Chapter 5

Marc haussa les épaules en souriant :

— Voici que tu souhaites encore, dit-il, une conquête passagère.

— Peut-être, répondit Olivier, mais n’es-tu pas sensible toi-même à l’attrait complexe et savoureux de cette femme ? Nous ne connaissons d’elle jusqu’à maintenant ni la voix, ni la vie, à peine ce visage qu’elle cache à présent sous l’éventail. Voici qu’elle ne nous tend pas le piège de ses yeux. Que voyons-nous ? A peine sa nuque délicieuse…

— Vous n’avez jamais examiné la mienne, dit soudain à côté d’eux une voix.

C’était la voix d’Isabelle. Elle voulait avoir l’air de plaisanter, mais le regard d’Olivier la fit rougir. Elle se leva, s’en fut. Les deux jeunes gens se regardèrent. Rabevel qui prêtait l’oreille et avait tout entendu, espéra.

Ce soir-là, en regagnant sa chambre, Olivier parut pensif mais ses yeux décelaient sa joie. Il oubliait la mollesse de ses camarades, la sagesse inaltérable de Marc, tous ces caractères si différents de lui et dont s’irritait sa passion de vivre et son désir de se trouver des semblables : il lui semblait qu’il touchait au port. L’ombre grave et douce de sa mère, la silhouette terrible de Balbine, la grande image passionnée de Vassal qu’accompagnait toujours dans sa mémoire la clameur marine, s’effaçaient ; la vivante Isabelle proche et radieuse, porteuse d’une énigme, prometteuse d’aventure, arrêtait son cœur qu’oppressait le sentiment du miracle imminent. Tout y était propice. Et, plus tard, que surgissent les ombres muettes ! que les intrigues, les fureurs et les amours se pénètrent et s’exaspèrent ! Dieux justes ! comme par avance, il se sentait comblé !

Rabevel, lui, méditait sur cette curieuse aventure. Il ne pouvait croire que la jeune fille imaginât l’étendue de ce qu’elle avait donné à espérer. Après beaucoup d’hésitations, il résolut de lui parler. Dès qu’il eut fait naître une occasion favorable, il l’entretint d’Olivier.

— Savez-vous, dit-il, que ses études terminées au mois de Juillet, je crains bien qu’il ne veuille nous quitter ?

Elle le regarda avec méfiance.

— Écoutez, reprit-il, je vais jouer avec vous cartes sur table ; je voudrais garder auprès de moi Olivier, d’abord parce que je l’aime beaucoup, ensuite parce que sa mère ne se consolerait pas de son départ. Vous seule pouvez, je le devine maintenant, nous le conserver. Il suffit que vous arriviez à être aimée de lui comme il est aimé de vous. Ne protestez pas, je parle en vieux papa. Et je vous jure que je me chargerai du mariage et de la dot. Il faut nous conserver Olivier. Voulez-vous ?

— Il n’aimera jamais personne d’un véritable amour, répondit-elle, pensive. Je le crains bien, allez. Peut-être quelque bacchante et encore, est-ce sûr ? moi, il m’aime je crois, autant qu’il puisse aimer. Au fond, il n’aime que la sensation, l’émotion. Je serais bien étonnée qu’il changeât un jour.

— Tel qu’il est, l’aimez-vous ? Oui. Eh bien ! il faut le conquérir, il faut le garder. Nous voici à Pâques. Nous allons passer quelques jours à la campagne. Je vous invite en même temps qu’Olivier, voulez-vous ?

Elle accepta, tremblante d’espérance et de crainte : elle se promettait d’user de toute son intelligence, de ruse même puisque le cœur ne suffisait pas. Bernard la considérait toute méditative. Lui-même s’inquiétait de la place que le jeune homme prenait dans son cœur. « Serait-il mon démon de midi ? » se dit-il en se moquant de soi-même.

Quelques jours après, la ravissante Isabelle, portant un livre et une brassée de fleurs, surgissait au milieu du hall de la maison de campagne de Rabevel dans la gloire de ses cheveux flottants :

— Quel affreux vent ! me voici toute décoiffée. Vous riez, heureux hommes ! monsieur Marc, voulez-vous tenir ce livre, je vous prie, pendant que je répare le désordre de ma chevelure ?

— Puis-je en voir le titre ?

— Non, devinez-le.

— Dites-moi au moins le nom de l’auteur.

— Shakespeare.

— Bien. Avez-vous déjà lu ce livre ?

— Oui.

— L’avez-vous relu ?

— Lu et relu.

— Alors c’estRoméo et Juliette. Parfaitement. J’ai deviné. Œuvre sublime !

Et, le livre fermé, Marc déclama une tirade de Roméo.

— Comment, s’exclama Rabevel, vous connaissez par cœur ce passage entier ?

— Je l’ai si souvent lu ! il exprime tant de choses si proches de moi-même. N’est-ce pas le propre de ces grands écrivains que d’être avant tout des grands hommes ! Olivier, mieux que moi, doit sentir cela.

— Je sens en effet que les grands écrivains sont les plus universels.

— D’où il suit, conclut Isabelle, que chacun est assuré de trouver dans une belle œuvre au moins une partie qui l’émeuve plus profondément parce qu’elle est sœur de lui-même ?

— Je le pense, dit Olivier. Il y a dansRoméo et Juliettetoute une scène haletante et équivoque entre Juliette et Dame Capulet dont j’ai toujours été remué plus que du reste…

— Vous êtes ainsi ? demanda Isabelle en frémissant légèrement.

— Hélas ! répondit Olivier. Mais vous qui avez si souvent relu ce livre, Mademoiselle ?

— Tout m’y paraît pathétique ainsi qu’à vous. Mais je n’en connais pas par cœur des passages entiers ! Je n’ai pas de mémoire. » Elle sourit avec une incomparable finesse. « Tout au plus, dit-elle, pourrais-je en répéter une phrase…

Mais Marc qui l’observait depuis son arrivée et déjà pressentait la nouvelle ardeur de ce jeune cœur : Vous l’avez retenue, dit-il. Je la devine. Je sais quelle elle est. Je vais vous la lire. »

Il cherchait, en feuilletant le livre ; il savait ce qu’il cherchait. Isabelle feignait de ne plus sourire.

— La voici, dit-il : «Ah ! que je meure sur l’heure si cet homme ne doit point devenir mon époux.»

Alors comme dans un cri :

— « Pas plus celle-ci, fit-elle, qu’une autre, voyons ! »

Mais lui :

— Elle est soulignée. (Il feuilleta de nouveau rapidement le livre.) C’est, d’ailleurs, la seule qui le soit.

Le silence se cristallisait autour de cette phrase shakespearienne si terriblement passionnée. Isabelle un peu haletante avait l’air bouleversée. Lui avait-on pris son secret ?

Marc eut pitié :

— Après tout, dit-il, ce livre, on vous l’a peut-être prêté ?

Elle fit mine d’acquiescer ; mais ses yeux rencontrèrent le regard d’Olivier perdu dans une telle allégresse ! Le cœur lui manqua tout à coup tant elle fut heureuse ; ainsi se révéla à elle-même dans sa plénitude son besoin d’oublier ses tristesses, d’aimer, d’être aimée…

Et pour Olivier lui-même, sous les traits séduisants de cette Isabelle, ne s’offraient-elles pas à cet instant ces roses, les plus rouges et les plus violentes qu’il pût désirer cueillir ?…

Bernard exultait. Était-elle adroite cette petite ? Il se tourna vers Angèle qui assistait sans rien dire à la scène. Ils vivaient tous deux en bons camarades ; ces quelques années passées côte à côte sans que l’armateur se permît jamais un mot ou un geste équivoques avaient fini par endormir sa méfiance. L’intérêt que Rabevel portait à Olivier l’émouvait dans le secret de son cœur ; elle vivait tranquille, heureuse presque, dans la paix du devoir. Elle ne changeait guère ; les mois se succédaient sans la vieillir ; sa quarantaine était resplendissante de la même beauté à peine tempérée par la modestie que lui donnaient ses remords. Peu à peu, l’amour de François l’avait conquise ; elle s’était faite plus sensible à l’effort et aux fatigues du pauvre homme qui peinait pour faire vivre deux êtres adorés dont l’un n’était pas son fils, dont l’autre avait été davantage la femme d’un autre que la sienne. Et, ces deux créatures qu’il aimait tant, il supportait qu’elles fussent absentes de son existence, qu’il ne les pût voir que tous les deux ans pendant un mois ! Une immense pitié avait envahi lentement le cœur d’Angèle, s’y était petit à petit cristallisée en affection. Les paroles admiratives d’Olivier qui, tout seul, s’était donné depuis l’enfance le culte de son père, l’entamaient ; elle cédait à son admiration passionnée, la laissait chaque jour progresser d’un pas dans son cœur, devenait enfin, d’ailleurs encouragée par les lettres fréquentes et les visites point rares de Blinkine, la femme qu’elle n’eût jamais dû cesser d’être.

Mais depuis quelque temps son Olivier l’inquiétait grandement. L’affaire des escapades du Lycée, l’interpellation à la Chambre l’avaient secouée, même un peu effrayée ; l’exaltation du jeune homme lui paraissait dangereuse, elle savait trop par expérience combien on pouvait souffrir et faire souffrir quand on possédait ce triste don. Elle avait surpris des conseils de modération de Marc à son fils ; elle s’en alarmait. Maintenant voici qu’Olivier se mettait à faire la cour aux jeunes filles, et de quel ton ! Elle le pressentit engagé dans des voies d’où elle ne le pourrait faire revenir. Elle imagina des scandales, eut peur. Et, d’autre part, la jalousie maternelle s’éveillait aussi, cette jalousie qui n’admet point le partage du fils même avec l’épouse. Elle trouva Isabelle laide, bête et effrontée. Elle résolut d’écrire à son mari pour lui demander conseil.

En attendant la réponse qui ne devait pas venir avant si longtemps elle continuait d’observer. Avec quelque dépit elle crut constater que Bernard prêtait la main au jeu. Et lui n’eut pas de peine à se rendre compte qu’elle devinait sa complicité sans en comprendre les motifs. Mais il résolut d’attendre qu’elle lui en parlât la première ce qui ne tarda pas.

Le hasard les avait en effet isolés, quelques jours après, sur un banc du jardin de la villa.

— Vous pourriez, dit Angèle sans autre préambule, me rendre un grand service.

— Si c’est possible, c’est fait, répondit sur un ton de plaisanterie ironique Bernard qui devinait la suite.

— Vous n’êtes pas sans avoir remarqué l’intimité d’Olivier et de cette jeune Isabelle. Vous connaissez le caractère impétueux de mon fils, caractère que je n’ai jamais pu arriver à mâter. Je crains que ces amours où il semble que la jeune fille se laisse aller avec beaucoup d’abandon ne se terminent par quelque catastrophe.

— Ce n’est pas du tout mon avis, répondit Rabevel, je crois au contraire que votre fils aura toujours assez d’empire sur lui-même pour que cette jeune fille reste une jeune fille.

— Et c’est sans doute avec cette conviction que vous vous bornez à contempler leurs jeux et même, dirait-on, à les favoriser ?

— Mon dessein est tout autre, ma bonne amie ; je cherche tout uniment le moyen de garder votre fils à Paris.

— Comment ? Songerait-il à s’en aller ?

— Sans doute. Ne le saviez-vous pas ?

— Mais il suffit que vous vous y opposiez, en ne lui réservant pas de place sur vos bateaux, par exemple, pour qu’il ne parte pas !

— Vous croyez ?

— C’est de toute évidence, voyons !

Rabevel baissa les paupières pour cacher la joie dont brillait son œil.

— Je le crois aussi, finit-il par dire. Mais vous me demandez de jouer là un rôle qui n’est pas le mien.

Elle pâlit.

— Le rôle de son père, dit-elle douloureusement. Ne l’êtes-vous pas ?

— Le rôle de votre mari, répondit-il en la regardant fixement.

Elle ne put réprimer un mouvement de détresse et de surprise. Quoi ! c’était là l’orage que couvait ce long calme ?

Il la devina et dit cyniquement :

— Je n’ai pas cessé une minute d’y songer depuis que vous êtes à Paris.

Elle fit un geste de désespoir. Il reprit :

— Oui, Angèle, mienne tu as été, mienne tu restes ; je ne peux t’oublier. Tu ne t’imagines pas à quelle patience j’ai dû faire appel pour ne pas céder à ma passion, pour ne pas venir chez toi te supplier, te convaincre, te faire violence, Angèle, tu entends, te faire violence s’il l’avait fallu. J’attendais… Quoi ? Rien. Je ne sais pas ; de ridicules et singulières idées de morale me retenaient au bord de l’action. J’ai voulu partager ta vie sans flammes, m’occuper aussi de l’enfant, distraire mes désirs de leur objet ; j’y ai vaguement réussi jusqu’à un certain point. Maintenant Olivier devient un homme ; il va vivre pour lui, sans qu’il lui soit besoin d’un guide… Toi seule me restes, Angèle…

Elle demeurait muette d’une stupeur terrifiée.

— Toi seule, reprit-il… Souviens-toi d’autrefois, de nos promenades au bord du Lot…

— Assez, dit-elle, assez… Tu ne vois donc pas que tu me fais horreur ?

— C’est donc ainsi ? s’écria-t-il, irrité de ce mépris. Eh ! bien, je te jure que tu seras mienne que je te fasse horreur ou non. Et si tu ne le veux pas c’est que l’exil de ton fils t’aura laissée indifférente.

Elle fut instantanément debout comme d’un jet :

— Lâche, lui dit-elle à voix basse, lâche ! Maître chanteur ! saligaud !…

— Ah ! te revoilà, hein ? tu rajeunis, ardente fille ? Qu’est-ce que tu donnerais pour pouvoir m’étrangler ! Eh bien ! je viendrai chez toi, tu m’étrangleras si tu veux… » Il rit d’un rire insultant. Elle regarda autour d’elle, ne vit personne, se pencha vers lui et lui cracha au visage.

De semblables aventures ne pouvaient que cravacher le désir d’un homme tel que Bernard. Lancé de nouveau à rênes flottantes sur le chemin de sa passion il se jura de l’assouvir quoi qu’il lui en coûtât. Rien qui dérivât désormais son action. Il commença de poursuivre la malheureuse de toutes les manières ; chez elle où elle devait subir les assauts d’une violence désordonnée d’où ils sortaient haineux, invaincus, et brisés ; chez lui où il se livrait à toutes sortes de jeux dangereux, feignant l’amant comblé mais indiscret, ayant des attitudes et des gestes qui, surpris par Reine, n’eussent laissé nul doute sur leurs relations et dont elle restait plus morte que vive, paralysée, n’osant parler, n’osant lever les yeux. Un jour, chez elle où, à cause des domestiques, elle ne pouvait ni le recevoir à chaque fois ni lui condamner définitivement sa porte, elle lui fit des reproches véhéments.

— Toujours ce sera ainsi, dit-il ; et puis un beau jour une lettre anonyme fera entrer ma femme qui nous trouvera ensemble à demi-dévêtus ; et, un autre jour, monsieur votre fils partira pour l’Océan Pacifique ; et un autre jour…

— Brute ! dit-elle courroucée… La qualité de son sang se révéla d’un geste. Elle le gifla avec une force étonnante pour une femme. Lui, d’un coup de poing, l’envoya rouler dans une bergère. Elle se releva avec le courage d’un boxeur, fonça sur lui, le saisit au cou à deux mains et le mordit sauvagement aux doigts. Au bout d’un moment épuisés, ils se relâchèrent avec méfiance. Mais il leur semblait que, dans le sursaut et l’apparence de la haine, leurs corps venaient de se reprendre.

La mort de Bordes survenue à cette époque eut pour effet de les éloigner et de permettre à Angèle de respirer. Le vieil armateur laissait en effet des affaires fort compliquées à régler et où ses intérêts se mêlaient inextricablement sur bien des points à ceux de Bernard. Celui-ci dut courir les notaires, consulter les associés, voir madame Bordes et Pauline qui héritait de nombreux titres. Rabevel trouva dans cette jeune femme une personne attristée, correcte et digne. Il eut vite appris que dans diverses sociétés dont l’armateur détenait de gros paquets de titres, c’était elle désormais qui allait disposer de l’appoint qui faisait les majorités. Il lui fut évident que les groupes se disputeraient ces titres à coups de billets de banque. Il se mit en avant, la pria de ne pas traiter avant de l’avoir avisé. Le jeune Poulétous le tenait au courant : la concurrence était grande, Pauline ne se hâtait pas de se décider. « Il me semble tout de même que vous avez des chances, vous. Au fond, c’est une sentimentale, cette femme. C’est par le sentiment que vous la tiendriez… Pourquoi ne pas lui raconter votre liaison avec Viviane ? Elle aimait bien sa sœur… » Cette combinaison assez machiavélique n’était pas pour déplaire à Bernard et il résolut de la tenter.

Un soir qu’il était chez elle et avait vainement essayé de vaincre son indécision, il en prit son parti. Il se mit à la regarder si fixement qu’elle finit par lui dire d’un accent troublé :

— Qu’avez-vous donc, Monsieur Rabevel, à me regarder ainsi ?

— Excusez-moi ; je ne me surveillais pas. Vous ressemblez tellement à une jeune femme pour qui j’ai eu une très grande inclination. Elle s’appelait Viviane.

— Viviane, vous avez dit Viviane ? Vous avez aimé Viviane ?

— A la folie.

Elle se laissa aller, il craignit de la voir s’évanouir, vint auprès d’elle, lui prit les mains tandis qu’elle s’appuyait, inerte. Enfin, elle rouvrit les yeux.

— Viviane, dites-vous ? Et elle me ressemblait tant que cela ?…

— D’une façon extraordinaire…

La chair de la femme le touchait, le parfum capiteux le troublait ; il vit un signe au coin de l’oreille comme en avait un Viviane (plus petit pourtant). Il ne put se tenir de le dire :

— Tenez, elle avait un petit signe comme vous, là.

— Où, là ?

— « Tant pis, se dit-il, gare au soufflet ». Et il l’embrassa longuement. Elle voulut lui échapper, se détourner mais elle le fit si maladroitement qu’il rencontra ses lèvres. Elle le mordit ; lui, déchaîné, la serra plus fort et finalement elle céda gémissante et confuse.

Il s’en fut satisfait. Elle l’aimait, elle lui avait avoué qu’elle l’aimait depuis des années, depuis qu’elle l’avait vu pour la première fois. Elle lui paraissait plus fougueuse encore que Viviane. Elle avait refusé de lui vendre les titres : « Réflexion faite, avait-elle dit, je les garde ; vous me conseillerez pour les gérer puisque nous sommes maintenant de bons amis.

— Si bons amis que cela ?

Elle n’avait pas répondu, le serrant contre lui…

Quelques heures après, elle achevait de raconter l’aventure à Poulétous nu dans son lit : « Et il se croit malin, le zigoto, disait-elle, avec un gros accent faubourien en se tapant les cuisses. Il a crum’avoirà la suite de savantes combinaisons. Il ne se doute pas que je le guette depuis cinq ans, depuis que le vieux singe commençait à faire sa malle. Crois-tu, mon petit, il est convaincu, dur comme fer, que Viviane a existé et que nous étions jumelles. Ce qu’ils peuvent être marrants, les hommes ! Attends un peu, comme je vais te le faire danser ce frère-là ! Et quand il saura que je connais sa femme ! »

— Tu vas le lui dire ?

— Mais, mon petit, il faut bien ; pas tout de suite, je vais d’abord me rendre indispensable. Après ça je lui avouerai que je suis Balbine Vassal. Au fond il en sera fier ; je serai la femme honnête, la femme de son monde, qui a commis une faute bien sûr, mais enfin qu’on peut recevoir, qui a été présentée à Madame Rabevel. Ça lui paraîtra même commode. Ah ! tu sais, les plus malins ne le sont guère !

La catin ne se trompait pas. Rien de plus naïf que certains hommes, même les plus experts, dès qu’ils sont entre les mains d’une femme sans vergogne. Rabevel prit l’habitude de la voir tous les jours. Sa réaction, lorsqu’il apprit que Pauline n’était autre que Balbine Vassal fut exactement celle qu’elle avait prévue. Il finit par l’introduire adroitement chez lui. Il trouvait à la réunion de toutes ces femmes une sorte de joie sadique.

Sans doute la chose ne pouvait rester longtemps tout-à-fait secrète. Un soir qu’il sortait de son bureau avec Marc, Noë et Olivier, il leur dit :

— Ma voiture vient me prendre. Je vais à Armenonville. Voulez-vous que je vous dépose quelque part ?

— Volontiers, dit Noë, à la Porte-Maillot par exemple.

Comme la voiture stoppait à l’entrée du Bois de Boulogne et au moment où ils allaient se quitter, Rabevel demanda :

— Votre soirée de demain est-elle prise ?

Et sur la réponse négative qui lui fut faite :

— Alors, dit-il, je compte que vous voudrez bien assister à la petite réception que ma femme a organisée ; il y aura malheureusement beaucoup de monde mais je voudrais bien vous y voir tous les trois comme c’est la dernière réception qu’elle donne avant notre départ pour la campagne…

Ils acceptèrent ; l’automobile démarra tandis que Rabevel leur faisait un signe amical de la main.

Noë emmena les jeunes gens dîner à la Cascade. Quelques heures après, comme ils revenaient à pied vers la ville en devisant dans la nuit fraîche, ils croisèrent une automobile qu’ils reconnurent. Elle était brillamment éclairée et allait à toute petite allure. Ils y distinguèrent Rabevel penché avec ferveur sur les doigts d’une femme.

Marc et Olivier se regardèrent en silence ; c’était Balbine Vassal.

Ils n’attendirent pas le lendemain sans curiosité. Qu’allait être cette réception ? Splendide sans doute comme d’habitude. Mais pourvu que n’y éclatât pas quelque scandale ! Ils espéraient cependant que rien de la vie intime de l’armateur ne transparaîtrait sous l’apparat de la fête. Car Rabevel aimait l’apparat. Tous les Parisiens connaissaient déjà sa magnificence à cette époque. Depuis, d’ailleurs, le rôle politique et économique qu’il joua, le mirent suffisamment en vedette pour qu’on en vînt à savoir, par la presse ou autrement, le détail de sa vie, en ce qu’elle avait d’apparent, avec cette minutie particulière à notre temps.

En 1909, toutefois, l’armateur ne possédait encore ni le vieil hôtel de la rue Barbey-de-Jouy dont la belle façade passe pour le chef-d’œuvre de Du Cerceau, ni le ravissant château de la Champmeslé qu’un admirateur de la grande actrice lui avait fait construire, aux portes de Paris, à la Grenouillère, et où Rabevel donna vers la fin de la guerre les fêtes qui firent le scandale et l’admiration de la Capitale. Il habitait un hôtel, somptueux certes, mais de construction récente et sans beauté, dans le quartier Monceau.

Il n’avait rien épargné pour le rendre confortable ; sans doute, malgré son goût très sûr, aurait-il même accumulé à l’excès bibelots et objets d’art si sa femme n’y avait veillé. Reine avait toujours réussi en effet à maintenir dans le ménage la simplicité et la distinction que des siècles de raffinement et de politesse donnent aux familles de la bourgeoisie française. Elle continuait à aimer tendrement ce mari audacieux auprès de qui elle n’était qu’une ombre. Rude et jovial, Rabevel se laissait chérir ; il témoignait toujours à sa femme une affection presque paternelle, l’estimait, ne lui refusait rien mais chaque jour plus nerveux depuis son échec auprès d’Angèle et sa réussite auprès de Balbine, plus compliqué, l’esprit plus tendu, il recherchait avec plus de maladif désir la compagnie de la gourgandine.

C’était ainsi que Balbine Vassal était à présent son inséparable maîtresse. Devenue peu à peu l’amie de sa femme, elle avait silencieusement étudié les goûts de cet homme que les excès de toute sorte vouaient à la neurasthénie et à l’érotisme. La conquête totale s’était révélée difficile ; elle avait dû agir avec une extraordinaire prudence. Il ne fallait point s’offrir car Rabevel était fin ; il ne fallait point feindre la pudeur ni la simplicité puisque l’homme recherchait au contraire le stupre ; il ne fallait pas surtout qu’il pût, une minute, supposer que cette petite Balbine désirait avant tout satisfaire ses goûts de luxe et son orgueil : devenir Madame Rabevel. Quant à sa propre perversité, comme il ne manquait pour l’assouvir ni mâles ni moyens, elle ne la faisait intervenir qu’en second lieu dans ses calculs.

Elle avait abouti à l’asservissement de Rabevel, non sans fausses manœuvres que son instinct avait pu reprendre d’autant plus aisément qu’avec son amant il avait son maximum de puissance de par son origine physiologique :tota mulier in utero. Un homme moins soumis aux misères de la chair eût échappé à des pièges que celui-ci ne pouvait plus éviter. Il grondait encore, irrité contre lui-même, honteux de ce joug sensuel, dégoûté de la fange où il s’enlisait ; et enfin, attristé devant sa déchéance morale lorsqu’il comparait à la femme qui était la sienne la femme qu’il avait choisie.

Depuis quelques mois, Balbine se sentant souveraine, le minait sourdement. Elle affectait la jalousie, exigeait le divorce, feignait de vouloir reprendre sa liberté. Rabevel s’emportait ; des discussions orageuses avaient lieu où les deux amants proféraient les plus ignobles mots, s’en délectaient et oubliaient dans l’ivresse physique des réconciliations leur propre abaissement.

Balbine ne jugeait pas devoir encore tenter définitivement le jeu qu’elle s’était promis. Elle patientait, faisait renaître ces disputes dont son amant ne pouvait plus se passer tant il y trouvait de savoureuse horreur. Elle voulait lui imprimer d’elle un goût et une habitude incurables ; et tels qu’un jour elle pût le quitter avec la certitude de le voir revenir. Après quelques-uns de ces départs et de ces retours, pensait-elle, il faudrait bien, si elle lui condamnait sa porte, qu’il l’épousât.

En attendant, elle conservait auprès de madame Rabevel, son masque d’amie et cela, chose curieuse, sans effort. Ce soir-là, elle lui avait conduit sa grande fille enfin revenue d’Espagne où elle était élevée ; elle ne comptait pas garder longtemps Nicole dont les dix-sept ans accusaient fâcheusement l’âge maternel ; mais comment ne pas la présenter à de si bons amis que les Rabevel ? et de plus, Vassal, attendu chaque jour, voudrait lui-même voir sa fille. Elle haussa les épaules ; quand serait-elle donc débarrassée de cet imbécile ?…

Cependant, on avait prié Nicole de se mettre au piano ; on savait que Vassal admirait son talent précoce et en était fier ; on se demandait avec curiosité si continuaient les progrès constatés à chacun de ses passages à Paris.

Dès qu’elle eut attaqué les premières mesures d’une douloureuse étude de Chopin, l’auditoire fut fixé ; Vassal ne se trompait pas en proclamant le talent de Nicole. Marc et Olivier, dans un coin du salon où se pressaient les invités de Rabevel admiraient silencieusement auprès de Noë. Quand le piano fut refermé :

— Le charme de ce visage, dit Marc, est de ceux qui demeureront toujours inaccessibles à l’analyse. Voilà vraiment la matière où les agnostiques pourraient utilement s’affirmer.

— Il est d’une qualité si subtile ! dit Olivier.

— Je crois bien ! remarque combien il est à la fois senti et perçu. Notre esprit et notre cœur y ont leur compte.

— Hum ! fit Noë avec un bon sourire.

Marc rougit légèrement.

— Serait-ce vous qui devenez taquin, mon père, dit-il en plaisantant, et pour une fois que j’ai l’occasion d’admirer, m’en priverez-vous ? Je dis et je crois évident que le charme de certains visages féminins nous échappe en son entier. Par bribes, l’intelligence en explique les effets et en suppute la nature. Mais avec quelle incertitude !

— Il est bien sûr, reprit Olivier, que Nicole Vassal était tout à l’heure le centre attractif de notre réunion. Tout venait d’elle et s’y rapportait. A quoi attribuer cette suprématie ?

— A la beauté, sans doute, dit Noë, jointe à cette courtoisie si pure qu’elle est une forme incontestable de la charité.

— Peut-être, répondit Olivier. Il y a là pourtant de bien jolies femmes et même quelques-unes de vraiment belles. Cette madame de Villarais par exemple, offre au plus haut degré le mélange de courtoisie, de dignité et de remarquable beauté qui en font la fleur parfaite d’une race.

— Elle plaît infiniment, concéda Marc ; mais elle n’a pas évidemment ce pouvoir occulte de Nicole, d’autant plus grand chez elle que, ne l’ignorant certainement pas, elle paraît vouloir le réfréner.

— Oui, remarqua Noë, elle ne semble pas se soucier des succès mondains. Quand elle eut tout à l’heure, avec quelle grâce infinie, vous le savez, chanté ces vieilles romances du temps de Mac Grégor, elle paraissait réellement, sincèrement offusquée du succès qu’elle a eu.

— Voulez-vous, proposa Marc, que nous allions la féliciter ?

Olivier fit un clin d’œil à Noë qui sourit. Ils suivirent Marc. Ils trouvèrent Madame Rabevel auprès de Balbine.

— Madame, dit Marc, nous serions désireux d’être présentés à l’admirable artiste que nous venons d’entendre.

— Je ferai mieux que cela, répondit-elle avec gentillesse, je demanderai à sa mère de vous présenter elle-même.

Et se tournant vers Balbine ;

— Voici, lui dit-elle, des amis de mon mari : Monsieur Noë Rabevel, l’oncle de mon mari, et son fils Marc, nouvel élève de l’École Centrale.

Comme elle allait présenter Olivier, Balbine posant un long regard sur les beaux yeux clairs, dit :

— Je le connais déjà. Quand j’ai eu le plaisir de le voir pour la première fois c’était, je me le rappelle, avec mon mari. C’était un enfant à cette époque. Il n’était pas encore célèbre. Nous ne savions pas qu’il se préparait à jeter aux vents de la passion et de l’aventure la jeunesse de tout un lycée !

Olivier rougit. Il évoqua, lui aussi, leurs rencontres et, brusquement, lui revinrent les imaginations où cette brûlante femme si proche de lui avait tenu tant de place. Comme il se demandait si elle s’était jamais doutée de la parenté de leurs races, elle lui serra la main avec une telle violence, à peine contenue, qu’il redouta son destin.

Nicole s’approchait au bras de Rabevel. Elle était grande, mince et déjà, à cette époque, malgré sa jeunesse, avait cet air un peu triste qui ne la quitte point. Le port de la tête, l’aisance de la démarche, la grande allure de tous les gestes inspiraient un respect adouci par la grâce émanée d’elle et flottante comme un parfum.

Elle était lassée de louanges quand Marc lui adressa la parole. Avec un sourire poli mais excédé, elle attendit le compliment fatal qui l’horrifie par sa banalité : celui qui apparente son talent à la virtuosité paternelle. Mais Marc était trop fin pour ne l’avoir pas devinée. Il se contenta de lui dire, sur un ton ému qui tranchait sur son habituelle ironie, combien il avait été sensible aux échos de l’âme populaire d’Écosse tandis qu’elle chantait les chansons de Mac Grégor.

— Ah ! s’écria-t-elle, radieuse, voilà ce que j’aime. Je suis toujours étonnée de voir louer l’exécutant d’une œuvre. Il doit se faire oublier. N’est-ce pas ?

— Certainement, dit Marc qui n’en était pas sûr.

— Oui, reprit-elle, quel est son rôle ? Il est de traduire, par les moyens mécaniques dont il dispose, à l’usage de ceux qui n’ont pas ces moyens. L’interprète n’est qu’un instrument. Quelque excellent qu’il soit, son éloge n’est à faire que par les maquignons. L’amateur n’en doit faire qu’un cas secondaire car le véritable artiste doit donner une telle vie à l’œuvre belle que l’auditeur ne puisse penser à autre chose qu’à elle. Pendant le concert et au moment où il cesse, l’assistance, si l’artisan fut excellent, ne doit entendre et voir que l’œuvre.

Elle parlait avec feu et Marc la regardait, le cœur empli d’une douceur ravie qu’il ne connaissait pas ; elle en eut l’intuition soudaine et se détourna un peu. Puis, comme malgré elle, lui prenant le bras :

— Je suis un peu fatiguée, dit-elle, voulez-vous me mener dans un coin tranquille où je puisse me reposer ? Je vous rendrai la liberté aussitôt.

Olivier qui ne goûtait guère la danse et la musique de salon s’ennuya vite ; il se disposait à filer à l’anglaise lorsqu’il croisa madame de Villarais.

— Elle est réellement belle, se dit-il.

Au moment de gagner le vestibule, comme il s’arrêtait un instant sur la porte, contemplant en dilettante la jeune femme, il se sentit frôlé par un bras nu qui vint s’appuyer sur le sien.

— Vous prenez, pour admirer cette petite sotte, un air qui est à mourir de rire, dit Balbine.

— Ah ! ce n’est, au fond, pas à elle que je pense, répondit-il, soudain redevenu triste.

Elle comprit :

— A qui ? dit-elle aussitôt, à qui ? Vous ne voulez pas le dire, cachottier. En tous cas, ce n’est pas madame de Villarais que vous devriez regarder…

Elle ajouta provocante :

— Un homme comme vous doit rêver à mieux…

— Que voulez-vous dire ? demanda Olivier confusément gêné.

— Rien ! sinon qu’avec ce visage et cette allure on peut tout oser…

Elle le quitta brusquement et ouvrit la porte d’un petit boudoir obscur où elle se jeta. Olivier sentit refluer à son visage un sang brûlant ; il eut l’impression soudaine d’un soufflet. Un besoin animal de posséder cette femme, sans un désir précis, sans qu’aucune vision l’y excitât, sans même qu’il eût conscience d’une volonté passagère de sa chair, l’envahissait tout d’un coup d’une façon impérieuse qu’il avait ignorée jusqu’à ce jour. Les passades rapides, les fredaines d’étudiant s’expliquaient par des raisons toutes naturelles ; mais il lui parut que cette obéissance instinctive et immédiate aux désirs d’une femme le ravalerait au rang d’un amant servile. Eh ! quoi, on lui disait qu’il pouvait tout oser ? N’était-ce pas lui donner des ordres ? Il imagina Balbine, dans l’ombre propice, l’attendant pour l’affoler davantage, pour le conquérir tout à fait, lui faire connaître sans doute la saveur de ses lèvres et lui donner un rendez-vous… Il eut un hoquet de dégoût ; il se sentit tout à coup, etphysiquement, si proche de l’ordure ! Et seulement à ce moment-là il pensa à la face morale de l’acte, à Rabevel, son grand ami, dont il aurait trahi la confiance…

Il tira sa montre : minuit et demi. Il se trouva soudain ridicule, ainsi immobile dans ce couloir. Il haussa les épaules. Tromper Rabevel avec cette petite saleté… Il alla au vestiaire et prit son pardessus ; il mit ses gants lentement se dirigeant vers la porte de sortie, marmonnant toujours : tromper Rabevel, tromper Rabevel… Et il n’eut conscience de l’égarement de ses pensées que lorsque, levant les yeux, il aperçut devant lui, en costume de voyage, pâle et défait, Vassal.

Le violoniste le regarda un instant ; eut-il l’impression qu’il se passait en Olivier quelque chose d’extraordinaire, ou, lui-même, cherchant à mettre un nom sur le visage du jeune homme, s’absorbait-il trop à cet effort pour remarquer l’altération de ces traits ? Il ne fit rien paraître des sentiments qui l’agitaient, pendant quelques secondes. Puis sa figure s’éclaira, et, tendant la main à Olivier :

— J’hésitais à vous reconnaître, mon cher Olivier, le fils de mon compagnon du Pacifique !… Comment allez-vous ?

— Et vous, maître, qui revenez alors qu’on ne vous espérait pas !

— Surprise involontaire. Le vapeur anglais que j’ai pris à Rio-de-Janeiro fait habituellement escale à Lisbonne ce que j’ignorais ; ainsi, au lieu de débarquer à Liverpool et de revenir par Douvres et Calais, j’ai fait trente heures de sleeping et gagné trois jours.

— Madame Vassal n’en a rien dit…

— Il n’y a rien de surprenant à cela : elle n’en sait rien. J’ai sauté dans le train sans avoir eu le temps de télégraphier. J’arrive chez moi, la femme de chambre me dit que Balbine et Nicole sont ici ; le temps de me brosser un peu, de prendre un taxi ; et me voici prêt à les ravir à nos amis Rabevel.

Son ton de gaieté forcée n’échappa pas à Olivier. Il comprit la déception d’un retour dans la maison vide ; il pressentit quelque parole venimeuse de la femme de chambre : « Madame est sortie ce soir comme d’habitude… seulement elle a emmené mademoiselle pour une fois… » Un petit silence régna.

— Ah ! dit Vassal, comme s’il secouait sa torpeur, voyons, conduisez-moi à la maîtresse de maison.

Ils remontaient la galerie quand Vassal songea qu’il n’était pas en tenue pour se présenter dans des salons où la foule des habits noirs devait être encore fort dense. Il regarda autour de lui.

— Olivier, demanda-t-il, voulez-vous rejoindre seul Madame Rabevel, et obtenir qu’elle vienne jusqu’à moi ?

Mais, du vestiaire où elle s’était arrêtée avec des invités qu’elle reconduisait, Reine l’avait aperçu ; elle accourait et pressait ses mains avec effusion.

— Causons un peu, dit-elle, pendant qu’Olivier va se mettre en quête de ces dames ; tenez, entrons dans ce boudoir.

Elle ouvrit la porte et aussitôt poussa un cri, une plainte. Dans le faisceau que le lustre du couloir projetait par l’ouverture, tous les trois simultanément avaient aperçu sur un divan Rabevel buvant frénétiquement la bouche de Balbine à demi-pâmée entre ses bras…

Il faut renoncer à décrire le scandale. D’ailleurs, la situation à Paris de Rabevel et de Vassal était trop considérable pour que le récit d’une pareille aventure pût demeurer confiné à quelques salons. Certains journaux friands de telles histoires et bien renseignés par des témoins assez peu estimables (mais ne se glisse-t-il pas desmuflespartout ?) donnèrent complaisamment des détails. On sut que Vassal, doué d’une force herculéenne, avait renversé son rival et tenté de l’étrangler ; qu’on avait eu toutes les difficultés du monde à l’en empêcher et que sa femme avait à grand peine échappé à sa fureur ; pendant une heure on put croire qu’il avait perdu la raison. Madame Rabevel avait été transportée évanouie dans sa chambre, étourdie de ce choc qui détruisait en une fois toutes ses illusions et ses espérances les plus chères.

Olivier avait assisté avec horreur à cette scène ; il sentait confusément malgré tout, pendant qu’on emmenait Vassal, que Balbine tout en réparant le désordre de sa toilette savourait intérieurement ce que la situation avait de scabreux. Comme il s’en révoltait sans pouvoir s’empêcher d’admirer une telle audace, Nicole parut.

Balbine avait si peu présente à la pensée une fille depuis tant d’années éloignée, qu’elle resta muette de saisissement.

— Maman, dit la jeune fille, d’une voix que la honte étouffait, ne vous étonnez pas que je ne rentre ni ce soir, ni jamais ; je vais à Passy demander à mon grand-père Vassal de me donner l’hospitalité désormais.

Balbine était exsangue. Elle supplia sa fille de lui demeurer, prenant Marc et Olivier à témoins de l’ingratitude des enfants, apparaissant encore mère aimante et désolée dans son abjection.

— Laissez-moi, dit Nicole. Vous m’aimez peut-être, mais vous me déshonorez. Invoquant une imaginaire maladie, vous m’avez éloignée, envoyée en Espagne dès que mon âge put faire soupçonner le vôtre. Je n’ai pour ainsi dire pas connu mon père : j’avais sacrifié mon bonheur à vous deux. A mon retour vous m’avez dit sur lui toutes les vilenies… Je n’ai pas à vous juger, mais vous faites de moi une malheureuse, adieu.

Puis s’adressant à Marc :

— Voulez-vous m’accompagner pour la dernière fois ?

Ils sortirent ; Marc qui s’était penché sur ce cœur replié sans qu’on parût s’en alarmer, cachait difficilement un trouble qui n’échappait pas à celle qui l’avait suscité. La jeune fille cherchait à se reconnaître tristement et retrouvait à peine dans le chaos de ses idées la tendre émotion de l’heure précédente… Elle se taisait dans la voiture qui les emportait.

Vainement, au moment de la quitter, Marc lui demanda-t-il la permission de la revoir ; elle secoua la tête. Dans la nuit claire, le jeune homme rentra lentement chez Noë méditant sur les catastrophes que savait déchaîner Balbine.

Quant à Rabevel, il était allé d’un trait chez Angèle.

— Je me perds, lui avait-il dit, tu le vois, je me perds. If faut que tu me sauves de cette aventurière…

En vain la supplia-t-il. Il comprit qu’il n’était plus pour elle qu’un objet de dégoût.

— C’est bien, dit-il. Olivier s’en ira.

— « Ah ! Mon Dieu ! » Elle s’était écroulée. Il eut une lueur d’espoir mais elle releva une figure si farouche qu’il s’en retourna plein de colère et de rancune. Il rentra à son bureau, écrivit un mot pour Olivier et s’en fut coucher à l’hôtel. Mais son esprit était en proie à tous les déchirements contraires.

Quand, quelques jours après, Olivier se présenta à ses bureaux, pour régler avec lui les modalités de son engagement, on lui apprit qu’il avait quitté Paris pour un court voyage. Il ne put le rencontrer que la semaine suivante. L’armateur l’emmena dans un petit entresol qu’il venait de louer sur les quais ; ils y trouvèrent Balbine assise dans un fauteuil, fumant une cigarette. Rabevel lui reprocha obscurément des trahisons ; il la menaçait, l’injuriait ; l’autre restait silencieuse comme une panthère.

Olivier gêné, tenaillé par le cuisant souvenir du moment où il avait annoncé son proche départ à Isabelle en larmes, ne savait plus comment il vivait. Rabevel disait attendre d’Australie le plus beau de ses voiliers où il voulait lui confier le rôle de commissaire du bord en attendant le commandement en second. Mais, si proche de le quitter, son affection paternelle se révoltait et il ne cessait de le faire demander. Il avait renoué avec sa maîtresse cette curieuse et frénétique existence de stupre, de haineuses amours coupées d’abandons romantiques, de suicides feints, d’injures, de coups, de baisers. Il quittait parfois Balbine et rentrait, résolu d’en finir, chez sa malheureuse femme toujours prête au pardon. Puis un soir, regardant celle-ci avec des yeux d’étranger, il lui disait adieu, et, devant la porte entr’ouverte de la gourgandine, à genoux sur le palier, il subissait avec une amère volupté les injures puantes qui précédaient l’accueil et dont, à l’heure du spasme, il comptait doubler par le souvenir l’âcre saveur de celui-ci.

Sa maîtresse et lui avaient, chacun de son côté, commencé la procédure du divorce. Mais la rancune de Vassal que Rabevel avait pu faire emprisonner en prévention de coups et de blessures, et l’espérance de Madame Rabevel, imprimaient aux formalités judiciaires une lenteur qu’accroissait la négligence des hommes de chicane. Rabevel ne paraissait plus que rarement à son bureau. Olivier, par crainte et par faiblesse d’abord, était devenu le confident du couple. Au début il écoutait peu, perdu dans le songe d’où il sortait si rarement depuis que l’heure de son départ semblait devenir imminente ; mais il fallut bien qu’il finît par entendre ; on lui fit jouer un rôle actif. On le chargea d’apaiser les discordes. On l’envoya en ambassadeur. Il trouvait auprès de Madame Vassal un accueil enflammé qu’il redoutait. Il sentait que le jour viendrait où il ne pourrait plus s’opposer aux caprices de la bacchante. Et déjà il s’accoutumait à cette idée. Il se détachait même de son amitié pour Isabelle. Certes, il la revoyait toujours avec une tendre joie, mais comparant sa propre émotion à celle qu’il devinait en elle, il sentait comme il était loin de l’aimer réellement. Elle l’attendait tous les jours (souvent en vain) dans la cour intérieure du Petit Palais ; peu à peu leurs conversations n’apportèrent plus l’agrément à cet esprit accoutumé au piment. Il avait l’intuition qu’il se pervertissait insensiblement. Pris par les sens, il abandonnait lentement son cerveau à la dégradation. Des images plus précises que ses imaginations d’autrefois peuplaient ses rêveries et un sursaut brusque de sa volonté ne les chassait pas toujours.

Marc combattait de toutes ses forces cette invasion morbide. Il s’était ouvert de ses craintes à son père.

— Qu’y puis-je ? dit Noë. Les Rabevel, les Angèle, les Balbine, les Vassal, sont hélas ! comme Olivier, prédisposés à ce mal des ardents. L’excès d’enthousiasme, le pas donné à l’instinct sur l’intelligence, l’expansion extrême de la vie conduisent fatalement à de telles névroses. Le pauvre Olivier me paraît bien proche d’y succomber ; mais comment le sauver ? En l’enlevant à Rabevel ? Oui ; mais sa situation ? Nous ne pouvons que faire des vœux pour son prompt départ… Encore s’il aimait Isabelle ! ou si sa mère pouvait le retenir !…

Mais quelle action pouvait exercer Angèle sur son fils ? Elle ne se rendait que trop compte de la terrible influence de Rabevel et de Balbine. Elle suppliait Olivier de ne plus fréquenter le triste couple. Il l’embrassait, la cajolait, la consolait. Certes, elle éprouvait combien il l’aimait au-dessus de toutes choses. Mais, dès qu’il s’agissait de sa vie sentimentale et sensuelle, il s’évadait et la pauvre maman se retrouvait impuissante et abandonnée.

La santé de Reine l’inquiétait aussi beaucoup. Elle la visitait tous les jours ; elle retrouvait les parents vieillis et en larmes au chevet de la jeune femme. Ces crimes, était-ce là ce qu’Olivier pouvait apprendre à l’école de Rabevel ? Elle fit le sacrifice douloureux ; c’était elle qui devait exiger le départ de son fils. Elle alla trouver un jour Bernard et ce fut pour lui annoncer simultanément qu’elle exigeait le départ immédiat d’Olivier et que Reine semblait à toute extrémité et voulait le voir avant de mourir. Un employé était là. — « Vous avertirez Monsieur Noë, » dit Rabevel, livide.

Il s’en fut, tout courbé.

Quel homme eût pu le juger ? Qui se fût senti le courage de pénétrer froidement dans cette douleur pour y chercher la part de responsabilité que la conscience de Bernard se reconnaissait ?

Marc en parlait, quelques instants après, avec son père, devant Isabelle accourue et dont le beau visage se parait de larmes silencieuses. Mieux que toute parole ou toute analyse, les réactions différentes de ces trois êtres si pareils en apparence dans leurs aspirations témoignaient en présence de la mort qui les surprenait, de leur dissemblance intime.

— Comment, s’écriait Noë, tu n’es pas bouleversé par ce dénouement tragique !

Ses soixante ans ne pouvaient sentir, sans une terreur instinctive qu’il n’osait s’avouer, l’approche de la mort.

— Voilà, ajoutait-il, une créature qui avait tout pour plaire et être heureuse et qui disparaît subitement en pleine beauté, en pleine jeunesse, par un horrible retour de ce romantisme dont nous fûmes infectés mais dont on croyait notre race bien guérie. Cela ne te révolte pas !

— Comment m’expliquer, répondait Marc, comment m’expliquer sans vous paraître odieux ! Je n’éprouve pas devant la mort ce choc terrible dont j’ai constaté maintes fois l’expression autour de moi. Je suis écœuré de la sanglante ineptie de la génération qui nous a légué, avec ses exemples et son éducation, des mœurs et des solutions pareilles. Le théâtre de Bataille et de tant d’autres, est plein de ces saletés sanguinaires et stupides. Dans les relations que nous avons nous trouvons toujours des drames passionnels ; leur bêtise me fait vomir, leur cruauté me navre. Ceci dit, il me semble que je ferais avec beaucoup de simplicité, pour une raison valable, l’abandon de la vie.

— Mais l’au-delà ? demanda Isabelle anxieuse.

— Je ne suis pas tourmenté par ce mystère, avoua Marc. Je souhaiterais pouvoir dire que rien de ce qui est humain ne m’est étranger mais, en vérité, la vie m’intéresse uniquement par le beau spectacle qu’elle me donne et non pas en soi ; le rôle me plaît, non pas l’acteur. En somme qu’y a-t-il de noble et de curieux dans notre destinée ? C’est le jeu combiné de nos facultés. Il est impossible, me direz-vous, sans la vie. D’accord. Mais la musique qui ébranle la nef est inexistante sans le souffleur qui anime l’orgue. Prétendrez-vous qu’il détourne une parcelle de votre attention pendant l’audition de Bach ?

— Quelle sécheresse de cœur, fit Noë.

Marc se leva, étreignit son père avec émotion, puis se rassit en soupirant.

— Je sais bien, reprit-il en hochant tristement la tête, que j’ai l’air d’un monstre. Et pourtant je suis aussi normal, aussi humainement vivant que vous-mêmes. Croyez-vous que la douleur de Bernard me laisse indifférent ? Croyez-vous que le souvenir de cette délicieuse Reine ne me cause pas du chagrin ?… Mais quelque horrible que me puisse apparaître une telle fin, je ne la redoute pas pour moi-même, dût-elle se présenter tout à l’heure. Déterminée par des lois immuables, sujette à la volonté d’un Dieu ou décidée par un concours dont nous n’avons point l’idée, elle me paraît le terme irrémissible auquel nul ne se peut arracher. Pour les autres comme pour moi, je l’accepte avec sérénité au moment où elle se présente, et sans horreur…

— Que nous sommes loin l’un de l’autre, dit Noë d’un ton mélancolique.

— Sans doute. Vous êtes homme idéaliste, pondéré, soucieux d’une justice stricte mais indulgent à toute faiblesse qui ne sape pas la société. Vous nous montrez tous les sentiments humains les plus normaux dans leur aspect le plus digne et sous la forme modérée qui peut inspirer l’émulation et les répandre. Et vous regardez avec surprise aussi bien l’étrange ardeur d’un Rabevel ou d’une Balbine ou d’Olivier que le réalisme désintéressé mais incontestable d’un fils qui ne se complaît qu’à rechercher dans la moindre chose le certain et l’universel.

Cependant Noë cédait à sa pensée intime ; il soupira :

— De mon temps, de telles choses n’auraient pas eu lieu.

Et, soudain alarmé :

— Là, voici que je radote : premier signe de vieillesse.

— Bah, fit Marc, qui nous empêche de philosopher ? Voilà des circonstances qui n’ont, par leur nature, rien de surprenant : il s’agit de quelques personnes qui se rencontrent de la manière la plus banale. Quant aux acteurs, l’état mental et psychique de la société d’aujourd’hui en réunit quotidiennement d’identiques. Un unique fait portait en soi l’avenir, en raison de sa permanence : c’est la prolongation de la rencontre : les intimités conséquentes, les exaltations concomitantes, tous les échanges frénétiques et incontrôlés qui en furent le résultat, eurent leur déterminisme cristallisé en un instant.

— Sans doute, dit Noë. Mais de ces échanges, en somme, aucun ne se fût produit, si la promiscuité n’éveillait en l’homme une âme ignorée qui n’est plus tout à fait la sienne. Le Bernard qui vient de tuer sa femme sans le vouloir a été, sans le savoir, façonné en partie par Balbine. Car l’homme se préoccupant toujours, même à son insu, de paraître ou, peut-être, plus noblement, de communiquer, cherche la zone de contact. Cette zone jusque là inculte chez certains, ou, chez d’autres, productrice de fruits connus, devient subitement l’objet d’une culture intensive qui donne des récoltes monstrueuses.

— Belles paroles explicatives, dit Isabelle d’un ton douloureux. Mais dans cette tourmente où sont mêlés tant d’êtres et qui se termine d’une manière si tragique qui donc peut se dire certain d’avoir pour lui la raison ?

— Celui qui ne tue point, répondit Noë.

Marc tressaillit. Il eut pour son père un regard de reproche.

— N’accablez pas Bernard, il doit être si malheureux !

— Mais, fit Noë, si cette jeune femme était vouée par son exaltation à ce sort terrible, il n’en demeure pas moins qu’elle ne fût pas morte si son mari n’avait pas commis cette trahison que rien ne justifiait. Car, à quel sentiment a-t-il obéi, sinon à je ne sais quelle luxure et quelle chose peut excuser la luxure de se produire si crapuleusement à l’endroit où elle pouvait être le plus aisément découverte et causer le plus de malheurs.

— Il me semble comprendre, dit timidement Isabelle, que Rabevel obéissait peut-être à autre chose qu’à ce que vous dites…

— Et à quoi, s’il vous plaît ? interrogea Noë.

— A l’amour…

Noë réfléchit un moment, puis :

— Je n’ai point connu cet amour-là. J’en vois chaque jour des exemples dans les cours d’assises ; mais j’avoue ne pas le comprendre. Vous le comprenez, Mademoiselle ?

— Pas assez, dit-elle, pour le ressentir. Assez pour défendre Rabevel. Vous-même reconnaissez que ce sentiment jaloux, cruel, compliqué, cet aspect de ce que vous appelez le mal des ardents, est plus fréquent aujourd’hui que jamais.

— Ah ! oui, hélas ! s’exclama Noë. Mon Dieu ! qu’on nous débarrasse donc une fois pour toutes, des ardents et des inquiets, des mystiques, des exaltés, des névrosés, qu’on envoie au diable tous ces apprentis détraqués qui corrompent notre société civilisée. Qu’on me fiche tous les adolescents rêveurs à lire du Voltaire ou du Molière ou du Rabelais, qu’on leur fasse faire des mathématiques et de l’histoire et qu’on occupe leurs loisirs au football ou à la natation ; et qu’ils ne tirent des murmures de la forêt que l’agrément qu’y trouvait Ronsard sans cette espèce de panthéisme gnan-gnan où ils s’exaltent et se dissolvent. Ainsi on fera des hommes dignes de ce nom.

— Ils n’auront peut-être pas les mêmes jouissances que Bernard ou qu’Olivier, dit pensivement Isabelle qui se rappelait les joies de son ami.

— Ils n’y perdront rien puisqu’ils ne les connaîtront pas ; et s’ils veulent un but à leur besoin d’exaltation qu’ils s’éprennent de quelque bel idéal de justice et de grandeur !

Marc sourit sans rien dire.

— Voyez, reprit Noë, ce qu’est devenu Olivier. Il était fait pour vivre une vie de corsaire ou d’explorateur. Quel gentilhomme de fortune il eût été au temps des Jean Bart ou des Suffren ! Quel soldat au temps des Montcalm ! Il apporte au continent une âme vierge brûlée du désir de la vie et de l’action et il la corrompt, la perd, va partir et perd qui ? Vous, Isabelle, la seule personne qu’il aimât !…

Isabelle essuyait ses yeux.

— Pardon… dit Noë avec émotion.

— De quoi a-t-il suffi, poursuivit-il ? de la rencontre d’exaltés comme lui, d’exaltés qui n’avaient pas un champ physique suffisant pour leur fièvre ; d’exaltés civilisés qui ne pouvaient lasser et assouvir leur corps et leur esprit insatiables autrement que dans les pires débauches. Qu’était ce Rabevel avant Balbine ? Un bandit de génie qui opérait dans la finance au lieu d’opérer sur les grandes routes…

— C’est vrai, fit Marc frappé. Il faut le voir dans son bureau. Il est l’incarnation d’une idée pure : l’idée que toutes les mers promènent son pavillon. Les radios, les câblogrammes arrivent à chaque minute. Il répond sur le champ, modifiant les parcours, sans cesse aux aguets des combinaisons susceptibles de lui apporter le maximum de réclame et de profit. Quel exercice de l’autorité et de l’audace !

— Et de l’esprit d’aventure ! C’est tout cela qui explique le goût paradoxal des grands industriels, des grands hommes d’affaires pour la femme — et pour la femme de bas étage ; ils y trouvent encore cet inconnu, cette difficulté imprévisible, redoutable, toujours renaissante, dégoûtante, jamais vaincue. Ils s’y trouvent encore… Mais que vont devenir Rabevel et sa gourgandine ?

— Pas difficile à deviner. Je les vois d’ici. Les deux amants assistent au dénouement réalisé d’une crise qui découle de celle dont le cours leur est devenu familier par de fréquentes expériences. L’horreur les rend muets. Ainsi, voilà à quoi peuvent aboutir, se disent-ils, les recherches combinées d’un esprit subtil et d’un cœur dilaté ? Ils avaient rêvé davantage. Ce néant subitement apparu ferme une gueule d’ombre sur leurs songes. L’écroulement de Reine les irrite comme l’insulte du destin méconnu aux anticipations secrètes dont leurs âmes aventureuses attendaient la félicité. Il les irrite, mais il les abat ; il les soumet à leur condition humaine.

— Mais Olivier ? demanda Isabelle qui ne pensait qu’à lui.

— Ah ! Isabelle ! dit Marc, ne songez plus à lui ! Olivier ne guérira que lorsqu’il aura mis pour longtemps les pieds sur un bateau ou ne le quittera plus que pour une bourgade perdue dans le sein d’un îlot, au fond du Pacifique Austral. Qu’il ne vienne plus se frotter à cette société dont il prend à la lettre les délassements et dont il confond les vices et les enthousiasmes les plus nobles ! Ce n’est pas à Raïatea qu’il verra une salle d’honnêtes bourgeois applaudir à des pièces sanguinaires et luxurieuses qui l’exalteraient ; il y vivra purement et simplement la sorte de vie normale pour quoi il est fait. Il n’a pas été mithridatisé comme nous, dès l’enfance, contre les excès du siècle. Qu’il retourne à la vie libre !

Quelle tristesse, quel déchirement apparurent dans les yeux d’Isabelle ! Hélas ! perdre Olivier…

Mais Marc très doucement :

— Vous feriez peut-être un jour, plus tard, quand il sera assagi par quelques secousses comme celle-ci, son bonheur et le vôtre. Mais vous savez bien que vous n’êtes pas de la race de l’aventure.

— Ah ! s’écria-t-elle, mon cher Marc, où n’irais-je avec lui !

— Abandonneriez-vous votre oncle ?

Elle baissa la tête, vaincue ; elle sortit sans pouvoir prononcer une parole ni retenir ses larmes tandis que, le cœur serré, ils la regardaient en silence.

— Quelle enfant digne d’être aimée ! dit Noë quand la porte se fut refermée.

— Quel sort lui est réservé !… Car elle ne sera jamais à personne ; elle est de celles qui n’oublient pas.

— C’est cela qui me terrifie, reprit Noë. Nous allons embarquer Olivier, mais crois-tu que son destin se puisse régler de lui-même ? Crois-tu qu’Isabelle abandonne l’idée de le revoir ? Crois-tu que Rabevel renonce à exercer sur lui son influence ? N’as-tu pas remarqué les yeux qu’a pour lui Balbine et penses-tu qu’elle soit femme à lâcher une proie pareillement convoitée ? Et Vassal ? Comment accepterait-il son déshonneur ? Et Nicole, renoncera-t-elle à être jamais heureuse ?

Il regarda Marc qui rougit.

— Et toi-même, continua-t-il ? Crois-tu que toutes ces volontés, froides ou ardentes suivent l’éducation ou les tendances, accepteront leur sort mal défini et qu’elles prétendent injuste ? Ah ! qu’est-ce qui nous attend !

La sonnerie du téléphone retentit. Noë alla à l’appareil.

— C’est Bernard, dit-il. Son employé imbécile nous avait trompés : Reine n’était nullement dans le coma. On espère la sauver, si Bernard…

Mais Marc secouait la tête…

Pourtant Reine devait revenir à la santé et peu à peu retrouver la sérénité alors que Bernard se chargeait de chaînes…

Quelques mois plus tard, dans le train qui les menait à Bordeaux où Olivier devait s’embarquer, Rabevel dit à Marc :

— Tiens, j’ai appris hier qu’à la suite du retrait de ma plainte, Vassal venait d’être relâché.

— Ne craignez-vous rien de lui ? demanda Noë.

— Que pensez-vous qu’il puisse faire ? fit Rabevel sincèrement surpris. Quoi ! Sa femme le quitte pour un autre ; c’est la logique de l’amour. Il n’y a qu’à accepter philosophiquement sa destinée.

— Qui, à sa place… » commença Isabelle qui se tut brusquement. Rabevel avait compris. Oui, à la place de Vassal, évidemment, il n’aurait pas laissé la trahison impunie. Mais Vassal n’avait pas la passion d’un Rabevel. Et puis il y avait la crainte du gendarme. Et puis, après tout… Il exprima son fatalisme, d’un geste.

Quand Olivier prit la mer quelques heures après, il eut le sentiment soudain que le faisceau magnétique qui l’attirait à la rive l’y ramènerait quelque jour. Sur le quai, tremblait un groupe passionné. Angèle souffrante avait dû rester à Paris. Mais Isabelle était Là, toute pâle, qui déchirait son mouchoir de ses dents. Balbine, éplorée, agitait une écharpe sous l’œil de son amant. Le voilier n’avait point quitté la rade que Marc souhaitait déjà revoir cet ami si différent de lui-même et si tendrement aimé.

Noë, plus que jamais sensible aux passions que déchaînerait le retour du vaisseau, le vouait aux vents contraires. Déjà le remorqueur avait abandonné le voilier dont toute la toile se gonflait et Olivier observait encore dans sa jumelle le groupe minuscule où s’agitaient tant de sentiment divers. Il vit, tout à coup, très distinctement, un homme apparaître qui étendit le bras et fit feu ; une forme tomba : « Pourvu que ce ne soit pas Isabelle ! » dit-il tout de suite, instinctivement. Hélas ! quand serait-il fixé ! Il eut conscience de son impuissance. Le navire en plein élan bondissait sur une mer fougueuse. C’était par un triste jour d’équinoxe gros de tous les orages de l’univers.


Back to IndexNext