SECONDE PARTIE.

Debdou et vallée de l’Ouad Debdou. (Les parties ombrées des montagnes sont boisées.)(Vue prise du flanc droit de la vallée, entre Debdou et Qaçba Debdou.)Croquis de l’auteur.Debdou est le premier point que je rencontre faisant un commerce régulier avec l’Algérie : un va-et-vient continuel existe entre cette petite ville et Tlemsen. Les négociants israélites y cherchent les marchandises qui ailleurs viennent des capitales marocaines ou de la côte ; ils les emmagasinent chez eux, et les écoulent peu à peu sur place et dans les marchés du voisinage. Debdou a quelques relations avec Fâs et Melilla, mais ses seuls rapports importants sont avec l’Algérie ; il en sera de même des centres par lesquels je passerai désormais, Qaçba el Ạïoun et Oudjda.Debdou et le massif de montagnes qui porte son nom nourrissent de grands troupeaux de chèvres, des vaches et d’excellents mulets dont la race est renommée.3o. — DE DEBDOU A LALLA MARNIA.Arrivé à Debdou dépouillé de tout argent, sans un centime, j’eusse été fort embarrassé si je n’avais été près de la frontière. Je n’étais qu’à trois ou quatre journées de Lalla Maṛnia. Je vendis mes mulets : cela me fournit de quoi gagner la frontière française sur des animaux de louage.18 mai.Je me mets en route avec une nombreuse caravane de Juifs se rendant au tenîn du Za. On arrivera demain à Dar Ech Chaoui, lieu du marché ; aujourd’hui, on va à Qaçba Moulei Ismạïl, sur l’Ouad Za. Environ trente Israélites, montés la plupart sur des mulets, forment la caravane ; elle est protégée par six zeṭaṭs à pied, Kerarma auxquels on paie un prix convenu au départ, tant par Juif, tant par mulet, tant par âne.Départ à 9 heures du matin. Je descends la vallée de l’Ouad Debdou ; le sol en est terreux, semé de quelques pierres ; elle reste tout le temps ce qu’elle était au départ, si ce n’est que les cultures y diminuent : elles n’occupent bientôt qu’une partie du fond, dont le reste se couvre de hautes broussailles où surgissent çà et là quelques grands arbres. A 10 heures et demie, je suis à l’extrémité de la vallée et j’entre dans la plaine de Tafrâta : c’est une immense étendue déserte, unie comme une glace, à sol de sable ; souvent pendant plusieurs années cette surface reste nue, stérile, sans végétation ; à cette heure, grâce aux pluies de l’hiver, elle est clairsemée d’herbetendre : cela lui donne un aspect verdoyant qu’elle a rarement ; en deux points se trouvent des ḍaïas, ou mạders, où le sol est vaseux, coupé de flaques d’eau et couvert de hautes herbes. La plaine s’étend à l’ouest jusqu’à la Mlouïa : de ce côté, on aperçoit dans le lointain les montagnes bleues des Ṛiata et du Rif et la ligne basse du Gelez dominée par la cime du Djebel Beni Bou Iaḥi ; à l’est, elle est bordée par un demi-cercle de montagnes grises moins hautes que le Djebel Debdou, auquel elles se rattachent ; au sud, par le Djebel Debdou s’étendant jusqu’à Rechida ; au nord, par les deux sommets bruns du Mergeshoum et la ligne blanche du Gelob, vers lequel je marche. Je franchis ce dernier à 3 heures et demie ; c’est un bourrelet calcaire de peu de hauteur qui se traverse en quelques minutes. De là je passe dans une plaine ondulée à sol terreux semé de pierres, presque nue ; les mêmes herbes que dans le désert de Tafrâta y poussent, mais rares, ne déguisant nulle part l’aspect jaune de son sol. Elle paraît bornée au sud par le Mergeshoum et le Gelob, au nord et à l’est par l’Ouad Za. J’y marche le reste de la journée. A 5 heures 50, je me trouve à la crête d’un talus : au-dessous, la vallée de l’Ouad Za s’étend à mes pieds, remplie de cultures, de jardins et de douars. Le talus est peu élevé et en pente douce ; il est composé moitié de sable, moitié de roche (galets roulés) : je le descends et j’entre dans la vallée ; au milieu d’elle se dressent, sur une butte isolée, les ruines imposantes d’une vieille forteresse : c’est Qaçba Moulei Ismạïl, détachant ses hautes murailles roses sur le fond vert du sol. Je marche vers elle, cheminant au milieu des champs et des arbres fruitiers, franchissant à chaque pas des canaux d’eau limpide. A 6 heures, j’y parviens : c’est le terme de ma route d’aujourd’hui.Je n’ai rencontré personne sur mon parcours depuis l’entrée dans le Tafrâta. Les deux seuls cours d’eau de quelque importance que j’aie traversés sont : l’Ouad Debdou (3 mètres de large, 20 centimètres de profondeur, eau claire et courante coulant sur un lit de gravier ; pas de berges) et Ạïn Ḥammou (2 mètres d’eau coulant sur un lit large de 4 mètres, encaissé entre des berges de sable de 15 mètres de haut).Qaçba Moulei Ismạïl porte aussi le nom de Taourirt : on la désigne d’habitude dans le pays sous cette dernière appellation. Elle s’élève sur un mamelon isolé, dans un coude de l’Ouad Za, dont la vallée s’élargissant forme une petite plaine : la vallée, bordée à gauche par la rampe que j’ai descendue, l’est à droite par un talus escarpé, partie sable, partie roche jaune, de 60 à 80 mètres de haut. Le fond présente l’aspect le plus frais et le plus riant ; il est tapissé de cultures et d’une multitude de bouquets d’arbres, oliviers, grenadiers, figuiers, taches sombres sur cette nappe verte. Au milieu se dressent une foule de tentes dispersées par petits groupes, disparaissant sous la verdure. Les rives de l’Ouad Za, dans cette région, présentent partout même aspect : elles sont d’une richesse extrême ; cette prospérité est due à l’abondance des eaux de la rivière ; jamais elles ne tarissent : c’est une supérioritédu pays de Za (on appelleblad Zales bords du cours d’eau) sur Debdou et ses environs, où les belles sources que j’ai vues se dessèchent en partie pendant les étés très chauds.Qaçba Moulei Ismạïl, ou Taourirt, est une enceinte de murailles de pisé, en partie écroulée, dont il reste des portions importantes ; les murs, bien construits, sont élevés et épais, garnis de banquettes, flanqués de hautes tours rapprochées ; ils sont du type de ceux de Meknâs et de Qaçba Tâdla. De larges brèches s’ouvrent dans l’enceinte, qui n’est plus défendable. Au milieu s’élève, sur le sommet de la butte, que les murailles ceignent à mi-côte, un bâtiment carré de construction récente servant aux Kerarma à emmagasiner leurs grains : la tribu a ici la plupart de ses réserves. Cette sorte de maison, neuve, mal bâtie, basse, contraste avec l’air de grandeur des vieilles murailles de la Qaçba.Départ à 6 heures un quart du matin. Je remonte la vallée du Za ; elle reste ce qu’elle était à Taourirt, couverte de cultures et de jardins et très peuplée. A 7 heures, une maison se dresse au haut de la rampe qui en forme le flanc gauche : c’est Dar Ech Chaoui, résidence de Chikh Ben Ech Chaoui, chikh héréditaire et aujourd’hui qaïd des Kerarma, tribu à laquelle appartient cette portion du Za. Je monte vers la maison ; au pied de ses murs, sur le plateau dont elle occupe le bord, se trouve le marché auquel se rend ma caravane, Tenîn el Kerarma. J’y fais halte. On distingue d’ici la vallée de l’Ouad Za à une certaine distance vers le sud ; jusqu’à un tournant où on la perd de vue, elle garde même aspect, toujours verte, toujours habitée.Vallée de l’Ouad Za et Djebel Mergeshoum. (Vue prise de Dar Ech Chaoui.)Croquis de l’auteur.Le marché où je suis, très animé d’habitude, l’est peu aujourd’hui : les habitants de la rive gauche de la Mlouïa n’ont pu s’y rendre, le fleuve étant infranchissable depuis plusieurs jours. Il est toujours gros en cette saison ; c’est l’époque de sa crue : qu’il pleuve ou non, les eaux en sont fortes et difficiles ou impossibles à passer de la mi-avril à la mi-juin.Je quitte le marché à 1 heure. J’ai pris deux zeṭaṭs Chedjạ, qui me conduiront àQaçba el Ạïoun, où j’arriverai demain. Je redescends dans la vallée du Za et je la traverse ainsi que la rivière ; puis je gravis le talus qui en forme le flanc droit. Parvenu au sommet, je me trouve dans une plaine sablonneuse ondulée. Je suis dans le désert d’Angad ; j’y resterai jusqu’à mon arrivée à Lalla Maṛnia. C’est une plaine immense ayant pour limites : à l’ouest, l’Ouad Za et la Mlouïa ; à l’est, les hauteurs qui bordent la Tafna ; au nord, le Djebel Beni Iznâten[99]; au sud, les djebels Beni Bou Zeggou et Zekkara faisant suite au Mergeshoum. Parfaitement plate au centre, elle est ondulée sur ses lisières nord et sud, d’une manière d’autant plus accentuée qu’on se rapproche davantage des montagnes qui la bordent. Le sol en est sablonneux ; il est dur lorsqu’il est sec, et forme une vase glissante, où la marche est difficile, aussitôt qu’il pleut. Nu d’ordinaire, le désert d’Angad se couvre d’une herbe abondante après les hivers humides ; cette année, la surface en est toute verte : c’est un bonheur pour les tribus nomades, dont les troupeaux trouvent à foison la nourriture que d’habitude il faut chercher dans le Ḍahra. Cette bonne fortune arrive rarement : la plaine, si riante en ce moment, vient d’être durant cinq années nue et stérile, triste étendue de sable jaune sans un brin de verdure. Le désert d’Angad est occupé par trois tribus nomades, les Mhaïa, les Chedjạ et les Angad. En outre, plusieurs tribus montagnardes qui habitent ses limites empiètent sur lui en des endroits de sa lisière : ainsi le cours de l’Ouad Mesegmar est garni de cultures et de douars appartenant aux Beni Bou Zeggou. Cette plaine, jusqu’à la frontière française, est, ainsi que les montagnes qui la bordent, soumise au sultan ; il en est de même du pays que je traverse depuis Debdou. La réduction de ces contrées est complète et réelle, mais ne date que de 1876 ; elle est le résultat de l’expédition que fit alors Moulei el Ḥasen et dans laquelle il vint jusqu’à Oudjda. Auparavant, presque toute la contrée était insoumise. Je chemine dans le désert d’Angad jusqu’à 5 heures un quart ; à ce moment j’arrive au bord de l’Ouad Mesegmar ; je le traverse et je m’arrête sur sa rive droite, dans une tente où je passerai la nuit.Sur ma route, il y avait un assez grand nombre de passants ; ils revenaient comme moi du marché. J’ai vu peu de lieux habités, quelques rares douars des Beni Bou Zeggou ; ils étaient petits, de 6 à 8 tentes chacun, et isolés les uns des autres. L’Ouad Za, au point où je l’ai passé, avait un lit de sable de 80 mètres de large : l’eau y occupait 20 mètres ; elle avait 80 centimètres de profondeur et un courant rapide. De cette rivière à l’Ouad Mesegmar, j’ai traversé des ruisseaux sans importance, ayant un peu d’eau par suite des pluies récentes ; plusieurs étaient difficiles à franchir à causede leurs berges escarpées, hautes souvent de 7 à 8 mètres, qui en faisaient de vraies coupures dans la plaine. L’Ouad Mesegmar a 6 mètres de large, dont 3 remplis d’eau courante ; il coule entre deux berges de sable à 1/1 de 20 mètres de hauteur. Le point où je l’ai atteint est le plus haut de la bande de cultures qui le borde ; il n’y a pas de tentes au-dessus de celle où je suis. Ici et tout le long du cours d’eau, en le descendant, les deux rives sont garnies de champs, de jardins, de grands arbres et de nombreuses tentes, les unes isolées, les autres groupées par deux ou trois. C’est un ruban vert, moucheté de noir, se déroulant dans le désert.Les tentes du Za étaient en flidj, celles de l’Ouad Mesegmar sont en nattes grossières : toutes sont vastes. Point de maison dans le Za, sauf celle de Chikh Ben Ech Chaoui. Il y en a une sur l’Ouad Mesegmar ; elle est à quelques pas d’ici : c’est la résidence du qaïd des Beni Bou Zeggou. Ce dernier, Qaïd Ḥamada, était le chikh de la tribu avant d’en être qaïd de par le sultan ; c’était le plus grand pillard de la contrée avant 1876 ; à présent, au contraire, il est d’une sévérité extrême contre les voleurs et fait régner l’ordre le plus rigoureux sur son territoire.20 mai.Départ à 5 heures un quart du matin. Je continue à cheminer dans le désert d’Angad. J’arrive à 11 heures du matin à Qaçba el Ạïoun. La marche était difficile à cause de l’état du sol, détrempé par des pluies récentes. Je n’ai rencontré personne durant le trajet. Les cours d’eau que j’ai franchis sont au nombre de deux : l’Ouad Metlili (lit de 5 mètres ; 1m,50 d’eau ; berges de sable de 12 mètres de hauteur ; ce cours d’eau prend, me dit-on, sa source au Djebel Beni Iạla) ; l’Ouad el Qceb (25 mètres de large ; lit de galets, à sec ; berges de sable, à pic, hautes de 15 mètres. Cette rivière prend sa source chez les Beni Iạla et se jette dans la Mlouïa chez les Beni Oukil ; elle reçoit, m’assure-t-on, l’Ouad Mesegmar sur sa rive gauche).Qaçba Ạïoun Sidi Mellouk, appelée d’ordinaire Qaçba el Ạïoun, s’élève isolée au milieu du désert d’Angad. Aux environs, apparaissent quelques cultures et un certain nombre de petits douars des Chedjạ. La Qaçba est une enceinte rectangulaire de murs de pisé ayant 4 à 5 mètres de haut et 30 à 40 centimètres d’épaisseur ; ni banquettes, ni fossés. A l’intérieur sont des maisons, la plupart en mauvais état, n’ayant qu’un rez-de-chaussée ; elles sont bâties par pâtés, séparés tantôt par de larges passages, tantôt par des places : point de rues proprement dites, et moins encore de ces ruelles étroites qu’on voit dans les qçars. Un grand nombre d’habitations sont blanchies. Au milieu de la Qaçba, sont creusés plusieurs puits qui l’alimentent. La vue intérieure de Qaçba el Ạïoun rappelle de loin celle de certains quartiers de Géryville : mêmes voies larges, mêmes demeures basses, même population de petits marchands.En dehors de l’enceinte, vers l’angle nord-est, se trouve un bouquet d’arbres et, au milieu, la qoubba de S. Mellouk ; auprès jaillissent plusieurs sources, donnant une eau abondante et bonne ; on les appelle Ạïoun S. Mellouk, d’où le nom de la Qaçba. Celle-ci est ancienne, mais tombait en ruine et était déserte lors de l’expédition de Moulei El Ḥasen en 1876. Il la restaura et y installa la garnison qui s’y trouve : elle se compose d’une centaine de réguliers (ạskris), commandés par un aṛa. Qaçba el Ạïoun est en outre la résidence du qaïd des Chedjạ, Chikh Ḥamida ech Chergi, chef suprême dans la place ; il a auprès de lui son lieutenant et quelques hommes du makhzen. Les autres habitants sont des marchands musulmans et juifs, ceux-ci originaires de Debdou ou de Tlemsen, qui vendent des denrées d’Europe et d’Algérie aux soldats et aux tribus des environs.Le sultan croit avoir ici 600 réguliers commandés par un aṛa, Ḥadj Moḥammed : de fait, il y possède 100 ou 150 malheureux qui n’ont de soldats que le nom. Il envoie5000 fr. par mois pour la solde de la troupe : les hommes ne touchent rien, sont nus et meurent de faim ; l’aṛa et ses lieutenants gardent tout.Le commerce de Qaçba el Ạïoun a de l’importance. Les boutiques installées dans son enceinte sont bien approvisionnées. Chaque semaine, se tient au pied de ses murs un marché, le Tlâta Sidi Mellouk. Ce jour-là, les tribus des environs, celles de la montagne comme celles de la plaine, viennent en foule, apportant des laines, des tellis, des flidjs, des tapis, des peaux, et les échangeant contre des objets de provenance algérienne, cotonnades, etc. Les années de bonne récolte, les petits marchands de la Qaçba font d’excellentes affaires : ils vendent en grande quantité du café, de l’eau-de-vie, du vin, du thé, du sucre, du kif, des cotonnades, des faïences, des verres, des bougies, des belṛas, de la mercerie, du papier, aux soldats et aux tribus voisines, dont quelques-unes, les Beni Iznâten surtout, sont très riches. Quand la terre est stérile, que la moisson manque, qu’il y a disette, le trafic est nul : c’est ce qui a eu lieu ces derniers temps. Cette année, beaucoup de pluie est tombée au printemps ; on espère une excellente récolte ; depuis cinq ans on manquait d’eau, il y avait sécheresse et famine.21 mai.Séjour à Qaçba el Ạïoun. Une pluie torrentielle qui tombe depuis hier soir m’empêche de partir.On est fort enflammé ici des exploits duCherif(c’est le nom qu’on donne dans le Maroc au Mahdi), que la grâce de Dieu a rendu invulnérable et invincible, qui a chassé les Chrétiens d’Égypte et qui marche sur Tunis : on a reçu à Fâs plusieurs lettres de lui : le sultan les a fait lire dans les mosquées. Moulei El Ḥasen est en cemoment à Meknâs ; il a ordonné des levées de troupes considérables : onze corps sont prêts à l’heure qu’il est, deux sur le Sebou, neuf dans le Sous ; ils présentent un effectif total de 40,000 hommes et sont formés de contingents tirés des tribus les plus guerrières du royaume de Merrâkech et du Sous. C’est contre les Français que se font ces préparatifs. Au mois de ramḍân, le sultan se mettra à la tête des troupes, et en avant vers Oudjda ! — Ce sont les réguliers et les mkhaznis de la Qaçba qui racontent ces fables : ils y croient, et cette perspective de guerre leur fait faire la grimace. Des bruits aussi ridicules et plus encore circulent dans toute l’étendue du Maroc. Partout les esprits y sont occupés des événements du Soudan égyptien, qui grossissent dans des proportions fantastiques en traversant l’Afrique. A Tisint, à Tatta, dans le Sous, le Cherif, après avoir conquis l’Égypte, avait pris Tripoli, Tunis, Alger, et avait mis à mort tout ce qui était chrétien. Dans la vallée du Ziz, il n’était pas à Alger, mais Tunis était tombé en son pouvoir et les Français vaincus fuyaient devant lui. A Debdou, il était à Tripoli. A Qaçba el Ạïoun et à Oudjda, il n’a conquis que l’Égypte, avec le Caire et Alexandrie. Partout, aussi bien dans le sud qu’ici, chez les Ida ou Blal et dans le Sous comme chez les Berâber, on est curieux de ces nouvelles : aussitôt que j’arrivais en un lieu, la première question qu’on m’adressait, à titre d’étranger, était : « Quelles nouvelles du Cherif ? » Mais, si l’on s’occupe de lui, on paraît s’en occuper avec calme et attendre patiemment qu’il vienne, sans se soucier de prendre les armes pour lui tendre la main. En résumé, il excite une vive curiosité, mais peu d’enthousiasme, surtout dans les tribus indépendantes. Les tribus soumises, en général plus dévotes, plus instruites, plus fanatiques que les autres, moins occupées par des luttes de chaque jour avec les voisins, prêtent une attention plus vive et seraient plus faciles à soulever. Tel était l’état des esprits lors de mon voyage. Nulle part on ne désirait la guerre sainte ; mais l’ignorance, qu’entretient la politique craintive des puissances européennes, est si grande que tout peut arriver : malgré le calme actuel, il suffirait que soit le sultan, soit quelque grand chef religieux, comme Chikh Moḥammed El Ạrabi el Derkaoui, levât l’étendard de la guerre sainte pour réunir en quelques jours une armée de 50000 hommes. Cette masse, animée plutôt par l’espoir du pillage que par le zèle religieux, s’évanouirait à la première défaite, et se doublerait au moindre succès.22 mai.Départ à 6 heures et demie du matin. Je reprends ma route dans le désert d’Angad, cheminant au milieu de la plaine, avec mes deux chaînes monotones à droite et à gauche. Ce sont deux longues lignes de montagnes sombres, à peu près de même hauteur, nues l’une et l’autre comme tous les massifs que j’ai vus depuis le DjebelDebdou. Au flanc du Djebel Beni Iznâten apparaissent de nombreuses taches noires, villages et jardins. Le sol ne change pas : il demeure sablonneux et couvert d’herbages ; après Qaçba el Ạïoun, il est pendant trois ou quatre kilomètres semé de quelques arbres. Je rencontre des douars, plusieurs troupeaux de chameaux, de moutons et de chèvres, et, en un ou deux points, des cultures. Profitant du bienfait de la pluie, qui vient de fertiliser les sables de l’Angad, les Chedjạ se sont hâtés d’ensemencer quelques parcelles de terre. Durant toute la journée le pays reste très plat ; ce n’est qu’en approchant d’Oudjda que deux accidents de terrain changent l’aspect du désert. Vers le nord, une côte en pente douce, parallèle au Djebel Beni Iznâten, se projette en avant de lui dans la plaine et se termine au cours de l’Isli. Vers l’est, on voit la fameuse Koudia el Khoḍra, théâtre du champ de bataille de l’Isli ; de loin, elle apparaît comme un long talus verdoyant, bas, à crête uniforme, barrant toute la plaine d’Angad depuis le Djebel Zekkara, dont il se détache et auquel il est perpendiculaire, jusqu’à la côte qu’on vient de signaler : entre celle-ci et El Koudia el Khoḍra, se trouve une trouée où passe l’Ouad Isli. A 2 heures 40, je parviens à cette rivière. Elle a 12 mètres de large et 70 centimètres de profondeur ; le courant est rapide ; le lit, de gros galets, est en entier couvert par les eaux ; deux berges de sable à 1/1, de 8 mètres de haut, l’encaissent. L’ouad coule au pied même de El Koudia el Khoḍra : sa berge droite se confond avec le versant occidental de ces hauteurs. Je commence à monter au sortir de la rivière : côte douce, mélange de terre et de pierres ; à 2 heures 50, je suis au sommet. Un plateau s’y étend, ridé d’ondulations légères ; il est couvert d’herbe ; le sol en est terreux, avec des pierres et des endroits rocheux. Je le traverse. A 3 heures et demie, j’en atteins le bord oriental. Depuis quelque temps, j’aperçois Oudjda, étalant au-dessous de moi ses maisons blanches au milieu de grandes plantations d’oliviers. Une rampe, pareille à celle qui le limite à l’ouest, courte et douce, borne ici le plateau. Je la descends et ne tarde pas à entrer dans les jardins d’Oudjda : vastes et bien cultivés, ombragés d’une multitude d’arbres, ils sont la seule chose digne d’attention en ce lieu. Je m’arrête, à 4 heures un quart, dans un des fondoqs de la ville.Oudjda est située au pied de El Koudia el Khoḍra, en terrain plat, dans la plaine d’Angad, qui se prolonge au delà jusqu’à Lalla Maṛnia. C’est une fort petite ville : elle semble moins peuplée qu’El Qçar. La richesse et la prospérité y règnent ; la présence d’un qaïd, de mkhaznis, le passage des caravanes, le commerce avec l’Algérie, y entretiennent l’animation et y apportent la fortune.Un mkhazni à cheval m’a escorté de Qaçba el Ạïoun à Oudjda ; un autre m’accompagnera d’Oudjda à la frontière française. Il a suffi de les demander aux qaïds ; une escorte de ce genre s’accorde toujours, à condition de payer : le prix est modique. Le gouvernement concourt à fournir les zeṭaṭs dans les régions du blad elmakhzen trop peu sûres, comme celle-ci, pour y voyager seul. Chemin faisant, j’ai rencontré une caravane ; elle se composait de marchands juifs venant de Tlemsen et allant à Debdou. Hors l’Ouad Isli, je n’ai traversé qu’un cours d’eau de quelque importance : l’Ouad Bou Rdim (6 mètres de large ; 1 mètre de profondeur ; courant insensible ; berges de 1m,50 d’élévation, à 1/1. Les eaux proviennent des pluies dernières ; la rivière, à sec toute l’année, se gonfle à la moindre averse et se dessèche aussi vite : hier elle était infranchissable).23 mai.Départ d’Oudjda à 7 heures du matin. A 10 heures, je passe la frontière et j’entre en terre française. Peu après j’arrivai à Lalla Maṛnia, terme de mon voyage.FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.[99]Les Beni Iznâten (Beni Zenâta) sont la grande tribu qui est désignée d’habitude sur nos cartes sous le nom de Beni Snassen.SECONDE PARTIE.RENSEIGNEMENTS.I.BASSIN DE L’OUAD OUMM ER REBIA.L’Ouad Oumm er Rebiạ prend sa source sur le territoire des Beni Mgild, à une haute montagne d’où sort aussi la Mlouïa. De là il traverse les tribus des Zaïan, des Ichqern, des Qeṭạïa, des Aït Roubạ, des Beni Ạmir, des Beni Mousa, ces quatre dernières faisant partie du Tâdla. En sortant des terres des Beni Mousa, il reçoit l’Ouad el Ạbid, qui est la limite et de cette tribu et du pays de Tâdla. A partir de là, il ne cesse de couler entre des tribus différentes, formant frontière entre elles : d’abord entre les Beni Miskin au nord et les Sraṛna au sud ; puis entre les Chaouïa (nord) et les Rḥamna (sud) ; ensuite entre les Chaouïa (nord) et les Doukkala (sud) ; enfin entre les Chtouga (nord) et les Doukkala (sud).Les tribus mentionnées en aval du Tâdla sont nomades, parlent l’arabe et se disent de race arabe. Elles sont soumises au sultan. Trois d’entre elles sont regardées comme les plus puissantes du blad el makhzen : celles des Rḥamna, des Chaouïa et des Doukkala : les premiers peuvent, dit-on, mettre 11000 hommes à cheval, les seconds7000, les derniers6000.AFFLUENTS.— L’Ouad Oumm er Rebiạ reçoit un grand nombre d’affluents, parmi lesquels on remarque, en descendant son cours : l’Ouad Derna, l’Ouad Daï, l’Ouad el Ạbid, l’Ouad Teççaout. Ces quatre cours d’eau se jettent sur sa rive gauche. L’un d’eux, l’Ouad el Ạbid, égale en importance l’Oumm er Rebiạ elle-même.1oOUAD DERNA. — Cette rivière prend sa source dans le Djebel Aït Seri, arrose le grand village de Tagzirt et, à 2 heures de marche au-dessous de ce point, entre dans le territoire des Aït Iạïch : elle se jette dans l’Oumm er Rebiạ à Zidania, vieille qaçba qui ressemble à celle de Fichtâla et qui a été construite aussi par Moulei Ismạïl. Zidania est située à 5 heures de marche au-dessous de Qaçba Tâdla, chez les Oulad Ạbd Allah, fraction des Beni Ạmir. Point de ville du nom de Derna.2oOUAD DAI. — Cette rivière roule à peu près le même volume d’eau que l’Ouad Derna : elle prend sa source dans la même chaîne de montagnes : c’est chez les Oulad Bou Bekr, fraction des Beni Mellal, qu’elle entre en plaine. Elle se jette sur la rive gauche de l’Oumm er Rebiạ dans le territoire des Beni Mousa. Point de ville du nom de Daï.3oOUAD EL ABID. — Les sources de cette grande rivière sont, comme celles de l’Oumm er Rebiạ, dans une contrée sauvage, boisée, infestée de lions et de panthères, région peu fréquentée et que ne traverse aucun chemin. En remontant l’Ouad el Ạbid au-dessus d’Ouaouizert, on trouve les Aït Messaṭ sur sa rive gauche et les Aït Atta d Amalou sur sa rive droite : la rivière forme frontière entre les deux tribus. Puis elle entre dans celle des Aït Seri. A partir de là, plus de bourgades ; il n’y a que de petits villages, des huttes et des tentes groupées autour de tiṛremts.Au-dessous d’Ouaouizert, c’est encore la grande tribu des Aït Messaṭ qui occupe la rive gauche del’ouad : les Entifa, puis les Sraṛna lui font suite. Sur la rive droite, on traverse successivement, en descendant la rivière, les Aït Atta d Amalou, les Aït Bou Zîd, les Aït Ạtab et enfin les Beni Mousa.L’Ouad el Ạbid a deux points de passage importants dans la portion inférieure de son cours :A 3 heures de marche en amont de son confluent avec l’Oumm er Rebiạ, se trouve le gué de Bou Ạqba, célèbre par la bataille qui s’y livra. En cet endroit, l’Ouad el Ạbid forme limite entre les Entifa et les Beni Mousa.5 heures plus haut, c’est-à-dire à 8 heures du confluent, se trouve un pont construit par Moulei Ismạïl et encore en bon état : il n’a point de nom particulier : on l’appelleEl Qanṭra.AFFLUENT.— L’Ouad el Ạbid reçoit sur sa rive gauche une rivière importante dont nous avons aperçu le confluent entre Ouaouizert et Aït ou Akeddir ; c’est l’Ouad Aït Messaṭ.Ouad Ait Messat. — Cette rivière prend sa source dans le Grand Atlas un peu au-dessus de Zaouïa Aḥansal. Elle arrose sur son cours un grand nombre de qçars : ils appartiennent aux Aït Isḥaq, l’une des 5 fractions des Aït Messaṭ. Voici les principaux d’entre eux, dans l’ordre où on les trouve en descendant l’ouad :Zaouïa Aḥansal (zaouïa très importante, dont le chef actuel se nomme Sidi Ḥamed ou Ḥamed Aḥansal).Aït Tamzoutrive droite.Zaouïa Aït Sidi Ạli ou Ḥaseïnrive droite.Tillougitrive droite.Aït Ạïssarive droite.Izerouan (3 qçars)rive droite.Distances :de l’Oussikis à Zaouïa Aḥansal1 jour.De Zaouïa Aḥansal à Ouaouizert2 jours.4oOUAD TEÇÇAOUT. — Cette rivière se jette sur la rive gauche de l’Oumm er Rebiạ, à 7 heures de marche au-dessous du confluent de ce fleuve avec l’Ouad el Ạbid. La Teççaout est formée de la réunion de deux cours d’eau : le premier, Teççaout Fouqia ou Ouad Akhḍeur, passe entre Demnât et Bezzou ; le second, Teççaout Taḥtia ou Teççaout Merrâkech, passe entre Demnât et El Qlạa. Ces deux rivières prennent leur source dans un même massif de montagnes et se dirigent vers le nord, l’une par l’est, l’autre par l’ouest : elles se réunissent en plaine entre El Qlạa et Bezzou, et de là vont se jeter dans l’Oumm er Rebiạ. Le chemin qui va en ligne directe de Demnât au Dâdes, chemin très suivi, remonte la Teççaout Fouqia jusqu’à sa source : de là il passe sur le territoire des Haskoura, dans le bassin du Dra. La Teççaout orientale a tout son cours supérieur occupé par la grande tribu tamaziṛt indépendante des Aït b Ououlli. Elle traverse ensuite le territoire des Aït Abbes, puis celui des Entifa, enfin celui des Sraṛna, sur lequel les deux Teççaout se réunissent et se jettent dans l’Oumm er Rebiạ.AFFLUENTS.— La Teççaout Fouqia reçoit plusieurs affluents dont le principal est l’Ouad el Ạrous, se jetant sur sa rive droite au point frontière entre les Aït b Ououlli et les Aït Abbes.Ouad el Arous. — A 2 kilomètres au-dessus de son confluent avec l’Ouad Teççaout, il reçoit lui-même sur sa rive droite, au village d’Agerd n Ouzrou, un cours d’eau important, l’Ouad b Ougemmez.Ouad b Ougemmez.— Cette rivière porte aussi le nom d’Ouad Aït Ouaham. Elle prend sa source dans le Grand Atlas, auprès du Tizi Izouṛar : le cours en appartient tout entier à la tribu des Aït b Ougemmez : un grand nombre de qçars s’échelonnent le long de ses rives : le plus rapproché de sa source est Zaouïa Aït Ouaham (appelé aussi Zaouïa Alonzi) ; le plus bas est Agerd n Ouzrou, où il se jette dans l’Ouad el Ạrous. Entre eux, il en existe d’autres, dont les principaux sont, en descendant : Aït Ạli, Aït Ouriad.Entre Aït Ouriad et Agerd n Ouzrou, l’Ouad b Ougemmez reçoit sur sa rive gauche un affluent, l’Ouad Ibakellioun.Ouad Ibakellioun. — Le cours en appartient aussi en entier aux Aït b Ougemmez : il est bordé denombreux qçars : le plus considérable d’entre eux est Ibakellioun, situé non loin de la source de l’ouad.Cette rivière reçoit elle-même un affluent, l’Ouad Tizi Aït Imi, se jetant sur sa rive gauche dans la partie basse de son cours.Ouad Tizi Aït Imi.— Il prend sa source au col d’Aït Imi, dans le Grand Atlas. Le cours en appartient à la tribu des Aït b Ougemmez. Il arrose plusieurs qçars.Les localités situées sur les cours des ouads b Ougemmez, Ibakellioun et Tizi Aït Imi forment la totalité de la tribu des Aït b Ougemmez, tribu indépendante, de race et de langue tamaziṛt.Pas de marché chez les Aït b Ougemmez.Un mellaḥ, sur l’Ouad b Ougemmez.Distances :de l’Oussikis à Aït Ouahamforte1/2journée.D’Aït Ouaham à Ḥad Aït Ạtab1jour.»Agerd n Ouzrou17kilomètres.»Demnât2petites journées.Renseignements sur les tribus.TRIBUS DU TADLA. — Voici la décomposition des tribus du Tâdla :Oulad Bḥar el Kebar.⎧⎨⎩Oulad Brahim.Ourdiṛra⎧⎪⎨⎪⎩Gouffa.Beni Khelf.Oulad Bḥar es Sṛar.⎧⎪⎨⎪⎩Mfasis.⎱⎰1Oulad Ạzzouz.Oulad Smir.Beni Ḥasen.Beni Khîran⎧⎨⎩Oulad Bou Ṛadi.Beni Mançour.Genadiz.Mạdna.⎧⎨⎩Torch.Smâla⎧⎪⎨⎪⎩Beraksa.Ạsasga.Oulad Ạïssa.⎧⎨⎩Houasen.Oulad Fennan.Chraạ.Oulad Iousef.⎧⎪⎪⎨⎪⎪⎩Oulad Gaouch.Aït Çaleḥ.⎱⎰1Beni Zemmour⎧⎪⎪⎪⎪⎪⎨⎪⎪⎪⎪⎪⎩Nouaser.Berachona.⎱⎰1Oulad Nahr.Beni Zrandil.Beni Bataou.⎧⎪⎨⎪⎩Ạbabsa.Oulad Brahim.Zania.Soual.Rouased.Aït Iaḥi.⎧⎪⎨⎪⎩Aït Bihi.Aït Mousa.Ahouraïn.Geraïat.Qeṭạïa⎧⎪⎨⎪⎩Semget.Ạït Ạla.⎱⎰1Aït Brahim.Aït Kerkaït.Oulad Sạïd.⎧⎨⎩Oulad Smạïn.Beni Mạdan ; Aït Roubạ.⎧⎪⎪⎨⎪⎪⎩Oulad Iạqoub.Oulad Bou Iạoud.Oulad Iousef.⎧⎨⎩Bezzaza.Oulad Iạïch.Oulad Mạmmer.Zouaïr.Beni Mellal.Beni Amir⎧⎪⎪⎪⎪⎪⎨⎪⎪⎪⎪⎪⎩Oulad Assoun⎫⎬⎭1Oulad NedjạOulad Ạbd AllahBeradia⎫⎬⎭1Ahel SousOulad ẠliOulad Ḥasen⎫⎪⎬⎪⎭1KrifatOulad ZianOulad Bou ḤerrouBeni Chegdal⎫⎬⎭1Oulad RejiạMouali el OuadOulad Ạrif.⎧⎪⎪⎪⎨⎪⎪⎪⎩Oulad Zahra.El Amgar.Oulad Zmam.Beni Mousa⎧⎪⎪⎪⎨⎪⎪⎪⎩Ạsara.Oulad Smida.Beni Ạoun.Oulad Meraḥ.Krazza.Beni Oujjin.Oulad Brahim.Ahel Zerberrachi.Beni Miskin.AIT SERI. — Voici la décomposition des Aït Seri, tribu tamaziṛt indépendante :Aït Ouirra.⎧⎪⎪⎪⎨⎪⎪⎪⎩Imhaouchen.Aït Daoud.Aït Mesạoud.Aït Seri⎧⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎨⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎩Aït El Ḥasen.Aït Ạlou ou Brahim.Aït ou Ạzzou.Aït Ousaden.Aït Iqqo.Aït Mḥammed.⎧⎪⎨⎪⎩Aït Ạbd es Selam.Aït Iạqoub.Aït Smạïn.Aït Ḥammi.Aït Bou Bekr.Aït Ạbd el Ouali.⎧⎪⎪⎨⎪⎪⎩Aït Ichcho.Mrabṭen.Aït Daoud.Aït Ousakki.Mḥarir.Aït Ạlou ou El Ḥasen.Aït Ioudi.Friata⎫⎪⎬⎪⎭1Aït ḤebibiAït MaḥaAït Ạbd en Nour.Aït Sạïd⎧⎪⎪⎪⎨⎪⎪⎪⎩Aït Ạli ou Seliman.Aït Ḥammou ou Sạïd.Aït Isḥaq.Iḥebaren.Aït Ḥammou ou Mançour.Aït Daoud ou Bou Ḥïa.Aït Daoud ou Iousef.Aït Ougrar.Les Aït Seri sont de langue comme de race tamaziṛt. Partie nomades, partie sédentaires, ils ont des tentes et des villages ; ces derniers dominent. Leur territoire nourrit peu de chevaux ; pouvant armer un très grand nombre de fantassins, ils n’ont presque pas de cavaliers.Deux fractions des Aït Seri, les Aït Ouirra et les Aït Mḥammed, sont célèbres pour leur hostilité aux Juifs : leur territoire est absolument interdit à cette race. Un Israélite veut-il le traverser quand même, il lui faut se travestir et prendre garde de ne point se trahir : s’il était reconnu, il n’échapperait pas à la mort. Tout Juif trouvé est tué, et l’horreur qu’il inspire va si loin qu’on ne dépouille pas son cadavre et que ses marchandises sont jetées au vent.ICHQERN. — Les Ichqern sont une tribu de race et de langue tamaziṛt bornée au nord par les Zaïan, à l’ouest par le Tâdla (Beni Zemmour et Qeṭạïa), au sud par les Aït Seri (Aït Ouirra). Il y a 4 heures de chemin entre Qaçba Tâdla et leur frontière. Ils peuvent mettre environ8000 hommes à cheval. Ils sont indépendants, bien qu’un qaïd in partibus vive chez eux. Ils ont, en ce qui concerne les Juifs, le même usage que les Aït Ouirra et les Aït Mḥammed, usage qui n’existe nulle part ailleurs au Maroc.Sur la frontière nord des Ichqern, se trouve le point assez connu de Khanifra. Khanifra est une qaçba un peu plus grande que Fichtâla, située à 9 heures de marche à l’est-nord-est de Bou el Djạd ; sur la limite même des Ichqern et des Zaïan, elle fut longtemps un sujet de disputes pour ces deux tribus. Fondée par les premiers, elle appartient aujourd’hui aux seconds. Là habite ce malheureux qaïd des Zaïan dont nous avons parlé plus haut.CHAOUIA. — Les Chaouïa sont nomades et parlent l’arabe : ils forment une nombreuse tribu soumise au sultan. Voici leur décomposition :Oulad Mḥammed (3 qaïds).⎧⎪⎨⎪⎩Oulad Zireg.Chaouïa⎧⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎨⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎪⎩Oulad Chaïb.El Khloṭ.Oulad Ạmama.⎱⎰1Khesasra (1 qaïd).⎧⎪⎨⎪⎩Oulad Bou Bekr.Oulad El Ạsri.Brasiin.Oulad Mnisf.El Aoulad (1 qaïd).Oulad Bou Ạrif.⎱⎰(1 qaïd)Beni Imman.Mzab (1 qaïd)⎧⎪⎪⎪⎨⎪⎪⎪⎩Ḥamdaoua.Beni Sqeten.El Elf.Beni Brahim.Mnia.Djemouạ.Oulad Fers.Oulad Senjej.Oulad Sidi Ben Daoud (1 qaïd).Oulad Bou Ziri (1 qaïd).Oulad Sạïd (1 qaïd).Msamsa (1 qaïd).Oulad Ḥaris.⎱⎰1 (Réunies, ces deux fractions forment un groupe plus nombreux encore que les Mzab. — 1 qaïd.)Medaṛra.Oulad Zian (1 qaïd).Mediouna (1 qaïd).Siaïda (2 qaïds).Zenata (1 qaïd).La fraction des Mzab contient un grand nombre de zaouïas ; telles sont : Oulad Sidi Ạïssa, Qeradma, Oulad Sidi el Ḥadj, Oulad Sidi Bel Qasem, El Kaouka.ZAIR. — Les Zạïr forment une puissante tribu indépendante, de race et de langue tamaziṛt. Leur territoire se trouve à l’ouest de celui des Zaïan et au nord-ouest du Tâdla. Quoique ce pays soit montagneux, ils possèdent un grand nombre de chevaux.AIT MESSAT. — C’est une puissante tribu chleuḥa[100], indépendante, qui a pour limites, au sud la crête supérieure du Grand Atlas, au nord l’Ouad el Ạbid, à l’est les Aït Seri et les Berâber, à l’ouest les ouads b Ougemmez et Teççaout. Les Aït Messaṭ habitent, les uns dans des qçars, les autres sous la tente : ceux-ci sont les plus nombreux. La tribu peut, en tout, armer4000 fantassins et 300 à 500 cavaliers. Elle se décompose en cinq fractions.Aït Isḥaq.Aït Moḥammed.Aït Ougoudid.⎫⎬⎭Atferkal.Aït Ạbd Allah.IbaraṛenLes Aït Isḥaq forment environ2000 fusils. Ils s’étendent entre la zaouïa d’Aḥansal et l’Ouad el Ạbid : tout le cours de l’Ouad Aït Messaṭ leur appartient : à eux encore les deux groupes de qçars d’Aït Maziṛ et d’Aït Issoumour. Aït Maziṛ est une collection de qçars répartis dans la montagne entre l’Ouad el Ạbid et l’Ouad Aït Messaṭ, au delà de la rive gauche de ce dernier. Aït Issoumour est une réunion de 3 qçars situés près de l’Ouad el Ạbid au-dessus d’Aït Maziṛ : on compte 17 kilomètres d’Aït Issoumour à Ouaouizert. Les Aït Isḥaq sont la seule des cinq fractions des Aït Messaṭ qui possède des qçars. Les quatre autres n’ont que des tentes et des tiṛremts.Les Aït Moḥammed sont limitrophes des Aït Isḥaq : ils s’étendent entre eux, les Aït b Ougemmez, l’Ouad el Ạbid et la crête du Grand Atlas : à l’est des Aït b Ougemmez, ils occupent le vaste plateau d’Iferṛes. Pas de rivière sur leur territoire ; mais les sources sont nombreuses. Pays montagneux et boisé. Point de qçars : les Aït Moḥammed emmagasinent leurs biens dans des tiṛremts pendant qu’ils vivent sous la tente. Ils sont environ 500 fusils.Les Aït Ougoudid habitent à l’ouest des Aït Moḥammed, entre eux et les Aït Ạbd Allah. Ils n’ont que des tentes et des tiṛremts. Il en sera de même des fractions suivantes : leur pays, comme celui des Aït Ạbd Allah et celui des Ibaraṛen, est en tout semblable à celui des Aït Moḥammed. Les Aït Ougoudid comptent 500 fusils.Les Aït Ạbd Allah habitent à l’ouest des Aït Ougoudid, entre eux et les Ibaraṛen. Ils sont en face des Aït Ạtab. Ils peuvent lever 500 fusils.Les Ibaraṛen se trouvent à l’ouest des Aït Ạbd Allah, auprès des Entifa : ils forment environ 500 fusils.Ces trois dernières fractions portent le nom collectif d’Atferkal.Ainsi qu’on le voit, une seule rivière arrose le territoire des Aït Messaṭ, celle qui porte le nom de la tribu.Il existe chez les Aït Messaṭ une zaouïa dont le chef est tout-puissant sur eux : la zaouïa d’Aḥansal. Lepouvoir de son chikh est absolu sur les Aït Messaṭ, et son influence s’étend beaucoup plus loin. Jusqu’à Merrâkech d’une part, jusqu’au Dâdes et au Todṛa de l’autre, il est connu et vénéré. Un esclave de Sidi Ḥamed ou Ḥamed Aḥansal, chef actuel de la zaouïa, suffit pour conduire en sûreté une caravane du Todṛa à Merrâkech. A lui a recours quiconque veut voyager dans ces régions.Les Aït Messaṭ ne parlent que le tamaziṛt : très peu parmi eux savent l’arabe.Deux marchés sur leur territoire : Khemîs Aït Khelift (Aït Ạbd Allah), Arbạa Tabaroucht (Aït Isḥaq).Point de Juifs.AIT B OUOULLI. — C’est une nombreuse tribu chleuḥa, indépendante, cantonnée sur le haut cours de la Teççaout Fouqia et sur tout celui de l’Ouad el Ạrous. Elle n’habite que des qçars. Les Aït b Ououlli parlent le tamaziṛt.Point de marché sur leur territoire.Un mellaḥ.AIT ABBES. — Petite tribu chleuḥa cantonnée sur les rives de l’Ouad Teççaout au-dessous des Aït b Ououlli. Nominalement, elle dépend du qaïd des Entifa : de fait, elle est peu soumise. Les Aït Abbes n’habitent que des qçars. Ils parlent le tamaziṛt.Point de marché.Un mellaḥ.Distance : des Aït Abbes aux Aït Bou Ḥarazen comme d’Imiṭeṛ à Taourirt (Todṛa).AIT BOU HARAZEN. — Petite tribu chleuḥa située à quelque distance à l’est de Djemaạa Entifa. Elle fait partie du blad el makhzen et obéit au qaïd des Entifa. Point de rivière sur son territoire : celui-ci n’est arrosé que par des sources. Les Aït Bou Ḥarazen n’habitent que des qçars : leur langue est le tamaziṛt, mais beaucoup d’entre eux savent l’arabe.Un marché, l’Arbạa Bou Ḥarazen.Deux mellaḥs.Distance : d’Arbạa Bou Ḥarazen à Djemaạa Entifa comme de Timaṭṛeouin à Taourirt (Todṛa).INKTO. — Petite tribu chleuḥa au sud des Entifa. Elle appartient au blad el makhzen et obéit au qaïd de Demnât. Elle n’habite que des qçars. La langue en est le tamaziṛt. Le territoire, situé à l’est de l’Ouad Teççaout Fouqia, n’en est arrosé que par des sources : on n’y voit aucun cours d’eau.Un marché, l’Arbạa Ouaoula.Pas de Juifs.Distances :d’Inkto àDemnât comme d’Aït Iidir (Dâdes)à Taourirt (Todṛa).»Djemaạa Entifa comme d’Aït Iidir» »AIT AIAD. — Tribu chleuḥa indépendante occupant les premières pentes du Moyen Atlas au nord-est des Aït Ạtab. La fraction des Aït Ạtab qui la limite de ce dernier côté s’appelle les Ikadousen. Les Aït Ạïad peuvent mettre en ligne environ1000 hommes, dont 100 cavaliers. Ils sont habituellement alliés aux Aït Ạtab.Un marché, le Tlâta Aït Ạïad.Un mellaḥ.Itinéraires.DE FAS A BOU EL DJAD. — Fâs, Sfrou, Aït Ioussi, Beni Mgild, Ạïn el Louḥ, Akebab, Ichqern, Bou el Djạd.DE FAS A BOU EL DJAD. — Fâs, Sfrou, Aït Ioussi, Beni Mgild, Zaïan, Bou el Djạd.DU TADLA A QÇABI ECH CHEURFA. — Du Tâdla, un chemin remonte le cours de l’Ouad Oumm er Rebiạ jusqu’à sa source : de là on peut gagner Qçâbi ech Cheurfa. Cette route n’est point fréquentée :les animaux féroces, lions et panthères, qui peuplent les grandes forêts traversées par le haut cours de l’Oumm er Rebiạ, en sont cause en partie.DE BOU EL DJAD A MOULEI BOU IAZZA. — De Bou el Djạd à Moulei Bou Iạzza, on compte 10 heures de marche : chemin faisant : on rencontre deux lieux habités, Sidi Bou Ạbbed, situé à 4 heures de Bou el Djạd, et Sidi Oumbarek, qui se trouve à 7 heures de cette même ville. Entre Sidi Bou Ạbbed et Sidi Oumbarek, on traverse l’Ouad Grou, entre S. Oumbarek et Moulei Bou Iạzza, on franchit la frontière du Tâdla, et on passe des Beni Zemmour chez les Zaïan.Sidi Bou Ạbbed est un village de 200 maisons : au milieu s’élèvent la qoubba de Sidi Bou Ạbbed et une zaouïa où vivent ses descendants.Sidi Moḥammed Oumbarek était un cherif vénéré ; mort depuis très longtemps, il a laissé une postérité nombreuse qui habite autour de sa qoubba, dans un village de 400 maisons : ce village a pris son nom ; il est situé au milieu de grandes forêts.Moulei Bou Iạzza est une bourgade de1200 à1400 habitants. Elle porte le nom d’un cherif célèbre, mort là depuis des siècles. Il n’a laissé ni postérité ni disciples, le souvenir de ses vertus et son tombeau sont tout ce qui reste de lui ; son mausolée, reconstruit jadis par Moulei Ismạïl, est fort beau : il est du même modèle que ceux de Bou el Djạd. Cette qoubba est l’objet d’une grande vénération.DE DEMNAT A BEZZOU. — Une journée de marche. Chemin faisant, on traverse l’Ouad Teççaout Fouqia. Bezzou est une bourgade de1500 habitants avec un mellaḥ. Elle ressemble de tous points à Djemaạa Entifa. Elle est située en plaine entre l’Ouad Teççaout et l’Ouad el Ạbid. Elle est sous la juridiction du qaïd des Entifa.DE DEMNAT A EL QLAA. — Un jour et demi de marche, soit : de Demnât à Zaouïa Sidi Reḥal, une journée ; de Zaouïa Sidi Reḥal à El Qlạa, une demi-journée. Entre ces deux derniers points on chemine constamment en plaine et on ne traverse aucun cours d’eau. El Qlạa est sur le territoire des Sraṛna. C’est une ville de3000 habitants, de l’importance de Demnât. Elle possède un grand mellaḥ. Située à l’ouest de la Teççaout Taḥtia, à l’est de l’Ouad Rḍât, elle n’a d’autre eau que celle qui lui est amenée de la Teççaout par desfeggara[101].DE DEMNAT AU TIZI N GLAOUI. — Il y a deux chemins : l’un, plus long mais beaucoup meilleur, passant par Zaouïa Sidi Reḥal, Tagmout, etc. ; l’autre, plus court mais très difficile, entrant à Demnât dans la montagne et allant tout droit vers le col : le dernier est très peu fréquenté.DE ZARAKTEN AU TELOUET. — Il y a deux chemins : l’un est celui que nous avons pris ; voici l’autre : Zarakten, Ạqoub es Soulṭân (en tamaziṛt, Asaou n Ougellid), point de croisée du sentier venant de Tagmout, Tikhfar (l’Ouad Rḍât étant à main droite), Talatin n Ouadil, Timi Ourṛt, Amsensa, traversée de l’Ouad Amsensa, affluent de l’Ouad n Iri, Tanzmout (sur l’Ouad Amsensa), Ideṛ (sur l’Ouad n Iri). A partir de là, on reprend le chemin connu.D’OUAOUIZERT A L’OUSSIKIS. — D’Ouaouizert à l’Ouad el Ạbid, 1 heure. Jusque-là on est sur le territoire des Aït Atta d Amalou.De l’Ouad el Ạbid à Talmest, un jour. Talmest est sur les terres des Berâber. Entre l’Ouad el Ạbid et les Berâber se trouve le territoire des Aït Messaṭ. C’est là qu’on a marché durant la plus grande partie de la journée : le chemin y traverse le groupe de qçars d’Aït Issoumour.De Talmest à Tarḥamt, un jour. Tarḥamt est un endroit désert où les caravanes ont l’habitude de faire halte pour passer la nuit.De Tarḥamt à l’Oussikis, un jour. De Talmest à l’Oussikis on n’a cessé de marcher sur le territoire des Berâber. L’Ouad Dâdes, auquel on arrive dans l’Oussikis, est la première rivière qu’on rencontre depuis l’Ouad el Ạbid : entre ces deux cours d’eau ce ne sont que montagnes : point de neige sur le chemin en été ; à dater du mois de novembre, il y en a fréquemment.DU TODRA AUX AIT ATAB ET A DEMNAT. — Du Todṛa à l’Oussikis, une journée de marche. On passe au départ sur la rive droite de l’Ouad Todṛa ; puis on entre dans la montagne, où l’on reste jusqu’à l’Oussikis sans rencontrer de toute la route ni qçar ni cours d’eau. Dans ce long désert on ne trouve que des tentes des Aït b ou Iknifen ; encore n’y sont-elles qu’en été : en hiver elles se transportent sur le Saṛro.De l’Oussikis trois chemins conduisent à la plaine d’Izouṛar, plateau désert :Ṭriq Aqqa (à l’est).Ṭriq Izilal (au centre).Ṭriq Tafrout (à l’ouest).Dans la plaine d’Izouṛar campent en été des Aït ou Allal et des Aït Bou Daoud. De cette plaine on passe à la vallée de l’Ouad b Ougemmez : un seul chemin y conduit : on franchit au Tizi Izouṛar une crête qui marque l’extrémité du plateau, et de là on descend directement dans la vallée de l’Ouad b Ougemmez : on l’atteint à Zaouïa Aït Ouaham. De l’Oussikis à Aït Ouaham, un piéton isolé met une forte demi-journée. Pour les caravanes il faut une journée.D’Aït Ouaham partent deux routes, l’une vers les Aït Ạtab, l’autre vers Demnât.La première monte sur le flanc droit de l’Ouad b Ougemmez, en face même de la zaouïa, puis franchit un col, le Tizi n Tiṛrist. C’est un passage difficile. De là on entre dans la vaste plaine d’Iferṛes. Elle est occupée par les tentes des Aït Moḥammed (fraction des Aït Messaṭ). On descend ensuite dans la vallée de l’Ouad el Ạbid. Un piéton isolé ne met qu’une journée pour aller d’Aït Ouaham à Ḥad Aït Ạtab.Si l’on prend la seconde voie, celle de Demnât, on descend l’Ouad b Ougemmez jusqu’à Agerd n Ouzrou, puis l’Ouad el Ạrous jusqu’à son confluent avec la Teççaout Fouqia. On remonte ensuite la Teççaout pendant 4 heures environ ; puis on passe sur sa rive gauche, on franchit le Djebel Tamatout (montée très difficile), et de là on se rend à Demnât. Il y a deux petites journées d’Aït Ouaham à Demnât. On passe la nuit dans le haut de la tribu des Aït b Ououlli, sur les rives de la Teççaout.DE L’OUSSIKIS A OUAOUIZERT. — On gagne le plateau d’Izouṛar par le chemin le plus oriental, Ṭriq Aqqa. On traverse le plateau, puis on franchit successivement le Tizi n Teṛrisin et le Tizi n Terboula. De là on débouche, à Zaouïa Aḥansal, dans la vallée de l’Ouad Aït Messaṭ. On descend cette rivière jusqu’à son confluent avec l’Ouad el Ạbid, et on gagne Ouaouizert. On compte un jour de l’Oussikis à Zaouïa Aḥansal, et deux jours de la zaouïa à Ouaouizert. Ce chemin a pour les caravanes l’avantage de passer par Zaouïa Aḥansal, résidence d’un puissant chef religieux de qui elles prennent l’ạnaïa. Ce marabout est la ressource habituelle de ceux qui voyagent chez les Aït Messaṭ.

Debdou et vallée de l’Ouad Debdou. (Les parties ombrées des montagnes sont boisées.)(Vue prise du flanc droit de la vallée, entre Debdou et Qaçba Debdou.)Croquis de l’auteur.

Debdou et vallée de l’Ouad Debdou. (Les parties ombrées des montagnes sont boisées.)(Vue prise du flanc droit de la vallée, entre Debdou et Qaçba Debdou.)Croquis de l’auteur.

Debdou et vallée de l’Ouad Debdou. (Les parties ombrées des montagnes sont boisées.)

(Vue prise du flanc droit de la vallée, entre Debdou et Qaçba Debdou.)

Croquis de l’auteur.

Debdou est le premier point que je rencontre faisant un commerce régulier avec l’Algérie : un va-et-vient continuel existe entre cette petite ville et Tlemsen. Les négociants israélites y cherchent les marchandises qui ailleurs viennent des capitales marocaines ou de la côte ; ils les emmagasinent chez eux, et les écoulent peu à peu sur place et dans les marchés du voisinage. Debdou a quelques relations avec Fâs et Melilla, mais ses seuls rapports importants sont avec l’Algérie ; il en sera de même des centres par lesquels je passerai désormais, Qaçba el Ạïoun et Oudjda.

Debdou et le massif de montagnes qui porte son nom nourrissent de grands troupeaux de chèvres, des vaches et d’excellents mulets dont la race est renommée.

Arrivé à Debdou dépouillé de tout argent, sans un centime, j’eusse été fort embarrassé si je n’avais été près de la frontière. Je n’étais qu’à trois ou quatre journées de Lalla Maṛnia. Je vendis mes mulets : cela me fournit de quoi gagner la frontière française sur des animaux de louage.

Je me mets en route avec une nombreuse caravane de Juifs se rendant au tenîn du Za. On arrivera demain à Dar Ech Chaoui, lieu du marché ; aujourd’hui, on va à Qaçba Moulei Ismạïl, sur l’Ouad Za. Environ trente Israélites, montés la plupart sur des mulets, forment la caravane ; elle est protégée par six zeṭaṭs à pied, Kerarma auxquels on paie un prix convenu au départ, tant par Juif, tant par mulet, tant par âne.

Départ à 9 heures du matin. Je descends la vallée de l’Ouad Debdou ; le sol en est terreux, semé de quelques pierres ; elle reste tout le temps ce qu’elle était au départ, si ce n’est que les cultures y diminuent : elles n’occupent bientôt qu’une partie du fond, dont le reste se couvre de hautes broussailles où surgissent çà et là quelques grands arbres. A 10 heures et demie, je suis à l’extrémité de la vallée et j’entre dans la plaine de Tafrâta : c’est une immense étendue déserte, unie comme une glace, à sol de sable ; souvent pendant plusieurs années cette surface reste nue, stérile, sans végétation ; à cette heure, grâce aux pluies de l’hiver, elle est clairsemée d’herbetendre : cela lui donne un aspect verdoyant qu’elle a rarement ; en deux points se trouvent des ḍaïas, ou mạders, où le sol est vaseux, coupé de flaques d’eau et couvert de hautes herbes. La plaine s’étend à l’ouest jusqu’à la Mlouïa : de ce côté, on aperçoit dans le lointain les montagnes bleues des Ṛiata et du Rif et la ligne basse du Gelez dominée par la cime du Djebel Beni Bou Iaḥi ; à l’est, elle est bordée par un demi-cercle de montagnes grises moins hautes que le Djebel Debdou, auquel elles se rattachent ; au sud, par le Djebel Debdou s’étendant jusqu’à Rechida ; au nord, par les deux sommets bruns du Mergeshoum et la ligne blanche du Gelob, vers lequel je marche. Je franchis ce dernier à 3 heures et demie ; c’est un bourrelet calcaire de peu de hauteur qui se traverse en quelques minutes. De là je passe dans une plaine ondulée à sol terreux semé de pierres, presque nue ; les mêmes herbes que dans le désert de Tafrâta y poussent, mais rares, ne déguisant nulle part l’aspect jaune de son sol. Elle paraît bornée au sud par le Mergeshoum et le Gelob, au nord et à l’est par l’Ouad Za. J’y marche le reste de la journée. A 5 heures 50, je me trouve à la crête d’un talus : au-dessous, la vallée de l’Ouad Za s’étend à mes pieds, remplie de cultures, de jardins et de douars. Le talus est peu élevé et en pente douce ; il est composé moitié de sable, moitié de roche (galets roulés) : je le descends et j’entre dans la vallée ; au milieu d’elle se dressent, sur une butte isolée, les ruines imposantes d’une vieille forteresse : c’est Qaçba Moulei Ismạïl, détachant ses hautes murailles roses sur le fond vert du sol. Je marche vers elle, cheminant au milieu des champs et des arbres fruitiers, franchissant à chaque pas des canaux d’eau limpide. A 6 heures, j’y parviens : c’est le terme de ma route d’aujourd’hui.

Je n’ai rencontré personne sur mon parcours depuis l’entrée dans le Tafrâta. Les deux seuls cours d’eau de quelque importance que j’aie traversés sont : l’Ouad Debdou (3 mètres de large, 20 centimètres de profondeur, eau claire et courante coulant sur un lit de gravier ; pas de berges) et Ạïn Ḥammou (2 mètres d’eau coulant sur un lit large de 4 mètres, encaissé entre des berges de sable de 15 mètres de haut).

Qaçba Moulei Ismạïl porte aussi le nom de Taourirt : on la désigne d’habitude dans le pays sous cette dernière appellation. Elle s’élève sur un mamelon isolé, dans un coude de l’Ouad Za, dont la vallée s’élargissant forme une petite plaine : la vallée, bordée à gauche par la rampe que j’ai descendue, l’est à droite par un talus escarpé, partie sable, partie roche jaune, de 60 à 80 mètres de haut. Le fond présente l’aspect le plus frais et le plus riant ; il est tapissé de cultures et d’une multitude de bouquets d’arbres, oliviers, grenadiers, figuiers, taches sombres sur cette nappe verte. Au milieu se dressent une foule de tentes dispersées par petits groupes, disparaissant sous la verdure. Les rives de l’Ouad Za, dans cette région, présentent partout même aspect : elles sont d’une richesse extrême ; cette prospérité est due à l’abondance des eaux de la rivière ; jamais elles ne tarissent : c’est une supérioritédu pays de Za (on appelleblad Zales bords du cours d’eau) sur Debdou et ses environs, où les belles sources que j’ai vues se dessèchent en partie pendant les étés très chauds.

Qaçba Moulei Ismạïl, ou Taourirt, est une enceinte de murailles de pisé, en partie écroulée, dont il reste des portions importantes ; les murs, bien construits, sont élevés et épais, garnis de banquettes, flanqués de hautes tours rapprochées ; ils sont du type de ceux de Meknâs et de Qaçba Tâdla. De larges brèches s’ouvrent dans l’enceinte, qui n’est plus défendable. Au milieu s’élève, sur le sommet de la butte, que les murailles ceignent à mi-côte, un bâtiment carré de construction récente servant aux Kerarma à emmagasiner leurs grains : la tribu a ici la plupart de ses réserves. Cette sorte de maison, neuve, mal bâtie, basse, contraste avec l’air de grandeur des vieilles murailles de la Qaçba.

Départ à 6 heures un quart du matin. Je remonte la vallée du Za ; elle reste ce qu’elle était à Taourirt, couverte de cultures et de jardins et très peuplée. A 7 heures, une maison se dresse au haut de la rampe qui en forme le flanc gauche : c’est Dar Ech Chaoui, résidence de Chikh Ben Ech Chaoui, chikh héréditaire et aujourd’hui qaïd des Kerarma, tribu à laquelle appartient cette portion du Za. Je monte vers la maison ; au pied de ses murs, sur le plateau dont elle occupe le bord, se trouve le marché auquel se rend ma caravane, Tenîn el Kerarma. J’y fais halte. On distingue d’ici la vallée de l’Ouad Za à une certaine distance vers le sud ; jusqu’à un tournant où on la perd de vue, elle garde même aspect, toujours verte, toujours habitée.

Vallée de l’Ouad Za et Djebel Mergeshoum. (Vue prise de Dar Ech Chaoui.)Croquis de l’auteur.

Vallée de l’Ouad Za et Djebel Mergeshoum. (Vue prise de Dar Ech Chaoui.)Croquis de l’auteur.

Vallée de l’Ouad Za et Djebel Mergeshoum. (Vue prise de Dar Ech Chaoui.)

Croquis de l’auteur.

Le marché où je suis, très animé d’habitude, l’est peu aujourd’hui : les habitants de la rive gauche de la Mlouïa n’ont pu s’y rendre, le fleuve étant infranchissable depuis plusieurs jours. Il est toujours gros en cette saison ; c’est l’époque de sa crue : qu’il pleuve ou non, les eaux en sont fortes et difficiles ou impossibles à passer de la mi-avril à la mi-juin.

Je quitte le marché à 1 heure. J’ai pris deux zeṭaṭs Chedjạ, qui me conduiront àQaçba el Ạïoun, où j’arriverai demain. Je redescends dans la vallée du Za et je la traverse ainsi que la rivière ; puis je gravis le talus qui en forme le flanc droit. Parvenu au sommet, je me trouve dans une plaine sablonneuse ondulée. Je suis dans le désert d’Angad ; j’y resterai jusqu’à mon arrivée à Lalla Maṛnia. C’est une plaine immense ayant pour limites : à l’ouest, l’Ouad Za et la Mlouïa ; à l’est, les hauteurs qui bordent la Tafna ; au nord, le Djebel Beni Iznâten[99]; au sud, les djebels Beni Bou Zeggou et Zekkara faisant suite au Mergeshoum. Parfaitement plate au centre, elle est ondulée sur ses lisières nord et sud, d’une manière d’autant plus accentuée qu’on se rapproche davantage des montagnes qui la bordent. Le sol en est sablonneux ; il est dur lorsqu’il est sec, et forme une vase glissante, où la marche est difficile, aussitôt qu’il pleut. Nu d’ordinaire, le désert d’Angad se couvre d’une herbe abondante après les hivers humides ; cette année, la surface en est toute verte : c’est un bonheur pour les tribus nomades, dont les troupeaux trouvent à foison la nourriture que d’habitude il faut chercher dans le Ḍahra. Cette bonne fortune arrive rarement : la plaine, si riante en ce moment, vient d’être durant cinq années nue et stérile, triste étendue de sable jaune sans un brin de verdure. Le désert d’Angad est occupé par trois tribus nomades, les Mhaïa, les Chedjạ et les Angad. En outre, plusieurs tribus montagnardes qui habitent ses limites empiètent sur lui en des endroits de sa lisière : ainsi le cours de l’Ouad Mesegmar est garni de cultures et de douars appartenant aux Beni Bou Zeggou. Cette plaine, jusqu’à la frontière française, est, ainsi que les montagnes qui la bordent, soumise au sultan ; il en est de même du pays que je traverse depuis Debdou. La réduction de ces contrées est complète et réelle, mais ne date que de 1876 ; elle est le résultat de l’expédition que fit alors Moulei el Ḥasen et dans laquelle il vint jusqu’à Oudjda. Auparavant, presque toute la contrée était insoumise. Je chemine dans le désert d’Angad jusqu’à 5 heures un quart ; à ce moment j’arrive au bord de l’Ouad Mesegmar ; je le traverse et je m’arrête sur sa rive droite, dans une tente où je passerai la nuit.

Sur ma route, il y avait un assez grand nombre de passants ; ils revenaient comme moi du marché. J’ai vu peu de lieux habités, quelques rares douars des Beni Bou Zeggou ; ils étaient petits, de 6 à 8 tentes chacun, et isolés les uns des autres. L’Ouad Za, au point où je l’ai passé, avait un lit de sable de 80 mètres de large : l’eau y occupait 20 mètres ; elle avait 80 centimètres de profondeur et un courant rapide. De cette rivière à l’Ouad Mesegmar, j’ai traversé des ruisseaux sans importance, ayant un peu d’eau par suite des pluies récentes ; plusieurs étaient difficiles à franchir à causede leurs berges escarpées, hautes souvent de 7 à 8 mètres, qui en faisaient de vraies coupures dans la plaine. L’Ouad Mesegmar a 6 mètres de large, dont 3 remplis d’eau courante ; il coule entre deux berges de sable à 1/1 de 20 mètres de hauteur. Le point où je l’ai atteint est le plus haut de la bande de cultures qui le borde ; il n’y a pas de tentes au-dessus de celle où je suis. Ici et tout le long du cours d’eau, en le descendant, les deux rives sont garnies de champs, de jardins, de grands arbres et de nombreuses tentes, les unes isolées, les autres groupées par deux ou trois. C’est un ruban vert, moucheté de noir, se déroulant dans le désert.

Les tentes du Za étaient en flidj, celles de l’Ouad Mesegmar sont en nattes grossières : toutes sont vastes. Point de maison dans le Za, sauf celle de Chikh Ben Ech Chaoui. Il y en a une sur l’Ouad Mesegmar ; elle est à quelques pas d’ici : c’est la résidence du qaïd des Beni Bou Zeggou. Ce dernier, Qaïd Ḥamada, était le chikh de la tribu avant d’en être qaïd de par le sultan ; c’était le plus grand pillard de la contrée avant 1876 ; à présent, au contraire, il est d’une sévérité extrême contre les voleurs et fait régner l’ordre le plus rigoureux sur son territoire.

Départ à 5 heures un quart du matin. Je continue à cheminer dans le désert d’Angad. J’arrive à 11 heures du matin à Qaçba el Ạïoun. La marche était difficile à cause de l’état du sol, détrempé par des pluies récentes. Je n’ai rencontré personne durant le trajet. Les cours d’eau que j’ai franchis sont au nombre de deux : l’Ouad Metlili (lit de 5 mètres ; 1m,50 d’eau ; berges de sable de 12 mètres de hauteur ; ce cours d’eau prend, me dit-on, sa source au Djebel Beni Iạla) ; l’Ouad el Qceb (25 mètres de large ; lit de galets, à sec ; berges de sable, à pic, hautes de 15 mètres. Cette rivière prend sa source chez les Beni Iạla et se jette dans la Mlouïa chez les Beni Oukil ; elle reçoit, m’assure-t-on, l’Ouad Mesegmar sur sa rive gauche).

Qaçba Ạïoun Sidi Mellouk, appelée d’ordinaire Qaçba el Ạïoun, s’élève isolée au milieu du désert d’Angad. Aux environs, apparaissent quelques cultures et un certain nombre de petits douars des Chedjạ. La Qaçba est une enceinte rectangulaire de murs de pisé ayant 4 à 5 mètres de haut et 30 à 40 centimètres d’épaisseur ; ni banquettes, ni fossés. A l’intérieur sont des maisons, la plupart en mauvais état, n’ayant qu’un rez-de-chaussée ; elles sont bâties par pâtés, séparés tantôt par de larges passages, tantôt par des places : point de rues proprement dites, et moins encore de ces ruelles étroites qu’on voit dans les qçars. Un grand nombre d’habitations sont blanchies. Au milieu de la Qaçba, sont creusés plusieurs puits qui l’alimentent. La vue intérieure de Qaçba el Ạïoun rappelle de loin celle de certains quartiers de Géryville : mêmes voies larges, mêmes demeures basses, même population de petits marchands.En dehors de l’enceinte, vers l’angle nord-est, se trouve un bouquet d’arbres et, au milieu, la qoubba de S. Mellouk ; auprès jaillissent plusieurs sources, donnant une eau abondante et bonne ; on les appelle Ạïoun S. Mellouk, d’où le nom de la Qaçba. Celle-ci est ancienne, mais tombait en ruine et était déserte lors de l’expédition de Moulei El Ḥasen en 1876. Il la restaura et y installa la garnison qui s’y trouve : elle se compose d’une centaine de réguliers (ạskris), commandés par un aṛa. Qaçba el Ạïoun est en outre la résidence du qaïd des Chedjạ, Chikh Ḥamida ech Chergi, chef suprême dans la place ; il a auprès de lui son lieutenant et quelques hommes du makhzen. Les autres habitants sont des marchands musulmans et juifs, ceux-ci originaires de Debdou ou de Tlemsen, qui vendent des denrées d’Europe et d’Algérie aux soldats et aux tribus des environs.

Le sultan croit avoir ici 600 réguliers commandés par un aṛa, Ḥadj Moḥammed : de fait, il y possède 100 ou 150 malheureux qui n’ont de soldats que le nom. Il envoie5000 fr. par mois pour la solde de la troupe : les hommes ne touchent rien, sont nus et meurent de faim ; l’aṛa et ses lieutenants gardent tout.

Le commerce de Qaçba el Ạïoun a de l’importance. Les boutiques installées dans son enceinte sont bien approvisionnées. Chaque semaine, se tient au pied de ses murs un marché, le Tlâta Sidi Mellouk. Ce jour-là, les tribus des environs, celles de la montagne comme celles de la plaine, viennent en foule, apportant des laines, des tellis, des flidjs, des tapis, des peaux, et les échangeant contre des objets de provenance algérienne, cotonnades, etc. Les années de bonne récolte, les petits marchands de la Qaçba font d’excellentes affaires : ils vendent en grande quantité du café, de l’eau-de-vie, du vin, du thé, du sucre, du kif, des cotonnades, des faïences, des verres, des bougies, des belṛas, de la mercerie, du papier, aux soldats et aux tribus voisines, dont quelques-unes, les Beni Iznâten surtout, sont très riches. Quand la terre est stérile, que la moisson manque, qu’il y a disette, le trafic est nul : c’est ce qui a eu lieu ces derniers temps. Cette année, beaucoup de pluie est tombée au printemps ; on espère une excellente récolte ; depuis cinq ans on manquait d’eau, il y avait sécheresse et famine.

Séjour à Qaçba el Ạïoun. Une pluie torrentielle qui tombe depuis hier soir m’empêche de partir.

On est fort enflammé ici des exploits duCherif(c’est le nom qu’on donne dans le Maroc au Mahdi), que la grâce de Dieu a rendu invulnérable et invincible, qui a chassé les Chrétiens d’Égypte et qui marche sur Tunis : on a reçu à Fâs plusieurs lettres de lui : le sultan les a fait lire dans les mosquées. Moulei El Ḥasen est en cemoment à Meknâs ; il a ordonné des levées de troupes considérables : onze corps sont prêts à l’heure qu’il est, deux sur le Sebou, neuf dans le Sous ; ils présentent un effectif total de 40,000 hommes et sont formés de contingents tirés des tribus les plus guerrières du royaume de Merrâkech et du Sous. C’est contre les Français que se font ces préparatifs. Au mois de ramḍân, le sultan se mettra à la tête des troupes, et en avant vers Oudjda ! — Ce sont les réguliers et les mkhaznis de la Qaçba qui racontent ces fables : ils y croient, et cette perspective de guerre leur fait faire la grimace. Des bruits aussi ridicules et plus encore circulent dans toute l’étendue du Maroc. Partout les esprits y sont occupés des événements du Soudan égyptien, qui grossissent dans des proportions fantastiques en traversant l’Afrique. A Tisint, à Tatta, dans le Sous, le Cherif, après avoir conquis l’Égypte, avait pris Tripoli, Tunis, Alger, et avait mis à mort tout ce qui était chrétien. Dans la vallée du Ziz, il n’était pas à Alger, mais Tunis était tombé en son pouvoir et les Français vaincus fuyaient devant lui. A Debdou, il était à Tripoli. A Qaçba el Ạïoun et à Oudjda, il n’a conquis que l’Égypte, avec le Caire et Alexandrie. Partout, aussi bien dans le sud qu’ici, chez les Ida ou Blal et dans le Sous comme chez les Berâber, on est curieux de ces nouvelles : aussitôt que j’arrivais en un lieu, la première question qu’on m’adressait, à titre d’étranger, était : « Quelles nouvelles du Cherif ? » Mais, si l’on s’occupe de lui, on paraît s’en occuper avec calme et attendre patiemment qu’il vienne, sans se soucier de prendre les armes pour lui tendre la main. En résumé, il excite une vive curiosité, mais peu d’enthousiasme, surtout dans les tribus indépendantes. Les tribus soumises, en général plus dévotes, plus instruites, plus fanatiques que les autres, moins occupées par des luttes de chaque jour avec les voisins, prêtent une attention plus vive et seraient plus faciles à soulever. Tel était l’état des esprits lors de mon voyage. Nulle part on ne désirait la guerre sainte ; mais l’ignorance, qu’entretient la politique craintive des puissances européennes, est si grande que tout peut arriver : malgré le calme actuel, il suffirait que soit le sultan, soit quelque grand chef religieux, comme Chikh Moḥammed El Ạrabi el Derkaoui, levât l’étendard de la guerre sainte pour réunir en quelques jours une armée de 50000 hommes. Cette masse, animée plutôt par l’espoir du pillage que par le zèle religieux, s’évanouirait à la première défaite, et se doublerait au moindre succès.

Départ à 6 heures et demie du matin. Je reprends ma route dans le désert d’Angad, cheminant au milieu de la plaine, avec mes deux chaînes monotones à droite et à gauche. Ce sont deux longues lignes de montagnes sombres, à peu près de même hauteur, nues l’une et l’autre comme tous les massifs que j’ai vus depuis le DjebelDebdou. Au flanc du Djebel Beni Iznâten apparaissent de nombreuses taches noires, villages et jardins. Le sol ne change pas : il demeure sablonneux et couvert d’herbages ; après Qaçba el Ạïoun, il est pendant trois ou quatre kilomètres semé de quelques arbres. Je rencontre des douars, plusieurs troupeaux de chameaux, de moutons et de chèvres, et, en un ou deux points, des cultures. Profitant du bienfait de la pluie, qui vient de fertiliser les sables de l’Angad, les Chedjạ se sont hâtés d’ensemencer quelques parcelles de terre. Durant toute la journée le pays reste très plat ; ce n’est qu’en approchant d’Oudjda que deux accidents de terrain changent l’aspect du désert. Vers le nord, une côte en pente douce, parallèle au Djebel Beni Iznâten, se projette en avant de lui dans la plaine et se termine au cours de l’Isli. Vers l’est, on voit la fameuse Koudia el Khoḍra, théâtre du champ de bataille de l’Isli ; de loin, elle apparaît comme un long talus verdoyant, bas, à crête uniforme, barrant toute la plaine d’Angad depuis le Djebel Zekkara, dont il se détache et auquel il est perpendiculaire, jusqu’à la côte qu’on vient de signaler : entre celle-ci et El Koudia el Khoḍra, se trouve une trouée où passe l’Ouad Isli. A 2 heures 40, je parviens à cette rivière. Elle a 12 mètres de large et 70 centimètres de profondeur ; le courant est rapide ; le lit, de gros galets, est en entier couvert par les eaux ; deux berges de sable à 1/1, de 8 mètres de haut, l’encaissent. L’ouad coule au pied même de El Koudia el Khoḍra : sa berge droite se confond avec le versant occidental de ces hauteurs. Je commence à monter au sortir de la rivière : côte douce, mélange de terre et de pierres ; à 2 heures 50, je suis au sommet. Un plateau s’y étend, ridé d’ondulations légères ; il est couvert d’herbe ; le sol en est terreux, avec des pierres et des endroits rocheux. Je le traverse. A 3 heures et demie, j’en atteins le bord oriental. Depuis quelque temps, j’aperçois Oudjda, étalant au-dessous de moi ses maisons blanches au milieu de grandes plantations d’oliviers. Une rampe, pareille à celle qui le limite à l’ouest, courte et douce, borne ici le plateau. Je la descends et ne tarde pas à entrer dans les jardins d’Oudjda : vastes et bien cultivés, ombragés d’une multitude d’arbres, ils sont la seule chose digne d’attention en ce lieu. Je m’arrête, à 4 heures un quart, dans un des fondoqs de la ville.

Oudjda est située au pied de El Koudia el Khoḍra, en terrain plat, dans la plaine d’Angad, qui se prolonge au delà jusqu’à Lalla Maṛnia. C’est une fort petite ville : elle semble moins peuplée qu’El Qçar. La richesse et la prospérité y règnent ; la présence d’un qaïd, de mkhaznis, le passage des caravanes, le commerce avec l’Algérie, y entretiennent l’animation et y apportent la fortune.

Un mkhazni à cheval m’a escorté de Qaçba el Ạïoun à Oudjda ; un autre m’accompagnera d’Oudjda à la frontière française. Il a suffi de les demander aux qaïds ; une escorte de ce genre s’accorde toujours, à condition de payer : le prix est modique. Le gouvernement concourt à fournir les zeṭaṭs dans les régions du blad elmakhzen trop peu sûres, comme celle-ci, pour y voyager seul. Chemin faisant, j’ai rencontré une caravane ; elle se composait de marchands juifs venant de Tlemsen et allant à Debdou. Hors l’Ouad Isli, je n’ai traversé qu’un cours d’eau de quelque importance : l’Ouad Bou Rdim (6 mètres de large ; 1 mètre de profondeur ; courant insensible ; berges de 1m,50 d’élévation, à 1/1. Les eaux proviennent des pluies dernières ; la rivière, à sec toute l’année, se gonfle à la moindre averse et se dessèche aussi vite : hier elle était infranchissable).

Départ d’Oudjda à 7 heures du matin. A 10 heures, je passe la frontière et j’entre en terre française. Peu après j’arrivai à Lalla Maṛnia, terme de mon voyage.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

[99]Les Beni Iznâten (Beni Zenâta) sont la grande tribu qui est désignée d’habitude sur nos cartes sous le nom de Beni Snassen.

[99]Les Beni Iznâten (Beni Zenâta) sont la grande tribu qui est désignée d’habitude sur nos cartes sous le nom de Beni Snassen.

[99]Les Beni Iznâten (Beni Zenâta) sont la grande tribu qui est désignée d’habitude sur nos cartes sous le nom de Beni Snassen.

RENSEIGNEMENTS.

BASSIN DE L’OUAD OUMM ER REBIA.

L’Ouad Oumm er Rebiạ prend sa source sur le territoire des Beni Mgild, à une haute montagne d’où sort aussi la Mlouïa. De là il traverse les tribus des Zaïan, des Ichqern, des Qeṭạïa, des Aït Roubạ, des Beni Ạmir, des Beni Mousa, ces quatre dernières faisant partie du Tâdla. En sortant des terres des Beni Mousa, il reçoit l’Ouad el Ạbid, qui est la limite et de cette tribu et du pays de Tâdla. A partir de là, il ne cesse de couler entre des tribus différentes, formant frontière entre elles : d’abord entre les Beni Miskin au nord et les Sraṛna au sud ; puis entre les Chaouïa (nord) et les Rḥamna (sud) ; ensuite entre les Chaouïa (nord) et les Doukkala (sud) ; enfin entre les Chtouga (nord) et les Doukkala (sud).

Les tribus mentionnées en aval du Tâdla sont nomades, parlent l’arabe et se disent de race arabe. Elles sont soumises au sultan. Trois d’entre elles sont regardées comme les plus puissantes du blad el makhzen : celles des Rḥamna, des Chaouïa et des Doukkala : les premiers peuvent, dit-on, mettre 11000 hommes à cheval, les seconds7000, les derniers6000.

AFFLUENTS.— L’Ouad Oumm er Rebiạ reçoit un grand nombre d’affluents, parmi lesquels on remarque, en descendant son cours : l’Ouad Derna, l’Ouad Daï, l’Ouad el Ạbid, l’Ouad Teççaout. Ces quatre cours d’eau se jettent sur sa rive gauche. L’un d’eux, l’Ouad el Ạbid, égale en importance l’Oumm er Rebiạ elle-même.

1oOUAD DERNA. — Cette rivière prend sa source dans le Djebel Aït Seri, arrose le grand village de Tagzirt et, à 2 heures de marche au-dessous de ce point, entre dans le territoire des Aït Iạïch : elle se jette dans l’Oumm er Rebiạ à Zidania, vieille qaçba qui ressemble à celle de Fichtâla et qui a été construite aussi par Moulei Ismạïl. Zidania est située à 5 heures de marche au-dessous de Qaçba Tâdla, chez les Oulad Ạbd Allah, fraction des Beni Ạmir. Point de ville du nom de Derna.

2oOUAD DAI. — Cette rivière roule à peu près le même volume d’eau que l’Ouad Derna : elle prend sa source dans la même chaîne de montagnes : c’est chez les Oulad Bou Bekr, fraction des Beni Mellal, qu’elle entre en plaine. Elle se jette sur la rive gauche de l’Oumm er Rebiạ dans le territoire des Beni Mousa. Point de ville du nom de Daï.

3oOUAD EL ABID. — Les sources de cette grande rivière sont, comme celles de l’Oumm er Rebiạ, dans une contrée sauvage, boisée, infestée de lions et de panthères, région peu fréquentée et que ne traverse aucun chemin. En remontant l’Ouad el Ạbid au-dessus d’Ouaouizert, on trouve les Aït Messaṭ sur sa rive gauche et les Aït Atta d Amalou sur sa rive droite : la rivière forme frontière entre les deux tribus. Puis elle entre dans celle des Aït Seri. A partir de là, plus de bourgades ; il n’y a que de petits villages, des huttes et des tentes groupées autour de tiṛremts.

Au-dessous d’Ouaouizert, c’est encore la grande tribu des Aït Messaṭ qui occupe la rive gauche del’ouad : les Entifa, puis les Sraṛna lui font suite. Sur la rive droite, on traverse successivement, en descendant la rivière, les Aït Atta d Amalou, les Aït Bou Zîd, les Aït Ạtab et enfin les Beni Mousa.

L’Ouad el Ạbid a deux points de passage importants dans la portion inférieure de son cours :

A 3 heures de marche en amont de son confluent avec l’Oumm er Rebiạ, se trouve le gué de Bou Ạqba, célèbre par la bataille qui s’y livra. En cet endroit, l’Ouad el Ạbid forme limite entre les Entifa et les Beni Mousa.

5 heures plus haut, c’est-à-dire à 8 heures du confluent, se trouve un pont construit par Moulei Ismạïl et encore en bon état : il n’a point de nom particulier : on l’appelleEl Qanṭra.

AFFLUENT.— L’Ouad el Ạbid reçoit sur sa rive gauche une rivière importante dont nous avons aperçu le confluent entre Ouaouizert et Aït ou Akeddir ; c’est l’Ouad Aït Messaṭ.

Ouad Ait Messat. — Cette rivière prend sa source dans le Grand Atlas un peu au-dessus de Zaouïa Aḥansal. Elle arrose sur son cours un grand nombre de qçars : ils appartiennent aux Aït Isḥaq, l’une des 5 fractions des Aït Messaṭ. Voici les principaux d’entre eux, dans l’ordre où on les trouve en descendant l’ouad :

4oOUAD TEÇÇAOUT. — Cette rivière se jette sur la rive gauche de l’Oumm er Rebiạ, à 7 heures de marche au-dessous du confluent de ce fleuve avec l’Ouad el Ạbid. La Teççaout est formée de la réunion de deux cours d’eau : le premier, Teççaout Fouqia ou Ouad Akhḍeur, passe entre Demnât et Bezzou ; le second, Teççaout Taḥtia ou Teççaout Merrâkech, passe entre Demnât et El Qlạa. Ces deux rivières prennent leur source dans un même massif de montagnes et se dirigent vers le nord, l’une par l’est, l’autre par l’ouest : elles se réunissent en plaine entre El Qlạa et Bezzou, et de là vont se jeter dans l’Oumm er Rebiạ. Le chemin qui va en ligne directe de Demnât au Dâdes, chemin très suivi, remonte la Teççaout Fouqia jusqu’à sa source : de là il passe sur le territoire des Haskoura, dans le bassin du Dra. La Teççaout orientale a tout son cours supérieur occupé par la grande tribu tamaziṛt indépendante des Aït b Ououlli. Elle traverse ensuite le territoire des Aït Abbes, puis celui des Entifa, enfin celui des Sraṛna, sur lequel les deux Teççaout se réunissent et se jettent dans l’Oumm er Rebiạ.

AFFLUENTS.— La Teççaout Fouqia reçoit plusieurs affluents dont le principal est l’Ouad el Ạrous, se jetant sur sa rive droite au point frontière entre les Aït b Ououlli et les Aït Abbes.

Ouad el Arous. — A 2 kilomètres au-dessus de son confluent avec l’Ouad Teççaout, il reçoit lui-même sur sa rive droite, au village d’Agerd n Ouzrou, un cours d’eau important, l’Ouad b Ougemmez.

Ouad b Ougemmez.— Cette rivière porte aussi le nom d’Ouad Aït Ouaham. Elle prend sa source dans le Grand Atlas, auprès du Tizi Izouṛar : le cours en appartient tout entier à la tribu des Aït b Ougemmez : un grand nombre de qçars s’échelonnent le long de ses rives : le plus rapproché de sa source est Zaouïa Aït Ouaham (appelé aussi Zaouïa Alonzi) ; le plus bas est Agerd n Ouzrou, où il se jette dans l’Ouad el Ạrous. Entre eux, il en existe d’autres, dont les principaux sont, en descendant : Aït Ạli, Aït Ouriad.

Entre Aït Ouriad et Agerd n Ouzrou, l’Ouad b Ougemmez reçoit sur sa rive gauche un affluent, l’Ouad Ibakellioun.

Ouad Ibakellioun. — Le cours en appartient aussi en entier aux Aït b Ougemmez : il est bordé denombreux qçars : le plus considérable d’entre eux est Ibakellioun, situé non loin de la source de l’ouad.

Cette rivière reçoit elle-même un affluent, l’Ouad Tizi Aït Imi, se jetant sur sa rive gauche dans la partie basse de son cours.

Ouad Tizi Aït Imi.— Il prend sa source au col d’Aït Imi, dans le Grand Atlas. Le cours en appartient à la tribu des Aït b Ougemmez. Il arrose plusieurs qçars.

Les localités situées sur les cours des ouads b Ougemmez, Ibakellioun et Tizi Aït Imi forment la totalité de la tribu des Aït b Ougemmez, tribu indépendante, de race et de langue tamaziṛt.

Pas de marché chez les Aït b Ougemmez.

Un mellaḥ, sur l’Ouad b Ougemmez.

TRIBUS DU TADLA. — Voici la décomposition des tribus du Tâdla :

AIT SERI. — Voici la décomposition des Aït Seri, tribu tamaziṛt indépendante :

Les Aït Seri sont de langue comme de race tamaziṛt. Partie nomades, partie sédentaires, ils ont des tentes et des villages ; ces derniers dominent. Leur territoire nourrit peu de chevaux ; pouvant armer un très grand nombre de fantassins, ils n’ont presque pas de cavaliers.

Deux fractions des Aït Seri, les Aït Ouirra et les Aït Mḥammed, sont célèbres pour leur hostilité aux Juifs : leur territoire est absolument interdit à cette race. Un Israélite veut-il le traverser quand même, il lui faut se travestir et prendre garde de ne point se trahir : s’il était reconnu, il n’échapperait pas à la mort. Tout Juif trouvé est tué, et l’horreur qu’il inspire va si loin qu’on ne dépouille pas son cadavre et que ses marchandises sont jetées au vent.

ICHQERN. — Les Ichqern sont une tribu de race et de langue tamaziṛt bornée au nord par les Zaïan, à l’ouest par le Tâdla (Beni Zemmour et Qeṭạïa), au sud par les Aït Seri (Aït Ouirra). Il y a 4 heures de chemin entre Qaçba Tâdla et leur frontière. Ils peuvent mettre environ8000 hommes à cheval. Ils sont indépendants, bien qu’un qaïd in partibus vive chez eux. Ils ont, en ce qui concerne les Juifs, le même usage que les Aït Ouirra et les Aït Mḥammed, usage qui n’existe nulle part ailleurs au Maroc.

Sur la frontière nord des Ichqern, se trouve le point assez connu de Khanifra. Khanifra est une qaçba un peu plus grande que Fichtâla, située à 9 heures de marche à l’est-nord-est de Bou el Djạd ; sur la limite même des Ichqern et des Zaïan, elle fut longtemps un sujet de disputes pour ces deux tribus. Fondée par les premiers, elle appartient aujourd’hui aux seconds. Là habite ce malheureux qaïd des Zaïan dont nous avons parlé plus haut.

CHAOUIA. — Les Chaouïa sont nomades et parlent l’arabe : ils forment une nombreuse tribu soumise au sultan. Voici leur décomposition :

La fraction des Mzab contient un grand nombre de zaouïas ; telles sont : Oulad Sidi Ạïssa, Qeradma, Oulad Sidi el Ḥadj, Oulad Sidi Bel Qasem, El Kaouka.

ZAIR. — Les Zạïr forment une puissante tribu indépendante, de race et de langue tamaziṛt. Leur territoire se trouve à l’ouest de celui des Zaïan et au nord-ouest du Tâdla. Quoique ce pays soit montagneux, ils possèdent un grand nombre de chevaux.

AIT MESSAT. — C’est une puissante tribu chleuḥa[100], indépendante, qui a pour limites, au sud la crête supérieure du Grand Atlas, au nord l’Ouad el Ạbid, à l’est les Aït Seri et les Berâber, à l’ouest les ouads b Ougemmez et Teççaout. Les Aït Messaṭ habitent, les uns dans des qçars, les autres sous la tente : ceux-ci sont les plus nombreux. La tribu peut, en tout, armer4000 fantassins et 300 à 500 cavaliers. Elle se décompose en cinq fractions.

Les Aït Isḥaq forment environ2000 fusils. Ils s’étendent entre la zaouïa d’Aḥansal et l’Ouad el Ạbid : tout le cours de l’Ouad Aït Messaṭ leur appartient : à eux encore les deux groupes de qçars d’Aït Maziṛ et d’Aït Issoumour. Aït Maziṛ est une collection de qçars répartis dans la montagne entre l’Ouad el Ạbid et l’Ouad Aït Messaṭ, au delà de la rive gauche de ce dernier. Aït Issoumour est une réunion de 3 qçars situés près de l’Ouad el Ạbid au-dessus d’Aït Maziṛ : on compte 17 kilomètres d’Aït Issoumour à Ouaouizert. Les Aït Isḥaq sont la seule des cinq fractions des Aït Messaṭ qui possède des qçars. Les quatre autres n’ont que des tentes et des tiṛremts.

Les Aït Moḥammed sont limitrophes des Aït Isḥaq : ils s’étendent entre eux, les Aït b Ougemmez, l’Ouad el Ạbid et la crête du Grand Atlas : à l’est des Aït b Ougemmez, ils occupent le vaste plateau d’Iferṛes. Pas de rivière sur leur territoire ; mais les sources sont nombreuses. Pays montagneux et boisé. Point de qçars : les Aït Moḥammed emmagasinent leurs biens dans des tiṛremts pendant qu’ils vivent sous la tente. Ils sont environ 500 fusils.

Les Aït Ougoudid habitent à l’ouest des Aït Moḥammed, entre eux et les Aït Ạbd Allah. Ils n’ont que des tentes et des tiṛremts. Il en sera de même des fractions suivantes : leur pays, comme celui des Aït Ạbd Allah et celui des Ibaraṛen, est en tout semblable à celui des Aït Moḥammed. Les Aït Ougoudid comptent 500 fusils.

Les Aït Ạbd Allah habitent à l’ouest des Aït Ougoudid, entre eux et les Ibaraṛen. Ils sont en face des Aït Ạtab. Ils peuvent lever 500 fusils.

Les Ibaraṛen se trouvent à l’ouest des Aït Ạbd Allah, auprès des Entifa : ils forment environ 500 fusils.

Ces trois dernières fractions portent le nom collectif d’Atferkal.

Ainsi qu’on le voit, une seule rivière arrose le territoire des Aït Messaṭ, celle qui porte le nom de la tribu.

Il existe chez les Aït Messaṭ une zaouïa dont le chef est tout-puissant sur eux : la zaouïa d’Aḥansal. Lepouvoir de son chikh est absolu sur les Aït Messaṭ, et son influence s’étend beaucoup plus loin. Jusqu’à Merrâkech d’une part, jusqu’au Dâdes et au Todṛa de l’autre, il est connu et vénéré. Un esclave de Sidi Ḥamed ou Ḥamed Aḥansal, chef actuel de la zaouïa, suffit pour conduire en sûreté une caravane du Todṛa à Merrâkech. A lui a recours quiconque veut voyager dans ces régions.

Les Aït Messaṭ ne parlent que le tamaziṛt : très peu parmi eux savent l’arabe.

Deux marchés sur leur territoire : Khemîs Aït Khelift (Aït Ạbd Allah), Arbạa Tabaroucht (Aït Isḥaq).

Point de Juifs.

AIT B OUOULLI. — C’est une nombreuse tribu chleuḥa, indépendante, cantonnée sur le haut cours de la Teççaout Fouqia et sur tout celui de l’Ouad el Ạrous. Elle n’habite que des qçars. Les Aït b Ououlli parlent le tamaziṛt.

Point de marché sur leur territoire.

Un mellaḥ.

AIT ABBES. — Petite tribu chleuḥa cantonnée sur les rives de l’Ouad Teççaout au-dessous des Aït b Ououlli. Nominalement, elle dépend du qaïd des Entifa : de fait, elle est peu soumise. Les Aït Abbes n’habitent que des qçars. Ils parlent le tamaziṛt.

Point de marché.

Un mellaḥ.

Distance : des Aït Abbes aux Aït Bou Ḥarazen comme d’Imiṭeṛ à Taourirt (Todṛa).

AIT BOU HARAZEN. — Petite tribu chleuḥa située à quelque distance à l’est de Djemaạa Entifa. Elle fait partie du blad el makhzen et obéit au qaïd des Entifa. Point de rivière sur son territoire : celui-ci n’est arrosé que par des sources. Les Aït Bou Ḥarazen n’habitent que des qçars : leur langue est le tamaziṛt, mais beaucoup d’entre eux savent l’arabe.

Un marché, l’Arbạa Bou Ḥarazen.

Deux mellaḥs.

Distance : d’Arbạa Bou Ḥarazen à Djemaạa Entifa comme de Timaṭṛeouin à Taourirt (Todṛa).

INKTO. — Petite tribu chleuḥa au sud des Entifa. Elle appartient au blad el makhzen et obéit au qaïd de Demnât. Elle n’habite que des qçars. La langue en est le tamaziṛt. Le territoire, situé à l’est de l’Ouad Teççaout Fouqia, n’en est arrosé que par des sources : on n’y voit aucun cours d’eau.

Un marché, l’Arbạa Ouaoula.

Pas de Juifs.

AIT AIAD. — Tribu chleuḥa indépendante occupant les premières pentes du Moyen Atlas au nord-est des Aït Ạtab. La fraction des Aït Ạtab qui la limite de ce dernier côté s’appelle les Ikadousen. Les Aït Ạïad peuvent mettre en ligne environ1000 hommes, dont 100 cavaliers. Ils sont habituellement alliés aux Aït Ạtab.

Un marché, le Tlâta Aït Ạïad.

Un mellaḥ.

DE FAS A BOU EL DJAD. — Fâs, Sfrou, Aït Ioussi, Beni Mgild, Ạïn el Louḥ, Akebab, Ichqern, Bou el Djạd.

DE FAS A BOU EL DJAD. — Fâs, Sfrou, Aït Ioussi, Beni Mgild, Zaïan, Bou el Djạd.

DU TADLA A QÇABI ECH CHEURFA. — Du Tâdla, un chemin remonte le cours de l’Ouad Oumm er Rebiạ jusqu’à sa source : de là on peut gagner Qçâbi ech Cheurfa. Cette route n’est point fréquentée :les animaux féroces, lions et panthères, qui peuplent les grandes forêts traversées par le haut cours de l’Oumm er Rebiạ, en sont cause en partie.

DE BOU EL DJAD A MOULEI BOU IAZZA. — De Bou el Djạd à Moulei Bou Iạzza, on compte 10 heures de marche : chemin faisant : on rencontre deux lieux habités, Sidi Bou Ạbbed, situé à 4 heures de Bou el Djạd, et Sidi Oumbarek, qui se trouve à 7 heures de cette même ville. Entre Sidi Bou Ạbbed et Sidi Oumbarek, on traverse l’Ouad Grou, entre S. Oumbarek et Moulei Bou Iạzza, on franchit la frontière du Tâdla, et on passe des Beni Zemmour chez les Zaïan.

Sidi Bou Ạbbed est un village de 200 maisons : au milieu s’élèvent la qoubba de Sidi Bou Ạbbed et une zaouïa où vivent ses descendants.

Sidi Moḥammed Oumbarek était un cherif vénéré ; mort depuis très longtemps, il a laissé une postérité nombreuse qui habite autour de sa qoubba, dans un village de 400 maisons : ce village a pris son nom ; il est situé au milieu de grandes forêts.

Moulei Bou Iạzza est une bourgade de1200 à1400 habitants. Elle porte le nom d’un cherif célèbre, mort là depuis des siècles. Il n’a laissé ni postérité ni disciples, le souvenir de ses vertus et son tombeau sont tout ce qui reste de lui ; son mausolée, reconstruit jadis par Moulei Ismạïl, est fort beau : il est du même modèle que ceux de Bou el Djạd. Cette qoubba est l’objet d’une grande vénération.

DE DEMNAT A BEZZOU. — Une journée de marche. Chemin faisant, on traverse l’Ouad Teççaout Fouqia. Bezzou est une bourgade de1500 habitants avec un mellaḥ. Elle ressemble de tous points à Djemaạa Entifa. Elle est située en plaine entre l’Ouad Teççaout et l’Ouad el Ạbid. Elle est sous la juridiction du qaïd des Entifa.

DE DEMNAT A EL QLAA. — Un jour et demi de marche, soit : de Demnât à Zaouïa Sidi Reḥal, une journée ; de Zaouïa Sidi Reḥal à El Qlạa, une demi-journée. Entre ces deux derniers points on chemine constamment en plaine et on ne traverse aucun cours d’eau. El Qlạa est sur le territoire des Sraṛna. C’est une ville de3000 habitants, de l’importance de Demnât. Elle possède un grand mellaḥ. Située à l’ouest de la Teççaout Taḥtia, à l’est de l’Ouad Rḍât, elle n’a d’autre eau que celle qui lui est amenée de la Teççaout par desfeggara[101].

DE DEMNAT AU TIZI N GLAOUI. — Il y a deux chemins : l’un, plus long mais beaucoup meilleur, passant par Zaouïa Sidi Reḥal, Tagmout, etc. ; l’autre, plus court mais très difficile, entrant à Demnât dans la montagne et allant tout droit vers le col : le dernier est très peu fréquenté.

DE ZARAKTEN AU TELOUET. — Il y a deux chemins : l’un est celui que nous avons pris ; voici l’autre : Zarakten, Ạqoub es Soulṭân (en tamaziṛt, Asaou n Ougellid), point de croisée du sentier venant de Tagmout, Tikhfar (l’Ouad Rḍât étant à main droite), Talatin n Ouadil, Timi Ourṛt, Amsensa, traversée de l’Ouad Amsensa, affluent de l’Ouad n Iri, Tanzmout (sur l’Ouad Amsensa), Ideṛ (sur l’Ouad n Iri). A partir de là, on reprend le chemin connu.

D’OUAOUIZERT A L’OUSSIKIS. — D’Ouaouizert à l’Ouad el Ạbid, 1 heure. Jusque-là on est sur le territoire des Aït Atta d Amalou.

De l’Ouad el Ạbid à Talmest, un jour. Talmest est sur les terres des Berâber. Entre l’Ouad el Ạbid et les Berâber se trouve le territoire des Aït Messaṭ. C’est là qu’on a marché durant la plus grande partie de la journée : le chemin y traverse le groupe de qçars d’Aït Issoumour.

De Talmest à Tarḥamt, un jour. Tarḥamt est un endroit désert où les caravanes ont l’habitude de faire halte pour passer la nuit.

De Tarḥamt à l’Oussikis, un jour. De Talmest à l’Oussikis on n’a cessé de marcher sur le territoire des Berâber. L’Ouad Dâdes, auquel on arrive dans l’Oussikis, est la première rivière qu’on rencontre depuis l’Ouad el Ạbid : entre ces deux cours d’eau ce ne sont que montagnes : point de neige sur le chemin en été ; à dater du mois de novembre, il y en a fréquemment.

DU TODRA AUX AIT ATAB ET A DEMNAT. — Du Todṛa à l’Oussikis, une journée de marche. On passe au départ sur la rive droite de l’Ouad Todṛa ; puis on entre dans la montagne, où l’on reste jusqu’à l’Oussikis sans rencontrer de toute la route ni qçar ni cours d’eau. Dans ce long désert on ne trouve que des tentes des Aït b ou Iknifen ; encore n’y sont-elles qu’en été : en hiver elles se transportent sur le Saṛro.

De l’Oussikis trois chemins conduisent à la plaine d’Izouṛar, plateau désert :

Dans la plaine d’Izouṛar campent en été des Aït ou Allal et des Aït Bou Daoud. De cette plaine on passe à la vallée de l’Ouad b Ougemmez : un seul chemin y conduit : on franchit au Tizi Izouṛar une crête qui marque l’extrémité du plateau, et de là on descend directement dans la vallée de l’Ouad b Ougemmez : on l’atteint à Zaouïa Aït Ouaham. De l’Oussikis à Aït Ouaham, un piéton isolé met une forte demi-journée. Pour les caravanes il faut une journée.

D’Aït Ouaham partent deux routes, l’une vers les Aït Ạtab, l’autre vers Demnât.

La première monte sur le flanc droit de l’Ouad b Ougemmez, en face même de la zaouïa, puis franchit un col, le Tizi n Tiṛrist. C’est un passage difficile. De là on entre dans la vaste plaine d’Iferṛes. Elle est occupée par les tentes des Aït Moḥammed (fraction des Aït Messaṭ). On descend ensuite dans la vallée de l’Ouad el Ạbid. Un piéton isolé ne met qu’une journée pour aller d’Aït Ouaham à Ḥad Aït Ạtab.

Si l’on prend la seconde voie, celle de Demnât, on descend l’Ouad b Ougemmez jusqu’à Agerd n Ouzrou, puis l’Ouad el Ạrous jusqu’à son confluent avec la Teççaout Fouqia. On remonte ensuite la Teççaout pendant 4 heures environ ; puis on passe sur sa rive gauche, on franchit le Djebel Tamatout (montée très difficile), et de là on se rend à Demnât. Il y a deux petites journées d’Aït Ouaham à Demnât. On passe la nuit dans le haut de la tribu des Aït b Ououlli, sur les rives de la Teççaout.

DE L’OUSSIKIS A OUAOUIZERT. — On gagne le plateau d’Izouṛar par le chemin le plus oriental, Ṭriq Aqqa. On traverse le plateau, puis on franchit successivement le Tizi n Teṛrisin et le Tizi n Terboula. De là on débouche, à Zaouïa Aḥansal, dans la vallée de l’Ouad Aït Messaṭ. On descend cette rivière jusqu’à son confluent avec l’Ouad el Ạbid, et on gagne Ouaouizert. On compte un jour de l’Oussikis à Zaouïa Aḥansal, et deux jours de la zaouïa à Ouaouizert. Ce chemin a pour les caravanes l’avantage de passer par Zaouïa Aḥansal, résidence d’un puissant chef religieux de qui elles prennent l’ạnaïa. Ce marabout est la ressource habituelle de ceux qui voyagent chez les Aït Messaṭ.


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