Chapter 3

Revers nord des monts Beni Hasan. (Vue prise à 2 kilomètres de Tétouan, du chemin de Tanger.)Croquis de l’auteur.Je demeurai dix jours à Tétouan ; ce n’est pas que ce long séjour entrât dans mes projets ; bien au contraire. Mon désir était de partir le plus tôt possible pour Fâs : mais je tenais à y aller par un chemin déterminé, passant par les territoires des Akhmâs, des Beni Zerouâl, des Beni Ḥamed[7]. Je me mis donc, dès mon arrivée, en quête d’un guide qui me conduisît par cette voie. Je rencontrai de graves obstacles. Les tribus dont je voulais traverser les terres étaient insoumises, et de plus célèbres par leurs brigandages ; les caravanes évitaient avec soin leurs territoires ; les courriers n’osaient y passer : on leur prenait leurs lettres et leurs vêtements ; les ṭalebs mêmes ne s’y aventuraient qu’à condition d’être à peu près nus. — Bref, malgré mes recherches, malgré mes offres, je n’avais encore, après huit jours, pu trouver personne qui se chargeât de me conduire. Je fis une dernière tentative : je m’adressai à des cherifs, à des marabouts de Tétouan : peut-être avaient-ils de l’influence, des amis, dans ces régions, et pourrait-on les traverser avec leur protection : partout la réponse fut négative ; mais, me disait-on en même temps, ce qui était impossible d’ici devenait aisé de Fâs ; là se trouvaient des personnages pour qui me faire voyager en ces tribus serait chose facile. Ces dernières paroles, que je reconnus plus tard être la vérité, me décidèrent à ne pas m’obstiner davantage. Je résolus de partir pour Fâs par le chemin ordinaire, celui d’El Qçar.Auparavant je consacrai deux journées à une excursion à Chechaouen, petite ville du Rif située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tétouan.3o. — EXCURSION A CHECHAOUEN.2 juillet.Je sors de Tétouan à 8 heures du matin ; un guide musulman est mon unique compagnon. D’ici à Chechaouen, nous avons à traverser les territoires de trois tribus, les Beni Ạouzmer, les Beni Ḥasan, les Akhmâs : les deux premières sont soumises : on y voyage seul en sécurité ; la dernière ne l’est pas : quand nous en approcherons, nous aviserons à prendre nos précautions.Durant toute la route le chemin est aisé. On est continuellement en montagne : par conséquent beaucoup de montées, beaucoup de descentes, un terrain généralement pierreux ; mais de passage difficile, point. Au début, dans la basse vallée de l’Ouad Meḥadjra, le pays a un aspect sauvage : la rivière est encaissée entre deux hautstalus tout couverts de broussailles ; myrte, bruyère, palmiers nains, et surtout lentisques : au delà de ces talus on ne voit, à l’ouest, que de longues croupes boisées se succédant les unes aux autres ; à l’est, que la haute muraille rocheuse qui couronne le Djebel Beni Ḥasan. Cette dernière se dresse toute droite au-dessus de nos têtes : à peine se trouve-t-il entre elle et les lentisques une étroite bande de cultures : quant à l’ouad, c’est un torrent aux eaux vertes et impétueuses. Mais après quelque temps le paysage se modifie : la bande de cultures s’élargit ; des troupeaux paissent dans les broussailles ; on rencontre des villages. On marche encore : la rivière prend un autre nom : un palmier solitaire croissant sur sa rive la fait appeler Ouad en Nekhla. A ce moment s’opère un changement complet : lentisques et palmiers nains disparaissent : les talus s’arrondissant deviennent des côtes assez douces, que garnissent des cultures. Le Djebel Beni Ḥasan présente maintenant un aspect enchanteur : des champs de blé s’étagent en amphithéâtre sur son flanc et, depuis les roches qui le couronnent jusqu’au fond de la vallée, le couvrent d’un tapis d’or : au milieu des blés, brillent une multitude de villages entourés de jardins : ce n’est que vie, richesse, fraîcheur.Des sources jaillissent de toutes parts : à chaque pas on traverse des ruisseaux : ils coulent en cascades parmi les fougères, les lauriers, les figuiers et la vigne, qui poussent d’eux-mêmes sur leurs bords. Nulle part je n’ai vu de paysage plus riant, nulle part un tel air de prospérité, nulle part une terre aussi généreuse ni des habitants plus laborieux.D’ici à Chechaouen, le pays reste semblable : le nom des vallées change, mais pareille richesse règne partout ; elle augmente même encore à mesure que l’on s’avance. J’arrive dans la vallée de l’Ouad Arezaz : les villages maintenant se succèdent sans interruption : le sentier, bordé d’églantiers en fleurs, ne sort plus des vergers ; nous cheminons à l’ombre des grenadiers, des figuiers, des pêchers et de la vigne, dont les rameaux couvrent les arbres : les ruisseaux sont si nombreux que l’on marche presque constamment dans l’eau. C’est ainsi que je parviens non loin du confluent où finit, avec le territoire des Beni Ḥasan, leblad el makhzen. Au delà commencent les Akhmâs : c’est leblad es sîba. Nous ne pouvons aller seuls plus loin. D’ailleurs il est 7 heures du soir. Nous nous arrêtons dans un beau village où l’on nous donne l’hospitalité.Ici les habitations sont bien différentes des huttes que l’on voit près de Tétouan : ce sont des maisons, les unes de pisé, les autres de briques, toutes bien construites ; la plupart sont blanchies ; elles sont couvertes de toits, soit de chaume, soit de tuiles ; point de terrasses. Auprès de toute demeure est un clos de gazon ; des murs bas l’entourent, de vieux figuiers l’ombragent : là rentrent chaque soir les troupeaux qui, le jour, paissent dans la montagne. Des ruisseaux courent en tous lessentiers du village ; ils apportent l’eau devant chaque porte. Tout est propre, frais, riant.Djebel Beni HasanToute la journée, il y avait des passants sur le chemin, dans les champs une foule de travailleurs. Ainsi que nous l’avons dit, la plupart des cultures consistent en blé ; cependant on rencontre aussi de l’orge et, de loin en loin, quelques champs de maïs. Deux cours d’eau importants : l’Ouad Tétouan (berges de terre presque à pic de 4 ou 5 mètres de haut ; lit de 12 mètres de large, rempli d’eau courante et assez claire, de 50 à 60 centimètres de profondeur ; fond de sable) ; et l’Ouad Meḥadjra (voici ce qu’il est dans sa partie inférieure : berges à peine marquées ; eaux vertes, de 6 à 8 mètres de large et de 30 ou 40 centimètres de profondeur, serpentant dans un lit de galets beaucoup plus large ; courant très rapide). Le Djebel Beni Ḥasan est un massif extrêmement remarquable : le versant occidental en affecte, dans sa partie nord, la forme suivante : α ; dans sa région sud, celle-ci : β ; les plus hauts sommets, dont les cartes marines nous donnent les altitudes,1410 mètres,2210 mètres,1818 mètres, en sont invisibles du fond de la vallée ; une haute muraille de pierre grise, à crête dentelée, le couronne de ce côté et lui donne l’aspect le plus étrange : on dirait une série de rochers de Gibraltar juxtaposés sur un piédestal de montagnes : quelque chose comme ceci : γ. La crête supérieure de cette muraille me paraît être à une altitude à peu près uniforme pouvant varier entre1200 et1500 mètres. Au-dessus, quelques cultures entrevues en deux ou trois points semblent révéler l’existence d’un plateau.3 juillet.A 3 heures et demie du matin, nous nous mettons en route ; un jeune homme du village où nous avons passé la nuit nous accompagne : son père, qui, moyennant une faible rétribution, nous a accordé son ạnaïa, nous le donne pour nous servir de zeṭaṭ[8]. Il est sans armes, comme toutes les gens qu’on rencontre de Tétouanà Chechaouen. Nous descendons d’abord les dernières pentes du Djebel Beni Ḥasan ; puis, suivant le fond de la vallée qui se déroule à son pied, nous ne tardons pas à entrer sur les terres des Akhmâs. C’est toujours la même prospérité, la même richesse : l’Ouad el Ḥechaïch roule ses eaux paisibles à l’ombre d’oliviers séculaires ; sa vallée est couverte de beaux champs de blé où travaillent gaiement une foule de moissonneurs. Ce n’est que sur les premières pentes du Djebel Mezedjel, prolongement du Djebel Beni Ḥasan, trop raides ici pour recevoir de culture, qu’on retrouve pendant quelque temps les palmiers nains. Encore cela dure peu : le premier talus franchi, les côtes deviennent plus douces, et au milieu de champs dorés, en traversant des ruisseaux innombrables, je monte à Chechaouen.La ville, enfoncée dans un repli de la montagne, ne se découvre qu’au dernier moment : on a gravi tous les premiers échelons de la chaîne ; on est parvenu à la muraille rocheuse qui la couronne ; on en longe péniblement le pied au milieu d’un dédale d’énormes blocs de granit où se creusent de profondes cavernes. Tout à coup ce labyrinthe cesse, la roche fait un angle : à cent mètres de là, d’une part adossée à des montagnes à pic, de l’autre bordée de jardins toujours verts, apparaît la ville. Il était 6 heures du matin quand j’y arrivai : à cette heure, les premiers rayons du soleil, laissant encore dans l’ombre les masses brunes des hautes cimes qui la surplombent, doraient à peine le faîte de ses minarets : l’aspect en était féerique. Avec son vieux donjon à tournure féodale, ses maisons couvertes de tuiles, ses ruisseaux qui serpentent de toutes parts, on se serait cru bien plutôt en face de quelque bourg paisible des bords du Rhin que d’une des villes les plus fanatiques du Rif. Chechaouen, dont la population compte un grand nombre de cherifs[9], est en effet renommée pour son intolérance : on se raconte encore le supplice d’un malheureux Espagnolqui, il y a une vingtaine d’années, voulut y pénétrer : même les Juifs, qu’on tolère, sont soumis aux plus mauvais traitements ; parqués dans leur mellaḥ, ils ne peuvent en sortir sans être assaillis de coups de pierres : sur tout le territoire des Akhmâs, auquel appartient la ville, personne ne passa près de moi sans me saluer d’unAllah iḥarraq bouk, ia el Ihoudi[10], ou de quelque autre injure analogue. Chechaouen a 3 ou4000 habitants, parmi lesquels une dizaine de familles israélites. Le marché s’y tient le dimanche. C’est une ville ouverte. Derrière elle s’élève à pic la haute muraille de roche qui couronne le Djebel Mezedjel ; en avant commencent de superbes jardins qui, s’étendant sur le flanc de la montagne, couvrent un espace immense ; les fruits qu’ils produisent, leurs raisins surtout, sont célèbres dans tout le nord du Maroc. Chechaouen est renommée aussi pour l’excellence de son eau.Heliog. P. Albert DujardinChallamel aine Edit.CHECHAOUENPendant cette dernière partie de ma route, j’ai encore rencontré beaucoup de personnes sur le chemin. Celui-ci ne cesse pas d’être bon : une seule côte un peu raide, aucun passage difficile. Sol terreux, peu de pierres. J’ai traversé deux cours d’eau assez importants : l’Ouad Arezaz (berges de terre d’un mètre ; eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur ; 8 mètres de large ; lit de galets), et l’Ouad el Ḥechaïch (il coule à pleins bords dans un lit de gravier de 10 mètres de large ; eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur). Le Djebel Mezedjel, identique au Djebel Beni Ḥasan, n’est que la continuation de celui-ci sous un autre nom : on le voit se prolonger bien loin encore dans le sud, appelé alors Djebel el Akhmâs.Vers 7 heures du matin, je quitte Chechaouen pour reprendre la direction de Tétouan. Le chemin qui m’a conduit me ramène. Pas de nouvelles remarques à faire. Je ne me lasse pas d’admirer cette merveilleuse quantité d’eau courante qu’on rencontre le long de la route : si ce n’est dans les hautes vallées de la Suisse, je n’ai vu nulle part un aussi grand nombre de sources, de ruisseaux grands et petits, tous pleins d’eau douce et limpide. La population sait tirer parti de tant de bienfaits ; aucune place cultivable qui ne soit ensemencée : on voit des champs suspendus en des points qui paraissent presque inaccessibles. — Chemin faisant, je rencontre unḥadj[11], qui suit la même direction que nous ; apprenant que je suis étranger, il me salue en français et nous causons. J’avais remarqué déjà, etc’est un fait que je ne cesserai de constater dans la suite, que les ḥadjs étaient généralement plus polis et affables que les autres Musulmans. C’est à tort qu’on se figure parfois qu’ils reviennent de la Mecque plus fanatiques et intolérants qu’ils n’étaient ; le contraire se produit : leur long voyage, les mettant en contact avec les Européens, leur fait voir d’abord que ceux-ci ne sont pas les monstres qu’on leur avait dépeints ; ils sont surpris et reconnaissants de ne point trouver chez nous d’hostilité ; puis nos bateaux à vapeur, nos chemins de fer, les frappent d’admiration : au retour, ce n’est pas le souvenir de la kạba qui hante leur esprit, c’est celui des merveilles des pays chrétiens, celui d’Alexandrie, de Tunis, d’Alger. La plupart du temps, le Pèlerinage, loin d’augmenter leur fanatisme, les civilise et leur ouvre l’esprit.Quelle que pût être notre célérité, il n’était pas possible d’arriver à Tétouan le jour même : nous passâmes la nuit dans un village des Beni Ḥasan. Le lendemain, nous repartîmes de très bonne heure ; à 6 heures du matin, nous étions dans la ville.Les Beni Ḥasan, sur le territoire desquels j’avais marché pendant la plus grande partie de cette excursion, sont de race et de langue tamaziṛt. Ils sont dits Qebaïl[12]. Tout le massif montagneux auquel ils ont donné leur nom leur appartient. Cette tribu me paraît riche et nombreuse, à voir la quantité et l’importance des villages, la fertilité du pays, les belles cultures qu’il renferme, le monde qu’on y rencontre sur les routes. Elle est fort dévote, à en juger par la grande proportionde ḥadjs qui s’y trouve, par le nombre de ses qoubbas et de ses zaouïas, à en juger aussi par les immenses détours qu’on me faisait faire à travers champs, chaque fois qu’on approchait d’un de ces lieux vénérés, de peur de le souiller par la présence d’un Juif.Dans cette tribu, aussi bien que chez les Akhmâs, les costumes sont les suivants : pour les hommes de condition aisée : caleçons étroits s’arrêtant au-dessus du genou, courte chemise sans manches, en laine blanche, descendant jusqu’à mi-cuisse, enfin djelabia brune ; comme chaussure, la belṛa[13]jaune ; comme coiffure, une calotte rouge. Cette dernière se supprime souvent : dans tout le Maroc, les populations des campagnes ont d’habitude la tête nue, quelque soleil qu’il fasse, et bien que la plupart se rasent les cheveux. Les pauvres n’ont qu’une chemise de laine blanche et une djelabia ou un court bernous de même étoffe ; rien sur la tête, ou bien quelque chiffon blanc ou rouge noué autour, laissant le crâne à découvert ; les pieds nus ou chaussés de sandales. Ici, par exception, peu de cheveux sont rasés : on se contente de les porter très courts. Rien de particulier dans le costume des femmes : elles ont celui quelles portent dans les campagnes du Tell algérien ; il est uniformément en laine ou en cotonnade blanches ; toutes laissent leur visage découvert ; pour travailler aux champs, elles s’enroulent autour des jambes un épais morceau de cuir fauve fixé sur le devant par une agrafe : c’est quelque chose comme les cnémides que mettait Laërte pour jardiner.En général, les hommes sont assez beaux et surtout vigoureux, les femmes laides et communes. Bien que le tamaziṛt soit leur langue habituelle, les Beni Ḥasan savent la plupart l’arabe ; mais ils y mêlent diverses expressions étrangères : telle est la particuled, dont ils font précéder les noms au génitif : ainsi ils disent Ouad d en Nekhla, Djebel d el Akhmâs, etc. Cet emploi dudse retrouve d’ailleurs dans le Maroc entier, avec le même sens, celui de notre préposition « de » ; mais nulle part avec autant d’excès qu’aux environs de Tétouan.4o. — DE TÉTOUAN A FAS.4 juillet.Pendant cette première journée de marche, je me borne à gagner le fondoq devant lequel j’étais déjà passé, entre Tanger et Tétouan. La route a été décrite ; je n’en reparlerai pas. J’ai fait prix, pour me conduire à Fâs, avec un muletier musulman : c’est en sa compagnie que je suis parti ce matin ; notre caravane est peu nombreuse : dix bêtes de somme ; le muletier, son fils et un domestique ; voilà, avec Mardochée etmoi, tout ce qui la compose. D’ici à Fâs, par la route que nous allons prendre, il n’y a rien à craindre ; nous serons constamment en blad el makhzen et en pays peuplé : inutile de prendre d’escorte.Le fondoq où nous passons la nuit est une vaste enceinte carrée dont le pourtour est garni, à l’intérieur, d’un hangar : les voyageurs s’installent sous cet abri ; les animaux restent au centre : le maître du lieu perçoit une légère rétribution sur bêtes et gens ; de plus, il vend de l’orge et de la paille. Les établissements de ce genre, rares au Maroc dans la campagne, y sont très nombreux dans les villes : le hangar se surmonte alors d’un étage où sont disposées de petites cellules fermant à clef qu’on loue aux étrangers : ce sont les seules hôtelleries qui existent. Le fondoq où nous sommes paraît très fréquenté : vers le soir, près de cinquante voyageurs s’y trouvent réunis ; la cour est pleine : chevaux, ânes, mulets, chameaux, s’y pressent pêle-mêle avec des troupeaux de bœufs et de moutons.5 juillet.A 4 heures du matin, nous quittons le fondoq. La caravane s’augmente de trois personnes : un homme se rendant à Fâs ; il porte à la main une cage contenant six canaris ; c’est pour les vendre qu’il entreprend ce voyage ; il compte sur un bénéfice d’environ trente francs. Puis une femme et sa petite fille, allant je ne sais où. Aujourd’hui, la route traverse deux régions fort différentes : durant la première partie de la journée, je suis dans un pays montueux, très arrosé, souvent boisé : ce sont les dernières pentes du revers occidental des montagnes du Rif. Puis, vers midi, après avoir passé un col aux abords rocheux et difficiles, je débouche dans une immense plaine légèrement ondulée où je marche jusqu’au gîte. Cette plaine, couverte tantôt de champs de blé et de maïs, tantôt de pâturages, tantôt de nouara hebila[14], s’étend à perte de vue dans les directions de l’ouest et du sud ; au nord et à l’est, elle est bornée par une longue ligne de hauteurs bleuâtres, au flanc desquelles on distingue de blancs villages et les taches sombres de vergers. La nouvelle région où je viens d’entrer et où je demeurerai jusqu’à l’Ouad Sebou présente le contraste le plus complet avec celle que je quitte : là on ne voyait que des villages, ici presque que des tentes ; là une foule de jardins, ici pas un arbre ; là tous les ruisseaux, toutes les rivières avaient de l’eau courante, tous étaient bordés de lauriers-roses ; ici bien des lits sont à sec, d’autres ne contiennent qu’une eau croupissante et le laurier-rose a disparu. Cependant, sans être riante comme la première, c’est encore une richecontrée : le sol, terreux partout, est entièrement cultivable ; de beaux champs de blé, d’orge et parfois de maïs, en couvrent une grande partie et en prouvent la fécondité. D’ailleurs, si elle n’a pas ces ondes fraîches et limpides que j’admirais près de Tétouan, les rivières pourtant y sont nombreuses et l’eau est loin d’y manquer, malgré la saison.Nous nous arrêtons à 4 heures du soir, dans un douar des Bdaoua[15], en un lieu où se tient un marché hebdomadaire, Souq el Arbạa el Bdaoua. Pendant cette journée, je n’ai rencontré sur la route qu’un passage difficile : les environs du col signalé plus haut. Parmi les cours d’eau traversés, trois avaient quelque importance : l’Ouad el Ḥericha (berges escarpées de 2 ou 3 mètres de haut ; 6 mètres de large ; eau claire de 50 centimètres de profondeur, qui coule sur un lit de gros galets ; courant rapide) ; l’Ouad el Kharroub (berges de terre escarpées de 2 ou 3 mètres de haut ; 5 mètres de large ; eau claire et courante de 50 centimètres de profondeur ; lit de gravier) ; l’Ouad Ạïcha (6 mètres de large ; eau de 50 à 60 centimètres de profondeur ; courant insensible). En général, peu de monde sur le chemin, mais sur quelques points beaucoup de travailleurs dans les champs : partout, de Tétouan à Fâs, on moissonne. Souvent les douars qu’on rencontre sont grands, mais ils ont l’aspect misérable : les tentes, petites et mauvaises, ne descendent qu’à 0,80 centimètres de terre, laissant un vide mal fermé par une cloison de nouara hebila. Encore tout n’est-il pas tentes ; celles-ci sont mêlées la plupart du temps de huttes en nouara hebila. Huttes et tentes sont groupées sans ordre, formant un ensemble qui rappelle peu le sens primitif du mot douar. Ainsi sont tous les campements de Tétouan à Fâs.6 juillet.Départ à 5 heures du matin. Toute la journée, je continue à marcher dans la plaine ondulée décrite hier ; rien n’y change : même terrain, mêmes habitants, même horizon ; seulement, à partir de 11 heures, j’ai en vue le Djebel Sarsar. Sa croupe massive apparaît à l’est, dominant les hauteurs qu’on aperçoit de ce côté. El Qçar est située au milieu de la plaine. Nous entrons dans la ville à 4 heures du soir.El Qçar el Kebir, ses jardins, le Djebel Sarsar.(Vue prise à 2 kilomètres de la ville, du chemin de Tétouan.) Croquis de l’auteur.Plus de voyageurs aujourd’hui qu’hier sur la route. Le principal cours d’eau traversé est l’Ouad el Mkhâzen (berges de terre à 1/2 de 4 à 5 mètres de haut ; 10 à 12 mètres de large ; belle eau courante de 50 centimètres de profondeur).Un événement se produit ce soir dans notre caravane : en entrant à El Qçar, l’homme aux canaris nous fait part de son mariage : en marche, il a fait connaissance avec notre compagne de route ; elle lui a plu ; il lui a offert sa main ; elle a accepté ; ils vont se marier à El Qçar : on vendra les canaris comme on pourra ; le prix en servira au don nuptial et aux frais de la noce.7 juillet.C’est aujourd’hui samedi : force m’est de rester ici pendant 24 heures. De tous les ennuis auxquels m’a soumis ma condition de Juif, je n’en connais aucun qui approche de celui-là : perdre cinquante-deux jours par an. Certains Israélites du Maroc sont d’avis que c’est le point le plus admirable de leur religion. Je n’y ai rien trouvé de plus dur : on voudrait se mettre en route, on ne peut pas : on est en voyage, il faut s’arrêter. Encore si l’on pouvait profiter de ce retard pour rédiger ses notes, mais c’est presque toujours impossible. Se trouve-t-on seul ? On barricade sa porte, on bouche les fentes, et on se met au travail. Mais il est si difficile d’être seul ce jour-là ! Et il ne faudrait pas qu’on vous surprît à écrire : votre secret serait trahi ; on saurait que vous n’êtes pas Israélite. A-t-on jamais vu au Maroc Juif écrire durant le sabbat ? C’est défendu au même titre que voyager, faire du feu, vendre, compter de l’argent, causer d’affaires, que sais-je encore ? Et tous ces préceptes sont observés, avec quel soin ! Pour les Israélites du Maroc, toute la religion est là : les préceptes de morale, ils les nient ; les dix commandements sont de vieilles histoires bonnes tout au plus pour les enfants ; mais quant aux trois prières quotidiennes quant aux oraisons à dire avant et après les repas, quant à l’observation du sabbat et des fêtes, rien au monde, je crois, ne les y ferait manquer. Doués d’une foi très vive, ils remplissent scrupuleusement leurs devoirs envers Dieu et se dédommagent sur les créatures.Encore ici ne suis-je pas très à plaindre : je profiterai de cette journée pour visiter la ville. Celle-ci a pu mériter autrefois son nom de El Qçar el Kebir[16], mais aujourd’hui elle n’est plus ni grande ni fortifiée. Très mal construite, avec ses maisons non blanchies qui lui donnent un air de saleté et de tristesse, c’est la plus laide des villes que j’aie vues au Maroc : elle manque d’eau ; on est obligé d’en aller chercher dans des outres à l’Ouad el Qous, à près d’une demi-heure de distance. La population peut être de 5 ou6000 habitants, dont un millier d’Israélites : ceux-ci étaient autrefoisenfermés dans un mellaḥ ; comme il est devenu trop étroit, on leur permet aujourd’hui d’habiter dans toute la ville. Malgré cela, il est difficile de se loger : j’ai eu toutes les peines du monde à trouver une chambre, et quelle chambre ! Je n’aurais jamais cru qu’une telle quantité d’araignées et de souris pût tenir en un si petit espace. Quant aux anciennes fortifications, on en retrouve peu de traces : quelques pans de murs ruinés, de pisé extrêmement épais, se dressant çà et là aux abords de la ville, voilà tout ce qu’il en reste. Une des choses remarquables de ce lieu est la quantité innombrable des cigognes : point de maison sans un nid de ces oiseaux ; il y en a, je pense, presque autant que d’habitants. El Qçar est la résidence d’un gouverneur, lieutenant du qaïd d’El Ạraïch[17].Auprès de la ville, sont de grands vergers : j’y ai remarqué de belles plantations d’orangers, entretenues avec soin et arrosées par des norias. Mais ce sont des exceptions : en général, ces jardins sont plus vastes que florissants ; ils produisent peu de fruits ; la plupart de ceux qu’on consomme ici viennent de Tanger ou de Tétouan.8 juillet.Départ à 5 heures du matin. Je marche dans la même plaine : telle elle était avant-hier au nord d’El Qçar, telle elle sera encore toute cette journée. Il n’y a qu’une différence : la ligne de hauteurs qui la bordait vers l’est disparaît et fait place aux lourds massifs du Djebel Sarsar et du Djebel Kourt. A 3 heures de l’après-midi, nous arrivons à Chemmaḥa, petit douar où nous devons passer la nuit.Djebel Sarsar. (Les parties ombrées sont boisées.)(Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à 22 kilomètres d’El Qçar.)Croquis de l’auteur.Djebel Kourt. (Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à l’ouest-sud-ouest et à environ 12 kilomètres de la montagne.) Croquis de l’auteur.Je n’ai traversé aujourd’hui qu’une seule rivière, mais elle est importante : c’est l’Ouad el Qous (berges de terre à 1/1 de 7 à 8 mètres de haut ; eau courante de 60 à 70 centimètres de profondeur et de 20 à 25 mètres de large ; lit de gravier).Une caravane qui chemine en ces pays arrive toujours plus nombreuse qu’ellen’était partie. En marche, elle se grossit de tous les isolés qu’elle rencontre et qui suivent la même route. A chaque gîte, elle s’accroît de quelques personnes qui profitent de l’occasion.El ạmara mliḥa, « la société est bonne », dit-on : la société est une sûreté et souvent une économie. Cinq au départ, nous sommes déjà une douzaine : nous arriverons quinze ou vingt à Fâs.9 juillet.Vallée de l’Ouad OuerṛaDépart à 4 heures et demie du matin. Nous reprenons notre marche au travers du même pays. A 2 heures, nous parvenons au bord de l’Ouad Ouerṛa. Le fond de la vallée, très large ici, est limité des deux côtés par un talus de terre presque à pic d’une dizaine de mètres de hauteur. L’aspect de la vallée est riant : c’est une grande prairie où paissent de nombreux troupeaux ; quelques bouquets d’arbres l’ombragent ; des jardins, des douars s’y voient en grand nombre. Au milieu, la rivière, large de 80 mètres, aux eaux vertes, coule claire et rapide sur un lit de galets. Ce lit est bordé de berges de terre à pic, de 4 à 5 mètres de haut ; la largeur de la rivière atteint près de 100 mètres au gué où nous la traversons ; en ce point, elle a environ 60 centimètres de profondeur ; au-dessous, son cours se rétrécit, mais elle devient profonde de 1m,50. Nous nous arrêtons sur la rive gauche de l’ouad, dans un petit douar ombragé de figuiers : c’est là que nous passerons la nuit.Avant d’arriver à l’Ouad Ouerṛa, j’avais franchi un cours d’eau assez important, l’Ouad Rḍât (berges de terre de 4 à 5 mètres de haut ; eau claire et courante de 50 centimètres de profondeur ; 15 mètres de large ; lit de gravier). Aujourd’hui, un peu moins de monde sur le chemin que les jours derniers. Les cultures semblent aussi un peu moins nombreuses et moins soignées. Les pâturages augmentent.Djebel Tselfat. (Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à environ 16 kilomètres de la montagne.) Croquis de l’auteur.D’ici on voit, tout à fait dans le lointain, bornant l’horizon vers l’est, une longue série de crêtes grisâtres très découpées ; elles paraissent appartenir à des massifs élevés ; un sommet se distingue par ses formes escarpées : c’est le Djebel Oulad Ạïssa. Plus près de moi, dans la direction du sud, j’aperçois le Djebel Tselfat. — L’Ouad Ouerṛa renferme beaucoup de poissons ; des hommes de la caravane pêchent, et en prennent une quantité étonnante. Il contient aussi des tortues, comme la plupart des cours d’eau entre Tanger et Fâs.10 juillet.Vallée du SebouDépart à 5 heures du matin. Je marche jusqu’au gîte dans la même plaine queles jours précédents ; mais le terrain se modifie un peu. Il commence à changer vers 9 heures et demie, à la frontière des Oulad Ạïssa. Jusque-là c’était toujours la même plaine à ondulations légères, succession de plateaux peu élevés, coupés de vallées sans profondeur. A partir de là, les rides se creusent, les reliefs se prononcent. Cependant les mouvements sont encore peu accentués, et la région d’ici à l’Ouad Sebou peut se considérer comme appartenant à celle où je suis entré le 5 juillet. Mais, par divers côtés, elle annonce la contrée qu’on trouvera sur la rive gauche du fleuve : déjà les flancs des vallées se couvrent de jardins ; déjà apparaissent sur les côtes des plantations d’oliviers, de vignes et de figuiers ; déjà les collines se couronnent de villages. De plus, la nouara hebila, plante curieuse qui couvre une partie de la plaine que je finis de traverser, et que je n’ai jamais rencontrée ailleurs, devient rare : par contre, le jujubier sauvage commence à se montrer ; depuis que je suis chez les Oulad Ạïssa, j’en vois çà et là des buissons poussant dans la campagne. On rencontre plus de passants qu’hier ; le pays paraît plus habité et plus riche. Vers 3 heures et demie, nous atteignons la vallée du Sebou : moins large que celle de l’Ouad Ouerṛa, elle est aussi nettement dessinée. Un double talus à pente très raide en limite le fond de chaque côté. Ce fond est en partie sablonneux : on y voit peu de cultures, mais il y a des pâturages avec plusieurs grands douars ; au milieu coule, en serpentant beaucoup, l’Ouad Sebou. La largeur moyenne paraît en être de 60 mètres, la profondeur d’un mètre ; il coule entre deux berges de terre de 3 à 4 mètres de haut ; les eaux en sont moins claires que celles de l’Ouad Ouerṛa, mais le courant en est extrêmement rapide : nous profitons, pour le passer, d’un gué où il prend une grande largeur et se divise en trois bras : dans les deux premiers je trouve une profondeur de 50 centimètres environ ; dans le troisième, large de 50 mètres, une profondeur de 70 centimètres : le lit est formé de gros galets. Nous faisons halte dans un douar, sur la rive gauche du fleuve, tout près d’un rocher isolé,Ḥadjra ech Cherifa, qui donne son nom à ce lieu. Ici encore mes compagnons font une pêche abondante. De l’Ouad Ouerṛa à l’Ouad Sebou, je n’ai traversé que des ruisseaux.11 juillet.Djebel Gebgeb et Djebel Terrats. (Vue prise au nord-ouest de ces montagnes, du chemin d’El Qçar à Fâs.) Croquis de l’auteur.Départ à 5 heures du matin. Après nous être élevés par degrés en franchissant une succession de côtes coupées de ravins assez profonds, nous arrivons à 10 heures au cœur même du massif du Gebgeb. Nous nous mettons à gravir cette montagne : le sol reste terreux, mais le chemin, en pente très raide, devient difficile. La fatigue de la route est compensée par la beauté du paysage : autour de soi on nevoit que vastes plantations de vignes et d’oliviers, s’étendant sur tout le flanc de la montagne et en couronnant le faîte ; puis, de temps en temps, on aperçoit vers la droite la haute cime du Terrats, ou bien, dans le lointain, la silhouette grise du Zerhoun. A midi, j’atteins le col, situé presque au niveau des sommets du massif. De là on jouit d’un spectacle merveilleux : à droite, le Terrats et le Zerhoun ; à gauche, l’arête rocheuse du Zalaṛ ; en avant, bornant toute l’étendue de l’horizon, une ligne confuse de montagnes lointaines que dominent la haute cime du Djebel Ṛiata et les crêtes neigeuses du Djebel Beni Ouaṛaïn : au milieu de cette ceinture grandiose, au pied même du Gebgeb, apparaît Fâs, émergeant comme une île blanche de la mer sombre de ses immenses jardins.Du col, la descente est aisée : à 2 heures, j’arrive à Bab Segma et j’entre dans l’antique cité de Moulei Edris.Pendant cette journée, une foule de voyageurs n’a cessé de sillonner le chemin : de Ḥadjra ech Cherifa à Fâs, le pays est d’une richesse extrême ; ce ne sont que cultures, villages, jardins, plantations de vignes et d’oliviers ; quelques ravins sont boisés ; peu de places incultes, celles qu’on voit sont couvertes de jujubiers sauvages et de palmiers nains : la nouara hebila a entièrement disparu. Peu d’eau courante, mais des sources et des puits. Vers 7 heures et demie, j’ai passé au milieu de l’Arbạa des Oulad Djemạ ; malgré l’heure matinale, il était animé : il s’y trouvait 300 ou 400 personnes, et on venait de toutes parts.Partie orientale de Fâs el Bâli. (Le reste de la ville est caché par des collines couvertes de vergers.) (Vue prise à un kilomètre du mellah de Fâs, du chemin de Sfrou.) Croquis de l’auteur.5o. — SÉJOUR A FAS.A mon passage à Tanger, M. Benchimol, dont le nom est connu en France par les importants services que, depuis plus d’un siècle, sa famille ne cesse de rendre à notre pays, m’avait donné une lettre pour un des principaux négociants de Fâs, M. Samuel Ben Simhoun. Je me fis immédiatement conduire à la maison de ce dernier. Je reçus de lui le meilleur accueil. Je lui demandai aussitôt de m’aider à trouver les moyens de gagner le Tâdla ; il me promit de le faire, et il m’offrit si cordialement l’hospitalité que je n’hésitai pas à l’accepter. D’ailleurs je comptais ne passer que peu de temps à Fâs : cette ville étant décrite dans plusieurs ouvrages en grand détail et mieux que je n’eusse pu le faire, je n’avais pas à l’étudier ; il me tardait, au contraire, de la quitter pour entrer enfin en pays inconnu. Je priai donc M. Ben Simhoun de hâter mon départ pour le Tâdla : je tenais à y aller en coupant au court, à travers le massif inexploré qu’occupent les Zemmour Chellaḥa et les Zaïan.Ce que je désirais n’était pas chose aussi facile que je l’avais cru. Nous n’obtînmes d’abord que les renseignements les plus décourageants : le chemin que je voulais prendre était impraticable, jamais on ne le suivait ; les Zaïan et les Zemmour Chellaḥa étaient des tribus sauvages chez lesquelles il était impossible de voyager ; il ne fallait pas songer à une route pareille ; d’ailleurs n’en avait-on pas une autre, aussi sûre que celle-ci l’était peu ? celle qui se prenait toujours, et qui passait par Rebaṭ et Dar Beïḍa. On eut beau chercher, questionner, s’informer, ce fut tout ce qu’on put obtenir. Au bout de huit jours, force fut de s’avouer qu’il n’y avait rien à espérer à Fâs. Mon hôte fit alors une dernière tentative : il écrivit à Meknâs, priant un de ses amis d’y continuer les recherches qui jusque-là avaient si peu réussi. La réponse ne se fit pas attendre : il existait à Meknâs un cherif, homme honorable, qui connaissait le chemin que je demandais ; il l’avait suivi lui-même plusieurs fois : comble de bonheur, il avait l’intention d’aller à Bou el Djạd dans quelque temps ; je pourrais partir avec lui, il se faisait fort de me faire passer partout. Mais il ne voyagerait qu’à la fin du Ramḍân. Or le Ramḍân commençait à peine. Il était dur d’être arrêté un mois à Fâs ; d’autre part, l’occasion qui s’offrait était unique : il fallait ou l’attendre, ou se résigner à suivre la route ordinaire. Je ne balançai pas, j’acceptai la proposition du cherif. — Quant à mon séjour à Fâs, je m’efforcerais de l’employer le plus utilement possible, j’en profiterais pour aller visiter Tâza et Sfrou.Je ne puis dire combien de zèle montra M. Ben Simhoun en ces négociations. C’est lui qui fit toutes les démarches, toutes les recherches. Jusqu’au moment où la dernière disposition fut prise pour mon départ, il quitta ses occupations, négligea sesaffaires, pour se consacrer en entier à ce que je lui avais demandé. Il montra en tout une intelligence, une activité, une discrétion dont je ne devais pas trouver d’autre exemple au Maroc parmi ses coreligionnaires.Monts Terrats, Gebgeb et Zalar et plaine du Saïs. (Vue prise du chemin de Sfrou à Fâs.)Croquis de l’auteur.Djebel Terrats. (Vue prise du mellah de Fâs.)Croquis de l’auteur.Djebel El Behalil, portion orientale du revers nord du Djebel Beni Mtir et plaine du Saïs. (Vue prise du mellah de Fâs.)Croquis de l’auteur.La population de Fâs est d’ordinaire estimée à 70000 habitants, dont3000 Israélites : ces chiffres ne sont, je crois, pas loin de la vérité. Fâs fait un commerce considérable ; elle est le centre où affluent d’une part les marchandises européennes venant par Tanger, de l’autre les cuirs du Tafilelt, les laines, la cire et les peaux de chèvre des Aït Ioussi et des Beni Ouaṛaïn, parfois même les plumes du Soudan. Les laines, les peaux, la cire, sont expédiées par grandes quantités en Europe ; les plus beaux cuirs restent à Fâs où, travaillés par d’habiles ouvriers, ils servent à faire ces belṛas, ces coussins, ces ceintures, objets de luxe qu’on vient y acheter de tous les points du Maroc du nord[18]. Les objets d’origine européenne arrivant dans la ville sont nombreux : velours, soieries, passementeries d’or et d’argent venant de Lyon ; sucres, allumettes, bougies de Marseille ; pierres fines de Paris ; corail de Gênes ; cotonnades(meriqan,sḥen, indiennes), draps, papier, coutellerie, aiguilles, sucres, thés d’Angleterre ; verrerie et faïences d’Angleterre et de France. Une portion de ces marchandises, tout ce qui est passementeries, pierres fines, coutellerie, reste à Fâs. Le reste, c’est-à-dire la plus grande part de beaucoup, va alimenter des marchés de Fâs au Tafilelt. Les grands négociants de la capitale envoient des agents, munis de cotonnades et de belṛas, sur les marchés des Hiaïna et des Beni Mgild ; de plus, ils ont des correspondants échelonnés depuis Sfrou jusqu’au Reteb : ils leur expédient du sucre, du thé, des cotonnades, qui s’écoulent de là chez les Beni Ouaṛaïn, les Aït Ioussi, les Aït Tsegrouchen, et chez toutes les tribus de la haute Mlouïa et de l’Ouad Ziz. D’un autre côté, les caravanes qui viennent du Tafilelt, apportant des cuirs et des dattes, s’en retournent chargées de cotonnades, de sucre, de thé, de riches vêtements de drap et de belṛas fines, pour lesquels Fâs est renommée, et d’une pacotille de parfums, de papier, d’aiguilles, d’allumettes, de verres et de faïences. Fâs fournit ainsi non seulement une partie du Maroc central, mais encore la plus grande portion du Sahara oriental, toute celle qui dépend commercialement de l’Ouad Ziz. Un commerce aussi étendu serait la source de richesses immenses dans un autre pays ; mais ici plusieurs causes diminuent les bénéfices : d’abord le prix élevé des transports, tous faits à dos de chameau ou de mulet, prix que doublent au moins les nombreux péages établis sur les chemins du nord de l’Atlas et les escortes qu’il est indispensable de prendre au sud de la chaîne ; ensuite, dans une région dont la plus grande partie est peuplée de tribus indépendantes et souvent en guerre entre elles, dont l’autre n’est qu’à moitié soumise et se révolte fréquemment, il arrive sans cesse qu’une caravane est attaquée, qu’un convoi est pillé, qu’un agentest enlevé. Le commerce a donc ses risques, et plus d’un motif vient en amoindrir les gains. Enfin il est entravé encore par le manque de crédit et par l’usure. Le taux de l’intérêt atteint au Maroc des limites fantastiques, ou plutôt il n’en a pas. Voici le taux auquel prêtent à Fâs des Israélites qui se respectent : 12 % pour un coreligionnaire d’une solvabilité certaine ; 30 % pour un Musulman d’une solvabilité également assurée ; 30 % pour une personne de solvabilité moins sûre, mais qui fournit un gage ; 60 % dans les mêmes conditions sans gage[19].

Revers nord des monts Beni Hasan. (Vue prise à 2 kilomètres de Tétouan, du chemin de Tanger.)Croquis de l’auteur.

Revers nord des monts Beni Hasan. (Vue prise à 2 kilomètres de Tétouan, du chemin de Tanger.)Croquis de l’auteur.

Revers nord des monts Beni Hasan. (Vue prise à 2 kilomètres de Tétouan, du chemin de Tanger.)

Croquis de l’auteur.

Je demeurai dix jours à Tétouan ; ce n’est pas que ce long séjour entrât dans mes projets ; bien au contraire. Mon désir était de partir le plus tôt possible pour Fâs : mais je tenais à y aller par un chemin déterminé, passant par les territoires des Akhmâs, des Beni Zerouâl, des Beni Ḥamed[7]. Je me mis donc, dès mon arrivée, en quête d’un guide qui me conduisît par cette voie. Je rencontrai de graves obstacles. Les tribus dont je voulais traverser les terres étaient insoumises, et de plus célèbres par leurs brigandages ; les caravanes évitaient avec soin leurs territoires ; les courriers n’osaient y passer : on leur prenait leurs lettres et leurs vêtements ; les ṭalebs mêmes ne s’y aventuraient qu’à condition d’être à peu près nus. — Bref, malgré mes recherches, malgré mes offres, je n’avais encore, après huit jours, pu trouver personne qui se chargeât de me conduire. Je fis une dernière tentative : je m’adressai à des cherifs, à des marabouts de Tétouan : peut-être avaient-ils de l’influence, des amis, dans ces régions, et pourrait-on les traverser avec leur protection : partout la réponse fut négative ; mais, me disait-on en même temps, ce qui était impossible d’ici devenait aisé de Fâs ; là se trouvaient des personnages pour qui me faire voyager en ces tribus serait chose facile. Ces dernières paroles, que je reconnus plus tard être la vérité, me décidèrent à ne pas m’obstiner davantage. Je résolus de partir pour Fâs par le chemin ordinaire, celui d’El Qçar.

Auparavant je consacrai deux journées à une excursion à Chechaouen, petite ville du Rif située à une cinquantaine de kilomètres au sud de Tétouan.

Je sors de Tétouan à 8 heures du matin ; un guide musulman est mon unique compagnon. D’ici à Chechaouen, nous avons à traverser les territoires de trois tribus, les Beni Ạouzmer, les Beni Ḥasan, les Akhmâs : les deux premières sont soumises : on y voyage seul en sécurité ; la dernière ne l’est pas : quand nous en approcherons, nous aviserons à prendre nos précautions.

Durant toute la route le chemin est aisé. On est continuellement en montagne : par conséquent beaucoup de montées, beaucoup de descentes, un terrain généralement pierreux ; mais de passage difficile, point. Au début, dans la basse vallée de l’Ouad Meḥadjra, le pays a un aspect sauvage : la rivière est encaissée entre deux hautstalus tout couverts de broussailles ; myrte, bruyère, palmiers nains, et surtout lentisques : au delà de ces talus on ne voit, à l’ouest, que de longues croupes boisées se succédant les unes aux autres ; à l’est, que la haute muraille rocheuse qui couronne le Djebel Beni Ḥasan. Cette dernière se dresse toute droite au-dessus de nos têtes : à peine se trouve-t-il entre elle et les lentisques une étroite bande de cultures : quant à l’ouad, c’est un torrent aux eaux vertes et impétueuses. Mais après quelque temps le paysage se modifie : la bande de cultures s’élargit ; des troupeaux paissent dans les broussailles ; on rencontre des villages. On marche encore : la rivière prend un autre nom : un palmier solitaire croissant sur sa rive la fait appeler Ouad en Nekhla. A ce moment s’opère un changement complet : lentisques et palmiers nains disparaissent : les talus s’arrondissant deviennent des côtes assez douces, que garnissent des cultures. Le Djebel Beni Ḥasan présente maintenant un aspect enchanteur : des champs de blé s’étagent en amphithéâtre sur son flanc et, depuis les roches qui le couronnent jusqu’au fond de la vallée, le couvrent d’un tapis d’or : au milieu des blés, brillent une multitude de villages entourés de jardins : ce n’est que vie, richesse, fraîcheur.

Des sources jaillissent de toutes parts : à chaque pas on traverse des ruisseaux : ils coulent en cascades parmi les fougères, les lauriers, les figuiers et la vigne, qui poussent d’eux-mêmes sur leurs bords. Nulle part je n’ai vu de paysage plus riant, nulle part un tel air de prospérité, nulle part une terre aussi généreuse ni des habitants plus laborieux.

D’ici à Chechaouen, le pays reste semblable : le nom des vallées change, mais pareille richesse règne partout ; elle augmente même encore à mesure que l’on s’avance. J’arrive dans la vallée de l’Ouad Arezaz : les villages maintenant se succèdent sans interruption : le sentier, bordé d’églantiers en fleurs, ne sort plus des vergers ; nous cheminons à l’ombre des grenadiers, des figuiers, des pêchers et de la vigne, dont les rameaux couvrent les arbres : les ruisseaux sont si nombreux que l’on marche presque constamment dans l’eau. C’est ainsi que je parviens non loin du confluent où finit, avec le territoire des Beni Ḥasan, leblad el makhzen. Au delà commencent les Akhmâs : c’est leblad es sîba. Nous ne pouvons aller seuls plus loin. D’ailleurs il est 7 heures du soir. Nous nous arrêtons dans un beau village où l’on nous donne l’hospitalité.

Ici les habitations sont bien différentes des huttes que l’on voit près de Tétouan : ce sont des maisons, les unes de pisé, les autres de briques, toutes bien construites ; la plupart sont blanchies ; elles sont couvertes de toits, soit de chaume, soit de tuiles ; point de terrasses. Auprès de toute demeure est un clos de gazon ; des murs bas l’entourent, de vieux figuiers l’ombragent : là rentrent chaque soir les troupeaux qui, le jour, paissent dans la montagne. Des ruisseaux courent en tous lessentiers du village ; ils apportent l’eau devant chaque porte. Tout est propre, frais, riant.

Djebel Beni Hasan

Djebel Beni Hasan

Djebel Beni Hasan

Toute la journée, il y avait des passants sur le chemin, dans les champs une foule de travailleurs. Ainsi que nous l’avons dit, la plupart des cultures consistent en blé ; cependant on rencontre aussi de l’orge et, de loin en loin, quelques champs de maïs. Deux cours d’eau importants : l’Ouad Tétouan (berges de terre presque à pic de 4 ou 5 mètres de haut ; lit de 12 mètres de large, rempli d’eau courante et assez claire, de 50 à 60 centimètres de profondeur ; fond de sable) ; et l’Ouad Meḥadjra (voici ce qu’il est dans sa partie inférieure : berges à peine marquées ; eaux vertes, de 6 à 8 mètres de large et de 30 ou 40 centimètres de profondeur, serpentant dans un lit de galets beaucoup plus large ; courant très rapide). Le Djebel Beni Ḥasan est un massif extrêmement remarquable : le versant occidental en affecte, dans sa partie nord, la forme suivante : α ; dans sa région sud, celle-ci : β ; les plus hauts sommets, dont les cartes marines nous donnent les altitudes,1410 mètres,2210 mètres,1818 mètres, en sont invisibles du fond de la vallée ; une haute muraille de pierre grise, à crête dentelée, le couronne de ce côté et lui donne l’aspect le plus étrange : on dirait une série de rochers de Gibraltar juxtaposés sur un piédestal de montagnes : quelque chose comme ceci : γ. La crête supérieure de cette muraille me paraît être à une altitude à peu près uniforme pouvant varier entre1200 et1500 mètres. Au-dessus, quelques cultures entrevues en deux ou trois points semblent révéler l’existence d’un plateau.

A 3 heures et demie du matin, nous nous mettons en route ; un jeune homme du village où nous avons passé la nuit nous accompagne : son père, qui, moyennant une faible rétribution, nous a accordé son ạnaïa, nous le donne pour nous servir de zeṭaṭ[8]. Il est sans armes, comme toutes les gens qu’on rencontre de Tétouanà Chechaouen. Nous descendons d’abord les dernières pentes du Djebel Beni Ḥasan ; puis, suivant le fond de la vallée qui se déroule à son pied, nous ne tardons pas à entrer sur les terres des Akhmâs. C’est toujours la même prospérité, la même richesse : l’Ouad el Ḥechaïch roule ses eaux paisibles à l’ombre d’oliviers séculaires ; sa vallée est couverte de beaux champs de blé où travaillent gaiement une foule de moissonneurs. Ce n’est que sur les premières pentes du Djebel Mezedjel, prolongement du Djebel Beni Ḥasan, trop raides ici pour recevoir de culture, qu’on retrouve pendant quelque temps les palmiers nains. Encore cela dure peu : le premier talus franchi, les côtes deviennent plus douces, et au milieu de champs dorés, en traversant des ruisseaux innombrables, je monte à Chechaouen.

La ville, enfoncée dans un repli de la montagne, ne se découvre qu’au dernier moment : on a gravi tous les premiers échelons de la chaîne ; on est parvenu à la muraille rocheuse qui la couronne ; on en longe péniblement le pied au milieu d’un dédale d’énormes blocs de granit où se creusent de profondes cavernes. Tout à coup ce labyrinthe cesse, la roche fait un angle : à cent mètres de là, d’une part adossée à des montagnes à pic, de l’autre bordée de jardins toujours verts, apparaît la ville. Il était 6 heures du matin quand j’y arrivai : à cette heure, les premiers rayons du soleil, laissant encore dans l’ombre les masses brunes des hautes cimes qui la surplombent, doraient à peine le faîte de ses minarets : l’aspect en était féerique. Avec son vieux donjon à tournure féodale, ses maisons couvertes de tuiles, ses ruisseaux qui serpentent de toutes parts, on se serait cru bien plutôt en face de quelque bourg paisible des bords du Rhin que d’une des villes les plus fanatiques du Rif. Chechaouen, dont la population compte un grand nombre de cherifs[9], est en effet renommée pour son intolérance : on se raconte encore le supplice d’un malheureux Espagnolqui, il y a une vingtaine d’années, voulut y pénétrer : même les Juifs, qu’on tolère, sont soumis aux plus mauvais traitements ; parqués dans leur mellaḥ, ils ne peuvent en sortir sans être assaillis de coups de pierres : sur tout le territoire des Akhmâs, auquel appartient la ville, personne ne passa près de moi sans me saluer d’unAllah iḥarraq bouk, ia el Ihoudi[10], ou de quelque autre injure analogue. Chechaouen a 3 ou4000 habitants, parmi lesquels une dizaine de familles israélites. Le marché s’y tient le dimanche. C’est une ville ouverte. Derrière elle s’élève à pic la haute muraille de roche qui couronne le Djebel Mezedjel ; en avant commencent de superbes jardins qui, s’étendant sur le flanc de la montagne, couvrent un espace immense ; les fruits qu’ils produisent, leurs raisins surtout, sont célèbres dans tout le nord du Maroc. Chechaouen est renommée aussi pour l’excellence de son eau.

Heliog. P. Albert DujardinChallamel aine Edit.CHECHAOUEN

Heliog. P. Albert DujardinChallamel aine Edit.CHECHAOUEN

CHECHAOUEN

Pendant cette dernière partie de ma route, j’ai encore rencontré beaucoup de personnes sur le chemin. Celui-ci ne cesse pas d’être bon : une seule côte un peu raide, aucun passage difficile. Sol terreux, peu de pierres. J’ai traversé deux cours d’eau assez importants : l’Ouad Arezaz (berges de terre d’un mètre ; eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur ; 8 mètres de large ; lit de galets), et l’Ouad el Ḥechaïch (il coule à pleins bords dans un lit de gravier de 10 mètres de large ; eau claire et courante de 60 centimètres de profondeur). Le Djebel Mezedjel, identique au Djebel Beni Ḥasan, n’est que la continuation de celui-ci sous un autre nom : on le voit se prolonger bien loin encore dans le sud, appelé alors Djebel el Akhmâs.

Vers 7 heures du matin, je quitte Chechaouen pour reprendre la direction de Tétouan. Le chemin qui m’a conduit me ramène. Pas de nouvelles remarques à faire. Je ne me lasse pas d’admirer cette merveilleuse quantité d’eau courante qu’on rencontre le long de la route : si ce n’est dans les hautes vallées de la Suisse, je n’ai vu nulle part un aussi grand nombre de sources, de ruisseaux grands et petits, tous pleins d’eau douce et limpide. La population sait tirer parti de tant de bienfaits ; aucune place cultivable qui ne soit ensemencée : on voit des champs suspendus en des points qui paraissent presque inaccessibles. — Chemin faisant, je rencontre unḥadj[11], qui suit la même direction que nous ; apprenant que je suis étranger, il me salue en français et nous causons. J’avais remarqué déjà, etc’est un fait que je ne cesserai de constater dans la suite, que les ḥadjs étaient généralement plus polis et affables que les autres Musulmans. C’est à tort qu’on se figure parfois qu’ils reviennent de la Mecque plus fanatiques et intolérants qu’ils n’étaient ; le contraire se produit : leur long voyage, les mettant en contact avec les Européens, leur fait voir d’abord que ceux-ci ne sont pas les monstres qu’on leur avait dépeints ; ils sont surpris et reconnaissants de ne point trouver chez nous d’hostilité ; puis nos bateaux à vapeur, nos chemins de fer, les frappent d’admiration : au retour, ce n’est pas le souvenir de la kạba qui hante leur esprit, c’est celui des merveilles des pays chrétiens, celui d’Alexandrie, de Tunis, d’Alger. La plupart du temps, le Pèlerinage, loin d’augmenter leur fanatisme, les civilise et leur ouvre l’esprit.

Quelle que pût être notre célérité, il n’était pas possible d’arriver à Tétouan le jour même : nous passâmes la nuit dans un village des Beni Ḥasan. Le lendemain, nous repartîmes de très bonne heure ; à 6 heures du matin, nous étions dans la ville.

Les Beni Ḥasan, sur le territoire desquels j’avais marché pendant la plus grande partie de cette excursion, sont de race et de langue tamaziṛt. Ils sont dits Qebaïl[12]. Tout le massif montagneux auquel ils ont donné leur nom leur appartient. Cette tribu me paraît riche et nombreuse, à voir la quantité et l’importance des villages, la fertilité du pays, les belles cultures qu’il renferme, le monde qu’on y rencontre sur les routes. Elle est fort dévote, à en juger par la grande proportionde ḥadjs qui s’y trouve, par le nombre de ses qoubbas et de ses zaouïas, à en juger aussi par les immenses détours qu’on me faisait faire à travers champs, chaque fois qu’on approchait d’un de ces lieux vénérés, de peur de le souiller par la présence d’un Juif.

Dans cette tribu, aussi bien que chez les Akhmâs, les costumes sont les suivants : pour les hommes de condition aisée : caleçons étroits s’arrêtant au-dessus du genou, courte chemise sans manches, en laine blanche, descendant jusqu’à mi-cuisse, enfin djelabia brune ; comme chaussure, la belṛa[13]jaune ; comme coiffure, une calotte rouge. Cette dernière se supprime souvent : dans tout le Maroc, les populations des campagnes ont d’habitude la tête nue, quelque soleil qu’il fasse, et bien que la plupart se rasent les cheveux. Les pauvres n’ont qu’une chemise de laine blanche et une djelabia ou un court bernous de même étoffe ; rien sur la tête, ou bien quelque chiffon blanc ou rouge noué autour, laissant le crâne à découvert ; les pieds nus ou chaussés de sandales. Ici, par exception, peu de cheveux sont rasés : on se contente de les porter très courts. Rien de particulier dans le costume des femmes : elles ont celui quelles portent dans les campagnes du Tell algérien ; il est uniformément en laine ou en cotonnade blanches ; toutes laissent leur visage découvert ; pour travailler aux champs, elles s’enroulent autour des jambes un épais morceau de cuir fauve fixé sur le devant par une agrafe : c’est quelque chose comme les cnémides que mettait Laërte pour jardiner.

En général, les hommes sont assez beaux et surtout vigoureux, les femmes laides et communes. Bien que le tamaziṛt soit leur langue habituelle, les Beni Ḥasan savent la plupart l’arabe ; mais ils y mêlent diverses expressions étrangères : telle est la particuled, dont ils font précéder les noms au génitif : ainsi ils disent Ouad d en Nekhla, Djebel d el Akhmâs, etc. Cet emploi dudse retrouve d’ailleurs dans le Maroc entier, avec le même sens, celui de notre préposition « de » ; mais nulle part avec autant d’excès qu’aux environs de Tétouan.

Pendant cette première journée de marche, je me borne à gagner le fondoq devant lequel j’étais déjà passé, entre Tanger et Tétouan. La route a été décrite ; je n’en reparlerai pas. J’ai fait prix, pour me conduire à Fâs, avec un muletier musulman : c’est en sa compagnie que je suis parti ce matin ; notre caravane est peu nombreuse : dix bêtes de somme ; le muletier, son fils et un domestique ; voilà, avec Mardochée etmoi, tout ce qui la compose. D’ici à Fâs, par la route que nous allons prendre, il n’y a rien à craindre ; nous serons constamment en blad el makhzen et en pays peuplé : inutile de prendre d’escorte.

Le fondoq où nous passons la nuit est une vaste enceinte carrée dont le pourtour est garni, à l’intérieur, d’un hangar : les voyageurs s’installent sous cet abri ; les animaux restent au centre : le maître du lieu perçoit une légère rétribution sur bêtes et gens ; de plus, il vend de l’orge et de la paille. Les établissements de ce genre, rares au Maroc dans la campagne, y sont très nombreux dans les villes : le hangar se surmonte alors d’un étage où sont disposées de petites cellules fermant à clef qu’on loue aux étrangers : ce sont les seules hôtelleries qui existent. Le fondoq où nous sommes paraît très fréquenté : vers le soir, près de cinquante voyageurs s’y trouvent réunis ; la cour est pleine : chevaux, ânes, mulets, chameaux, s’y pressent pêle-mêle avec des troupeaux de bœufs et de moutons.

A 4 heures du matin, nous quittons le fondoq. La caravane s’augmente de trois personnes : un homme se rendant à Fâs ; il porte à la main une cage contenant six canaris ; c’est pour les vendre qu’il entreprend ce voyage ; il compte sur un bénéfice d’environ trente francs. Puis une femme et sa petite fille, allant je ne sais où. Aujourd’hui, la route traverse deux régions fort différentes : durant la première partie de la journée, je suis dans un pays montueux, très arrosé, souvent boisé : ce sont les dernières pentes du revers occidental des montagnes du Rif. Puis, vers midi, après avoir passé un col aux abords rocheux et difficiles, je débouche dans une immense plaine légèrement ondulée où je marche jusqu’au gîte. Cette plaine, couverte tantôt de champs de blé et de maïs, tantôt de pâturages, tantôt de nouara hebila[14], s’étend à perte de vue dans les directions de l’ouest et du sud ; au nord et à l’est, elle est bornée par une longue ligne de hauteurs bleuâtres, au flanc desquelles on distingue de blancs villages et les taches sombres de vergers. La nouvelle région où je viens d’entrer et où je demeurerai jusqu’à l’Ouad Sebou présente le contraste le plus complet avec celle que je quitte : là on ne voyait que des villages, ici presque que des tentes ; là une foule de jardins, ici pas un arbre ; là tous les ruisseaux, toutes les rivières avaient de l’eau courante, tous étaient bordés de lauriers-roses ; ici bien des lits sont à sec, d’autres ne contiennent qu’une eau croupissante et le laurier-rose a disparu. Cependant, sans être riante comme la première, c’est encore une richecontrée : le sol, terreux partout, est entièrement cultivable ; de beaux champs de blé, d’orge et parfois de maïs, en couvrent une grande partie et en prouvent la fécondité. D’ailleurs, si elle n’a pas ces ondes fraîches et limpides que j’admirais près de Tétouan, les rivières pourtant y sont nombreuses et l’eau est loin d’y manquer, malgré la saison.

Nous nous arrêtons à 4 heures du soir, dans un douar des Bdaoua[15], en un lieu où se tient un marché hebdomadaire, Souq el Arbạa el Bdaoua. Pendant cette journée, je n’ai rencontré sur la route qu’un passage difficile : les environs du col signalé plus haut. Parmi les cours d’eau traversés, trois avaient quelque importance : l’Ouad el Ḥericha (berges escarpées de 2 ou 3 mètres de haut ; 6 mètres de large ; eau claire de 50 centimètres de profondeur, qui coule sur un lit de gros galets ; courant rapide) ; l’Ouad el Kharroub (berges de terre escarpées de 2 ou 3 mètres de haut ; 5 mètres de large ; eau claire et courante de 50 centimètres de profondeur ; lit de gravier) ; l’Ouad Ạïcha (6 mètres de large ; eau de 50 à 60 centimètres de profondeur ; courant insensible). En général, peu de monde sur le chemin, mais sur quelques points beaucoup de travailleurs dans les champs : partout, de Tétouan à Fâs, on moissonne. Souvent les douars qu’on rencontre sont grands, mais ils ont l’aspect misérable : les tentes, petites et mauvaises, ne descendent qu’à 0,80 centimètres de terre, laissant un vide mal fermé par une cloison de nouara hebila. Encore tout n’est-il pas tentes ; celles-ci sont mêlées la plupart du temps de huttes en nouara hebila. Huttes et tentes sont groupées sans ordre, formant un ensemble qui rappelle peu le sens primitif du mot douar. Ainsi sont tous les campements de Tétouan à Fâs.

Départ à 5 heures du matin. Toute la journée, je continue à marcher dans la plaine ondulée décrite hier ; rien n’y change : même terrain, mêmes habitants, même horizon ; seulement, à partir de 11 heures, j’ai en vue le Djebel Sarsar. Sa croupe massive apparaît à l’est, dominant les hauteurs qu’on aperçoit de ce côté. El Qçar est située au milieu de la plaine. Nous entrons dans la ville à 4 heures du soir.

El Qçar el Kebir, ses jardins, le Djebel Sarsar.(Vue prise à 2 kilomètres de la ville, du chemin de Tétouan.) Croquis de l’auteur.

El Qçar el Kebir, ses jardins, le Djebel Sarsar.(Vue prise à 2 kilomètres de la ville, du chemin de Tétouan.) Croquis de l’auteur.

El Qçar el Kebir, ses jardins, le Djebel Sarsar.

(Vue prise à 2 kilomètres de la ville, du chemin de Tétouan.) Croquis de l’auteur.

Plus de voyageurs aujourd’hui qu’hier sur la route. Le principal cours d’eau traversé est l’Ouad el Mkhâzen (berges de terre à 1/2 de 4 à 5 mètres de haut ; 10 à 12 mètres de large ; belle eau courante de 50 centimètres de profondeur).

Un événement se produit ce soir dans notre caravane : en entrant à El Qçar, l’homme aux canaris nous fait part de son mariage : en marche, il a fait connaissance avec notre compagne de route ; elle lui a plu ; il lui a offert sa main ; elle a accepté ; ils vont se marier à El Qçar : on vendra les canaris comme on pourra ; le prix en servira au don nuptial et aux frais de la noce.

C’est aujourd’hui samedi : force m’est de rester ici pendant 24 heures. De tous les ennuis auxquels m’a soumis ma condition de Juif, je n’en connais aucun qui approche de celui-là : perdre cinquante-deux jours par an. Certains Israélites du Maroc sont d’avis que c’est le point le plus admirable de leur religion. Je n’y ai rien trouvé de plus dur : on voudrait se mettre en route, on ne peut pas : on est en voyage, il faut s’arrêter. Encore si l’on pouvait profiter de ce retard pour rédiger ses notes, mais c’est presque toujours impossible. Se trouve-t-on seul ? On barricade sa porte, on bouche les fentes, et on se met au travail. Mais il est si difficile d’être seul ce jour-là ! Et il ne faudrait pas qu’on vous surprît à écrire : votre secret serait trahi ; on saurait que vous n’êtes pas Israélite. A-t-on jamais vu au Maroc Juif écrire durant le sabbat ? C’est défendu au même titre que voyager, faire du feu, vendre, compter de l’argent, causer d’affaires, que sais-je encore ? Et tous ces préceptes sont observés, avec quel soin ! Pour les Israélites du Maroc, toute la religion est là : les préceptes de morale, ils les nient ; les dix commandements sont de vieilles histoires bonnes tout au plus pour les enfants ; mais quant aux trois prières quotidiennes quant aux oraisons à dire avant et après les repas, quant à l’observation du sabbat et des fêtes, rien au monde, je crois, ne les y ferait manquer. Doués d’une foi très vive, ils remplissent scrupuleusement leurs devoirs envers Dieu et se dédommagent sur les créatures.

Encore ici ne suis-je pas très à plaindre : je profiterai de cette journée pour visiter la ville. Celle-ci a pu mériter autrefois son nom de El Qçar el Kebir[16], mais aujourd’hui elle n’est plus ni grande ni fortifiée. Très mal construite, avec ses maisons non blanchies qui lui donnent un air de saleté et de tristesse, c’est la plus laide des villes que j’aie vues au Maroc : elle manque d’eau ; on est obligé d’en aller chercher dans des outres à l’Ouad el Qous, à près d’une demi-heure de distance. La population peut être de 5 ou6000 habitants, dont un millier d’Israélites : ceux-ci étaient autrefoisenfermés dans un mellaḥ ; comme il est devenu trop étroit, on leur permet aujourd’hui d’habiter dans toute la ville. Malgré cela, il est difficile de se loger : j’ai eu toutes les peines du monde à trouver une chambre, et quelle chambre ! Je n’aurais jamais cru qu’une telle quantité d’araignées et de souris pût tenir en un si petit espace. Quant aux anciennes fortifications, on en retrouve peu de traces : quelques pans de murs ruinés, de pisé extrêmement épais, se dressant çà et là aux abords de la ville, voilà tout ce qu’il en reste. Une des choses remarquables de ce lieu est la quantité innombrable des cigognes : point de maison sans un nid de ces oiseaux ; il y en a, je pense, presque autant que d’habitants. El Qçar est la résidence d’un gouverneur, lieutenant du qaïd d’El Ạraïch[17].

Auprès de la ville, sont de grands vergers : j’y ai remarqué de belles plantations d’orangers, entretenues avec soin et arrosées par des norias. Mais ce sont des exceptions : en général, ces jardins sont plus vastes que florissants ; ils produisent peu de fruits ; la plupart de ceux qu’on consomme ici viennent de Tanger ou de Tétouan.

Départ à 5 heures du matin. Je marche dans la même plaine : telle elle était avant-hier au nord d’El Qçar, telle elle sera encore toute cette journée. Il n’y a qu’une différence : la ligne de hauteurs qui la bordait vers l’est disparaît et fait place aux lourds massifs du Djebel Sarsar et du Djebel Kourt. A 3 heures de l’après-midi, nous arrivons à Chemmaḥa, petit douar où nous devons passer la nuit.

Djebel Sarsar. (Les parties ombrées sont boisées.)(Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à 22 kilomètres d’El Qçar.)Croquis de l’auteur.Djebel Kourt. (Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à l’ouest-sud-ouest et à environ 12 kilomètres de la montagne.) Croquis de l’auteur.

Djebel Sarsar. (Les parties ombrées sont boisées.)(Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à 22 kilomètres d’El Qçar.)Croquis de l’auteur.

Djebel Sarsar. (Les parties ombrées sont boisées.)(Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à 22 kilomètres d’El Qçar.)Croquis de l’auteur.

Djebel Sarsar. (Les parties ombrées sont boisées.)

(Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à 22 kilomètres d’El Qçar.)

Croquis de l’auteur.

Djebel Kourt. (Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à l’ouest-sud-ouest et à environ 12 kilomètres de la montagne.) Croquis de l’auteur.

Djebel Kourt. (Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à l’ouest-sud-ouest et à environ 12 kilomètres de la montagne.) Croquis de l’auteur.

Djebel Kourt. (Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à l’ouest-sud-ouest et à environ 12 kilomètres de la montagne.) Croquis de l’auteur.

Je n’ai traversé aujourd’hui qu’une seule rivière, mais elle est importante : c’est l’Ouad el Qous (berges de terre à 1/1 de 7 à 8 mètres de haut ; eau courante de 60 à 70 centimètres de profondeur et de 20 à 25 mètres de large ; lit de gravier).

Une caravane qui chemine en ces pays arrive toujours plus nombreuse qu’ellen’était partie. En marche, elle se grossit de tous les isolés qu’elle rencontre et qui suivent la même route. A chaque gîte, elle s’accroît de quelques personnes qui profitent de l’occasion.El ạmara mliḥa, « la société est bonne », dit-on : la société est une sûreté et souvent une économie. Cinq au départ, nous sommes déjà une douzaine : nous arriverons quinze ou vingt à Fâs.

Vallée de l’Ouad Ouerṛa

Vallée de l’Ouad Ouerṛa

Vallée de l’Ouad Ouerṛa

Départ à 4 heures et demie du matin. Nous reprenons notre marche au travers du même pays. A 2 heures, nous parvenons au bord de l’Ouad Ouerṛa. Le fond de la vallée, très large ici, est limité des deux côtés par un talus de terre presque à pic d’une dizaine de mètres de hauteur. L’aspect de la vallée est riant : c’est une grande prairie où paissent de nombreux troupeaux ; quelques bouquets d’arbres l’ombragent ; des jardins, des douars s’y voient en grand nombre. Au milieu, la rivière, large de 80 mètres, aux eaux vertes, coule claire et rapide sur un lit de galets. Ce lit est bordé de berges de terre à pic, de 4 à 5 mètres de haut ; la largeur de la rivière atteint près de 100 mètres au gué où nous la traversons ; en ce point, elle a environ 60 centimètres de profondeur ; au-dessous, son cours se rétrécit, mais elle devient profonde de 1m,50. Nous nous arrêtons sur la rive gauche de l’ouad, dans un petit douar ombragé de figuiers : c’est là que nous passerons la nuit.

Avant d’arriver à l’Ouad Ouerṛa, j’avais franchi un cours d’eau assez important, l’Ouad Rḍât (berges de terre de 4 à 5 mètres de haut ; eau claire et courante de 50 centimètres de profondeur ; 15 mètres de large ; lit de gravier). Aujourd’hui, un peu moins de monde sur le chemin que les jours derniers. Les cultures semblent aussi un peu moins nombreuses et moins soignées. Les pâturages augmentent.

Djebel Tselfat. (Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à environ 16 kilomètres de la montagne.) Croquis de l’auteur.

Djebel Tselfat. (Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à environ 16 kilomètres de la montagne.) Croquis de l’auteur.

Djebel Tselfat. (Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à environ 16 kilomètres de la montagne.) Croquis de l’auteur.

Djebel Tselfat. (Vue prise du chemin d’El Qçar à Fâs, à environ 16 kilomètres de la montagne.) Croquis de l’auteur.

D’ici on voit, tout à fait dans le lointain, bornant l’horizon vers l’est, une longue série de crêtes grisâtres très découpées ; elles paraissent appartenir à des massifs élevés ; un sommet se distingue par ses formes escarpées : c’est le Djebel Oulad Ạïssa. Plus près de moi, dans la direction du sud, j’aperçois le Djebel Tselfat. — L’Ouad Ouerṛa renferme beaucoup de poissons ; des hommes de la caravane pêchent, et en prennent une quantité étonnante. Il contient aussi des tortues, comme la plupart des cours d’eau entre Tanger et Fâs.

Vallée du Sebou

Vallée du Sebou

Vallée du Sebou

Départ à 5 heures du matin. Je marche jusqu’au gîte dans la même plaine queles jours précédents ; mais le terrain se modifie un peu. Il commence à changer vers 9 heures et demie, à la frontière des Oulad Ạïssa. Jusque-là c’était toujours la même plaine à ondulations légères, succession de plateaux peu élevés, coupés de vallées sans profondeur. A partir de là, les rides se creusent, les reliefs se prononcent. Cependant les mouvements sont encore peu accentués, et la région d’ici à l’Ouad Sebou peut se considérer comme appartenant à celle où je suis entré le 5 juillet. Mais, par divers côtés, elle annonce la contrée qu’on trouvera sur la rive gauche du fleuve : déjà les flancs des vallées se couvrent de jardins ; déjà apparaissent sur les côtes des plantations d’oliviers, de vignes et de figuiers ; déjà les collines se couronnent de villages. De plus, la nouara hebila, plante curieuse qui couvre une partie de la plaine que je finis de traverser, et que je n’ai jamais rencontrée ailleurs, devient rare : par contre, le jujubier sauvage commence à se montrer ; depuis que je suis chez les Oulad Ạïssa, j’en vois çà et là des buissons poussant dans la campagne. On rencontre plus de passants qu’hier ; le pays paraît plus habité et plus riche. Vers 3 heures et demie, nous atteignons la vallée du Sebou : moins large que celle de l’Ouad Ouerṛa, elle est aussi nettement dessinée. Un double talus à pente très raide en limite le fond de chaque côté. Ce fond est en partie sablonneux : on y voit peu de cultures, mais il y a des pâturages avec plusieurs grands douars ; au milieu coule, en serpentant beaucoup, l’Ouad Sebou. La largeur moyenne paraît en être de 60 mètres, la profondeur d’un mètre ; il coule entre deux berges de terre de 3 à 4 mètres de haut ; les eaux en sont moins claires que celles de l’Ouad Ouerṛa, mais le courant en est extrêmement rapide : nous profitons, pour le passer, d’un gué où il prend une grande largeur et se divise en trois bras : dans les deux premiers je trouve une profondeur de 50 centimètres environ ; dans le troisième, large de 50 mètres, une profondeur de 70 centimètres : le lit est formé de gros galets. Nous faisons halte dans un douar, sur la rive gauche du fleuve, tout près d’un rocher isolé,Ḥadjra ech Cherifa, qui donne son nom à ce lieu. Ici encore mes compagnons font une pêche abondante. De l’Ouad Ouerṛa à l’Ouad Sebou, je n’ai traversé que des ruisseaux.

Djebel Gebgeb et Djebel Terrats. (Vue prise au nord-ouest de ces montagnes, du chemin d’El Qçar à Fâs.) Croquis de l’auteur.

Djebel Gebgeb et Djebel Terrats. (Vue prise au nord-ouest de ces montagnes, du chemin d’El Qçar à Fâs.) Croquis de l’auteur.

Djebel Gebgeb et Djebel Terrats. (Vue prise au nord-ouest de ces montagnes, du chemin d’El Qçar à Fâs.) Croquis de l’auteur.

Djebel Gebgeb et Djebel Terrats. (Vue prise au nord-ouest de ces montagnes, du chemin d’El Qçar à Fâs.) Croquis de l’auteur.

Départ à 5 heures du matin. Après nous être élevés par degrés en franchissant une succession de côtes coupées de ravins assez profonds, nous arrivons à 10 heures au cœur même du massif du Gebgeb. Nous nous mettons à gravir cette montagne : le sol reste terreux, mais le chemin, en pente très raide, devient difficile. La fatigue de la route est compensée par la beauté du paysage : autour de soi on nevoit que vastes plantations de vignes et d’oliviers, s’étendant sur tout le flanc de la montagne et en couronnant le faîte ; puis, de temps en temps, on aperçoit vers la droite la haute cime du Terrats, ou bien, dans le lointain, la silhouette grise du Zerhoun. A midi, j’atteins le col, situé presque au niveau des sommets du massif. De là on jouit d’un spectacle merveilleux : à droite, le Terrats et le Zerhoun ; à gauche, l’arête rocheuse du Zalaṛ ; en avant, bornant toute l’étendue de l’horizon, une ligne confuse de montagnes lointaines que dominent la haute cime du Djebel Ṛiata et les crêtes neigeuses du Djebel Beni Ouaṛaïn : au milieu de cette ceinture grandiose, au pied même du Gebgeb, apparaît Fâs, émergeant comme une île blanche de la mer sombre de ses immenses jardins.

Du col, la descente est aisée : à 2 heures, j’arrive à Bab Segma et j’entre dans l’antique cité de Moulei Edris.

Pendant cette journée, une foule de voyageurs n’a cessé de sillonner le chemin : de Ḥadjra ech Cherifa à Fâs, le pays est d’une richesse extrême ; ce ne sont que cultures, villages, jardins, plantations de vignes et d’oliviers ; quelques ravins sont boisés ; peu de places incultes, celles qu’on voit sont couvertes de jujubiers sauvages et de palmiers nains : la nouara hebila a entièrement disparu. Peu d’eau courante, mais des sources et des puits. Vers 7 heures et demie, j’ai passé au milieu de l’Arbạa des Oulad Djemạ ; malgré l’heure matinale, il était animé : il s’y trouvait 300 ou 400 personnes, et on venait de toutes parts.

Partie orientale de Fâs el Bâli. (Le reste de la ville est caché par des collines couvertes de vergers.) (Vue prise à un kilomètre du mellah de Fâs, du chemin de Sfrou.) Croquis de l’auteur.

Partie orientale de Fâs el Bâli. (Le reste de la ville est caché par des collines couvertes de vergers.) (Vue prise à un kilomètre du mellah de Fâs, du chemin de Sfrou.) Croquis de l’auteur.

Partie orientale de Fâs el Bâli. (Le reste de la ville est caché par des collines couvertes de vergers.) (Vue prise à un kilomètre du mellah de Fâs, du chemin de Sfrou.) Croquis de l’auteur.

A mon passage à Tanger, M. Benchimol, dont le nom est connu en France par les importants services que, depuis plus d’un siècle, sa famille ne cesse de rendre à notre pays, m’avait donné une lettre pour un des principaux négociants de Fâs, M. Samuel Ben Simhoun. Je me fis immédiatement conduire à la maison de ce dernier. Je reçus de lui le meilleur accueil. Je lui demandai aussitôt de m’aider à trouver les moyens de gagner le Tâdla ; il me promit de le faire, et il m’offrit si cordialement l’hospitalité que je n’hésitai pas à l’accepter. D’ailleurs je comptais ne passer que peu de temps à Fâs : cette ville étant décrite dans plusieurs ouvrages en grand détail et mieux que je n’eusse pu le faire, je n’avais pas à l’étudier ; il me tardait, au contraire, de la quitter pour entrer enfin en pays inconnu. Je priai donc M. Ben Simhoun de hâter mon départ pour le Tâdla : je tenais à y aller en coupant au court, à travers le massif inexploré qu’occupent les Zemmour Chellaḥa et les Zaïan.

Ce que je désirais n’était pas chose aussi facile que je l’avais cru. Nous n’obtînmes d’abord que les renseignements les plus décourageants : le chemin que je voulais prendre était impraticable, jamais on ne le suivait ; les Zaïan et les Zemmour Chellaḥa étaient des tribus sauvages chez lesquelles il était impossible de voyager ; il ne fallait pas songer à une route pareille ; d’ailleurs n’en avait-on pas une autre, aussi sûre que celle-ci l’était peu ? celle qui se prenait toujours, et qui passait par Rebaṭ et Dar Beïḍa. On eut beau chercher, questionner, s’informer, ce fut tout ce qu’on put obtenir. Au bout de huit jours, force fut de s’avouer qu’il n’y avait rien à espérer à Fâs. Mon hôte fit alors une dernière tentative : il écrivit à Meknâs, priant un de ses amis d’y continuer les recherches qui jusque-là avaient si peu réussi. La réponse ne se fit pas attendre : il existait à Meknâs un cherif, homme honorable, qui connaissait le chemin que je demandais ; il l’avait suivi lui-même plusieurs fois : comble de bonheur, il avait l’intention d’aller à Bou el Djạd dans quelque temps ; je pourrais partir avec lui, il se faisait fort de me faire passer partout. Mais il ne voyagerait qu’à la fin du Ramḍân. Or le Ramḍân commençait à peine. Il était dur d’être arrêté un mois à Fâs ; d’autre part, l’occasion qui s’offrait était unique : il fallait ou l’attendre, ou se résigner à suivre la route ordinaire. Je ne balançai pas, j’acceptai la proposition du cherif. — Quant à mon séjour à Fâs, je m’efforcerais de l’employer le plus utilement possible, j’en profiterais pour aller visiter Tâza et Sfrou.

Je ne puis dire combien de zèle montra M. Ben Simhoun en ces négociations. C’est lui qui fit toutes les démarches, toutes les recherches. Jusqu’au moment où la dernière disposition fut prise pour mon départ, il quitta ses occupations, négligea sesaffaires, pour se consacrer en entier à ce que je lui avais demandé. Il montra en tout une intelligence, une activité, une discrétion dont je ne devais pas trouver d’autre exemple au Maroc parmi ses coreligionnaires.

Monts Terrats, Gebgeb et Zalar et plaine du Saïs. (Vue prise du chemin de Sfrou à Fâs.)Croquis de l’auteur.

Monts Terrats, Gebgeb et Zalar et plaine du Saïs. (Vue prise du chemin de Sfrou à Fâs.)Croquis de l’auteur.

Monts Terrats, Gebgeb et Zalar et plaine du Saïs. (Vue prise du chemin de Sfrou à Fâs.)

Croquis de l’auteur.

Djebel Terrats. (Vue prise du mellah de Fâs.)Croquis de l’auteur.

Djebel Terrats. (Vue prise du mellah de Fâs.)Croquis de l’auteur.

Djebel Terrats. (Vue prise du mellah de Fâs.)

Croquis de l’auteur.

Djebel El Behalil, portion orientale du revers nord du Djebel Beni Mtir et plaine du Saïs. (Vue prise du mellah de Fâs.)Croquis de l’auteur.

Djebel El Behalil, portion orientale du revers nord du Djebel Beni Mtir et plaine du Saïs. (Vue prise du mellah de Fâs.)Croquis de l’auteur.

Djebel El Behalil, portion orientale du revers nord du Djebel Beni Mtir et plaine du Saïs. (Vue prise du mellah de Fâs.)

Croquis de l’auteur.

La population de Fâs est d’ordinaire estimée à 70000 habitants, dont3000 Israélites : ces chiffres ne sont, je crois, pas loin de la vérité. Fâs fait un commerce considérable ; elle est le centre où affluent d’une part les marchandises européennes venant par Tanger, de l’autre les cuirs du Tafilelt, les laines, la cire et les peaux de chèvre des Aït Ioussi et des Beni Ouaṛaïn, parfois même les plumes du Soudan. Les laines, les peaux, la cire, sont expédiées par grandes quantités en Europe ; les plus beaux cuirs restent à Fâs où, travaillés par d’habiles ouvriers, ils servent à faire ces belṛas, ces coussins, ces ceintures, objets de luxe qu’on vient y acheter de tous les points du Maroc du nord[18]. Les objets d’origine européenne arrivant dans la ville sont nombreux : velours, soieries, passementeries d’or et d’argent venant de Lyon ; sucres, allumettes, bougies de Marseille ; pierres fines de Paris ; corail de Gênes ; cotonnades(meriqan,sḥen, indiennes), draps, papier, coutellerie, aiguilles, sucres, thés d’Angleterre ; verrerie et faïences d’Angleterre et de France. Une portion de ces marchandises, tout ce qui est passementeries, pierres fines, coutellerie, reste à Fâs. Le reste, c’est-à-dire la plus grande part de beaucoup, va alimenter des marchés de Fâs au Tafilelt. Les grands négociants de la capitale envoient des agents, munis de cotonnades et de belṛas, sur les marchés des Hiaïna et des Beni Mgild ; de plus, ils ont des correspondants échelonnés depuis Sfrou jusqu’au Reteb : ils leur expédient du sucre, du thé, des cotonnades, qui s’écoulent de là chez les Beni Ouaṛaïn, les Aït Ioussi, les Aït Tsegrouchen, et chez toutes les tribus de la haute Mlouïa et de l’Ouad Ziz. D’un autre côté, les caravanes qui viennent du Tafilelt, apportant des cuirs et des dattes, s’en retournent chargées de cotonnades, de sucre, de thé, de riches vêtements de drap et de belṛas fines, pour lesquels Fâs est renommée, et d’une pacotille de parfums, de papier, d’aiguilles, d’allumettes, de verres et de faïences. Fâs fournit ainsi non seulement une partie du Maroc central, mais encore la plus grande portion du Sahara oriental, toute celle qui dépend commercialement de l’Ouad Ziz. Un commerce aussi étendu serait la source de richesses immenses dans un autre pays ; mais ici plusieurs causes diminuent les bénéfices : d’abord le prix élevé des transports, tous faits à dos de chameau ou de mulet, prix que doublent au moins les nombreux péages établis sur les chemins du nord de l’Atlas et les escortes qu’il est indispensable de prendre au sud de la chaîne ; ensuite, dans une région dont la plus grande partie est peuplée de tribus indépendantes et souvent en guerre entre elles, dont l’autre n’est qu’à moitié soumise et se révolte fréquemment, il arrive sans cesse qu’une caravane est attaquée, qu’un convoi est pillé, qu’un agentest enlevé. Le commerce a donc ses risques, et plus d’un motif vient en amoindrir les gains. Enfin il est entravé encore par le manque de crédit et par l’usure. Le taux de l’intérêt atteint au Maroc des limites fantastiques, ou plutôt il n’en a pas. Voici le taux auquel prêtent à Fâs des Israélites qui se respectent : 12 % pour un coreligionnaire d’une solvabilité certaine ; 30 % pour un Musulman d’une solvabilité également assurée ; 30 % pour une personne de solvabilité moins sûre, mais qui fournit un gage ; 60 % dans les mêmes conditions sans gage[19].


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