— Eh bien ! alors ! reprit Béral. D’ailleurs, ajouta-t-il, tenez, mettons ce voltmètre directement aux bornes. Vous lisez bien 225 volts, hein ? Faisons la même expérience avec l’ampèremètre pour l’intensité…
— J’ai fait cela tout à l’heure, vous l’avez bien vu, dit Bernard rudement. Je vous en prie ne m’embêtez pas, hein ? J’ai bien voulu vous raconter comment j’avais été conduit à deviner votre escroquerie mais je n’ai pas décidé de discuter avec vous. La vérité, il n’y en pouvait avoir qu’une : c’est que vous avez truqué les appareils de mesure. Et la preuve, la voici :
Il tira de sa serviette un ampèremètre et un voltmètre, appela le mécanicien : Viens ici, toi… Tenez, pour la tension cinquante volts d’écart avec les appareils que vous avez fournis.
— Qui prouve que ce sont encore les appareils que j’ai fournis qui sont installés là ?
— Nom de Dieu ! s’écria Mauléon furieux et que la fripouille n’intimidait plus.
— Attendez, dit Bernard ; pour faire le métier que vous faites, Monsieur Béral, vous n’êtes pas assez malin. Et les machines qui sont trop faibles, les machines ? prétendez-vous que ce soient là d’autres machines que celles que vous avez fournies ?
— Prouverez-vous que ce soient là celles que j’ai fournies ? gouailla Béral.
— Eh ! oui, mon pauvre Rocambole, eh ! oui. Par un heureux hasard, sur les feuilles d’expédition des machines, votre service a indiqué exactement pour chacune (turbine ou dynamo) la mention entière, description comprise, que vous portiez d’autre part sur la facture. Et, en face, la gare expéditrice a marqué le poids. Vous comprenez. Or, ce poids fait un écart de près d’une tonne avec le poids indiqué sur vos catalogues pour le groupe générateur d’électricité que vous prétendiez mensongèrement fournir. Aucun constructeur n’est capable d’ailleurs de fournir au poids constaté par la gare expéditrice un groupe de la puissance que vous avez facturé. Vous voilà pris et bien pris ; que voulez-vous ? on ne saurait penser à tout. Or, écoutez bien : nous pouvons maintenant prouver que cette substitution si bien démontrée d’un groupe de puissance plus faible au groupe promis et facturé, que cette substitution n’est pas une erreur, mais qu’elle est une escroquerie. En effet 1o) Les essais ont donné malgré cette substitution les chiffres que vous vouliez obtenir, chiffres impossibles à réaliser avec ces faibles machines ; donc c’est vous qui avez truqué les appareils d’essais ; 2o) Les machines portent des plaques de puissance supérieures aux vraies. Elles ont donc été truquées. Et par vous. Escroquerie, Monsieur Béral, escroquerie.
L’individu s’était effondré. Il avoua lamentablement.
— Nous avions voulu enlever l’affaire ; on a fait un prix trop bas, on n’a pas pu livrer, on a truqué…
— On paiera…
— Vous dites ?
— J’achève raisonnablement votre phrase. Ça va vous coûter cher : réfection de l’usine, amende, dommages-intérêts, prison. Ah ! ah ! » fit Bernard ; il se frottait les mains tout joyeux de sa perspicacité. « Voilà tous vos créanciers payés et l’installation refaite à neuf, père Mauléon. Pas vrai, Monsieur Béral ? »
— Arrangeons ça sans procès, voulez-vous, gémit le gros homme.
— C’est à voir, on va préparer un petit papyrus.
— Permettez, dit MeSamin avec solennité, permettez Monsieur Rabevel, qu’un modeste magistrat de province vous félicite et vous serre la main ; voilà ce qui s’appelle réfléchir et agir. Ah ! Monsieur, si notre pays était mené par des hommes de votre trempe !
— Il est piqué, pensa Rabevel.
La voiture remonta la côte. Bernard arrêtait avec Béral les clauses de l’arrangement. Ils étaient d’accord en arrivant à la Commanderie, bien que le fournisseur déclarât que ce qu’on lui demandait en retour constituait un véritable chantage.
— Pas de mauvais sang, déclara Rabevel avec bonne humeur, soyez tranquille. Le chantage a une définition légale. Le petit papier que nous allons arranger ne contiendra rien qui puisse de près ou de loin rappeler cette définition.
— Dites donc, observa Béral quand il eut signé, la mort dans l’âme, vous m’avez appelé Rocambole tout à l’heure. Qu’est-ce que vous êtes donc vous, alors ?
— Mandrin, mon cher, Mandrin. Vous êtes Rocambole chez Mandrin. Vous comprenez ?
— Crapule, fit Béral entre ses dents.
— Non, répondit sans se fâcher Bernard qui avait entendu, pas crapule : malin. Ce n’est pas la même chose. La crapule c’est vous qui pouvez aller en prison demain. Le malin c’est moi. Et le malin joyeux, car « c’est double plaisir de tromper un trompeur ». Maintenant, allons prendre un bock dans ce patelin béni des dieux. Et abandonnez cette longue figure. Une petite mention au chapitre des profits et pertes et voilà tout. Vous avez joué. Vous avez perdu. Vous allez payer. C’est régulier. Un galant homme n’insiste pas. Et maintenant tâchez de tenir vos engagements car je vous aurai à l’œil.
Il se retourna vers Mauléon, regarda Angèle qui venait d’entrer.
— Voilà, Monsieur Mauléon, voilà votre honneur sauvé, dit-il en lui tendant le papier. Votre station centrale sera refaite suivant les spécifications que m’a données mon ingénieur-conseil, la canalisation entièrement revue et complétée, les conditions de réception conformes à des prescriptions sévères.
— Vous pouvez le dire, interrompit Béral amer.
— … Réception dont je viendrai moi-même m’occuper avec mon conseil technique. Et une petite indemnité de quarante mille francs ; voilà ma part d’associé presque payée. Je vous disais bien que la Cie Carrézas ferait les frais de mon cadeau.
— Ah ! vous me sauvez la vie, s’écria Mauléon. Comment vous en remercier ?
— Ne parlons pas de ça », fit Bernard ; il passa à côté d’Angèle qui, au cri de reconnaissance poussé par son père s’était sentie véritablement troublée ; elle lui prit la main et lui dit avec une émotion réellement venue des profondeurs d’elle-même :
— Moi aussi, je vous remercie.
Il se contenta de baiser sa main sans la regarder et sans mot dire.
— Nous allons revenir, tout à l’heure, fit Mauléon, pour le rendez-vous avec les créanciers. Pourvu que ça se passe aussi bien ! » Il était tremblant de joie et d’espoir. Bernard lui dit à voix basse comme ils rejoignaient MeSamin resté devant la porte : « Donnez cinquante francs à l’huissier pour l’indemniser de son dérangement et congédiez-le tout de suite ; il faut qu’il ait le temps d’aller bavarder avec vos créanciers qui doivent baguenauder déjà dans les rues ; il les préparera, sans s’en douter, mieux que personne, à ce que nous leur dirons. »
Il ne se trompait pas. Quand, à six heures, ils rentrèrent à la maison, les quelque vingt personnes qui causaient en groupes devant la porte leur firent des saluts empreints d’une considération qu’ils n’eussent pas témoignée la veille à Mauléon. Celui-ci les fit entrer dans la grande cuisine où furent apportées toutes les chaises de la maison. Bernard l’avait voulu ainsi ; la tante Rose s’empressait autour des fourneaux qui dégageaient une odeur appétissante. Le financier prétendait que le contentement de l’estomac étouffe toutes les revendications. Il se rappela tout d’un coup une scène analogue à Cantaoussel, quatorze ans auparavant ; là, s’était décidée la grande affaire de sa vie…
« Messieurs, dit-il avec bonhomie, ni Mauléon ni moi n’aurions eu l’idée de vous faire entrer dans cette cuisine pour respirer le fumet d’un repas qui sent bougrement bon, si nous ne comptions absolument que vous serez ce soir des nôtres pour faire honneur à ce repas. Nous avons en effet l’intention de fêter dignement le succès que nous venons de remporter aujourd’hui en démasquant l’escroc dont nous, et vous avec nous, avons été victimes et qui a failli tuer dans l’œuf une affaire véritablement destinée à la prospérité la plus grande. Mais je vous tiens plutôt pour des associés que pour des créanciers et je vais me faire un plaisir de vous raconter la petite comédie à laquelle s’était livré notre fournisseur. » Il leur raconta, en effet, avec son brio habituel, la scène de l’après-midi et conquit son auditoire déjà prévenu en sa faveur par l’admiration communicative de l’huissier. Il entra ensuite dans l’exposé des possibilités de l’affaire et proposa un système de paiements échelonnés et sans intérêts. Son astuce oratoire toujours en éveil, apte à saisir les interruptions ou les velléités d’interruptions pour les tourner à l’avantage de l’interrupteur flatté et s’en faire un partisan, eut tôt obtenu l’assentiment général : « Monsieur Bétournel, disait-il par exemple, me pose une objection qui est en effet fort grave et que je le remercie de signaler, car nous allons la résoudre de manière à ne pas laisser de doute dans nos esprits… Monsieur Pigasse, dont on voit bien qu’il doit avoir une grande habitude des affaires, me fait observer avec juste raison… Monsieur Caraman est plus perspicace que moi, j’avais en effet négligé le côté de la question qu’il nous éclaire ; heureusement qu’à l’examen ce côté, qui aurait pu être grave, apparaît secondaire…
— En somme, déclara-t-il en terminant, vous avez deux solutions : ou bien tuer la poule pour avoir les œufs qui se forment dans son ventre ; ou bien laisser s’engraisser la poule pour avoir des œufs plus gros. Je dis des œufs plus gros et voici comment : je concède un privilège d’option aux prix actuels aux créanciers qui voudront s’assurer des terrains irrigués, jusqu’aux cinq sixièmes de leur créance, le sixième en sus devant être payé au comptant. Si vous en voulez, hâtez-vous ; je suis en effet en pourparler avec le Syndicat agricole du Morbihan qui est acheteur pour une colonie de Bretons à un prix supérieur du tiers. Voici la correspondance échangée… Pour ceux qui ne veulent ni attendre pour être payés, ni profiter de cette occasion de terrains, je propose de les régler à la minute même contre un escompte de dix pour cent ; ah ! évidemment, il faut bien que je m’y retrouve. Vous pouvez être tranquilles, si nous allions au tribunal (je dis ça, je sais bien qu’aucun de vous n’est assez chicanier pour ça, vous laissez la bêtise aux gens de Pampelonne) le tribunal me donnerait bien les dix pour cent et termes et délais pour m’acquitter en raison de l’escroquerie dont j’ai été victime. Et vous mangeriez de l’argent au delà de ces dix pour cent. Alors, Messieurs, trois solutions et à votre service. 1o) — de l’argent tout de suite soit neuf dixièmes de votre créance ; 2o) — de l’argent d’ici trois ans pour la totalité de votre créance ; 3o) — des terrains. Et maintenant, allons à table. La tante Rose s’impatiente et on réfléchit mieux devant un bon dîner. Nous signerons tout ça tout à l’heure. »
Pendant le repas, Bernard étudiait, en les faisant parler, le caractère de ses convives. La plupart, cultivateurs riches, avaient avancé des fonds à Mauléon, quelques-uns avaient fourni des matériaux ; le charpentier, le maçon qui avaient construit les massifs des machines et les réservoirs d’irrigation se trouvaient là aussi. Mais tous, quel que fût leur métier restaient, avant tout, petits propriétaires terriens, attachés à un domaine et toujours désireux de l’arrondir. Ils convoitaient, cela transparaissait dans leurs propos, les terrains irrigués ; et l’allusion au Syndicat du Morbihan (invention du rusé Bernard) les avait considérablement troublés. Rabevel y ramena négligemment la conversation quand ses hôtes commencèrent à être échauffés par le vin. L’un d’eux, Joindou, gros propriétaire des environs, s’écria à haute voix :
— Mais enfin, sans vous commander, Monsieur Rabevel, qu’est-ce qu’ils viennent faire ici vos sales têtes de pioches de Bretons ? On n’a pas besoin d’eux, vous savez. Ils nous boufferont la laine et la peau, ces gens-là. Ça travaille comme du monde gueusard, ça ne mange pas, ça fait pelote et puis ça grouille d’enfants qui vont à l’ouvrage pour rien et tirent le pain du pauvre monde ; je les connais, moi, ces gars ; j’ai fait mon service à Lorient. Y a pas à tortiller ; c’est des étrangers qui ne sont pas d’ici. On a pas besoin d’eux.
— Vous, vous n’avez pas besoin d’eux, répliqua doucement Rabevel ; moi, j’en ai besoin. Le Syndicat Agricole du Morbihan, suivant une combinaison financière opérée avec son Département et approuvée par l’État, envoie des familles, d’ailleurs choisies parmi les meilleures au point de vue de la moralité, dans les départements plus riches et moins peuplés…
— Oui, dit un autre, j’ai un de mes amis qui a fait son temps avec moi et qui est du Gers ; il paraît qu’il en est déjà arrivé là-bas de ces Bretons.
— Ce Syndicat m’offre des prix avantageux, je serais trop bête de refuser ; n’est-ce pas votre avis ?
— Dame, oui, répondit Joindou. Mais, tout de même, nous autres, vos créanciers, nous vous avons aidés au moment où ça n’allait pas fort. Maintenant vous nous virez l’échine. Il me semble, quand même, que, du monde comme il faut, il serait un peu plus de reconnaissance, en parlant par respect.
— Écoutez, fit Bernard d’un air embarrassé, moi, je vous ai proposé tout à l’heure une combinaison que je trouve avantageuse pour vous ; je ne sais pas ce que vous voulez de plus.
— Eh ! pardieu ! s’écria Joindou, ce que nous voulons c’est rester entre caussenards ; on a pas besoin de monde d’autre pays.
— C’est très joli ça, mais je ne peux pas laisser mes terrains improductifs uniquement pour vous éviter le désagrément d’un voisinage de Bretons. D’autant plus, vous comprenez, que c’est moi qui aurais l’entreprise des bâtisses pour leurs maisons. J’ai des propositions de maîtres-maçons déjà pour tout ça, je suis sûr d’un gros bénéfice… Servez le cognac, ma fille…
— Ça, c’est pas trop joli, non plus, dit l’entrepreneur de maçonnerie, tombant dans le piège ; moi, je disais trop rien, je pensais : ce monde qui va venir faudra bien qu’il demeure en quelque endroit et qu’on fasse des maisons ; c’est toujours des sous de ramassés. Voilà que vous voulez donner ça à des Parisiens.
— Ah ! non, dit Bernard, pas des Parisiens, le déplacement me coûterait trop cher ; mais un entrepreneur des environs qui a eu vent de l’affaire m’a écrit et je lui ai donné option pour le cas où je traiterais avec le Syndicat.
— Et d’où est-il cet entrepreneur, sans vous commander ? demanda le charpentier.
— De Pampelonne.
— Ben, c’est du joli ! s’écria le maître-maçon.
Les convives firent chorus. Des Pampelonnais ! On voulait donc mettre la discorde et la bataille dans le pays !
— Mais, sapristi ! répliqua Bernard feignant la consternation, proposez-moi autre chose, si vous avez mieux, vous autres.
— Eh ! bien, dit Joindou, alors vous croyez que pour les écus on ne peut pas s’aligner avec vos Bretons, nous autres caussenards ? Et si nous vous les achetions tous d’un lot vos terrains irrigués, vous nous donneriez bien la préférence et même un petit rabais sur ces pioches du Morbihan ?
Bernard se fit prier. La servante repassait le cognac. Joindou et ses amis dépensaient pour le convaincre des trésors d’éloquence.
— Enfin, dit-il paraissant se décider tout d’un coup, tout ça ce sont de bonnes paroles. On dit ça à la fin d’un bon dîner et, après, c’est fini. Si j’accepte ce soir, demain vous ne serez pas de la même humeur, vous viendrez tergiverser, et alors, naturellement, moi, je traiterai avec les gens du Morbihan et ceux de Pampelonne. Ce n’est que lorsque vous verrez arriver ces paroissiens que vous vous mordrez les doigts. Seulement c’est à moi que vous en voudrez. Non, merci, je connais trop cette manière de procéder. Allez, n’en parlons plus et restons bons amis.
De voir Bernard rompre et s’évader acheva d’amener les hésitants. Il ne fallait pas laisser travailler et s’installer des étrangers, ni manquer une telle affaire. Le monsieur craignait des volte-faces, eh bien ! pourquoi ne signerait-on pas un papier tout de suite ? Comme ça, on le tiendrait, lui aussi ; et il n’y aurait plus qu’à aller régulariser en passant l’acte chez le notaire. Il voulait son argent comptant ? On pourrait le lui donner le lendemain, s’il acceptait les obligations du Gouvernement ou du Foncier. Le cognac circulait toujours. Bernard vaincu enfin céda. On envoya chercher des timbres au bureau de l’enregistrement : « Le receveur n’est pas encore couché, il les donnera, il est bien complaisant cet homme », dit la tante Rose. Bernard eut vite arrangé les choses :
— Les terrains sont en plaine, bien desservis, toutes les parcelles se valent et seront pareillement irriguées. Si vous voulez, nous faisons cent parts identiques. Vous êtes vingt ; arrangez-vous entre vous, voilà la carte, la superficie. Nous allons calculer le prix de la part. Et chacun suivant sa bourse pourra prendre le nombre de parts qu’il voudra. Après cela, le géomètre fera le tracé sur le terrain ; pour la situation de chaque lot, à l’amiable ; sinon, le tirage au sort. Ça va ? Oui ? Eh ! bien, à vous de calculer vos disponibilités. Voyons, Joindou, combien de parts prendrez-vous ?
— Moi ? toutes celles qui resteront. Demandez d’abord aux autres.
— Et s’il n’en reste pas ?
— Ah ! Mille dieux ! Eh ! bien, disons dix, si vous voulez.
— Et vous, Bétournel ?
— Moi, je suis maçon, j’ai juste le temps de cultiver mon jardin le soir. Avec deux parts, je serai assez riche.
— Et vous Pigasse ?
— Ma foi, je crois bien que si vous acceptez aussi les obligations des chemins de fer pour le paiement, je prendrai sept parts.
— Sept parts. Et vous, Caraman ?…
Quand il eut fini le recensement, le total arrivait à cent vingt huit parts. Il fallut procéder à une répartition que l’orgueil et l’émulation rendirent assez laborieuse mais à laquelle on arriva enfin. Un beau contrat sous seing privé fut établi alors par Bernard pour servir de base aux actes notariés. Une clause innocente y prévoyait, pour la fourniture de l’eau d’irrigation, des conditions extrêmement rémunératrices. Les convives très gais, très bruyants et comptant l’un sur l’autre, signèrent successivement sans se faire prier après avoir fait mine de lire mais chacun d’eux n’ayant jeté les yeux que sur le chiffre qui le concernait personnellement. Quand le dernier des convives fut sorti, Bernard, accablé de fatigue mais rayonnant de joie et de vanité, put dire à Mauléon : « Voilà une journée bien remplie ! nos créanciers sont devenus nos débiteurs. Sur ce, mon bon ami, constatons qu’il va être minuit et permettez-moi d’aller me coucher. Je tombe de fatigue. » Il alla souhaiter le bonsoir à Angèle et à Tante Rose qui s’affairaient dans la cuisine avec les domestiques pour remettre tout en ordre et il monta dans sa chambre. La fenêtre était restée entrebâillée ; quelques bouffées de brise entraient par instants. La nuit était noire, orageuse, ouverte parfois dans le lointain en lueurs subites de cratère par des éclairs de chaleur. Il distinguait à ses pieds une confuse masse de feuillage inerte au fond de l’abîme. Plus noir encore que l’ombre, le Viaur serpentait, à peine miroitant aux intervalles où la lune dégagée un instant des nues y pouvait baigner sa lumière. « Quelle température étouffante ! » murmura Rabevel. Il se dévêtit entièrement, passa sa robe de chambre sur son corps nu. Il ne se sentait pas à l’aise, nerveux et mal disposé au sommeil. Il fit quelques pas de long en large, revint à la fenêtre, attendant il ne savait quoi. Enfin, il entendit le murmure de prières qui l’avait tant frappé à son premier séjour ; il en fut irrité, ferma la croisée. « Elles m’agacent, ces bougresses, avec leurs mômeries », fit-il de mauvaise humeur. Il s’allongea sur son lit, mais les paroles de nouveau lui parvinrent après un instant : « Étoile du Matin… Maison d’Or… » Elles lui furent vraiment insupportables : « Ah ! non, dit-il, faisant un retour sur lui-même, alors quoi ? Je deviens neurasthénique ? » Mais ces mots bourdonnants le cernaient toujours. Il eut l’idée de quitter la chambre, de descendre. « Non, voyons. » Il sortit pourtant sur le palier, arriva jusqu’à l’escalier ; mais les prières y avaient encore meilleur accès, montaient plus claires avec une sorte de tranquillité paisible et familiale. Il se jugea ridicule, pensa à retourner chez lui ; puis il eut l’idée, ou plutôt il crut avoir l’idée d’une farce, il ne voulut pas se sonder davantage et entra tout doucement dans la chambre d’Angèle. Il y avait derrière la porte un immense placard rempli de robes ; il s’y logea tant bien que mal et attendit.
Ce fut seulement lorsque le pas de la jeune femme résonna dans l’escalier qu’il prit conscience de l’acte qu’il venait d’accomplir ; il en trembla presque. Comment avait-il pu se donner à lui-même (et y croire ?) le prétexte d’une farce ? Mais Angèle entrait ; il ne songeait plus à rien ; il était là immobile et désormais passif, haletant d’il ne savait quelle espérance et quelles craintes. Son ancienne maîtresse était donc enfin tout près de lui, seule, ignorant sa présence… Elle tourna le commutateur, dit à mi-voix : « Suis-je sotte, il n’y a plus de courant, passé minuit ». Elle posa son bougeoir sur le marbre de la cheminée, resta quelques secondes à la fenêtre, puis s’assit toute pensive. Bernard lui trouvait l’air fatigué et dégoûté de toutes choses, une mine de Cassandre ; il en fut remué et la plaignit obscurément sans pouvoir démêler les motifs de sa pitié. Elle commença de se déshabiller lentement, l’esprit visiblement ailleurs ; elle pliait avec soin ses vêtements, les déposait sur le dossier d’une chaise ; à un geste qu’elle fit, Bernard crut qu’elle allait venir au placard et trembla comme un enfant pris en faute. Il se sentait indiscret, coupable, extraordinairement intimidé ; au fond de lui-même il craignait d’être surpris dans sa retraite et de paraître ridicule et odieux. Cependant Angèle était maintenant en chemise et il devinait les formes de son corps à travers l’étoffe transparente. Elle alla vers la fenêtre et s’apercevant au passage dans la glace de l’armoire, se retourna après l’avoir dépassée, mit le bougeoir au-dessus de son visage qu’elle examina un instant ; Bernard apercevait son image, goûtait cette expression brusquement tendue et presque cruelle de la femme qui se critique dans un miroir ; mais celle-ci pouvait sourire ; ses trente ans restaient intacts. Elle soupira pourtant, revint à la fenêtre, s’y pencha attentivement, tournée vers celle de la chambre de Bernard ; elle fut un instant aux écoutes, puis se rassit en soupirant encore. Elle avait l’air chagrin d’une petite fille abandonnée, la posture lasse, ses deux avant-bras allongés sur les cuisses. Elle se leva de nouveau, laissa tomber sa chemise et apparut toute nue. Elle prit sur le lit sa chemise de nuit ; au moment où elle allait la passer, un souffle d’air frais monté de la vallée pénétra dans la chambre ; elle frissonna, murmura : « Ah ! qu’il fait doux ! » et reposa sur le lit sa chemise de nuit sans la mettre. Elle décrocha du mur une grande cuvette de tôle émaillée, s’y assit les jambes croisées, renversa le broc sur ses épaules, s’abandonna au ruissellement de l’eau froide avec délices. Le vent entré par quelque lucarne dans le couloir fit battre une fenêtre. La jeune femme se leva aussitôt apeurée, courut à sa porte et la ferma à double tour. Puis elle s’essuya, se frictionna, et s’assit sur son lit. Bernard considérait cette nudité adorable que la maternité avait respectée. Comme à Saint-Cirq, quatorze ans auparavant, il voyait de nouveau aux lueurs vacillantes de la bougie deux fleuves d’ombre et de lait rôder et s’affronter sur ces roches tendres d’un mouvement agile, élastique et coordonné. Angèle polissait ses ongles distraitement, ses beaux seins fermes à peine ébranlés par le mouvement du buste. Bernard en crut sentir la chair entre ses lèvres fondue, la masse brûlante et lourde dans ses paumes. Enfin, la jeune femme allongea sur le lit ses hautes cuisses de chasseresse et s’étendit tournée vers lui ; son corps ne fut plus qu’une immobile statue d’ivoire dorée de lueurs pâles, d’ombres plus chaudes que ces lueurs, et, dans ces ombres transparentes, fleuri d’autres ombres opaques, comme le mystère qu’elles célaient. Rabevel la contemplait avec l’attendrissement respectueux que l’amour ajoute au désir en lui ôtant son caractère animal. Le même refrain lui revenait toujours où il qualifiait à la fois l’être bien aimé tout entier : « Qu’elle est belle ! » cri de reconnaissance, cri de l’admiration vouée par lui au cœur, à l’esprit et au corps de cette créature passionnée. Une heure sonna ; la jeune femme se dressa, parut hésitante, alla jusqu’à la porte, écouta ; on eût dit qu’elle attendait. Le silence régnait. Elle réprima un sanglot que Bernard perçut à peine, et, tout doucement, fit tourner la clef dans la serrure, ouvrit, écouta un instant, le cou tendu, puis repoussa la porte sans bruit. De nouveau, elle sembla hésiter, la main sur la serrure ; mais elle se décida, ne tourna pas la clef et, après avoir soufflé la bougie, se mit au lit. Dans l’obscurité, elle se laissa enfin aller et pleura longuement. Les sanglots s’entrecoupaient de paroles indistinctes où Bernard crut reconnaître son nom. Puis les pleurs cessèrent peu à peu et il perçut enfin le souffle régulier de sa maîtresse endormie.
Nul raisonnement, nulle volonté qui lui frayât pourtant un chemin vers elle. Ce doux être le magnétisait comme par une onde de délice obéissante au rythme de son sein. Elle était nue, ouverte à son caprice sans nul rempart opposé au désir. Et cependant il avait beau s’apparaître à lui-même, véhément, embrasé d’amour, éperonné de mille flèches, nimbé de cette imminence mystérieuse qui ne laisse à l’âme antagoniste que l’alternative de l’égarement ou du repli ; il avait beau éprouver à l’extrême de l’évidence que sans elle la vie ne pouvait plus être autre chose qu’un gouffre vertical vertigineusement fuyard sous son pied déjà posé… toutes ces velléités de piège ou d’audace se serraient dans une embâcle inattendue. Sa joie de retrouver au bout de douze ans, seule et parfaite, la créature de son sang, s’exaltait et s’exténuait des ivresses de sa famine ; un vagabondage de souvenirs, une contamination foisonnante de mirages le poussaient au délire. Il écarta les rideaux de son placard, sortit à pas de loup, étouffant de chaleur, de fatigue et d’une fièvre subite, tituba, se retint aux couvertures du lit proche et s’abattit enfin sourdement contre la table de nuit.
Éveillée en sursaut, mais muette, et l’œil aigu, Angèle scrutait l’ombre. La respiration de Rabevel toute proche la rejeta en arrière. Elle n’osait crier craignant le scandale si vraiment c’était lui qui approchait. Elle souffla à voix basse : « Qui êtes-vous ». Point de réponse. Alors, courageusement, elle frotta une allumette et aperçut le corps de Bernard sur la descente de lit. Elle alluma la bougie, se pencha sur son visage ; il portait une blessure au-dessus du sourcil : « Il a dû glisser, se dit-elle, tomber, le front sur l’encoignure du marbre ». Elle le souleva péniblement, l’étendit sur son lit, nettoya la blessure qui lui sembla superficielle et qu’elle baisa longuement : « Quel grand fou ! » se répétait-elle. « Quel grand fou ! » Elle fit une compresse d’eau fraîche qui le ranima ; il ouvrit les yeux, eut pendant une grande minute un air perdu qui la bouleversa, la mit tout de suite, toute affolée, contre lui, de tout son corps, rongée d’une inquiétude sans nom ; et il ne reprit enfin ses sens que pour la posséder, sanglotante d’amour, de remords et de la joie de l’avoir retrouvé.
Elle resta quelques heures dans le flot du bonheur et de l’abandon. Tout était oublié qui n’était pas Bernard. Immense puissance du don corporel ! Une suavité dévalante l’alanguissait ; l’indulgence, la douceur, la tendresse, toutes les émotions et tous les sentiments harmonieux de la plénitude la plus parfaitement comblée, l’envahissaient ; elle n’était plus qu’une créature extasiée et qui désormais s’ignorait mortelle. La bougie éclairait faiblement son divin visage et Bernard se sentit orgueilleux de la voir enfin heureuse : « Tu ne m’en veux pas ? » dit-il. Elle leva la tête suivant le mouvement instinctivement onduleux de son cou, appointa un peu ses lèvres, le contempla sans autre réponse qu’un sourire et laissa tomber le visage sur son épaule. Depuis douze ans elle n’avait connu que les étreintes de François, étreintes brèves de nomade dont elle avait la crainte et l’horreur, persécutée du souvenir de leurs premières nuits où le mari s’était maladroitement montré lubrique et brutal. Avec Bernard, elle retrouvait enfin le délice insensiblement conquis, la pudeur réservée, l’absence chaste de l’intention précise ; et pourtant quelle ardeur autrement violente calcinait leur couple adultère ! Quelle douceur de feu !
Ils causèrent à voix basse, se retrouvèrent, firent enfin le point de leur voyage. Il lui raconta sa vie ; il lui dit sa solitude et son indifférente fidélité à Reine ; il avait dû édifier sa fortune ; pas une journée, pas une heure où le désir d’un corps de femme l’eût visité. Qu’il eût songé à elle, certes ! en pouvait-elle douter ? Mais c’était avec résignation, l’œuvre essentielle étant d’abord de devenir riche pour disposer à son gré des êtres et des choses. Il l’entretint longtemps ainsi ; elle aimait l’entendre, lui faire conter ses roueries et ses combinaisons, riait tout bas en le traitant de rusée canaille avec un doux roucoulement de la gorge où semblait s’avancer et s’attarder le désir. Il finit par conclure : « Et maintenant il n’y a plus qu’une chose à faire : venir à Paris sous prétexte d’élever notre Olivier. Je t’installerai un gentil nid. Nous serons heureux, si heureux ! » Olivier ! elle n’y songeait plus. Son fils lui apparut aussitôt, si beau ! et si plein d’une amoureuse et naïve admiration ! Il l’appelait quelquefoisMaman-Petite-Sainteet soudain, revenant en coup de bélier, tous les remords l’envahirent à gros bouillons et la submergèrent de dégoût. Elle ne sentit plus de son vertige que son entraînement horriblement sexuel, se mit sur son séant, blanche et réellement secouée d’une nausée. Elle repoussa Bernard du bras, la figure bouleversée de crainte et du déchirement intérieur. L’image de la Tante Rose, humble et vertueuse, l’image de Blinkine ardemment repenti et qui peut-être priait pour elle à cette heure dans une cellule, l’image du petit Olivier soudain prévenu de son indignité et ruisselant de larmes, lui apparurent, insupportables, la rejetant avec mépris dans une irrémissible honte. Ce fut une crise de désespoir étouffé, affres silencieuses qui craignaient l’éveil de la maisonnée muette, de larmes ravalées, de hoquets qui la secouaient à la briser ; la mise en œuvre, pour la destruction et le détraquement, de tous les ressorts prodigieux d’une incomparable machine vivante.
Bernard essayait en vain de la calmer mais il semblait que ses paroles ne fissent que l’exciter davantage. Presque à voix haute, sauvagement, elle faisait : « Mourir, ah ! mourir ! » Il lui disait tendrement : « Angèle, mon Angèle ». Mais elle répétait encore : « Mourir ! Je veux mourir… » Et le repoussant avec violence, elle finit par ajouter : « Tu es la cause de tout, toi, crapule ! » puis par le secouer, le mordre à pleines dents. Il se laissait faire, serrant les mâchoires, résistant à l’envie de la rouer de coups, espérant qu’elle allait enfin se taire. Et, en effet, elle retomba haletante, les yeux clos. Elle demanda : « Quelle heure peut-il être ? » Il répondit : « Je ne sais pas, mais l’Angélus sonne ». — « Alors, il est quatre heures ; quelle nuit ! » — « Je vais te laisser », dit-il. Il se leva, passa sa robe de chambre, chaussa ses mules. Elle ne parut l’entendre ni le voir, répéta d’une voix qu’il ne lui connaissait pas « Quelle nuit ! » Puis elle ajouta : « Quel désastre ! » et, tout doucement, regardant soudain vers lui avec crainte « Mourir ! » Lui, à peine guidé par les lueurs de la bougie mourante, se dirigeait à tâtons vers la porte. Au moment où il l’entrebâillait, un courant d’air brusque le fit retourner, il aperçut Angèle qui, descendue silencieusement de son lit, avait ouvert la fenêtre et l’enjambait. Il eut le temps de sauter, de la saisir aux pieds, de maintenir ce corps nu tout entier déjà projeté dans l’espace et verticalement renversé contre le mur, s’égratignant au crépi. Avec quelle peine surhumaine il put remonter cette masse qui se défendait et voulait mourir, altérée de vertige, de vide, de l’appel des roches basses où écumait le Viaur ! Il la tint enfin dans ses bras, épuisée, pourpre, farouche et muette. Il la remit au lit, referma la fenêtre. La bougie s’était enfin éteinte, la chambre était noire ; seule, la tache livide de la croisée trouait les ténèbres. Il alla à la porte, l’ouvrit, la referma en restant à l’intérieur, immobile et invisible. Aussitôt que le loquet fut retombé, Angèle se redressa comme un fantôme. Elle descendit du lit en gémissant, revint à pas brisés vers la fenêtre. Comme elle mettait la main sur le bouton, Bernard l’empoignait de nouveau, la couchait, la bourrait de coups de poings qui meurtrissaient ses muscles et la laissèrent endolorie, incapable d’un mouvement. Il dévissa le bouton de l’espagnolette, retira la clé de la porte, sortit, ferma à double tour et rentra dans sa chambre. Il se vit dans la glace, les yeux agrandis, le teint de plomb. Il se lava hâtivement, s’habilla, descendit. Il consulta sa montre. Quatre heures et demie. Il sortit. Le bourg dormait ; une pluie de fin de nuit automnale le transperça tout de suite et le fit grelotter. Il traversa le village, consulta les plaques indicatrices, trouva enfin ce qu’il cherchait et partit d’un pas accéléré sur la route.
Au bout de trois quarts d’heure, il arrivait à Bellecombe ; le Père Blinkine sortait de l’office et le reçut tout de suite. Bernard ouvrit la bouche, s’aperçut qu’il ne pourrait pas s’expliquer ; il avait une boule dans la gorge, il dit : « C’est grave. Viens à la Commanderie tout de suite ». — « C’est bien, répondit Abraham, en route ». Ils retournèrent par le même chemin jusqu’au pont de Faussergues. Là le moine indiqua un raccourci sur la rive du Viaur. L’eau rapide et noire coulait le long d’eux. L’indifférence, le mystère, le silence de cette nature qu’il n’avait jamais vue à une heure aussi matinale serraient le cœur de Bernard. Il dut demander à Abraham une pause de quelques minutes. Ils arrivèrent enfin et trouvèrent Mauléon et les valets qui descendaient dans la cuisine.
— Je n’ai pas pu dormir, dit Bernard, je suis allé chercher mon ami Blinkine.
— Et vous avez bien fait ! Mais, sapristi, je n’aurais jamais cru voir un Parisien debout à six heures. Et il a bien fallu partir à quatre heures, hein ! pour être de retour à six !
— Oui, quatre heures et demie.
— Le lit n’était donc pas bon ? Un peu d’énervement peut-être ?…
— Oui, oui. Je monte chercher un mouchoir. En attendant, tu vas t’asseoir, Abraham, je redescends tout de suite ou, si tu venais voir ma chambre ?
Ils montèrent, il entra chez Angèle : « Le Père Blinkine est là, dit-il, il veut te voir. Habille-toi tout de suite et rondement. » Il la prit, la mit debout. Elle se laissait faire comme une somnambule. Il dut lui passer sa chemise, ses bas, un jupon, un peignoir. Il l’emmena dans sa chambre ; elle vit le moine, baissa la tête ; enfin, elle se jeta à ses pieds en pleurant. Bernard poussa un soupir de soulagement et redescendit :
— Angèle a trouvé le Père dans le couloir et elle en profite pour se confesser, on me congédie.
— Se confesser ? dit Mauléon. Et en quel honneur ?
— Tu ne sais donc pas, fit la Tante Rose, que c’est dimanche la fête de la Sainte Vierge. Mécréant, va !
— Ah ! bon, ne te fâche pas.
Le facteur entrait, porteur d’un télégramme pour Angèle.
— Je devine ce que c’est, dit Mauléon.
— Bien sûr, répondit la Tante Rose, ce n’est pas très difficile. N’est-ce pas, monsieur Rabevel ?
— Je crois deviner aussi, fit Bernard.
Un instant après, un pas retentit dans l’escalier. Le Père Blinkine descendait, suivi par la jeune femme.
— Comme tu as l’air défait, ma pauvre petite ! s’écria la Tante Rose.
— Oui, je ne suis pas très bien.
— Tu as voulu trop en faire hier au soir, tu vois ; je te disais que tu pouvais monter, qu’on achèverait le travail sans toi ! Tu es belle, va, avec ce pauvre petit museau de quatre sous, pâle comme un rat blanc !
Elle lui tendit la dépêche et ajouta :
— Qu’est-ce qu’il va dire de te voir comme ça, celui-là ?… car c’est bien de lui, hein ?
Angèle avait ouvert le télégramme d’un geste vif ; elle le lut à haute voix :
«Viens d’arriver Bordeaux bonne santé. Serai Commanderie demain matin. Bons baisers à tous. François.»
Elle ajouta, regardant successivement Bernard, Abraham et Rose :
— Oui, qu’est-ce qu’il va dire en me voyant ainsi ?
Et elle se mit à pleurer avec un véritable désespoir.
— Accompagne-moi un peu, Bernard, demanda le Père Blinkine.
Ils descendirent sans rien dire au long de la colline. Quand ils arrivèrent dans la vallée, ils s’assirent pour se reposer un instant sur la rive du Viaur.
— Je n’ai pas besoin d’exprimer, fit le moine d’une voix basse, toute la tristesse que me cause ta conduite. Tu es conscient du mal que tu fais. Ne crains-tu pas de lasser un jour la patience de Dieu ?
Rabevel ne répondit pas. Le calme, l’accent douloureux de son ami d’enfance le troublaient.
— Comment peux-tu donc, reprit celui-ci, persister dans ton péché ? Tu trahis ton camarade le meilleur et le plus cher. Tu fais échouer les efforts d’une malheureuse qui ne t’a pas appelé. Tu trahis ta femme. Tu sèmes le scandale et le désordre. Tu manques à la parole que tu m’avais donnée, tu compromets ton salut éternel. Que tu me fais de peine, Bernard !
Il le vit ébranlé. Il continua.
— Est-il donc possible que tu aies oublié ton enfance, ta jeunesse si proche de Dieu, les enseignements de notre pauvre Père Régard ? Dis, ne sens-tu donc pas la déficience de l’être humain ?
Bernard soupira.
— Ne sens-tu pas, poursuivait Abraham, comme nous sommes peu de chose ? Tu as voulu la richesse, tu l’as. Tu as voulu la puissance, tu l’as. Partout la vie te sourit. Il suffit que tu souhaites quelque chose pour que tu possèdes cette chose. Et que tu la possèdes de la façon qui t’agrée. C’est à dire en la conquérant toi-même, avec cette satisfaction pour ton orgueil qui est de constater que seul, toi, tu pouvais par ton astuce la conquérir au nez des concurrents. Tu as voulu les délices de la chair, celle de l’esprit, tu les as eues toutes à ton gré. Ne sens-tu pas pourtant combien tout ce que tu as obtenu est vide ?
— Hélas ! s’écria Bernard. Si ! Je ne le sens que trop ! Mais ce qui me manque à moi, c’est Angèle. Voilà le nom de ma déficience. Tu me méprises ? Mais dis-moi donc un mot, un seul mot, Abraham, toi qui es le fils de la race qui a toujours aimé avant tout la justice dans le Seigneur. Dis-moi s’il est juste que je souffre sans savoir pourquoi ? et s’il serait juste que je cherche partout en m’humiliant et en pleurant, et toujours vainement, le remède à cette déficience ?
— Le problème du mal, répondit Blinkine, toujours le problème du mal. Pourquoi se noie-t-on en tombant dans la mer ? pourquoi s’écorche-t-on les genoux en tombant dans les rochers ? Veux-tu la solution métaphysique du problème ?
— Eh ! non, fit Bernard, je la connais ; elle satisfait mon intelligence ; ce n’est pas sur elle qu’échouerait ma foi ; elle échoue sur la vanité de mes efforts. Avoue que si la guerre éclatait, ta foi chancellerait en ce Dieu bon ? Non ? Tu le crois ; je te connais, Abraham. Eh ! bien, j’ai constamment la guerre en moi ; j’ai douté, j’ai tremblé ; jamais la grâce que je sollicitais de toute ma ferveur ne m’est venue secourir…
— « Abêtissez-vous, faites dire des messes… »
— Je sais, Abraham. Mais je ne suis pas Pascal ; ce n’est pas ma raison qui se révolte contre la Divinité ; encore une fois ma tempe est prête à l’accueillir, à ne pas s’insurger contre le mal. Elle s’étonne seulement de ne pouvoir accueillir ce Dieu en le voulant. La grâce me manque je te dis, la grâce ! et ne manque-t-elle pas aussi à Angèle ? Si nous sommes entraînés dans ce tourbillon qui nous roule si terriblement, n’est-ce pas cette parenté de damnés qui nous a unis étroitement ? Elle s’abêtit pourtant, Angèle, elle ne manque pas sa messe quotidienne, elle a la crainte du péché et l’horreur. Et pourtant… Tiens, tu l’as confessée, tu sais donc que cette nuit elle a commis l’offense la plus grave envers le Créateur, la tentative de suicide, le crime qui s’appelle : Désespoir… Eh ! bien, pourquoi est-elle désespérée, sinon parce que, de tous ses efforts, elle appelle Dieu et que celui-ci, après lui avoir clairement montré la gravité du péché, l’abandonne sans sa grâce… Que diras-tu, Abraham, homme d’équité ?
Le moine répondit que c’était sa propre faute :
— Sans doute, dit-il, ai-je mal dirigé cette âme si délicate, si complexe. Il faut que je change ma thérapeutique, que je prie et que je veille pour que Dieu m’éclaire sur la voie que je dois suivre moi-même. Mais, encore une fois, promets-moi de ne plus tenter cette âme.
— Promets-moi, Abraham que je pourrai vivre sans elle !
— Ah ! fit le moine en se levant, pécheur qui te complais dans ton péché ! que la colère divine t’épargne… Je reviendrai demain à la Commanderie, ajouta-t-il avec un grand air de tristesse, pour te dire au revoir, peut-être adieu. Tu auras été la grande douleur de mon existence. Cette conscience persévérante dans le mal est effroyable.
— Rends-moi heureux, dit Rabevel.
Abraham hocha la tête avec accablement. Ils ne se comprendraient jamais. Ils se quittèrent, se tournèrent le dos, reprirent, chacun de son côté, le chemin du pays où on parlait leur langue.
Pour Bernard, la journée se passa rapidement ; quand le soir arriva, c’est à peine s’il avait achevé avec Mauléon, leurs co-contractants et le notaire, de tout mettre en règle. Ils n’avaient vu, de la journée, Angèle qu’une forte migraine retenait à la chambre. Le repas du soir fut triste sans elle. Les deux hommes très fatigués se taisaient. La Tante Rose les servait elle-même en silence. Le petit Olivier, qui n’était pas bavard, mangeait et rêvait en même temps. Ils montèrent se coucher de bonne heure. « Je monte avec vous, Monsieur Rabevel, dit l’enfant. Maman veut que je couche dans sa chambre cette nuit parce qu’elle est un peu malade. »
Séparés et, pour combien de temps ? ils l’ignoraient, Angèle voulant que ce fût pour toujours, Bernard voulant que ce ne fût que pour quelques jours. Ils passèrent, chacun dans son lit, une affreuse nuit ; Angèle, le cœur écartelé de ses remords, de la crainte de la rechute, du désespoir de n’être pas soutenue de Dieu, et, enfin de l’horrible approche de François dans sa couche ; à cette approche allaient toutes les appréhensions et les colères de Bernard… Le jour se leva sur leurs cauchemars. Jamais ni l’un ni l’autre n’avait plus secrètement apporté soin plus attentif à sa toilette. Quand François arriva, il trouva belle mine à tous. Lui-même était alerte, sain, hâlé, respirant la joie et la force, visiblement étranger aux complications mentales et sentimentales. Olivier s’était emparé de lui aussitôt, l’interrogeait, l’embrassait, le couvrait de mille caresses, le pressait de mille questions. Le père, heureux, goûtait dans cette affection et cette curiosité le plus parfait encens qui le pût flatter.
Après le déjeuner, Blinkine arriva et les trois camarades revécurent de nouveau les heures de l’enfance. Puis ils allèrent bavarder sur les remparts au soleil adouci de Septembre, emmenant Mauléon, Angèle et Olivier. L’enfant ne cessait de les étonner par son intelligence :
— Que vas-tu faire de ce petit ? demanda Bernard.
— Eh ! que veux-tu que j’en fasse ?… Un marin comme son père, son grand-père, son arrière-grand-père, et cœtera… N’est-ce pas, Angèle ? Bon sang ne peut mentir.
— Oh ! oui, fit Olivier, tu veux bien, maman ?
— Mon pauvre petit ! s’écria la mère, le prenant dans ses bras.
— Eh ! dit François en riant, je suppose que tu n’aimes pas mieux ton fils que ton époux ? Va, il ne risquera pas davantage que moi ; il n’y a plus de naufrages aujourd’hui.
— Des années sans le voir…
— Et moi ?
— Toi, ce n’est pas pareil ; tu es un homme fait, tu as toujours été sérieux et fort. Ah ! que je m’inquiéterais de cet enfant quand il partirait !
— Bah ! il va partir avec moi comme mousse le mois prochain…
L’enfant battit des mains.
— Tu n’y penses pas, s’écria Angèle. Comme mousse, le mois prochain ! Ce petit qui n’a que treize ans !
— C’est l’âge, dit Rabevel. Je dois même dire que la plupart des mousses qui s’embarquent sur nos voiliers ont moins de douze ans.
— Tu vois, fit François, je ne le lui fais pas dire. D’ailleurs, voyons, raisonnablement, que risquera ton Olivier avec son père ?
— Voyons, François, ne songes-tu pas que cet enfant aura des camarades, qu’il ne sera pas constamment avec toi, que les matelots dans les ports…
— Il est bien jeune pour penser à ce que tu penses. Et quant à cela, tu es bien comme toutes les mères ; quand l’instant sera venu, ma pauvre Angèle, il faudra en faire ton deuil. Le Père Régard lui-même qui était, au dire de ces Messieurs, un être extraordinaire, n’en a point sauvé Bernard… Ne t’inquiète donc pas de ton fils. Il sera comme un coq en pâte. Il grandira, forcira, deviendra audacieux et solide. Et puis, tu sais, dans un bateau, il y a de tout, il ne sera privé de rien. Que crois-tu qu’il lui manquera ?
— Sa mère, répondit Angèle. Tu veux donc m’abandonner, Olivier ?
L’enfant lui sauta au cou :
— Viens avec nous ? dit-il.
— Ce n’est pas possible, cela, déclara Rabevel ; je ne puis m’engager dans cette voie. Tous mes commandants de bateau me demanderaient aussitôt pour leur économie ou leur agrément d’emmener leur femme et je ne pourrais m’y refuser après ce précédent.
— Soyez tranquille, dit Angèle, j’ai l’horreur du voyage en bateau, qui me rend malade ; je ne demanderai donc rien. Je veux garder mon fils jusqu’à vingt ans. Quand il sera grand, alors, s’il veut être marin, il le dira. Si non, il restera avec sa mère.
— Il sera marin, fit François, et par conséquent, mousse pour commencer.
— Allons, François, interrompit Blinkine, du calme. Il me semble qu’il y a un moyen de tout arranger. Que l’enfant soit marin s’il le veut quand il sera en âge de choisir ; tu es tranquille là-dessus puisque tu te dis sûr de sa vocation. En attendant on pourrait lui faire donner une instruction où serait soigneusement prévu tout ce qui est nécessaire à cette carrière : l’étude de l’anglais, des mathématiques, de certaines sciences… On pourrait également lui faire pratiquer assidûment certains sports ; le préparer en somme largement pour le métier de Capitaine au long cours tout en réservant l’avenir par une instruction classique qui lui permît de choisir une autre carrière s’il s’y décidait.
— Il n’y a rien à faire, dit François, buté. Rien. L’enfant partira avec moi.
— Sois donc raisonnable, reprit Blinkine. Nous mettrons l’enfant au collège de St Joseph de Rodez qui est très bon, pour…
— Oui. Vous le dégoûterez de la mer. Vous me donnerez à dix-huit ans un petit monsieur incapable de faire quoi que ce soit, qui choisira le droit ou la médecine et que je devrai entretenir de ma sueur toute ma vie, avocat sans causes ou médecin sans pratiques. A moins qu’il ne devienne receveur ou rat-de-cave ou percepteur. Non, merci, mon vieux. Que ma femme ait des idées comme celles-là, elle est excusable, mais un homme !
— Alors tu veux me séparer de mon fils, s’écria Angèle d’un accent tragique. Tu veux me rendre malheureuse pour le reste de mes jours ?
— J’aurais peut-être une solution qui contenterait tout le monde, dit Rabevel doucement. L’enfant est très intelligent, bon et travailleur ; cela est incontestable. Je propose de le prendre à Paris où je surveillerai moi-même ses études et les dirigerai dans le sens voulu pour qu’à vingt ans il puisse entrer dans ma flotte auprès de son père et devenir Capitaine au bout d’un ou deux ans, ou bien, si la mer ne l’attire plus, pour qu’il puisse devenir mon second ; car j’aurai besoin d’un bras droit. Mon fils ne sera jamais ni très intelligent, ni très actif ; bon à faire un secrétaire de Conseil d’Administration. Marc qui promet beaucoup s’orientera très probablement vers la partie technique ; Olivier pourrait à mes côtés se mettre au courant de la tâche administrative et me remplacer quelque jour. Qu’en penses-tu, François ?
— Ah ! dit celui-ci ébloui, cela, c’est autre chose ! Si, au lieu d’un capitaine, tu fais d’Olivier un armateur, ce n’est pas moi qui m’en plaindrai !
— Bien. Et, vous voyez, cette solution a l’avantage de convenir à la mère qui ne saurait être désormais inquiète de son fils. N’est-ce pas Angèle ?… Olivier pourra être interne ou, si vous le permettez, vivre chez nous avec Jean. Vous le verrez aux vacances et à Paris quand il vous plaira d’y venir.
François s’écria, tout joyeux :
— Que tu es gentil, Bernard ! Quel chic type ! T’occuper ainsi de mon fils !
— Mais, mon petit, c’est la moindre des choses. Tu es mon ami de toujours, je t’aide parce que j’ai eu plus de chance que toi ; en somme je ne fais que remplir mon devoir. D’ailleurs, note que j’y ai mon avantage : Olivier m’apporte un capital d’intelligence et de volonté c’est-à-dire ce qui manque le plus. Je découvre cette pépite et je l’adopte tu comprends. Allons, mon vieux, si ta femme est d’accord, la chose est faite.
Angèle et Abraham avaient échangé des regards effrayés. Bernard voulait-il donc enlever l’enfant ?
— Moi, je ne demande pas mieux, dit Angèle, mais Olivier n’a pas besoin d’aller à Paris, n’est-ce pas ? Vous pourriez indiquer avec exactitude et précision la matière de l’enseignement que vous voulez lui voir suivre. Je suis sûre que les Frères de St Joseph de Rodez ne demanderaient pas mieux que de se conformer à votre programme. Qu’en pensez-vous, Abraham ?
— Je m’en porte garant.
— Ah ! dit Rabevel, il ne faut pas exiger de moi l’impossible. Si je prends Olivier, c’est que je veux en faire un garçon capable de me remplacer. Il faut donc que je suive ses études jour par jour pour les diriger et en modifier les directions à ma guise. Cela je ne puis le faire de Paris à Rodez. Si vous ne pouvez vous sentir séparée de votre fils par six ou sept cents kilomètres, alors abandonnons le projet, embarquez l’enfant et mettons que je n’ai rien dit.
— Évidemment, repartit François, tu n’es pas raisonnable, ma pauvre Angèle. Il me semble pourtant qu’à ta place j’aurais aimé cette solution !
— Faisons mieux, dit Bernard. Venez à Paris. J’ai dans un de mes immeubles, un petit appartement toujours disponible où je reçois les membres de mes Conseils d’Administration : il me sert de garde-meubles car ma femme change souvent son décor. Venez vous installer. Vous n’aurez aucun loyer à payer et Reine sera heureuse de vous avoir auprès d’elle. Et votre fils, externe au Lycée, ne vous quittera que pour ses cours. »
Ah ! le piège astucieux, inévitable ! Blinkine crut qu’il allait haïr Bernard. Angèle se sentit perdue. Elle consulta Abraham. Que faire ? Mais déjà François accablait son ami de protestations de gratitude. Il se retourna vers sa femme, s’étonna qu’elle ne se montrât pas plus enthousiaste et plus reconnaissante. Angèle ne put se tenir de le mépriser, à cette minute, tant il lui parut imbécile. Encore une fois, elle se sentit, sous le ciel immense et tranquille, abandonnée de Dieu, privée de la grâce, mal défendue par ceux-là mêmes qui la souhaitaient la plus pure ; un infini désir de cette mort qui lui était interdite emplit de nouveau son cœur. Elle dit avec difficulté : « Je vous remercie ».
Puis elle se leva, prit la main d’Olivier et descendit l’escalier des remparts, droite, sombre, muette comme Andromaque s’allant livrer à Pyrrhus.