The Project Gutenberg eBook ofRecherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

The Project Gutenberg eBook ofRecherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome IIThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome IIAuthor: C.-F. VolneyRelease date: December 10, 2014 [eBook #47623]Most recently updated: October 24, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net);produced from images of the Bibliothèque nationale deFrance (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RECHERCHES NOUVELLES SUR L'HISTOIRE ANCIENNE, TOME II ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome IIAuthor: C.-F. VolneyRelease date: December 10, 2014 [eBook #47623]Most recently updated: October 24, 2024Language: FrenchCredits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net);produced from images of the Bibliothèque nationale deFrance (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr

Title: Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne, tome II

Author: C.-F. Volney

Author: C.-F. Volney

Release date: December 10, 2014 [eBook #47623]Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Credits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net);produced from images of the Bibliothèque nationale deFrance (BNF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK RECHERCHES NOUVELLES SUR L'HISTOIRE ANCIENNE, TOME II ***

PAR C.F. VOLNEY,COMTE ET PAIR DE FRANCE, MEMBRE DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE.HONORAIRE DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE SÉANTE A CALCUTA.TOME DEUXIÈME.PARIS,PARMANTIER, LIBRAIRE, RUE DAUPHINE.FROMENT, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS.——M DCCC XXV.

OEUVRESDE C. F. VOLNEY.DEUXIÈME ÉDITION COMPLÈTE.TOME VI.IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,RUE JACOB, N° 24.

RECHERCHES NOUVELLESSURL’HISTOIRE ANCIENNE.

TABLE DES MATIÈRES

Chronologie des rois de Perse cités par les Orientaux modernes, sous le nom deDynastie PishdadetKéan.—Époques de Zohak, de Feridoun et du législateur Zerdoust, dit Zoroastre.

ENquel temps a vécu le législateur célèbre appeléZoroasterpar les Grecs, etZardastouZerdoustpar les Orientaux? et en quels siècles doit-on placer les deux dynastiesPishdâdetKéânouKaîan, que les Perses modernes prétendent avoir existé chez eux antérieurement ou contradictoirement aux récits des Grecs? Tels sont les deux problèmes qui vont nous occuper dans ce chapitre: examinons d’abord le premier.

Tous les historiens nous parlent de Zoroastre comme d’un législateur religieux, beaucoup plus célèbre en Asie et presque aussi ancien que Moïse; et néanmoins, dès le premier siècle de l’ère chrétienne, l’époque où il vécut était devenue une question si obscure, que Pline le Naturaliste, cet homme d’une érudition si vaste, qui eut en main les écrits de tant d’auteurs, n’osa prononcer autre chose que le doute. Dans nos temps modernes, et surtout dans les XVIeet XVIIesiècles, la réserve de Pline a été imitée par le plus grand nombre des savants, qui n’ont pu concilier les dissonances chronologiques des auteurs grecs et latins; mais ceux du XVIIIesiècle, plus hardis, se sont crus plus heureux. Les extraits d’une foule de livres orientaux ayant été produits, d’abord par notre d’Herbelot, en saBibliothèque orientale(publiée en 1697), puis par le professeur Thomas Hyde, Anglais, dans son livre latin de laReligion des anciens Perses, imprimé en 1700, l’on crut avoir découvert dans l’Asie moderne une vérité historique restée inconnue dans l’Occident. En effet, tous les livres arabes et persans que l’on cite, semblent s’accorder à placer Zoroastre vers le règne de DariusHystaspes, roi de Perse; et néanmoins, en les pressant sur les dates précises, on les trouve indécis et flottants entre les années 250, 280 et même 300 avant Alexandre. Les critiques sont surtout choqués de voir réduire à cinq générations la série des rois de Perse, que les monuments les plus authentiques des Macédoniens et des Romains, attestent avoir été de treize princes; et de ne rencontrer aucune mention distincte des règnes de Xercès et de Kyrus, qui agitèrent si profondément l’Asie. Ces objections et plusieurs autres non moins graves que nous verrons, ne durent pas échapper au professeurHyde; mais séduit par l’éclat de la nouveauté et par le paradoxe spécieux, que les Orientaux,à titre d’indigènes, doivent connaître leur pays mieux que des étrangers, tels que les Grecs et les Romains, Hyde épousa avec passion le système asiatique, et crut avoir prouvé le premier que réellement Zoroastre avait paru sous le règne de Darius Hystaspes. Entraîné par l’autorité de son compatriote, Prideaux s’efforça de colorer son hypothèse, et la répandit de plus en plus dans son livre de l’Histoire des Juifs; et parce qu’ensuite elle a été adoptée par les auteurs de l’Histoire universelle, l’on peut dire que l’opinion de Hyde est devenue dominante et presque classique. Elle faillit d’être renversée chez nous, lorsqu’Anquetil du Perronnous apporta de l’Inde les prétendus ouvrages de Zoroastre, et quedans la Vie de ce législateur[1], il déclara que l’opinion de Hyde lui semblait unehypothèse sujette à de grandes difficultés; mais par la suite il lui donna une nouvelle force, en l’adoptant dans un mémoire spécial[2], où, par un trait bizarre et caractéristique, il censure Hyde pour avoir eutrop de confiance aux Orientaux, etpour avoir mal soutenuleur thèse: par un autre cas singulier, c’est en lisant la censure d’Anquetil et ses arguments, que nous avons senti les plus grands motifs de douter, et qu’ensuite découvrant le vice de sa méthode et de celle de Hyde, nous en avons employé une meilleure, en prenant, non pas le rôle d’avocat qui plaide une cause, mais de rapporteur qui pèse les raisons de part et d’autre, et qui surtout interroge les narrateurs par ordre de dates, pour remonter aux sources premières des faits et des opinions: le lecteur va juger ce débat.

D’abord il est bien reconnu que les livres apportés de l’Inde par Anquetil, comme livres deZoroastre, n’ont jamais été écrits par ce législateur, et qu’ils sont simplement des légendes et des liturgies composées par des magesmobedsetherbeds[3], à des époques non déterminées, mais tardives et parallèles aux règnes desSasanides,c’est-à-dire depuis l’an 226 de notre ère jusque vers l’an 1200. LeBoundeheschlui-même, quedu Perronnous présente comme une Genèse ou Cosmogonie perse, le Boundehesch porte des preuves incontestables de modernité, puisque parmi ses résumés destemps écoulés, après avoir parlé deZohâk, de Féridoun, etc., il cite d’abordEskanderRoumi, c’est-à-direAlexandre le romain, comme ayant régné 14 ans; puis les roisAsganiens(Arsakides), comme ayant régné 284 ans; puis la durée des Sasanides, 260 ans; puis enfin lavenue des Arabes[4]. Et l’auteur de ce livre, le plus important, le seul important de toutes ces ennuyeuses et stériles légendes, nous donne la preuve de son ignorance (disons même de sa mauvaise foi), lorsqu’il attribue 14 ans de règne à Alexandrele romain, au lieu dugrec, qui n’en régna que 6; et lorsqu’il réduit à 284, l’intervalle écoulé entreArsaketArdechir, qui fut de 481.

Un second fait également certain, c’est qu’aucun des écrivains persans ou arabes dont on s’autorise n’a publié avant le premier siècle de l’ère musulmane (730 à 750 de notre ère), et que les plus célèbres historiens et poètes, tels queFerdousietMirkhond, ne datent, savoir, le premier que del’an 1000, et le second de l’an 1500 de notre ère; et de quelles sources, de quels monuments ont-ils tiré leurs récits? Quelques Européens, préoccupés ou superficiels, nous répondent que ce fut de leursmonuments nationaux. Mais les Musulmans eux-mêmes conviennent que les Arabes, vainqueurs deIezdeguerd, en 652, et, depuis cette époque, dévastateurs plutôt que possesseurs de la Perse, proscrivirent les adorateurs du feu et leurs livres, avec ce zèle et cette fureur qui leur firent brûler la bibliothèque d’Alexandrie; et ces livres, tous manuscrits, par conséquent rares et chers, comme ils le sont toujours en Asie, purent d’autant moins échapper à la proscription, qu’ils étaient écrits en lettres absolument différentes des lettres arabes...; que déja ils avaient subi des persécutions de secte à secte, sous leurs propres rois, et que les guerres non interrompues depuis Alexandre, après avoir détruit les originaux, s’étaient opposées à la reproduction des copies et à la culture de l’histoire. Telle fut la dépopulation des monuments et des livres perses, que vers l’an 1000 de notre ère, le sultan Mahmoud, fils deSebekteghin, voulant connaître l’histoire du pays qu’il avait conquis, ne put se procurer aucun écrit de ce genre, et qu’il fut obligé de donner commission à l’ArabeDeqiqi, de recueillir les romances, les traditions, les contes populaires des diverses contrées de l’empire persan, pour enretirer quelque instruction. Or comment l’ArabeDeqiqirend-il compte de ses recherches? En vers, c’est-à-dire en poète arabe, riche de contes et d’hyperboles; et c’est sur ce canevas principal que Ferdousi a composé sonHistoire royale(Shah-Nameh), également en vers, au nombre de 60 mille distiques. Or que peut-on attendre de traditions populaires, défigurées de génération en génération par les narrateurs, et brodées ensuite par l’imagination sans frein qui dicta les Mille et une Nuits? Aussi ces prétendues histoires de la Perse ancienne, et même moderne, jusqu’au temps des Arabes, ne sont-elles qu’un tissu d’anachronismes et d’invraisemblances: l’on ne conçoit pas comment des Européens, hommes sensés, tels que Prideaux et les auteurs de l’Histoire universelle, au lieu d’examiner d’abord et de discuter les sources et les moyens d’instruction des écrivains persans et arabes, semblent ne s’être étudiés qu’à établir l’authenticité de leurs récits, et à substituer au désordre le plus évident un ordre factice, ayant pour objet d’en masquer les grossiers défauts[5]. Sans doute, avec ce qu’on nomme de l’espritil est possible de tout soutenir et de tout contester; mais, en histoire, l’espritn’est que l’art d’apercevoir la vérité ou de la faire ressortir; etdans le démenti que l’on a voulu donner par les Asiatiques modernes, aux anciens auteurs grecs, l’on choque tellement toutes les vraisemblances, qu’il est inconcevable qu’une telle hypothèse ait des partisans. L’on a voulu établir, comme principe de droit, «que les Asiatiques méritent d’être crus de préférence sur l’histoire de leur pays, parce qu’à titre d’indigènesils doivent mieux savoir ce qui s’est passé chez eux, que des étrangers tels que les Grecs et les Romains».

Mais cette proposition générale et vague par elle-même, ne présente, lorsqu’on l’analyse, qu’un paradoxe et un abus de mots. En effet, outre que la connaissance de ce qui se passe dans un pays dépend infiniment de la nature de son gouvernement, et que lapublicité, lalibre circulation, n’ont point lieu dans les états despotiques, comme l’ont été le plus souvent ceux de l’Asie; il est encore de fait que cesprétendus indigènes, spécialement de la Perse, sont, de leur propre aveu et par leur histoire, le produit, en majeure partie, des races étrangères venues à la suite des conquérants qui ont successivement envahi et possédé ces contrées. Laissons à part Alexandre, dont le système politique fut de mêler les races et les opinions, pour détruire les haines et les guerres de secte à secte et de nation à nation: après lui, les révolutions des Séleucides et des Arsakides continuèrent d’agiter et de mêler l’empire perse dissous;d’y introduire, par le recrutement des armées, une multitude d’étrangers de toute espèce, qui, en s’alliant aux femmes indigènes, produisirent dans les familles des modifications de mœurs, de langage, etc. Ce qui avait été peuple distinct devenant province confondue, il fut possible aux habitants de passer d’un pays à l’autre et de s’y établir, chose qui n’était pas praticable auparavant. La dynastie Sasanide, en ravissant le sceptre auxParthes, produisit de nouveaux changements: le nord de la Perse avait régi le midi; alors le midi commanda au nord. Ensuite sont venus les Arabes de Mahomet, puis les Tartares de Tamerlan, qui, les uns après les autres, mais surtout lesArabes, ont exterminé l’ancienne race et changé sa religion, ses mœurs, ses usages, ses traditions, ses livres, et jusqu’à son système d’écriture. Les seulsParses, chassés comme les Juifs, errants comme eux, mais bien moins nombreux, sont les restes de la race persane deDariuset d’Ardechir. Or, dans leur mélange inévitable avec les peuples qui les tolèrent, ou les persécutent, dira-t-on que les Juifs de Portugal et de Pologne, si divers entre eux, ressemblent aux Hébreux de Salomon? D’ailleurs que signifie ce mot,descendance directe? Parce que les Suisses descendent desHelvetii, et les Auvergnats desArverni, dira-t-on qu’ils connaissent l’histoire d’Ariovisteet deVercingetorix, mieux que le conquérant romainqui nous l’a tracée? Passe encore si le peuple indigène opposait aux récits de l’étranger, des récits et des monuments dumême temps: la question est là; c’est dans l’identitéde temps, bien plus que dans l’identité de pays, qu’elle consiste; et sous ce rapport elle est toute à l’avantage des Grecs; sous l’autre même, elle est encore en leur faveur, puisqu’Hérodote, Ktésias, Strabon, étaient aussi desAsiatiques, et que les deux premiersétaient nés sujets du Grand-Roi. Mais d’ailleurs eussent-ils été des étrangers venus du fond de l’Europe, l’on peut assurer que des voyageurs tels qu’Hérodote, Xénophon, Polybe, et tant d’autres écrivains qui suivirent les armées grecques et romaines, ont eu, pour bien observer, pour bien décrire le pays et ses événements, des moyens égaux et à certains égards supérieurs aux moyens des indigènes. Prétendre aujourd’hui que leurs récits, si bien détaillés, si bien liés entre eux par toutes les circonstances qui établissent les probabilités ou la certitude morale, méritent moins de confiance que les récits fabuleux, délirants et absurdes dont se composent, presque sans aucune exception, les histoires orientales; nous le répétons, c’est un paradoxe monstrueux, qui ne peut convenir qu’à desMusulmans.

Mais, d’ailleurs, veut-on connaître avec quel scrupule véridique, avec quel respect religieux, les Asiatiques, leurs rois et leurs savants conserventla mémoire des événemens et leur série chronologique? Écoutons un fait vraiment curieux et décisif, que nous a transmisMasoudi, l’un des plus savants historiens arabes, qui, vers les années 930 et 940 de notre ère, voyagea dans toute la Perse jusqu’aux frontières de l’Inde, et qui, plus qu’aucun écrivain de sa nation, connut les livres des Grecs[6].

«Il y a (dit-il) entre l’opinion des Perses et celle des autres peuples, une grande différence au sujet de l’époque d’Alexandre: ce que beaucoup de personnes n’ont point remarqué...... C’est là un des mystères de la religion et de la politique des Perses, qui n’est connu que des plus savantsmobeds et herbeds, comme nous l’avons vu nous-mêmes dans la province de Fars, dans le Kirman, et dans les autres provinces perses: il n’en est fait mention dans aucun des livres composés sur l’histoire de Perse, ni dans aucune annale et chronique. Voici en quoi il consiste:Zerdust, fils dePoroschasp, fils d’Asinman, dans le livre qui lui a été révélé, nomméAbesta, annonce que l’empire des Perses éprouvera dans 300 ans une grande révolution, sans que la religion soit détruite; mais qu’au bout de 1000 ans la religion et l’empire périrontà la fois. Or, entre Zerdust et Alexandre, il y a environ 300 ans; car Zerdust a paru du temps deKaï Bistap, fils deKaï Lohrasp, comme nous l’avons dit ci-devant.Ardechir, fils deBabek, s’empara de l’empire et de tous les pays qui en dépendaient, environ 500 ans après Alexandre: nous voyons qu’il ne restait plus que 200 ans à peu près, pour compléter les 1000 ans de ce prophète.Ardechirvoulut augmenter de 100 ans cet espace de temps, parce qu’il craignait que, lorsqu’après lui 100 ans se seraient écoulés, les hommes ne refusassent de prêter secours et obéissance au roi, par la conviction où ils seraient de la ruine future de l’empire, conformément à la tradition qui avait cours parmi eux. Pour obvier à cela, il supprima environ la moitié du temps écoulé entre Alexandre et lui, et il ne fit mention que d’un certain nombre desMolouk-Taouâïef(roisdesnationsparthiques) qui remplissaient tout ce temps; il retrancha les autres: puis il eut soin de faire répandre dans son empire, qu’il avait commencé son règne 260 ans après Alexandre. En conséquence, cette époque fut admise et se répandit dans le monde: voilà pourquoi il y a une différence entre les Perses et les autres nations au sujet de l’ère d’Alexandre; et c’est cette cause qui a introduit la confusion dans les annales desMolouk-Taouâïef. Ardechir fait lui-mêmemention de cela dans les avis qu’il a laissés à ses successeurs; et l’herbed (ou prêtre parsi) qui se rendit l’apôtre de ce prince près les gouverneurs des provinces, parle également de cette prédiction».

Maintenant le lecteur peut juger du degré de confiance que méritent les histoires et chroniques orientales. Si cette anecdote eût été connue plus tôt, elle eût épargné bien des discussions et de faux raisonnements. Elle est d’autant plus précieuse, qu’elle résout sans réplique l’énorme abréviation de tempsofficiellementétablie dans presque tous les écrivains asiatiques, entre les règnes d’Alexandre et d’Ardechir, et qu’en nous donnant la mesure de la superstition, de la mauvaise foi et de l’audace de tout un gouvernement, tant laïque qu’ecclésiastique, elle nous montre à quel point d’ignorance étaient déja parvenus ou réduits les Persans en l’an 226, sur l’époque de Zoroastre, puisque celle qu’ils indiquent dans Masoudi, et qui répond au règne de Kyaxarès, est manifestement fausse, comme nous le verrons... Mais pour procéder méthodiquement à découvrir l’époque véritable, commençons par examiner tout ce que les Orientaux nous racontent, de ce législateur, afin que leurs traditions, confrontées aux récits des anciens Grecs et Latins, nous conduisent au maximum de probabilité dont cette question est susceptible.

SelonAnquetil du Perron[7], le recueil principal des traditions des Parsis sur Zoroastre, est le livre intituléZerdust-Namah, qui, dit-on, fut traduit de l’ancien idiomepehlevi, en persan moderne, parZerdust-Behram, écrivain et prêtre parsi, vers l’an 1275. Hyde a connu ce livre, et en a cité les titres des chapitres. Laissant à part la date, qui n’est pas prouvée, admettons dans le traducteur une instruction suffisante, et surtout une grande fidélité à ne rien retrancher ni rien ajouter (chose sans exemple), et voyons ce que les Parsis nous disent de leur législateur.

Selon eux, Zerdoust naquit dans l’Aderbidjan (ancienne Médie), et Aboulfeda ajoute, d’après plusieurs auteurs anciens, que ce fut àOurmi. Sa naissance fut accompagnée de prodiges, dont le moindre fut de rire en respirant pour la première fois. Pline[8], qui cite ce trait, nous indique par là que ces traditions existaient, du moins en partie, dès son temps. L’enfance de Zerdust subit de rudes épreuves de la part des magiciens, qui sontdépeints comme étant alors tout-puissants auprès des peuples et des rois: ce règne des magiciens, qui rappelle leurs enchantements devant Pharaon, leurs services auprès de Sémiramis, indique réellement des temps reculés. Les écrivains parsis racontent les plus petits détails de ces enchantements, comme s’ils en eussent été témoins; mais, d’autre part, leur stérilité sur les faits vraiment historiques et géographiques, annonce que ces légendes ont été recueillies après coup, et composées sur des récits populaires, comme tous les faits de ce genre....... A 30 ans, Zoroastre est appelé par ledieu Ormusd, de la même manière qu’Abraham et Moïse le furent par le dieuIéhou.... Il se retire dans l’antre d’une montagne, pour y recevoir les inspirations; mais les Parses ont oublié les curieuses circonstances de cet antre, décrites par Eubulus, dans Porphyre[9]. Après une retraite (de 20 ans, selon Pline), Zoroastre met au jour un nouveau système de théologie, qu’il prétend, selon l’usage de ses pareils, être le seul véritable, le seulrévélé de Dieu. Pour établir sa religion, il choisit le pays deBalk(l’ancienne Bactra), dont il convertit le roiKesht-asp, qui, à son tour, veut convertir ses sujets, et même les princes ses voisins, entre autresZâletRoustam, princes de laPerse propre: Zoroastre, ainsiappuyé, fait construire desAtesh-gâbouTemples du feu, plante uncyprès, et institue un grand pèlerinage, suivant l’usage de ces temps....... Un brâhme de l’Inde, entendant parler de ce nouveau culte, vient pour le réfuter, et finit par s’en rendre prosélyte. Au bout de 8 ans[10], Kesht-asp, tributaire d’un roi deTour-ân, nomméArdjasp[11], lequelpossédait un grand pays à l’ouest de la Caspienne, lui refuse l’hommage accoutumé. La guerre éclate;Ardjaspvient attaquerKesht-asp, qui eût été vaincu sans son filsEsfendiar, dont les exploits chevaleresques décident la victoire......Kesht-asp, pour récompense, le fait enfermer dans un château fort, et se rend lui-même en Perse pour convertir les paladinsZâletRoustam. Pendant son absence,Ardjaspapprend que la ville deBalkest dégarnie de troupes; queLohrasp, père deKesht-asp, y vit dans un couvent,la tête rasée, et pratiquant les mortifications à la manière des Indiens; il accourt avec une armée d’élite, surprend le pays, emporte la ville, tue Lohrasp et lesprêtres du feu, c’est-à-dire les mages; Zoroastre périt alors, selon les Musulmans; mais les Parsis gardent le silence sur sa mort quelconque. Kesht-asp arrive, est battu, a recours à son fils, Esfendiar, qui le sauve uneseconde fois; et pour seconde récompense, le père l’envoie contreRoustam, qui, après un duel périlleux, le perce d’une flèche. Telle est sommairement la vie de Zoroastre, selon ses sectateurs, qui, comme l’on voit, n’indiquent rien dans leurs récits que l’on puisse appliquer ni au roiDarius, élu successeur deCambyse, et fils d’Hystaspes, simple particulier perse; ni au roiXercès, fils deDarius, dont l’histoire nous est si bien connue par les Grecs contemporains. Ce silence de la part desParsisest d’autant plus remarquable, qu’étant les représentants, les descendants directs des anciens Perses de Darius, ils ont eu plus de motifs et de moyens de connaître ce monarque et son père, que n’en ont eu les Perses musulmans, intrus dans le pays, en grande partie. Comment donc et pourquoi arrive-t-il que les écrivains orientaux, tant musulmans que chrétiens, aient cru Zoroastre contemporain, les uns de Smerdis ou de Cambyse, comme le disent Aboulfarage et Eutychius[12]; les autres du prophète Élie, ou d’Esdras, ou de Jérémie, comme le disentEl-Tabari,Abou Mohammed, etc.[13]? Déja ces discordances, qui passent 100 et 150 ans, prouvent leur incertitude et leur ignorance; mais avant d’admettre leurs narrations remplies de fables extravaganteset d’anachronismes grossiers, un préliminaire indispensable pourHydeet pour ses imitateurs, était de remonter aux sources de ces opinions, et, d’auteur en auteur, arriver à connaître le premier qui les avait avancées. Ce qu’ils n’ont point fait, essayons de le faire, et par un exemple intéressant, prouvons combien est utile cette étude chronologique des opinions.

D’abord nous trouvons Agathias, qui, vers l’an 560, a écrit une histoire dans laquelle il s’est occupé spécialement des Perses, et où nous lisons le passage suivant, page 62:

«Les Perses de nos jours ont presque entièrement négligé et quitté leurs anciennes mœurs et coutumes, pour adopter des institutionsétrangères, et, pour ainsi dire,bâtardes, dont la doctrine deZoroastrel’Ormazdéenleur a offert l’attrait. En quel temps ce Zoroastre, ouZoradas, a-t-il fleuri et publié ses lois? voilà ce qui n’est point clairement établi. Les Perses actuels disent nûment qu’il vécut sousHystasp, sans y joindre aucun éclaircissement; de sorte qu’il reste équivoque et tout-à-fait incertain si ce fut le père de Darius, ou quelque autre (roi)Hystasp. En quelque temps qu’il ait fleuri, il fut l’auteur et le chef de la religion des mages, en changeant les rites anciens, et en introduisant (un mélange) d’opinions diverses et confuses. En effet, les Perses d’autrefoisadoraientJupiter,Saturneet les autresdieux des Grecs, avec cette seule différence qu’ils ne leur donnaient pas les mêmes noms: car pour eux, Jupiter étaitBel-us, Hercule étaitSand-és, Vénus étaitAnaïs, comme l’attestent Bérose et d’autres écrivains qui ont traité des antiquités mèdes et assyriennes.»

Ainsi, jusqu’au temps d’Agathias, les savants perses ne disaient point que l’Hyst-aspde Zoroastre fut notre Darius, fils d’Hystasp, ni l’Hystasp, père de Darius: c’était une choseobscurepour eux, comme pour les savants grecs de Constantinople. Or, si Agathias, né Asiatique, vivant jurisconsulte à Smyrne, homme dont l’ouvrage annonce un esprit méthodique et cultivé; si Agathias, habitué, en sa qualité de jurisconsulte, aux recherches et aux discussions detitreset d’origines, a regardé l’identité de ces deuxHystaspcomme une chose très-douteuse; cette identité n’avait donc pas la certitude qu’ont prétendu lui trouver les écrivains postérieurs; et si d’autres avant lui l’avaient déja admise, leur opinion, que sans doute il avait pesée, ne lui présentait donc pas des preuves déterminantes. Ainsi il n’admettait pas l’opinion d’Ammien Marcellin, autre historien du Bas-Empire, qui avait tranché la question dans le passage suivant de son histoire.

«En des temps reculés, dit cet historien[14],l’art de la magie prit de grands accroissements par les connaissances que puisa chez les Chaldéens le Bactrien Zoroastre, et après lui (par le soin et le zèle) du très-savant roiHystaspes, père de Darius.»

Sans doute Ammien Marcellin, par la franchise et par l’amour de la vérité que respire son ouvrage, est un historien digne d’estime; mais ayant vécu dans les camps, et s’étant bien plus occupé de l’histoire des Germains et des Goths que de celle des Perses, il n’a point discuté le fait qu’il avance, et il l’a adopté de confiance de quelque écrivain antérieur. Or, quel est-il cet écrivain antérieur? et quelle est son autorité, quand nous verrons à l’instant que Pline, l’an 70 de notre ère, professait le même doute, et un doute plus étendu qu’Agathias? Suivons néanmoins le passage d’Ammien Marcellin, qui d’ailleurs sera utile à notre but.

«Ce roi (Hystasp) ayant pénétré avec confiance dans certains lieux retirés de l’Inde supérieure, arriva à des bocages solitaires, dont le silence favorise les hautes pensées des brahmanes. Là, il apprit d’eux, autant qu’il lui fut possible, les rites purs des sacrifices, les causes du mouvement des astres et de l’univers, dont ensuite ilcommuniqua une partieaux mages. Ceux-ci se sont transmis ces secrets de père en fils, avec la science de prédire l’avenir; et c’est depuislui[15](Hystaspes), que par une longue suite de siècles jusqu’à ce jour, cette foule de mages, composant une seule et même (caste), a été consacrée au service des temples et au culte des dieux.»

Ce fait nous sera utile; mais nous demandons à Ammien, de quelle source, de quel auteur a-t-il tiré l’opinion que cetrès-savant roi Hystasp, contemporain de Zoroastre, fût l’Hystasp père de Darius? Est-ce des livres parsis? nous les avons, et l’on n’y trouve rien de tel. Est-ce d’Hérodote? nous le possédons, et nous y allons voir la démonstration du contraire. Quelle analogie y a-t-il entre les actions et même les personnes des deux rois? Kestasp est roi, et Hystasp, père de Darius, ne le fut point. L’on ne saurait dire que Darius fûtEsfendiar; et si l’on veut qu’il fût lui-même Kestasp,Esfendiar, fils de celui-ci, n’a pas la moindre analogie avec Xercès, fils de Darius. Nous pouvons le dire hardiment: tout est contradictoire, tout est absurde dans cette opinion; et quels que soient ses inventeurs, il est évident qu’ils ont été induits en erreur par deux circonstances:

1° Par la ressemblance d’un nom qui paraît avoir été commun chez les Mèdes et chez les Perses;

2° Par la ressemblance du goût queDariuseut pour les sciences des mages, selon les témoignages d’Hérodote, de Cicéron et de Porphyre, qui nous apprennent l’inscription de son tombeau, gravée par son ordre:Darius,roi, etc.,docteur en magisme.

Voilà la double équivoque qui, pour les anciens comme pour les modernes, a été la cause première d’une erreur à laquelle se sont refusés tous ceux qui ont porté plus d’attention et de réflexion.

De ce nombre est Pline le naturaliste, l’un des hommes les plus distingués de toute l’antiquité, par son esprit et par l’immensité de ses lectures. Après des réflexions pleines de sens sur lamagie, et sur la folle passion des Romains de son temps pour cet art d’imposture et de fourberie, Pline nous fournit, au début de son livreXXXe, un passage important qui mérite d’être transcrit:

«C’est dans l’Orient (dit-il), c’est dans la Perse, que la magie fut, de l’aveu des historiens, inventée par Zoroastre; mais n’y a-t-il eu qu’un seul Zoroastre, ou bien en a-t-il existé un second?Cela n’est pas clair. Eudoxe, qui veut nous faire regarder la magie comme l’une des sectes philosophiques les plus utiles et les plus brillantes, prétend que Zoroastre vivait 6000 ans avant la mort de Platon (mort l’an 348 avant J.-C.), ce qu’on lit aussi dans Aristote... Hermippe, qui a écrit un savant Traité sur cet art, et qui a traduitdeux millionsde vers composés par Zoroastre, en indiquant les titres de chaque volume (d’où il les a tirés), rapporte qu’il eut pour maîtreAzonak, ouAgonak, et qu’il vécut 5000 ans avant la guerre de Troie. Mais il est étonnant que le souvenir (de l’inventeur) et que l’art aient été conservés si long-temps, sans moyens intermédiaires, et sans succession claire et continue (d’enseignement); car à peine se trouve-t-il quelqu’un qui ait ouï parler d’unApuscoruset d’unZaratus, Mèdes; deMarmaret d’Arabantiphok, Babyloniens; deTarmoenda, Assyrien, dont aucun monument n’existe.»

(Après avoir remarqué que dans l’Odyssée d’Homère, la magie est habituellement mise en action, Pline continue):

«Je trouve que le premier qui a écrit sur cet art est le PerseOstanès, contemporain de Xercès, qui en répandit dans la Grèce, non pas le goût, mais larage. Ceux qui ont fait des recherches plus profondes placent un peu avant lui un autreZoroastrede Proconnèse... Il est encore une secte de magiciens, qui a pour chefMosèset les JuifsIamnéetIotapé, mais (seulement) plusieursmilliers d’annéesaprès Zoroastre (en suivant le calcul des 6000 ans d’Eudoxe)...»

Pesons certaines expressions de ce passage important:

«C’est dans la Perse que lamagiefut inventée parZoroastre, de l’aveu des historiens.»

Selon Platon, Apulée, Porphyre, Hesychius, Suidas, etc., et selon tous les pythagoriciens, qui sans doute tinrent cette tradition de leur maître, le mot asiatiquemagos, ou plutôtmag, signifiait proprementhomme consacré,dévoué au culte de Dieu, précisément comme le mot hébreunazaréen; par conséquent le motmagiefut d’abord la science ou la pratique de ce culte. C’est dans ce sens que Platon dit[16]«que les enfants des rois de Perse, parvenus à l’âge de 14 ans, recevaient quatre instituteurs, dont le premier leur enseignait lamagie, qui est, dit-il,le culte des dieux(la religion). Ce même instituteur leur enseignait aussila politique royale.» Dans ce sens aussi Zoroastre a inventéla théologie des mages, et institué leur caste, qui devint la castenazaréenneet lévitique du pays. Mais, parce que lasciencedesmagesse composait d’astronomie et d’astrologie judiciaire, c’est-à-dire des prédictions, divinations et prophéties attachées à cet art; qu’elle se composait encore de certaines connaissances physiques et chimiques, au moyen desquelles on opérait des phénomènesprodigieuxetmiraculeuxpour la masse du peuple; cettesciencedevint peu à peu un art d’imposture et de charlatanisme,qui reçut en unmauvais sensle nom demagieque nous lui donnons... Sous ce rapport, c’est-à-dire, comme art d’évocations, d’enchantements, demétamorphosesopérées par certaines pratiques, elle est bien plus ancienne que Zoroastre, ainsi que le disent, avec raison, les Perses, puisqu’elle était la base du pouvoir et de l’influence des prêtreségyptiens,chaldéens,brahmes,druides, en un mot de tous les prêtres de l’antiquité. Le nom deChaldéens, cité dès le temps d’Abram, comme désignant une nation déja ancienne, signifiedevin, et fournit une preuve de l’art et de sa pratique chez un peuple qui, comme le dit Ammien Marcellin, ne fut d’abord qu’une secte, et devint ensuite, par accroissement, une nation nombreuse et puissante. Or, si, comme il est vrai, ce genre demagieet demagiciensremonte à des milliers d’années, ce ne peut être qu’en le confondant avec lezoroastérisme, qu’Eudoxe et Hermippe en ont rejeté le fondateur à 5 ou 6,000 ans avant Platon et la guerre de Troie. Diogène Laërce nous fournit une troisième variante:

«SelonHermodorele platonicien (dit-ilin proœmio), depuis les mages,dont on dit que Zoroastre fut le premier chef(princeps), jusqu’à la guerre de Troie, il s’écoula 5,000 ans.»

Voilà mille ans de différence avec Eudoxe: remarquez qu’Hermodore ne dit pas depuis Zoroastre, mais depuis lesmages; en sorte qu’il fautque quelque équivoque soit la cause de cette méprise, car il est bien certain que ces 5 ou 6,000 ans sont hors des limites de toute biographie connue, et que Zoroastre, comme nous l’allons voir, n’a pas vécu plus de huit siècles avant Platon. Suidas paraît avoir changé ces 5,000 en 500: mais le témoignage de ce moine du IXesiècle est de peu de poids; il a voulu sauver l’époque juive de la création.

Actuellement, puisque le fondateur des mages est Zoroastre, auteur du système desdeux principesou des deux génies du bien et du mal (OromazeetAhriman), si célèbres en Asie, il s’ensuit, 1° que celui-là seul est l’homme dont nous cherchons l’époque; 2° que partout où nous trouverons le nom de ses mages, ou quelqu’un de ses dogmes, cet homme aura déja existé. Or, si au siècle de Pline l’époque de Zoroastre était déjasi peu claireou si obscure, que l’on ne savait plus où le placer, cela seul prouve que le législateur des Perses, des Mèdes et des Bactriens ne vécut point au temps de Darius; qu’il ne fut point ce magicien de Proconnèse, qui vécut un peu avant Ostanès, et qui prit ou porta le nom deZerdoust, comme l’ont porté depuis et le portent encore beaucoup demobedsou prêtres parsis, comme des Juifs célèbres ont porté celui de Mosès[17].Les faits contemporains de Darius et de Xercès furent trop bien connus des Grecs pour qu’il pût s’opérer dans l’Asie un schisme religieux, aussi éclatant que celui de Zoroastre, sans qu’ils en eussent ouï parler, et sans qu’Hérodote, qui y voyageait à cette époque, nous en eût dit un seul mot.

Néanmoins, puisqu’au temps de Pline il existait une incertitude, une équivoque sur un secondZoroastre, lequel, selon ceux qui avaient fait des recherches plus profondes; aurait vécu un peu avant Ostanès(et cela peut s’étendre jusqu’à 60 et 80 ans), il faut qu’un fait quelconque ait donné lieu à cette équivoque, et que réellement quelque mage et magicien, du nom deZardastouZoroastre, ait été mêlé à quelque anecdote venue à la connaissance des Grecs. Et en effet Apulée, ce grand panégyriste de la magie, dans son absurde roman de l’Ane d’or, écrit en latin, 80 ans après Pline, nous fournit le passage suivant, tout-à-fait conforme à notre aperçu:

«On ditque Pythagore ayant été amené (à Babylone) parmi les prisonniers égyptiens de Cambyse, eut pour instituteurs les mages des Perses, et surtoutZoroastre, premier ou principal dépositaire de toutes sciences secrètes et divines[18].»

Ceton ditannonce une tradition populaire qui peut remonter assez haut, comme tout ce qui concerne Pythagore.Prisonnier de Cambyseest un anachronisme grossier, puisque Pythagore, né en 608, avait 84 ans[19]lorsque Cambyse conquit l’Égypte en 525; mais la fausseté de l’accessoire ne détruit pas le fait principal.

Ce fait, c’est-à-dire le voyage de Pythagore en Égypte, et de là à Babylone, se retrouve dans Diogène de Laërte, qui, 20 ans après Apulée, compilant aussi la vie de ce philosophe, nous dit que,

«Dès sa jeunesse, passionné du désir d’apprendre, Pythagore quitta sa patrie, et voyagea en divers pays, où il se fit initier à tous les mystères des Grecs et desBarbares(des étrangers); qu’entre autres il alla en Égypte, au temps du roi Amasis, à qui Polycrates de Samos le recommanda par une lettre, comme le rapporteAntiphon; qu’ensuite il visita lesChaldéenset lesMages, avec qui il eut des entretiens; et qu’enfin il passa en Crète, à Samos et en Italie, où il s’établit et fonda son école, comme le racontent Hermippe dans l’histoire de sa vie, etAlexandre(Polyhistor) dans son livre de la Succession des philosophes.»

Ici le règne d’Amasis peut convenir, parce quece prince régna dès l’an 570, lorsque Pythagore avait environ 38 ans; mais Polycrates et sa lettre sont inadmissibles, parce que ce tyran de Samos ne commença de régner que vers 532, lorsque Pythagore avait environ 76 ans. Antiphon, en ajoutant que Pythagore, chagrin de voir Polycrates tyran, quitta Samos à 40 ans, pour s’établir en Italie, a sûrement confondu le départ pour l’Égypte, lorsque Pythagore, après avoir déja visité la Grèce, la Thessalie et la Thrace, commença ses voyages pour l’Égypte et l’Orient: la lettre de Polycrates (placée entre les années 532 et 523), apocryphe comme celles de Pisistrate et de Solon, en tombant dans le règne de Cambyse, décèle la même source que leon ditd’Apulée: la seule chose que l’on puisse induire de cette tradition, est que Pythagore, ayant réellement passé d’Égypte en Chaldée, put y converser avec quelquedocteur magedu nom de Zerdast (Zoroastreen grec), dont il aura cité le nom à ses disciples, qui, en le conservant, l’ont confondu, ou ont donné lieu de le confondre avec lelégislateur. Clément d’Alexandrie nous offre un passage à l’appui de cet aperçu:

«Pythagore, dit-il[20], alla à Babylone, où il se fit disciple des mages: or Pythagore (nous) y montreZoroastre, mage persan...... dont les hérétiquesprodiciens prétendent posséder les livres.... Alexandre Polyhistor, dans son livre desSymboles pythagoriciens, dit que Pythagore fut disciple de l’AssyrienNazaret, que quelques-uns prennent pour Ezékiel; mais cela n’est pas exact.»

Moins de 60 ans après Clément, Porphyre puisait aux mêmes sources, lorsqu’il écrivait:

«Que Pythagore fut purifié parZabratasouZaratasdes souillures de sa vie précédente, et qu’il apprit de lui ce qui concerne la nature et les principes de l’univers.»

Zaratasest évidemment le nom parsi deZerdast; mais, 1° en admettant que le maître de Pythagore ait étéperse, comme le dit Clément, il n’est plus le législateur, car nous verrons les meilleurs auteurs attester unanimement que celui-ci futmède. Clément lui-même le dit, lorsque, citant les philosophes qui se sont livrés à la divination, il nommeZoroastre le Mèdeavec Abarès, Aristœas, Pythagore, Empédocles, etc.

2° Si le mageZaratasa été perse, il a dû être postérieur à Kyrus et à la conquête de Babylone par ce prince, en 538..... Or, à cette époque, Pythagore avait déja près de 72ans, ce qui rend son voyage improbable à cette date tardive, et toujours nous ramène à la tradition fabuleuse du romancier Apulée.... Un soupçon se présente: en considérant que des noms juifs se trouvent mêlésici; que le mageZaratasest cruEzékielpar les uns,Danielpar les autres; que le mot hébreunazaretest une traduction littérale du motmag, qui décèle une main juive; et qu’Alexandre Polyhistor, qui cite ce mot, a en général copié Eupolème, qui lui-même a copié les Juifs, qu’il fréquenta beaucoup: ne devons-nous pas croire que ce sont des contes fabriqués à Alexandrie, dans l’intention, de la part des Juifs, de prouver que tout venait de leur source; et de la part des pythagoriciens, que leur maître avait tout connu?

D’autre part, la circonstance des livresmontréspar lesprodiciensne prouve pas l’identité dumageavec lelégislateur; car, outre que les savants Porphyre et Chrysostômelestraitent d’apocryphes, il est encore possible qu’un mage, entrant en fonctions à cette époque, en ait composé qui seraient devenus le rituel dominant; et, ici, nous touchons à un point historique qui est peut-être le nœud de toute cette question......

Après Cambyse, fils de Kyrus, le mage Smerdis, comme l’on sait, usurpa le trône par une supposition de personne et de nom. Darius avec les autres conjurés l’ayant tué, il s’ensuivit une proscription générale desmages, qui furent massacrés dans tout l’empire, et le souvenir de ce massacre resta dans une fête anniversaire appeléeMagophonie: il est évident qu’après ce massacre, la caste des mages atterrée, fut à la discrétionde Darius, fils d’Hystasp. Si ensuite ce roi se fit honneur d’être appelédocteur mage, il trouva donc politique de la relever; mais en la relevant, il aura été le maître des personnes et des choses; il aura nommé les fonctionnaires, le grand-prêtre, les mobeds, etc.; il aura même introduit les changements qu’il aura voulu dans les rites; et si c’est lui qui, en s’emparant d’une partie du Haut-Indus, comme le dit Hérodote,eut des entretiens avec les brahmes, comme le dit Ammien Marcellin, il a pu être l’auteur d’une modification qui aura fait époque dans le système zoroastrien: par un procédé semblable à celui d’Ardéchir, il aura changé, subrogé, substitué à son gré; alors si, par un cas très-plausible, le grand-prêtre constitué par lui, a porté ou a pris le nom révéré deZoroastre, nous aurons à la fois leZaratusde Pline, leZabratasde Porphyre, et leZerdoust, auquel appartiendrait l’oracle cité au temps d’Ardéchir: toujours est-il certain que cet oracle estapocryphe[21], plein de contradictions, et qu’ilne peut convenir au législateur, comme nous l’allons voir. Or, puisqu’il est certain que les musulmans,nés seulement après l’an 622 de notre ère, n’ont pu recevoir que des rabbins juifs toutes leurs fables sur la prétendue éducation de Zoroastre par Élie, par Esdras, parJérémie, parÉzékiel, il devient infiniment probable, commenous l’avons déja dit, que ces amalgames des noms de Pythagore, de Zaratas-Zoroastre et deNazaret, cru Ézékiel, ont été faits à Alexandrie, sous le règne des Ptolémées, lorsque les pythagoriciens et les Juifs confrontèrent et mêlèrent leurs traditions, leurs raisonnements et leurs explications sans beaucoup de critique, surtout en chronologie. De tout ceci il restera seulement pour faits historiques:

1° Que Pythagore vint et résida à Babylone entre les années 569 et 550, et qu’il put y converser avec des mages et des Juifs, comme avec des prêtres chaldéens;

2° Que le nom deZoroastreou deZardast, commun chez les Perses[22], comme celui deMohammadchez les Arabes, et celui de Mosès chez les Juifs, a occasioné une confusion de personnes,de temps et d’actions, qui a égaré la foule des écrivains.

Après le débat de toutes ces erreurs, il faut, pour arriver à connaître l’époque réelle deZoroastre, fils dePourouchasp, nous adresser aux plus anciens historiens, et à ce titre nous devons d’abord interroger Hérodote.

Dès long-temps l’on a remarqué que son livre n’offrait nulle part le nom de Zoroastre; et ce silence a toujours été une objection très-pénible pour ceux qui ont voulu que ce prophète, plus célèbre en Asie que l’hébreu Moïse, eût été contemporain de Darius, fils d’Hystaspes. En effet, comment concevoir que Zoroastre eût opéré, dans le vaste empire de ce prince, un schisme aussi éclatant que celui de Luther en Europe, sans qu’Hérodote, qui visita l’Asie presque dans le même temps, et qui a décrit la vie de Darius dans le plus grand détail, eût fait la moindre mention d’un homme et d’un événement aussi marquants? Ce premier argument négatif, déja si puissant, est d’ailleurs appuyé d’un second, positif et concluant.... Tous les anciens s’accordent à dire que Zoroastre fut l’auteur et le fondateur du magisme et de la magie, c’est-à-dire de la secte philosophique desmages. Or le nom des mages est cité plusieurs fois par Hérodote, et cela avec des circonstances riches en inductions.

«Les mages (dit cet historien) diffèrent beaucoupdes autres hommes, et particulièrement desprêtres d’Égypte: ceux-ci ne souillent point leurs mains du sang des animaux, et ne font périr que ceux qu’ils immolent; les mages, au contraire, égorgent de leurs propres mains tout animal, excepté l’homme et le chien; ils se font même gloire de tuer les fourmis, les serpents et tous les reptiles et volatiles[23].»

Voilà bien certainement les mages zoroastriens, définis par leurs rites, et même par leur comparaison, commeordre sacerdotal, aux prêtres égyptiens... Et déja ils sonttrès-anciens, ces mages, puisque Hérodote ajoute: «Mais laissons ces usages tels qu’ils ont étéoriginairementétablis.» Le motoriginairementnous recule lui seul à des siècles: ce n’est pas tout; le roi mède Astyag, ayant eu un premier songe, consulte[24]ceux d’entre les mages qui faisaient profession de les expliquer: les mages étaient lesdevins, lesprophètes, par conséquent les prêtres des Mèdes, dès avant Kyrus.

Un second songe épouvante Astyag: il mande lesmêmes mages, et leur réponse est encore plus instructive dans notre question[25].

«Seigneur (disent-ilsau roi mède), la stabilité et la prospérité de votre règne nous importentbeaucoup;..... car enfin si la puissance souveraine venait à tomber dans les mains de Kyrus, qui estPerse, elle passerait à une autrenation; et les Perses, qui nous regardent comme des étrangers, n’auraient pour nous, qui sommesMèdes, aucune considération; ils noustraiteraient en esclaves; au lieu que vous, seigneur, qui êtes notrecompatriote, tant que vous occuperez le trône, vous nous comblerez de graces, etc.[26]»

Donc les mages étaientMèdesde nation, et non pasPerses. Donc Zoroastre n’était pas néPersan, comme on le croit vulgairement, maisMède, ainsi que le disent les Parsis.

Cette concordance entre eux et notre auteur, en prouvant la justesse de ses informations, met le fait hors de doute. Ces mots: «Les Perses nous traiteraient comme des étrangers» (et chez les anciens, l’étranger,hostis, était l’ennemi); «s’ils étaient les maîtres,ils nous traiteraient en esclaves;» ces mots indiquent que les Perses avaient une autre religion que celle des Mèdes. En effet, la description très-détaillée qu’en donne Hérodote[27], ne convient point auzoroastérisme; le traitement que Kyrus veut faire subir à Krésus, serait le sacrilége le plus impie dans ce culte, qui défend, par-dessus toute chose, desouillerle feu, en y jetant les corps soit morts, soit vivants. Ainsi, de la part d’Hérodote, tout indique, tout prouve que Zoroastre ne fut point Perse; qu’il ne vécut point au temps deDarius, et que sa religion, d’origine mède, ne fut introduite chez les Perses que lorsque, par des vues politiques, Kyrus introduisit chez ses sauvages compatriotes tout le système des usages, des mœurs, des lois et du gouvernement des Mèdes amollis et civilisés.

Après Hérodote, ou plutôt avant lui, le premier écrivain grec connu qui ait articulé le nom deZoroastre, n’est pas Platon, comme on l’a dit quelquefois, maisXanthusdeLydie, qui, sous le règne deDarius, publia, en quatre livres, une histoire de son pays, très-estimée et souvent citée par les anciens. Hérodote, qui ne publia la sienne qu’environ 40 ans plus tard, s’en est beaucoup servi, selon Plutarque; et nous devons l’en louer, puisqu’en matière de faits, la meilleure méthode de les narrer est d’emprunter le langage du premier témoin ou narrateur, quand on le sait fidèle. Or l’historien Xanthus, selon DiogèneLaërce[28], estimait que, depuisZoroastre, chef des mages, jusqu’à l’arrivée de Xercès en Grèce, il s’était écoulé 600 ans; c’est-à-dire que Zoroastre aurait fleuri 1080 ans avant notre ère, ce qui déja est une antiquité hors de la portée des chronologies grecques. Mais ce passage de Xanthus n’est pas le seul de cet auteur qui nous soit parvenu;Nicolas de Damas, qui vivait au temps d’Auguste, nous a conservé dix pages in-4° de détails curieux sur les rois de Lydie, et il n’a dû les tirer que de Xanthus[29]. Parmi ces détails se trouve l’anecdote du bûcher de Krésus, qui nous offre encore le nom deZoroastre. L’historien dit en substance:

«Kyrus fut touché du traitement qui se préparait pour Krésus; mais les (soldats) Perses insistèrent pour que ce prince fût livré au feu, et ils s’empressèrent de lui dresser un vaste bûcher, où ils firent monter avec lui quatorze des principaux seigneurs de sa cour. Kyrus, pour les dissuader, leur fit lire un oracle de la sibylle; ils prétendirent qu’il était controuvé, et ils allumèrent le bûcher.... Alors éclatèrent de toutes parts, les gémissements des Lydiens.... Cependant un orage qui s’était approché (durant les apprêts assez longs) commence de gronder;les nuages s’amoncellent et obscurcissent le ciel. Krésus, voyant ce secours d’Apollon, implore la faveur du dieu auquel il a offert tant de dons; les éclairs redoublent, le tonnerre éclate, la pluie tombe à torrents.... Le désordre se met dans les rangs des soldats; les chevaux, effrayés par la foudre et par les éclairs, augmentent le tumulte..... Alors une terreur (religieuse) s’empare desPerses. Ils se rappellent l’oracle de la sibylle et ceux deZoroastre: ils crient de toutes parts que l’on sauve Krésus; et c’est à cette occasion que les Perses ont établi en loi,conformément aux oracles de Zoroastre, que les cadavres ne seraient plus brûlés, ni le feu souillé par eux, ce qui ayant déja eu lieu par d’anciennes institutions, fut alors rétabli et confirmé.»

Dans ce récit nous voyons, 1° qu’à cette époque les Perses n’avaient point encore la religion de Zoroastre, et c’est ce qu’indique Hérodote; 2° qu’en appelantancienne institutionle culte du feu qui caractérise cette religion, l’antiquité de Zoroastre est également énoncée. Quant à ce queces institutionsauraient eu lieu jadis chez eux, il est probable que, sous l’empire des Assyriens et des Mèdes, quelques tribus, quelques familles auront imité la religion de leurs voisins et maîtres, comme il arriva aux Juifs, chez lesquels, au temps d’Achab, s’introduisirent les rites assyriens.Mais la masse de la nation ne fut point zoroastrienne; l’obstination des soldats perses à brûler Krésus, c’est-à-dire, à en faire un sacrifice à la manière des Phéniciens, des Indiens et des Keltes, en est une démonstration complète: l’on doit donc regarder comme un fait positif cette remarque de Xanthus,que ce fut l’incident merveilleux de l’orage éteignant le bûcher de Krésus, qui opéra la conversion des Perses au zoroastérisme, comme la victoire de Tolbiac convertit au christianisme les Francs de Clovis[30].

De tout ce que nous venons de voir, il résulte que, même au temps de Xanthus et d’Hérodote, c’est-à-dire, près de 500 ans avant notre ère, l’époque de Zoroastre était déja enveloppée des nuages de l’antiquité. Nous n’insistons pas sur les 600 ans donnés par Xanthus, parce que cette date n’est suivie d’aucune preuve, et que le savant Athénée en conteste la citation; mais nous avons le droit d’en conclure que si dès lors les idées n’étaient pas plus claires sur ce fait que sur la guerre de Troie et sur l’époque d’Homère, il ne faut pas s’étonner qu’elles soient devenues plus obscures dans les siècles suivants, et surtout dans les premiers denotre ère, où les écrivains en général furent moins érudits et néanmoins plus tranchants.

Voyons si, en continuant nos recherches, nous ne parviendrons pas à découvrir quelque témoignage positif sur l’époque de Zoroastre.

Nous devions l’attendre de Ktésias; mais ses extraits en Photius et Diodore ne font pas mention de ce nom, et l’on ne sait s’il faut lui attribuer ce qu’en un autre endroit Diodore dit deZathraustes, inventeur dudogme du bon géniechez les Arimaspes; toujours est-il vrai que le dogme convient, et que ce nom deZathraustescorrespond assez àZérétastré, qui, selon Anquetil, doit avoir été le nom zend de Zoroastre.

Après Ktésias, le chaldéen Bérose a eu plus de moyens que personne d’éclaircir la question; mais, soit inimitié de secte, soit défaut d’occasions, ses fragments ne nous apprennent rien. Il faut descendre jusqu’au temps de Pompée pour trouver une phrase riche d’instruction, malgré sa brièveté: nous la devons à Justin[31], abréviateur deTrogus, qui accompagna en Asie le général romain.

«Ninus (dit-il), ayant subjugué tout l’Orient, eut une dernière guerre avec Zoroastre,roi des Bactriens, que l’on dit avoir le premierinventéles pratiques des mages, et avoir profondément étudié les mouvements des astres et les principesmoteurs de l’univers. Ninus, l’ayant mis à mort, mourut lui-même, et laissa son trône à sa femme Sémiramis, et à son fils Ninias, encore jeune[32].»

Ce passage est d’autant plus précieux, que son auteur,Trogus, avait voyagé en Médie et en Assyrie à la suite de Pompée, et qu’il put y consulter les monuments et les traditions du pays.Zoroastre, roi de Bactriane, est une circonstance désavouée des Parsis, et contredite par Ktésias, qui dit que le roi de Bactriane attaqué par Ninus se nommaitOxuartès; à la vérité, ce nom paraît être générique, puisque, en le décomposant, on l’expliqueroi de l’Oxus. Mais, outre l’accord que cette circonstance forme avec le récit des Parsis, en laissant croire que le nom propre de ce roi put êtreKestasp, cette guerre elle-même d’un prince étranger contre la Bactriane, le rôle important et presque royal que Zoroastre y joue, sa mort qui y arriva selon la plupart des Orientaux modernes, sont autant d’accessoires qui, par leur ressemblance, constatent le fait fondamental, savoir, queZoroastre vécut au temps de Ninus: et si l’on remarque qu’aucune chronique grecquen’a pu remonter d’un fil continu jusqu’au temps d’Homère et de Lycurgue; que dès le siècle d’Alexandre, les idées étaient obscures sur Pythagore, sur Thalès, sur Solon, l’on concevra qu’Hérodote et Xanthus ont pu être embarrassés sur le temps infiniment plus reculé de Zoroastre.

Au témoignage de Trogus, vient se joindre celui deKéphalion(vers l’an 115 de notre ère), dont les recherches profondes et variées en chronologie sont fréquemment citées par Eusèbe et par le Syncelle. Ce dernier nous a conservé un trait qui s’encadre très-bien ici:

«Jadis, selon Képhalion, régnèrent les Assyriens, à qui commanda Ninus... Puis cet auteur illustre joint la naissance de Sémiramis et du mage Zoroastre; il parcourt les 52 années du règne de Ninus... etc.[33].»

Voilà donc encore Zoroastre contemporain de Ninus, puisqu’il l’est de son épouse Sémiramis: et Képhalion ne se bornait pas là; car l’ArménienMoïse de Chorène, qui eut en main son ouvrage, le censure,pour avoir placé immédiatement après l’avènement de Sémiramis, la guerre que cette reine ne fit à Zoroastre qu’après son retour des Indes, et pour avoir dit que Zoroastre y succomba, tandis que ce fut elle qui y périt.

Le livre de Moïse de Chorène n’ayant été publiéqu’en 1736, les chronologistes antérieurs à cette date ont été privés de cette citation importante; et comme tout le fragment contient des détails précieux et décisifs sur la question qui nous occupe, le lecteur les verra avec d’autant plus de plaisir, que ce livre n’est pas très-commun.

Après avoir rapporté, conformément au livre chaldéen d’Alexandre, les guerres mythologiques de Haïk et de Bélus, Moïse de Chorène arrive à des guerres réellement historiques, et sa transition se marque par quelques observations dont la substance mérite d’être citée.

«A l’égard des conquêtes nombreuses, dit-il, qui signalèrent le règne d’Aram, principal fondateur de notre état, si elles ne se trouvent pas dans les archives publiques des temples ou des rois, ce n’est pas une raison d’en douter; car outre qu’elles ont précédé l’époque de Ninus, et qu’elles sont arrivées dans des temps où l’on ne croyait pas nécessaire d’écrire ce qui se passait hors du pays et chez les étrangers, Mar-Ibas nous apprend encore que ces récits ont été faits par des particuliers anonymes, dont les Mémoires furent joints aux archives royales, et il ajoute que si l’on a perdu le souvenir de beaucoup de choses,c’est parce que Ninus, enflé d’orgueil[34]et avide de célébrité, fit brûler beaucoupde livres et d’histoires des temps qui l’avaient précédé, afin qu’on ne parlât que de lui et de son règne[35].

«Or Aram laissa un fils appeléAraï[36], qui, lui ayant succédé peu de temps avant la mort de Ninus, obtint de ce monarque la même faveur qu’avait obtenue son père [c’est-à-dire celle d’être confirmé dans sa principauté à titre de vassal, de porter un bandeau orné de perles, et d’être le second personnage de l’empire[37]]».

Moïse de Chorène raconte ensuite comment, après la mort de Ninus, Sémiramis, éprise de la beauté d’Araï, voulut en faire son amant et même son époux. Le prince arménien s’y étant refusé, l’Assyrienne lui fit la guerre, et battit son armée dans la plaine quireçut alors le nom d’Ararat. Le corps d’Araï, tué dans le combat, tomba aux mains de Sémiramis, qui d’abord, pour calmer les Arméniens, fit courir le bruit que ses dieux et sesmagiciens(ou prophètes) l’avaient ressuscité pour satisfaire ses désirs; puis elle attaqua tout le pays, et le subjugua. L’historien ajoute que, charmée de la beauté du climat, bien plus tempéré que celui de Ninive, cette reine bâtit une ville, un palais et des jardins délicieux près du lac deVanck(et en effet les anciens géographes placent dans ce localSemiramo Kerta, la ville de Sémiramis). Mosès décrit l’aspect général du pays, le site particulier du lieu, sa disposition variée en collines, vallons et prairies, etc.; ses ruisseaux d’eaux vives et douces, et la chaussée dispendieuse qui fut construite pour former un lac charmant; il spécifie et le nombre des ouvriers employés à ces travaux, lequel fut de 42,000, et les constructions et les distributions, et les genres d’ornements; tout cela avec des détails qui prouvent que le livre chaldéen d’Alexandre fut composé sur des documents officiels[38].

Moïse de Chorène continue:

«Alors que Sémiramis se fut fait cette habitation délicieuse, elle prit l’habitude d’y venir passer l’été. Elle confia le gouvernement de Ninive et de l’Assyrieau mage Zerdust[39],prince des Mèdes; elle finitmême par lui laisser l’administration de tout l’empire...... La vie dissolue qu’elle menait lui ayant attiré des reproches de la part des enfants de Ninus, elle les fit tous périr, excepté Ninyas; mais par la suite Zerdust manqua à sa confiance, et comme il voulut se rendre indépendant, Sémiramis lui fit une guerre dont les suites, devenues très-graves, la contraignirent à fuir devant lui en Arménie, où son fils Ninyas la fit mettre à mort. Ceci, ajoute Moïse de Chorène, me rappelle le récit de Képhalion,qui, comme bien d’autres, place après l’avénement de Sémiramis au trône, d’abord sa guerre contre Zoroastre, guerre dans laquelle il prétend qu’elle fut victorieuse, puis son expédition aux Indes. Mais je regarde comme bien plus certain ce que Mar-Ibas rapporte, d’aprèsles livres chaldéens; car il explique avec ordre et clarté les événements et les causes de cette guerre; et ce savant Syrien a en sa faveur nos traditions populaires, qui, en récitant la mort de Sémiramis, disent, dans leurs chansons, que cette reine fut obligée de fuir à pied; que, dévorée de soif, elle demanda un peu d’eau dont elle but, et que, se voyant approchéepar les soldats, elle jeta son collier dansla mer[40], d’où est venu le proverbe:Jeter les joyaux de Sémiramis à l’eau.»

Après des détails aussi précis, provenus d’une source aussi authentique, il ne peut rester de doute sur l’époque de Zoroastre; et si nous comparons les faits divers qui nous sont fournis, tant par les Parsis que par les historiens grecs, et par le livre chaldéen d’Alexandre, nous pouvons tracer de la vie de ce législateur, un tableau plus probable que tout ce que l’on en a écrit jusqu’ici.


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