Chapter 9

— Vous vous embarquez dans des hypothèses, dit-il à haute voix. Sernola ne m’avait jamais parlé de rien.

— Admettons que vous n’aviez rien combiné, répondit-elle ; la méfiance de mon mari une fois éveillée eût suffi à le rendre circonspect. Et après qu’il connut ce vol étrange qui vous donnait à son égard une position si forte, qu’eût-il fait si je l’avais informé des liens d’amitié qui vous unissaient à ceux qui avaient effectué ce vol ou en avaient profité ?

— Quel roman vous bâtissez, fit Bernard, qui cachait son émotion sous un sourire. Et d’ailleurs, tout cela est bien loin déjà, quatre mois !

— Je sais bien que vous n’avez rien à craindre ; après ce que j’ai fait, vous comprenez que je ne viens pas pour vous menacer. Certes, j’aurais bien voulu avoir le mot de vos combinaisons secrètes ; comment vous y êtes-vous pris exactement pour serrer dans vos collets deux hommes d’une pareille valeur ? Je sens bien qu’il est inutile pour moi de vous presser davantage. Je vais donc en venir au second et au plus important objet de ma visite. Mon mari m’a laissé des affaires fort embrouillées. D’après ce que j’ai pu débrouiller jusqu’ici, je me suis rendu compte qu’il y avait deux sortes d’affaires : les prospères et les autres ; les prospères, elles ont servi à vous payer ; les autres restent. Il y a aussi cent six actions de la Cie Bordes qui ne sont pas cotées pour le moment. Que vais-je faire ?

— Si vous ne le savez pas, dit Bernard avec le plus grand calme, comment voulez-vous que je le sache moi-même ?

Madame Mulot fondit en larmes ; il n’était pas ému et la considérait curieusement. Elle se leva :

— J’aurais voulu, dit-elle, mener une vie tranquille et simple, pouvoir vous voir, être Madame Veuve Mulot digne de mon fils, et non plus la Farnésina ; vous me rejetez à la noce.

Il fut touché dans son orgueil. Aïe ! Devait-il admettre qu’on pût dire d’une catin qu’elle était sa mère !

— Asseyez-vous, répliqua-t-il. Écoutez, je vais réfléchir à ce que je peux tenter pour vous. Envoyez-moi tous les dossiers de votre mari, j’étudierai cela et je vous ferai une proposition. Il ne sera pas dit que je vous ai rejetée à votre vie de débauche par ma ladrerie à votre égard, malgré tout ce que vous avez fait contre moi. Je veux aussi vous témoigner ma reconnaissance de l’inaction manifestée par votre silence sur mes relations avec Sernola, bien que l’efficacité de ce silence me paraisse encore avoir été bien faible. Revenez demain.

Il s’inclina devant elle comme devant une étrangère.

L’étude des dossiers devait l’occuper plus longtemps qu’il ne l’avait prévu. Il constata aussi que la présence de sa mère lui était nécessaire pour compléter les renseignements quelquefois fort succincts que lui donnaient les documents. Froide et calculatrice, la Farnésina avait beaucoup retenu. Il en vint à l’interroger plus qu’il n’avait l’intention de le faire d’abord. La rapidité avec laquelle elle le comprenait le frappa. Habile, elle-même sut lui témoigner une admiration qui le flattait. Leurs relations qui ne seraient jamais devenues affectueuses furent tout de même peu à peu adoucies et même agréables. Un soir, Reine, passant au bureau de son mari, y trouva la veuve et elles entrèrent en conversation. Assez contrainte d’abord, cette conversation prit bientôt un tour plus aisé ; Reine sentait dans sa belle-mère une expérience des hommes et de la vie qui l’étonnait (elle n’en pouvait heureusement deviner la cause). Comme elle disait :

— Ne trouvez-vous pas que Bernard travaille trop ?

— Souhaitez qu’il en soit toujours ainsi, répondit la mère, à de telles natures il faut de tels travaux ; craignez pour lui le désœuvrement. »

Bernard fut frappé de cette réflexion : « Dit-elle vrai ? » se demanda-t-il.

Au bout de quelques jours, quand il eut enfin terminé son dépouillement, il en arriva aux conclusions :

— Voyons, dit-il à sa mère, finissons-en. Il n’y a pas beaucoup d’argent à tirer de tout cela. En somme, vous ne possédez de bon que les actions Bordes et encore que valent-elles, c’est le secret de l’avenir ; elles ne sont même plus cotées en Bourse ! Au dernier cours coté de 150 frs, votre paquet représente quinze mille francs environ. Que désirez-vous ?

— Je désire vivre sans demander d’argent.

— Que vous faut-il ?

— Vingt mille francs par an.

— Fûû ! mazette, vous allez fort, vous !

— Si vous ne me les donnez pas, il faudra bien que je les trouve. Si vous me les donnez je vous abandonne tous ces titres…

— … dont vous ne sauriez d’ailleurs rien faire…

Il supputa mentalement la valeur des titres : « Les actions Bordes vaudront de nouveau quatre mille francs l’an prochain et rapporteront les vingt mille francs demandés. Le reste contient du bon, du mauvais et du douteux qui peut donner zéro ou devenir extraordinaire. Il faut accepter ; d’ailleurs, tout plutôt que de voir reparaître la mère Mulot en Farnésina. »

— Eh bien ! conclut-il à voix haute, je vais préparer le contrat.

Ainsi peu à peu la vie s’organisait, prenait sa figure nouvelle. Les années allaient se suivre toutes semblables. Bernard les devait vivre tout entier pris dans la fièvre du travail et de l’élaboration de sa fortune. Rien ne comptait désormais pour lui que les combinaisons des affaires. Il rapportait à son foyer un cœur calme mais distrait. Il avait appris sans choc la naissance d’Olivier Régis, fils d’Angèle, ce fils qu’elle avait conçu de lui à Saint-Circq au temps de leurs amours ; la mort des vieux Rabevel, la naissance de Marc Rabevel, fils de Noë, le laissèrent indifférent. Deux ans après, en 1889, lui-même devenait père d’un petit Jean sans que son cœur tressaillît. La première messe d’Abraham Blinkine, le retour de François en congé pour quelques mois, la mort du Père Régard et de Lazare ne le touchèrent pas davantage. La douce Reine avait souffert d’abord de cette obsession du travail qui le faisait indifférent à tout ce qui n’était pas ses affaires mais la parole de sa belle-mère lui revint et s’imposa à son esprit : « Craignez pour lui le désœuvrement. » Elle se résigna. L’ardeur des grandes amours lui était refusée, mais elle sentait tout de même l’affection de son mari ; il lui offrait tout ce qu’elle souhaitait : robes, bijoux, livres, argent. Il lui témoignait de la tendresse ; il lui avait donné une petite chose vivante à chérir ; que demander de plus à la vie ? Elle allait quelquefois le chercher à son bureau où il semblait, par la vivacité des ordres et de la colère une sorte de génie déchaîné ; tour à tour silencieux, attentif, mielleux, grognon ou furieux elle le voyait vivre d’une vie dévoratrice, aux prises avec tous les hommes, amis, serviteurs ou adversaires qui collaboraient de gré ou de force à sa fortune. Et quand il rentrait avec elle, absorbé encore dans des méditations muettes et des projets, elle lui secouait amoureusement le bras. Même dans la rue, il n’hésitait pas alors à l’embrasser sur le front en souriant supérieurement. Mais elle trouvait tant de douceur à ce baiser et à ce sourire qu’il lui semblait avoir épousé un héros.

IMPRIMERIE COMTE-JACQUET — BAR-LE-DUC.


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