Chapter 5

Il quitta Angèle tout transformé et gagna la rue Marbeuf. Sa mère le reçut aussitôt. Tous deux étaient bien embarrassés.

— Vous êtes seule ? demanda Bernard pour rompre le silence.

— Oui, dit-elle, votre père…, mon mari est chez Blinkine.

Il fronça les sourcils :

— Votre mari ?

— Nous sommes mariés, Bernard. Monsieur Mulot a voulu régulariser la situation il y a quinze ans au moment d’une grave maladie, pour que je ne fusse pas inquiétée par sa famille au cas où il disparaîtrait.

— Vous n’avez guère songé à votre fils à ce moment, dit Bernard.

— Ah ! pardonnez-moi, vous ne savez pas ce que j’ai parfois dans l’esprit. J’étais alors la divette à la mode, je chantais dans tous les cafés-concerts, je créai même une pièce aux Variétés ; dire que j’étais Madame Mulot, avouer un enfant déjà grand…

— Oui, les apparences d’une vie normale vous eussent porté tort dans votre carrière, répliqua Bernard ironiquement.

— Ne m’accablez pas, Bernard. Maintenant c’est fini. J’avoue que j’aime le luxe, la toilette, les soirées, le théâtre, je crois que je n’accepterai jamais de vieillir mais, allez, je serai la plus droite, la plus raisonnable des femmes. Restez avec nous ; et vous serez ma joie, ma sauvegarde. Vous allez voir, votre père va rentrer, il saura arranger les affaires que vous avez ensemble ; il vous aidera dans la vie, il vous adoptera. Vous savez qu’il a une situation considérable dans le monde financier, il vous préparera à lui succéder, il vous donnera son nom.

Bernard réfléchissait ; sa mère était depuis quinze ans Madame Mulot de la Kardouilière ; qui donc irait chercher la Farnésina sous ce nom ? le dernier obstacle à son mariage avec Reine disparaissait : il était le fils que Madame de la Kardouilière, une personne titrée et fort respectable, avait eu d’un premier lit ; nul ne soupçonnerait jamais l’indignité de la courtisane que cachait trop bien ce beau nom. Il se sentit bien aise, tout disposé à l’indulgence, à la tendresse, à cette vie familiale sans heurt qui l’attendait. Il embrassa sa mère avec gentillesse.

— Et moi, on ne m’embrasse pas ? dit Mulot qui rentrait. Ah ! mon petit Bernard, qui aurait cru cela ? il y a encore des miracles.

Il posa sa serviette bourrée de papiers sur un fauteuil.

— Tout ça, dit-il, va d’ailleurs transformer la situation. Nous qui te cherchions noise dans le Puy-de-Dôme, nous abandonnons la dispute. J’en ai parlé à Blinkine, il est d’accord là-dessus. Voilà, je prends mon fils avec moi, je l’introduis comme directeur général dans l’affaire avec 10% sur les bénéfices. Après, nous verrons. Tu t’installeras à mon bureau de la rue Mogador et tu te mettras au courant de mes affaires ; je vais lâcher les voyages, tu les feras pour moi et aussi bien que moi et je pourrai me reposer un peu et me consacrer à ta mère, pas vrai, cocotte ? Je t’abandonnerai pour ça quinze fafiots de mille par an. Te voilà content, hein ? Ai-je bien arrangé tout ça…? Et puis, j’oubliais, je t’adopte, tu deviens Rabevel-Mulot de la Kardouilière. On va te préparer une chambre ici, tu vivras avec nous ; on te retiendra la pension comme de juste sur tes appointements, j’arrangerai cela aussi. Voilà l’affaire. Allons, c’est entendu. Et maintenant, au travail.

Bernard immobile et silencieux avait, pendant ce discours, senti se lever et peu à peu croître en lui la colère et le désappointement. C’était ça la famille ? Ce tutoiement, ce ton autoritaire, cette intention cynique de le tenir, de le conduire et de l’exploiter, l’avaient exaspéré. Il se contint et répéta simplement en prenant son chapeau :

— Et maintenant, au travail !

Puis il se dirigea vers la porte :

— Où vas-tu donc ? demanda Mulot qu’abasourdissait cette attitude singulière.

— Où il me plaît, répondit-il en serrant les dents.

— Mais enfin, qu’est-ce que tu as ? Causons. Si ce que je t’ai offert ne te convient pas, dis-moi au moins ce que tu en penses ?

— Je pense, répondit-il d’une voix sourde, que je ne sais pas ce qui me retient de vous flanquer ma main sur la figure.

Il sortit aussitôt. « La plus belle déception de ma vie, se disait-il. Et Angèle qui m’envoyait embrasser le papa. Joli, le papa ! Je lui apprendrai qui je suis à celui-là aussi. Allons voir d’abord notre sympathique Fougnasse. »

Celui-ci l’attendait assez agité dans le vestibule de son bureau. Bernard lui jeta un regard noir qui l’effraya. Il le fit asseoir en face de lui et, sans un mot, comme si le visiteur n’existait pas, ouvrit son courrier, inscrivit ses mentions de classement, ignora tout du pauvre bougre qui s’agitait sur sa chaise timidement se demandant ce que lui voulait ce jeune homme dont il avait peur maintenant.

— Monsieur Fougnasse, finit par dire Bernard, j’ai toujours dans mon coffre-fort certain papier que vous avez bien voulu signer et que vous n’êtes pas sans vous rappeler.

L’homme inquiet hocha la tête.

— J’ai aussi, dûment recueillies, signées et légalisées, les dépositions des fournisseurs, de la cantinière, du contremaître et de quelques ouvriers établissant d’une manière irréfutable la nature de vos agissements.

L’avocat se sentit tout à fait gêné.

— J’ai enfin un rapport me donnant le détail de vos négociations récentes avec Mulot et Blinkine, avec certains membres du Conseil Général, etc. Cette trahison imprudente ne témoigne pas en faveur de votre intelligence. Elle me décide à me servir de mes armes. Je vous ai invité à venir me voir pour vous annoncer que j’allais porter plainte contre vous. Vous allez être brisé, mon garçon, comme du verre.

Maître Fougnasse s’écria avec agitation :

— C’est un chantage que vous préparez !

— Attention, répondit Bernard avec calme, il y a dans l’antichambre un Corse capable de vous faire dégringoler deux étages le cul sur les marches. Mesurez donc vos expressions.

L’avocat fit un geste découragé.

— Allons, à quoi cela vous servira-t-il de me faire mettre en prison ?

— A me débarrasser de vous pour toujours. N’est-ce pas assez, cela ? Vous conseillez Blinkine et Mulot, vous me jetez ces deux acolytes dans les jambes, fort adroitement et opportunément je le reconnais ; et, ayant le moyen de vous faire disparaître, je ne le ferais pas ? Mais, mon garçon, vous me jugez trop sot !

— Excusez-moi, dit Fougnasse, mais le délit pour lequel vous voulez me faire chanter a été commis au préjudice de ces Messieurs et non au vôtre et ces Messieurs ne portent pas plainte.

— Gros malin ! il y a pensé. Mais les ouvriers et la cantinière porteront plainte. Vous comprenez.

L’avocat soupira.

— C’est bien votre faute, fit-il, si j’ai renoué avec vos adversaires. Pourquoi ne m’avez-vous pas utilisé ? il faut que je vive ; à Clermont, pas de causes à plaider, il y a plus d’avocats que de clients ; Blinkine m’a apporté le pain.

— Ma foi, dit Bernard, votre remarque n’est pas sans valeur. Mais je ne vous ai pas utilisé parce que je n’ai rien dans vos cordes ; à quoi pouvez-vous m’être utile ?

— A ce que vous voudrez, fit l’autre avec ferveur, à ce que vous voudrez. Employez-moi, je vous en supplie, vous n’aurez pas de meilleur auxiliaire.

— Je ne vois rien, dit Bernard qui feignait de réfléchir. Non, rien… A moins que… Mais je ne sais pas si vous pourriez faire cela.

— Quoi ? quoi ? demanda Fougnasse qui sentait renaître l’espoir.

— Il s’agit d’un journal financier que créent des amis à moi ; ils voudraient bien m’en voir assumer la charge ; mais je suis très occupé, il me faudrait un rédacteur en chef actif, intelligent…

— Je pourrais…

— … et fidèle, Fougnasse, et fidèle ! vous comprenez ?

— Ah ! monsieur, est-ce que vous ne me tenez pas ? Et puis, si je gagne bien ma vie, croyez-vous que je sois assez bête pour vous trahir ?

— Enfin, c’est à voir, c’est à voir. Voilà le dossier, étudiez-le, préparez un plan et revenez demain à la même heure.

Il lui tendit une chemise qui contenait divers documents et les grandes lignes d’une sorte d’avant-projet de ce journal financier dont il rêvait depuis longtemps et dont il sentait l’opportunité depuis tout à l’heure. Monsieur Fougnasse saisit les papiers et retourna à son hôtel.

L’après-midi ce fut le tour de Bartuel.

— Avant tout, dit Bernard, connaissez-vous Blinkine et Mulot et vous connaissent-ils ?

— Je les connais de vue mais ils m’ignorent totalement.

— C’est parfait. Je vous ai fait venir pour me débarrasser d’eux et faire votre fortune et la mienne. Voyez que je n’y vais pas par quatre chemins. Je vais vous proposer une combinaison inédite où vous n’aurez qu’à m’obéir entièrement et sans chercher à comprendre ce que je ne vous expliquerai pas. Il y a des risques à courir. J’estime que ce que nous allons faire ensemble n’est nullement malhonnête ; malheureusement les choses les plus correctes sont toujours susceptibles de mauvaises interprétations. Il est donc nécessaire de prendre toutes ses précautions. Tâchez de vous rendre méconnaissable. Vous m’avez dit un jour incidemment que vous parliez l’espagnol. Vous changerez donc de nom et devenez unseñorvénézuélien du nom qu’il vous plaira, Monsieur Ranquillos par exemple ; ça va ? Vous allez être directeur général d’une grosse affaire. Il faut commencer par vous installer à Paris, chercher des bureaux et le personnel que je vous indiquerai ; vous êtes heureusement célibataire ; coupez tous liens avec le pays natal. Annoncez à vos proches que vous partez pour l’Espagne afin d’y étudier une affaire ; nous ferons envoyer vos lettres de ce pays aux quelques parents et amis que vous ne pouvez laisser tomber. Pour que la confiance nécessaire entre nous dans la grosse affaire que nous allons entreprendre règne totalement, il ne faut pas que je puisse craindre que vous me trahirez. Alors, vous allez m’écrire une petite lettre de menace que je vais vous dicter. C’est ma sauvegarde, vous comprenez…

Bartuel hésitait visiblement. Rabevel ne parut pas s’en apercevoir ; il préparait du papier et de l’encre.

— Du papier acheté dans une petite épicerie de Montrouge bien entendu. Tenez, voici la plume. Ah ! une belle affaire, je ne serais pas étonné qu’il y eût cent billets de mille pour vous. Et, bien entendu, avec un peu de prudence, cela sera sans aucun risque.

Bartuel s’était assis. Il écrivit sous la dictée de Bernard et signa. Le jeune homme serra la lettre dans son coffre-fort.

— Vous avez eu confiance, dit-il, c’est très bien. J’ai beaucoup exagéré pour voir si vous étiez homme à vous effrayer. Vous allez voir que tout cela se passera d’une manière tout à fait normale. Rien de plus grave que ce que j’ai fait aux asphaltières. Seulement ici les lapins sont sur leurs gardes ; c’est pourquoi je vous demande d’opérer à ma place. Mais votre conscience peut être tranquille. Il s’agit d’une société d’affrètement en formation qui va passer de gros marchés pour les transports d’engrais de Colombie et du Chili et qui veut d’abord se constituer une flotte ; on essaye de lui faire payer les prix forts et nous allons tâcher de payer seulement ce que ça vaut, vous saisissez ? Vous verrez plus tard comment. Pour le moment, un bureau et du personnel.

Il expliqua ce qu’il désirait comme appartement et comme employés, entra dans les plus petits détails et donna rendez-vous à Bartuel pour la semaine suivante après s’être assuré qu’il s’était bien fait comprendre.

— Et maintenant, dit-il, en se frottant les mains, à la Tour de Nesle !

Les Orsat l’attendaient et à l’accueil qui lui fut fait, quelque réservé qu’il dût être protocolairement, il comprit tout de suite qu’il était agréé. Il en fut heureux et sut le dire et le montrer, tour à tout disert, enjoué, empressé ; il plut beaucoup à ses futurs beaux-parents qui découvraient enfin un coin de jeunesse dans cet être sur qui seul les chiffres, l’argent et les combinaisons entortillées de lois et de papier timbré semblaient avoir une prise. La petite Reine ravie de voir ses parents si parfaitement surpris et conquis était aux anges. Quand Bernard parla de se retirer :

— Nous ne nous sommes pas entretenus de certaine chose qui a son importance, dit Mr. Orsat.

— La question d’argent et de famille ? Allons-y. Mr. Orsat, en ce qui vous concerne, je vous dirai immédiatement ceci : primo, je ne sais rien de votre lignée ni de celle de Mme Orsat et il m’est indifférent d’en rien savoir ; secundo, je ne sais pas quelle dot vous comptez donner à votre fille et il m’est indifférent de le savoir ; ne lui donnez rien si vous voulez ; exigez le régime dotal qu’il vous plaira ; tout cela est pour moi zéro : j’aime votre fille et cela me suffit, le reste ne compte pas. Vous avez assez fait en me donnant votre enfant. En ce qui me concerne, c’est très simple : Je suis le fils d’un patron menuisier qui est mort pendant mon enfance, mais d’une famille de la plus parfaite honorabilité ; vous pourrez demander dans tout le quartier de l’Hôtel-de-Ville des renseignements sur mon grand-père et mes oncles ; ma mère a épousé en secondes noces Mr. Mulot de la Kardouilière avec qui je suis en désaccord parce que j’estime qu’il m’a dépossédé de ce que m’avait laissé mon père ; ceci vous donne le mot de notre mésentente dans l’affaire des asphaltières. Vous saurez cela plus tard par le menu. Quant à ma situation de fortune, vous la devinez à peu près. Venez demain matin à mon bureau ; je vous mettrai tous les documents en main ; je vous ouvrirai ma comptabilité et vous verrez que tout est pour le mieux dans le Puy-de-Dôme. La seule chose que je désire actuellement c’est d’obtenir des fonds de roulement et je négocie présentement l’ouverture d’un compte d’avances en Banque. Mais c’est long et j’enrage de perdre mon temps. Enfin, ça, c’est un détail.

Ce petit discours plut beaucoup. Mr. Orsat, enchanté, sut toutefois se réserver pour le lendemain. On retint Bernard à dîner et il ne rentra que fort avant dans la nuit.

Le lendemain matin, Mr. Orsat était chez lui ; il examina avec attention tous les documents que lui soumit Bernard. A la fin, posant ses lunettes :

— Mais tout cela est excellent, dit-il. Évidemment, il vous faudrait des fonds de roulement pour mieux marcher. Quel crédit sollicitez-vous de votre Banque ?

— J’ai des marchés avec de grosses administrations de l’État pour un million ; je suis en train de conclure avec les entrepreneurs de la Ville de Paris pour un nouveau million gagé sur leur contrat avec la Ville ; il me semble que sur des garanties de cet ordre on pourrait bien m’ouvrir un crédit de seize cent mille francs.

— Cela ne me paraît pas excessif ; je serais prêt d’ailleurs à vous donner mon aval. Voulez-vous me laisser m’occuper de cette question ?

Bernard lui serra les mains avec effusion.

— Quant à ma fille, continua Mr. Orsat, je lui donne cinq cent mille francs et je vous propose le régime de la communauté réduite aux acquêts.

— Ce qu’il vous plaira, dit Bernard. Mais à quand le mariage ?

— Il faudrait bien compter un couple de mois, n’est-ce pas ? Fin avril ? Enfin vous déciderez tout cela avec ces dames. Allons, à ce soir. Bien entendu, votre couvert sera toujours mis à notre table.

Quand Mr. Orsat fut parti :

— Heureusement, se dit Bernard, que je n’ai jamais compté sur l’argent de la dot ; elle m’arrivera trop tard pour m’être utile ; mais le beau-père m’aura bien aidé pour le compte d’avances ; sans lui j’étais fichu d’attendre six mois et d’obtenir seulement cent ou deux cent mille francs. Maintenant, nous voilà tranquilles. Il ne s’agit plus que de bien tisser notre toile, nous avons encore un mois devant nous ; que dis-je, ajouta-t-il, en consultant son agenda, près de deux mois ; la session du Conseil Général tombe fin Avril. Il y aura du travail de fait à ce moment-là ou j’y perdrai mon nom.


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