— Il y a un sort sur lui. Il déprofite les bonnes choses qui lui tombent sous la main.
— Si encore, répondit-il du tac au tac, j’étais assuré d’en conserver le meilleur, je crois que je serais assez égoïste pour me résigner à cet égoïsme et à la réputation que vous me faites.
Elle rosit légèrement mais nul ne s’en aperçut.
— Bien répondu, ça, fit le père Mauléon. Mais comment trouvez-vous ce petit vin ? Il vient du coteau que nous surplombons ; c’est sec, dur au palais, ça n’a pas son pareil pour contenter un gosier d’homme et pour lui assassiner les pattes. Ah ! le pays ne serait pas mauvais si on voulait. Il ne faudrait que de l’eau pour le faire boire à sa soif.
Ils se levèrent. Rose et Angèle desservirent avec diligence. « Voulez-vous aller faire un tour ? proposa Mauléon.
— Mais volontiers.
— Vas-y aussi, dit la tante à Angèle, tu prendras un bol d’air. Ne te fatigue pas surtout. » Ils sortirent. Pays d’églogue, un peu âpre, pensait le jeune homme, pays rude mais sain.
— Les gendarmes ne doivent pas avoir beaucoup de travail ici, hein ?
— Quelle question ! mais comme partout, je pense. On n’assassine pas, on ne vole pas. Des chapardages de temps en temps, des coups quelquefois pour une fille, quelques ivrognes les jours carillonnés. Qu’est-ce que vous voulez de plus ? Eh ! c’est bien assez, pardieu !
Des paysans les croisaient, solides, carrés, de forte race. Ils saluaient, en passant, à la mode ancienne : « A Dieu soyez ! » Quel pays ! L’atmosphère pure, le soleil brillant, l’air vif, l’eau légère ; un paradis, si l’homme pouvait concevoir le paradis autrement que dans la mollesse et dans l’oisiveté.
Une psalmodie interrompit leur conversation : ils virent par le porche de la Commanderie un cortège qui défilait. « C’est Joindou de Bouyals qu’on enterre aujourd’hui », dit Mauléon à sa fille. Six hommes portaient le cercueil sur les épaules : « Oui, fit Mauléon, parce que le chemin finit un peu plus loin ; on ne peut monter à l’église, et au cimetière qui est derrière elle, que par un escalier. Venez sur le rempart, vous verrez. » Il les guida ; Angèle le suivait, précédant Bernard. Ils longeaient une terrasse droite en plan incliné ; il remarqua que, dépouillée aujourd’hui de tous bijoux, elle avait conservé en retournant la pierre à l’intérieur de sa main la bague qu’il lui avait donnée la veille.
Quand ils furent sur le rempart, Bernard vit en effet le cortège funèbre engagé dans l’escalier qui montait à l’église. Ainsi le mort ne quittait ses proches qu’au moment dernier de rentrer dans la terre froide. Sa dépouille imposait aux hommes, même les plus durs, qui étaient obligés de cheminer sous son fardeau, le frisson de l’inconnu et sa terrible leçon. Quelle grandeur, quelle sagesse !
Mauléon à présent lui montrait dans le lointain, les bourgades éparses, semblables à la leur. Sainte Radegonde, la bastide des amandiers ; Cirou, le pays des cerises ; Ravise où tournaient encore de vieilles coutelleries : les ouvriers travaillaient à genoux dans l’eau et chacun avait son chien couché sur les jambes pour lui tenir chaud ; et puis Pampelonne, fondée en 1290 par Eustache de Beaumarchais, à son retour d’Espagne où il s’était emparé de Pampelune ; on distinguait ses remparts ; Mauléon assurait que les fossés existaient encore, larges, profonds et remplis d’eau ; forte bastide, peuplée de gens batailleurs ; leur jeunesse venait en nombre dans les foires chercher querelle aux coqs des autres endroits ; les Anglais n’avaient pu s’emparer de cette ville que par la ruse au temps où ils tenaient la Gascogne et tentaient d’annexer le Rouergue, Froissart raconte l’histoire dans ses chroniques. Au loin les flèches de Rodez vers le Nord et, vers le Sud, la tour rose de la cathédrale d’Albi. « Nous sommes comme les Templiers, dit Mauléon, nous dominons tout le pays. » Il réfléchit, hésita et finit par dire : « Moi, je ne suis pas un homme instruit, mais j’ai pensé bien souvent que, pour un homme intelligent qui viendrait habiter ici et se promener un peu tous les jours sur ces remparts, il y aurait de la consolation, je veux dire de la… Mais je m’empêtre. Vous comprenez, ici, c’est comme si on regardait les étoiles au ciel ; ça élève l’esprit, n’est-ce pas ? »
Angèle était assise sur le parapet, le regard perdu. Au ras du sol, dans le lointain, des troupeaux blancs, des cabanes roulantes, la tache noire d’un labrit, la silhouette d’un berger. L’attitude contemplative de ces hommes frappait Bernard. Quelles pensées mystérieuses accourues des horizons immenses leur apportaient le goût et le désir de l’infini ?
— Sont-ils bergers de métier ou bien mènent-ils leurs propres troupeaux ? demanda-t-il.
— Bergers de métier en général. Certains d’entre eux gardent les bêtes d’une grande ferme ; d’autres celles de tout un hameau et enfin quelques-uns leur propre troupeau. Mais tous les Rouergats dans leur jeunesse accompagnent un berger. Rien de plus difficile que ce métier. Il faut naître berger. Un proverbe d’ici prétend que seuls les enfants du vent qui souffle au printemps et à l’automne font de bons bergers.
— Curieux, dit Bernard.
— Oui ; une vocation. Certains ne quittent plus ce métier dès qu’ils y ont goûté. D’autres, après deux saisons, ont besoin d’y revenir ; on dirait qu’ils ont laissé leur cœur là-bas. Ils viennent vous trouver un beau jour pour boire le coup de l’amitié, couverts du manteau blanc rayé de rouge… On croirait qu’il y a un sort sur eux…
— Et comment sont-ils vus dans le pays ?
— On les juge un peu fous. Mais quand ils reviennent de là-bas, ils racontent à la veillée des histoires. Des histoires qu’ils ont rêvées, bien sûr, et qui émerveillent les gosses. Mais les hommes qui ont passé par le métier les écoutent aussi. Ils sont devenus autre chose, couteliers, cloutiers, sabotiers, buronniers, ils gagnent mieux leur vie. Mais à ce moment-là on sent bien qu’ils regrettent, allez ; ils envient les bergers.
— Quelle grandeur », dit Bernard. Il regarda autour de lui ; une quinzaine de maisons semblables à celle des Mauléon se groupaient dans l’enceinte de la Commanderie.
— Nous sommes des privilégiés, nous tous qui vivons ici, pas vrai ? demanda Mauléon.
— Je le crois bien !
— Tenez, la petite maison à volets verts là, c’est celle de ma sœur, la tante Rose qui habite avec nous depuis la mort de ma femme, ça fait dix-sept ans. Plus tard, il faudra probablement qu’Angèle s’y installe.
— Comment ça ?
— Vous ne savez donc pas que j’ai cinq enfants ? c’est ainsi, oui. L’aîné, Jérôme, est percepteur à Sartène ; le second, Pierre, est adjudant de Coloniale en Algérie ; Jeanne, qui vient après, est mariée à un propriétaire du côté de Rodez ; le quatrième a tiré un mauvais numéro, il doit être de votre âge…
— Je suis de la classe 85 », dit Bernard ; il se rappelait le jour où, comme étudiant en théologie il avait obtenu son exemption : fraude involontaire, la première.
— Lui aussi, il est soldat de la ligne à Grenoble. Quand il va revenir, il voudra prendre femme ; il a déjà choisi, la seconde fille d’Esquillat, le buronnier, tu sais qui je veux dire, Angèle ? il l’emmènera chez nous : la maison suit la terre. Alors, Angèle s’installera dans la petite maison aux contrevents verts, avec la tante Rose… et l’héritier ? Elle pourra rêver à son aise, ma bachelière, elle sera bien là…
Des femmes battaient le chanvre sur la placette ; une vieille roulait sa quenouille, poissait son étoupe ; des enfants piaillaient sur les remparts ; les abeilles d’un rucher voisin se dégourdissaient déjà et montaient jusqu’à eux, portées par le vent ; les premiers martinets passaient en criant de joie. On entendait le métier proche du tisserand.
— Ah ! on oublierait les affaires, dit Bernard avec conviction. Les temps bibliques… Plus de souci d’argent, d’ambitions, de combinaisons utilitaires. La paix du cœur.
Il comprenait tout à fait à présent pourquoi le Père Régard avait voulu qu’il vînt jusque là. Le Père désirait que s’imposât à l’amant le souvenir simple et candide de la maîtresse rachetée de ses fautes, vivant dans la tranquillité du cœur et des sens, dans une pureté qu’il n’oserait plus troubler.
— Oui, se répéta-t-il, plus de péché, plus d’ambition… Oui. » Il la regarda : Qu’elle était belle ! « Oui… mais la perdre… ou mener une vie misérable et gênée… Plus d’Angèle ou plus d’ambition, de lucre, de combinaisons, d’intérêts… » Le jour allait venir où il ne la verrait plus !… Mauléon s’était détourné, examinant une tuile cassée de sa toiture. Bernard sentit qu’Angèle le regardait : « Tout de même, dit-il à voix basse en relevant les yeux sur cette chair bien-aimée, te perdre ! » Elle était faible aussi, baissa les paupières en silence. Et lui songeait : comment revenir, comment la garder, comment la reprendre ? Mauléon était retourné auprès d’eux.
— N’est-ce pas, dit-il, on ne se lasserait pas de contempler ce panorama ?
— Oui, ce pays est bien beau.
— Et il n’est pas mauvais, je vous le disais tout à l’heure, tout le coteau est excellent ; dur à travailler, dame ! la plaine serait bonne aussi, tout le coin que vous voyez, là, au bout de mon doigt, c’est de la terre à jardin. Seulement c’est l’eau qui manque, c’est l’eau.
— Mais, dit Bernard en riant et en montrant le cours rapide du Viaur, il y en a assez là-bas, je crois.
— Vous voulez rire, Monsieur. Oui, une partie du pays est inculte faute d’eau. Si je vous disais que nous sommes obligés d’acheter beaucoup de nos légumes ? et qu’il vient des jardiniers depuis Lescure près d’Albi jusqu’ici pour nous les vendre très cher ?
— Mais, tenez, voilà une affaire, achetez cette terre à jardin qui ne doit pas valoir grand’chose et arrosez-la.
— Je croyais que le site vous empêchait de penser aux affaires, dit finement Mauléon.
— Le vent a tourné, vous voyez. D’ailleurs c’est une affaire pour vous et non pour moi, cela.
— Oui ; aller chercher l’eau au Viaur avec un arrosoir ou un tonneau à roues ; c’est pas mal imaginé. Ne vous moquez donc pas, Monsieur Rabevel.
— Est-ce que ce moulin tourne, là-bas ? demanda Bernard.
— Guère plus ; il y a trois moulins à peu de distance l’un de l’autre ; et du travail pour un. Alors…
— Alors, il ne doit pas valoir cher, hein ?
— Cela, je n’en sais rien ; en tous cas, le meunier est vieux, ses enfants établis ailleurs ; je pense que ça n’irait pas chercher plus d’une pièce de six cents pistoles, huit cents peut-être avec le barrage.
— On n’a donc jamais pensé à poser des turbines sur ce barrage ? Tenez, la voilà l’affaire, Monsieur Mauléon. Quelle quantité d’eau faudrait-il pour arroser les bonnes terres à jardin que vous m’avez fait voir ?
Mauléon réfléchit, avança des chiffres ; Bernard avait tiré son calepin, commençait des calculs. Il s’interrompit, le crayon en l’air : la rivière avait-elle de l’eau en été au moins ? — Oui, oui, l’eau passait toujours au-dessus du barrage, toute l’année. Bernard fit un soupir de soulagement. Qu’était le débit de la rivière ? Cela, Angèle le savait ; les deux chiffres, maximum et minimum étaient gravés en face des cotes maximum et minimum sur l’échelle officielle que le service des Ponts et Chaussées avait justement établie au moulin ; ils étaient dans sa mémoire depuis longtemps. Bernard traça encore quelques chiffres.
— Cela pourrait très bien aller, conclut-il. Aucune de ces terres n’est à vous ?
— Non, mais elles touchent les miennes.
— Ah ! diable ! eh bien ! il faudrait s’arrondir, les acheter. Elles ne sont pas chères ?
— Sans doute. Mais enfin il y a un joli lot et ça irait chercher tout de suite une dizaine de mille francs. Et moi, je n’ai pas d’argent, du moins une telle somme.
— C’est un denier d’ailleurs. Mais vous comprenez bien qu’il serait vite retrouvé le jour où ces terres seraient irriguées, vous pourriez sans doute les vendre avec bénéfice.
— En se contentant de doubler, je crois qu’on les vendrait le lendemain par parcelles. Tous les gens d’ici s’y feraient un jardin. Mais c’est toujours la question : comment les irriguer ?
— Comprenez-moi. Nous essayons d’avoir option sur les terres d’abord, sur le moulin aussitôt après, à un prix fixe bien déterminé. Si nous réussissons, nous montons les turbines et les pompes. Sur vos terres un petit château d’eau ; voilà votre irrigation assurée. Entre temps vous obtiendrez facilement un contrat d’éclairage avec la commune, et le bénéfice du contrat vous payera l’installation des dynamos et de tout le matériel ainsi que la surveillance et l’entretien. Les terres seront irriguées pour rien. Vous pouvez revendre tout ou partie en vous réservant toujours, bien entendu, la fourniture de cette eau précieuse. C’est une petite combine qui sera longue et délicate à mettre au point mais qui serait sûrement très fructueuse.
— « Je crois bien, je crois bien ! » s’exclama Mauléon illuminé soudain. Irriguer ces terres, arrondir sa propriété, mots magiques qui le transportaient. Il se rembrunit : « Seulement… »
— Je vous comprends. Huit mille francs le moulin, dix mille les terrains, deux mille le château d’eau, quinze mille l’installation, total trente-cinq mille ; par le petit bout, par le petit bout. Combien pouvez-vous sortir de votre poche ?
— Heu ! rien pour le moment à vrai dire ; l’argent que j’ai, je dois d’abord l’employer à rembourser mon gendre…
— Rien ! c’est peu, c’est peu… On ne peut rien faire avec rien ; il vous faut laisser tomber cela, c’est dommage. Voyez : le bénéfice sur le terrain : dix mille ; les contrats d’électricité et d’eau vous donneraient au moins huit mille par an. En trois ans, mettons quatre à cause de l’imprévu, vous étiez remboursé. Vous aviez gagné trente-cinq mille francs et une petite rente de cinq ou six mille nets de tous frais, qui tombaient là sans fatigue, raide et sûr.
— Oui, on dit ici comme vache qui pisse.
— Tiens, c’est joli cette expression, dit Bernard en se tournant vers Angèle ; il faudra la servir au Père Régard. » Il se mit à rire de cette plaisanterie de mauvais goût ; il dissimulait sous cet artifice la joie profonde qui l’animait : « Je le tiendrai quand je voudrai maintenant, ce bon Mauléon ; et Angèle avec lui. »
Elle l’avait deviné ; elle lui jeta un regard troublé où l’amour indompté le disputait à la crainte. Il se redit avec satisfaction : « Et Angèle avec lui. » Et il se sentit tout guilleret.
Ils redescendirent sur la place. « Allons jusqu’au four, si vous voulez bien », proposa Mauléon. Mandine se démenait, les cotillons et les manches retroussés, le jacoutil largement ouvert, offrant à la vue dès qu’elle se penchait deux gros seins fermes et bruns. La Tayague, mince femme remuante l’aidait sans bruit. Mauléon ouvrit la porte du four, se baissa.
— Les filles d’aujourd’hui ne savent rien faire, dit-il. Un four trop chaud ou un four trop froid. Que vous a enseigné votre mère ? Vous ne savez pas faire un feu de four à pain. Allez à la cuisine, portez toute la braise dans la pelle-rispe ; puis vous ferez un bon dessous en braise, large du bas et un peu creusé en haut comme les allées des emblavures. Comme ça vous aidez la flambée des fagots ; vous épargnez le tas de bois et, sitôt brûlé, le fagot rejoint votre dessous en braise, aide pour le suivant et ne se dépense pas pour rien à cause de la cendre qui adoucit et égalise la chaleur.
Il goûta la pâte :
— Vous avez fait le chef levain hier au soir ? Bien. Vous n’enfournerez que quand le four sera bien blanc partout. Vous défournerez une heure et demie après ; mais vous commencerez de regarder par l’œillard au bout d’une heure vingt ; suivant la mouillure de l’air, le pain se hâte ou retarde ; il faut le surveiller, il est de caprice comme une catin.
Il dit à Bernard :
— C’était Rose qui s’occupait de tout cela auparavant ; elle ne peut plus avec ses jambes enflées ; tout juste si elle se traîne de la cuisine à la chambre les jours où le temps est à la pluie. Il faudra qu’Angèle la remplace, se mette à ces choses ; si je continuais à vouloir m’en occuper je ne pourrais plus sortir avec les valets, le travail s’en ressentirait vite.
— Je vous vois bien dans ce rôle de commandante en chef, dit Bernard à la jeune femme.
— Bien sûr ; cela me distraira d’ailleurs, répondit-elle.
Les deux hommes descendirent au village tandis qu’elle rentrait à la maison ; Bernard voulait acheter le vin vieux qu’il avait promis aux valets. Comme ils circulaient dans les ruelles, Mauléon dit tout à coup :
— Votre idée me travaille, vous savez.
— Quelle idée ? répondit le jeune homme feignant la surprise.
— Celle du moulin, de l’électricité, des terrains.
— Ah ! oui. Il ne faut plus y penser puisque vous n’avez pas les moyens de la réaliser. Moi, quand je vois, dans une chose qui me tient au cœur, que je ne pourrai arriver à ce que je désire, je fais une croix sur cette chose ; je n’y songe plus.
— Vous pouvez faire ça ? vous êtes bien heureux.
— Affaire de volonté. Une occasion perdue, cent de retrouvées. Allez, parlons d’autre chose et ne vous inquiétez plus de moulin ni de jardin. Vos compatriotes continueront de s’éclairer au pétrole et leurs terrains de boire quand il pleut. Ne vous faites pas de tracas pour eux. Vous n’avez rien perdu ? eh bien ! alors, laissez tout cela.
— Vous avez raison, dit Mauléon. Laissons tout cela.
Mais malicieusement, Bernard ajoutait :
— A moins que vous n’ayez conscience de n’avoir encore examiné que trop superficiellement l’affaire et que vous ne vous rendiez compte de la possibilité de trouver quelque moyen en approfondissant votre idée. Car, évidemment, une telle combinaison est extrêmement belle ; on en voit peu dans les grandes affaires qui soient comparables à celle-là comme rendement.
— Je le pense aussi.
— Oui. Réflexion faite, cela vaut la peine que vous étudiiez un peu ça.
— Mais vous-même qui avez l’habitude de ces choses, vous ne pouvez pas me donner un conseil ?
— « Enfin, se dit le jeune homme, il y est arrivé tout de même. » Il répondit : Un conseil, un conseil, quel conseil voulez-vous que je vous donne ? Je vous indique la combinaison et encore gratuitement, souligna-t-il, mais je ne réfléchis pas pour les affaires des autres ; j’en ai bien assez de réfléchir pour les miennes. Enfin, écoutez, j’y penserai, je verrai, si par hasard une idée me venait, je vous la communiquerais.
Mauléon le remerciait avec chaleur ; ils rentrèrent et ne parlèrent plus de la question ce soir-là. Après le dîner ils restèrent tous les quatre à bavarder. Minuit arriva sans qu’ils s’en fussent aperçus ; Angèle remit à Bernard un chandelier de cuivre, alluma la bougie avec un brandon pris entre les chenêts. Il les salua tous trois, leur souhaita bonne nuit et monta dans sa tour. Il se dévêtit, passa sa robe de chambre. « Que fait donc encore Angèle en bas ? » se demanda-t-il. Il ouvrit la fenêtre. C’était décidément le printemps. Une ardeur amoureuse le calcinait : « Il faudra que je l’embrasse quand elle montera », se dit-il. La brise tiède le caressait. Il aperçut à la fenêtre de Mauléon la clarté de la bougie qui s’éteignit presque aussitôt : « Le brave homme se couche », pensa-t-il. Au-dessous de lui, une lumière se déplaça, remuant de grandes ombres : « Voilà la tante Rose qui rentre dans sa chambre ; elle a dû s’attarder à tout ranger avec Angèle. » Le désir le secoua : « Angèle va enfin monter. » Mais l’espagnolette grinça ; la tante ouvrait la fenêtre ; il l’entendit dire : « comme il fait doux !… » Puis il perçut un chuchotement ; il prêta l’oreille mais ne put rien saisir pendant un moment. Il comprit que sa maîtresse était encore là et qu’elles parlaient toutes deux à mi-voix ; sur ce ton affaibli les timbres se confondaient. « Que disent-elles ? » se demandait-il très intrigué ; il écouta encore de toute son attention et enfin il distingua : « Reine du Ciel… Tour d’Ivoire… Arche d’Alliance… Maison d’Or… Priez pour nous… Priez pour nous… » Les deux voix se répondaient plongeant dans l’abîme de la divinité ; il releva la tête vers les étoiles silencieuses. Il ferma la fenêtre, éteignit la bougie et se mit au lit.
Il devait reprendre la voiture le lendemain à neuf heures. A sept heures et demie il était debout. Il s’habilla rapidement, boucla sa valise ; il resta un moment pensif à la fenêtre ; le temps s’était assombri, les nuages cachaient l’aurore, mais le paysage immobile conservait sa lividité et sa muette grandeur ; il revint à son bagage, désœuvré, hésitant, obsédé d’une pensée informulée ; il s’accouda de nouveau à la croisée et s’oublia dans une contemplation mélancolique. La pendule sonna, il se retourna brusquement : huit heures et demie ! il ouvrit la porte ; dans l’ombre, une forme qui semblait attendre se jeta vers lui, un visage trempé de larmes toucha sa joue, des lèvres se collèrent aux siennes, les gémissements étouffés, les sanglots qui secouaient le corps délicieux le firent trembler. Mais un pas résonna dans l’escalier ; ils se disjoignirent, elle regagna sa chambre sur la pointe des pieds tandis qu’il descendait. Ainsi à peine avaient-ils eu le temps de s’embrasser sans pouvoir même prononcer une parole.
— « Je venais vous appeler », dit Mauléon, car c’était le bruit de ses pas qui les avait séparés. « Je craignais que vous ne vous fussiez oublié. »
— Eh ! c’est qu’alors je serais furieusement en retard !
Tandis qu’il déjeunait, Bernard écoutait son interlocuteur et attendait avec impatience qu’il abordât la question qui leur tenait au cœur. Après mille circonlocutions que le jeune homme ne paraissait pas comprendre, écoutant d’une mine candide et sans avoir l’air de chercher plus loin, Mauléon se décida tout à coup.
— Avez-vous, demanda-t-il, songé à ce dont nous avons parlé ?
— A quoi donc ?… Ah ! oui, l’irrigation. Excusez-moi, je n’y étais plus. Je vous dirai aussi qu’hier soir, après cette nuit de wagon, j’étais très fatigué ; je me suis endormi sitôt au lit pour m’éveiller à l’heure que vous savez… Mais que voulez-vous que je vous dise ? Formez une Société si vous n’avez pas d’argent.
— Ce n’est pas possible, cela, il faudrait des gens de loi et ils nous mangeraient tout le grain pour ne laisser rien que l’herbe.
— Réunissez-vous à quelques-uns et faites, entre amis, un petit contrat sous seing privé.
— Ça non plus, ça n’irait pas. Il ne faut pas trente-six têtes dans des affaires comme celle-là ; on perdrait le plus clair du temps et du bénéfice à se chamailler.
— Écoutez, il n’y a alors qu’à faire en sorte d’avoir le moins d’argent possible à débourser si vous voulez agir seul. Tâchez d’obtenir sur le moulin et les terrains des options de très longue durée, un an si possible ou deux ans ; quitte à payer ces options une centaine de francs de plus. Cela vaut bien cinq ou six cents francs, mille francs les deux ; vous pouvez bien disposer de mille francs ? Bien sûr. Demandez un devis à un spécialiste de travaux hydrauliques ; je vous donnerai quelques adresses tout à l’heure. On vous enverra un ingénieur ; on vous soumettra des plans tout faits gratuitement. Vous choisirez tout seul celui que vous voudrez pour l’irrigation. Pour l’électricité il faudra naturellement que vous ayez l’accord de la commune. Mais commencez par l’irrigation. Faites-vous donner des termes de paiement échelonnés sur de longs délais pour tous ces achats. Vous pouvez ainsi arriver à vous contenter de débourser dix mille francs en deux ans ; le surplus sera payé par les rentrées de votre affaire. Eh bien ! dix mille francs en deux ans, sapristi, vous en disposerez bien tout de même.
— Certainement oui.
— C’est donc plus simple que nous ne pensions. Allez-y comme ça. Et si vous avez besoin d’un coup de main, d’un renseignement, d’un appui dans quelque administration, et même, ma foi, de quelques billets de mille, comptez sur Bernard Rabevel.
— Ah ! Monsieur, je n’aurais pas osé vous le demander ; mais je n’aurais pas entrepris une affaire si difficile sans votre aide. Puisque vous me promettez de m’aider, je vais engager ça tout de suite.
— C’est entendu.
Le cocher arrivait, faisait claquer son fouet dans la cour. Mandine vint prendre la valise.
— Ainsi, dit Bernard, voici l’heure de mon départ. Adieu, monsieur Mauléon.
— Pas adieu, voyons, maintenant vous serez obligé de revenir, si ce n’est pas par amitié ce sera pour voir les travaux. Pas adieu, Monsieur Rabevel.
Angèle était immobile dans l’encadrement de la porte. Il comprit qu’elle devait avoir entendu. Il répondit :
— Pas adieu, pas adieu. Eh bien ! alors, au revoir, si rien ne doit m’interdire le retour.
— Qui aurait assez de cruauté pour vous l’interdire ? demanda Angèle d’un ton qui voulait être badin.
Mauléon était déjà dans le couloir. Bernard se pencha sur les mains de la jeune femme, les baisa longuement. Et elle à voix basse répétait : « Assez de cruauté, assez de cruauté pour vous l’interdire… » Elle répéta encore : « Assez de cruauté… » Puis, enfin sans force : « Assez de vertu… »
Une pluie froide commençait de tomber par larges gouttes fouettantes. Des nuages cuivrés s’accumulaient : « Aïe ! aïe ! fit Mauléon, la grêle qui arrive. Excusez-moi. Il faut que je donne mes ordres aux valets. » Il s’en fut, en courant, vers les étables. Le chat miaula, violemment projeté d’un coup de pied. La tante Rose qui faisait ses politesses à Bernard se retourna suffoquée : « Doux Jésus ! c’est Angèle, voyez-vous ; elle qui ne brutalise jamais les bêtes. Qu’est-ce qu’elle a ? » Angèle se jetait dans l’escalier, hoquetante et sanglotante, incapable de se maîtriser plus longtemps : « Qu’est-ce qu’elle a ? » se répétèrent-ils tous deux ensemble en se regardant. Bernard tremblait qu’un soupçon n’effleurât la vieille fille. Il eut l’idée de dire d’un ton mystérieux : « Ah ! j’y suis ! » Et il reprit d’une voix insistante : « J’y suis, j’y suis. » — « Où avais-je la tête, fit enfin Rose illuminée, c’est l’héritier ! » Et elle le quitta, car le cocher s’impatientait ; de la porte, elle lui fit un signe d’adieu et rentra dans la maison. La voiture s’ébranla et il aperçut à travers les persiennes d’une fenêtre la figure du désespoir qui appuyait son front cadavérique sur les lames.
Livré à lui-même dans sa voiture, sans rien qui pût offrir un divertissement à ses pensées, un exutoire à sa révolte contre le destin, il se tenait immobile et rigide comme une momie, au fond du capotage. La grêle et la pluie mêlées, la tourmente de la nature ne dérivaient pas son esprit. Toujours se posaient avec la même rigueur les termes contradictoires du problème de son existence : Pourquoi tout s’opposait-il à l’épanouissement de ses désirs ? Tout : la société, les faits, les caractères, les institutions et même ses désirs eux-mêmes qui s’entredévoraient. Il ricana : « Et dire que j’ai pu croire à l’existence d’un dieu ! » Une irritation contre son impuissance, contre cet ensemble de causes obscures qu’on appelle la Fatalité, l’envahissait. Il sentait s’accumuler les signes intérieurs de ces terribles colères blanches qui le laissaient sans souffle. Pourvu qu’il pût rentrer à Paris ! Sa gorge se serra, il se devinait terreux, le sang fuyant sa face ; tous ses organes internes se serraient ou se dilataient ; une insupportable impression d’éclatement, d’étouffement, de déchirement le gagnait. « Je crois que je vais crever », se dit-il. Il remua vaguement, perdit l’équilibre et tomba sur la route.
A ce moment les chevaux étaient au pas, montant une côte. Le cocher sauta à terre immédiatement, cala les roues, ramassa le jeune homme qui ouvrait les yeux. « Un peu étourdi seulement ? rien nulle part ? marchez un peu, pour voir. » La pluie qui le cinglait le réveilla tout à fait. Il se sentait de nouveau dispos, revenant de loin : « Cet idiot m’a sauvé la vie », se dit-il. « Vous dormiez sans doute ? demanda le brave homme ; voilà comment les accidents arrivent. Vous seriez tombé dans la descente de Pézés, vous rouliez sous la roue et, de là, dans le ravin. Et le papa Binoche aurait fait connaissance avec les gendarmes. C’est comme ça ! » Bernard le regarda d’une manière singulière : c’était vrai cela ; le bonhomme répétait, un peu ahuri de ce regard : « C’est comme ça. » Alors le jeune homme tira de sa poche son portefeuille et lui remit un billet de cent francs. Le cocher changea de couleur, crut qu’il avait mal interprété ses paroles, refusa le présent. « Quoi, dit Bernard en gouaillant, tu veux dire que ma vie ne représente pas cent francs ?
— « Ah ! si c’est ainsi, fit l’autre, ça va bien. » Et il serra soigneusement le papier dans une triple bourse compliquée de boucles, de tirettes et de cordons.
Bernard remonta en voiture. Il était tout à fait remis ; vraiment ce choc énergique lui avait fait du bien. Il rêva un moment ; il se sentait peu de chose : « … Un grain de sable, une vapeur suffisent… » Il osa s’avouer que peut-être à cette heure la mort eût été préférable. Certes il se sentait fort ; il sentait qu’il réussirait dans ses entreprises ; mais cela même lui faisait peur ; il se savait prêt à tout, débarrassé de tous les vains scrupules ; les dernières pudeurs de son âme s’alarmaient avant de s’évanouir.
Le soir même, il prit à Capdenac le train pour Paris. Dans son compartiment il ne pensait déjà plus qu’aux nécessités de ses affaires. Angèle veillait, douce et déchirante image, mais derrière le voile des propositions urgentes qui s’offraient en foule à sa réflexion et à sa volonté. L’essentiel était décidé relativement à ses adversaires et à ses auxiliaires. Mais les détails ? En particulier, la conduite à tenir à l’Assemblée Générale du 30 Mars le préoccupait déjà. Il passa sa nuit de voyage à y penser.
Et ce 30 mars, en remontant les Champs-Élysées pour se rendre à cette réunion, tout avait été si bien préparé qu’il ne redoutait plus rien. Sa pensée retourna à Angèle ; il songea vaguement à elle sans que son esprit s’arrêtât à rien de plus précis que du chagrin et du regret ; mais l’espérance du succès dans la lutte où il se débattait contre Blinkine et Mulot, refluait jusque-là, tempérait sa peine. Il avait marché sans s’en rendre compte ; il se heurta à un attroupement. Il leva la tête et s’aperçut qu’il était arrivé.