Chapter 6

Djebel Heçaïa. (Vue prise d’Aït el Maṭi.)Croquis de l’auteur.Je pars à 4 heures du matin, en compagnie de mon zeṭaṭ d’hier. Le terrain est légèrement accidenté ; le sol pierreux et nu ; on n’y voit que de petits lentisques clairsemés et quelques jujubiers sauvages. Au bout de deux heures de marche, nous traversons l’Ouad Grou : c’est, ai-je dit, le second cours d’eau dont est formé le Bou Regreg[35]: il n’est encore qu’une faible rivière : lit de galets ; 12 mètres de large ; point d’eau courante ; quelques flaques de distance en distance. A partir de là, nous montons, par une côte qui ne devient un peu raide qu’en approchant du sommet, vers la crête du Djebel Ḥeçaïa ; en chemin, nous franchissons plusieurs chaînes de collines basses, ses contreforts. Jusqu’au bout le sol reste le même qu’au départ, seulement les arbres sont plus serrés à mesure que l’on s’élève.A 10 heures et demie, j’arrive à un col ; devant moi se développe une immense plaine, blanche et nue, dont la côte que je viens de gravir n’était que le talus : cette plaine est celle du Tâdla ; vers l’est et vers l’ouest, elle s’étend à perte de vue ; au sud, dans le lointain, des montagnes majestueuses dressent haut, malgré la distance, leurs crêtes sombres au-dessus de l’horizon, et la bornent sur toute sa longueur : ces montagnes sont la première des trois grandes chaînes dont se compose l’Atlas. A quelques pas du col est une petite enceinte, Qçar Beni Zemmour. Nous nous arrêtons là aujourd’hui. Nous entrons en même temps qu’une caravane assez nombreuse, armée jusqu’aux dents, qui a fait route avec nous depuis l’Ouad Grou.Je ne suis ici qu’à trois heures de marche de Bou el Djạd, pourtant je suis loin d’être arrivé. Il y a autant de danger dans le peu de chemin qu’il me reste à faire qu’il y en avait dans toute la route que j’ai franchie jusqu’à ce jour. Ici plus d’ạnaïa, plus de zeṭaṭs : tout ce qui passe est pillé. Le pays, en cette saison surtout, estdésert. Des troupes de pillards de toutes les tribus du Tâdla, parfois d’Ichqern, viennent s’y embusquer par 40 et 60 chevaux, prêtes à fondre sur quiconque s’y aventurerait. Les caravanes, même de 50 fusils, n’osent s’y hasarder. Cependant, au milieu de tant de périls, il est une voie de salut : ceux qui ne respectent rien respectent Sidi Ben Daoud ; là où les armes ne préservent point de l’attaque, le pacifique parasol d’un membre de la famille sainte suffit à écarter tout danger. Ainsi, qu’un voyageur isolé, qu’un nombreux convoi veuillent aller à Bou el Djạd, ils n’ont qu’un moyen : prier Sidi Ben Daoud de les faire chercher par un de ses fils ou petits-fils : cela coûte plus ou moins cher suivant le nombre de voyageurs et la composition de la caravane. Hâtons-nous de dire que lesçaliḥ(saints) de la zaouïa sont loin d’être exigeants : ils profitent avec une extrême modération de ce monopole, et déplorent l’état de choses qui le leur assure. Leur influence, quelque grande qu’elle soit, a été impuissante à le faire cesser ; ils ne peuvent rien contre cet antique usage de laṛazia, partout en honneur chez les nomades.Je dépêche donc à Sidi Ben Daoud la lettre de recommandation que j’ai pour lui, avec prière de m’envoyer chercher. Un messager fait cette commission : il ne part qu’après s’être dépouillé de presque tous ses habits, seul moyen de passer en sûreté.Qçar Beni Zemmour est une enceinte carrée, en mauvais murs de pisé de 3 mètres de haut ; à l’intérieur se dressent pêle-mêle une trentaine de tentes, petites et misérables. Les habitants sont très pauvres ; ils ne vivent que du commerce de bois : le coupant dans le Djebel Ḥeçaïa, ils le vendent aux gens de Bou el Djạd qui viennent le prendre. Point d’eau au Qçar : chaque jour, à heure fixe, tous les hommes prennent leurs fusils et vont en troupe en chercher à des puits éloignés. Il est difficile d’imaginer une existence plus misérable. Encore la muraille qui protège ce lieu ne date-t-elle que de deux ans : elle est un bienfait duSid, comme on appelle communément Sidi Ben Daoud.6 septembre.Mon messager revient à 10 heures et demie du matin ; un des petits-fils de Sidi Ben Daoud l’accompagne : c’est un beau jeune homme d’environ dix-neuf ans ; il arrive monté sur sa mule, le parasol à la main ; un seul esclave le suit. Nous partons aussitôt.D’ici à Bou el Djạd, nous marchons dans l’immense plaine du Tâdla, plaine à ondulations légères, tantôt nue, tantôt couverte de champs, en ce moment moissonnés et déserts ; çà et là poussent, maigres broussailles, quelques jujubiers sauvages ; le sol est blanchâtre, dur, pierreux. A 1 heure et demie, nous entrons dans la ville.2o. — SÉJOUR A BOU EL DJAD.Bou el Djad.(Vue de la ville prise du chemin de Qçar Beni Zemmour.)Croquis de l’auteur.« Ici, ni sultan ni makhzen ; rien qu’Allah et Sidi Ben Daoud. » Ces paroles, que m’adressait un Musulman à mon entrée à Bou el Djạd, résument l’état de la ville : Sidi Ben Daoud y est seul maître et seigneur absolu. Son pouvoir est une autorité spirituelle qui devient, quand il lui plaît, une puissance temporelle, par le prix qu’attachent les tribus voisines à ses bénédictions. Cette souveraineté s’étend à la ronde à environ deux journées de marche. De tous les points situés dans ce rayon, on accourt sans cesse à Bou el Djạd apporter une foule de présents : la ville est toujours remplie de pèlerins : ils viennent chercher la bénédiction du saint et gagnent, en échange de cadeaux, les grâces attachées à ses prières. C’est surtout le jeudi, jour de marché, que les fidèles sont nombreux ; la semaine dernière, les offrandes, en blé seulement, se montaient à deux cents charges de chameau ; la précédente, à quatre cents : de plus, il y avait eu de grands dons d’argent, de bétail, de chevaux. Ce ne sont pas seulement les particuliers qui remplissent ces pieux devoirs. Chaque année, les tribus environnantes arrivent, les unes après les autres, fraction par fraction, recevoir en masse la bénédiction du Sid et lui présenter leur tribut. Cette redevance régulière lui est servie par toutes les tribus du Tâdla, presque tous les Chaouïa, quelques fractions des Aït Seri, une petite portion des Ichqern.Quelle est la source de ce prestige ? Sidi Ben Daoud n’est point un chef d’ordre religieux ; il n’est point non plus un cherif, petit-fils de Mahomet ; mais son origine n’en est pas moins auguste : il descend du kalife Ọmar ben El Khaṭṭab. Ses ancêtres, établis depuis trois siècles et demi au Maroc, y acquirent vite, autant par leurs vertus que par leur sainte et illustre naissance, la vénération et la puissance dont nous voyons Sidi Ben Daoud jouir aujourd’hui. D’ailleurs, point d’ordre, point de khouân, point de prières particulières : il n’y a ici que le chef d’une grande et sainte famille, le rejeton d’une longue lignée de bienheureux, objet des grâces spéciales du ciel accordées aux prières de ses ancêtres. On honore en lui un sang sacré ; on a foi en sa bénédiction, qui en ce monde fertilise la terre et fait prospérer les troupeaux, etdans l’autre vie ouvre aux hommes les portes du paradis et leur assure, au jour du jugement dernier, l’intercession d’Ọmar et de tous les saints ses descendants.Voici la généalogie de Sidi Ben Daoud, depuis l’époque à laquelle sa maison s’est établie au Maroc :Sidi Ḥammou (c’est lui qui vint d’Orient dans ces pays),Sidi Zari ben S. Ḥammou,Sidi Bel Qasem ben S. Zari (il habitait Qaçba Tâdla, où se trouve son mausolée),Sidi Moḥammed Ech Chergi ben S. Bel Qasem (c’est lui qui fonda la ville de Bou el Djạd, à l’emplacement de laquelle ne s’élevaient alors que des bois),Sidi Ạbd el Qader ben S. Moḥammed Ech Chergi,Sidi Ạbd el Qader ben S. Ạbd el Qader,Sidi El Maṭi ben S. Ạbd el Qader,Sidi Çaleḥ ben S. El Maṭi,Sidi El Maṭi ben S. Çaleḥ,Sidi El Ạrbi ben S. El Maṭi,Sidi Ben Daoud ben S. El Ạrbi.Depuis la fondation de Bou el Djạd par S. Moḥammed Ech Chergi, cette ville n’a pas cessé d’être la résidence de ses descendants[36]. Sidi ben Daoud ben Sidi El Ạrbi, leur chef actuel, a près de quatre-vingt-dix ans ; malgré son grand âge, il jouit de la plénitude de ses facultés : c’est un beau vieillard, au visage pâle, à la longue barbe blanche ; ses traits ont une rare expression de douceur et de bonté. Il marche avec difficulté, mais circule chaque jour sur sa mule. Quelle que soit la maison où ilse trouve, les abords en sont toujours entourés de plus de cent individus accroupis au pied des murs, attendant le moment de sa sortie pour baiser son étrier ou le pan de son ḥaïk. Il est non seulement vénéré, mais profondément aimé. Chacun vante sa justice, sa bonté, sa charité.La famille de Sidi ben Daoud est nombreuse : il a, me dit-on, au moins trente enfants, tant de ses femmes que de ses esclaves. L’aîné de ses fils s’appelle S. el Ḥadj El Ạrbi : il est en ce moment auprès du sultan ; le second est S. Ọmar, homme de 55 à 60 ans : ce dernier passe pour très intelligent et fort instruit. Outre ses descendants directs, il a un grand nombre de frères, de neveux : la ville entière n’est peuplée, à part les Juifs et quelques artisans, que des parents proches ou éloignés du Sid, de leurs esclaves et de leurs serviteurs. Tous les membres de la famille de Sidi ben Daoud participent à son caractère de sainteté, et cela à un degré d’autant plus élevé qu’ils lui tiennent de plus près par le sang.Qui sera l’héritier de S. Ben Daoud ? Nul ne le sait : il n’y a point d’ordre de succession ; chaque Sid, lorsqu’il sent la mort approcher, choisit un de ses enfants et, lui donnant sa bénédiction, fait passer par là sur sa tête les faveurs divines dont est sans cesse comblé le chef de la maison d’Ọmar ; l’élu recueille l’héritage de tous les biens spirituels et temporels de son père. Rien ne peut faire prévoir d’avance qui doit l’être ; l’ordre de naissance n’est point suivi : S. Ben Daoud était un des plus jeunes fils de S. El Ạrbi.Le Sid est en bonnes relations avec le sultan ; jamais, malgré leur puissance, ni lui ni ses ancêtres n’ont montré d’hostilité au gouvernement des cherifs. Moulei El Ḥasen envoie chaque année de riches présents à Bou el Djạd ; en échange, toutes les fois qu’il va de Fâs à Merrâkech, le Sid ou un de ses fils l’accompagne depuis Dar Beïḍa jusqu’à l’Oumm er Rebiạ ou l’Ouad el Ạbid. C’est ainsi que Ḥadj El Ạrbi est en ce moment auprès du sultan.Inutile de dire que la zaouïa est riche : chaque année y voit entrer des offrandes immenses, tant en argent qu’en nature, tributs réguliers des régions environnantes, dons apportés de loin par des pèlerins isolés, cadeaux envoyés de Fâs et de Merrâkech par les grands de l’empire. Sidi ben Daoud possède une fortune énorme. Les autres membres de sa famille participent aux aumônes des fidèles comme ils participent à leur dévotion, suivant leur degré de sainteté. Quelques-uns sont fort riches, d’autres le sont moins ; mais tous ne vivent que des offrandes qu’ils reçoivent.Les çaliḥs de Bou el Djạd sont loin d’être des hommes fanatiques, intolérants, d’esprit étroit. La plupart ont été à la Mecque : c’est dire qu’ils ont abandonné et les folles idées des ignorants sur la puissance et l’étendue de la religion musulmane et leurs préjugés ridicules contre les Européens. Tous sont lettrés, peu sont savants. Le Sid possède cependant une belle bibliothèque, mais on la consulte peu. Les saintsprofitent des biens que Dieu leur a donnés pour passer leur existence dans les douceurs des plaisirs licites : au reste, le Seigneur les bénit en toutes choses. Nulle part je n’ai vu les mulâtres aussi nombreux qu’à Bou el Djạd.Bou el Djâd.(La ville et ses environs.)1. Mosquée de M. Selîman.2. Mosquée de S. Mohammed Ech Chergi.3. Qoubbas, au nombre de 3.4. Qoubba de S. Mohammed Ech Chergi.5. Maison de Sidi Ben Daoud.6. Maison de S. Omar.7. Maison de S. Mohammed Ben Dris.8. Maison de S. el Hadj Edris.9. Maison de Mousi Alloun.10. 1ermellah.11. 2emellah.12. 3emellah.13. Fondoq.14. Place.15. Marché.P. Principale entrée de la ville.α. Buttes formées de décombres amoncelés.β. Jardins.δ. Petites qoubbas.ε. Puits.La position de Bou el Djạd, au milieu des ondulations d’une immense plaine pierreuse et blanche, est triste. Il y a peu d’eau, peu de jardins. Sans son importance comme centre religieux, sans le caractère que lui donnent ses mosquées, ses grandes qoubbas et les riches demeures de ses çaliḥs, ce lieu ne mériterait pas le nom de ville : il n’a guère plus de1700 habitants, dont 200 Israélites. La cité est étendue, eu égard à sa population ; mais les maisons y sont clairsemées et entremêlées, à l’ouest, de jardins, à l’est, de terrains vagues et d’énormes monceaux d’ordures. Les demeures riches, celles des fils et des proches parents du Sid, sont bâties en pierres grossièrement cimentées, avec portails, arcades, pourtours de fenêtres en briques ; peu sont blanchies extérieurement ; à l’intérieur, elles sont ornées comme les maisons de Fâs : carrelage sur le sol ; vitres aux fenêtres ; plafonds de poutrelles peintes ; miḥrabs[37]à arabesques sculptées. Les maisons pauvres, c’est-à-dire le plus grand nombre, sont construites en pisé. Toutes sont couvertes en terrasse. La ville ne possède point d’enceinte ; mais il existe des portes, ou au moins des portails, à l’entrée des principales rues. La partie occidentale de Bou el Djạd est habitée par la famille immédiate du Sid, aussi porte-t-elle le nom de Ez Zaouïa ; les parents moins proches résident dans les autres quartiers ; les Juifs sont relégués au nord-est. Il y a deux grandes mosquées, et auprès d’elles quatre mausolées abritant les restes d’ancêtres de S. Ben Daoud : ce sont des tours carrées, hautes et massives, couronnées de toits de tuiles vertes. Point de quartier commerçant proprement dit. L’emplacement du marché hebdomadaire sert en même temps au trafic de chaque jour ; on y voit un certain nombre de niches alignées, faites de pisé ou de pierre sans ciment, profondes de 2 mètres, hautes de 1m,50 : c’est là qu’artisans et commerçants viennent s’installer chaque matin avecleurs marchandises qu’ils remportent le soir : tous n’ont même pas ces abris, il en est qui préfèrent de simples huttes de feuillage. Le jeudi, grand marché, fréquenté par toutes les tribus des environs. On trouve dans les boutiques la plupart des produits européens en vente à Fâs et à Meknâs, sauf le pétrole, la coutellerie, les crayons. Mais ces objets abondent chez les çaliḥs qui les font venir directement de Dar Beïḍa. C’est par ce port que se fait tout le commerce de Bou el Djạd. De là viennent cotonnades, thé, riz, sucre, épicerie, parfumerie, vêtements de luxe ; en échange on y apporte des peaux, de la laine, de la cire. Il y a quatre jours de marche d’ici à Dar Beïḍa, deux en blad es sîba, où l’on ne voyage qu’avec l’escorte d’un parent du Sid, deux en blad el makhzen. Aucunes relations avec Merrâkech, à cause de la difficulté des communications : la route est très périlleuse ; on compte huit jours pour la parcourir, tant il faut faire de détours et changer souvent de zeṭaṭs. Bou el Djạd, quoique traversée par un ruisseau, est mal pourvue d’eau ; celle que donne le ruisseau est mauvaise, et ne sert qu’à abreuver les animaux et à arroser les vergers : quelques maisons ont des citernes, mais la plus grande partie de la ville n’est alimentée que par un groupe de six ou sept puits situés à près d’un kilomètre vers l’ouest. Avec si peu d’eau, il ne saurait y avoir beaucoup de jardins : ils sont en effet peu étendus ; on les cultive avec d’autant plus de soin. On y voit les arbres qui croissent à Meknâs : grenadiers, figuiers, oliviers, vigne ; et, poussant à leur ombre, les légumes du pays : citrouilles, melons, pastèques, courges et piments.Mosquée et mausolée de Sidi Mohammed Ech Chergi, à Bou el Djạd.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)Croquis de l’auteur.Deux des 3 mausolées, à Bou el Djạd.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.Croquis de l’auteur.Campagne autour de Bou el Djạd.Qoubbas δ.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)Croquis de l’auteur.Le costume des citadins est le même ici qu’à Fâs. Celui des tribus voisines a été décrit au sujet des Beni Zemmour ; cependant, à partir de Bou el Djạd, je remarque dans l’armement une particularité, spéciale au Tâdla, et qui ne m’avait pas frappé à Aït El Maṭi : c’est l’usage de la baïonnette ; tous les hommes du Tâdla portent habituellement, suspendue à un baudrier, une longue baïonnette qui remplace sabre et poignard.3o. — DE BOU EL DJAD A QAÇBA TADLA.Avant de quitter Bou el Djạd je m’assure de l’escorte d’un des petits-fils de Sidi Ben Daoud pour tout le temps que je passerai encore dans le Tâdla. Sous cette protection je vais aller d’abord à Qaçba Tâdla, puis à Qaçba Beni Mellal.17 septembre.Qaçba Tâdla. (Vue prise du chemin de Bou el Djâd.)Croquis de l’auteur.Départ de Bou el Djạd à 3 heures et demie du matin. Le terrain est toujours cette grande plaine du Tâdla, à ondulations légères, où j’ai déjà marché ; quant à la nature du sol, elle varie un peu : rocheuse pendant le premier tiers de la route, elle n’est plus que pierreuse au second ; à la fin c’est de la terre mêlée de petits cailloux. Les cultures, rares au début, augmentent à mesure que j’avance : ce qu’elles n’occupent pas est nu en cette saison, ou semé de rares jujubiers sauvages, mais se couvre, dit-on, au printemps, de pâturages superbes. Beaucoup de gibier : on lève un grand nombre de lièvres et de perdreaux ; il y a aussi, paraît-il, des gazelles. A 7 heures du matin, j’arrive à Qaçba Tâdla.Avant Moulei Ismạïl, le lieu où elle se dresse était, m’assure-t-on, désert : aucun village n’y existait. Le bourg que l’on voit aujourd’hui daterait du règne de ce sultan. C’est lui qui fonda et la qaçba et la mosquée ; à lui aussi est dû le pont de l’Oumm er Rebiạ, pont de 10 arches, le plus grand du monde au dire des habitants. Qaçba Tâdla s’élève sur la rive droite du fleuve, qui coule au pied même de ses murs. Les eaux ont ici 30 à 40 mètres de large ; le courant en est rapide, la profondeur considérable : on ne peut les traverser qu’en des gués peu nombreux ; hors de ces points, il faudrait, même dans cette saison, se mettre à la nage : elles sont encaissées entre des berges tantôt à 1/1, tantôt à 1/2, s’élevant de 12 à 15 mètres au-dessus de leur niveau. La berge gauche est la plupart du temps un peu plus haute que la droite : les berges sont parfois rocheuses ; alors le lit du fleuve l’est aussi : mais le plus souvent leur composition est un mélange de terre et de gravier.La Qaçba proprement dite, bien conservée, est de beaucoup ce que j’ai vu de mieux au Maroc, comme forteresse. Voici de quoi elle se compose : 1od’une enceinteextérieure, en murs de pisé de 1m,20 d’épaisseur et de 10 à 12 mètres de haut ; elle est crénelée sur tout son pourtour, avec une banquette le long des créneaux ; de grosses tours la flanquent ; 2od’une enceinte intérieure, séparée de la première par une rue de 6 à 8 mètres de large. La muraille qui la forme est en pisé, de 1m,50 d’épaisseur ; elle est presque aussi haute que l’autre, mais n’a point de créneaux. Ces deux enceintes sont en bon état : point de brèche à la première ; la seconde n’en a qu’une, large, il est vrai : elle s’ouvre sur une place qui divise la qaçba en deux parties : à l’est, sont la mosquée et dar el makhzen[38]; à l’ouest, les demeures des habitants : les unes et les autres tombent en ruine et paraissent désertes. Je ne vis, lorsque je la visitai, qu’un seul être vivant dans cette vaste forteresse : c’était un pauvre homme ; il était assis tristement devant la porte de dar el makhzen ; son chapelet pendait entre ses doigts ; il le disait d’un air si mélancolique qu’il me fit peine. Quel était cet ascète vivant dans la solitude et la prière ? D’où lui venait ce visage désolé ? Faisait-il, pécheur converti, pénitence de crimes inconnus ? Était-ce un saint marabout pleurant sur la corruption des hommes ? — Non, c’est le qaïd ; le pauvre diable n’ose sortir : dès qu’il se montre, on le poursuit de huées.1. Mosquée.2. Dar el makhzen.3. Principale porte de la 1erenceinte.4. Pont sur l’Oumm er Rebia.5. Gué de l’Oumm er Rebia.α. Faubourg.β. Marché.γ. Cimetière.δ. Maisons en ruine et désertes.Qaçba Tâdla.Si la qaçba n’est pas habitée, elle a deux faubourgs qui le sont : l’un sur la rive droite, formé de maisons de pisé : les familles riches, les Juifs, y demeurent ; l’autre sur la rive gauche, composé de tentes et de huttes en branchages : c’est le quartier des pauvres. Qaçba Tâdla est moins peuplée que Bou el Djạd : elle a environ1200 à1400 habitants, dont 100 à 150 Israélites. Point d’autre eau que celle de l’Oumm er Rebiạ : elle est claire et bonne, quoique d’un goût un peu salé. Toute cette région contient du sel en abondance ; j’en vois ici de belles dalles, d’un mètre de long, sur 60 centimètres de large et 15 à 20 centimètres d’épaisseur : on les extrait non loin d’ici, sur le territoire des Beni Mousa[39]. Qaçba Tâdla ne possède point de jardins : pas unarbre, pas un fruit, pas un brin de verdure. C’est un exemple unique au Maroc. Ville, bourg ou village, je n’y ai pas vu d’autre lieu habité qui n’ait eu des jardins petits ou grands.4o. — DE QAÇBA TADLA A QAÇBA BENI MELLAL.19 septembre.Départ à 6 heures du matin. Je traverse l’Oumm er Rebiạ à un gué situé auprès du cimetière, et je marche droit vers le pied de la haute chaîne qui se dresse dans le sud. C’est la première des trois grandes arêtes dont se compose l’Atlas Marocain, celle que nous appelons Moyen Atlas. Elle n’a point de nom général parmi les indigènes : la portion que je vois d’ici est dite, à l’ouest, Djebel Beni Mellal, à l’est, Djebel Amhauch ; les flancs sont tantôt rocheux, tantôt terreux, en grande partie boisés : pentes fort raides dès le pied ; escarpements fréquents ; dans les vastes forêts le gibier abonde : à côté des perdrix, des lièvres, des sangliers, des singes, on y trouve le lion et la panthère. Tels sont ces premiers hauts massifs de l’Atlas, monts élevés et sauvages, au pied desquels s’arrêtent à la fois et la plaine et le pays du Tâdla. Là commence le territoire des Aït Seri, puissante tribu tamaziṛt qui couvre de ses villages et de ses tentes toute la chaîne qui est devant mes yeux.Du lit de l’Ouad Oumm er Rebiạ au pied de la montagne, ce n’est qu’une large plaine, unie comme une glace ; pas une ondulation ; pas une pierre ; le sol est une terre brune : des champs le couvrent en entier et s’étendent à perte de vue ; des ruisseaux, à eau claire et courante, une foule de canaux, les arrosent : ce sont les cultures des Qeṭạïa, l’une des tribus du Tâdla. Au bout de deux heures de marche, nous nous engageons au milieu de leurs douars ; douars immenses et superbes, composés chacun de plus de 50 tentes, distants à peine d’un kilomètre les uns des autres : ils forment deux longues rangées qui s’étendent parallèlement au pied de la chaîne et se développent en lignes noires jusqu’à l’horizon. A l’entour paissent chameaux, bœufs et moutons, en troupeaux innombrables.A. Restes de l’ancienne qaçba.B. Village actuel.C. Jardins.D. Côtes couvertes d’amandiers.E. Qoubba.A 9 heures, nous arrivons au pied des montagnes : nous le suivons jusqu’au gîte. La contrée est enchanteresse : point d’heure où l’on ne traverse un cours d’eau, point d’heure où l’on ne rencontre un village, des vergers. C’est d’abord l’Ouad Derna, que nous franchissons au milieu des jardins de Tagzirt, bourgade que nous laissons à notre droite ; puis c’est Fichtâla, avec la célèbre qaçba de ce nom, si importante naguère.déchue aujourd’hui ; enfin c’est l’Ouad Foum el Ạncer avec Aït Sạïd. Nous nous arrêtons quelques instants à Fichtâla : de la qaçba, construite par Moulei Ismạïl sur le modèle de celle de Tâdla, il ne reste que des ruines imposantes ; le village actuel y est adossé : il n’a pas plus de 250 à 300 habitants. Ceux-ci ne comptent avec aucune tribu. Cet endroit est un petit centre à part, siège d’une zaouïa dont les chefs, qui sont en ce moment deux frères, Sidi Moḥammed Ech Cherif et Sidi Ḥasan, sont souverains absolus du lieu. Fichtâla est située sur les premières pentes de la montagne, parmi des côtes ombragées d’amandiers, au pied de grands rochers où une foule de ruisseaux bondissant en cascades tracent des sillons d’argent, au milieu de jardins merveilleux comparables à ceux de Tâza et de Sfrou.Foum el Ancer et village d’Aït Sạïd.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.Un peu plus loin est Aït Sạïd ; nous y arrivons à midi : c’est le terme de notre marche d’aujourd’hui. Les cours d’eau que j’ai traversés chemin faisant sont les suivants : Ouad Oumm er Rebiạ, (40 mètres de large ; 90 centimètres de profondeur) ; Ouad Derna (torrent impétueux ; eaux limpides et vertes roulant au milieu de quartiers de roc dont est semé le lit : au gué où je l’ai passé, il avait 25 mètres de large et 70 centimètres de profondeur ; mais sa largeur habituelle n’est que de 15 à 20 mètres) ; Ouad Fichtâla (gros ruisseau ; 2 mètres de large ; 40 centimètres de profondeur ; descend par cascades de la montagne) ; Ouad Foum el Ancer (3 mètres de large ; 40 centimètres de profondeur ; prend sa source à une centaine de mètres en amont du village d’Aït Sạïd). J’ai rencontré aujourd’hui un assez grand nombre de personnes sur le chemin.Aït Sạïd est un gros village de 300 à 400 maisons, le principal de la fraction de ce nom : il est situé au bas de la montagne, à la bouche d’un ravin profond, Foum el Ạncer, où six sources, qui donnent naissance à un beau torrent, jaillissent du pied de roches immenses. Ces roches, murailles à pic d’une hauteur prodigieuse, dominent le village : vers leur partie supérieure, apparaissent les ouvertures béantes de cavernes creusées presque symétriquement dans leur flanc. Quels ouvriers ont façonné ces étranges demeures ? A quelles races appartenaient-ils, ceux qui escaladaient ainsi les parois lisses du roc par des chemins inconnus ? C’étaient sans doute des Chrétiens, puisque rien ne leur est impossible. Aujourd’hui nul n’y peut atteindre ; malheur à qui tenterait de monter vers ces retraites mystérieuses : des génies en défendent l’accès et précipiteraient le téméraire au fond de la vallée.Cavernes d’Aït SạïdA partir d’ici, je rencontrerai souvent des cavernes de ce genre ; je les signalerai chaque fois qu’il s’en présentera ; elles abondent dans la partie de l’Atlas que je vaistraverser : il est rare d’y trouver un village auprès duquel il n’y en ait pas. La plupart d’entre elles sont placées en des points inaccessibles. Il y en a de deux sortes : les unes s’ouvrent sans ordre à la surface du rocher ; l’œil ne distingue que plusieurs trous sombres percés au hasard et isolés de leurs voisins. Les autres, au contraire, sont creusées sur un même alignement : en avant des ouvertures, on voit, le long de la muraille, une galerie taillée dans le roc qui met en communication les cavernes ; cette galerie est fréquemment garnie, à l’extérieur, d’un parapet en maçonnerie ; quand des crevasses se présentent et coupent la voie, les bords en sont reliés par de petits ponts de pierre. Souvent des rangs semblables sont étagés par deux ou trois sur une même paroi rocheuse. Ces cavernes bordent certaines vallées sur une grande longueur. Le petit nombre d’entre elles qui sont accessibles servent à emmagasiner les grains ou à abriter les troupeaux ; j’en ai visité quelques-unes : elles m’ont frappé par leur profondeur et par leur hauteur. Mais presque toutes sont inabordables. Aussi les légendes les plus fantastiques ont-elles cours à leur sujet : ces demeures extraordinaires paraissant choses aussi merveilleuses que les bateaux à vapeur et les chemins de fer, on les attribue aux mêmes auteurs : à des Chrétiens des anciens temps, que les Musulmans chassèrent quand ils conquirent le pays ; on va jusqu’à citer les noms des rois, surtout des reines à qui appartenaient ces forteresses aériennes. Dans leur fuite, ils abandonnèrent leurs trésors. Aussi pas un indigène ne doute-t-il que les cavernes n’en soient pleines. D’ailleurs ne les a-t-on pas vus ? Ici c’est un marabout, là c’est un Juif qui, se glissant entre les rochers, pénétrant dans les grottes profondes, a aperçu des monceaux d’or ; mais nul n’a pu y toucher : tantôt des génies les gardaient, tantôt un chameau de pierre, animé et roulant des yeux terribles, veillait sur eux ; ailleurs on les entrevoyait entre deux roches qui se refermaient d’elles-mêmes sur qui voulait franchir le passage. On m’a cité un lieu, Amzrou, sur l’Ouad Dra, où, d’après des rapports de ce genre, les habitants sont si convaincus de l’existence de richesses immenses dans des cavernes du voisinage, qu’ils y ont placé des gardiens pour qu’on ne les enlevât pas.TiṛremtPendant ma route d’aujourd’hui, j’ai remarqué, sur les pentes de l’Atlas, soit isolées, soit dominant des villages, un grand nombre de constructions semblables à de petites qaçbas, à des châteaux. C’est ce qu’on appelle destiṛremt[40]. La forme ordinaireen est carrée, avec une tour à chaque angle ; les murs sont en pisé, d’une hauteur de 10 à 12 mètres. Ces châteaux servent de magasins pour les grains et les autres provisions. Ici, tout village, toute fraction a une ou plusieurs tiṛremts, où chaque habitant, dans un local particulier dont il a la clef, met en sûreté ses richesses et ses réserves. Des gardiens sont attachés à chacune d’elles.Cette coutume des châteaux-magasins, que je vois ici pour la première fois, est universellement en usage dans une région étendue : d’abord dans les massifs du Grand et du Moyen Atlas, sur les deux versants, depuis Qçâbi ech Cheurfa et depuis les Aït Ioussi jusqu’à Tizi n Glaoui ; puis sur les cours tout entiers de l’Ouad Dra et de l’Ouad Ziz, ainsi que dans la région comprise entre ces fleuves. A l’ouest de Tizi n Glaoui et du Dra, règne une autre méthode, en vigueur dans la portion occidentale de l’Atlas et du Sahara, de l’Ouad Dra à l’Océan : celle desagadir[41]. Là ce n’est plus le village qui réunit ses grains en un ou plusieurs châteaux, c’est la tribu qui emmagasine ses récoltes dans un ou plusieurs villages. Ces villages portent le nom d’agadirs. Vers Tazenakht, je les verrai, sur ma route, remplacer les tiṛremts. Dans la première région, chaque hameau, en temps d’invasion, peut opposer séparément sa résistance ; dans la seconde, la vie de la tribu entière dépend d’un ou deux points : dans l’une, j’aurai chaque jour le spectacle d’hostilités de village à village ; dans l’autre, ce n’est qu’entre grandes fractions qu’on se fait la guerre.20 septembre.Départ à 10 heures du matin. Le chemin continue à longer le pied de la montagne : sol terreux, semé de quelques pierres ; à gauche, l’Atlas rocheux et boisé ; à droite, la plaine du Tâdla s’étendant à perte de vue comme une mer ; aussi loin que l’œil peut distinguer, elle est couverte de cultures. A midi, j’arrive à Qaçba Beni Mellal, où je m’arrête.Village d’Ahel Sabeq.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.Zaouïa Sidi Mohammed Bel Qasem et partie septentrionale des jardins de Qaçba Beni Mellal.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.Qaçba Beni Mellal, qui porte aussi le nom de Qaçba Bel Kouch, est une petite ville d’environ3000 habitants, dont 300 Israélites. Elle est construite au pied même de la montagne, sur une côte douce qui joint celle-ci à la plaine ; de superbes jardins tapissent cette côte ; vers le nord, ils s’étendent fort loin ; au sud, ils s’arrêtent brusquement devant une falaise de pierre qui se dresse à 1 kilomètre de la ville. Au pied de cette muraille jaillissent, du sein du rocher, les sources qui arrosent Qaçba Beni Mellal : les eaux en sont d’une pureté admirable et d’une abondance extrême ; on les a réparties en six canaux : chacun d’eux forme un ruisseau de 2 mètres de large et de 30 centimètres de profondeur ; ensuite elles sont distribuées à chaque maison, à chaque clos, par une foule de petits conduits courant en toutes directions. Bien que ces eaux forment un volume total considérable, elles se perdent dans les jardins de la ville et dans la plaine du Tâdla, sans atteindre l’Oumm er Rebiạ à leur confluent naturel. Il en est de même des divers cours d’eau que j’ai traversés hier, après l’Ouad Derna. Leurs eaux sont captées au sortir de la montagne pour les irrigations : il ne leur en reste plus en arrivant en plaine ; ce n’est que l’hiver que leurs lits se remplissent, et qu’ils gagnent : l’Ouad Foum el Ạncer, l’Ouad Derna ; l’Ouad Beni Mellal, l’Oumm er Rebiạ.Zaouïa Sidi Mohammed Bel Qasem et plaine du Tâdla.(Vue prise des premières pentes du Moyen Atlas, au sud de la zaouïa.)Croquis de l’auteur.Les constructions de Qaçba Beni Mellal, comme toutes celles que j’ai vues depuis le 17 septembre, sont en pisé. Les maisons ont un premier étage, de même qu’à Bou el Djạd et à Qaçba Tâdla. Point de minaret dans la ville même ; il y en a un au milieu des jardins, à la zaouïa de S. Moḥammed Bel Qasem. Une vieille qaçba, aux murailles hautes et épaisses, mais tombant en ruine, quoiqu’elle ait été, dit-on, restaurée par Moulei Selîman, est le seul monument remarquable. Au centre du bourg, se trouve le marché, semblable à celui de Bou el Djạd ; les produits européens en vente sur ce dernier se rencontrent également ici ; ils viennent soit de Dar Beïḍa, soit plutôt de Merrâkech. Tous les quinze jours, une caravane d’une douzaine de chameaux arrive de cette capitale : elle ne met que quatre journées à faire le trajet. Au contraire, la route de Dar Beïḍa est longue : elle passe par Bou el Djạd. La ville a l’aspectpropre et riche ; rues larges, maisons neuves et bien construites : elle doit sa prospérité à ses immenses vergers, dont les fruits s’exportent au loin. Les jardins de Qaçba Beni Mellal, comme ceux qui sont échelonnés dans la même situation au pied de l’Atlas, sont d’une richesse merveilleuse : ce qu’étaient au nord Chechaouen, Tâza, Sfrou, nous le retrouvons ici à Tagzirt, à Fichtâla, à Qaçba Beni Mellal, à Demnât. Les trois premiers de ces lieux, et d’autres placés plus à l’est, fournissent tout le Tâdla de leurs fruits. Bou el Djạd même ne mange guère que de ceux-là. Ces fruits consistent en raisins, figues, grenades, pêches, citrons et olives, aussi remarquables par la qualité que par l’abondance.Qaçba Beni Mellal et plaine du Tâdla. (Vue prise des premières pentes du Moyen Atlas, au sud de la Qaçba.)Croquis de l’auteur.Deux qaïds résident ici. Ce sont des qaïdsin partibus, comme ceux des Zaïan et de Qaçba Tâdla. Cependant le sultan avait en ce lieu, il n’y a pas longtemps, un parti assez nombreux : il s’était produit un fait que j’ai remarqué dans d’autres contrées insoumises, surtout dans celles qui étaient riches et commerçantes. Une partie de la population, considérant les obstacles que l’anarchie mettait à la prospérité du pays, songeant aux dévastations continuelles de leurs terres, résultat des guerres avec les tribus voisines, regardant combien le trafic était difficile à cause du peu de sûreté des routes, s’était prise à désirer un autre régime, à souhaiter l’annexion au blad el makhzen. Ces idées étaient depuis quelque temps celles d’un tiers des habitants de Qaçba Beni Mellal. Les autres restaient attachés à leur indépendance et rejetaient toute pensée de soumission. Sur ces entrefaites, il y a cinq mois environ, Moulei El Ḥasen, à la tête d’une armée, envahit le Tâdla. Il arrive devant Qaçba Beni Mellal : à son approche, tout ce qui lui était hostile abandonne la ville et se retire dans la montagne ; le parti du sultan reste, et lui envoie une députation l’assurer de son dévouement. Comme réponse, il impose les Beni Mellal de 50000 francs : les présents paieront pour les absents. Inutile d’ajouter qu’aujourd’hui il n’y a plus de parti du makhzen dans la Qaçba. J’ai dit plus haut que, dans d’autres portions du Maroc, j’avais trouvé des tribus disposées à échanger leur indépendance contre les bienfaits d’une administration régulière. Ainsi, en 1882, plusieurs tribus du haut Sous se sont, de leur propre gré, soumises au sultan. Mais partout le dénouement est le même : on ne tarde pas à s’apercevoir que le makhzen n’est rien moins que le gouvernement rêvé. Pas plus de sécurité qu’auparavant : les voleurs plus nombreux quejamais ; enfin les rapines des qaïds ruinant le pays en un an plus que ne l’eussent fait dix années de guerre. Aucun bien ne compense de grands maux. Aussi cet état ne dure-t-il pas. Après deux ou trois ans de patience, souvent moins, voyant qu’il n’y a rien à espérer, on secoue le joug et on reprend l’indépendance.5o. — CAMPAGNE DU SULTAN DANS LE TADLA, EN 1883.Avant de quitter le Tâdla, je vais résumer quelques renseignements recueillis sur la récente expédition de Moulei El Ḥasen dans cette contrée.Tous les ans ou tous les deux ans, le sultan se met à la tête d’une armée et part pour guerroyer dans quelque portion du Maroc : ces campagnes ont pour but tantôt d’amener à l’obéissance des fractions insoumises, tantôt de lever des contributions de guerre sur des tribus trop puissantes pour être réduites, mais trop faibles ou trop désunies pour pouvoir empêcher une incursion momentanée sur leur territoire. C’est une expédition de cette catégorie, simple opération financière, que Moulei El Ḥasen vient de faire dans le Tâdla. La méthode qu’il suit dans ces occasions est invariable : il marche pas à pas, de tribu en tribu, offrant à chacune, en arrivant à elle, le choix entre deux choses : pillage du territoire, ou rachat par une somme d’argent. Dans cette alternative, prenant de deux maux le moindre, on se décide souvent à acheter la paix au prix demandé ; c’est ce qu’espère le sultan. Mais parfois il éprouve des mécomptes. A certains endroits, on lui résiste, avec succès même, témoin les Ṛiata. Dans le Tâdla, on prit un troisième parti, qui fut pour lui la source de la plus amère déception : à son approche, les tribus, toutes nomades, se contentèrent de plier bagage et de se retirer, qui dans les montagnes de Aït Seri, qui dans celles des Zaïan. Là elles étaient à l’abri. Le sultan resta seul avec son armée, errant au milieu de la plaine déserte. Sa campagne fut désastreuse ; il ne put que tirer quelque argent des petites qaçbas éparses de loin en loin dans le pays, maigre rentrée pour un grand déploiement de forces. « Fatigue sans profit », c’est ainsi que les habitants qualifient cette expédition.Voici quel fut l’itinéraire de Moulei El Ḥasen :Parti de Merrâkech au printemps dernier, il gagna d’abord Zaouïa Sidi Ben Sasi ; puis, successivement, El Qanṭra (sur l’Ouad Sidi Ben Sasi, affluent de la Tensift), Moulei Bou Ạzza Ạmer Trab ; l’Ouad Teççaout, qu’il franchit ; l’Ouad el Ạbid, qu’il traversa au gué de Bou Ạqba : cette dernière opération fut pénible ; le passage dura trois jours ; trois canons tombèrent au fond de la rivière, et on ne les retira qu’à grand’peine. En arrivant à l’ouad, le sultan avait demandé au qaïdin partibusdes Beni Mousa, Ould Chlaïdi, si le gué était praticable et sans danger ; celui-ci avaitrépondu que oui ; il se trouva au contraire difficile, avec des eaux très hautes ; Moulei El Ḥasen fit donner sur l’heure la bastonnade au qaïd mal informé. De là on alla à Dar Ould Sidoïn (résidence d’un autre qaïdin partibusdes Beni Mousa ; ils en ont trois), puis à Sidi Selîman (qoubba avec source dans la plaine du Tâdla, sans habitants), à Qçar Beni Mellal (bourg à deux heures à l’ouest de Qaçba Beni Mellal, dans une situation semblable, au pied de l’Atlas ; belles sources ; environ2000 habitants), à Qaçba Beni Mellal, à Seṛmeṛ (qaçba fort ancienne, aujourd’hui déserte et ruinée, située dans la plaine, entre Fichtâla et Aït Sạïd, à peu de distance au nord du chemin que j’ai pris ; elle appartient aux Aït Sạïd), à Ṛarm el Ạlam (vieille qaçba inhabitée, s’élevant dans la plaine en face de la partie du Djebel Amhaouch occupée par les Aït Ouirra). Dans cette marche, le sultan avait suivi la route que j’ai prise moi-même, longeant le pied de l’Atlas entre les Aït Seri et le Tâdla. De là il se rendit à Qaçba Tâdla ; puis à Zaouïa Aït El Ṛouadi (chez les Semget, fraction des Qeṭạïa), à Zizouan (entre les Beni Zemmour et les Zaïan, à sept heures de Bou el Djạd, dans la direction de Moulei Bou Iạzza), à Sidi Bou Ạbbed (zaouïa chez les Beni Zemmour), à Sidi Moḥammed Oumbarek (Beni Zemmour), à Mezgîḍa (Beni Zemmour), à Bir el Ksa (Beni Zemmour), à El Ḥachia (frontière des Beni Zemmour et des Smâla). Sur le territoire des Smâla, le sultan éprouva de la résistance : une fraction de cette tribu, les Beraksa, dédaignant de se retirer à son approche, et se refusant à payer aucune contribution, l’attendit les armes à la main ; il les attaqua : les Beraksa lui tuèrent 500 hommes, mais furent vaincus ; leur qaçba fut prise, ses murs rasés ; on y coupa 50 têtes et on en emmena 200 prisonniers. De là on passa aux Oulad Fennan (fraction des Smâla), puis aux Beni Khîran. Sur le territoire de cette tribu, Moulei El Ḥasen commença par piller Zaouïa Oulad Sidi Bou Ạmran : elle appartient aux cherifs de ce nom, cherifs qui ont une influence considérable dans la fraction des Beni Khîran où ils résident, celle des Oulad Bou Ṛadi, et possesseurs de grandes richesses ; il les dépouilla. Il dévasta ensuite le territoire des Oulad Fteta (rameau des Oulad Bou Ṛadi) et celui des Beni Mançour (fraction des Beni Khîran). Il se trouvait chez les Beni Mançour vers le 10 août. Il en partit pour se porter à Meris el Bioḍ, sur la frontière des Beni Khîran et des Zạïr. Auparavant, à Masa, il avait trouvé les contingents du royaume de Fâs, dont son armée s’était grossie. De Meris el Bioḍ, il entra dans le pays des Zạïr à Talemaṛt. Là s’arrêtent les renseignements qu’on a pu me fournir.Le sultan, dans cette campagne, avait avec lui 10000 chevaux et 10000 hommes de pied. Sur ce nombre, les troupes régulières (ạskris) et les mkhaznis comptaient pour peu de chose, pour cinq ou six mille hommes peut-être : le reste était le contingent des tribus soumises du royaume de Merrâkech. S’agit-il de faire une expédition de ce genre ? Si l’on est à Merrâkech, on mande les qaïds du voisinage, chacunavec ce qu’il peut ramasser d’hommes ; leur réunion forme un corps qui accompagne le sultan jusqu’à son arrivée dans une autre capitale, Fâs ou Meknâs. Là le service de ces contingents est terminé : chacun rentre dans ses foyers. Si au contraire on était à Fâs, ce seraient les fractions fidèles du Maroc du nord qui composeraient l’armée. Les corps ainsi rassemblés ne peuvent être très forts ; les tribus les plus puissantes, étant insoumises ou indépendantes, ne fournissent pas un homme : telles sont, pour le centre seulement, celles des Ichqern, des Zaïan, des Zạïr, des Zemmour Chellaḥa, des Beni Mgild, des Beni Mṭir, et toutes celles du Tâdla, excepté les Beni Miskin. Ces noms sont ceux des tribus non seulement les plus nombreuses, mais aussi les plus guerrières de la région. Il ne reste donc au gouvernement que les populations des bords de la mer, populations donnant des soldats médiocres.Comment dans ces conditions Moulei El Ḥasen peut-il impunément ravager les territoires de tribus aussi puissantes que celles du Tâdla, que les Zạïr ? C’est par suite de la désunion qui règne partout, non seulement entre les diverses tribus, mais encore parmi les fractions de chacune d’elles : les discordes, les rivalités, les rancunes sont telles, que rien, même l’intérêt commun, ne peut unir les différents groupes ; seule la voix d’un cherif ou d’un marabout respecté de tous pourrait produire momentanément ce miracle ; cette voix, grâce à la politique habile du sultan, se tait depuis un grand nombre d’années.

Djebel Heçaïa. (Vue prise d’Aït el Maṭi.)Croquis de l’auteur.

Djebel Heçaïa. (Vue prise d’Aït el Maṭi.)Croquis de l’auteur.

Djebel Heçaïa. (Vue prise d’Aït el Maṭi.)Croquis de l’auteur.

Djebel Heçaïa. (Vue prise d’Aït el Maṭi.)

Croquis de l’auteur.

Je pars à 4 heures du matin, en compagnie de mon zeṭaṭ d’hier. Le terrain est légèrement accidenté ; le sol pierreux et nu ; on n’y voit que de petits lentisques clairsemés et quelques jujubiers sauvages. Au bout de deux heures de marche, nous traversons l’Ouad Grou : c’est, ai-je dit, le second cours d’eau dont est formé le Bou Regreg[35]: il n’est encore qu’une faible rivière : lit de galets ; 12 mètres de large ; point d’eau courante ; quelques flaques de distance en distance. A partir de là, nous montons, par une côte qui ne devient un peu raide qu’en approchant du sommet, vers la crête du Djebel Ḥeçaïa ; en chemin, nous franchissons plusieurs chaînes de collines basses, ses contreforts. Jusqu’au bout le sol reste le même qu’au départ, seulement les arbres sont plus serrés à mesure que l’on s’élève.

A 10 heures et demie, j’arrive à un col ; devant moi se développe une immense plaine, blanche et nue, dont la côte que je viens de gravir n’était que le talus : cette plaine est celle du Tâdla ; vers l’est et vers l’ouest, elle s’étend à perte de vue ; au sud, dans le lointain, des montagnes majestueuses dressent haut, malgré la distance, leurs crêtes sombres au-dessus de l’horizon, et la bornent sur toute sa longueur : ces montagnes sont la première des trois grandes chaînes dont se compose l’Atlas. A quelques pas du col est une petite enceinte, Qçar Beni Zemmour. Nous nous arrêtons là aujourd’hui. Nous entrons en même temps qu’une caravane assez nombreuse, armée jusqu’aux dents, qui a fait route avec nous depuis l’Ouad Grou.

Je ne suis ici qu’à trois heures de marche de Bou el Djạd, pourtant je suis loin d’être arrivé. Il y a autant de danger dans le peu de chemin qu’il me reste à faire qu’il y en avait dans toute la route que j’ai franchie jusqu’à ce jour. Ici plus d’ạnaïa, plus de zeṭaṭs : tout ce qui passe est pillé. Le pays, en cette saison surtout, estdésert. Des troupes de pillards de toutes les tribus du Tâdla, parfois d’Ichqern, viennent s’y embusquer par 40 et 60 chevaux, prêtes à fondre sur quiconque s’y aventurerait. Les caravanes, même de 50 fusils, n’osent s’y hasarder. Cependant, au milieu de tant de périls, il est une voie de salut : ceux qui ne respectent rien respectent Sidi Ben Daoud ; là où les armes ne préservent point de l’attaque, le pacifique parasol d’un membre de la famille sainte suffit à écarter tout danger. Ainsi, qu’un voyageur isolé, qu’un nombreux convoi veuillent aller à Bou el Djạd, ils n’ont qu’un moyen : prier Sidi Ben Daoud de les faire chercher par un de ses fils ou petits-fils : cela coûte plus ou moins cher suivant le nombre de voyageurs et la composition de la caravane. Hâtons-nous de dire que lesçaliḥ(saints) de la zaouïa sont loin d’être exigeants : ils profitent avec une extrême modération de ce monopole, et déplorent l’état de choses qui le leur assure. Leur influence, quelque grande qu’elle soit, a été impuissante à le faire cesser ; ils ne peuvent rien contre cet antique usage de laṛazia, partout en honneur chez les nomades.

Je dépêche donc à Sidi Ben Daoud la lettre de recommandation que j’ai pour lui, avec prière de m’envoyer chercher. Un messager fait cette commission : il ne part qu’après s’être dépouillé de presque tous ses habits, seul moyen de passer en sûreté.

Qçar Beni Zemmour est une enceinte carrée, en mauvais murs de pisé de 3 mètres de haut ; à l’intérieur se dressent pêle-mêle une trentaine de tentes, petites et misérables. Les habitants sont très pauvres ; ils ne vivent que du commerce de bois : le coupant dans le Djebel Ḥeçaïa, ils le vendent aux gens de Bou el Djạd qui viennent le prendre. Point d’eau au Qçar : chaque jour, à heure fixe, tous les hommes prennent leurs fusils et vont en troupe en chercher à des puits éloignés. Il est difficile d’imaginer une existence plus misérable. Encore la muraille qui protège ce lieu ne date-t-elle que de deux ans : elle est un bienfait duSid, comme on appelle communément Sidi Ben Daoud.

Mon messager revient à 10 heures et demie du matin ; un des petits-fils de Sidi Ben Daoud l’accompagne : c’est un beau jeune homme d’environ dix-neuf ans ; il arrive monté sur sa mule, le parasol à la main ; un seul esclave le suit. Nous partons aussitôt.

D’ici à Bou el Djạd, nous marchons dans l’immense plaine du Tâdla, plaine à ondulations légères, tantôt nue, tantôt couverte de champs, en ce moment moissonnés et déserts ; çà et là poussent, maigres broussailles, quelques jujubiers sauvages ; le sol est blanchâtre, dur, pierreux. A 1 heure et demie, nous entrons dans la ville.

Bou el Djad.(Vue de la ville prise du chemin de Qçar Beni Zemmour.)Croquis de l’auteur.

Bou el Djad.(Vue de la ville prise du chemin de Qçar Beni Zemmour.)Croquis de l’auteur.

Bou el Djad.(Vue de la ville prise du chemin de Qçar Beni Zemmour.)Croquis de l’auteur.

Bou el Djad.

(Vue de la ville prise du chemin de Qçar Beni Zemmour.)

Croquis de l’auteur.

« Ici, ni sultan ni makhzen ; rien qu’Allah et Sidi Ben Daoud. » Ces paroles, que m’adressait un Musulman à mon entrée à Bou el Djạd, résument l’état de la ville : Sidi Ben Daoud y est seul maître et seigneur absolu. Son pouvoir est une autorité spirituelle qui devient, quand il lui plaît, une puissance temporelle, par le prix qu’attachent les tribus voisines à ses bénédictions. Cette souveraineté s’étend à la ronde à environ deux journées de marche. De tous les points situés dans ce rayon, on accourt sans cesse à Bou el Djạd apporter une foule de présents : la ville est toujours remplie de pèlerins : ils viennent chercher la bénédiction du saint et gagnent, en échange de cadeaux, les grâces attachées à ses prières. C’est surtout le jeudi, jour de marché, que les fidèles sont nombreux ; la semaine dernière, les offrandes, en blé seulement, se montaient à deux cents charges de chameau ; la précédente, à quatre cents : de plus, il y avait eu de grands dons d’argent, de bétail, de chevaux. Ce ne sont pas seulement les particuliers qui remplissent ces pieux devoirs. Chaque année, les tribus environnantes arrivent, les unes après les autres, fraction par fraction, recevoir en masse la bénédiction du Sid et lui présenter leur tribut. Cette redevance régulière lui est servie par toutes les tribus du Tâdla, presque tous les Chaouïa, quelques fractions des Aït Seri, une petite portion des Ichqern.

Quelle est la source de ce prestige ? Sidi Ben Daoud n’est point un chef d’ordre religieux ; il n’est point non plus un cherif, petit-fils de Mahomet ; mais son origine n’en est pas moins auguste : il descend du kalife Ọmar ben El Khaṭṭab. Ses ancêtres, établis depuis trois siècles et demi au Maroc, y acquirent vite, autant par leurs vertus que par leur sainte et illustre naissance, la vénération et la puissance dont nous voyons Sidi Ben Daoud jouir aujourd’hui. D’ailleurs, point d’ordre, point de khouân, point de prières particulières : il n’y a ici que le chef d’une grande et sainte famille, le rejeton d’une longue lignée de bienheureux, objet des grâces spéciales du ciel accordées aux prières de ses ancêtres. On honore en lui un sang sacré ; on a foi en sa bénédiction, qui en ce monde fertilise la terre et fait prospérer les troupeaux, etdans l’autre vie ouvre aux hommes les portes du paradis et leur assure, au jour du jugement dernier, l’intercession d’Ọmar et de tous les saints ses descendants.

Voici la généalogie de Sidi Ben Daoud, depuis l’époque à laquelle sa maison s’est établie au Maroc :

Sidi Ḥammou (c’est lui qui vint d’Orient dans ces pays),

Sidi Zari ben S. Ḥammou,

Sidi Bel Qasem ben S. Zari (il habitait Qaçba Tâdla, où se trouve son mausolée),

Sidi Moḥammed Ech Chergi ben S. Bel Qasem (c’est lui qui fonda la ville de Bou el Djạd, à l’emplacement de laquelle ne s’élevaient alors que des bois),

Sidi Ạbd el Qader ben S. Moḥammed Ech Chergi,

Sidi Ạbd el Qader ben S. Ạbd el Qader,

Sidi El Maṭi ben S. Ạbd el Qader,

Sidi Çaleḥ ben S. El Maṭi,

Sidi El Maṭi ben S. Çaleḥ,

Sidi El Ạrbi ben S. El Maṭi,

Sidi Ben Daoud ben S. El Ạrbi.

Depuis la fondation de Bou el Djạd par S. Moḥammed Ech Chergi, cette ville n’a pas cessé d’être la résidence de ses descendants[36]. Sidi ben Daoud ben Sidi El Ạrbi, leur chef actuel, a près de quatre-vingt-dix ans ; malgré son grand âge, il jouit de la plénitude de ses facultés : c’est un beau vieillard, au visage pâle, à la longue barbe blanche ; ses traits ont une rare expression de douceur et de bonté. Il marche avec difficulté, mais circule chaque jour sur sa mule. Quelle que soit la maison où ilse trouve, les abords en sont toujours entourés de plus de cent individus accroupis au pied des murs, attendant le moment de sa sortie pour baiser son étrier ou le pan de son ḥaïk. Il est non seulement vénéré, mais profondément aimé. Chacun vante sa justice, sa bonté, sa charité.

La famille de Sidi ben Daoud est nombreuse : il a, me dit-on, au moins trente enfants, tant de ses femmes que de ses esclaves. L’aîné de ses fils s’appelle S. el Ḥadj El Ạrbi : il est en ce moment auprès du sultan ; le second est S. Ọmar, homme de 55 à 60 ans : ce dernier passe pour très intelligent et fort instruit. Outre ses descendants directs, il a un grand nombre de frères, de neveux : la ville entière n’est peuplée, à part les Juifs et quelques artisans, que des parents proches ou éloignés du Sid, de leurs esclaves et de leurs serviteurs. Tous les membres de la famille de Sidi ben Daoud participent à son caractère de sainteté, et cela à un degré d’autant plus élevé qu’ils lui tiennent de plus près par le sang.

Qui sera l’héritier de S. Ben Daoud ? Nul ne le sait : il n’y a point d’ordre de succession ; chaque Sid, lorsqu’il sent la mort approcher, choisit un de ses enfants et, lui donnant sa bénédiction, fait passer par là sur sa tête les faveurs divines dont est sans cesse comblé le chef de la maison d’Ọmar ; l’élu recueille l’héritage de tous les biens spirituels et temporels de son père. Rien ne peut faire prévoir d’avance qui doit l’être ; l’ordre de naissance n’est point suivi : S. Ben Daoud était un des plus jeunes fils de S. El Ạrbi.

Le Sid est en bonnes relations avec le sultan ; jamais, malgré leur puissance, ni lui ni ses ancêtres n’ont montré d’hostilité au gouvernement des cherifs. Moulei El Ḥasen envoie chaque année de riches présents à Bou el Djạd ; en échange, toutes les fois qu’il va de Fâs à Merrâkech, le Sid ou un de ses fils l’accompagne depuis Dar Beïḍa jusqu’à l’Oumm er Rebiạ ou l’Ouad el Ạbid. C’est ainsi que Ḥadj El Ạrbi est en ce moment auprès du sultan.

Inutile de dire que la zaouïa est riche : chaque année y voit entrer des offrandes immenses, tant en argent qu’en nature, tributs réguliers des régions environnantes, dons apportés de loin par des pèlerins isolés, cadeaux envoyés de Fâs et de Merrâkech par les grands de l’empire. Sidi ben Daoud possède une fortune énorme. Les autres membres de sa famille participent aux aumônes des fidèles comme ils participent à leur dévotion, suivant leur degré de sainteté. Quelques-uns sont fort riches, d’autres le sont moins ; mais tous ne vivent que des offrandes qu’ils reçoivent.

Les çaliḥs de Bou el Djạd sont loin d’être des hommes fanatiques, intolérants, d’esprit étroit. La plupart ont été à la Mecque : c’est dire qu’ils ont abandonné et les folles idées des ignorants sur la puissance et l’étendue de la religion musulmane et leurs préjugés ridicules contre les Européens. Tous sont lettrés, peu sont savants. Le Sid possède cependant une belle bibliothèque, mais on la consulte peu. Les saintsprofitent des biens que Dieu leur a donnés pour passer leur existence dans les douceurs des plaisirs licites : au reste, le Seigneur les bénit en toutes choses. Nulle part je n’ai vu les mulâtres aussi nombreux qu’à Bou el Djạd.

Bou el Djâd.(La ville et ses environs.)1. Mosquée de M. Selîman.2. Mosquée de S. Mohammed Ech Chergi.3. Qoubbas, au nombre de 3.4. Qoubba de S. Mohammed Ech Chergi.5. Maison de Sidi Ben Daoud.6. Maison de S. Omar.7. Maison de S. Mohammed Ben Dris.8. Maison de S. el Hadj Edris.9. Maison de Mousi Alloun.10. 1ermellah.11. 2emellah.12. 3emellah.13. Fondoq.14. Place.15. Marché.P. Principale entrée de la ville.α. Buttes formées de décombres amoncelés.β. Jardins.δ. Petites qoubbas.ε. Puits.

Bou el Djâd.(La ville et ses environs.)1. Mosquée de M. Selîman.2. Mosquée de S. Mohammed Ech Chergi.3. Qoubbas, au nombre de 3.4. Qoubba de S. Mohammed Ech Chergi.5. Maison de Sidi Ben Daoud.6. Maison de S. Omar.7. Maison de S. Mohammed Ben Dris.8. Maison de S. el Hadj Edris.9. Maison de Mousi Alloun.10. 1ermellah.11. 2emellah.12. 3emellah.13. Fondoq.14. Place.15. Marché.P. Principale entrée de la ville.α. Buttes formées de décombres amoncelés.β. Jardins.δ. Petites qoubbas.ε. Puits.

Bou el Djâd.(La ville et ses environs.)1. Mosquée de M. Selîman.2. Mosquée de S. Mohammed Ech Chergi.3. Qoubbas, au nombre de 3.4. Qoubba de S. Mohammed Ech Chergi.5. Maison de Sidi Ben Daoud.6. Maison de S. Omar.7. Maison de S. Mohammed Ben Dris.8. Maison de S. el Hadj Edris.9. Maison de Mousi Alloun.10. 1ermellah.11. 2emellah.12. 3emellah.13. Fondoq.14. Place.15. Marché.P. Principale entrée de la ville.α. Buttes formées de décombres amoncelés.β. Jardins.δ. Petites qoubbas.ε. Puits.

Bou el Djâd.

(La ville et ses environs.)

La position de Bou el Djạd, au milieu des ondulations d’une immense plaine pierreuse et blanche, est triste. Il y a peu d’eau, peu de jardins. Sans son importance comme centre religieux, sans le caractère que lui donnent ses mosquées, ses grandes qoubbas et les riches demeures de ses çaliḥs, ce lieu ne mériterait pas le nom de ville : il n’a guère plus de1700 habitants, dont 200 Israélites. La cité est étendue, eu égard à sa population ; mais les maisons y sont clairsemées et entremêlées, à l’ouest, de jardins, à l’est, de terrains vagues et d’énormes monceaux d’ordures. Les demeures riches, celles des fils et des proches parents du Sid, sont bâties en pierres grossièrement cimentées, avec portails, arcades, pourtours de fenêtres en briques ; peu sont blanchies extérieurement ; à l’intérieur, elles sont ornées comme les maisons de Fâs : carrelage sur le sol ; vitres aux fenêtres ; plafonds de poutrelles peintes ; miḥrabs[37]à arabesques sculptées. Les maisons pauvres, c’est-à-dire le plus grand nombre, sont construites en pisé. Toutes sont couvertes en terrasse. La ville ne possède point d’enceinte ; mais il existe des portes, ou au moins des portails, à l’entrée des principales rues. La partie occidentale de Bou el Djạd est habitée par la famille immédiate du Sid, aussi porte-t-elle le nom de Ez Zaouïa ; les parents moins proches résident dans les autres quartiers ; les Juifs sont relégués au nord-est. Il y a deux grandes mosquées, et auprès d’elles quatre mausolées abritant les restes d’ancêtres de S. Ben Daoud : ce sont des tours carrées, hautes et massives, couronnées de toits de tuiles vertes. Point de quartier commerçant proprement dit. L’emplacement du marché hebdomadaire sert en même temps au trafic de chaque jour ; on y voit un certain nombre de niches alignées, faites de pisé ou de pierre sans ciment, profondes de 2 mètres, hautes de 1m,50 : c’est là qu’artisans et commerçants viennent s’installer chaque matin avecleurs marchandises qu’ils remportent le soir : tous n’ont même pas ces abris, il en est qui préfèrent de simples huttes de feuillage. Le jeudi, grand marché, fréquenté par toutes les tribus des environs. On trouve dans les boutiques la plupart des produits européens en vente à Fâs et à Meknâs, sauf le pétrole, la coutellerie, les crayons. Mais ces objets abondent chez les çaliḥs qui les font venir directement de Dar Beïḍa. C’est par ce port que se fait tout le commerce de Bou el Djạd. De là viennent cotonnades, thé, riz, sucre, épicerie, parfumerie, vêtements de luxe ; en échange on y apporte des peaux, de la laine, de la cire. Il y a quatre jours de marche d’ici à Dar Beïḍa, deux en blad es sîba, où l’on ne voyage qu’avec l’escorte d’un parent du Sid, deux en blad el makhzen. Aucunes relations avec Merrâkech, à cause de la difficulté des communications : la route est très périlleuse ; on compte huit jours pour la parcourir, tant il faut faire de détours et changer souvent de zeṭaṭs. Bou el Djạd, quoique traversée par un ruisseau, est mal pourvue d’eau ; celle que donne le ruisseau est mauvaise, et ne sert qu’à abreuver les animaux et à arroser les vergers : quelques maisons ont des citernes, mais la plus grande partie de la ville n’est alimentée que par un groupe de six ou sept puits situés à près d’un kilomètre vers l’ouest. Avec si peu d’eau, il ne saurait y avoir beaucoup de jardins : ils sont en effet peu étendus ; on les cultive avec d’autant plus de soin. On y voit les arbres qui croissent à Meknâs : grenadiers, figuiers, oliviers, vigne ; et, poussant à leur ombre, les légumes du pays : citrouilles, melons, pastèques, courges et piments.

Mosquée et mausolée de Sidi Mohammed Ech Chergi, à Bou el Djạd.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)Croquis de l’auteur.Deux des 3 mausolées, à Bou el Djạd.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.Croquis de l’auteur.

Mosquée et mausolée de Sidi Mohammed Ech Chergi, à Bou el Djạd.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)Croquis de l’auteur.

Mosquée et mausolée de Sidi Mohammed Ech Chergi, à Bou el Djạd.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)Croquis de l’auteur.

Mosquée et mausolée de Sidi Mohammed Ech Chergi, à Bou el Djạd.

(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)

Croquis de l’auteur.

Deux des 3 mausolées, à Bou el Djạd.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.Croquis de l’auteur.

Deux des 3 mausolées, à Bou el Djạd.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.Croquis de l’auteur.

Deux des 3 mausolées, à Bou el Djạd.

(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.

Croquis de l’auteur.

Campagne autour de Bou el Djạd.Qoubbas δ.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)Croquis de l’auteur.

Campagne autour de Bou el Djạd.Qoubbas δ.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)Croquis de l’auteur.

Campagne autour de Bou el Djạd.Qoubbas δ.(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)Croquis de l’auteur.

Campagne autour de Bou el Djạd.

Qoubbas δ.

(Vue prise de la maison de Mousi Alloun.)

Croquis de l’auteur.

Le costume des citadins est le même ici qu’à Fâs. Celui des tribus voisines a été décrit au sujet des Beni Zemmour ; cependant, à partir de Bou el Djạd, je remarque dans l’armement une particularité, spéciale au Tâdla, et qui ne m’avait pas frappé à Aït El Maṭi : c’est l’usage de la baïonnette ; tous les hommes du Tâdla portent habituellement, suspendue à un baudrier, une longue baïonnette qui remplace sabre et poignard.

Avant de quitter Bou el Djạd je m’assure de l’escorte d’un des petits-fils de Sidi Ben Daoud pour tout le temps que je passerai encore dans le Tâdla. Sous cette protection je vais aller d’abord à Qaçba Tâdla, puis à Qaçba Beni Mellal.

Qaçba Tâdla. (Vue prise du chemin de Bou el Djâd.)Croquis de l’auteur.

Qaçba Tâdla. (Vue prise du chemin de Bou el Djâd.)Croquis de l’auteur.

Qaçba Tâdla. (Vue prise du chemin de Bou el Djâd.)Croquis de l’auteur.

Qaçba Tâdla. (Vue prise du chemin de Bou el Djâd.)

Croquis de l’auteur.

Départ de Bou el Djạd à 3 heures et demie du matin. Le terrain est toujours cette grande plaine du Tâdla, à ondulations légères, où j’ai déjà marché ; quant à la nature du sol, elle varie un peu : rocheuse pendant le premier tiers de la route, elle n’est plus que pierreuse au second ; à la fin c’est de la terre mêlée de petits cailloux. Les cultures, rares au début, augmentent à mesure que j’avance : ce qu’elles n’occupent pas est nu en cette saison, ou semé de rares jujubiers sauvages, mais se couvre, dit-on, au printemps, de pâturages superbes. Beaucoup de gibier : on lève un grand nombre de lièvres et de perdreaux ; il y a aussi, paraît-il, des gazelles. A 7 heures du matin, j’arrive à Qaçba Tâdla.

Avant Moulei Ismạïl, le lieu où elle se dresse était, m’assure-t-on, désert : aucun village n’y existait. Le bourg que l’on voit aujourd’hui daterait du règne de ce sultan. C’est lui qui fonda et la qaçba et la mosquée ; à lui aussi est dû le pont de l’Oumm er Rebiạ, pont de 10 arches, le plus grand du monde au dire des habitants. Qaçba Tâdla s’élève sur la rive droite du fleuve, qui coule au pied même de ses murs. Les eaux ont ici 30 à 40 mètres de large ; le courant en est rapide, la profondeur considérable : on ne peut les traverser qu’en des gués peu nombreux ; hors de ces points, il faudrait, même dans cette saison, se mettre à la nage : elles sont encaissées entre des berges tantôt à 1/1, tantôt à 1/2, s’élevant de 12 à 15 mètres au-dessus de leur niveau. La berge gauche est la plupart du temps un peu plus haute que la droite : les berges sont parfois rocheuses ; alors le lit du fleuve l’est aussi : mais le plus souvent leur composition est un mélange de terre et de gravier.

La Qaçba proprement dite, bien conservée, est de beaucoup ce que j’ai vu de mieux au Maroc, comme forteresse. Voici de quoi elle se compose : 1od’une enceinteextérieure, en murs de pisé de 1m,20 d’épaisseur et de 10 à 12 mètres de haut ; elle est crénelée sur tout son pourtour, avec une banquette le long des créneaux ; de grosses tours la flanquent ; 2od’une enceinte intérieure, séparée de la première par une rue de 6 à 8 mètres de large. La muraille qui la forme est en pisé, de 1m,50 d’épaisseur ; elle est presque aussi haute que l’autre, mais n’a point de créneaux. Ces deux enceintes sont en bon état : point de brèche à la première ; la seconde n’en a qu’une, large, il est vrai : elle s’ouvre sur une place qui divise la qaçba en deux parties : à l’est, sont la mosquée et dar el makhzen[38]; à l’ouest, les demeures des habitants : les unes et les autres tombent en ruine et paraissent désertes. Je ne vis, lorsque je la visitai, qu’un seul être vivant dans cette vaste forteresse : c’était un pauvre homme ; il était assis tristement devant la porte de dar el makhzen ; son chapelet pendait entre ses doigts ; il le disait d’un air si mélancolique qu’il me fit peine. Quel était cet ascète vivant dans la solitude et la prière ? D’où lui venait ce visage désolé ? Faisait-il, pécheur converti, pénitence de crimes inconnus ? Était-ce un saint marabout pleurant sur la corruption des hommes ? — Non, c’est le qaïd ; le pauvre diable n’ose sortir : dès qu’il se montre, on le poursuit de huées.

1. Mosquée.2. Dar el makhzen.3. Principale porte de la 1erenceinte.4. Pont sur l’Oumm er Rebia.5. Gué de l’Oumm er Rebia.α. Faubourg.β. Marché.γ. Cimetière.δ. Maisons en ruine et désertes.Qaçba Tâdla.

1. Mosquée.2. Dar el makhzen.3. Principale porte de la 1erenceinte.4. Pont sur l’Oumm er Rebia.5. Gué de l’Oumm er Rebia.α. Faubourg.β. Marché.γ. Cimetière.δ. Maisons en ruine et désertes.Qaçba Tâdla.

1. Mosquée.2. Dar el makhzen.3. Principale porte de la 1erenceinte.4. Pont sur l’Oumm er Rebia.5. Gué de l’Oumm er Rebia.α. Faubourg.β. Marché.γ. Cimetière.δ. Maisons en ruine et désertes.Qaçba Tâdla.

Qaçba Tâdla.

Si la qaçba n’est pas habitée, elle a deux faubourgs qui le sont : l’un sur la rive droite, formé de maisons de pisé : les familles riches, les Juifs, y demeurent ; l’autre sur la rive gauche, composé de tentes et de huttes en branchages : c’est le quartier des pauvres. Qaçba Tâdla est moins peuplée que Bou el Djạd : elle a environ1200 à1400 habitants, dont 100 à 150 Israélites. Point d’autre eau que celle de l’Oumm er Rebiạ : elle est claire et bonne, quoique d’un goût un peu salé. Toute cette région contient du sel en abondance ; j’en vois ici de belles dalles, d’un mètre de long, sur 60 centimètres de large et 15 à 20 centimètres d’épaisseur : on les extrait non loin d’ici, sur le territoire des Beni Mousa[39]. Qaçba Tâdla ne possède point de jardins : pas unarbre, pas un fruit, pas un brin de verdure. C’est un exemple unique au Maroc. Ville, bourg ou village, je n’y ai pas vu d’autre lieu habité qui n’ait eu des jardins petits ou grands.

Départ à 6 heures du matin. Je traverse l’Oumm er Rebiạ à un gué situé auprès du cimetière, et je marche droit vers le pied de la haute chaîne qui se dresse dans le sud. C’est la première des trois grandes arêtes dont se compose l’Atlas Marocain, celle que nous appelons Moyen Atlas. Elle n’a point de nom général parmi les indigènes : la portion que je vois d’ici est dite, à l’ouest, Djebel Beni Mellal, à l’est, Djebel Amhauch ; les flancs sont tantôt rocheux, tantôt terreux, en grande partie boisés : pentes fort raides dès le pied ; escarpements fréquents ; dans les vastes forêts le gibier abonde : à côté des perdrix, des lièvres, des sangliers, des singes, on y trouve le lion et la panthère. Tels sont ces premiers hauts massifs de l’Atlas, monts élevés et sauvages, au pied desquels s’arrêtent à la fois et la plaine et le pays du Tâdla. Là commence le territoire des Aït Seri, puissante tribu tamaziṛt qui couvre de ses villages et de ses tentes toute la chaîne qui est devant mes yeux.

Du lit de l’Ouad Oumm er Rebiạ au pied de la montagne, ce n’est qu’une large plaine, unie comme une glace ; pas une ondulation ; pas une pierre ; le sol est une terre brune : des champs le couvrent en entier et s’étendent à perte de vue ; des ruisseaux, à eau claire et courante, une foule de canaux, les arrosent : ce sont les cultures des Qeṭạïa, l’une des tribus du Tâdla. Au bout de deux heures de marche, nous nous engageons au milieu de leurs douars ; douars immenses et superbes, composés chacun de plus de 50 tentes, distants à peine d’un kilomètre les uns des autres : ils forment deux longues rangées qui s’étendent parallèlement au pied de la chaîne et se développent en lignes noires jusqu’à l’horizon. A l’entour paissent chameaux, bœufs et moutons, en troupeaux innombrables.

A. Restes de l’ancienne qaçba.B. Village actuel.C. Jardins.D. Côtes couvertes d’amandiers.E. Qoubba.

A. Restes de l’ancienne qaçba.B. Village actuel.C. Jardins.D. Côtes couvertes d’amandiers.E. Qoubba.

A. Restes de l’ancienne qaçba.B. Village actuel.C. Jardins.D. Côtes couvertes d’amandiers.E. Qoubba.

A 9 heures, nous arrivons au pied des montagnes : nous le suivons jusqu’au gîte. La contrée est enchanteresse : point d’heure où l’on ne traverse un cours d’eau, point d’heure où l’on ne rencontre un village, des vergers. C’est d’abord l’Ouad Derna, que nous franchissons au milieu des jardins de Tagzirt, bourgade que nous laissons à notre droite ; puis c’est Fichtâla, avec la célèbre qaçba de ce nom, si importante naguère.déchue aujourd’hui ; enfin c’est l’Ouad Foum el Ạncer avec Aït Sạïd. Nous nous arrêtons quelques instants à Fichtâla : de la qaçba, construite par Moulei Ismạïl sur le modèle de celle de Tâdla, il ne reste que des ruines imposantes ; le village actuel y est adossé : il n’a pas plus de 250 à 300 habitants. Ceux-ci ne comptent avec aucune tribu. Cet endroit est un petit centre à part, siège d’une zaouïa dont les chefs, qui sont en ce moment deux frères, Sidi Moḥammed Ech Cherif et Sidi Ḥasan, sont souverains absolus du lieu. Fichtâla est située sur les premières pentes de la montagne, parmi des côtes ombragées d’amandiers, au pied de grands rochers où une foule de ruisseaux bondissant en cascades tracent des sillons d’argent, au milieu de jardins merveilleux comparables à ceux de Tâza et de Sfrou.

Foum el Ancer et village d’Aït Sạïd.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.

Foum el Ancer et village d’Aït Sạïd.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.

Foum el Ancer et village d’Aït Sạïd.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.

Foum el Ancer et village d’Aït Sạïd.

(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)

Croquis de l’auteur.

Un peu plus loin est Aït Sạïd ; nous y arrivons à midi : c’est le terme de notre marche d’aujourd’hui. Les cours d’eau que j’ai traversés chemin faisant sont les suivants : Ouad Oumm er Rebiạ, (40 mètres de large ; 90 centimètres de profondeur) ; Ouad Derna (torrent impétueux ; eaux limpides et vertes roulant au milieu de quartiers de roc dont est semé le lit : au gué où je l’ai passé, il avait 25 mètres de large et 70 centimètres de profondeur ; mais sa largeur habituelle n’est que de 15 à 20 mètres) ; Ouad Fichtâla (gros ruisseau ; 2 mètres de large ; 40 centimètres de profondeur ; descend par cascades de la montagne) ; Ouad Foum el Ancer (3 mètres de large ; 40 centimètres de profondeur ; prend sa source à une centaine de mètres en amont du village d’Aït Sạïd). J’ai rencontré aujourd’hui un assez grand nombre de personnes sur le chemin.

Aït Sạïd est un gros village de 300 à 400 maisons, le principal de la fraction de ce nom : il est situé au bas de la montagne, à la bouche d’un ravin profond, Foum el Ạncer, où six sources, qui donnent naissance à un beau torrent, jaillissent du pied de roches immenses. Ces roches, murailles à pic d’une hauteur prodigieuse, dominent le village : vers leur partie supérieure, apparaissent les ouvertures béantes de cavernes creusées presque symétriquement dans leur flanc. Quels ouvriers ont façonné ces étranges demeures ? A quelles races appartenaient-ils, ceux qui escaladaient ainsi les parois lisses du roc par des chemins inconnus ? C’étaient sans doute des Chrétiens, puisque rien ne leur est impossible. Aujourd’hui nul n’y peut atteindre ; malheur à qui tenterait de monter vers ces retraites mystérieuses : des génies en défendent l’accès et précipiteraient le téméraire au fond de la vallée.

Cavernes d’Aït Sạïd

Cavernes d’Aït Sạïd

Cavernes d’Aït Sạïd

A partir d’ici, je rencontrerai souvent des cavernes de ce genre ; je les signalerai chaque fois qu’il s’en présentera ; elles abondent dans la partie de l’Atlas que je vaistraverser : il est rare d’y trouver un village auprès duquel il n’y en ait pas. La plupart d’entre elles sont placées en des points inaccessibles. Il y en a de deux sortes : les unes s’ouvrent sans ordre à la surface du rocher ; l’œil ne distingue que plusieurs trous sombres percés au hasard et isolés de leurs voisins. Les autres, au contraire, sont creusées sur un même alignement : en avant des ouvertures, on voit, le long de la muraille, une galerie taillée dans le roc qui met en communication les cavernes ; cette galerie est fréquemment garnie, à l’extérieur, d’un parapet en maçonnerie ; quand des crevasses se présentent et coupent la voie, les bords en sont reliés par de petits ponts de pierre. Souvent des rangs semblables sont étagés par deux ou trois sur une même paroi rocheuse. Ces cavernes bordent certaines vallées sur une grande longueur. Le petit nombre d’entre elles qui sont accessibles servent à emmagasiner les grains ou à abriter les troupeaux ; j’en ai visité quelques-unes : elles m’ont frappé par leur profondeur et par leur hauteur. Mais presque toutes sont inabordables. Aussi les légendes les plus fantastiques ont-elles cours à leur sujet : ces demeures extraordinaires paraissant choses aussi merveilleuses que les bateaux à vapeur et les chemins de fer, on les attribue aux mêmes auteurs : à des Chrétiens des anciens temps, que les Musulmans chassèrent quand ils conquirent le pays ; on va jusqu’à citer les noms des rois, surtout des reines à qui appartenaient ces forteresses aériennes. Dans leur fuite, ils abandonnèrent leurs trésors. Aussi pas un indigène ne doute-t-il que les cavernes n’en soient pleines. D’ailleurs ne les a-t-on pas vus ? Ici c’est un marabout, là c’est un Juif qui, se glissant entre les rochers, pénétrant dans les grottes profondes, a aperçu des monceaux d’or ; mais nul n’a pu y toucher : tantôt des génies les gardaient, tantôt un chameau de pierre, animé et roulant des yeux terribles, veillait sur eux ; ailleurs on les entrevoyait entre deux roches qui se refermaient d’elles-mêmes sur qui voulait franchir le passage. On m’a cité un lieu, Amzrou, sur l’Ouad Dra, où, d’après des rapports de ce genre, les habitants sont si convaincus de l’existence de richesses immenses dans des cavernes du voisinage, qu’ils y ont placé des gardiens pour qu’on ne les enlevât pas.

Tiṛremt

Tiṛremt

Tiṛremt

Pendant ma route d’aujourd’hui, j’ai remarqué, sur les pentes de l’Atlas, soit isolées, soit dominant des villages, un grand nombre de constructions semblables à de petites qaçbas, à des châteaux. C’est ce qu’on appelle destiṛremt[40]. La forme ordinaireen est carrée, avec une tour à chaque angle ; les murs sont en pisé, d’une hauteur de 10 à 12 mètres. Ces châteaux servent de magasins pour les grains et les autres provisions. Ici, tout village, toute fraction a une ou plusieurs tiṛremts, où chaque habitant, dans un local particulier dont il a la clef, met en sûreté ses richesses et ses réserves. Des gardiens sont attachés à chacune d’elles.

Cette coutume des châteaux-magasins, que je vois ici pour la première fois, est universellement en usage dans une région étendue : d’abord dans les massifs du Grand et du Moyen Atlas, sur les deux versants, depuis Qçâbi ech Cheurfa et depuis les Aït Ioussi jusqu’à Tizi n Glaoui ; puis sur les cours tout entiers de l’Ouad Dra et de l’Ouad Ziz, ainsi que dans la région comprise entre ces fleuves. A l’ouest de Tizi n Glaoui et du Dra, règne une autre méthode, en vigueur dans la portion occidentale de l’Atlas et du Sahara, de l’Ouad Dra à l’Océan : celle desagadir[41]. Là ce n’est plus le village qui réunit ses grains en un ou plusieurs châteaux, c’est la tribu qui emmagasine ses récoltes dans un ou plusieurs villages. Ces villages portent le nom d’agadirs. Vers Tazenakht, je les verrai, sur ma route, remplacer les tiṛremts. Dans la première région, chaque hameau, en temps d’invasion, peut opposer séparément sa résistance ; dans la seconde, la vie de la tribu entière dépend d’un ou deux points : dans l’une, j’aurai chaque jour le spectacle d’hostilités de village à village ; dans l’autre, ce n’est qu’entre grandes fractions qu’on se fait la guerre.

Départ à 10 heures du matin. Le chemin continue à longer le pied de la montagne : sol terreux, semé de quelques pierres ; à gauche, l’Atlas rocheux et boisé ; à droite, la plaine du Tâdla s’étendant à perte de vue comme une mer ; aussi loin que l’œil peut distinguer, elle est couverte de cultures. A midi, j’arrive à Qaçba Beni Mellal, où je m’arrête.

Village d’Ahel Sabeq.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.Zaouïa Sidi Mohammed Bel Qasem et partie septentrionale des jardins de Qaçba Beni Mellal.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.

Village d’Ahel Sabeq.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.

Village d’Ahel Sabeq.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.

Village d’Ahel Sabeq.

(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)

Croquis de l’auteur.

Zaouïa Sidi Mohammed Bel Qasem et partie septentrionale des jardins de Qaçba Beni Mellal.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.

Zaouïa Sidi Mohammed Bel Qasem et partie septentrionale des jardins de Qaçba Beni Mellal.(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)Croquis de l’auteur.

Zaouïa Sidi Mohammed Bel Qasem et partie septentrionale des jardins de Qaçba Beni Mellal.

(Vue prise du chemin de Foum el Ancer à Qaçba Beni Mellal.)

Croquis de l’auteur.

Qaçba Beni Mellal, qui porte aussi le nom de Qaçba Bel Kouch, est une petite ville d’environ3000 habitants, dont 300 Israélites. Elle est construite au pied même de la montagne, sur une côte douce qui joint celle-ci à la plaine ; de superbes jardins tapissent cette côte ; vers le nord, ils s’étendent fort loin ; au sud, ils s’arrêtent brusquement devant une falaise de pierre qui se dresse à 1 kilomètre de la ville. Au pied de cette muraille jaillissent, du sein du rocher, les sources qui arrosent Qaçba Beni Mellal : les eaux en sont d’une pureté admirable et d’une abondance extrême ; on les a réparties en six canaux : chacun d’eux forme un ruisseau de 2 mètres de large et de 30 centimètres de profondeur ; ensuite elles sont distribuées à chaque maison, à chaque clos, par une foule de petits conduits courant en toutes directions. Bien que ces eaux forment un volume total considérable, elles se perdent dans les jardins de la ville et dans la plaine du Tâdla, sans atteindre l’Oumm er Rebiạ à leur confluent naturel. Il en est de même des divers cours d’eau que j’ai traversés hier, après l’Ouad Derna. Leurs eaux sont captées au sortir de la montagne pour les irrigations : il ne leur en reste plus en arrivant en plaine ; ce n’est que l’hiver que leurs lits se remplissent, et qu’ils gagnent : l’Ouad Foum el Ạncer, l’Ouad Derna ; l’Ouad Beni Mellal, l’Oumm er Rebiạ.

Zaouïa Sidi Mohammed Bel Qasem et plaine du Tâdla.(Vue prise des premières pentes du Moyen Atlas, au sud de la zaouïa.)Croquis de l’auteur.

Zaouïa Sidi Mohammed Bel Qasem et plaine du Tâdla.(Vue prise des premières pentes du Moyen Atlas, au sud de la zaouïa.)Croquis de l’auteur.

Zaouïa Sidi Mohammed Bel Qasem et plaine du Tâdla.

(Vue prise des premières pentes du Moyen Atlas, au sud de la zaouïa.)

Croquis de l’auteur.

Les constructions de Qaçba Beni Mellal, comme toutes celles que j’ai vues depuis le 17 septembre, sont en pisé. Les maisons ont un premier étage, de même qu’à Bou el Djạd et à Qaçba Tâdla. Point de minaret dans la ville même ; il y en a un au milieu des jardins, à la zaouïa de S. Moḥammed Bel Qasem. Une vieille qaçba, aux murailles hautes et épaisses, mais tombant en ruine, quoiqu’elle ait été, dit-on, restaurée par Moulei Selîman, est le seul monument remarquable. Au centre du bourg, se trouve le marché, semblable à celui de Bou el Djạd ; les produits européens en vente sur ce dernier se rencontrent également ici ; ils viennent soit de Dar Beïḍa, soit plutôt de Merrâkech. Tous les quinze jours, une caravane d’une douzaine de chameaux arrive de cette capitale : elle ne met que quatre journées à faire le trajet. Au contraire, la route de Dar Beïḍa est longue : elle passe par Bou el Djạd. La ville a l’aspectpropre et riche ; rues larges, maisons neuves et bien construites : elle doit sa prospérité à ses immenses vergers, dont les fruits s’exportent au loin. Les jardins de Qaçba Beni Mellal, comme ceux qui sont échelonnés dans la même situation au pied de l’Atlas, sont d’une richesse merveilleuse : ce qu’étaient au nord Chechaouen, Tâza, Sfrou, nous le retrouvons ici à Tagzirt, à Fichtâla, à Qaçba Beni Mellal, à Demnât. Les trois premiers de ces lieux, et d’autres placés plus à l’est, fournissent tout le Tâdla de leurs fruits. Bou el Djạd même ne mange guère que de ceux-là. Ces fruits consistent en raisins, figues, grenades, pêches, citrons et olives, aussi remarquables par la qualité que par l’abondance.

Qaçba Beni Mellal et plaine du Tâdla. (Vue prise des premières pentes du Moyen Atlas, au sud de la Qaçba.)Croquis de l’auteur.

Qaçba Beni Mellal et plaine du Tâdla. (Vue prise des premières pentes du Moyen Atlas, au sud de la Qaçba.)Croquis de l’auteur.

Qaçba Beni Mellal et plaine du Tâdla. (Vue prise des premières pentes du Moyen Atlas, au sud de la Qaçba.)

Croquis de l’auteur.

Deux qaïds résident ici. Ce sont des qaïdsin partibus, comme ceux des Zaïan et de Qaçba Tâdla. Cependant le sultan avait en ce lieu, il n’y a pas longtemps, un parti assez nombreux : il s’était produit un fait que j’ai remarqué dans d’autres contrées insoumises, surtout dans celles qui étaient riches et commerçantes. Une partie de la population, considérant les obstacles que l’anarchie mettait à la prospérité du pays, songeant aux dévastations continuelles de leurs terres, résultat des guerres avec les tribus voisines, regardant combien le trafic était difficile à cause du peu de sûreté des routes, s’était prise à désirer un autre régime, à souhaiter l’annexion au blad el makhzen. Ces idées étaient depuis quelque temps celles d’un tiers des habitants de Qaçba Beni Mellal. Les autres restaient attachés à leur indépendance et rejetaient toute pensée de soumission. Sur ces entrefaites, il y a cinq mois environ, Moulei El Ḥasen, à la tête d’une armée, envahit le Tâdla. Il arrive devant Qaçba Beni Mellal : à son approche, tout ce qui lui était hostile abandonne la ville et se retire dans la montagne ; le parti du sultan reste, et lui envoie une députation l’assurer de son dévouement. Comme réponse, il impose les Beni Mellal de 50000 francs : les présents paieront pour les absents. Inutile d’ajouter qu’aujourd’hui il n’y a plus de parti du makhzen dans la Qaçba. J’ai dit plus haut que, dans d’autres portions du Maroc, j’avais trouvé des tribus disposées à échanger leur indépendance contre les bienfaits d’une administration régulière. Ainsi, en 1882, plusieurs tribus du haut Sous se sont, de leur propre gré, soumises au sultan. Mais partout le dénouement est le même : on ne tarde pas à s’apercevoir que le makhzen n’est rien moins que le gouvernement rêvé. Pas plus de sécurité qu’auparavant : les voleurs plus nombreux quejamais ; enfin les rapines des qaïds ruinant le pays en un an plus que ne l’eussent fait dix années de guerre. Aucun bien ne compense de grands maux. Aussi cet état ne dure-t-il pas. Après deux ou trois ans de patience, souvent moins, voyant qu’il n’y a rien à espérer, on secoue le joug et on reprend l’indépendance.

Avant de quitter le Tâdla, je vais résumer quelques renseignements recueillis sur la récente expédition de Moulei El Ḥasen dans cette contrée.

Tous les ans ou tous les deux ans, le sultan se met à la tête d’une armée et part pour guerroyer dans quelque portion du Maroc : ces campagnes ont pour but tantôt d’amener à l’obéissance des fractions insoumises, tantôt de lever des contributions de guerre sur des tribus trop puissantes pour être réduites, mais trop faibles ou trop désunies pour pouvoir empêcher une incursion momentanée sur leur territoire. C’est une expédition de cette catégorie, simple opération financière, que Moulei El Ḥasen vient de faire dans le Tâdla. La méthode qu’il suit dans ces occasions est invariable : il marche pas à pas, de tribu en tribu, offrant à chacune, en arrivant à elle, le choix entre deux choses : pillage du territoire, ou rachat par une somme d’argent. Dans cette alternative, prenant de deux maux le moindre, on se décide souvent à acheter la paix au prix demandé ; c’est ce qu’espère le sultan. Mais parfois il éprouve des mécomptes. A certains endroits, on lui résiste, avec succès même, témoin les Ṛiata. Dans le Tâdla, on prit un troisième parti, qui fut pour lui la source de la plus amère déception : à son approche, les tribus, toutes nomades, se contentèrent de plier bagage et de se retirer, qui dans les montagnes de Aït Seri, qui dans celles des Zaïan. Là elles étaient à l’abri. Le sultan resta seul avec son armée, errant au milieu de la plaine déserte. Sa campagne fut désastreuse ; il ne put que tirer quelque argent des petites qaçbas éparses de loin en loin dans le pays, maigre rentrée pour un grand déploiement de forces. « Fatigue sans profit », c’est ainsi que les habitants qualifient cette expédition.

Voici quel fut l’itinéraire de Moulei El Ḥasen :

Parti de Merrâkech au printemps dernier, il gagna d’abord Zaouïa Sidi Ben Sasi ; puis, successivement, El Qanṭra (sur l’Ouad Sidi Ben Sasi, affluent de la Tensift), Moulei Bou Ạzza Ạmer Trab ; l’Ouad Teççaout, qu’il franchit ; l’Ouad el Ạbid, qu’il traversa au gué de Bou Ạqba : cette dernière opération fut pénible ; le passage dura trois jours ; trois canons tombèrent au fond de la rivière, et on ne les retira qu’à grand’peine. En arrivant à l’ouad, le sultan avait demandé au qaïdin partibusdes Beni Mousa, Ould Chlaïdi, si le gué était praticable et sans danger ; celui-ci avaitrépondu que oui ; il se trouva au contraire difficile, avec des eaux très hautes ; Moulei El Ḥasen fit donner sur l’heure la bastonnade au qaïd mal informé. De là on alla à Dar Ould Sidoïn (résidence d’un autre qaïdin partibusdes Beni Mousa ; ils en ont trois), puis à Sidi Selîman (qoubba avec source dans la plaine du Tâdla, sans habitants), à Qçar Beni Mellal (bourg à deux heures à l’ouest de Qaçba Beni Mellal, dans une situation semblable, au pied de l’Atlas ; belles sources ; environ2000 habitants), à Qaçba Beni Mellal, à Seṛmeṛ (qaçba fort ancienne, aujourd’hui déserte et ruinée, située dans la plaine, entre Fichtâla et Aït Sạïd, à peu de distance au nord du chemin que j’ai pris ; elle appartient aux Aït Sạïd), à Ṛarm el Ạlam (vieille qaçba inhabitée, s’élevant dans la plaine en face de la partie du Djebel Amhaouch occupée par les Aït Ouirra). Dans cette marche, le sultan avait suivi la route que j’ai prise moi-même, longeant le pied de l’Atlas entre les Aït Seri et le Tâdla. De là il se rendit à Qaçba Tâdla ; puis à Zaouïa Aït El Ṛouadi (chez les Semget, fraction des Qeṭạïa), à Zizouan (entre les Beni Zemmour et les Zaïan, à sept heures de Bou el Djạd, dans la direction de Moulei Bou Iạzza), à Sidi Bou Ạbbed (zaouïa chez les Beni Zemmour), à Sidi Moḥammed Oumbarek (Beni Zemmour), à Mezgîḍa (Beni Zemmour), à Bir el Ksa (Beni Zemmour), à El Ḥachia (frontière des Beni Zemmour et des Smâla). Sur le territoire des Smâla, le sultan éprouva de la résistance : une fraction de cette tribu, les Beraksa, dédaignant de se retirer à son approche, et se refusant à payer aucune contribution, l’attendit les armes à la main ; il les attaqua : les Beraksa lui tuèrent 500 hommes, mais furent vaincus ; leur qaçba fut prise, ses murs rasés ; on y coupa 50 têtes et on en emmena 200 prisonniers. De là on passa aux Oulad Fennan (fraction des Smâla), puis aux Beni Khîran. Sur le territoire de cette tribu, Moulei El Ḥasen commença par piller Zaouïa Oulad Sidi Bou Ạmran : elle appartient aux cherifs de ce nom, cherifs qui ont une influence considérable dans la fraction des Beni Khîran où ils résident, celle des Oulad Bou Ṛadi, et possesseurs de grandes richesses ; il les dépouilla. Il dévasta ensuite le territoire des Oulad Fteta (rameau des Oulad Bou Ṛadi) et celui des Beni Mançour (fraction des Beni Khîran). Il se trouvait chez les Beni Mançour vers le 10 août. Il en partit pour se porter à Meris el Bioḍ, sur la frontière des Beni Khîran et des Zạïr. Auparavant, à Masa, il avait trouvé les contingents du royaume de Fâs, dont son armée s’était grossie. De Meris el Bioḍ, il entra dans le pays des Zạïr à Talemaṛt. Là s’arrêtent les renseignements qu’on a pu me fournir.

Le sultan, dans cette campagne, avait avec lui 10000 chevaux et 10000 hommes de pied. Sur ce nombre, les troupes régulières (ạskris) et les mkhaznis comptaient pour peu de chose, pour cinq ou six mille hommes peut-être : le reste était le contingent des tribus soumises du royaume de Merrâkech. S’agit-il de faire une expédition de ce genre ? Si l’on est à Merrâkech, on mande les qaïds du voisinage, chacunavec ce qu’il peut ramasser d’hommes ; leur réunion forme un corps qui accompagne le sultan jusqu’à son arrivée dans une autre capitale, Fâs ou Meknâs. Là le service de ces contingents est terminé : chacun rentre dans ses foyers. Si au contraire on était à Fâs, ce seraient les fractions fidèles du Maroc du nord qui composeraient l’armée. Les corps ainsi rassemblés ne peuvent être très forts ; les tribus les plus puissantes, étant insoumises ou indépendantes, ne fournissent pas un homme : telles sont, pour le centre seulement, celles des Ichqern, des Zaïan, des Zạïr, des Zemmour Chellaḥa, des Beni Mgild, des Beni Mṭir, et toutes celles du Tâdla, excepté les Beni Miskin. Ces noms sont ceux des tribus non seulement les plus nombreuses, mais aussi les plus guerrières de la région. Il ne reste donc au gouvernement que les populations des bords de la mer, populations donnant des soldats médiocres.

Comment dans ces conditions Moulei El Ḥasen peut-il impunément ravager les territoires de tribus aussi puissantes que celles du Tâdla, que les Zạïr ? C’est par suite de la désunion qui règne partout, non seulement entre les diverses tribus, mais encore parmi les fractions de chacune d’elles : les discordes, les rivalités, les rancunes sont telles, que rien, même l’intérêt commun, ne peut unir les différents groupes ; seule la voix d’un cherif ou d’un marabout respecté de tous pourrait produire momentanément ce miracle ; cette voix, grâce à la politique habile du sultan, se tait depuis un grand nombre d’années.


Back to IndexNext