Chapter 7

Bernard s’inclinait sur ce désarroi. Lui-même ne savait plus comment il vivait. Sa destinée lui paraissait manquée, peu à peu dissoute et il s’abandonnait à l’ardeur stérile. Il allait perdre son fils ? Soit. Que resterait-il dans sa vie ? De temps à autre il pensait à sa jeunesse… Que d’épaves… La pauvre petite Reine abandonnée, inconsolable, visitée par le seul Louis Gontil, son petit poëte misérable et charmant ; François mort, tué par qui ?… Angèle… tuée par qui ?… Il frissonnait, se sentait gagné par un désespoir total. Blinkine d’abord sauvé, retournant à son doute, par la faute de qui ?… et expiant au fond de quelque trappe les lancinations de son intelligence… Et son fils, ce pauvre Olivier… Il ne pensait même pas à son fils légitime, Jean, soigneusement mis à l’abri pendant la guerre et tué en sortant du théâtre par une bombe de gotha. Mais Olivier, son Olivier… Quel chemin suivait-il ? Et rien qui pût le retenir. En présence du jeune homme, il refaisait malgré lui ses théories élaborées avec complaisance, il les refaisait avec violence, horreur, sous la pression d’une invincible puissance, heureux de sentir un frémissement parent dans la chair de sa chair et ne résistant pas à la promesse de ce frémissement.

Ah ! certes, il savait bien que ces paroles déprimaient toujours Olivier, tant elles parvenaient à dissoudre sous les apparences de la raison les fondements mêmes de la morale et de l’entendement.

— Le bon sens nous incline à croire, lui disait-il un jour, que nul ne peut s’évader de lui-même. Le bon sens est peu de chose puisqu’il est à peu près le sens commun. Comment ne pas s’inquiéter des ondes qui nous effleurent, de l’extériorisation incontestable qui nous les fait percevoir ? N’y a-t-il pas une communication sans intermédiaire entre les parties les plus subtiles et les plus vagabondes de nos âmes ? Les faits les plus fréquents l’indiquent. Un malaise nous fait deviner le regard qui nous suit. Les sentiments puissants, la haine, l’amour à la veille de se traduire en actes dégagent des effluves. Les intentions de rapt ou d’homicide se traduisent même dans le silence. Plus d’une victime mue par l’aspiration secrète a saisi au vol en se retournant le poignet armé de la lame au moment où il allait s’abattre.

— C’est vrai, dit Olivier, j’ai déjà eu souvent l’occasion de le constater.

« Ainsi, depuis quelques jours une chose amère me pénètre. Elle s’inocule en moi par je ne sais quel sens. Le goût ni l’odorat n’en sont impressionnés et pourtant j’éprouve l’odeur et la saveur. Chose astringente, énervante, pénible ; une attention bizarre et douloureuse, une attente qui redoute un événement mais s’exaspère qu’il s’attarde. Et quel événement ! Mais je ne sais. Je flaire quelque chose d’horrible, la catastrophe, le sang près de moi peut-être. Et comme je le dis à Marc, il sourit : « Dieu merci, les pressentiments ne se réalisent pas toujours. Les tiens t’annoncent une dilatation d’estomac plutôt qu’un crime, c’est moins dangereux. »

Mais, Rabevel, tout de même surpris, le traita de pessimiste. « Tu deviens neurasthénique, dit-il. Viens avec moi au billard. »

Ils descendirent. Rabevel ayant fait servir des citronnades, riait, chantait, carambolait. Olivier le regardait sans bien comprendre cette agitation incohérente mais heureuse.

— Tu t’étonnes ? dit Rabevel. Vois-tu, c’est cela la vie. Des secousses successives et en sens contraires. Moi je ne suis plus d’aplomb. L’humanité normale se représente par un pendule dans la position verticale. Je n’y puis rester. C’est la stagnation cela, ce n’est pas la vie. Mettons le pendule en mouvement, et non par des oscillations timides, mais à toute volée. Il dépassera l’équilibre ! Comprends-tu ?Il dépassera l’équilibre: Voilà qui est beau et nouveau. Les esprits modérés, nous dirons les esprits bornés, ne voient que l’équilibre. Sottise. Nous dépassons cet état. De la dépression à la compression, du rire aux larmes, nous jouirons de nos facultés et nous connaîtrons tout le cercle sur quoi peut évoluer ce pendule qu’une main timide laissait reposer !

— Vous casserez la corde de votre pendule !

— Et qu’importe ! alors nous irons aux étoiles.

— Ou dans la boue, mon cher.Pulvis es…

— Eh bien ! je préfère que la corde casse sous l’effort, sous l’attraction de la force centrifuge qui sollicite les êtres en mouvement à l’appel de lois inconnues des créatures, astres ou dieux d’où émanent ces forces universelles auxquelles se soumettent hardiment les corps mouvants ! Je serai happé plus loin. Qu’est la chute sans grâce du poids immobile quand la corde casse rongée de vétusté ? Et pouvez-vous la comparer à ma trajectoire ?

— Vous vous grisez d’images. La réalité n’en est pas composée.

— Allons donc ! Tu ne connais pas ma réalité à moi. J’y plonge chaque jour davantage ; si tu savais la saveur des humiliations et des désespoirs lorsque Balbine excédée me jette à la porte. Le frein rongé, l’excitation de l’esprit, les ruses, la haine et l’amour mêlés, quel nectar spiritueux ! Et puis la tristesse, le suicide proche avec l’envie de tuer et de mourir, la neurasthénie intermittente et l’approche de la folie, et les longues lettres où l’encre se délaye dans les larmes !

— Et vous me traitiez de neurasthénique tout à l’heure !

— Parce que tu ne sais pas l’être. Il faut savoir savourer l’amertume. Les cendres ont un goût puissant et âpre qu’il faut apprendre. Et surtout il n’y faut point rester ; lorsque, bouillonnant dans le cratère, les sentiments s’exaspèrent, j’ouvre le tiroir de mon bureau. Exténué d’émotion ardente, de plaisir aigu, la souffrance est un plaisir comme le froid est une brûlure ! Exténué, haletant, les yeux mi-clos, je tâte et je touche, soudain, tu comprends. — Oui, mon révolver, si froid, tu sais — le métal contre la peau moite — glacé, là sous ma main fébrile, c’est bon. Ah !

— Alors…

— La fièvre tombe quelquefois et, d’autres fois non. Je vais retrouver Balbine tremblant d’ardeur, de désir, de choses monstrueuses et jamais vues et je la supplie. Et j’ai ce révolver sournois. Elle crie. Ah ! mon cher, la vie pathétique qui roule à pleines volutes et m’enveloppe. On la sent alors. L’arme sous le nez de cette femme qui vibre avec moi et — comprends-tu ? — comme moi, oui, comme moi. — Allons-nous nous tuer ? Oui, sans doute. Non, peut-être. Un mot, un signe. Ce serait si merveilleux. Mais attendre. Recommencer encore. Elle va décider. Elle décide. Mot hypocrite : « Je veux bien te pardonner ». Elle sait que ce mot nous promet l’heureux recommencement, l’inextinguible jouissance. Une scène semblable avec des variantes nous reconquerra haletants, haletants. Il faut y croire. Allons ! et je l’embrasse. Elle m’injurie, m’accable de reproches, des mots canailles et hideux que nous aimons. Ce n’est pas artificiel mais nous en avons conscience. Nous connaissons l’avenir mais nous aimons le vivre et il ne trahit pas notre liberté. Je sais que mon pardon impose une rançon : les bijoux, la soumission, l’air de bête domptée mais en échange les voluptés apaisantes. Voilà mon bonheur qui s’attendrit et vive l’existence ! Balbine alors est l’ange le plus adorable.

— Eh ! là, arrêtons au bord du roman feuilleton.

— Arrêtons…

— Nous en sommes donc pour l’instant à la période roucoulante ?

— A la période roucoulante.

— Et jusqu’à quand ?

— Le sais-je ? Ça va. Je me sens plein de force et de béatitude. Tout vibre en moi. Le ciel et l’eau. L’amour, le plaisir, l’intelligence, l’orgueil. Allons, la vie est bonne !

— Mais à quand la nouvelle période infernale ? Et pourquoi ?

— Le sais-je ? Les circonstances. Un regard. La fatigue. Enfin…

— De qui viendra la prochaine rupture ?

— De moi toujours. J’ai l’initiative. Non pas, peut-être, la préparation, elle est si rusée. Mais le geste. Le geste !

— Comment le faites-vous ?

— Il est divers. Tantôt le désir de m’en aller me saisit sans motif et je m’en vais en larmoyant, en demandant pardon, vers l’aventure ; je ne la reverrai plus. Qu’elle me pardonne. D’autres fois, je la trouve laide et ignoble d’esprit et de corps. Elle me dégoûte. Qu’elle s’en aille, la rosse. Nous nous injurions, nous nous battons. Avec quels cris parfois et, d’autres jours, avec quelle horreur silencieuse. Puis je la quitte, dégoûté, en crachant sur le seuil que je baiserai au retour.

— Quelle vie !

— N’est-ce-pas ! Enviable, unique !…

— Vous vous méprenez sur le sens de mon exclamation.

— Qu’importe ? Tu ne me comprends pas. Tu ignores les ressources, la richesse de notre organisme humain. Pourquoi cataloguer, hiérarchiser nos sentiments suivant les catégories du bien et du mal ? C’est un signe de faiblesse ; je veux dire une superstition digne des primitifs. Sous le désordre apparent qui effare notre esprit, sous le désagrément superficiel qui fait peur à notre instinct de conservation il y a plus de richesse, d’harmonie, de volupté, de jouissance profonde dans certaines douleurs que dans certaines joies. Et puis…

« La joie, la douleur ? gardons les mots si tu y tiens. Mais à nous placer dans la réalité exacte ne vois-tu point que la signification qu’on leur donne est fausse ? Tout le langage humain est, en vérité, établi sur ce misérable instinct de conservation. C’est lui le régulateur, l’étalon. Mais il est arbitraire, voyons ! Nous pouvons changer la graduation thermométrique avec Réaumur ou Fahrenheit… Le chaud ou le froid dépendent du zéro que nous déplaçons, au point de vue du langage. Les conditions de notre existence humaine veulent que ce zéro soit l’instinct de conservation…

— Mais, mon cher Rabevel, n’est-il point un guide précieux pour notre voyage terrestre ?

— Un guide désastreux ! Sous prétexte de sécurité, il prolonge notre voyage et nous en distrait les plus belles émotions. Quand l’agence Cook vous emmène dans l’Inde elle vous montre les villes et les monuments, mais la Jungle ? Mais le rukh : mais la vie formidable et secrète des hommes et des bêtes ? des Thugs et des tigres ? Je sais bien : on ne risque pas sa vie ; toujours la même antienne. L’instinct de conservation auquel obéissent les hommes est le cicérone de Cook.

« Ainsi ils parcoururent leur vie. Leur guide les a conduits prudemment et soutenus. Or, allons au fond : ce guide n’est-ce pas l’aubergiste qui prolonge le séjour, le parasite qui fait durer le voyage ? Sommes-nous des exilés oui ou non ? N’avons-nous pas des aspirations qui dépassent le champ de nos expériences terrestres ? Aspirations, remarque-le, qui se précisent dans les grandes crises émotionnelles condamnées par l’instinct de conservation. Or celui-ci nous contraint, par la peur de détraquer un misérable amas de viande et d’os, à renoncer à tout ce que nous rêvons de réalisable et de beau. Remarque-le encore, les joies les plus grandes sont réservées aux jouisseurs et aux ascètes. C’est par là que se rejoignent ces grands courageux : par la mise au rancart de ce bas instinct de conservation ! »

— Ah ! Ah ! s’écria Marc qui était entré pendant la fin de cet entretien. Voilà bien la clef de l’énigme que je recherchais depuis si longtemps. Voilà qui explique la rapidité de la conversion de certains grands pécheurs : c’est que leur fond ne change pas. Le seul sentiment qui compte en eux est en somme la soif de se dépasser, d’épuiser ses possibilités et cela sur un inébranlable courage qui les rend sourds aux appels de leur instinct de conservation.

— C’est cela même, dit Rabevel. Et ainsi en vivant peut-être moins de temps (et cela n’est pas démontré car le fameux instinct est faillible. Tel capitaine au long cours évitera les naufrages dans une exploration hasardeuse, qui eût décédé de la grippe à Tonnerre) en vivant, dis-je, moins de temps, on vit néanmoins davantage. La valeur de la vie est un produit. Ce n’est pas simplement une quantité : la qualité y intervient. Dix années de la vie de Napoléon valent cent années de celle de Joseph Prudhomme.

— Pour un juge impartial et pour Napoléon sans doute. Mais Joseph Prudhomme lui-même serait d’un avis opposé.

— Que nous importe son avis ?

— A son point de vue c’est le seul qui compte.

— Évidemment. Et c’est pourquoi il convient d’enrichir Joseph Prudhomme et de le convaincre. De nous convaincre tous. Toi qui aimes la vie, Olivier, suis-moi jusqu’au bout de la logique. Sache l’aimer dans ses aspects les plus vrais, non seulement quand elle est le beau fleuve, mais aussi quand elle est le torrent.

— Voici le tentateur ! s’écria Marc en riant. Voici le tentateur. Il nous a expliqué la conversion rapide de Thaïs et la chute simultanée et non moins rapide de Paphnuce. Et il nous induit à les imiter. Non, mon cher ami, la douche écossaise n’est pas faite pour tous les tempéraments.

— Je vous plains, dit Rabevel. Vous ne connaîtrez jamais la valeur de la vie ni celle de la mort.

— En quoi, répondit Olivier, vous apparaît la valeur de la mort ? Vous savez la terrible chose que cela est…

Il était manifestement égaré. La conséquence de sa blessure, la fièvre de la discussion, ces quelques mois de vie passionnelle si troublée et le souvenir soudain reparu de la seule femme qui l’eût violemment ému… Mais Marc lui prenait la main, le regardait dans les yeux intensément.

— Tais-toi, Olivier. Tu sais que ta mère n’est pas morte. Elle n’est pas morte. Ne l’as-tu point revue ? Je la revois moi-même. Elle te protège. Et tu peux être sûr qu’elle dirigera vers toi le bonheur que tu cherches en l’ignorant.

Ce regard le pénétrait comme une certitude. Certes le souvenir de sa mère était pour lui si présent qu’elle semblait vivre. Mais sa réalité ?

— Elle veille sur toi, répondit Marc.

Sans le vouloir, docilement, la tête perdue, Olivier répondait :

— Oui, sans doute, Marc, elle veille sur moi. » Et une grande paix l’enveloppait avec l’envie de pleurer doucement. Ce Rabevel tout à l’heure, quel sot, quel fou peut-être ? Il connaissait à présent l’étreinte d’une infinie langueur. Des apparences l’entouraient, vagues et mouvantes, des visages dans un rêve chantant si indécis, si flottant. Mais pourtant la voix intérieure de sa mère le bénissait ; elle voulait revivre à ses côtés par l’amour d’une vivante peut-être… Marc lui prit doucement le bras.

— Mon cher Olivier, lui dit-il, mon cher Olivier, il faut redevenir toi-même… » De nouveau son cher regard qui l’attirait ; les yeux d’Olivier s’y fixaient. Mais il ne pensait pas à lui. Seule l’image de sa mère l’absorbait. « Par l’amour d’une vivante »… Et puis soudain le charme se rompit. Dans la mémoire passèrent rapidement des images de sa vie, du passé mort et parmi elles quelques-unes qui s’attardaient : son père, sa mère — (maman !…) — il lui sembla qu’il sanglotait et puis, tiens, Isabelle…

Avec un peu plus d’insistance peut-être… Elle ne voulait pas celle-ci faire place à d’autres, se dissiper, un regret au coin de ses lèvres mélancoliques.

Il percevait confusément les paroles de Marc sans bien comprendre. Il était si absorbé. Sans doute Marc le regardait-il toujours. Puis il sentit subitement sa main sur son front : « Réveille-toi… »

— … ce qui se passe là-dedans ? On rêve encore ?

— Allons, dit Rabevel, présenter nos respects au Commandant Palous que j’ai invité et réclamons une histoire à ce vieux loup de mer…

Olivier s’ébroua au son de cette voix.

— Oui, secouons nos rêveries…

— Bonsoir, Messieurs, dit, en les abordant, le pirate débonnaire. Beau ciel, hein ? Pas s’y fier cependant. Tenez, un soir pareil, dans l’Océan Indien…

Quelques jours après, Marc venait voir Olivier qu’il trouva très sombre : « Je comprends ce que tu as, dit-il ; Balbine te traque… »

Olivier ne répondit pas, mais le regarda d’un air interrogatif : Que faire ?

— Il y a un bateau,Le Canaque, pour Sidney le 15 de ce mois, dit Marc. Renonce à venir avec moi en Égypte, puisqu’elle y veut venir.

— Tu as raison. Je partirai le 15 pour Sidney, déclara Olivier.

Le lendemain, il prit son billet, alla faire ses adieux à Isabelle, prépara ses valises. Il téléphona chez Rabevel, lui demanda un rendez-vous pour le 14 au soir avant dîner et prétexta une absence urgente pour ne pas le voir avant cette date.

Ce fut Balbine qui lui répondit en lui fixant l’heure du rendez-vous.

Quand il se rendit à l’hôtel particulier de l’armateur, elle vint elle-même lui ouvrir. Elle avait renvoyé les domestiques ; elle était toute seule et il la devina nue sous le peignoir. Cela l’exaspéra.

— Je viens vous annoncer que je repars pour Raïatea, lui dit-il brutalement.

— Quand ? Vous voulez rire ?…

— Demain.

Elle se jeta à son cou. La bête luxurieuse était éveillée, elle l’entraîna sur un divan. Il se débattit, se refusa, se releva tout rouge.

— Rabevel va venir, dit-il.

— Et qu’est-ce que cela peut faire ! s’écria-t-elle cyniquement. Ça ne fera que l’exciter.

Elle se rejeta sur lui. Il finit par la repousser avec violence et ils demeurèrent côte à côte, pourpres, suants et presque haineux. Bernard entra un moment après et comprit tout de suite.

— La lie du calice, dit-il amèrement. Cette salope a voulu te violer.

— Oui, cria la femme, oui… C’est un Joseph, ton idiot, un Joseph. » Bernard se précipita, la roua de coups. Mais elle criait toujours.

— S’il te connaissait, il n’hésiterait pas. Il ne sait pas, il…

— Un mot de plus et je te casse, fit Rabevel hors de lui.

— Je dirai tout, hurla la furie, tout…

Bernard sauta sur une panoplie, prit une épée et frappa furieusement sa maîtresse du plat de la lame. Olivier intervint. La colère étrange de Rabevel le surprenait extraordinairement. Il voulut séparer les amants mais reçut des deux plusieurs coups qui l’échauffèrent à son tour. La femme criait encore, finit par se faire entendre de lui.

— Oui, Olivier, ce cochon-là a tué ta mère, tu entends. Il lui a fait un gosse et l’a fait avorter. Elle en est…

Un hoquet lui coupa la parole ; elle tomba la gorge trouée, vomissant un sang noir. Rabevel hors de lui, retira l’épée, visa aux yeux. Avec un courage surhumain, Balbine expirante saisit la lame, la détourna, dit encore d’une voix rauque, à peine distincte :

— Oui, il a assassiné ta mère et ton père…

Bernard s’élança de nouveau, se heurta à Olivier et celui-ci, sans un mot, s’emparant d’un lourd chandelier de bronze se précipita sur lui, et le martela de coups, sauvagement, jusqu’à ce qu’il l’eût étendu à ses pieds. Il s’affaissa aussitôt lui-même dans un fauteuil.

Un carillon l’éveilla quelques minutes après. Il se rappela que les domestiques avaient congé ; Balbine avait tout organisé pour son entreprise… Étaient-ce les gendarmes ? des voisins attirés par le bruit ?… Il alla ouvrir. Marc entra, vit le spectacle, devina ce qu’Olivier ne sut pas raconter.

— Suis-moi, commanda-t-il à voix basse.

Ils ressortirent aussitôt ; la nuit était tombée tout-à-fait. « Chez toi et puis à la gare, au trot », dit Marc.

— Mais, fit Olivier…

— Pas de mais… Ta sécurité est au désert…

— J’ai tué, je dois expliquer et…

— Assez d’idioties. Tais-toi et obéis.

Le train spécial duCanaqueétait à quai quand ils arrivèrent à la gare d’Orsay. Marc y vit, déjà installés, Isabelle et Clavenon ; il ne s’en étonna pas, il était au courant.

— Irez-vous jusqu’au bout ? demanda-t-il à la jeune fille.

— Jusqu’au bout du monde avec lui, s’il me veut.

Olivier hésitait à comprendre. Il eut soudain l’illumination d’un immense amour révélé, conquis et possédé à jamais ; et aussitôt retomba sous le couvercle d’un cercueil de plomb ; il était un criminel, il… Mais Marc s’approchait de lui ; il lui fit ses adieux. Il lui recommanda à voix basse le silence, embrassa fraternellement Isabelle, dit encore à Olivier : « le bonheur t’accompagne » et, dès après le départ du train retourna à l’hôtel particulier de Rabevel. Il carillonna longuement, heurta avec véhémence à la porte, finit par ameuter le quartier, déclara qu’il avait vu de loin sortir un individu par une fenêtre restée ouverte au rez-de-chaussée…

On trouva Balbine dans le coma ; elle expira sans reprendre connaissance. Bernard revint peu à peu à lui et raconta l’histoire d’agression et de bandits masqués qui devait passionner Paris.

Quelques mois après, Marc causait avec son père et sa mère auprès du feu lorsqu’on lui remit une lettre de l’armateur. Celui-ci lui disait toute la vérité, lui annonçait son départ, le priait de passer le voir. « Les coups que j’ai reçus sur la poitrine ont achevé d’user et de disloquer mon cœur et mes artères déjà fort atteints. Au premier choc, à la première quinte de toux… » Il voulait s’en aller très loin, il avait pensé à certaine tâche très humble et très utile et désirait que Marc prît la tête de sa maison.

— Mais, dit Noë, voilà donc deux criminels, Bernard et Olivier qui vont achever leurs jours en paix ? Notre devoir n’est-il pas de les en empêcher ?

— Ce sont vos lois, ce sont vos mœurs, c’est votre société qui les a faits ce qu’ils sont, répondit Marc.

— Et la justice ? fit Noë.

— Qu’est-ce que c’est que la justice ? demanda Marc.

A ce moment Nicole Vassal entra ; elle venait ainsi de temps à autre, demander au jeune homme s’il avait des nouvelles de l’enquête sur l’assassinat de sa mère.

— Toujours rien ? demanda-t-elle.

Et comme les deux hommes se taisaient :

— Ha ! fit-elle farouche, tenir le criminel et quel qu’il soit, le voir à son tour expirer de la même mort…

Un silence profond régnait. Marc était d’une telle lividité qu’il faisait peur. Mais elle ne s’en aperçut pas.

— On ne sait pas, dit-elle, quel amour peut inspirer une mère. J’ignorais combien je l’aimais. Toute mon âme réprouvait sa conduite, j’ai souvent cru que je la méprisais. Mais, à présent, je me souviens des jours passés, de mon enfance. Elle a soutenu mes premiers pas, elle m’aimait. Mon père, peut-être plus droit cependant, m’avait témoigné peu d’affection. Elle, même partageant son existence avec cet étranger, me gardait une tendresse constante dont je recevais des preuves nombreuses… Maintenant, seulement, je me rends compte qu’elle m’aimait — et, seule, ma douleur m’a fait voir combien je l’aimais aussi. Hélas ! que suis-je à présent, abandonnée…

Puis soudain :

— Mais s’il y a un Dieu, il punira le criminel… Ceux qui le découvriront, oublieront-ils qu’il n’y a rien de plus sacré que la douleur des orphelins ? ne le puniront-ils pas ? Sinon, Monsieur Noë, qu’est-ce que ce serait que la justice, votre justice ?

Elle posa cette question avec une telle véhémence qu’ils en demeurèrent saisis. Mais tant d’efforts l’avaient brisée. Elle voulut se lever et retomba sur son siège, évanouie.

Marc paraissait pétrifié.

— Voyons, dit Noë, portons-la sur le divan.

Ils l’installèrent confortablement parmi les coussins. Elle rouvrit les yeux.

— Mademoiselle, lui déclara le vieillard, vous avez besoin de repos et de calme… Attendez là, bien sagement ; la seule conversation que nous saurions vous tenir ne pourrait que vous nuire.

Elle soupira faiblement et consentit d’un léger signe de paupières. Au bout d’un instant, elle reprit :

— N’avez-vous rien rapporté qui puisse me rappeler ma mère ?

— J’ai pris, répondit Marc, tout ce qui me paraissait offrir un intérêt pour vous ; quelques lettres, des bijoux, divers colifichets ; tout cela est ici et je vous le remettrai un de ces prochains jours si vous le voulez bien. » Ils prirent rendez-vous. Puis, rougissant, et avec hésitation, Marc ajouta :

— Je vous ai rapporté également une photographie de vous-même qui était chère à votre mère. Elle me la montrait souvent, elle ne quittait pas son réticule.

Il se leva et se dirigea vers un petit secrétaire. Noë et Eugénie distinguèrent sur la tablette des fleurs toutes fraîches, dans l’ombre, près d’un cadre de cuir. Il apporta le portrait à Mademoiselle Vassal qui le posa distraitement sur la table.

Revenant à ses pensées, elle dit :

— Alors, vous ne savez rien d’autre sur les circonstances dans lesquelles ma malheureuse mère a trouvé la mort ?

Marc eut une sorte de sanglot et regarda son père. Ainsi se posait brusquement devant celle qui devait tout ignorer du débat où ils s’agitaient, la question angoissante dont dépendait la liberté d’Olivier et de Bernard. Les paroles se pressaient aux lèvres de Marc : « N’est-ce pas qu’Olivier n’est pas responsable ? Et voulez-vous tuer Isabelle ? Et pourquoi venger une femme qui eut la mort qu’elle méritait, qu’elle devait normalement attendre, à quoi tout la destinait ? » Mais, devant Nicole, il gardait un haletant silence. Il contemplait, entre les mains de son père, fébrilement agitée, l’histoire véritable du meurtre — la lettre de Rabevel.

Noë recarda longuement son fils et lui dit quelques mots à voix basse. Ensuite il froissa la lettre comme d’un geste machinal et la jeta au feu ; puis il essuya ses yeux. « C’est la condamnation d’une époque », dit-il imperceptiblement pour lui-même.

Marc répondit alors, avec une joie sourde, à Nicole :

— Qui connaîtra jamais la certitude ? La vérité brille avec la flamme et disparaît avec la fumée.

Nicole Vassal, fiévreuse, un peu grelottante, tendait ses mains vers le foyer. Elle avait ainsi, sans que sa pensée y participât, vers cette flamme qui allait pour toujours mourir avec son secret, le geste d’une suppliante.

Puis elle se leva ; elle tendit la main à Noë et à Eugénie ; Marc l’accompagna jusqu’à la porte. Personne ne lui fit remarquer qu’elle oubliait son portrait.

A quelque temps de là, en plein hiver, un vieil homme venait prendre possession de l’école primaire de Pampelonne. Il se nommait Clavenon et était très recommandé à son Inspecteur. Il s’installa dans une maison isolée où il vécut seul, sans relation aucune, en saint laïque ; il enseignait une morale évangélique et prêchait d’exemple. Il ne fréquentait pas l’église, avait donné à comprendre qu’il ne croyait à rien, offrait la figure du désespoir qui se contient. Quand le printemps arriva, l’horizon rouergat s’éclaircit ; on put voir des terrasses de Pampelonne le clocher de la Commanderie et le petit cimetière qui l’entoure. Le maître d’école passait des heures à le contempler. Un matin d’avril pendant les vacances de Pâques, il se heurta à des touristes au détour d’une ruelle. C’était une femme de figure mélancolique et un homme encore jeune sur qui elle s’appuyait tendrement. Elle regarda le maître d’école et dit à mi-voix à son compagnon :

— Ne trouvez-vous pas, mon bon Gontil, que ce vieux a quelque chose de notre pauvre Bernard ?

— Peut-être, répondit son interlocuteur, mais en beaucoup plus âgé ; il pourrait être son père.

Le maître d’école redescendit à sa maison ; il avait éprouvé soudain une telle secousse, un tel retour bouillonnant de ses accès d’autrefois… Il suait à grosses gouttes et éprouvait les glaces de la fièvre. Sans doute cette longue station dans ce matin traître sous les arbres, là-haut. Soudain une quinte effroyable le secoua. Il crut que son cœur éclatait. Il s’assit, épuisé, la main sur la poitrine.

— Non, dit-il à mi-voix, ça n’y est pas tout-à-fait. Ce sera pour la prochaine. Allons, ça vaut mieux que le suicide.

Un gamin passa en sifflant devant la fenêtre.

— Le petit Terlier, un caractère impétueux. Je n’aurai pas eu le temps de leur faire grand bien à ces gosses… C’est dommage… Je sens que je les aimais…

Il alla à la porte, la ferma à double tour : « Ni médecin, ni curé. La paix… » Il songea une seconde : « Ah ! pouvoir prier à cette minute… » Mais nul élan ne lui venait du fond de l’âme. « Il est trop tard pour s’abêtir », dit-il à mi-voix, ironiquement.

Il se mit au lit, prit un album de photographies, contempla longuement des portraits : François, Noë, Angèle, Abraham, Reine, Olivier, Balbine, Eugénie, Marc…

Il sentit que venait l’accès de toux qui allait briser son cœur fragile. Il ferma l’album, se ravisa, l’ouvrit au portrait d’Angèle, l’appuya contre l’édredon.

Puis il s’installa commodément comme pour un long voyage et il attendit la mort.

FIN


Back to IndexNext