CEsujet est un problème que l’on n’a pas encore résolu d’une manière satisfaisante: deux difficultés le compliquent; l’une, la discordance des auteurs sur les dimensions de ces ouvrages; l’autre, la valeur des anciennes mesures citées par eux et comparées à nos mesures modernes.
Nous avons vu que selon Ktésias le grand mur d’enceinte formait uncarréparfait, dont chaque côté avait 90 stades de longueur; total, 360: selon Klitarque, ce devait être 365,par allusion aux jours de l’année. Selon Hérodote, ce carréréellement équilatéral, avait 480 stades de pourtour. Strabon et Quinte-Curce ont encore des variantes; l’un dit 385, l’autre 368: quant à la hauteur du mur, Ktésias lui donne 50orgyessur une largeur de sixcharsserrés, tandis que Klitarque la réduità 50 coudées sur une largeur de 2 chars de front. Hérodote, au contraire, porte la hauteur à 200coudées royalesde Babylone.
Pourquoi ces discordances sur des faits matériels et palpables, et que faut-il entendre par cesstades, cescoudées, cesorgyes? Supposer, avec quelques commentateurs, que Ktésias ou Hérodote se sont trompés, que l’un ou l’autre est en erreur, n’est pas une solution admissible, parce que tous deux ont été sur les lieux, ont vu, ont consulté les savants, et qu’une erreur justed’un quartest impossible. On ne saurait dire non plus que les manuscrits soient altérés en ce point: leur différence a été notée depuis très-long-temps. Ne serait-ce pas plutôt que lesstadesemployés par eux ont une valeur diverse, comme il arrive parmi nous à noslieues, qui, selon les provinces et les pays d’Europe, valent tantôt 2000 toises, tantôt 2500, tantôt 2800, même 3000 et quelquefois plus? Le savant et judicieux Fréret paraît avoir le premier saisi cette idée simple et lumineuse. Dans un mémoire[108]projeté dès 1723, il tenta de prouver que la discordance de Ktésias et d’Hérodote n’était qu’apparente, et qu’elle provenait de ce qu’Hérodote avait employéle petit stade mentionnépar Aristote[109]comme ayant servi auxmathématiciens à mesurer la circonférence de la terre, qu’ils avaient déterminée à 400,000 parties ou stades, dont il fallait 1111 toises ½ au degré; tandis que Ktésias avait employé le stade dont Archimède[110]se servit pour mesurer la même circonférence, et qui, donnant 833 ⅓ stades au degré, ne porte le cercle qu’à 300,000 stades. Ce rapport de 300 à 400, le même que celui de 360 à 480, est frappant; mais les preuves n’étaient pas assez détaillées, ni les esprits assez mûrs; Fréret ne persuada point. Danville, contre sa coutume, fut moins habile lorsqu’il voulut[111]déduire le stade d’Hérodote d’une mesure vague du monticule deBabel, prise par le voyageurPietro della Valle.... Le major Rennel, qui récuse avec raison un prétendu stade de 41 toises imaginé par Danville, n’a cependant pas été plus heureux, et quoiqu’il ait consacré une section[112]entière à la ville de Babylone, on sent après l’avoir lue qu’il a plutôt fait des calculs de probabilités qu’une analyse méthodique des deux difficultés dont nous traitons. Pour les résoudre ces difficultés, il fallait surtout approfondir la question desmesures anciennes; déterminer si lesstadesdes divers auteurs ont les mêmes valeurs; quelles sont ces valeurs dans nos mesures modernes: un tel travail exigeait un système entier de recherches, de comparaisons, de combinaisons assez compliquées. Paucton, compatriote du major Rennel[113], en avait fait une première tentative. Mais, ainsi qu’il arrive dans toutes les recherches scientifiques, plusieurs inexactitudes se mêlèrent à d’heureuses découvertes. Romé de Lisle[114]profita des unes et des autres pour obtenir des résultats plus étendus, plus exacts. Enfin M. Gosselin, par des combinaisons ingénieuses et nouvelles, a porté à un plus haut degré de précision tout ce qui concerne les mesures géographiques des anciens. Aujourd’hui que, grâces à ces savants, la question des mesures anciennes est plus claire, il nous devient plus facile de résoudre notre problème.
Et d’abord quant à la discordance des auteurs, si nous parvenons à concilier Hérodote et Ktésias, les autres seront peu embarrassants, parce qu’ils ne sont tous que des copistes, tandis que les deux premiers sont des témoins oculaires, des autorités du premier degré. Mais de qui ont-ils tiré leurs informations? Nous avons vu, au sujet de Sémiramis,que leurs sources sont différentes; qu’Hérodote a suivi les opinions des prêtres babyloniens, tandis que Ktésias a été dirigé par les savants perses et les mages mèdes, interprètes des Assyriens: or il est notoire que pour le système civil et religieux, comme pour le langage, les prêtres babyloniens différaient totalement des Perses et des Mèdes; et parce que l’astronomie, chez tous les anciens, tenait étroitement à la religion, l’on a droit de supposer que cette science et ses éléments différèrent aussi également; que par conséquent les mesures géométriques, qui en font partie, ne furent pas précisément les mêmes. D’après ces données, admettons que les stades employés par Hérodote et Ktésias eurent des valeurs différentes, et voyons, dans les tables dressées par M. Gosselin, si deux stades ne se trouveraient pas dans le rapport exact de 3 à 4, comme 360 est à 480. Deux se présentent, l’un ayant la valeur de 51toises1 pied 10pouces1ligne421°; l’autre la valeur de 68toises2pieds5pouces5lignes894°; ce qui est juste la proportion demandée. Si nous élevons ce dernier au multiple de Ktésias 360, nous avons 24,627 toises 2 pieds 8 pouces 9 lignes 984°, et si nous élevons le premier au multiple d’Hérodote 480, nous obtenons rigoureusement la même somme dans tous ses détails; une identité si parfaite ne saurait être l’effet du hasard: elle nous donne la solution incontestable du problème,et nous avons le droit d’en tirer plusieurs conséquences. Nous pouvons dire, 1° que cette différente valeur des stades employés par Hérodote et Ktésias confirme la justesse de notre aperçu, savoir, que ces deux auteurs ont suivi deux systèmes scientifiques d’origine différente; 2° que dans cette occasion et dans tout ce qui concerne Babylone, Hérodote a employé le petit stade, dit d’Aristote, de 1111 1/9 au degré, tandis que Ktésias a employé le stade dit d’Archimède, de 833 ⅓ au degré, comme l’avait deviné le judicieux Fréret; 3° que le petit stade, dit d’Aristote, est véritablement le stade chaldéen; que les mathématiciens indiqués par ce philosophe ne sont autres que les Babyloniens, dont Kallisthènes lui envoya les observations, selon ce que dit Simplicius dont le récit trouve ici une preuve nouvelle; tandis que d’autre part le stade dit d’Archimèdeparaît avoir été le stade assyrien, transmis et sans doute adopté par les Mèdes et par les Perses, leurs successeurs. Nous reviendrons à ces deux aperçus qui sont importants.
La concordance d’Hérodote et de Ktésias ainsi établie, toutes les variantes des autres auteurs se trouvent jugées. Si Strabon donne aux murs de Babylone le nombre disparate de 385 stades, c’est que Strabon quicite très-souvent les historiens d’Alexandre, emprunte d’eux le nombre 365, qui, comme l’a dit Diodore, est celui deKlitarque etdes auteurs contemporains d’Alexandre, fondés sur ce motif,que Sémiramis voulut imiter les jours de l’année. Ce motif astrologique, vraiment caractéristique des anciens, nous paraît authentique[115]et concluant; mais par cela même, il tourne contre Klitarque, 1° en ce que le nombre 365 ne peut se diviser en quatre parties égales, ni former uncarré parfait; il y aurait eu un reste ou fraction, qui pour lesgéomètres astrologues, eût été du plus fâcheux présage; 2° parce qu’entre ces 365 stades et les 480 d’Hérodote, il n’existerait plus d’harmonie; 3° parce que les 360 stades de Ktésias, en réunissantles vertus du cercleau mérite ducarré équilatéral, s’accordent singulièrement bien avec l’année de 360 jours que nous savons avoir été jadis en usage chez les Égyptiens, et qui, à cette époque, nous est indiquée chez les Assyriens par la circonstanceque Sémiramis demanda à son époux les cinq jours excédant l’année, pour être reine. Nous savons aussi que cet usage ne fut point celui des Perses ni des Mages qui préférèrent l’année de 365 jours. Lorsque Darius marcha contre Alexandre, nous dit Quinte-Curce (liv.III, chap.III), «les mages firent une procession dans laquelle ils furent suivis de 365jeunes gens, image des jours de l’année, et ces jeunes gens furent vêtus de manteaux de pourpre.»
Les historiens contemporains d’Alexandre qui ont eu cet usage sous les yeux, et qui ont ouï dire dans Babylone, que le nombredes stades du rempart égalait celui des jours de l’année, ont confondu l’année moderne avec l’année ancienne. Strabon a donc tiré d’eux le nombre 365. Mais quelque ancien copiste de ses manuscrits a altéré le second chiffre, et a écritoctapourexa. Quinte-Curce ou ses copistes ont encore altéré cette erreur, et en retournant le chiffre, ils ont écrit au lieu de 386, 368: de la part du tardif Quinte-Curce, cette méprise est sans conséquence. Nous ne parlons point de Pline qui confond habituellement tous les stades en les prenant sans distinction pour la 8epartie d’un mille romain. On doit regretter les nombres et les calculs de Bérose.
L’enceinte de Babylone nous étant connue de 24,627 toises ou 48,000 mètres, chaque côté du carré a eu environ 6,156 toises ou 12,000 mètres[116], c’est-à-dire un peu plus de 3 de nos lieues de poste. Par conséquent la surface plate de cette capitale occupa plus de 9 de nos lieues de poste carrées; cette surface est sans doute prodigieuse,mais non pas incroyable. On se tromperait gravement si l’on comparait une ville asiatique, et surtout une ville arabe, à nos villes d’Europe, où les maisons bâties en pierres sont serrées l’une contre l’autre, et s’élèvent de plusieurs, étages: en Asie, en général, des jardins, des cours, des champs labourables sont compris dans l’enceinte des villes. A surface égale, elles ne contiennent pas la moitié, ni même le tiers d’habitants que contiennent les nôtres. En un pays tel que l’Iraq, où il n’y a de bois de charpente, que des palmiers et des bois blancs[117], les maisons du peuple ne sont et n’ont jamais été que des huttes. Ainsi l’on ne doit considérer Babylone que comme un vaste camp retranché, dont quelques quartiers voisins du fleuve et du château des rois ont été plus peuplés, plus ornés, tandis que la majeure partie du terrain n’a eu d’autre objet que de mettre à couvert de grandes quantités d’hommes et de troupeaux dans des temps de guerres et d’invasions alors fréquentes et subites[118]: on a droit de supposer que ce fut là l’intention raisonnabledes fondateurs de Ninive et de Babylone, dont les grandes vues politiques sont attestées par leurs autres actions. Dans ces vastes cités, plusieurs parties marécageuses ou voisines de marais étaient trop insalubres pour être habitées; mais on les cultivait, et leur fécondité devenait utile au noyau de la ville. Ainsi, toute compensation faite, et par comparaison à Nankin, à Pékin, à Dehli, à Moscou, l’on peut croire que Babylone dans sa splendeur n’a pas eu plus de 6 à 700,000 habitants[119]. En eût-elle eu un million, la subsistance de cette multitude ne serait pas un problème embarrassant, comme l’a voulu penser le major Rennel, sur des bases vagues et incorrectes[120]. Entre une ville comme Londres et uneville asiatique quelconque, aucune comparaison n’est admissible. S’il faut un espace de 6,600 milles carrés pour faire vivre 700,000 Anglais, il n’en faut pas le quart pour alimenter un million d’Arabes; et si l’on remarque, d’après Hérodote, que la Babylonie était si fertile en riz, en grains, en légumes, qu’elle seule fournissait le tiers des contributions de l’empire perse, sous Darius et Xercès, on ne verra aucune difficulté à peupler la capitale de plus d’un million d’habitants.
La hauteur du grand mur est moins facile à déterminer que son étendue; Ktésias la porte à 50 orgyes, qui valent 265 pieds 7 pouces[121]: Hérodote au contraire lui donne 200coudées royales de Babylone[122], qui valent 288 pieds 10 pouces: une telle hauteur surpasse toute croyance, et, deplus, les deux historiens sont en discord de 32 pieds 3 pouces. D’ailleurs il n’ont pu voir les murs dans leur entier, puisque, selon Hérodote, le roiDarius les avait démolis par leur faîte[123]. Strabon, qui copie les historiens d’Alexandre, réduit cette hauteur à 30 coudées, c’est-à-dire à 86 pieds 4 pouces 8 lignes, ce qui est considérable, mais du moins admissible. Il ne donne aussi à leur largeur que le passage de deux chars, égal à 32pieds anciens[124], ce qui est beaucoup plus raisonnable que les six chars de Ktésias. Ces murs ayant été construits avec les terres excavées à leur pied, et cuites sur place, il en résulta nécessairement un fossé très-profond, et il est probable qu’Hérodote et Ktésias ont entendu lahauteurprise depuis le fond du fossé jusqu’au faîte du rempart, tandis que les historiens d’Alexandre l’ont comptée à partir duplain-piedde la place; et parce que le fossé fut rempli d’eau, et que les murs, comme nous l’avons dit, étaient démolis par leur faîte, aucun de ces auteurs n’a pu les mesurer, et n’en parlant que sur ouï-dire, l’on a pu leur en imposer.
Il est plus facile d’apprécier les mesures des deux châteaux construits par Sémiramis aux deuxissues du pont qu’elle jeta sur l’Euphrate. «Le château du couchant», dit Ktésias (voyez ci-devant, p. 116), «fut ceint d’une triple muraille dont la première en dehors eut 60 stades de pourtour.» Ces 60 stades de Ktésias nous sont connus égaux à 4104 toises 3 pieds 5 pouces 5 lignes, ou 8000 mètres. Il en résulte pour chaque côté 2546 mètres, 170, c’est-à-dire une surface de plus d’une demi-lieue en tous sens. Cet espace semble mériter à cette citadelle le nom deville à triple enceinte, dont nous avons vu Bérose faire mention dans un passage obscur que nous croyons avoir expliqué: les autres détails de ces châteaux n’offrent pas de difficulté grave; car il est évident que Ktésias ou Diodore, en disant quela troisième enceinte intérieure(par conséquent la plus petite)surpassa la seconde en largeur et en longueur, ont voulu dire enlargeuret enhauteur; autrement ce serait une absurdité.
Les dimensions du pont telles que les donne Ktésias ne sont pas admissibles. Cet auteur dit qu’il fut jeté à l’endroit le plus étroit du fleuve, et que cependant il eut 5 stades delongueur. Ce serait, dans son calcul, 342 toises 2 pieds 2 pouces (environ 2165 pieds). Mais Strabon (liv. XVI, pag. 738), fondé sur les historiens d’Alexandre, ne donne qu’un stade de largeur à l’Euphrate: nos voyageurs modernes n’ont pas mesuré ce fleuve avec précision; mais deux d’entre eux nousfournissent un terme approximatif de comparaison. Pietro della Valle rapporte[125]qu’au bourg de Hellah (qui fit partie de l’ancienne Babylone), il vit au mois de novembre «un pont de barques sur l’Euphrate, comme il en avait vu un à Bagdad. (En cette saison les eaux sont assez basses.) Ce pont n’avait que 24 barques d’étendue, mais dans les grosses eaux il en faut bien davantage.»
D’autre part, Beauchamp estime à 10 pieds la largeur de chaque barque composant le pont deBaghdad(qui doit être analogue); mais il faut ajouter les intervalles, et de plus une certaine étendue pour le temps des grosses eaux: supposons 30 barques faisant 300 pieds, et laissons les intervalles pour mémoire. Si le stade de Strabon est celui d’Hérodote, il vaudra 307 pieds 10 pouces; s’il est le stade de Ktésias, il vaudra 410 pieds 5 pouces. On ne saurait admettre 110 pieds pour les intervalles, et il semblerait plus naturel de préférer le stade d’Hérodote, qui cadre avec le récit des voyageurs: néanmoins leur mesure est trop vague pour décider nettement la question. Si d’autre part on supposait que Ktésias se fût mépris sur le nom dela mesurequ’il emploie, et qu’au lieu destadel’on dût lireplèthre[126], les 5 plèthres vaudraient71 toises 1 pouce 6 lignes, c’est-à-dire 427 pieds 6 pouces, qui ne diffèrent de 410 pieds que de 17 pieds 6 pouces. Rien n’est bien clair sur cet article, si ce n’est que le pont n’a guère dû excéder 400 et quelques pieds, et que Ktésias est en erreur quant aux 5 stades.
Un dernier article, plus clair et plus important dans ses résultats, est letemple ou la tour de Bélus; écoutons Hérodote, qui se déclare témoin oculaire, et qui n’a pas dû se tromper sur un objet soumis à l’œil et de peu d’étendue[127].
«Le centre de la ville (à l’orient du fleuve) est remarquable par le temple deJupiter-Bélus, qui subsiste encore actuellement: c’est un carré régulier fermé par des portes d’airain, lequel a deux stades d’étendue en tous sens. Au milieu de cette enceinte on voit une tour massive qui a un stade en longueur comme en largeur.»
Ainsi le temple de Bélus à Babylone était un lieu fort, une sorte de citadelle[128]semblable au temple du soleil àBal-bek, et à la plupart des temples anciens[129], qui, pour le respect du dieu et surtout pour la sûreté des prêtres et des trésors que la piété y entassait, étaient munis d’un hautet fort mur extérieur..... La mesure dont se sert ici Hérodote est évidemment le stade chaldéen de 1111 1/9 au degré, chaque stade égal à 100 mètres (51toises1pied10pouces1ligne). Par conséquent le carré de 2 stades formé par le mur avait sur chaque face 200 mètres français, ou 102 toises 3 pieds 8 pouces 2 lignes, ou 615 pieds 8 pouces, presque égal à la face du bâtiment des Invalides, vers la Seine.
Au milieu de ce carré de murs fermé par des portes d’airain, était latourde Bélus, carrée aussi dans sa base, sur un stade de chaque côté, par conséquent 100 mètres, ou 317 pieds 10 pouces 1 ligne de base. «Sur cette tour,» continue Hérodote, «s’en élève une seconde; sur la seconde une troisième, et ainsi de suite jusqu’au nombre total de 8. On a ménagé en dehors de ces tours des escaliers ou degrés qui vont en tournant, et par où l’on monte à chaque tour. Au milieu de cet escalier (à la quatrième tour), on trouve une loge et des sièges où se reposent ceux qui montent. Dans la dernière (et plus haute tour) est une grande chapelle; dans cette chapelle est un grand lit bien garni, et près de ce lit une table d’or.»
Notre auteur omet de remarquer qu’à chaque étage la tour diminuait; en sorte que le profil général dut être celui d’une pyramide. Il omet aussi de donner la hauteur; mais Strabon la restitue,lorsqu’il dit (page 738) «que le tombeau de Bélus était unepyramidehaute d’un stade, sur un stade de long et de large par sa base.»
Cette masse avait donc aussi 307 pieds 10 pouces d’élévation et formait un triangle équilatéral[130].
Quel fut l’objet de cet édifice? C’était là le secret des prêtres. Quelques circonstances peuvent nous le révéler. 1° Ces escaliers commodes qui menaient au sommet annoncent un besoin assez fréquent d’y monter: ce ne peut être pour des sacrifices; leur appareil sanglant de bûchers et de victimes eût été trop embarrassant, et la chapelle était trop petite; 2° dans cette chapelle était un lit et une table,on couchait là, et, puisqu’on y passait la nuit, on y avait des lumières, on y travaillait sur la table; ledieu Bel, disaient les prêtres,y descendait une fois l’année; et il y trouvait une femme: cela s’entend; mais pendant les 364 autres nuits de l’année, ce lit, selon nous, servait au repos d’un ou de plusieurs prêtres astronomes occupés à l’observation des astres:cet édifice était un observatoire; sa hauteur en est un nouvel indice; car, dans un pays platcomme la Chaldée, une élévation de 307 pieds au-dessus du sol n’a d’autre utilité que de placer l’œil au-dessus des brouillards terrestres, de lui faire voir plus nettement l’horizon complet, et de diminuer l’effet des réfractions: aussi Ktésias, après avoir dit que cette tour ou pyramide fut excessivement élevée (voyezci-devant, pag. 119), ajoute: «C’est par son moyen que les Chaldéens, livrés à l’observation des astres, en ont connu exactement les levers et les couchers».
Voilà le mystère très-important à garder, puisqu’il était la base et le mobile théocratique de la puissance religieuse et politique des prêtres, qui, par les prédictions des éclipses du soleil et de la lune, frappaient d’étonnement et d’admiration les peuples et même les rois alors très-ignorants des causes, et très-effrayés de l’apparition de ces phénomènes: par ces prédictions les prêtres se firent considérer comme initiés aux secrets, comme associés à la science des dieux, et ils reçurent ou prirent le nom vénéré deNabietNabo(le prophète), et deChaldœi, ou plutôtKadshim, devinsetdevinateurs. Si l’on eût pu fouiller cette chapelle de Bel, on y eût trouvé quelque armoire ou caveau masqué où étaient renfermés les instruments d’observation, dont les anciens astronomes ont toujours été très-jaloux. Les observations journalières ont pu se fairedans la loge du milieuoù étaient des sièges de repos, à une élevationde 150 pieds, plus exploitable que 307. Voilà le foyer de cettescience chaldéennevantée par les plus anciens Grecs, comme étant de leur temps une chosetrès-antique, ce qui ne pourrait se dire si le système d’ailleurs très-compliqué de cette science, tant astronomique qu’astrologique, ne se fût formé que depuis Sémiramis. Il est possible, il est même probable que l’édifice vu par Hérodote et Ktésias ne fut qu’embelli et réparé par cette princesse avec une plus grande magnificence. Tout s’accorde à témoigner qu’avant elle, et très-anciennement auparavant, existait en ce même lieu le monument appelé tantôtpalaisetcitadelle, tantôttemple, tombeauettourdu dieuBel. Les assertions de Mégasthènes et de Bérose, d’Alexandre Polyhistor, d’Abydène, etc., sont positives à cet égard, et elles ont d’autant plus de poids qu’elles ne sont que l’expression et la traduction des traditions du pays et des monuments publics cités par ces écrivains comme des garants notoires de leur véracité. Joignez-y ce que le livre des Antiquités juives dit de latour de Babel, qui, pour lenomcomme pour la chose, est absolument identique à ce qu’Hérodote et Bérose disent de latour de Bel: nous avons vu plus haut que l’époque de construction est aussi la même. Or, puisque nous avons des motifs raisonnables de penser que latour de Beloùde Babelexista long-temps avant le règne de Sémiramis, probablement2,000 ans, et qu’elleexista comme observatoire astronomique, nous avons aussi le droit d’inférer que c’est plutôt dans cette période qu’il faut placer les études et les progrès des Chaldéens en astronomie.Unecirconstance, elle seule, nous révèle qu’à l’époque de Sémiramis ils connaissaient non-seulementla figure ronde, mais encore la circonférence de la terre.La baseetla hauteurde la tour de Bélus étaient rigoureusement la mesure du stade chaldaïque; cette mesure géométrique ne fut point prise au hasard. En supposant que ce fut Sémiramis qui l’ordonna, en réparant la tour, il s’ensuit que déjà le stade était usité; or, le stade chaldaïque de 1,111 1/9 au degré est une portion élémentaire du cercle de 400,000 stades, considéré comme circonférence du globe terrestre. Cette circonférence avait donc été antérieurement calculée et déduite des opérations géodésiques et astronomiques, ainsi que des raisonnements mathématiques, sans lesquels elle ne pouvait être connue: ce n’est pas tout; ce même stade, appliqué au degré terrestre, se trouve lui donner une étendue de 57,002 toises 1 pied 9 pouces 6 lignes, ce qui diffère un peu moins de 73 toises de la mesure obtenue par les académiciens dans le siècle dernier. Cette mesure est, comme l’on sait, de 57,075 toises pour la latitude de Paris (49° 23´);==de 56,750 toises sous l’équateur, et de 57,438 à Torne, par la latitudede 65° 50´. D’où l’on doit conclure que comme les degrés croissent en allant de l’équateur au pôle, c’est dans une latitude moyenne que fut mesuré celui qui nous présente 57,002 toises et fraction[131].
Un dernier fait nous reste à connaître: la tour de Bélus, dans sa fondation première, vers l’an 3190 ou 3195 avant notre ère, comme l’indiquentles Juifs et les Chaldéens, eut-elle les mêmes dimensions d’un stade de hauteur sur un stade de base? Si cela était, il serait démontré que dès cette date les sciences astronomiques des Chaldéens étaient au point que nous indiquons, et cela est plus que probable. Dans tous les cas, cette période de 3190 ans avant J.-C. fournit aux chronologistes raisonnables l’espace nécessaire à placer, d’une part, les observations babyloniennes envoyées par Kallisthènes à Aristote et remontant à l’an 2234 avant J.-C.; d’autre part, la fondation du temple d’Hercule à Tyr, que ses prêtres attestèrent à Hérodote remonter à une année qui correspond à l’an 2725 avant J.-C. Quant aux érudits qui nient tous les faits placés hors de leur système biblique, tout raisonnement avec eux est inutile, puisqu’il est d’avance proscrit[133].
APRÈSavoir ramené à un état admissible et croyable les ouvrages de Sémiramis, qui cependant conservent leur caractère gigantesque, ne quittons pas ce sujet digne d’intérêt, sans essayer de nous faire des idées raisonnables de cette femme extraordinaire, qui dans l’histoire tient le premier rang de son sexe. Diodore de Sicile nous présente deux récits de sa fortune, et de la manière dont elle parvint au pouvoir suprême, qu’elle géra d’une main si hardie. Selon l’un de ces récits, qui est celui de Ktésias: «Sémiramis naquit en Syrie, à Ascalon, des amours clandestins de la déesse Derketo et d’un jeune sacrificateur de son temple: l’enfant exposée dans un lieu désert, parmi des rochers, fut par miracle nourrie et sauvée par les soins d’un essaim depigeons sauvages qui avaient leur fuye[134]en ce lieu. Au bout d’un an, des bergers découvrirent cette orpheline, et la trouvant très-jolie, ils la menèrent et la donnèrent à l’intendant des haras royaux (appeléSimma), lequel, privé d’enfants, l’adopta et la nommaSémiramis, c’est-à-direcolombe, en langue syrienne; de là serait venu le culte des pigeons dans le pays.»Voilà, dit Diodore (ou Ktésias),la fable que l’on débite sur Sémiramis. Et, en effet, c’est bien là une fable; mais en écartant le conte des pigeons et de la déesse, il resterait pour fait raisonnable que réellement Sémiramis serait née à Ascalon, du commerce clandestin de quelque prêtresse, et qu’élevée en secret, elle aurait été adoptée par le personnage indiqué. Tout cela est dans les mœurs du pays et du temps.
«Parvenue à l’âge nubile, continue Ktésias, l’éclat de sa beauté et de ses talents subjugua l’un des principaux officiers du roi. Cet officier s’appelaitMemnon; étant venu inspecter les haras, il emmena Sémiramis à Ninive et il en eut deux enfants..... La guerre de Bactriane survint, Sémiramis y suivit son époux..... Ninus vainquit les Bactriens en rase campagne, mais il assiégeait inutilement leur capitale, où ils s’étaientrenfermés, lorsqueSémiramis, travestie en guerrier, trouva le moyen d’escalader les rochers de la forteresse, et, par unsignal élevésur le mur, avertit de son succès les troupes de Ninus, qui alors emportèrent la ville.... Ninus, charmé du courage et de la beauté de Sémiramis, pria Memnon de la lui céder; celui-ci refusa. Ninus n’en tint compte, Memnon se tua de dépit, et Sémiramis devint reine des Assyriens.» Tel est, dit Diodore, le récit de Ktésias (p. 134, liv II).
Mais Athénée et d’autres écrivains assurent «que Sémiramis fut originairement une courtisane dont les grâces et la beauté fixèrent l’attention de Ninus. D’abord le crédit de cette femme n’eut rien de remarquable; mais ensuite il s’accrut au point d’amener Ninus à l’épouser, et finalement elle lui persuada, dans une fête, de lui céder 5jourspour régner.»
Cette seconde version, plus naturelle, plus historique que la première, est encore appuyée par une anecdote que nous a conservée Pline. «Vers la 107eolympiade, dit cet auteur (de 352 à 349 avant J.-C.), parmi plusieurs peintres habiles fleuritÉchion, qui se rendit célèbre par divers beaux tableaux: l’on admire entre autres saSémiramis, qui, deservante, devient reine[135].»
Voilà, en faveur du récit d’Athénée, un témoignage remarquable. On sait que les anciens peintres étaient savants et scrupuleux en histoire. Si Echion, qui fleurit moins de 30 ans après Ktésias, a dédaigné son récit et préféré celui-ci, il s’ensuit que dès cette époque existait la version suivie par Athénée, et qu’elle passait pour plus vraie. En effet elle porte un caractère réellement historique, conforme aux mœurs de l’Asie ancienne et moderne. Qu’une fille d’une naissance obscure, qu’un enfant trouvé soit élevé par des étrangers; que donnée ou vendue elle arrive au séraï du sultan; qu’elle soit introduite dans le harem à titre d’odalisque[136], c’est-à-direde servante de chambre; qu’enfin elle parvienne au grade de sultane-reine, c’est un roman historique encore réalisé chaque siècle en Asie. D’ailleurs cette version d’Athénée, qui se lie très-bien au début rectifié de Ktésias, a encore le mérite de résoudre les embarras chronologiques qui naissent de son récit, où les événements sont trop serrés, et, de plus, elle se trouve appuyée d’un fait qu’attestent deux autres écrivains; car, Moïse de Chorène et Képhalion s’accordent à dire que Sémiramis fit mourirtous ses enfants, excepté le jeune Ninyas. Dans le récit de Ktésias, elle en eutdeuxde Memnon, son premier mari; mais ils n’étaient pas enfantsde roi, ni capables de lui faire ombrage; au lieu que,suivant le récit d’Athénée, elle eût pu, dans son état d’odalisque, avoir de Ninus plusieurs enfants âgés déjà, et aptes à régner, par conséquent faits pour l’inquiéter. Alors nous pouvons supposer sans effort que Sémiramis était entrée au séraï vers l’âge de 20 ans, qu’elle y vécut en qualité d’odalisque et eut des enfants de Ninus pendant un espace qui put durer 20 autres années. Ce temps fut employé par elle à fonder ce crédit et cet ascendant qui enfin subjuguèrent Ninus. La guerre de Bactriane étant survenue, elle y suivit le roi, et ce fut a|ors que l’acte de bravoure mentionné par Ktésias la fit devenir reine. Son nom même semble faire allusion à ce trait; car il n’est pas vrai que Sémiramis signifie pigeon ou colombe[137], en syriaque; au lieu que ce mot, décomposé (shem rami), signifiele signe élevésur les murs de Bactre, lequel devint le signal de la victoire de Ninus et de la fortune de la favorite. A dater de cette année, qui fut l’an 1201, tous les événements seraient tels que les a établis l’auteur de la chronologie d’Hérodote, page 278. Mais nous corrigerions les dates précédentes, en disantque Sémiramis serait entrée au séraï vers 1221, et qu’elle serait née vers 1241. Alors elle eût vécu 61 à 62 ans, précisément comme le dit Ktésias; si son orgueil voulut que l’on comptât dans son règne tout le temps de sa cohabitation avec Ninus, elle aurait régné 42 ans, comme le dit encore cet auteur; et tout prend de l’accord dans le récit et dans les vraisemblances: par ces gradations naturelles, par cet apprentissage nécessaire, Sémiramis, arrivée au pouvoir suprême, donne l’essor à son caractèreavide de tout ce qui est grand[138]:jalouse de surpasser la gloire de ceux qui l’avaient précédée, elle conçoit, après la mort de Ninus, le dessein de bâtir une ville dans la Babylonie. Ninus venait d’en construire une immense à 100 lieues de là, et voilà sa veuve qui veut en élever une autre, non pas plus grande (Strabon dit que Babylone fut plus petite), mais une mieux entendue. Ninive avait donc des défauts de position déjà sentis..... Le local de Babylone offrait donc des avantages supérieurs: le talent de Sémiramis fut de les apercevoir, et le succès est devenu une preuve de son génie. Effectivement, en examinant les circonstances géographiques et politiques de cette opération, il nous semble découvrir plusieurs des motifs qui ont dû la susciter.Niniveassise au bord oriental du Tigre, dans une plaine fertileen tout genre de grains, voisine de coteaux riches en arbres fruitiers, sous un ciel brillant et pur, Ninive jouissait d’une situation très-heureuse à plusieurs égards; mais elle était privée de l’un des éléments nécessaires à la prospérité des capitales. Elle manquait de navigation..... Le Tigre, quoique fleuve large et profond, est si rapide en son cours, si encaissé dans son lit, que les transports y sont toujours dangereux, difficiles et partiels. On ne peut le remonter; et de plus, au-dessus de Ninive, son cours est borné à si peu de pays, qu’on ne saurait en apporter beaucoup de denrées.
L’Euphrate, au contraire, a un développement immense au-dessus de Babylone; il touche à la Syrie; il pénètre dans l’Asie mineure par une de ses branches; il exploite toute l’Arménie par les autres; il appelle les produits de tous les pays montueux qui bordent l’Euxin, il les transporte avec moins de dangers que son rival; mais ce qui surtout lui assure la prépondérance, il communiqué à l’Océan par un cours plus lent, par un lit plus commode que le Tigre, en sorte que, depuis le golfe Persique, les bateaux peuvent le remonter bien plus haut et plus aisément que le Tigre. Une ville placée sur l’Euphrate était donc appelée à la splendeur que donne le commerce: et à cette époque le golfe Persique était le centre des communications les plus riches et les plus actives entrel’Asie occidentale, la Syrie, la Perse, l’Arabie heureuse, l’Éthiopie et l’intérieur de l’Afrique; à cette époque ce commerce valait celui de l’Inde. Les guerres habituelles des peuples riverains, en rendant la circulation difficile, en forçant de recourir aux caravanes dispendieuses des Arabes bédouins, s’étaient opposées à son développement. Cette cause venait de cesser; toute l’Asie limitrophe obéissait à un même souverain, et sa puissance le faisait respecter au loin. Ce motif commercial était déjà suffisant; Sémiramis dut en avoir deux autres, politiques et militaires.
Les habitants de la Chaldée étaient un peuple récemment conquis, par conséquent mécontent et disposé à secouer le joug. Un moyen propre à les contenir était d’établir près d’eux, dans leur sein, une forteresse dont la garnison fût un épouvantail ou un instrument. Cet objet fut rempli par la position de Babylone bâtie dans l’île Euphratique; mais pourquoi bâtir l’autre portion à l’ouest du fleuve au bord du désert? Ici se montre encore l’habileté du fondateur: alors que les armes projectiles avaient peu de portée, si l’on n’eût occupé qu’une rive du fleuve, l’on n’eût pas commandé l’autre suffisamment. On avait dans le désert un ennemi vagabond, turbulent, qu’il importait de tenir en respect: une citadelle formidable opéra cet effet. Babylone, assise sur les deux rives de l’Euphrate, épouvanta les Arabes bédouins; mais,en même temps, elle devint un moyen de les attirer et de les affectionner, parce qu’elle leur offrit le marché le plus commode et le plus avantageux pour vendre le superflu de leurs troupeaux, ou le butin de leurs lointaines rapines.
Cette domination plénière du fleuve, qui fut un raffinement d’art sur Ninive, fut aussi un surcroît de puissance militaire et commerciale. Tous les Bédouins devinrent vassaux par crainte ou par intérêt. Le choix du local précis deBabelfut un trait de politique plein d’astuce et de sagacité. L’on pouvait indifféremment asseoir la forteresse plus haut ou plus bas; mais Sémiramis trouvant en un point donné un temple célèbre, qui, suivant l’usage du temps, était un lieu de pèlerinage pour tous les peuples arabes, Sémiramis saisit ce moyen religieux de manier les esprits; en ornant ce temple, en le comblant de présents, elle flatta le peuple; en caressant les prêtres chaldéens, en les dotant, elle se les attacha, et par eux elle devint maîtresse des cœurs. Enfin, un dernier motif de son choix dut être que, quelques lieues plus haut, l’Euphrate avait et a encore desrapidesoubrisantsqui empêchent les bateaux de remonter à pleine charge... La ville devint un entrepôt.
D’après ces combinaisons trop naturelles pour n’être pas vraies, il ne faut plus s’étonner du succès de Sémiramis. Il fut complet contre Ninive, puisque cette cité ne subsista que 6 siècles, tandisqu’il en fallut 12 pour anéantir Babylone; encore ses immenses ruines, enfouies dans un espace de plusieurs lieues[139], demeurent-elles comme un monument de son existence. Il faut lire dans Diodore le reste des actions de cette femme prodigieuse, et voir comment, après avoir établi sa métropole, elle créa en peu de mois, dans la Médie, un palais et un vaste jardin, puis entreprit contre les Indiens une guerre malheureuse, puis revint en Assyrie se livrer à des travaux dont Moïse de Chorène continue les détails curieux dans le chapitre 14 de sonHistoire d’Arménie. Telles furent son activité et sa renommée, qu’après elle, tout grand ouvrage en Asie fut attribué par les traditions à Sémiramis[140]. Alexandre trouva son nom inscrit sur les frontières de la Scythie, alors considérée comme borne du monde habité. C’est sans doute cette inscription que nous a conservée Polyæn, dans son intéressantRecueil d’anecdotes. (Stratag., liv. VIII, chap. 26).
Sémiramis parle elle même:
LA NATURE ME DONNA LE CORPS D’UNE FEMME;MAIS MES ACTIONS M’ONT ÉGALÉEAU PLUS VAILLANT DES HOMMES (à Ninus):J’AI RÉGI L’EMPIRE DE NINUS,QUI VERS L’ORIENT TOUCHE AU FLEUVE HINAMAM (l’Indus);VERS LE SUD AU PAYS DE L’ENCENS ET DE LA MYRRHE(l’Arabie-Heureuse);VERS LE NORD AUX SAKKAS (Scythes),ET AUX SOGDIENS[141](Samarkand).AVANT MOI AUCUN ASSYRIEN N’AVAIT VU LA MER;J’EN AI VU QUATRE OU PERSONNE NE VA,TANT ELLES SONT DISTANTES.QUEL POUVOIR S’OPPOSE A LEURS DÉBORDEMENTS?J’AI CONTRAINT LES FLEUVES DE COULER OU JE VOULAIS,ET JE N’AI VOULU QU’OU IL ÉTAIT UTILE:J’AI RENDU FÉCONDE LA TERRE STÉRILE,EN L’ARROSANT DE MES FLEUVES:J’AI ÉLEVÉ DES FORTERESSES INEXPUGNABLES:J’AI PERCÉ DE REDOUTES DES ROCHERS IMPRATICABLES:J’AI PAYÉ DE MON ARGENT DES CHEMINS,OU L’ON NE VOYAIT QUE LES TRACES DES BÊTES SAUVAGES;ET DANS CES OCCUPATIONS,J’AI SU TROUVER ASSEZ DE TEMPS POUR MOIET POUR MES AMIS.
LA NATURE ME DONNA LE CORPS D’UNE FEMME;MAIS MES ACTIONS M’ONT ÉGALÉEAU PLUS VAILLANT DES HOMMES (à Ninus):J’AI RÉGI L’EMPIRE DE NINUS,QUI VERS L’ORIENT TOUCHE AU FLEUVE HINAMAM (l’Indus);VERS LE SUD AU PAYS DE L’ENCENS ET DE LA MYRRHE(l’Arabie-Heureuse);VERS LE NORD AUX SAKKAS (Scythes),ET AUX SOGDIENS[141](Samarkand).AVANT MOI AUCUN ASSYRIEN N’AVAIT VU LA MER;J’EN AI VU QUATRE OU PERSONNE NE VA,TANT ELLES SONT DISTANTES.QUEL POUVOIR S’OPPOSE A LEURS DÉBORDEMENTS?J’AI CONTRAINT LES FLEUVES DE COULER OU JE VOULAIS,ET JE N’AI VOULU QU’OU IL ÉTAIT UTILE:J’AI RENDU FÉCONDE LA TERRE STÉRILE,EN L’ARROSANT DE MES FLEUVES:J’AI ÉLEVÉ DES FORTERESSES INEXPUGNABLES:J’AI PERCÉ DE REDOUTES DES ROCHERS IMPRATICABLES:J’AI PAYÉ DE MON ARGENT DES CHEMINS,OU L’ON NE VOYAIT QUE LES TRACES DES BÊTES SAUVAGES;ET DANS CES OCCUPATIONS,J’AI SU TROUVER ASSEZ DE TEMPS POUR MOIET POUR MES AMIS.
Dans ce tableau si simple et si grand, la dignité de l’expression et la convenance des faits semblent elles-mêmes garantir la vérité du monument. Nous ne saurions donc admettre l’opinion de quelques écrivains qui veulent regarder Sémiramis comme un personnage mythologique de l’Indeou de la Syrie[142]. Il est possible que le motsemiramireçoive une étymologiezendeousanscrite; mais outre le cas fortuit des analogies de ce genre, ce mot, qui nous est transmis par les Perses, peut avoir été substitué par eux au nom syrien de l’épouse de Ninus, comme le nom deZohâkfut substitué au nom deHaret, comme celui d’Estherle fut au mothadossa, signifiant myrte en hébreu. L’article suivant va confirmer cet aperçu par des rapprochements singuliers auxquels donne lieu un récit que nous a conservé Photius dans sa Bibliothèque grecque[143].
«J’ai lu, dit Photius (page 427 de sa Bibliothèque), j’ai lu le petit ouvrage de Conon, dédié à ArchelaüsPhilopator, contenant 50 anecdotes tirées de divers auteurs anciens. La 9etraite de Sémiramis. Conon la présente comme fille, et non comme femme de Ninus. Pour m’expliquer sommairement, il attribue à Sémiramis tout ce que les autres écrivains racontent de l’AssyrienneAttossa(Atossa). Aurait-elle porté deux noms? ou a-t-il été le plus savant? Voilà ce que je ne sais pas. Il raconte que Sémiramis eut d’abord un commerce clandestin avec son propre fils, sans le connaître; qu’ensuite, la chose étant découverte, elle l’épousa publiquement; d’où il est arrivé chez lesMèdeset chez lesPersesquele mariage des enfants avec leurs mères, quid’abord était une chose exécrable, devint un actelégal et permis.»
Il s’agit de savoir si ce récit est purement paradoxal, ou s’il contient quelques lumières dans notre question.
1° Nous observons que Conon fut un auteur assez tardif, puisque son patron, Archelaüs, fut un des Hérodes emmené par Jules-César à Rome, où il passa de longues années.
2° Les 50 anecdotes dont Photius donne l’extrait sont pour la plupart tirées de la haute antiquité, en des temps dits héroïques et fabuleux, avec une affectation de singularité qui décèle l’intention formelle d’amuser un prince ennuyé; mais on n’y découvre point un caractère d’absolue fausseté, ni d’invention apocryphe qui en fasse un pur roman. Dans l’anecdote de Sémiramis, Photius observe que les faits attribués par Conon à cette princesse, le sont par d’autres auteurs à l’Assyrienne Atossa. Il n’y aurait donc que transposition et confusion de noms. Quelle fut cetteAtossa, ouAttossa? Les Perses nous en citent une née fille de Kyrus, devenue épouse de Cambyse (son propre frère), puis de Smerdis; ce ne doit point être celle-là.
L’historien Hellanicus, contemporain d’Hérodote, en citait une autre qui, dans un temps ancien, avait inventé l’art d’écrire ou d’envoyer deslettres missives[144]: ce pourrait être celle-là; mais il l’appellereine des Perses, et l’on n’en connaît aucune autre action.
Enfin Eusèbe, dans sa Chronique[145], nous fournit un trait plus précis. «Atosse, qui estSémiramis[146](ou qui est appeléeSémiramis), fut fille de Bélochus (18eroi d’Assyrie), et elle régna 12 ans avec son père.»
Ici nous avons uneAtosse assyrienne, comme celle de Conon, et deux noms pour une même personne, comme l’a soupçonné Photius. De ces divers exemples nous pouvons conclure,
1° Que le nom d’Atossefut commun à plusieurs femmes chez les Perses et les Assyriens;
2° Que, par un autre cas possible, ces femmes ont pu vouloir s’appeler du nom illustre deSémiramis, ou que Sémiramis a pu d’abord porter le nom d’Atossequand elle était simple particulière. De ce double cas ont pu venir des méprises, des confusions; et en parcourant l’histoire des Mèdes et des Perses, nous trouvons un trait qui réunit d’une manière remarquable plusieurs circonstances du récit de Conon.
Selon Ktésias, la fille du roi mèdeAstyag, nomméeAmytis, devint l’épouse de Kyrus: selonHérodote, la fille de ce même Astyag était mère du même Kyrus: Ktésias, qui contredit Hérodote, n’ose avouer ce fait, mais il l’insinue lorsqu’il dit: «Kyrus ne connaissait pas d’abordAstyag pour son parent(ou aïeul); lorsqu’il l’eut en son pouvoir, il le relâcha, et il honora Amytis comme sapropre mère; ensuite il l’épousa.» Maintenant observons qu’aucun auteur ne parle de l’inceste comme légal chez les Assyriens et les Babyloniens, tandis que tous attestent cet usagechez les Perses et chez les Mèdes.....Le mariage des frères avec les sœurs, des mères avec leurs fils, était un usage antique et légal de la caste des mages, a ditXantus de Lydie[147], dès avant le temps d’Hérodote. De là ce vers de Catulle: