.
— Mais, dit Madame Boynet, vendez vos titres si vous craignez la baisse.
— C’est bien ce que je fais. Malheureusement ces titres n’ont pas de marché ; j’arrive à en vendre un tous les deux mois, et j’en ai une centaine ! L’affaire aura fait faillite avant que j’en aie liquidé le tiers ! Si seulement je pouvais la surveiller, entrer dans le conseil, exercer un contrôle ! mais il y a mille titres et j’en possède 92. Alors !
— Mille titres, dites-vous. Et c’est une compagnie de navigation dirigée par un Juif ?
— Oui, ces sales juifs ne se contentent pas d’apporter en France les germes de la dissolution, la loi du divorce, les poursuites contre les congrégations, ils grignotent aussi l’argent des bons chrétiens. Enfin qu’est-ce que vous voulez, il n’y a rien à faire là-contre.
— Comment s’appelle-t-il votre juif ?
— Oh ! il n’est guère connu que dans le monde des affaires, son nom ne vous dira rien. Il se nomme Blinkine.
— Blinkine ? Et l’affaire, c’est la compagnie Bordes, n’est-ce pas ?
Bernard fit un geste de surprise.
— Eh ! dit-il, qui croirait que dans ce petit pays reculé on pût trouver quelqu’un qui connût Blinkine et l’affaire Bordes ? Ça, par exemple, ce n’est pas ordinaire.
— Oh ! c’est un concours de circonstances. Figurez-vous que j’ai hérité, après la mort de mon mari, d’un cousin qui avait quelques actions Bordes. Le Blinkine m’a écrit à plusieurs reprises pour que je lui donne mon pouvoir aux assemblées générales. Ma foi, je l’ai toujours donné. Je le lui donnerais encore sans une circonstance assez curieuse qui montre le doigt du Bon Dieu. Une de nos amies qui est Petite Sœur des Pauvres, Mademoiselle de Jérodey, s’étant trouvée très fatiguée est venue se reposer chez ses parents au château de Jérodey tout près d’ici, il y a deux ans. Et, un jour, en causant comme on fait, vous savez bien, je lui dis : « Ça ne doit pas être drôle tous les jours de quêter, à Paris. — Oh ! me répond-elle, Paris n’est pas mauvais autant qu’on le dit ; on est charitable et il est rare que nous soyons mal reçues. — Pourtant si vous allez chez les socialistes ? — Ce ne sont pas les plus mauvais, allez ! — Et les francs-maçons, et les juifs ? — Les francs-maçons, oui, sont mauvais, mais pas les juifs. Tenez, Rothschild nous reçoit toujours lui-même et il est très bienveillant. Naturellement, on en voit aussi de méchants. Ainsi il y en a un, je me rappellerai toujours son nom, c’est un banquier qui s’appelle Blinkine et qui habite tout près de l’Hôtel-de-Ville. Eh bien ! il nous a fait recevoir par son comptable, un juif aussi, ça se voyait bien à sa tête, qui nous a dit : « Mesdames, monsieur Blinkine m’a donné l’autorisation de vous recevoir pour que j’aie moi aussi le plaisir de vous fiche dehors. » Il n’a pas ditfiche, vous comprenez…
— Et alors ? demanda Bernard.
— Alors, naturellement, j’ai écrit à Blinkine en lui racontant l’histoire ; il m’a répondu disant qu’il mettait son comptable à la porte, que tout cela s’était passé à son insu, des bêtises, quoi ! Je ne lui ai jamais plus envoyé de pouvoir. Je ne sais pas comment il s’est arrangé depuis.
— Et vous avez bien fait, dit Bernard, c’est du sale monde.
Puis il changea de sujet de conversation.
Il voulut attendre que la veuve lui reparlât de la question ; mais elle n’y fit plus la moindre allusion ; et lui-même s’en tut par prudence. Par contre, elle se montrait avec eux de plus en plus affectueuse et témoignait à Angèle cette amitié qu’on ne montre qu’à ses obligés ; c’est la plus sûre, qui flatte notre orgueil. Au bout de quelques jours la jeune femme pouvait reprendre ses promenades mais il ne fallut pas songer à revenir à l’ancien logis. Madame Boynet gémissait sur la solitude qui allait être la sienne. Les deux jeunes gens avaient repris le lit commun, mais leurs amours étaient déchirées par l’idée de la séparation prochaine ; nuits de larmes et de tendresse, d’alternatives désespérées. Que leur réservait l’avenir ? — Pour le moment, dit Bernard, il n’y a rien à faire. Revois ton mari, mais garde-toi mienne ; cela te sera facile, tu es enceinte, il ne pourra en ressentir que de l’orgueil. Après son départ (qui ne tardera pas, je te l’assure) tu reviendras à Paris et dans quelque temps tu lui écriras pour le mettre en face du fait accompli. Après quoi vous divorcerez et tu seras ma femme.
Mais tous deux pensaient que la vie n’est pas si simple ; ils se rendaient compte à présent que l’irréparable était accompli ; ce qu’ils avaient d’abord appelé l’amour n’était rien ; à présent seulement ils le connaissaient l’amour, ils la sentaient cette terrible nécessité, cette irréfrénable fringale qui rend deux êtres indispensables l’un à l’autre au moral et au physique ; leurs chairs avaient besoin l’une de l’autre ; ils étaient l’un à l’autre leur vie, leur complément ; et, c’était bien sûr, l’un sans l’autre, ils ne vivraient plus.
Le dix-sept janvier au matin, Bernard reçut un télégramme qu’il n’eut pas besoin d’ouvrir pour en connaître le contenu tant il en redoutait l’arrivée depuis quelques jours ; il le tendit à Angèle pour qu’elle le décachetât et il sut, en regardant ses yeux chavirés soudain dans les larmes, qu’il ne se trompait pas ; ils annoncèrent à Madame Boynet la maladie grave d’un de leurs proches, et firent en hâte leur bagage. Ce fut comme ils partaient que la veuve rappela Bernard, après les adieux et déjà dans la rue. Il comprit qu’un restant de méfiance avait veillé en elle jusqu’à cette heure et qu’il avait fallu son silence jusqu’à cette minute pour le tuer. Il se promit d’être prudent. D’ailleurs il avait déjà ruminé une combinaison nouvelle.
— Je pense tout à coup, lui dit Madame Boynet, à ce que vous m’avez dit pour l’affaire Bordes. Je vous donnerai bien mon pouvoir pour les assemblées générales ; vous n’aurez qu’à me prévenir.
— Eh ! dit Bernard en souriant, que voulez-vous que j’en fasse ?
— Mais j’ai cent-soixante-dix actions, vous savez, répondit-elle assez interloquée.
— Peste ! vous êtes plus riche que moi ! mais votre pouvoir ne me servirait de rien.
— Pourtant, reprit la veuve, vous aviez déclaré regretter de ne pas disposer d’une influence dans la Société.
— Oh ! j’ai dit cela dans un moment d’humeur. Je me rends bien compte que ce n’est pas moi qui pourrai jamais empêcher notre malheureuse affaire de courir à sa perte avec le misérable juif qui la conduit. Rien à faire, chère madame, qu’à pleurer notre argent.
— Mais c’est terrible ce que vous dites là ! vous savez qu’en dehors de cela, moi je n’ai qu’un petit viager.
— Et moi je n’ai rien du tout !
— Oui, mais vous allez trouver une situation qui vous fera vivre et bien vivre.
— Sans doute… ou du moins, je l’espère…
— Écoutez, monsieur Rabevel, écrivez-moi de temps en temps, et prévenez-moi de ce qui se passera. Dites-moi ce que vous ferez si ça tourne mal et ce qu’il faudra que je fasse, voulez-vous ?
— Cela, avec plaisir.
Ils renouvelèrent leurs adieux. Le soir, les jeunes gens arrivaient à Bordeaux et, après une nuit d’amertume et de délice, ils se quittèrent.
Ils se retrouvèrent quelques heures plus tard au bureau de la Compagnie, sous les apparences du hasard. Angèle était au bras de son mari qui venait de débarquer et se montra joyeux d’apprendre que Bernard participerait désormais à la direction de sa société. Mais lui, dévoré de jalousie et de colère, put à peine articuler quelques paroles. Dès ce moment il se connut, sut comment sa maîtresse le possédait, par l’amour, par le doute, par l’habitude, comment il allait l’appeler et la détester, être ravagé de désir, de défiance et presque de haine. Ainsi s’exprimaient dans l’amour même ses terribles démons de la domination et du contrôle. Il se plaignit d’être indisposé, donna ses instructions et prit ses dispositions pour que François fût obligé de se rembarquer dans le plus bref délai possible. Il s’en retourna à Paris par le premier train.
Il rentra chez son oncle. Quelques lettres et des rapports de Mr. Georges l’y attendaient. Tout allait normalement. Cependant, Mr. Georges demandait des instructions sur un point particulier : le 4 Janvier, il avait reçu la visite de MM. Blinkine et Mulot, arrivés le matin même de Paris et accompagnés de Maître Fougnasse, qui lui avaient ordonné de leur montrer ses livres ; il s’y était refusé. Ces messieurs étaient partis en proférant des menaces. Depuis, il avait appris qu’ils parcouraient la région et entretenaient des pourparlers mystérieux avec les divers propriétaires des terrains asphaltiers. Il se renseignait et tâcherait de savoir de quoi il retournait exactement. Mais que devait-il faire à l’avenir vis-à-vis de ces visiteurs s’ils revenaient ?
Bernard lui répondit brièvement en le félicitant et lui confirmant qu’il ne dépendait que de lui seul. Aussitôt déterminé, il se mit en quête d’un grand appartement. Une agence lui fournit dans un bel hôtel du quartier de l’Europe, rue de Lisbonne, tout un étage où il installa avec une hâte fiévreuse des bureaux vastes et confortablement aménagés, ainsi qu’une garçonnière. En huit jours tout fut prêt, le personnel au complet, caissier, comptable, scribes et jusqu’à un valet de chambre qu’il nomma Florent. Mais quand il s’agit de se mettre au travail il n’en eut plus le courage ; l’image d’Angèle dans les bras de François le poursuivait. Il se rongeait de rage et d’une douleur calcinante. Il ne pouvait échapper à son amour.
— Qu’est-ce que je deviens donc ! qu’est-ce que je deviens donc ! se disait-il.
Il alla voir Abraham et lui raconta toute son aventure. L’accueil qui fut fait à ses confidences l’impressionna. Abraham ne lui cacha pas sa réprobation.
— Oui, disait-il, toi qui avais le bonheur de vivre dans une religion qui te donnait la sécurité, voilà ce que tu deviens ! tu rejettes toute contrainte. Les affaires et l’amour ! tu ne t’inquiètes pas d’autre chose. Et moi qui ai fait le tour de la science, je vois maintenant qu’il n’y a rien de précieux que la droiture et la foi, comme l’entendent vos catholiques.
— Ça y est, se dit Bernard, je savais bien qu’il y avait du Pascal dans ce garçon.
Il regarda autour de lui. Il n’y avait point trace de femmes.
— Bon, pensa-t-il, nouvelle toquade. Cela durera six mois. A moins qu’il n’aie vraiment trouvé sa voie. Après tout, c’est peut-être un Spinoza.
Ils se quittèrent assez peu satisfaits l’un de l’autre. Bernard alla dîner chez Noë, mais rien ne le pouvait plus distraire. Il ne vivait plus. Les images liées de François et d’Angèle le torturaient et le faisaient passer par tous les tourments de la colère et du chagrin.
A quelques jours de là, le cinq Février exactement, il était demeuré chez lui, toute la journée à cuver son exaltation. Cette vision d’Angèle aux bras de François, qui pourrissait sa vie, lui était plus que jamais présente. Encore las, l’âme pleine de dégoût et de rancœur, dans une disposition d’esprit effroyablement favorable aux pires décisions, il ressassait, pour la millième fois, les griefs qu’il croyait avoir contre sa maîtresse, quand le valet de chambre entra et lui remit la carte de la jeune femme. Il la retourna un instant, et comme hébété, dans sa main. Il lui fallut se ressaisir pour prendre conscience de lui-même. Il lui semblait que son attention dispersée n’était plus qu’une ondulation dont le mouvement plongeait au fond de sa mémoire et rapportait aux sommets de sa vie psychique les épreuves d’un beau destin. Consciente ou sournoise, acceptée ou tolérée, implorée quelquefois, il n’oubliait point que l’image chérie avait toujours fini par s’imposer. Elle lui interdisait tout travail. Elle empoisonnait d’un souffle parfumé les adhésions de son être aux travaux qui sollicitaient son activité. Elle gonflait de colère les élans de sa sensibilité. La sérénité, qui est un des biens suprêmes, lui avait, par la faute de cette femme, pour toujours échappé. Il sentit une fureur monter brusquement en lui : pourquoi venait-elle le braver chez lui ? Quels sentiments l’animaient ? D’un doigt tremblant il roula sa carte avec fébrilité. Était-il donc un être souffrant et diminué qui consentît, par faiblesse, à se donner en spectacle ? Sur un fauteuil, dans l’antichambre, elle devait attendre, curieuse de le voir… Il dit au valet : « Je vous rappellerai ; faites patienter. »
Ils n’étaient plus séparés que par une cloison légère. Il lui semblait maintenant que depuis son départ jusqu’à cet instant précis, seuls, cet être personnel et profond qui était lui-même et dont il avait conscience, ce Bernard véritable, et ce sentiment d’amour, le fils de lui-même, souffrant mutilé et chéri, lui avaient été présents. Elle, Angèle, elle n’était qu’une entité, une sorte de symbole qui représentait une réalité détestable, mais, en somme, quelque chose d’extérieur et d’inaccessible.
Or, voici que dans une dure, brutale secousse, presque physique, l’orientation d’autrefois se rétablissait ; les sentiers secrets du cœur par quoi communiquaient autrefois les deux amants lui apparaissaient, non pas recréés, mais retrouvés. Il sentait, par lui-même, derrière cette porte, vivre et palpiter une matière animée qui participait de son propre destin. Quel amour, quelle haine complexes roulaient dans le torrent de sa vie intérieure ! Il comprenait bien qu’il allait la revoir et lui offrir, même en silence, tout ce dont il avait conscience de disposer ; mais ce geste qu’il savait d’avance ne pouvoir retenir, suffirait-il à l’amour outragé ? Il restait en lui une rancune, une méfiance qui demandaient autre chose. Quelle autre chose ? Il l’ignorait. Elle tenait aux racines profondes dont les aboutissements lui échappaient. L’ébranlement de sa vie par le don que lui avait fait Angèle, don tronqué, profané, souillé, avait troublé toutes ses sources intérieures. Quel ébranlement contraire rétablirait le don mutilé ?
Ah ! non, pensait-il, cet amour qui veut reprendre, enflé de fiel, plein d’une amertume méfiante et désillusionnée, qu’il s’en aille ! et que cette femme aussi s’en aille !
Son désarroi, il le sentait, s’accroîtrait de la présence d’Angèle ; la faible chair aiguillonnerait un désir sans discernement, traînant l’esprit à ses amarres. Et qu’importait que la femme revenue, dont l’énigme roulait sur elle-même, supputât, et calculât à quelques pas de lui, apportât un appétit de triomphe ou un amour renouvelé, puisqu’elle ne pouvait, de toute manière, ressusciter dans son intégrité la grande affection confiante qui les avait unis ?
Jamais la vie et le temps ne lui avaient paru s’écouler aussi lentement : il souffrait. Il souffrait de voir, dans une indécision immuable, continue, se succéder les résolutions diverses qu’il adoptait et ne prendrait pas. Il souffrait d’attendre Angèle et de la sentir tout près de lui. Il souffrait de la revoir tout à l’heure. Et par avance, de la reprendre dans ses bras ; ou d’entendre fermer la porte et, dans l’escalier, son pas qui s’éteignait.
Un déchirement voluptueux le ravinait d’une honte allègre, labourait son âme comme une chair vive, spasmodique, tendue. Horreur de fange, odeur de cadavre, tous les miasmes flottaient dans cette brume pesante où des sentiments épais étouffaient la volonté purificatrice. Confus et pêle-mêle, dans l’anarchie présente de la vie fragmentaire de l’homme, les sensations et les sentiments les plus étranges coexistaient comme, aux orgies masquées, le bougre et le cardinal.
Bernard leva de sur ses mains sa tête lourde : sa lassitude était telle qu’il se sentait près de mourir. Il sonna le domestique.
— Dites à cette dame que je pensais la recevoir, quoique souffrant, mais que, décidément, je ne me sens pas assez dispos ; qu’elle revienne si elle peut. Et désormais, je ne serai jamais là pour elle.
Le valet était visiblement surpris. Il n’avait jamais observé, évidemment, qu’on fît attendre un visiteur qu’on n’a pas l’intention de recevoir. Il dit, par habitude : « Bien, Monsieur », et se retira.
Le jour baissait, l’ombre envahissait la pièce, et le silence. Des bruits légers, un craquement de meuble, un appel dans la rue lointaine accusaient, pour Bernard, la fuite d’un temps auquel son âme était suspendue. Les perceptions l’effleuraient, la pensée expectante laissait un grand désert dans l’espace où d’habitude, elle se mouvait. Le murmure qui, entre la maîtresse et le domestique, devait, dans l’antichambre, clore à cette heure sa vie sentimentale, ne lui parvenait même pas.
Soudain la porte s’ouvrit avec une magnifique violence. Angèle s’était précipitée et tandis que le valet balbutiait des explications avant de disparaître de nouveau, elle accourait à Bernard, saisissait son visage et l’embrassait à pleines lèvres avec des mots d’enfant.
Le chapeau, le manteau avaient volé à travers le bureau sur un fauteuil. Elle s’était assise sur les genoux de son amant et, prenant la tête de celui-ci dans ses mains, lui plongeait son regard dans les yeux :
— Cet homme m’a dit que tu étais malade. Est-ce vrai ?
Il se taisait. Il ne pensait pas. De toutes ses forces, l’âme tendue, il sentait.
— C’est vraisemblable, dit Angèle. Tu ne m’aurais pas fait attendre pour me renvoyer ensuite sans m’avoir vue. Alors, me dire que tu étais là, tout près, fatigué, désespéré peut-être, et par ma faute !… je suis entrée.
Elle l’embrassa encore, mais cette fois sans impétuosité avec la même tendresse, le même abandon qu’autrefois.
— Tu es pâli, comme tu es pâli… Et moi, comment me trouves-tu ?
Elle était plus belle encore. Son visage florentin et lumineux, si passionné, s’inscrivait en nouveaux traits plus brûlants dans le cœur vide de Bernard. Son regard le tâtait, le reconnaissait, prenait contact avec la chair retrouvée ; il l’étreignit passionnément. Mais elle :
— Sais-tu que je viens de la rue des Rosiers et que j’ai su seulement là-bas ta nouvelle adresse ? Ce matin je suis arrivée au moment où tu venais de sortir ; le concierge me donne l’adresse d’Abraham Blinkine chez qui tu devais te rendre paraît-il. J’y vais : pas d’Abraham, ni de Bernard. Enfin, je t’ai trouvé : c’est l’essentiel.
Et, la voix triste, tout à coup :
— Quinze jours sans te voir, comme j’ai langui de toi !
Elle ajouta timidement : François est reparti hier…
Il faillit crier. Le mari ! cet homme auquel il ne songeait plus ! Le charme se desséchait. Il ne restait plus soudain en lui que l’amour empoisonné dont il était victime pour une femme qui appartenait à un autre et n’avait pas su se garder. La rage, le dégoût, l’écœurement le soulevaient. Mais Angèle n’y prenait pas garde.
— Il a été vraiment très gentil ; il ne s’est douté de rien. Pauvre François !
Il ne savait s’expliquer, prononcer la question qui le brûlait. Il sut à peine dire : Et…?
Elle baissa la tête.
— Mais enfin, s’écria-t-il, en la secouant avec violence, qu’allais-tu faire auprès de lui ? Tu m’as abandonné, moi qui t’aime, tu m’as fait endurer les pires souffrances (Dieu sait la peine que j’ai eue !) et, ce pendant, tu vivais sadiquement avec lui, tu te laissais posséder ! Quel vice inavouable as-tu donc, quel besoin de te donner et de salir mes souvenirs…
Il s’exaspérait, il tremblait de tous ses membres.
— Ah ! misérable, finit-il par dire, écœurante saleté… et j’ai pu t’embrasser tout à l’heure ! Je vois cette ignoble image de tes transports dans les bras de cet homme écumant, et toi, frissonnante et toute radieuse, goûtant l’odeur de la trahison… Ah ! quelle abominable horreur, quelle horreur !…
Elle était à genoux près de lui ; elle lui prenait les mains.
— Bernard, Bernard, mais je t’en supplie, tu sais bien que ce n’est pas ainsi, tu sais bien, tu sais bien…
Elle se lamentait, elle se tordait les bras :
— Il ne me croit pas. Dieu, que je suis malheureuse ! Mais, Bernard, tu comprends bien que je ne pouvais pas le laisser, il était mon mari. C’est vrai, j’ai oublié mon devoir quand je suis devenue tienne, mais ne fallait-il pas le remplir le jour où il s’est rappelé à moi ? C’était plus fort que ma volonté. J’ai pleuré plus que tu ne sauras jamais pleurer, en te quittant, mais il fallait, vois-tu, je ne pouvais me refuser à lui à qui j’étais unie. Ah, si je lui ai appartenu, je te jure, hélas ! que mon cœur restait à toi. Mais à présent, je suis libre, tienne, mon amour, si tu veux de moi qui t’adore…
Cette femme en larmes à ses pieds…
— Laisse-moi, Angèle. Ton image s’accompagne toujours d’une autre ; je ne peux plus te voir. Oui, je t’aime et je te plains, mais je ne puis te voir. Notre amour est fané, sali, piétiné par d’autres ; nous ne serions plus heureux. Toi dans les bras d’un autre ! Cette sale vision ne me quittera plus… Je t’en supplie. Angèle, va-t’en, va-t’en.
Elle se leva, les yeux ruisselants.
— Bernard ! Bernard !
Qu’il avait de peine et de pitié…
— Mais que vais-je devenir alors ? » dit-elle ; elle avait un air si désemparé !
Une bouffée de sauvagerie monta en Bernard comme des abîmes. Cette femme, si belle, si désirée, qu’il aimait tant, avait été à un autre. Une phrase de mélodrame résonna à ses oreilles. Ah ! la tuer !
Il le voyait réellement ce mari, cet homme ricanant à qui elle avait couru, pour qui elle l’avait abandonné. Son bras s’allongea vers un tiroir qui contenait son revolver acquis depuis peu. Il s’arrêta ; il porta la main à son front, eut un geste de fuite en avant.
— Rejoins-le, ton mari, s’écria-t-il, va avec lui, va l’embrasser ! Mais va-t’en, va-t’en !
Elle le regarda d’un air égaré dont il demeura saisi. Elle prit hâtivement son chapeau, son manteau, et, sans dire un mot, elle s’enfuit.
Il resta seul dans une grande stupeur soudaine. Puis, il sortit. Trouver un refuge… toute la journée, comme un chien errant, il courut la ville. Il étouffait d’une angoisse venue du noir. Il sentait au fond de lui quelque chose de sombre, sur quoi se penchait son âme, vainement. Quoi ? — Ah ! du remords, du désir, de l’incertitude insatiables et l’abomination d’une peine affreuse qui s’exprimait vaguement sans s’expliquer. N’avait-il pas suivi clairement son sentiment ? Le nom d’Angèle revenait sur ses lèvres. Il le prononçait d’un souffle, sans lui donner la couleur de la voix, avec une horreur sacrée. Où était le mal ? où était le bien ? Pourquoi était-il persécuté d’avoir agi comme il en ressentait l’invitation impérieuse ? Il lui semblait pourtant si facile de vivre simplement ! N’était-ce point la vraie loi, de se donner à ses instincts, de leur appartenir, afin qu’à leur gré, la vie nous formât et nous pétrît, nous donnât la suprême joie qu’elle porte en soi par son élaboration même et son parfait accomplissement ?
Quelle sourde aigreur, quelle rage, quel inassouvissement agitaient Bernard ; lui, si plein de bonne volonté… Tout le long de son existence il s’était contenté de vivre sans complication, bonnement, sa seule initiative étant de chercher dans les domaines qui lui paraissaient le plus accueillants, la trace de cette vie qu’il aimait, pour s’animer davantage. Jamais il n’avait connu l’hésitation et le regret si ce n’est tempérés des promesses de l’avenir magnifique. Et maintenant il était assailli des doutes qui lui paraissaient auparavant réservés aux scrupuleux. Pis que cela, hélas ! une ronde de remords le rongeait sans se nommer et ces ennemis invisibles lui apparaissaient, il se l’avouait avec une colère affreuse, légitimes. Oui, il les sentait vaguement légitimes, et il ne pouvait connaître ni distinguer les repentirs sans face qui l’obsédaient.
Comme il passait devant Notre-Dame, les images du bien et du mal dont il avait tant de fois souri aux portes des cathédrales, l’assiégèrent. Quel absolu métaphysique, en dehors de la vie ? Et pourtant, pour la première fois devant lui, sortait de l’ombre, aigu et bien vivant, le sentiment d’une mauvaise action.
L’horrible nuit que passa Bernard ! La fièvre et les visions d’apocalypses liguées — le rêve — son âme sensible et comme extériorisée sous ses yeux, tordue, éperdue, douloureuse, hagarde enfin de ne pouvoir comprendre ce supplice. Et lui-même de ne savoir s’il était éveillé — et ce cri continu : « Tu as mal fait ! Tu as mal fait ! Tu ne devais pas faire cela ! »
Ah ! le problème éternel du devoir se posait-il donc ? toutes les morales de notre vieille Terre, toutes les religions, comme il les sentait aujourd’hui adaptées à la douleur humaine, venues d’elle, vivant d’elle et par elle ! Elles ont créé le devoir et le pardon. Il devinait bien que c’était la prévention, l’assurance contre la douleur et, pour ceux qui succombent, l’organisation de l’espérance.
Blême de cette nuit, poursuivi par l’âpre vision des cauchemars que le jour avait pâlis et qui gardaient leur voix, il chercha partout le repos. Mais la ville nous donne tout sauf les asiles de paix. Partout, il promena sa souffrance ; il ne put retrouver le calme en ses endroits préférés. La cour du Petit Palais était vide, les quais hostiles et les jardins muets. Les églises si accueillantes pour son enfance le vomissaient. Et, tentant de fléchir le dieu, le persécuteur inconnu, il eût voulu suspendre sa douleur comme un ex-voto à la porte des cimetières… Vainement : le soir tombait et la nuit proche lui faisait peur.
Peur mystérieuse qui lui revenait, expliquée et terrible, à quelques heures de là, chez Abraham. Les mots sont si menus, si petits — et les cris le déchiraient sans le soulager. Comme il aurait voulu pleurer ! Ah ! se tordre, les yeux secs et le cœur malade, là, par terre, près d’un lit ! Abraham l’avait relevé dix fois, mais il retombait toujours. A cette minute où ces terribles choses pesaient sur lui et le pliaient en deux, mais sourdement, il cherchait à tâtons, dans la mare qui l’engloutissait, pourquoi il n’était pas mort. Il n’avait pas pu rester seul et était allé demander la consolation à Abraham. A peine avait-il touché le bouton que la porte s’était ouverte. Son ami l’attendait dans le couloir. Il lui dit à voix basse :
— Te voilà enfin !
— Tu comptais donc me voir ?
Ils s’étaient regardés tous deux fixement. Bernard vit alors seulement combien Abraham était pâle, les vêtements en désordre et les yeux cernés.
— Ah ! dit-il, mon télégramme ne t’est pas parvenu ? Tu viens par hasard ?
— Abraham, il y a quelque chose de bizarre dans ton accueil. Je ne sais rien. Je me suis senti très malheureux, tu sauras pourquoi tout à l’heure et, d’instinct, après avoir rôdé toute la journée dans Paris, je suis venu vers toi.
— Mon pauvre Bernard ! s’écria Abraham ; et il l’embrassa en sanglotant. Malheureux, tu l’es plus encore que tu ne crois. Sois fort…
Bernard sentit sa tête chavirer. Et un nom tout seul, des profondeurs de l’inconnu, crevant tous les mystères, jaillit de lui subitement. L’angoisse de ces vingt-quatre heures, sans épithète et sans visage, se déchira tout d’un coup lui montrant un flanc sanglant. Il devina sa faute et cria qu’il se faisait horreur…
— Et, sans doute, Angèle chez toi, Abraham, pleure et souffre en me maudissant ?
Abraham hocha la tête.
— Ah ! dit Bernard, je sais maintenant ce qu’est le devoir et que j’ai fait le mal… Peut-être est-elle malade, Angèle ?
La gorge contractée, il attendait la réponse. La porte de la chambre s’ouvrit et un homme parut, vers qui il se jeta d’un élan irraisonné.
— Elle est perdue, dit cet homme. Hémorragie interne. Il suffit d’un petit caillot dans une artère. Ah ! la main n’a pas tremblé.
Bernard s’était retrouvé subitement près d’un lit, à terre, sur des coussins, et la main brûlante d’Angèle à son front.
Ses mots d’alors, avec ferveur, et les baisant au passage, il se les répétait, car il lui semblait que c’était les derniers qu’il voulût entendre, puisque les lèvres étaient closes qui les avaient animés.
— J’ai du délire et je le sens, Bernard, reviens à toi et je te parlerai… Nos beaux soirs sur les bords du Lot, nous les aurons encore, dis, toi sur le petit pont de bois qui tremble avec nous et les feuillages… comme je suis lasse !… Il me semble que mon cœur va s’éteindre, mon cœur si tien…
Elle avait un pauvre sourire.
— Souffle dessus, dit-elle encore, comme autrefois, que nous dormions et tes deux bras autour de moi… Je t’aime tant… Bernard, Bernard ! Bernard, n’ai-je pas du délire ? Il me semble que je divague. Dis-moi que tu m’aimes…
— Ah ! Angèle !
— Oui, tu m’aimes, c’était pour rire, hier, pas vrai ?
Subitement la mort parut devant ses yeux d’enfant. Elle fit un cri et lui prenant le bras :
— Mais, Bernard, il me semble que je vais mourir. Ce n’est pas possible, puisque tu m’aimes ! Mais c’est affreux…
Il sanglotait.
Elle eut cependant encore son divin sourire — mais si pâle.
— Pourvu que mon souvenir vive auprès de toi…
Et comme il se penchait sur elle :
— Oui, donne-moi un baiser. » Il s’inclina en silence sur ses lèvres. Au moment où il relevait la tête, elle commença encore une phrase :
— Puis, mon Bernard, je veux te dire…
Elle s’interrompit. Et il crut qu’elle mourrait ainsi, à ce moment-là juste, tout d’un coup.