VII

Petite plaine entourée d’une ceinture de montagnes, entre Imiteq et le col de Tanamrout.Croquis de l’auteur.J’ai traversé cette nuit un grand nombre de cours d’eau, tous à sec, tous ayant un lit de gros galets et des berges verticales, mi-sable, mi-cailloux, hautes de 1 à 2 mètres.Les deux plus importants se réunissent pour former l’Ouad Imiṭeq ; l’un vient de l’est, l’autre de l’ouest ; le premier a 50 mètres de large, le second 40. De Taṛla ici, bien que le terrain soit constamment pierreux ou rocheux, le chemin n’est pas difficile : il a des montées, des descentes, mais jamais raides ni longues.13 janvier.A 1 heure de l’après-midi, nous nous remettons en marche. Nous quittons la vallée, lieu de notre halte, et remontons l’Ouad Tanamrout ; il coule dans un ravin étroit qui bientôt n’a aucune largeur et où le chemin, malgré de nombreux lacets, devient difficile. Les parois sont les montagnes de roche jaune dont nous étions jusqu’à présent au pied et que nous allons franchir. Près du torrent, la pierre laisse percer une végétation abondante : jujubiers sauvages, ḥeuboubs de 2 à 3 mètres, grandes herbes, fleurs de toute couleur. Une heure de marche pénible nous conduit à un col, Tizi Tanamrout, où l’ouad prend sa source. A nos pieds s’étend une large vallée, dont le flanc gauche est le massif que nous venons de gravir, et le droit un talus sombre dont la crête paraît un peu plus élevée que celle où nous sommes. Nous descendons vers le thalweg. Les pentes, si rapides sur l’autre versant, sont douces, le chemin aisé ; terrain rocheux ; la végétation, vivace sur le côté opposé, existe à peine sur celui-ci : des jujubiers sauvages interrompent seuls de loin en loin la monotonie du sol nu.Parvenus au fond de la vallée, nous la descendons pendant quelque temps ; un cours d’eau à sec, de 60 mètres de large, en occupe le milieu : c’est un affluent de l’Ouad Aqqa. Peu après, nous gagnons les bords de l’Ouad Aqqa : il forme une grande rivière, large de plus de 200 mètres ; le lit, ici de sable, là de gravier, ailleurs de gros galets, ne contient point d’eau. Nous le remontons jusqu’à Tizgi Ida ou Baloul[87]. Nous entrons dans ce village à 7 heures du soir. Un ami de Ou Ạddi nous donne l’hospitalité.De Taṛla à Tizgi, personne n’a paru sur le chemin. Le seul vestige humain que j’aie vu a été, entre Tatta et Imiṭeq, une dizaine de tombes, échelonnées par groupes de deux ou trois au bord du sentier. Ces tombes, qui rappelaient chacune un pillage, et marquaient l’endroit où avaient péri des voyageurs moins heureux que moi, avaient, au clair de lune, au milieu de cette solitude, un aspect lugubre.Arrivé à Tizgi, la portion périlleuse de ma route est faite : je pourrai marcher désormais à la clarté du soleil. Les Marocains de ces régions emploient, on le voit, une méthode simple pour voyager : quand le pays n’est pas dangereux, ils le traversentle jour ; lorsqu’il l’est, au lieu de prendre des escortes, ils le franchissent rapidement de nuit.14 janvier.Séjour à Tizgi Ida ou Baloul. Tizgi est une bourgade isolée, d’environ 400 feux ; elle est construite en long sur les premières pentes du flanc gauche de l’Ouad Aqqa. Au pied du village, les bords et le lit du cours d’eau sont occupés par des cultures ombragées de palmiers (bou souaïr) ; ceux-ci ne sont pas serrés comme à Tisint et à Tatta : ils sont espacés, et se mêlent de trembles, de figuiers et d’oliviers. Le fond de la vallée est sablonneux ; les flancs sont de hautes parois de roche jaune, escarpées, s’élevant à 150 mètres au-dessus du lit de la rivière. Comme son nom l’indique, Tizgi est située dans une gorge resserrée entre de hautes montagnes, kheneg très étroit que l’Ouad Aqqa traverse en ce point. Le village est construit partie en pisé, partie en pierres grossièrement cimentées ; pas de mur d’enceinte. La rivière est à sec au pied des maisons et dans les jardins ; de nombreux canaux pleins d’eau claire et courante arrosent ces derniers.Tizgi Ida ou Baloul. (Vue prise d’une maison du village, dans la direction du sud-est.)Croquis de l’auteur.A partir d’ici, on ne voit plus de khent ; le costume des indigènes ne se compose que de laine. Les femmes sont vêtues de laine blanche et portent sur la tête un voile spécial au pays : c’est une pièce rectangulaire de laine noire ayant un mètre de long, avec un gland noir à chaque coin. Elles s’en couvrent le visage dès qu’elles aperçoivent un homme. Les femmes de cette région font montre d’une grande modestie : en rencontre-t-on sur les routes ? on les voit s’arrêter à plusieurs pas, faire un à-droite ou un à-gauche, et demeurer au bord du chemin, la figure voilée et le dos tourné, jusqu’à ce qu’on soit passé. Les hommes portent des ḥaïks de laine blanche ou des djelabias et, par-dessus, soit le bernous blanc, soit plus souvent le khenîf. Pas de modification dans les armes, sauf qu’il n’y a plus de fusils à deux coups. Tels sont les costumes à Tizgi, tels je les trouverai chez les Isaffen, les Iberqaqen et les Ilalen.15 janvier.Nous quittons Tizgi à 10 heures du matin. Notre hôte nous escorte jusqu’à midi : après, on peut marcher seul ; le pays n’est plus périlleux. En sortant de Tizgi, nous continuons à remonter l’Ouad Aqqa. Au bout de peu de temps, il reçoit l’Ouad Tizert et fait un brusque coude vers le nord. A partir de là, sa vallée se transforme : le fond prend 600 mètres de large ; les flancs sont de hauts talus rocheux, celui de droite plus élevé et à crêtes plus éloignées que celui de gauche. La rivière est large de 60 mètres ; son lit desséché, où poussent de distance en distance des palmiers isolés, se déroule au milieu de la vallée. Le sol de celle-ci est de sable, tantôt durci, tantôt humide ; des champs, qui garnissent les rives de l’ouad, en occupent une partie. On entre sur le territoire des Isaffen. A peu de distance en amont de nous s’aperçoit un bois de dattiers ; nous marchons droit sur lui. Plus on avance, plus le sol devient mouillé ; dans les champs, les tiges vertes des orges commencent à sortir de terre ; en dehors poussent des tamarix et, à leur pied, du gazon. Bientôt nous arrivons aux palmiers ; ce sont des bou souaïr : d’ici au point où nous quitterons l’ouad et de là aussi loin que s’étendra la vue, le fond de la vallée en sera couvert. Mélangés d’autres arbres fruitiers, ils ombragent de vertes cultures et entourent une foule de villages qui s’échelonnent le long de la rivière : ces villages appartiennent aux Aït Tasousekht, l’une des trois fractions des Isaffen. Nous continuons à remonter l’Ouad Aqqa, tantôt à l’ombre des dattiers, tantôt en longeant la lisière, jusqu’au point où il reçoit l’Ouad Iberqaqen ; sur cet espace, la vallée reste la même, si ce n’est qu’elle se rétrécit peu à peu de manière à avoir en dernier lieu 200 à 300 mètres de large ; de plus, la proportion des palmiers diminue à mesure que l’on monte ; celle des autres arbres, grenadiers, caroubiers, amandiers, oliviers, augmente : auprès des villages inférieurs des Isaffen, il n’y avait guère que des dattiers ; au-dessus de Tamsoult, les autres essences dominent. A partir du même lieu, un filet d’eau courante de 1 à 2 mètres de large serpente dans le lit de la rivière, à sec auparavant. A 1 heure et demie, nous arrivons au confluent de l’Ouad Iberqaqen : nous gagnons les bords de ce nouveau cours d’eau et le remontons ; nous entrons en même temps dans la tribu qui lui a donné son nom. En quittant l’Ouad Aqqa, on en voit la vallée se continuer à perte de vue, toujours la même, long ruban vert se déroulant entre les montagnes, les villages des Isaffen le semant çà et là de points bruns.La vallée de l’Ouad Iberqaqen est moins importante que celle d’où nous sortons : étroitement encaissée entre des talus rocheux, elle a 50 mètres de large ; le fond est rempli de palmiers ombrageant des cultures qui se prolongent en escaliers sur les premières pentes des flancs. Le lit de l’ouad a 8 mètres de large et est couvertde galets ; il est à sec ; de larges canaux, pleins jusqu’au bord, coulent sur les deux rives, apportant l’eau de la montagne aux habitations et aux cultures. Des villages, qui appartiennent aux Iberqaqen, s’échelonnent de distance en distance, suspendus aux premières assises du roc. A partir de Toug el Khir, la vallée se rétrécit encore : elle n’a plus que 30 mètres ; en même temps les flancs deviennent plus escarpés : ce sont des talus de roche jaune très raides, hauts de 100 à 150 mètres. Les plantations qui s’étageaient sur leurs premières pentes disparaissent ; le fond seul ne cesse d’en être couvert ; les palmiers diminuent et font place aux oliviers et aux amandiers. Les villages sont toujours nombreux ; à chaque coude où la vallée s’élargit, on en voit un. A 3 heures et demie, nous arrivons dans celui de Tidgar où nous ferons gîte ; nous descendons chez un ami de Ou Ạddi.Haute vallée de l’Ouad Iberqaqen.(Vue prise de Tidgar, dans la direction du nord-nord-ouest.)Croquis de l’auteur.A Tidgar, les palmiers ont disparu de la vallée de l’Ouad Iberqaqen. On la voit se prolonger au loin, ligne foncée serpentant entre deux massifs de roche jaune : des amandiers et des oliviers en garnissent le fond ; des villages se distinguent sur les premières pentes de ses flancs. Nous avons rencontré aujourd’hui beaucoup de monde sur notre route.Chez les Isaffen et les Iberqaqen, les maisons sont tantôt en pierres grossièrement cimentées, tantôt en mauvais pisé ; chez les Isaffen, où le pisé domine, il forme des constructions sans solidité ni élégance : on est loin des gracieuses demeures des Aït Zaïneb. Chez les Iberqaqen, la plupart des bâtiments sont en pierre ; les terrasses qui les couvrent sont des plus primitives : on se contente de juxtaposer des pierres plates sur une rangée de poutrelles d’olivier, et de les maintenir par de gros cailloux placés en dessus, comme aux chalets.16 janvier.Départ à 8 heures et demie du matin. Notre hôte nous escorte pendant trois heures ; puis il nous laisse, le pays ne présentant plus de péril. Je quitte à Tidgar la vallée de l’Ouad Iberqaqen ; je remonte à mi-côte un ravin désert, sans espace au fond, dont les flancs, très escarpés, sont des parois monotones de roche jaune : le sentier est une longue rampe serpentant au bord du précipice ; taillé dans le roc, il a pour sol une pierre lisse et glissante, chemin aisé pour les piétons, difficile et dangereux pour les bêtes de somme. Pas trace de végétation : de toutes parts on ne voit que la surface jaune du rocher.A 10 heures, le pays change ; parvenu à l’extrémité du ravin, je me trouve au bord méridional d’un vaste plateau sur lequel je m’engage : plus de gorges à pentes abruptes ; plus de hautes cimes au-dessus de ma tête : devant moi s’étend un plateau ayant une pente très faible du nord au sud et ne présentant que des ondulations légères, vallées sans profondeur et collines sans élévation. Il couronne le Petit Atlas, et sa ligne de faîte, vers laquelle je marche, est le point culminant de la chaîne. Dans le lointain, on aperçoit le pic couvert de neige du Djebel Ida ou Ziqi, un des sommets du Grand Atlas. Je m’avance vers la crête supérieure du plateau, tantôt montant, tantôt descendant : le sol est aux deux tiers terreux, un tiers est rocheux ; il est en grande partie couvert de cultures semées d’amandiers, qui poussent au milieu des champs comme les pommiers en certaines régions de la France ; une multitude de villages apparaissent à l’horizon ; autour d’eux surtout les cultures sont nombreuses et les amandiers serrés. Je rencontre beaucoup de femmes dans la campagne ; contre l’usage ordinaire, elles sont occupées des travaux de la terre ; on voit les unes labourer avec un bœuf ou un âne, les autres bêcher. Une grande activité règne partout : c’est la saison des semailles. Je remarque de nombreuses citernes[88]; d’ici à Mogador, j’en trouverai à chaque pas le long du chemin : en ces régions où il y a peu de rivières et peu de sources, leurs eaux sont d’ordinaire les seules que possèdent les habitants. A midi et demi, je parviens à la crête presque insensible qui forme le faîte du Petit Atlas : elle marque à la fois la limite du versant sud de cette chaîne et celle de la tribu des Iberqaqen. Le point où le chemin la franchit s’appelle Tizi Iberqaqen. De là, j’aperçois vers le nord une longue bande bleue bordée d’argent : le Grand Atlas avec ses cimes neigeuses, brillant dans un rayon de soleil. Je quitte ici le bassin du Dra et je passe dans celui du Sous ; en même temps j’entre sur le territoire des Ilalen. Le plateau qui couronne le Petit Atlas s’étend sur le sommet de son versant nord comme sur celui de son versant sud ; des deux côtés du Tizi Iberqaqen, le pays est semblable : même sol plat, même terre féconde, mêmes cultures semées d’amandiers, même population dense. La partie où je pénètre est encore plus riche que la précédente : à mesure qu’on avance, les villages se font plus nombreux, les champs couvrent un espace plus grand et finissent par envahir presquetout le sol. Celui-ci, au bout de peu de temps, n’est que terre, avec de rares portions pierreuses ; la roche disparaît. Les amandiers s’étendent par endroits à perte de vue et donnent à ce plateau fertile un aspect unique.A 4 heures, nous arrivons à Azaṛarad, village des Ida ou Ska, fraction des Ilalen. Nous nous y arrêtons chez un ami de Ou Ạddi. Je n’ai pas vu un seul cours d’eau pendant la marche d’aujourd’hui. Parmi les nombreux villages que j’ai rencontrés, un était fort important : Agadir Iberqaqen Fouqani ; il a 300 ou 400 maisons : la plupart sont vides durant une portion de l’année ; situées dans la région où se trouvent les principales cultures de la tribu, elles se remplissent aux époques du labour et de la récolte et servent de magasins aux grains et aux amandes. Des gens de toutes les parties du territoire, même du bas Ouad Iberqaqen, y possèdent des demeures.Il existe une différence frappante entre le village d’Azaṛarad et ceux du versant sud de la chaîne : ces derniers étaient, on l’a vu, mal bâtis. Azaṛarad, au contraire, se distingue par la beauté de ses constructions : toutes les maisons y sont en pierres, non taillées, mais cimentées avec soin ; le long des murs, des gouttières pratiquées avec adresse conduisent l’eau de pluie dans des réservoirs ; chaque habitation a sa citerne ; les portes, hautes et larges, sont cintrées : les arcades en sont faites de pierres de diverses dimensions habilement ajustées ; fenêtres, crête des murs, gouttières sont blanchies à la chaux. Les terrasses sont formées de pierres plates recouvertes d’une couche de terre et maintenues par de gros cailloux. Sur tout le territoire des Ilalen, les constructions sont pareilles, toutes soignées, toutes en pierre ; je ne retrouverai le pisé qu’en entrant chez les Chtouka.17 janvier.Départ à 8 heures du matin. Nous marchons seuls : devant demeurer toute la journée sur le territoire des Ilalen, Ou Ạddi nous suffit comme protection. Nous continuons à cheminer sur le plateau d’hier : il ne se modifie pas ; même sol, mêmes ondulations ; les cultures le couvrent en entier, les amandiers l’ombragent à perte de vue ; plus de villages que jamais. Jusqu’à présent les amandiers n’avaient ni fleurs ni feuilles : je les verrai tous en fleur à partir du Tenîn de Touf el Ạzz. A 11 heures, j’atteins la limite septentrionale du plateau ; il finit de ce côté aussi brusquement que vers le sud. En le quittant, je descends une succession de ravins qui me mènent à une vallée profonde, celle de l’Ouad Ikhoullan. La région qu’on traverse jusque-là est montagneuse et boisée : côtes terreuses semées de blocs de roche, grands argans, pentes raides, gorges encaissées. Au fond de ces dernières sont des ruisseaux à sec, avec des lits de galets et parfois de roc. Sur les croupes, à l’ombre des argans, poussentdes genêts à fleurs jaunes de 1 mètre de haut ; beaucoup de verdure au ras du sol ; entre les rochers percent des taçououts, les premiers que je voie depuis le Moyen Atlas. Ces forêts ne sont pas désertes ; plusieurs villages apparaissent sur les crêtes ou à mi-côte, et un plus grand nombre au fond des ravins. Chacun d’eux a sa ceinture de jardins, plantations en amphithéâtre où croissent amandiers, grenadiers et oliviers. Les chemins de cette région sont pénibles : je descends plusieurs rampes très rapides ; point de passage difficile.A 3 heures, je parviens à la vallée de l’Ouad Ikhoullan ; elle a 400 mètres de large et est couverte de cultures ; les flancs en sont de hauts talus boisés ; plusieurs villages sont près de moi, dans le fond ; d’autres brillent au versant de la montagne. Au milieu de la vallée serpente la rivière, dont le lit à sec, tantôt de gravier, tantôt de galets, a 50 ou 60 mètres de large. J’en descends le cours durant un quart d’heure, puis je gagne le pied du flanc gauche. Je le gravis. Terrain semblable à celui de tout à l’heure, boisé de grands argans, avec gazon, genêts, taçououts, poussant à leur ombre ; pentes raides, sol tantôt pierreux, tantôt terreux, hérissé de blocs de roche. A 4 heures et demie, j’arrive au sommet de la côte. Je me trouve en face d’un nouveau plateau, analogue à celui de ce matin en fertilité, abondance de cultures et nombre de villages, mais plus accidenté. Nous nous y engageons et nous y marchons durant le reste de la journée. A 5 heures et demie, on fait halte : nous voici à Afikourahen, petit village, patrie de Ou Ạddi. Le plateau où nous sommes est cultivé sur toute son étendue ; on ne voit plus d’amandiers : de grands argans, arbres séculaires, les remplacent ; plantés symétriquement dans les champs, ils les couvrent à perte de vue. Ce plateau est comme un second échelon du Petit Atlas, celui que j’ai quitté ce matin en formant le premier. Je n’en traverserai plus d’autre d’ici à la vallée du Sous : Afikourahen domine directement celle-ci. De la maison de Ou Ạddi, la vue est merveilleuse : à l’ouest, dans le lointain, la plaine des Chtouka, et au delà une ligne bleue, l’Océan ; au nord, la vallée de l’Ouad Sous, bordée par la masse sombre et les pics neigeux du Grand Atlas ; au point où l’Atlas expire et où commence la mer, on distingue, à 75 kilomètres, Agadir Iṛir, dont les murs blancs couronnant un cône bleuâtre brillent au soleil comme un diadème d’argent.L’Ouad Ikhoullan est la seule rivière que j’aie vue aujourd’hui. J’ai rencontré beaucoup de monde sur les deux plateaux traversés au commencement et à la fin de la journée, peu dans la région montagneuse et boisée qui les sépare : sur les plateaux, c’étaient des travailleurs labourant les champs ; dans la montagne, des voyageurs isolés. En passant dans la vallée de l’Ouad Ikhoullan, il s’est produit un incident qui a failli être funeste à Ou Ạddi. Comme nous descendions la rivière, nous apercevons derrière nous cinq hommes, armés jusqu’aux dents, lancés à notre poursuite. Ou Ạddi les regarde : « Ce sont des Ikhoullan qui courent après moi ! »s’écrie-t-il. Échanger son long fusil de Chleuḥ contre le fusil à deux coups du Ḥadj, s’enfuir à toutes jambes vers le hameau le plus proche, est pour lui l’affaire de moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Le Ḥadj et moi restons en arrière. Les cinq Ikhoullan ne s’arrêtent pas à nous ; ils nous dépassent, cherchant à rejoindre notre compagnon. Bientôt ils disparaissent dans le village où nous l’avons vu entrer. Nous attendons quelque temps, très anxieux du sort de Ou Ạddi. Enfin le voilà qui revient, avec un notable du lieu, son ami, de qui il a eu le temps de prendre l’ạnaïa. D’un autre côté retournent ses ennemis, arrivés trop tard pour lui faire un mauvais parti. Notre compagnon nous rejoint : nous nous remettons aussitôt en route ; son sauveur nous escorte pendant une heure, jusqu’à ce que nous soyons en sûreté. Les hommes qui nous ont poursuivis appartiennent à un village devant lequel nous avons passé : ce ne sont pas des brigands. Ilalen comme Ou Ạddi, ils font partie de la fraction des Ikhoullan, tandis que notre ami est de celle d’Afra : les deux groupes sont en ce moment en guerre. Ou Ạddi avait été aperçu de ce village : aussitôt sa présence connue, cinq hommes s’étaient mis à sa poursuite, non pour nous voler, mais pour le tuer.2o. — D’AFIKOURAHEN A MOGADOR.18 et 19 janvier.Séjour à Afikourahen. Je suis l’hôte de Ou Ạddi. Il y a plus d’un an qu’il n’avait vu sa famille ; je lui accorde deux jours de repos auprès d’elle.Les constructions de ce pays sont soignées : tout est en pierres cimentées ; les habitations sont grandes et élégantes ; elles ont un ou deux étages, des escaliers commodes, des portes larges et solides. Dans les régions que j’ai parcourues depuis Tatta et dans celles que je traverserai d’ici à Mogador, les villages ne sont point entourés de murs : cependant il existe des distinctions ; les uns, bien qu’ouverts, sont organisés d’une façon défensive, les autres sont sans défense. Chez les Isaffen, les Iberqaqen, les Ilalen, la plupart sont aménagés de manière à pouvoir résister à une attaque : dans la fraction d’Afra, les murs des maisons sont percés de meurtrières à chaque étage et les terrasses munies d’un parapet crénelé. Ces précautions disparaîtront dès que je quitterai les Ilalen, et les hameaux présenteront l’aspect le plus pacifique. Jusqu’à mon entrée dans la fraction d’Afra, les habitations étaient réunies en villages ; d’Afra à Mogador, il n’en sera presque jamais ainsi : sauf rares exceptions, je ne rencontrerai plus de villages, mais des hameaux, ou des demeures disséminées seules ou par petits groupes dans la campagne ; plus rien de guerrier ;parfois une tour se dressera entre quelques maisons : ce ne sera qu’un ornement, signe de la demeure d’un riche. Dans cette région je cesserai de voir des jardins entourer les lieux habités ; adieu figuiers, grenadiers, vignes, frais bosquets, ceinture habituelle des villages marocains : d’ici à Mogador, hameaux et maisons s’élèvent tristement en plein champ, au milieu des labourages. Tout au plus ont-ils des haies de cactus. On voit d’après ce qui précède que la tiṛremt d’un modèle si régulier et si uniforme, que j’ai rencontrée constamment du Tâdla à Tazenakht, n’existe en aucune façon dans ces contrées. Je suis, depuis Tisint, en plein pays d’agadirs.Le costume demeure ce qu’il était à Tizgi et dans les tribus intermédiaires ; un détail d’équipement, la poudrière, se modifie chez les Ilalen. Elle consiste en une petite boîte métallique, en forme de cylindre très bas. Ce modèle est en usage chez les Ilalen et les Chtouka ; dans le reste du bassin du Sous et chez les Ḥaḥa, on se sert de la corne, du type connu. Le fusil et le poignard sont les mêmes qu’auparavant ; pas de sabres ni de baïonnettes.20 janvier.Départ à 10 heures et demie. Nous reprenons notre marche sur le plateau où nous sommes ; il est toujours couvert de cultures, toujours semé d’une foule de villages. A midi, je passe de la tribu des Ilalen dans celle des Chtouka ; le pays ne se modifie pas : politiquement, cette frontière est importante ; elle marque la limite entre le blad es sîba, d’où je sors, et le blad el makhzen, où j’entre. Jusqu’à 2 heures, le plateau reste tel qu’il était auprès d’Afikourahen, fort accidenté ; à 2 heures, il s’aplanit et ne présente dès lors que des ondulations légères ; il continue à être cultivé à perte de vue, ombragé d’argans et semé de villages : ceux-ci sont moins nombreux que chez les Ilalen. Vers 3 heures, j’arrive au bord septentrional du plateau, au sommet du talus qui le sépare de la plaine du Sous ; ce talus est analogue à celui que j’ai descendu hier, de 11 heures à 3 heures : côtes raides et ravinées ; terrain pierreux, avec beaucoup de rochers, boisé d’argans ; sous les arbres, des genêts jaunes, des jujubiers sauvages, des taçououts couvrent le sol. Chemin pénible, mais non difficile. J’entre dans la forêt et me mets à descendre ; vers 4 heures moins un quart, je parviens au pied du talus. Devant moi s’étend une plaine triangulaire, de 5 à 6 kilomètres de long ; un kheneg, vers lequel je me dirige, la termine ; elle est entourée d’une ceinture de collines basses sur les premières pentes desquelles brillent, comme des taches blanches, une multitude de hameaux. La plaine est couverte de cultures ombragées d’argans ; sol de sable, sans une pierre. Ici, comme chez les Ilalen, la plupart des groupes d’habitations sont dominés par une tour indiquantla demeure du chikh ; les constructions n’ont plus l’appareil défensif des précédentes. Elles cessent d’être de pierre et sont en pisé blanc. A 4 heures et demie, j’atteins l’entrée du kheneg ; je m’y arrête au hameau de Taourirt ou Selîman.Durant la journée, j’ai rencontré beaucoup de monde sur le chemin, travailleurs et voyageurs. Le seul cours d’eau de quelque importance que j’aie vu est l’Asif Aït Mezal (lit de gros galets de 15 mètres de large, au milieu duquel coulent 5 mètres d’eau de 30 centimètres de profondeur). Parmi les villages qui se sont trouvés sur mon chemin, il en était un d’aspect particulier : celui d’Aït Sạïd. Les maisons, hautes, à terrasses couronnées de créneaux, en sont autant de petits châteaux ; toutes sont blanchies, luxe suprême du pays : il n’en existe point de plus belles dans les villes. Ce sont les demeures de la riche famille des Aït Sạïd. Celle-ci est une nombreuse maison de négociants faisant le commerce entre Mogador d’une part, le Sahel, Aqqa, Tizounin et Tindouf de l’autre : elle exporte de Mogador les objets de provenance européenne et y importe les dattes et la gomme du Sahara, les amandes des Ilalen et les produits du Soudan qu’elle achète à Tindouf et dans le Sahel. Les Aït Sạïd ont des résidences en ce lieu qui est leur berceau, mais une partie d’entre eux vit à Mogador.A Taourirt ou Selîman, nous recevons l’hospitalité du chikh du village. Le nom de chikh, chez les Chtouka et les Ilalen, signifie l’homme le plus riche du hameau ; tout petit centre, fût-il de 3 ou 4 maisons, a son chikh ; il ne s’ensuit pas que cet individu soit un grand personnage. Dans le blad el makhzen, ces chikhs sont nommés ou acceptés par les qaïds ; leur considération n’en est pas augmentée et ils n’ont jamais que celle, passagère, qui s’attache à leur fortune.Chez les Chtouka, les armes sont les mêmes que chez les Ilalen, mais les vêtements changent : plus de khenîf ; chaque homme porte une chemise de cotonnade ou de laine blanche, un petit turban blanc laissant à nu le sommet de la tête, un ḥaïk ou un bernous de même couleur ; le bernous a une forme et un nom particuliers : il est très court et s’appelleselḥam. Pour les femmes, la toilette n’offre pas de modification, à l’exception du voile de laine noire qui disparaît. Le costume des Chtouka est celui des Ksima et des Ḥaḥa.Les Chtouka, comme les Ksima, les Ḥaḥa et les diverses tribus que j’ai traversées depuis Tizgi Ida ou Baloul, sont Imaziṛen (Chellaḥa) et parlent le tamaziṛt. Celles qui habitent la montagne, Isaffen, Iberqaqen, Ilalen, ne savent guère que cette langue ; parmi celles de la côte, chez les Ksima surtout, l’arabe est répandu.21 janvier.Départ à 8 heures et demie. Durant toute la journée, nous marcherons de concertavec une caravane que nous avons rencontrée hier au gîte. Bien que nous soyons en blad el makhzen, il est plus prudent d’aller en compagnie que de cheminer seuls. Après avoir traversé le kheneg à l’entrée duquel je m’étais arrêté hier, je trouve une immense plaine où je cheminerai jusqu’au soir ; plaine de sable rose, unie comme une glace, sans une pierre, sans une ride, sans une ondulation, s’étendant depuis le pied du Petit Atlas, où je suis, jusqu’à la mer d’une part, au Grand Atlas de l’autre, et traversée par l’Ouad Sous. La portion que j’ai devant moi, occupée presque tout entière par les Chtouka, est d’une fécondité admirable ; une partie est cultivée, l’autre est en pâturages et en forêts. Les cultures ne sont plus semées d’argans ; aucun arbre ne les ombrage : ce sont des successions de champs uniformes séparés par des haies vives ; çà et là, on y voit des puits ; et, auprès, quelques figuiers ; une multitude de hameaux s’y élèvent : dans les portions labourées, on en a sans cesse douze ou quinze en vue : ils sont ouverts et sans défense, les tours y sont rares ; ce sont des constructions de pisé rose, sans arbres aux alentours, si ce n’est des figuiers de Barbarie ; ils respirent la prospérité. Ces parties cultivées de la plaine forment une des contrées les plus fertiles et les plus peuplées du Maroc. Les portions boisées présentent un aspect tout différent : là, plus de champs, plus d’habitations ; des forêts d’argans séculaires étendent leur ombre sur la surface unie du sol, qui se couvre d’immenses pâturages ; pas un sillon, pas une maison n’interrompent la monotonie de ces vastes prairies, sous leur dôme de feuillage : seuls habitants de ces solitudes, on rencontre de loin en loin des troupeaux de vaches, de moutons et de chameaux, paissant sous les arbres. La principale de ces forêts s’appelle Targant n Ououdmim ; elle est célèbre par ses serpents : les Ạïssaoua y viennent de loin en faire leur provision.Cheminant ainsi, tantôt à travers le recueillement des grands bois, tantôt au milieu de riantes cultures et d’innombrables villages, je parviens vers le soir non loin de l’Ouad Sous. Je m’arrête à 5 heures dans un hameau, à quelque distance du fleuve.Je n’ai cessé de rencontrer beaucoup de monde sur le chemin. De toute la journée, il ne s’est pas présenté un seul cours d’eau, ni rivière ni ruisseau. J’ai passé par un marché, le Tenîn des Ida ou Mḥammed, où j’ai fait une halte assez longue.22 janvier.Départ à 6 heures et demie du matin. Je me dirige vers l’Ouad Sous ; d’ici là ce n’est qu’un vaste jardin : champs bordés de cactus, ombragés d’oliviers, de figuiers et d’argans, semés d’une foule d’habitations ; le chemin, garni de haies, serpente entre les vergers et les maisons qui se succèdent sans interruption. Au travers de cette riche contrée, j’arrive, à 7 heures et demie, au bord du fleuve. Je le franchisà un gué : le lit, de sable, a 100 mètres de large ; 75 mètres sont à sec ; les 25 autres sont occupés par une nappe d’eau limpide, profonde de 50 centimètres ; courant de rapidité moyenne. En amont et en aval du gué, le fleuve, gardant même largeur, change d’aspect : l’eau, moins courante et moins haute, s’étend sur la surface du lit dont le fond, devenu vaseux, se garnit de roseaux. Depuis l’endroit où je l’ai passé jusqu’à celui où je le perdrai de vue, l’Ouad Sous aura la même apparence : une bande de 100 mètres couverte de roseaux. Je descends la rive droite ; le sol est à peine à un mètre au-dessus du niveau de l’eau ; c’est du sable, tapissé de gazon et de joncs, et ombragé de tamarix. Ce terrain bas et humide, qui forme un ruban de 300 mètres le long du côté droit, peut être considéré comme faisant partie du lit. Au Tlâta des Ksima, je quitte les bords du fleuve et gagne un village voisin, résidence de Sidi Ạbd Allah d Aït Iaḥia, marabout d’Ez Zaouïa, de Tisint, depuis longtemps établi en cette région. Du Tlâta à sa demeure, ce ne sont que cultures, jardins et villages : au milieu de la verdure se dresse, dominant le pays, la haute maison blanche de Ḥadj El Ạrabi, vrai château, avec deux énormes tours que j’aperçois depuis Taourirt ou Selîman. Ḥadj El Ạrabi est un simple particulier, fort riche.A 8 heures et demie, nous sommes chez S. Ạbd Allah ; c’est un compatriote et un ami du Ḥadj ; nous comptons sur lui pour nous accompagner et nous protéger dans le Ḥaḥa, où il jouit, comme ici, d’une grande influence. En arrivant, nous apprenons qu’il est absent ; nous ne trouvons que son fils. Celui-ci, beau jeune homme d’une vingtaine d’années, Ḥarṭâni de couleur presque noire, nous accueille à merveille : le Ḥadj, excellent homme aimé de tous ceux qui le connaissent, est reçu à bras ouverts. Il est bientôt convenu que nous passerons là le reste de la journée ; le lendemain nous nous remettrons en route, accompagnés par le jeune marabout, qui nous escortera jusqu’à Mogador.23 janvier.Départ à 9 heures. D’ici à Agadir Iṛir, la plaine où je suis depuis avant-hier se continue ; elle est couverte partie de cultures, partie de pâturages : ces derniers sont semés çà et là de jujubiers sauvages ; plus d’argans. A 10 heures et demie, le pays devient désert ; on entre dans un fourré d’arbres et de broussailles,petits argans et jujubiers sauvages. A 11 heures, après avoir franchi quelques dunes de sable de 8 à 10 mètres de haut, je me trouve au bord de la mer. Je longe le rivage jusqu’à Agadir. Le chemin passe au-dessous de cette ville, à mi-côte entre elle et Founti : Founti est un hameau misérable, quelques cabanes de pêcheurs ; Agadir, malgré son enceinte blanche qui lui donne un air de ville, est, me dit-on, une pauvre bourgade, dépeuplée et sans commerce. A partir de là, je suis la côte, cheminant à mi-hauteur de la falaise qui la borde ; elle n’est ni très haute ni très escarpée : c’est un talus pierreux, parfois rocheux, tapissé de broussailles basses et d’herbages ; le jujubier sauvage et la taçouout y dominent. Vers 2 heures moins un quart, je descends pour traverser, à quelques mètres de son embouchure, l’Asif Tamrakht : la vallée en est remplie de cultures ; plusieurs villages s’y voient à quelque distance. La rivière forme deux bras, larges l’un de 15 mètres, l’autre de 50 ; tous deux ont un lit de sable ; le premier est à sec, des flaques d’eau sont dans le second. Au delà je reprends mon chemin le long de la falaise. Vers 3 heures, celle-ci change d’aspect : elle devient plus rocheuse et se couvre d’argans de 4 à 6 mètres de haut ; je cesse de la suivre et je monte vers sa crête. J’y parviens à 4 heures moins un quart ; c’est la fin de la forêt : je suis à la lisière d’un plateau à ondulations légères, couvert en grande partie de cultures qu’ombragent des argans comme chez les Ilalen ; une multitude de bâtiments isolés, de groupes de maisons y apparaissent. Je fais halte à 4 heures, à une des premières habitations. C’est une nezala. On donne ici ce nom à des postes habités par des familles attachées au makhzen, qui ont pour devoir d’assurer la sécurité des routes et sont autorisées à percevoir de faibles droits de péage. Ces nezalas sont installées dans un petit nombre de tribus soumises : elles ne font régner qu’une demi-sûreté ; ici, comme ailleurs, les étrangers n’osent guère voyager seuls.Agadir Irir. (Vue prise du sud-est de la ville.)Croquis de l’auteur.Entré dans la tribu des Ḥaḥa ce matin, à Agadir, j’y resterai jusqu’à mon arrivée à Mogador. Ce que j’ai aperçu de leur territoire donne une idée complète de ce que j’en verrai dans la suite. Leur pays peut se diviser en quatre portions : 1oles falaises du rivage, partout telles que je les ai vues ; 2odes vallées, à fond cultivé et semé de villages ; 3odes côtes : toutes sont boisées d’argans ; le sol en est partie de la terre, partie une roche blanche ; les pentes, assez raides, en sont sillonnées de ravins escarpés ; sous les argans, poussent des jujubiers sauvages et mille sortes d’herbes, et vivent des quantités énormes de gibier, perdreaux innombrables, sangliers, lièvres, lynx, etc. ; 4odes plateaux : ils forment la quatrième portion du territoire et la plus importante ; ces terrasses ressemblent à celle d’Afikourahen ; elles sont moins accidentées, ne présentent que des ondulations légères, et ne sont pas peuplées partout : la majeure partie de leur surface est couverte de cultures, champs d’orge et de blé plantés d’argans comme ceux du bas territoire desIlalen ; au milieu des labours s’élèvent une foule d’habitations, dispersées une à une ou par deux ou trois. Chez les Ḥaḥa, non seulement on ne trouve pas de centre de quelque importance, mais on ne voit point les hameaux des Chtouka et des Ilalen ; les maisons se dressent isolées au milieu des champs, ou réunies par très petits groupes : elles sont en pisé blanc ; celles des riches sont bien construites, avec des encadrements de portes en pierres de taille et de hautes tours carrées, à angles et couronnement de pierre : la contrée fournit en abondance une pierre blanche, tendre, facile à travailler, mais peu solide, qui sert pour ces édifices. Les cultures, parfois serrées sur une longue étendue, ailleurs clairsemées, occupent les 2/3 de la surface des plateaux ; le reste est garni de pâturages, avec des bouquets d’argans et, par places, de grands genêts blancs. Je n’y ai vu qu’une forêt, la Ṛaba Ida ou Gerṭ, à la porte de Mogador. Le sol est de terre blanche mêlée de beaucoup de pierres. Ces hautes terres, où sont concentrées la plupart des cultures et des habitations des Ḥaḥa, n’ont d’autre eau que celle des medfias.24 janvier.Départ à 7 heures et demie du matin. Arrêté à 5 heures du soir, sur les bords de l’Ouad Aït Ạmer. Ma route s’est effectuée successivement dans les diverses régions que je viens de décrire, sans donner lieu à aucune remarque nouvelle. La seule chose à noter est la composition d’une portion de la falaise, entre la nezala où j’ai passé la nuit et le fondoq qui est au-dessous, sur la côte ; la partie supérieure de cette falaise est formée d’énormes blocs de coquillages agglomérés ; là, pendant quelque temps, on ne voit trace ni de terre ni de roche : tout le sol n’est fait que de ces coquillages pétrifiés ; le chemin passe sur leur surface.J’ai rencontré peu de monde aujourd’hui et n’ai traversé aucun cours d’eau important.25 janvier.Départ à 8 heures du matin. Arrêté à 4 heures du soir, à la maison de Ḥadj Ạbd el Malek. On voit plus de passants qu’hier. Traversé l’Ouad Aït Ạmer (lit de gros galets, de 50 mètres de large, avec un filet d’eau courante de 2 mètres) ; cette rivière est la seule que j’aperçoive de la journée.26 janvier.Séjour chez Ḥadj Ạbd el Malek.27 janvier.Départ à 7 heures du matin. Arrêté à 6 heures du soir, chez un ami de notre marabout. Le pays reste tel que je l’ai décrit.J’ai traversé plusieurs petits cours d’eau : l’Asif Ida ou Gelloul (ruisseau desséché ; 6 mètres de large), l’Ouad Aït Bou Zoul (40 mètres de large ; à sec), l’Ouad Ijaṛiren (3 mètres de large ; à sec ; affluent de l’Ouad Aït Bou Zoul), l’Ouad Imaṛiren (15 mètres de large ; à sec ; le cours supérieur traverse des gisements de sel, non loin d’une source d’eau vive, Ạïn Imaṛiren, la seule que j’aie vue dans le Ḥaḥa), l’Ouad Ida ou Isaṛen (à sec ; 15 mètres de large près de son confluent), l’Ouad Tidsi (30 mètres de large ; à sec).28 janvier.Départ à 7 heures et demie du matin. A 8 heures, j’entre dans une vaste forêt ombrageant d’immenses pâturages : c’est Ṛaba Ida ou Gerṭ, lieu désert, célèbre par les brigandages qui s’y commettent. J’en sors à 11 heures et demie ; au-delà je franchis une petite plaine, en partie couverte de genêts ; puis des dunes de sable me conduisent par une pente douce au bord de la mer. A midi et demi, je traverse l’Ouad Ida ou Gerṭ. A 1 heure, j’entre à Mogador.Aussitôt arrivé, j’allai au Consulat de France. J’y fus reçu par le chancelier, M. Montel. Ce que fut pour moi M. Montel durant mon séjour à Mogador, les services de tout genre qu’il me rendit, rien ne saurait l’exprimer. Puisse tout voyageur, en pareille circonstance, rencontrer même accueil, même sympathie, même appui ! Heureux ceux dont le pays est représenté par des hommes semblables, en qui un compatriote inconnu trouve dès le premier jour, avec la bienveillance et la protection du magistrat, le dévouement d’un ami.[86]On dit indifféremmentIlalenetIlala; Ilala est la forme arabe, Ilalen la forme tamaziṛt. Dans le sud du Maroc, un grand nombre de noms de tribus sont également usités sous ces deux formes : ainsi on dit Seketâna ou Isektân, Zenâga ou Iznâgen, Ḥaḥa ou Iḥaḥan, Ounila ou Iounilen, Ikhzama ou Ikhzamen, etc.[87]Tizgi Ida ou Baloul n’a rien de commun avec les Ida ou Blal. Il n’y a entre les deux noms qu’une similitude fortuite.[88]Citerne medfiaCes citernes portent le nom demedfia, au plurielmedâfi. Chez les Isaffen et surtout chez les Iberqaqen, les Ilalen, les Chtouka, les Ḥaḥa, on en rencontre une quantité prodigieuse ; les parties de ces quatre dernières tribus que je traverserai ne sont alimentées que par l’eau des citernes. Aussi ces constructions utiles y sont-elles soignées et est-on arrivé à un certain degré de perfection dans leur aménagement : elles sont maçonnées en pierre et quelquefois creusées dans le roc. Voici la coupe et la projection du modèle le plus usité.VIIDE MOGADOR A TISINT.1o. — DE MOGADOR A DOUAR OUMBAREK OU DEHEN.Mogador, dont le nom est écrit en grosses lettres sur nos cartes, est loin d’être le port important que nous pourrions nous figurer. Celui qui s’attendrait à trouver une ville en relations constantes avec l’Europe serait déçu. En hiver surtout, les moyens de communiquer sont rares et irréguliers. Au bout de 45 jours seulement, je reçus de Paris la réponse à des lettres expédiées le lendemain de mon arrivée. Cet état tient au peu de commerce que fait aujourd’hui Mogador : ce port n’a plus d’affaires qu’avec les Chiadma, les Ḥaḥa, les Chtouka, les Ilalen, le Sahel, Tindouf, et par là Timbouktou. Il possède le monopole de la majeure partie du trafic du Soudan, de celui qui se fait par les Tajakant. C’est le plus bel apanage qui lui reste. Quant au bassin du Sous, quant au Sahara occidental et central, de l’Ouad Aqqa à l’Ouad Ziz, ils font leurs achats à Merrâkech, et cette capitale reçoit tout de Djedida (Mazagan). Le grand centre commercial du Maroc est la ville de Merrâkech : au sud de l’Atlas, Fâs fournit le cours de l’Ouad Ziz et la région du Sahara qui est à l’est de ce fleuve ; Mogador approvisionne le Sahel et la petite portion du bassin du Dra située à l’ouest de l’Ouad Aqqa ; Merrâkech alimente tout le bassin du Sous, l’immense bassin du Dra, sauf les réserves que nous venons de faire, et jusqu’aux districts arrosés par les affluents de droite du Ziz, tels que le Todṛa et le Ferkla.Aussitôt que j’eus reçu les lettres que j’attendais de France, je me mis en route vers le sud pour regagner Tisint. Mon ami le Ḥadj m’avait attendu : cette fois je partais seul avec lui ; il avait renvoyé son compagnon.Du 14 au 20 mars 1884.Partis de Mogador le 14 mars, avec le fils de S. Ạbd Allah d Aït Iaḥia, que son père nous avait donné comme escorte, nous arrivâmes à la maison des religieux, dans la tribu des Ksima, le 20 du même mois. Des pluies torrentielles qui étaienttombées pendant une partie de cette période avaient entravé notre marche ; c’est pourquoi nous avions mis sept jours à parcourir une distance qui se franchit d’ordinaire en quatre. Nous avions suivi une route différente de la première, mais qui n’avait donné lieu à aucune remarque nouvelle. Par suite des pluies, les rivières s’étaient grossies : là où un mois et demi auparavant je n’avais vu que des lits desséchés, je trouvais des torrents impétueux. L’Ouad Aït Ạmer, que je traversai au même point qu’à l’aller, formait une rivière large de 20 mètres, profonde de 70 centimètres et si rapide que j’eus beaucoup de peine à la passer.Aussitôt parvenus à la demeure de notre compagnon, celui-ci nous chercha un de ses parents, marabout originaire de Mrimima et ami du Ḥadj. Ce marabout, S. Iaḥia Bou Ḥebel, moins grand personnage que Sidi Ạbd Allah, est plus connu que lui dans la région nouvelle où nous allons entrer : comme S. Ạbd Allah a ses serviteurs religieux parmi les Ksima et les Ḥaḥa, il a les siens chez les Imseggin et les Houara. Il fut convenu qu’il nous escorterait jusqu’à Douar Oumbarek ou Dehen. Ce point se trouve sur la rive droite de l’Ouad Sous, à quelque distance du fleuve, au nord-est d’Igli.21 mars.Départ à 7 heures du matin, en compagnie de Sidi Iaḥia. Je remonte l’Ouad Sous, à 1 ou 2 kilomètres de sa rive droite. Je le verrai toute la journée, serpentant au milieu des tamarix, entouré de cultures, avec de grands oliviers ombrageant son cours et deux rangées de villages échelonnés sur ses rives. Ce qu’il sera aujourd’hui, il le restera jusqu’au delà d’Igli. Le fleuve, avec sa bordure de champs, d’arbres et d’habitations, forme une large bande verte se déroulant au milieu de la plaine, 10 mètres au-dessous du niveau général. Un talus à 1/2 relie la dépression au sol environnant. Je marche au nord du talus, dans la plaine du Sous. C’est une surface immense, unie comme une glace, au sol de terre rouge sans une pierre ; elle s’étend entre le Grand et le Petit Atlas, depuis la mer jusqu’au haut du Ras el Ouad ; la largeur en est énorme : d’autant plus grande qu’on descend davantage, elle est ici de 40 kilomètres et sera encore de 12 chez les Menâba. La vallée du Sous demeurera la même durant les trois jours que je vais la remonter : plaine d’une fertilité merveilleuse, enfermée entre deux longues chaînes, dont l’une, moins élevée et à crêtes uniformes, borne au sud l’horizon d’une ligne brune, tandis que l’autre, s’élançant dans les nuages, élève à pic au-dessus de la campagne ses massifs gigantesques aux flancs bleuâtres, aux cimes blanches[89].La plaine du Sous, toute d’une admirable fécondité, est loin d’être cultivée en entier.Pendant que champs, jardins et villages se pressent sans interruption sur les rives du fleuve, ils sont très inégalement répartis dans le reste de la vallée. Le sol de celle-ci est occupé partie par des cultures, partie par des prairies, partie par des forêts ; nulle part il n’est nu ; partout cette terre généreuse se tapisse d’une verdure abondante. La portion que je traverse aujourd’hui peut se diviser en trois régions de longueurs inégales : dans la première, les cultures occupent un tiers du sol ; le reste est couvert de broussailles et de pâturages : des bouquets de grands argans croissent çà et là ; de nombreux troupeaux de vaches paissent dans les prés ; de temps à autre on rencontre un village, mais ils sont peu nombreux. C’est le territoire des Imseggin. La seconde région est une vaste forêt, faisant limite entre les Imseggin et les Houara : épais bois d’argans ; quelques villages y apparaissent de loin en loin dans des clairières ; peu de monde, point de troupeaux ; le sol, sec jusqu’ici, devient détrempé par endroits : de petites mares, des flaques d’eau le sèment ; les argans ont 4 à 5 mètres de haut ; ils ne rappellent, non plus que ceux des Ḥaḥa, les magnifiques arbres des Chtouka et des Ilalen : à leur ombre croît une végétation abondante, broussailles et herbe émaillée d’une multitude de fleurs. En sortant de la forêt, on entre sur le territoire des Houara ; une nouvelle région commence : les arbres, qui étaient si nombreux, deviennent rares ; point de cultures, si ce n’est aux abords des villages : une immense prairie, semée de flaques d’eau, s’étend de l’Ouad Sous au pied du Grand Atlas ; des villages, des fermes isolées sont en vue : les uns et les autres, comme tous les lieux habités que j’ai rencontrés aujourd’hui, sont entourés d’une ceinture de cactus, de quelques champs d’orge et de plantations d’oliviers.A 6 heures du soir, j’arrive au grand village d’Oulad Seṛeïr, où S. Iaḥia a une maison ; je m’y arrête.J’ai rencontré partout, excepté dans la forêt, beaucoup de gens sur ma route. Tous baisaient pieusement la main de mon marabout, reconnaissable, comme la plupart de ceux du Sous, à une longue canne ferrée, surmontée d’une pomme de cuivre, sorte de crosse qui ne le quitte pas. Mon protecteur paraît un bon homme, mais c’est le plus enragé fumeur de kif qui soit au monde. Peu de localités, sur notre passage, où il n’eût un ami, fumeur comme lui. Sitôt qu’on approchait d’un de ces points, il me quittait, prenait le pas gymnastique, entrait au village, se faisait donner une pipe, la fumait et me rejoignait : malgré ses soixante-huit ans, il fit plus de dix fois ce manège pendant le trajet. J’ai traversé deux cours d’eau importants : l’Ouad el Ḥamerin (il arrose, au-dessus d’ici, la tribu des Ḥamerin, qui, dit-on, doit ce nom à la couleur rouge du sol de son territoire. C’est une belle rivière : eau de 30 mètres de large et de 80 centimètres de profondeur ; courant rapide ; lit de 40 mètres, moitié sable, moitié galets ; berges de terre à 1/1, hautes de3 mètres, couvertes de gazon, de lauriers-roses et de tamarix) ; l’Ouad Semnara (lit de sable de 40 mètres ; berges de 3 mètres de haut à 1/1. L’eau n’a que 3 mètres de large ; elle est limpide et courante).Durant la marche dans les diverses tribus, Ksima, Imseggin et Houara, dont j’ai traversé les territoires, trois choses m’ont frappé : l’horizontalité du sol dans cette large vallée du Sous, la richesse de la végétation, enfin la force des bestiaux : ce ne sont plus les petites vaches de l’Algérie et du Sahara Marocain, mais de beaux animaux comme ceux des environs de Tanger, des Zaïan et d’Europe.22 mars.Séjour à Oulad Seṛeïr.La tribu des Houara, dont j’ai traversé une partie avec l’escorte d’un pauvre marabout, est célèbre et redoutée pour ses brigandages. J’ai eu un rare bonheur de ne point y faire de mauvaise rencontre. Les pillages y sont aussi fréquents que jamais, bien que, depuis 1882, elle fasse partie du blad el makhzen. Elle est commandée par un qaïd dont l’autorité s’étend sur tout son territoire, comprenant les deux rives de l’Ouad Sous. La plupart des Houara habitent des fermes isolées ; les autres résident dans des villages d’une forme particulière à la tribu. Les maisons en sont séparées, et entourées chacune d’une haie circulaire de jujubiers sauvages ou de cactus. Avec cet usage, les moindres localités occupent une grande étendue ; il y en a d’importantes : celle où je suis a 120 feux. Aucun lieu habité qui ne soit environné de cultures et de jardins ; comme arbres, croissent des figuiers, des grenadiers, des oliviers. Les demeures, vastes, sont la plupart flanquées de deux tours ne dépassant pas en hauteur les murs du bâtiment ; on construit en pisé ; on couvre en terrasse.La tribu des Imseggin, que j’ai traversée hier, se divise, me dit-on, en onze fractions.Une grande activité commerciale règne en cette région ; témoin le nombre de marchés : on va d’ici à 8 marchés différents : Arbạa Ḥamerin, Khemîs Oulad Daḥou, Djemạa Amzou, Sebt el Kefifat, Ḥad Menizela, Tenîn Oulad eṭ Ṭeïma, Tlâta Ḥafaïa, Sebt el Gerdan.23 mars.Le pays à parcourir aujourd’hui est encore dangereux ; S. Iaḥia prend avec lui, comme renfort, un de ses fils qui demeure à Oulad Seṛeïr. Départ à 6 heures du matin. Les arbres recommencent ; on voit quelques prairies, mouchetées de bouquets d’argans : la majeure partie du sol, jusqu’à 10 heures et demie, est couverte de bois ; ces forêts sont semblables à celles d’avant-hier : mêmes essences, mêmes déserts ombragés, mêmes rares clairières où apparaît un village entouréde cultures ; le peu de prairies qui s’aperçoivent sont semées d’un grand nombre de fermes isolées ; à partir d’Oulad Seṛeïr, le terrain redevient sec : plus de flaques d’eau. A 10 heures et demie, forêts et pâturages cessent ; j’entre dans des labourages qui ne tardent pas à occuper toute la surface du sol ; ce sont des champs d’orge et de blé auxquels se mêlent des plantations d’oliviers, de plus en plus étendues à mesure que l’on avance. Une foule de villages s’élèvent de toutes parts. Bientôt apparaît une longue ligne noire, forêt d’oliviers d’où émerge le faîte d’un minaret : c’est Taroudant. A midi et demi, j’arrive au pied des murs. Je les longe sans entrer dans la ville. L’enceinte de Taroudant est construite en pisé jaune ; elle a 5 à 6 mètres de haut, et 40 centimètres environ d’épaisseur ; elle est pleine de lézardes et, bien que sans brèches, en mauvais état. Pour sa portion sud, dont j’ai suivi les sinuosités, j’ai constaté l’exactitude du tracé de M. Gatell[90]. Taroudant me paraît située à un point où la vallée du Sous se resserre brusquement sur une courte longueur, à un kheneg en un mot, mais kheneg peu accentué. Il semble que plusieurs chaînes de hauteurs parallèles au fleuve se détachent en face d’ici du pied du Petit Atlas et viennent expirer, près de l’Ouad Sous, en collines sablonneuses boisées d’argans. Aucun cours d’eau n’arrose la ville ; elle est alimentée par de larges canaux dérivés du fleuve. A 1 heure, je quitte les murs de la capitale du bas Sous. Jusqu’à 2 heures et demie, le chemin, entouré de haies d’églantiers, serpente entre des champs et des plantations d’oliviers, au milieu de villages. Les environs de Taroudant sont d’une richesse extrême. Dès qu’il est labouré, ce sol admirable de la vallée du Sous, dont une grande partie reste inculte, devient d’une fertilité merveilleuse. A 2 heures et demie, je m’arrête chez des amis de S. Iaḥia, dans une petite zaouïa.Peu de monde sur ma route jusqu’à 10 heures et demie, beaucoup depuis. J’ai traversé deux cours d’eau importants : l’Ouad Beni Mḥammed (au point où je le passe, il se divise en trois bras : le bras occidental a un lit de 40 mètres, gravier et sable, à sec ; berges de 75 centimètres ; le bras central est semblable au précédent ; le bras oriental a 60 mètres de large ; lit de galets ; à sec ; les deux premiers sont séparés par une langue de terre couverte de pâturages et de tamarix, les deux derniers par une surface où ne poussent que des touffes de melbina. Cette rivière n’a d’eau que d’une façon passagère, au moment des pluies) ; l’Ouad El Ouaạr (à sec ; lit de gravier de 60 mètres ; berges de sable, à pic, de 10 mètres de hauteur).24 mars.Départ à 7 heures du matin. Je continue à cheminer à quelque distance au nord de l’Ouad Sous, hors de la bande de plantations et de villages qui le bordent ; la vallée reste ce qu’elle était hier, toujours plate, toujours sans une pierre ; comme on l’a dit, elle se rétrécit par degrés. Jusqu’au territoire des Menâba, le sentier parcourt une succession de cultures, de pâturages, de taillis et de bois d’argans ; on passe auprès de nombreux hameaux ; à chaque pas on rencontre des troupeaux de bœufs. A partir de la frontière des Menâba, bois et broussailles cessent ; on trouve quelques pâturages, mais la majeure partie du sol est occupée par des champs d’orge ou de blé ; les villages sont en plus grande quantité que jamais : comme tous ceux de la vallée du Sous, ils sont en pisé rouge, plus on moins foncé ; dans quelques-uns s’élève une tour, distinguant la demeure d’un homme riche, d’un chikh. Ils sont bien bâtis, bien entretenus, non élégants ; murs nus, sans ornements. Depuis Taroudant, les cactus qui les entouraient chez les Houara, les Chtouka, les Imseggin et les Ksima, ont disparu ; une sombre ceinture d’oliviers les enveloppe. En marchant dans cette riche contrée, je parviens aux campements des Oulad Dris. Je m’y arrête à 6 heures du soir, dans le douar d’Oumbarek ou Dehen. Le maître de la principale tente, vieil ami du Ḥadj, m’offre l’hospitalité. Beaucoup de passants aujourd’hui sur mon chemin. Pendant les dernières heures de marche, j’ai franchi un grand nombre de canaux, les uns souterrains (feggaras), les autres à ciel ouvert ; ils apportent l’eau de la montagne aux cultures de la plaine. J’ai traversé trois rivières importantes : l’Ouad Ziad (lit de 500 mètres de large où coulent, sur un fond moitié gravier, moitié sable, six bras d’eau de 2 mètres chacun ; eau claire ; courant rapide) ; l’Ouad Talkjount (lit de 40 mètres, moitié sable, moitié galets ; flaques d’eau au milieu ; berges de terre de 3 mètres de haut) ; l’Ouad Bou Srioul (lit de gravier de 50 mètres ; nappe d’eau courante de 3 mètres ; berges de terre de 3 mètres).25 mars.Séjour chez les Oulad Dris. Ceux-ci sont une petite tribu nomade isolée campant au nord-est des Menâba, entre ces derniers et les Talkjount. Indépendants autrefois, ils ont suivi le sort du reste du Ras el Ouad et, en 1882, se sont soumis au sultan. Celui-ci les a placés sous la dépendance du qaïd des Menâba. Les Oulad Dris labourent, mais leur fortune principale consiste en troupeaux de chameaux. Ils se disent de race arabe ; leur langue est l’arabe, la plupart savent aussi le tamaziṛt. Ils sont en rapports constants avec le sud, avec Tatta, Tisint, Aqqa, ont des alliances avec les Aït Jellal et les Ida ou Blal. Leur costume est plutôt celui du Sahara que celuidu Sous : un turban de khent ceint leur tête ; comme linge, ils ne portent que du khent ; leurs vêtements de dessus sont soit le ḥaïk blanc, soit le selḥam, le kheidous ou le khenîf.Dans les autres tribus du Sous que j’ai traversées, Ksima, Imseggin, Houara, Oulad Iaḥia, Aït Iiggas, Menâba, ainsi que chez les Indaouzal, les hommes portent une chemise blanche, de laine ou de cotonnade, et un ḥaïk de même couleur ; ce dernier se remplace souvent par le selḥam ou le khenîf ; la tête reste nue, ou s’entoure d’un mince turban blanc. Les femmes portent le vêtement général des Marocaines ; il est chez la plupart en khent, chez les autres en laine ou cotonnade blanche ; le khent passe pour le plus élégant. Les armes se composent du long fusil que l’on connaît, à crosse large ou étroite, et du poignard recourbé,qoummia; on met la poudre dans des cornes de cuivre. Les chevaux, sans être nombreux, ne sont pas rares dans ces tribus. Bien qu’elles appartiennent maintenant au blad el makhzen, les usages y sont les mêmes qu’en blad es sîba : on n’y sort pas des villages sans être armé, on n’y voyage pas sans zeṭaṭ ; les fractions s’y font journellement la guerre entre elles, et les routes y offrent en certaines parties plus de périls que dans bien des régions insoumises : il est peu de tribus indépendantes plus dangereuses à traverser que les Houara. Pendant mon séjour à Oulad Seṛeïr, on se battait aux environs : j’entendis la fusillade toute la journée : deux fractions étaient aux prises ; le combat finit à la nuit, par la prise et la destruction d’un village.Les Ksima, les Imseggin, les Oulad Iaḥia, les Aït Iiggas, les Menâba et les Indaouzal parlent le tamaziṛt ; les Houara parlent l’arabe. Chez les premiers, la langue arabe est assez répandue, surtout parmi les Ksima et les Imseggin. Elle l’est très peu chez les seuls Indaouzal.2o. — DE DOUAR OUMBAREK OU DEHEN A TISINT.26 mars.Départ à 5 heures du matin. Notre hôte nous donne son fils pour nous escorter jusqu’à Iliṛ. Nous avons à traverser la vallée du Sous et une partie du Petit Atlas, sur le versant méridional duquel se trouve le qçar. La marche d’aujourd’hui se divise en deux parties, la première en plaine, la seconde en montagne. En quittant Douar Oumbarek ou Dehen, je prends la direction du sud-est, de façon à couper presque perpendiculairement la vallée de l’Ouad Sous. Jusqu’au fleuve, des pâturages et des broussailles de jujubier sauvage se succèdent, dominés çà et là par des bouquets d’argans. Je passe en vue de plusieurs villages, se distinguantà peine au milieu de leurs ceintures d’oliviers. Vers 6 heures un quart, j’arrive à l’Ouad Sous ; les deux rives sont bordées de cultures, de villages et de jardins, mais l’aspect du lit est différent de ce qu’il était plus bas. La largeur en est de près d’un kilomètre ; le fond est de gros galets, avec de rares places sablonneuses ; ni roseaux ni joncs, aucune trace de verdure. Au milieu de cette surface grise coule le fleuve, en trois bras : le premier n’a que 2 mètres d’eau ; le second en a 15 avec 40 centimètres de profondeur et un courant très rapide ; le troisième a 35 mètres de large et 1m,20 de profondeur : gonflé par des pluies récentes, il forme des vagues énormes, et le courant en est si impétueux que nous ne pouvons le franchir seuls : des habitants d’un village voisin viennent à notre secours, nous indiquent un gué, où les eaux, divisées en plusieurs canaux, n’ont au principal qu’un mètre de profondeur, et nous aident à traverser : c’est une opération longue et difficile, tant l’onde a de violence. Le gué se trouve en face du hameau de Tafellount. Le lit du Sous est séparé des plantations de ses rives par des berges de terre à pic, hautes de 1m,50. Après avoir passé, je me remets à marcher dans la plaine ; elle garde un même aspect d’ici au pied du Petit Atlas : prairies semées de jujubiers sauvages et de rares argans ; nombreux perdreaux ; point de lieux habités ; il n’y a de cultures que le long du fleuve.A 9 heures un quart, j’arrive aux premières pentes du Petit Atlas ; à son pied se trouvent quelques champs, et à mi-côte des villages. J’entre dans la montagne par une plaine triangulaire que traverse l’Ouad Tangarfa ; elle est couverte de pâturages avec jujubiers sauvages et argans, semblables à ceux dont nous sortons ; le sol, terreux jusqu’à présent, commence à se semer de pierres qui bientôt deviennent nombreuses. On passe devant des medfias : il n’y en a point dans la vallée du Sous ; les portions de celle-ci qui ne sont pas alimentées par le fleuve ou ses tributaires le sont par des ṛedirs et des canaux : les ṛedirs servent à la boisson, les canaux à l’irrigation des cultures. Parvenu à l’extrémité de la plaine où je me suis engagé, je remonte la vallée de l’Ouad Tangarfa ; puis je la quitte, et je remonte celle d’un de ses affluents jusqu’au qçar de Tagerra. Ces deux vallées sont pareilles : le fond en est nu et pierreux, d’une largeur variant entre 30 et 150 mètres ; les flancs sont des côtes raides, hérissées de roches, boisées d’argans, de 200 mètres de hauteur ; les lits sont presque partout à sec ; parfois il y coule un filet d’eau large au plus de 1 mètre. Le chemin ne quitte pas les thalwegs et est facile. Au-dessus de Tagerra, l’étroite vallée que je suis devient un ravin impraticable, où un ruisseau bondit par cascades au milieu des rochers. Je quitte le fond à ce village et gravis le flanc droit ; montée difficile : le terrain n’est que roches, aux fentes desquelles poussent de rares argans ; plusieurs sources d’eau vive jaillissent du sol. Enfin j’arrive à la crête, et bientôt après à un col. Je me metsà descendre une petite vallée, celle de l’Ouad el Ạsel : elle n’a pas 20 mètres de large ; des talus de roche rose la bordent des deux côtés ; ils sont peu élevés et en pente douce ; des qçars et un étroit ruban de cultures ombragées d’amandiers s’échelonnent sur leurs premières pentes, le long de l’ouad. Cette nouvelle région diffère de la précédente ; le col que j’ai franchi marque la limite entre deux portions du Petit Atlas : jusqu’à lui, toutes les côtes étaient boisées d’argans ; à partir d’ici, cet arbre disparaît : je ne le verrai plus ; du col à Tisint, les flancs des montagnes seront une roche nue. Autre changement : dans la plaine du Sous les villages étaient ouverts ; ici recommencent les qçars.Vers 4 heures, l’Ouad el Ạsel débouche dans une plaine verdoyante, entourée de hauteurs dénudées ; je la traverse : c’est une surface unie, au sol sablonneux couvert de pâturages ; elle s’étend entre l’Ouad el Ạsel et l’Ouad Aït el Ḥazen, et se prolonge jusqu’à leur confluent. J’atteins au bout d’une heure la dernière des deux rivières, et je la remonte jusqu’au grand village d’Amzoug. Là je fais halte, à 7 heures et demie du soir. Un ami de notre guide nous reçoit. La vallée de l’Ouad Aït el Ḥazen, dans la partie que j’ai parcourue, a 500 à 600 mètres de large au fond, cultivés en entier ; les flancs sont des talus hauts et escarpés de grès noirci, comme celui des environs de Tazenakht. Dans le bas j’ai rencontré plusieurs grands villages ou qçars d’aspect prospère, entourés de vergers. La rivière a 60 mètres ; lit de gros galets sans eau.La plaine que j’ai traversée de 4 à 5 heures forme limite entre les Aït el Ḥazen et les Indaouzal. Au sortir du territoire de ces derniers, j’ai quitté le blad el makhzen et suis rentré en blad es sîba. Les Aït el Ḥazen sont indépendants ; autrefois alliés des Aït Semmeg, ils le sont maintenant des Ounzin. Ils sont Chellaḥa comme ces deux tribus et comme les Indaouzal, et parlent le tamaziṛt : à peine quelques-uns d’entre eux savent-ils l’arabe.Peu de monde sur mon chemin, excepté au bord de l’Ouad Sous et dans les vallées des ouads el Ạsel et Aït el Ḥazen. Parmi les rivières que j’ai traversées, il en est une que je n’ai pas décrite : l’Ouad el Amdad : il a un lit de galets de 100 mètres de large ; au milieu coulent 15 mètres d’eau claire et courante ; des berges de terre à pic, de 2 mètres de haut, le bordent. Les villages et qçars rencontrés au sud de l’Ouad Sous sont bâtis mi-pierre, mi-pisé.27 mars.Départ à 5 heures du matin. Notre hôte de cette nuit nous accompagne ; il nous escortera jusqu’au col d’Azrar. Je continue à remonter l’Ouad Aït el Ḥazen : la vallée, qui reste d’abord ce qu’elle était hier, se met ensuite à se rétrécir ; puis les culturescessent : au bout d’une heure et demie, c’est un sombre ravin dont le fond n’a d’autre largeur que celle de la rivière, 20 mètres ; celle-ci, qui possède à présent 7 à 8 mètres d’eau, est devenue un vrai torrent, tantôt coulant sur un lit de sable, tantôt bondissant par cascades entre de gros blocs de rochers. La marche est pénible. Bientôt il faut quitter le fond du ravin pour en gravir le flanc droit : c’est un talus rocheux, haut, escarpé ; montée raide et difficile. J’arrive au sommet ; un plateau couvert de cultures le couronne ; j’y marche quelques minutes, puis je débouche dans une vallée peu profonde, à flancs rocheux et en pente douce, dont le fond et les premières côtes sont cultivés ; on y voit, avec des champs d’orge, des cactus et de nombreux amandiers. Je la remonte. Elle est près de son origine ; je parviens au col où elle prend naissance. Dès lors, plus de cultures, plus d’habitations jusqu’à la vallée de l’Ouad Azrar ; d’ici là, je franchis des séries de crêtes et de ravines désertes : sol noir et rocheux ; pas d’autre végétation que de maigres touffes d’ḥalfa clairsemées sur les pentes ; ce ne sont que montées et descentes ; chemin fatigant sans être difficile. A 11 heures, le terrain change : les roches font place à une couche de sable blanc, semé de paillettes brillantes ; une côte douce conduit à l’Ouad Azrar, auquel j’arrive un quart d’heure après. Ce cours d’eau a une large vallée ; les flancs de celle-ci sont des montagnes rocheuses de moyenne élévation, dont les premières pentes, peu rapides, sont, comme le fond, couvertes de sable blanc et garnies de cultures ; la rivière a un lit de 30 mètres dont 7 remplis d’eau claire et courante ; les rives en sont bordées d’amandiers ; plusieurs villages, bâtis en pierre, s’élèvent sur ses bords. Je remonte la vallée jusque non loin de son point d’origine ; puis, je gagne le flanc gauche et le gravis. D’abord pierreux et de pente modérée, il devient tout à coup très raide, et se change en une paroi à pic : passage difficile ; le chemin monte péniblement au milieu de grands blocs de roche noire d’où jaillissent plusieurs sources. A 1 heure et demie, j’atteins le sommet ; il n’a aucune largeur ; c’est une arête aiguë, le tranchant d’une lame : je le franchis à un col situé presque au niveau du reste de la crête ; il s’appelle Tizi Azrar. Cette arête est la ligne culminante du Petit Atlas : au Tizi Azrar, on passe sur son versant sud. Du col, j’entre dans un cirque où une rivière prend sa source ; je la descends : c’est l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob ; à son origine, il a un peu d’eau qui ne tarde pas à tarir. Au sortir du cirque, il s’enfonce dans un étroit ravin à flancs escarpés de roche jaune ; fond large de 30 mètres : le lit, de galets, l’occupe en entier ; point trace de végétation. Après avoir coulé un certain temps ainsi, il débouche dans une plaine pierreuse, dont le sol disparaît sous les hautes herbes et les genêts. Je l’y laisse poursuivre sa course et, passant à l’est, je m’engage dans le massif de collines qui borde la plaine de ce côté : endroit montueux ; terre semée de pierres et rayée de bandes de roches s’allongeant symétriquementà fleur de sol ; comme verdure, un peu de thym et quelques touffes d’ḥalfa. Cheminant ainsi, j’atteins une nouvelle vallée, celle de l’Ouad Imi n Tels : je la descends à son tour : ravin à flancs blanchâtres, rocheux et escarpés, d’autant plus hauts que j’avance davantage ; 15 mètres de large au fond, occupés par le lit de la rivière ; celui-ci est à sec et couvert de galets ; point de végétation, ni en bas ni sur les flancs. A 5 heures et demie, la rivière entre dans la vaste plaine d’Azaṛar Imi n Tels[91], qui s’étend d’ici à Iliṛ ; elle est bornée à l’est et à l’ouest par des collines rocheuses très basses, au sud par une longue ligne de hauteurs brunes et nues, à crêtes uniformes ; le sol est de terre, semée par endroits de beaucoup de pierres : des jujubiers sauvages, des genêts, diverses herbes la couvrent ; de temps à autre y apparaissent des champs, propriété, les uns d’habitants d’Iliṛ, les autres de marabouts de S. Moḥammed ou Iạqob. Pour ce motif, le nom d’Azaṛar Imi n Tels est remplacé quelquefois par celui d’Azaṛar S. Moḥammed ou Iạqob. Au milieu de cette plaine, nous fûmes surpris par la nuit : l’obscurité devint si grande que nous perdîmes le sentier ; nous errâmes quelque temps à l’aventure, nous accrochant aux broussailles et trébuchant dans les pierres : à 7 heures, quoique certains d’être près d’Iliṛ, mes deux guides abandonnèrent l’espoir de retrouver le chemin ; nous nous arrêtâmes au pied d’un buisson et y passâmes la nuit.28 mars.

Petite plaine entourée d’une ceinture de montagnes, entre Imiteq et le col de Tanamrout.Croquis de l’auteur.

Petite plaine entourée d’une ceinture de montagnes, entre Imiteq et le col de Tanamrout.Croquis de l’auteur.

Petite plaine entourée d’une ceinture de montagnes, entre Imiteq et le col de Tanamrout.

Croquis de l’auteur.

J’ai traversé cette nuit un grand nombre de cours d’eau, tous à sec, tous ayant un lit de gros galets et des berges verticales, mi-sable, mi-cailloux, hautes de 1 à 2 mètres.Les deux plus importants se réunissent pour former l’Ouad Imiṭeq ; l’un vient de l’est, l’autre de l’ouest ; le premier a 50 mètres de large, le second 40. De Taṛla ici, bien que le terrain soit constamment pierreux ou rocheux, le chemin n’est pas difficile : il a des montées, des descentes, mais jamais raides ni longues.

A 1 heure de l’après-midi, nous nous remettons en marche. Nous quittons la vallée, lieu de notre halte, et remontons l’Ouad Tanamrout ; il coule dans un ravin étroit qui bientôt n’a aucune largeur et où le chemin, malgré de nombreux lacets, devient difficile. Les parois sont les montagnes de roche jaune dont nous étions jusqu’à présent au pied et que nous allons franchir. Près du torrent, la pierre laisse percer une végétation abondante : jujubiers sauvages, ḥeuboubs de 2 à 3 mètres, grandes herbes, fleurs de toute couleur. Une heure de marche pénible nous conduit à un col, Tizi Tanamrout, où l’ouad prend sa source. A nos pieds s’étend une large vallée, dont le flanc gauche est le massif que nous venons de gravir, et le droit un talus sombre dont la crête paraît un peu plus élevée que celle où nous sommes. Nous descendons vers le thalweg. Les pentes, si rapides sur l’autre versant, sont douces, le chemin aisé ; terrain rocheux ; la végétation, vivace sur le côté opposé, existe à peine sur celui-ci : des jujubiers sauvages interrompent seuls de loin en loin la monotonie du sol nu.

Parvenus au fond de la vallée, nous la descendons pendant quelque temps ; un cours d’eau à sec, de 60 mètres de large, en occupe le milieu : c’est un affluent de l’Ouad Aqqa. Peu après, nous gagnons les bords de l’Ouad Aqqa : il forme une grande rivière, large de plus de 200 mètres ; le lit, ici de sable, là de gravier, ailleurs de gros galets, ne contient point d’eau. Nous le remontons jusqu’à Tizgi Ida ou Baloul[87]. Nous entrons dans ce village à 7 heures du soir. Un ami de Ou Ạddi nous donne l’hospitalité.

De Taṛla à Tizgi, personne n’a paru sur le chemin. Le seul vestige humain que j’aie vu a été, entre Tatta et Imiṭeq, une dizaine de tombes, échelonnées par groupes de deux ou trois au bord du sentier. Ces tombes, qui rappelaient chacune un pillage, et marquaient l’endroit où avaient péri des voyageurs moins heureux que moi, avaient, au clair de lune, au milieu de cette solitude, un aspect lugubre.

Arrivé à Tizgi, la portion périlleuse de ma route est faite : je pourrai marcher désormais à la clarté du soleil. Les Marocains de ces régions emploient, on le voit, une méthode simple pour voyager : quand le pays n’est pas dangereux, ils le traversentle jour ; lorsqu’il l’est, au lieu de prendre des escortes, ils le franchissent rapidement de nuit.

Séjour à Tizgi Ida ou Baloul. Tizgi est une bourgade isolée, d’environ 400 feux ; elle est construite en long sur les premières pentes du flanc gauche de l’Ouad Aqqa. Au pied du village, les bords et le lit du cours d’eau sont occupés par des cultures ombragées de palmiers (bou souaïr) ; ceux-ci ne sont pas serrés comme à Tisint et à Tatta : ils sont espacés, et se mêlent de trembles, de figuiers et d’oliviers. Le fond de la vallée est sablonneux ; les flancs sont de hautes parois de roche jaune, escarpées, s’élevant à 150 mètres au-dessus du lit de la rivière. Comme son nom l’indique, Tizgi est située dans une gorge resserrée entre de hautes montagnes, kheneg très étroit que l’Ouad Aqqa traverse en ce point. Le village est construit partie en pisé, partie en pierres grossièrement cimentées ; pas de mur d’enceinte. La rivière est à sec au pied des maisons et dans les jardins ; de nombreux canaux pleins d’eau claire et courante arrosent ces derniers.

Tizgi Ida ou Baloul. (Vue prise d’une maison du village, dans la direction du sud-est.)Croquis de l’auteur.

Tizgi Ida ou Baloul. (Vue prise d’une maison du village, dans la direction du sud-est.)Croquis de l’auteur.

Tizgi Ida ou Baloul. (Vue prise d’une maison du village, dans la direction du sud-est.)

Croquis de l’auteur.

A partir d’ici, on ne voit plus de khent ; le costume des indigènes ne se compose que de laine. Les femmes sont vêtues de laine blanche et portent sur la tête un voile spécial au pays : c’est une pièce rectangulaire de laine noire ayant un mètre de long, avec un gland noir à chaque coin. Elles s’en couvrent le visage dès qu’elles aperçoivent un homme. Les femmes de cette région font montre d’une grande modestie : en rencontre-t-on sur les routes ? on les voit s’arrêter à plusieurs pas, faire un à-droite ou un à-gauche, et demeurer au bord du chemin, la figure voilée et le dos tourné, jusqu’à ce qu’on soit passé. Les hommes portent des ḥaïks de laine blanche ou des djelabias et, par-dessus, soit le bernous blanc, soit plus souvent le khenîf. Pas de modification dans les armes, sauf qu’il n’y a plus de fusils à deux coups. Tels sont les costumes à Tizgi, tels je les trouverai chez les Isaffen, les Iberqaqen et les Ilalen.

Nous quittons Tizgi à 10 heures du matin. Notre hôte nous escorte jusqu’à midi : après, on peut marcher seul ; le pays n’est plus périlleux. En sortant de Tizgi, nous continuons à remonter l’Ouad Aqqa. Au bout de peu de temps, il reçoit l’Ouad Tizert et fait un brusque coude vers le nord. A partir de là, sa vallée se transforme : le fond prend 600 mètres de large ; les flancs sont de hauts talus rocheux, celui de droite plus élevé et à crêtes plus éloignées que celui de gauche. La rivière est large de 60 mètres ; son lit desséché, où poussent de distance en distance des palmiers isolés, se déroule au milieu de la vallée. Le sol de celle-ci est de sable, tantôt durci, tantôt humide ; des champs, qui garnissent les rives de l’ouad, en occupent une partie. On entre sur le territoire des Isaffen. A peu de distance en amont de nous s’aperçoit un bois de dattiers ; nous marchons droit sur lui. Plus on avance, plus le sol devient mouillé ; dans les champs, les tiges vertes des orges commencent à sortir de terre ; en dehors poussent des tamarix et, à leur pied, du gazon. Bientôt nous arrivons aux palmiers ; ce sont des bou souaïr : d’ici au point où nous quitterons l’ouad et de là aussi loin que s’étendra la vue, le fond de la vallée en sera couvert. Mélangés d’autres arbres fruitiers, ils ombragent de vertes cultures et entourent une foule de villages qui s’échelonnent le long de la rivière : ces villages appartiennent aux Aït Tasousekht, l’une des trois fractions des Isaffen. Nous continuons à remonter l’Ouad Aqqa, tantôt à l’ombre des dattiers, tantôt en longeant la lisière, jusqu’au point où il reçoit l’Ouad Iberqaqen ; sur cet espace, la vallée reste la même, si ce n’est qu’elle se rétrécit peu à peu de manière à avoir en dernier lieu 200 à 300 mètres de large ; de plus, la proportion des palmiers diminue à mesure que l’on monte ; celle des autres arbres, grenadiers, caroubiers, amandiers, oliviers, augmente : auprès des villages inférieurs des Isaffen, il n’y avait guère que des dattiers ; au-dessus de Tamsoult, les autres essences dominent. A partir du même lieu, un filet d’eau courante de 1 à 2 mètres de large serpente dans le lit de la rivière, à sec auparavant. A 1 heure et demie, nous arrivons au confluent de l’Ouad Iberqaqen : nous gagnons les bords de ce nouveau cours d’eau et le remontons ; nous entrons en même temps dans la tribu qui lui a donné son nom. En quittant l’Ouad Aqqa, on en voit la vallée se continuer à perte de vue, toujours la même, long ruban vert se déroulant entre les montagnes, les villages des Isaffen le semant çà et là de points bruns.

La vallée de l’Ouad Iberqaqen est moins importante que celle d’où nous sortons : étroitement encaissée entre des talus rocheux, elle a 50 mètres de large ; le fond est rempli de palmiers ombrageant des cultures qui se prolongent en escaliers sur les premières pentes des flancs. Le lit de l’ouad a 8 mètres de large et est couvertde galets ; il est à sec ; de larges canaux, pleins jusqu’au bord, coulent sur les deux rives, apportant l’eau de la montagne aux habitations et aux cultures. Des villages, qui appartiennent aux Iberqaqen, s’échelonnent de distance en distance, suspendus aux premières assises du roc. A partir de Toug el Khir, la vallée se rétrécit encore : elle n’a plus que 30 mètres ; en même temps les flancs deviennent plus escarpés : ce sont des talus de roche jaune très raides, hauts de 100 à 150 mètres. Les plantations qui s’étageaient sur leurs premières pentes disparaissent ; le fond seul ne cesse d’en être couvert ; les palmiers diminuent et font place aux oliviers et aux amandiers. Les villages sont toujours nombreux ; à chaque coude où la vallée s’élargit, on en voit un. A 3 heures et demie, nous arrivons dans celui de Tidgar où nous ferons gîte ; nous descendons chez un ami de Ou Ạddi.

Haute vallée de l’Ouad Iberqaqen.(Vue prise de Tidgar, dans la direction du nord-nord-ouest.)Croquis de l’auteur.

Haute vallée de l’Ouad Iberqaqen.(Vue prise de Tidgar, dans la direction du nord-nord-ouest.)Croquis de l’auteur.

Haute vallée de l’Ouad Iberqaqen.(Vue prise de Tidgar, dans la direction du nord-nord-ouest.)Croquis de l’auteur.

Haute vallée de l’Ouad Iberqaqen.

(Vue prise de Tidgar, dans la direction du nord-nord-ouest.)

Croquis de l’auteur.

A Tidgar, les palmiers ont disparu de la vallée de l’Ouad Iberqaqen. On la voit se prolonger au loin, ligne foncée serpentant entre deux massifs de roche jaune : des amandiers et des oliviers en garnissent le fond ; des villages se distinguent sur les premières pentes de ses flancs. Nous avons rencontré aujourd’hui beaucoup de monde sur notre route.

Chez les Isaffen et les Iberqaqen, les maisons sont tantôt en pierres grossièrement cimentées, tantôt en mauvais pisé ; chez les Isaffen, où le pisé domine, il forme des constructions sans solidité ni élégance : on est loin des gracieuses demeures des Aït Zaïneb. Chez les Iberqaqen, la plupart des bâtiments sont en pierre ; les terrasses qui les couvrent sont des plus primitives : on se contente de juxtaposer des pierres plates sur une rangée de poutrelles d’olivier, et de les maintenir par de gros cailloux placés en dessus, comme aux chalets.

Départ à 8 heures et demie du matin. Notre hôte nous escorte pendant trois heures ; puis il nous laisse, le pays ne présentant plus de péril. Je quitte à Tidgar la vallée de l’Ouad Iberqaqen ; je remonte à mi-côte un ravin désert, sans espace au fond, dont les flancs, très escarpés, sont des parois monotones de roche jaune : le sentier est une longue rampe serpentant au bord du précipice ; taillé dans le roc, il a pour sol une pierre lisse et glissante, chemin aisé pour les piétons, difficile et dangereux pour les bêtes de somme. Pas trace de végétation : de toutes parts on ne voit que la surface jaune du rocher.

A 10 heures, le pays change ; parvenu à l’extrémité du ravin, je me trouve au bord méridional d’un vaste plateau sur lequel je m’engage : plus de gorges à pentes abruptes ; plus de hautes cimes au-dessus de ma tête : devant moi s’étend un plateau ayant une pente très faible du nord au sud et ne présentant que des ondulations légères, vallées sans profondeur et collines sans élévation. Il couronne le Petit Atlas, et sa ligne de faîte, vers laquelle je marche, est le point culminant de la chaîne. Dans le lointain, on aperçoit le pic couvert de neige du Djebel Ida ou Ziqi, un des sommets du Grand Atlas. Je m’avance vers la crête supérieure du plateau, tantôt montant, tantôt descendant : le sol est aux deux tiers terreux, un tiers est rocheux ; il est en grande partie couvert de cultures semées d’amandiers, qui poussent au milieu des champs comme les pommiers en certaines régions de la France ; une multitude de villages apparaissent à l’horizon ; autour d’eux surtout les cultures sont nombreuses et les amandiers serrés. Je rencontre beaucoup de femmes dans la campagne ; contre l’usage ordinaire, elles sont occupées des travaux de la terre ; on voit les unes labourer avec un bœuf ou un âne, les autres bêcher. Une grande activité règne partout : c’est la saison des semailles. Je remarque de nombreuses citernes[88]; d’ici à Mogador, j’en trouverai à chaque pas le long du chemin : en ces régions où il y a peu de rivières et peu de sources, leurs eaux sont d’ordinaire les seules que possèdent les habitants. A midi et demi, je parviens à la crête presque insensible qui forme le faîte du Petit Atlas : elle marque à la fois la limite du versant sud de cette chaîne et celle de la tribu des Iberqaqen. Le point où le chemin la franchit s’appelle Tizi Iberqaqen. De là, j’aperçois vers le nord une longue bande bleue bordée d’argent : le Grand Atlas avec ses cimes neigeuses, brillant dans un rayon de soleil. Je quitte ici le bassin du Dra et je passe dans celui du Sous ; en même temps j’entre sur le territoire des Ilalen. Le plateau qui couronne le Petit Atlas s’étend sur le sommet de son versant nord comme sur celui de son versant sud ; des deux côtés du Tizi Iberqaqen, le pays est semblable : même sol plat, même terre féconde, mêmes cultures semées d’amandiers, même population dense. La partie où je pénètre est encore plus riche que la précédente : à mesure qu’on avance, les villages se font plus nombreux, les champs couvrent un espace plus grand et finissent par envahir presquetout le sol. Celui-ci, au bout de peu de temps, n’est que terre, avec de rares portions pierreuses ; la roche disparaît. Les amandiers s’étendent par endroits à perte de vue et donnent à ce plateau fertile un aspect unique.

A 4 heures, nous arrivons à Azaṛarad, village des Ida ou Ska, fraction des Ilalen. Nous nous y arrêtons chez un ami de Ou Ạddi. Je n’ai pas vu un seul cours d’eau pendant la marche d’aujourd’hui. Parmi les nombreux villages que j’ai rencontrés, un était fort important : Agadir Iberqaqen Fouqani ; il a 300 ou 400 maisons : la plupart sont vides durant une portion de l’année ; situées dans la région où se trouvent les principales cultures de la tribu, elles se remplissent aux époques du labour et de la récolte et servent de magasins aux grains et aux amandes. Des gens de toutes les parties du territoire, même du bas Ouad Iberqaqen, y possèdent des demeures.

Il existe une différence frappante entre le village d’Azaṛarad et ceux du versant sud de la chaîne : ces derniers étaient, on l’a vu, mal bâtis. Azaṛarad, au contraire, se distingue par la beauté de ses constructions : toutes les maisons y sont en pierres, non taillées, mais cimentées avec soin ; le long des murs, des gouttières pratiquées avec adresse conduisent l’eau de pluie dans des réservoirs ; chaque habitation a sa citerne ; les portes, hautes et larges, sont cintrées : les arcades en sont faites de pierres de diverses dimensions habilement ajustées ; fenêtres, crête des murs, gouttières sont blanchies à la chaux. Les terrasses sont formées de pierres plates recouvertes d’une couche de terre et maintenues par de gros cailloux. Sur tout le territoire des Ilalen, les constructions sont pareilles, toutes soignées, toutes en pierre ; je ne retrouverai le pisé qu’en entrant chez les Chtouka.

Départ à 8 heures du matin. Nous marchons seuls : devant demeurer toute la journée sur le territoire des Ilalen, Ou Ạddi nous suffit comme protection. Nous continuons à cheminer sur le plateau d’hier : il ne se modifie pas ; même sol, mêmes ondulations ; les cultures le couvrent en entier, les amandiers l’ombragent à perte de vue ; plus de villages que jamais. Jusqu’à présent les amandiers n’avaient ni fleurs ni feuilles : je les verrai tous en fleur à partir du Tenîn de Touf el Ạzz. A 11 heures, j’atteins la limite septentrionale du plateau ; il finit de ce côté aussi brusquement que vers le sud. En le quittant, je descends une succession de ravins qui me mènent à une vallée profonde, celle de l’Ouad Ikhoullan. La région qu’on traverse jusque-là est montagneuse et boisée : côtes terreuses semées de blocs de roche, grands argans, pentes raides, gorges encaissées. Au fond de ces dernières sont des ruisseaux à sec, avec des lits de galets et parfois de roc. Sur les croupes, à l’ombre des argans, poussentdes genêts à fleurs jaunes de 1 mètre de haut ; beaucoup de verdure au ras du sol ; entre les rochers percent des taçououts, les premiers que je voie depuis le Moyen Atlas. Ces forêts ne sont pas désertes ; plusieurs villages apparaissent sur les crêtes ou à mi-côte, et un plus grand nombre au fond des ravins. Chacun d’eux a sa ceinture de jardins, plantations en amphithéâtre où croissent amandiers, grenadiers et oliviers. Les chemins de cette région sont pénibles : je descends plusieurs rampes très rapides ; point de passage difficile.

A 3 heures, je parviens à la vallée de l’Ouad Ikhoullan ; elle a 400 mètres de large et est couverte de cultures ; les flancs en sont de hauts talus boisés ; plusieurs villages sont près de moi, dans le fond ; d’autres brillent au versant de la montagne. Au milieu de la vallée serpente la rivière, dont le lit à sec, tantôt de gravier, tantôt de galets, a 50 ou 60 mètres de large. J’en descends le cours durant un quart d’heure, puis je gagne le pied du flanc gauche. Je le gravis. Terrain semblable à celui de tout à l’heure, boisé de grands argans, avec gazon, genêts, taçououts, poussant à leur ombre ; pentes raides, sol tantôt pierreux, tantôt terreux, hérissé de blocs de roche. A 4 heures et demie, j’arrive au sommet de la côte. Je me trouve en face d’un nouveau plateau, analogue à celui de ce matin en fertilité, abondance de cultures et nombre de villages, mais plus accidenté. Nous nous y engageons et nous y marchons durant le reste de la journée. A 5 heures et demie, on fait halte : nous voici à Afikourahen, petit village, patrie de Ou Ạddi. Le plateau où nous sommes est cultivé sur toute son étendue ; on ne voit plus d’amandiers : de grands argans, arbres séculaires, les remplacent ; plantés symétriquement dans les champs, ils les couvrent à perte de vue. Ce plateau est comme un second échelon du Petit Atlas, celui que j’ai quitté ce matin en formant le premier. Je n’en traverserai plus d’autre d’ici à la vallée du Sous : Afikourahen domine directement celle-ci. De la maison de Ou Ạddi, la vue est merveilleuse : à l’ouest, dans le lointain, la plaine des Chtouka, et au delà une ligne bleue, l’Océan ; au nord, la vallée de l’Ouad Sous, bordée par la masse sombre et les pics neigeux du Grand Atlas ; au point où l’Atlas expire et où commence la mer, on distingue, à 75 kilomètres, Agadir Iṛir, dont les murs blancs couronnant un cône bleuâtre brillent au soleil comme un diadème d’argent.

L’Ouad Ikhoullan est la seule rivière que j’aie vue aujourd’hui. J’ai rencontré beaucoup de monde sur les deux plateaux traversés au commencement et à la fin de la journée, peu dans la région montagneuse et boisée qui les sépare : sur les plateaux, c’étaient des travailleurs labourant les champs ; dans la montagne, des voyageurs isolés. En passant dans la vallée de l’Ouad Ikhoullan, il s’est produit un incident qui a failli être funeste à Ou Ạddi. Comme nous descendions la rivière, nous apercevons derrière nous cinq hommes, armés jusqu’aux dents, lancés à notre poursuite. Ou Ạddi les regarde : « Ce sont des Ikhoullan qui courent après moi ! »s’écrie-t-il. Échanger son long fusil de Chleuḥ contre le fusil à deux coups du Ḥadj, s’enfuir à toutes jambes vers le hameau le plus proche, est pour lui l’affaire de moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Le Ḥadj et moi restons en arrière. Les cinq Ikhoullan ne s’arrêtent pas à nous ; ils nous dépassent, cherchant à rejoindre notre compagnon. Bientôt ils disparaissent dans le village où nous l’avons vu entrer. Nous attendons quelque temps, très anxieux du sort de Ou Ạddi. Enfin le voilà qui revient, avec un notable du lieu, son ami, de qui il a eu le temps de prendre l’ạnaïa. D’un autre côté retournent ses ennemis, arrivés trop tard pour lui faire un mauvais parti. Notre compagnon nous rejoint : nous nous remettons aussitôt en route ; son sauveur nous escorte pendant une heure, jusqu’à ce que nous soyons en sûreté. Les hommes qui nous ont poursuivis appartiennent à un village devant lequel nous avons passé : ce ne sont pas des brigands. Ilalen comme Ou Ạddi, ils font partie de la fraction des Ikhoullan, tandis que notre ami est de celle d’Afra : les deux groupes sont en ce moment en guerre. Ou Ạddi avait été aperçu de ce village : aussitôt sa présence connue, cinq hommes s’étaient mis à sa poursuite, non pour nous voler, mais pour le tuer.

Séjour à Afikourahen. Je suis l’hôte de Ou Ạddi. Il y a plus d’un an qu’il n’avait vu sa famille ; je lui accorde deux jours de repos auprès d’elle.

Les constructions de ce pays sont soignées : tout est en pierres cimentées ; les habitations sont grandes et élégantes ; elles ont un ou deux étages, des escaliers commodes, des portes larges et solides. Dans les régions que j’ai parcourues depuis Tatta et dans celles que je traverserai d’ici à Mogador, les villages ne sont point entourés de murs : cependant il existe des distinctions ; les uns, bien qu’ouverts, sont organisés d’une façon défensive, les autres sont sans défense. Chez les Isaffen, les Iberqaqen, les Ilalen, la plupart sont aménagés de manière à pouvoir résister à une attaque : dans la fraction d’Afra, les murs des maisons sont percés de meurtrières à chaque étage et les terrasses munies d’un parapet crénelé. Ces précautions disparaîtront dès que je quitterai les Ilalen, et les hameaux présenteront l’aspect le plus pacifique. Jusqu’à mon entrée dans la fraction d’Afra, les habitations étaient réunies en villages ; d’Afra à Mogador, il n’en sera presque jamais ainsi : sauf rares exceptions, je ne rencontrerai plus de villages, mais des hameaux, ou des demeures disséminées seules ou par petits groupes dans la campagne ; plus rien de guerrier ;parfois une tour se dressera entre quelques maisons : ce ne sera qu’un ornement, signe de la demeure d’un riche. Dans cette région je cesserai de voir des jardins entourer les lieux habités ; adieu figuiers, grenadiers, vignes, frais bosquets, ceinture habituelle des villages marocains : d’ici à Mogador, hameaux et maisons s’élèvent tristement en plein champ, au milieu des labourages. Tout au plus ont-ils des haies de cactus. On voit d’après ce qui précède que la tiṛremt d’un modèle si régulier et si uniforme, que j’ai rencontrée constamment du Tâdla à Tazenakht, n’existe en aucune façon dans ces contrées. Je suis, depuis Tisint, en plein pays d’agadirs.

Le costume demeure ce qu’il était à Tizgi et dans les tribus intermédiaires ; un détail d’équipement, la poudrière, se modifie chez les Ilalen. Elle consiste en une petite boîte métallique, en forme de cylindre très bas. Ce modèle est en usage chez les Ilalen et les Chtouka ; dans le reste du bassin du Sous et chez les Ḥaḥa, on se sert de la corne, du type connu. Le fusil et le poignard sont les mêmes qu’auparavant ; pas de sabres ni de baïonnettes.

Départ à 10 heures et demie. Nous reprenons notre marche sur le plateau où nous sommes ; il est toujours couvert de cultures, toujours semé d’une foule de villages. A midi, je passe de la tribu des Ilalen dans celle des Chtouka ; le pays ne se modifie pas : politiquement, cette frontière est importante ; elle marque la limite entre le blad es sîba, d’où je sors, et le blad el makhzen, où j’entre. Jusqu’à 2 heures, le plateau reste tel qu’il était auprès d’Afikourahen, fort accidenté ; à 2 heures, il s’aplanit et ne présente dès lors que des ondulations légères ; il continue à être cultivé à perte de vue, ombragé d’argans et semé de villages : ceux-ci sont moins nombreux que chez les Ilalen. Vers 3 heures, j’arrive au bord septentrional du plateau, au sommet du talus qui le sépare de la plaine du Sous ; ce talus est analogue à celui que j’ai descendu hier, de 11 heures à 3 heures : côtes raides et ravinées ; terrain pierreux, avec beaucoup de rochers, boisé d’argans ; sous les arbres, des genêts jaunes, des jujubiers sauvages, des taçououts couvrent le sol. Chemin pénible, mais non difficile. J’entre dans la forêt et me mets à descendre ; vers 4 heures moins un quart, je parviens au pied du talus. Devant moi s’étend une plaine triangulaire, de 5 à 6 kilomètres de long ; un kheneg, vers lequel je me dirige, la termine ; elle est entourée d’une ceinture de collines basses sur les premières pentes desquelles brillent, comme des taches blanches, une multitude de hameaux. La plaine est couverte de cultures ombragées d’argans ; sol de sable, sans une pierre. Ici, comme chez les Ilalen, la plupart des groupes d’habitations sont dominés par une tour indiquantla demeure du chikh ; les constructions n’ont plus l’appareil défensif des précédentes. Elles cessent d’être de pierre et sont en pisé blanc. A 4 heures et demie, j’atteins l’entrée du kheneg ; je m’y arrête au hameau de Taourirt ou Selîman.

Durant la journée, j’ai rencontré beaucoup de monde sur le chemin, travailleurs et voyageurs. Le seul cours d’eau de quelque importance que j’aie vu est l’Asif Aït Mezal (lit de gros galets de 15 mètres de large, au milieu duquel coulent 5 mètres d’eau de 30 centimètres de profondeur). Parmi les villages qui se sont trouvés sur mon chemin, il en était un d’aspect particulier : celui d’Aït Sạïd. Les maisons, hautes, à terrasses couronnées de créneaux, en sont autant de petits châteaux ; toutes sont blanchies, luxe suprême du pays : il n’en existe point de plus belles dans les villes. Ce sont les demeures de la riche famille des Aït Sạïd. Celle-ci est une nombreuse maison de négociants faisant le commerce entre Mogador d’une part, le Sahel, Aqqa, Tizounin et Tindouf de l’autre : elle exporte de Mogador les objets de provenance européenne et y importe les dattes et la gomme du Sahara, les amandes des Ilalen et les produits du Soudan qu’elle achète à Tindouf et dans le Sahel. Les Aït Sạïd ont des résidences en ce lieu qui est leur berceau, mais une partie d’entre eux vit à Mogador.

A Taourirt ou Selîman, nous recevons l’hospitalité du chikh du village. Le nom de chikh, chez les Chtouka et les Ilalen, signifie l’homme le plus riche du hameau ; tout petit centre, fût-il de 3 ou 4 maisons, a son chikh ; il ne s’ensuit pas que cet individu soit un grand personnage. Dans le blad el makhzen, ces chikhs sont nommés ou acceptés par les qaïds ; leur considération n’en est pas augmentée et ils n’ont jamais que celle, passagère, qui s’attache à leur fortune.

Chez les Chtouka, les armes sont les mêmes que chez les Ilalen, mais les vêtements changent : plus de khenîf ; chaque homme porte une chemise de cotonnade ou de laine blanche, un petit turban blanc laissant à nu le sommet de la tête, un ḥaïk ou un bernous de même couleur ; le bernous a une forme et un nom particuliers : il est très court et s’appelleselḥam. Pour les femmes, la toilette n’offre pas de modification, à l’exception du voile de laine noire qui disparaît. Le costume des Chtouka est celui des Ksima et des Ḥaḥa.

Les Chtouka, comme les Ksima, les Ḥaḥa et les diverses tribus que j’ai traversées depuis Tizgi Ida ou Baloul, sont Imaziṛen (Chellaḥa) et parlent le tamaziṛt. Celles qui habitent la montagne, Isaffen, Iberqaqen, Ilalen, ne savent guère que cette langue ; parmi celles de la côte, chez les Ksima surtout, l’arabe est répandu.

Départ à 8 heures et demie. Durant toute la journée, nous marcherons de concertavec une caravane que nous avons rencontrée hier au gîte. Bien que nous soyons en blad el makhzen, il est plus prudent d’aller en compagnie que de cheminer seuls. Après avoir traversé le kheneg à l’entrée duquel je m’étais arrêté hier, je trouve une immense plaine où je cheminerai jusqu’au soir ; plaine de sable rose, unie comme une glace, sans une pierre, sans une ride, sans une ondulation, s’étendant depuis le pied du Petit Atlas, où je suis, jusqu’à la mer d’une part, au Grand Atlas de l’autre, et traversée par l’Ouad Sous. La portion que j’ai devant moi, occupée presque tout entière par les Chtouka, est d’une fécondité admirable ; une partie est cultivée, l’autre est en pâturages et en forêts. Les cultures ne sont plus semées d’argans ; aucun arbre ne les ombrage : ce sont des successions de champs uniformes séparés par des haies vives ; çà et là, on y voit des puits ; et, auprès, quelques figuiers ; une multitude de hameaux s’y élèvent : dans les portions labourées, on en a sans cesse douze ou quinze en vue : ils sont ouverts et sans défense, les tours y sont rares ; ce sont des constructions de pisé rose, sans arbres aux alentours, si ce n’est des figuiers de Barbarie ; ils respirent la prospérité. Ces parties cultivées de la plaine forment une des contrées les plus fertiles et les plus peuplées du Maroc. Les portions boisées présentent un aspect tout différent : là, plus de champs, plus d’habitations ; des forêts d’argans séculaires étendent leur ombre sur la surface unie du sol, qui se couvre d’immenses pâturages ; pas un sillon, pas une maison n’interrompent la monotonie de ces vastes prairies, sous leur dôme de feuillage : seuls habitants de ces solitudes, on rencontre de loin en loin des troupeaux de vaches, de moutons et de chameaux, paissant sous les arbres. La principale de ces forêts s’appelle Targant n Ououdmim ; elle est célèbre par ses serpents : les Ạïssaoua y viennent de loin en faire leur provision.

Cheminant ainsi, tantôt à travers le recueillement des grands bois, tantôt au milieu de riantes cultures et d’innombrables villages, je parviens vers le soir non loin de l’Ouad Sous. Je m’arrête à 5 heures dans un hameau, à quelque distance du fleuve.

Je n’ai cessé de rencontrer beaucoup de monde sur le chemin. De toute la journée, il ne s’est pas présenté un seul cours d’eau, ni rivière ni ruisseau. J’ai passé par un marché, le Tenîn des Ida ou Mḥammed, où j’ai fait une halte assez longue.

Départ à 6 heures et demie du matin. Je me dirige vers l’Ouad Sous ; d’ici là ce n’est qu’un vaste jardin : champs bordés de cactus, ombragés d’oliviers, de figuiers et d’argans, semés d’une foule d’habitations ; le chemin, garni de haies, serpente entre les vergers et les maisons qui se succèdent sans interruption. Au travers de cette riche contrée, j’arrive, à 7 heures et demie, au bord du fleuve. Je le franchisà un gué : le lit, de sable, a 100 mètres de large ; 75 mètres sont à sec ; les 25 autres sont occupés par une nappe d’eau limpide, profonde de 50 centimètres ; courant de rapidité moyenne. En amont et en aval du gué, le fleuve, gardant même largeur, change d’aspect : l’eau, moins courante et moins haute, s’étend sur la surface du lit dont le fond, devenu vaseux, se garnit de roseaux. Depuis l’endroit où je l’ai passé jusqu’à celui où je le perdrai de vue, l’Ouad Sous aura la même apparence : une bande de 100 mètres couverte de roseaux. Je descends la rive droite ; le sol est à peine à un mètre au-dessus du niveau de l’eau ; c’est du sable, tapissé de gazon et de joncs, et ombragé de tamarix. Ce terrain bas et humide, qui forme un ruban de 300 mètres le long du côté droit, peut être considéré comme faisant partie du lit. Au Tlâta des Ksima, je quitte les bords du fleuve et gagne un village voisin, résidence de Sidi Ạbd Allah d Aït Iaḥia, marabout d’Ez Zaouïa, de Tisint, depuis longtemps établi en cette région. Du Tlâta à sa demeure, ce ne sont que cultures, jardins et villages : au milieu de la verdure se dresse, dominant le pays, la haute maison blanche de Ḥadj El Ạrabi, vrai château, avec deux énormes tours que j’aperçois depuis Taourirt ou Selîman. Ḥadj El Ạrabi est un simple particulier, fort riche.

A 8 heures et demie, nous sommes chez S. Ạbd Allah ; c’est un compatriote et un ami du Ḥadj ; nous comptons sur lui pour nous accompagner et nous protéger dans le Ḥaḥa, où il jouit, comme ici, d’une grande influence. En arrivant, nous apprenons qu’il est absent ; nous ne trouvons que son fils. Celui-ci, beau jeune homme d’une vingtaine d’années, Ḥarṭâni de couleur presque noire, nous accueille à merveille : le Ḥadj, excellent homme aimé de tous ceux qui le connaissent, est reçu à bras ouverts. Il est bientôt convenu que nous passerons là le reste de la journée ; le lendemain nous nous remettrons en route, accompagnés par le jeune marabout, qui nous escortera jusqu’à Mogador.

Départ à 9 heures. D’ici à Agadir Iṛir, la plaine où je suis depuis avant-hier se continue ; elle est couverte partie de cultures, partie de pâturages : ces derniers sont semés çà et là de jujubiers sauvages ; plus d’argans. A 10 heures et demie, le pays devient désert ; on entre dans un fourré d’arbres et de broussailles,petits argans et jujubiers sauvages. A 11 heures, après avoir franchi quelques dunes de sable de 8 à 10 mètres de haut, je me trouve au bord de la mer. Je longe le rivage jusqu’à Agadir. Le chemin passe au-dessous de cette ville, à mi-côte entre elle et Founti : Founti est un hameau misérable, quelques cabanes de pêcheurs ; Agadir, malgré son enceinte blanche qui lui donne un air de ville, est, me dit-on, une pauvre bourgade, dépeuplée et sans commerce. A partir de là, je suis la côte, cheminant à mi-hauteur de la falaise qui la borde ; elle n’est ni très haute ni très escarpée : c’est un talus pierreux, parfois rocheux, tapissé de broussailles basses et d’herbages ; le jujubier sauvage et la taçouout y dominent. Vers 2 heures moins un quart, je descends pour traverser, à quelques mètres de son embouchure, l’Asif Tamrakht : la vallée en est remplie de cultures ; plusieurs villages s’y voient à quelque distance. La rivière forme deux bras, larges l’un de 15 mètres, l’autre de 50 ; tous deux ont un lit de sable ; le premier est à sec, des flaques d’eau sont dans le second. Au delà je reprends mon chemin le long de la falaise. Vers 3 heures, celle-ci change d’aspect : elle devient plus rocheuse et se couvre d’argans de 4 à 6 mètres de haut ; je cesse de la suivre et je monte vers sa crête. J’y parviens à 4 heures moins un quart ; c’est la fin de la forêt : je suis à la lisière d’un plateau à ondulations légères, couvert en grande partie de cultures qu’ombragent des argans comme chez les Ilalen ; une multitude de bâtiments isolés, de groupes de maisons y apparaissent. Je fais halte à 4 heures, à une des premières habitations. C’est une nezala. On donne ici ce nom à des postes habités par des familles attachées au makhzen, qui ont pour devoir d’assurer la sécurité des routes et sont autorisées à percevoir de faibles droits de péage. Ces nezalas sont installées dans un petit nombre de tribus soumises : elles ne font régner qu’une demi-sûreté ; ici, comme ailleurs, les étrangers n’osent guère voyager seuls.

Agadir Irir. (Vue prise du sud-est de la ville.)Croquis de l’auteur.

Agadir Irir. (Vue prise du sud-est de la ville.)Croquis de l’auteur.

Agadir Irir. (Vue prise du sud-est de la ville.)

Croquis de l’auteur.

Entré dans la tribu des Ḥaḥa ce matin, à Agadir, j’y resterai jusqu’à mon arrivée à Mogador. Ce que j’ai aperçu de leur territoire donne une idée complète de ce que j’en verrai dans la suite. Leur pays peut se diviser en quatre portions : 1oles falaises du rivage, partout telles que je les ai vues ; 2odes vallées, à fond cultivé et semé de villages ; 3odes côtes : toutes sont boisées d’argans ; le sol en est partie de la terre, partie une roche blanche ; les pentes, assez raides, en sont sillonnées de ravins escarpés ; sous les argans, poussent des jujubiers sauvages et mille sortes d’herbes, et vivent des quantités énormes de gibier, perdreaux innombrables, sangliers, lièvres, lynx, etc. ; 4odes plateaux : ils forment la quatrième portion du territoire et la plus importante ; ces terrasses ressemblent à celle d’Afikourahen ; elles sont moins accidentées, ne présentent que des ondulations légères, et ne sont pas peuplées partout : la majeure partie de leur surface est couverte de cultures, champs d’orge et de blé plantés d’argans comme ceux du bas territoire desIlalen ; au milieu des labours s’élèvent une foule d’habitations, dispersées une à une ou par deux ou trois. Chez les Ḥaḥa, non seulement on ne trouve pas de centre de quelque importance, mais on ne voit point les hameaux des Chtouka et des Ilalen ; les maisons se dressent isolées au milieu des champs, ou réunies par très petits groupes : elles sont en pisé blanc ; celles des riches sont bien construites, avec des encadrements de portes en pierres de taille et de hautes tours carrées, à angles et couronnement de pierre : la contrée fournit en abondance une pierre blanche, tendre, facile à travailler, mais peu solide, qui sert pour ces édifices. Les cultures, parfois serrées sur une longue étendue, ailleurs clairsemées, occupent les 2/3 de la surface des plateaux ; le reste est garni de pâturages, avec des bouquets d’argans et, par places, de grands genêts blancs. Je n’y ai vu qu’une forêt, la Ṛaba Ida ou Gerṭ, à la porte de Mogador. Le sol est de terre blanche mêlée de beaucoup de pierres. Ces hautes terres, où sont concentrées la plupart des cultures et des habitations des Ḥaḥa, n’ont d’autre eau que celle des medfias.

Départ à 7 heures et demie du matin. Arrêté à 5 heures du soir, sur les bords de l’Ouad Aït Ạmer. Ma route s’est effectuée successivement dans les diverses régions que je viens de décrire, sans donner lieu à aucune remarque nouvelle. La seule chose à noter est la composition d’une portion de la falaise, entre la nezala où j’ai passé la nuit et le fondoq qui est au-dessous, sur la côte ; la partie supérieure de cette falaise est formée d’énormes blocs de coquillages agglomérés ; là, pendant quelque temps, on ne voit trace ni de terre ni de roche : tout le sol n’est fait que de ces coquillages pétrifiés ; le chemin passe sur leur surface.

J’ai rencontré peu de monde aujourd’hui et n’ai traversé aucun cours d’eau important.

Départ à 8 heures du matin. Arrêté à 4 heures du soir, à la maison de Ḥadj Ạbd el Malek. On voit plus de passants qu’hier. Traversé l’Ouad Aït Ạmer (lit de gros galets, de 50 mètres de large, avec un filet d’eau courante de 2 mètres) ; cette rivière est la seule que j’aperçoive de la journée.

Séjour chez Ḥadj Ạbd el Malek.

Départ à 7 heures du matin. Arrêté à 6 heures du soir, chez un ami de notre marabout. Le pays reste tel que je l’ai décrit.

J’ai traversé plusieurs petits cours d’eau : l’Asif Ida ou Gelloul (ruisseau desséché ; 6 mètres de large), l’Ouad Aït Bou Zoul (40 mètres de large ; à sec), l’Ouad Ijaṛiren (3 mètres de large ; à sec ; affluent de l’Ouad Aït Bou Zoul), l’Ouad Imaṛiren (15 mètres de large ; à sec ; le cours supérieur traverse des gisements de sel, non loin d’une source d’eau vive, Ạïn Imaṛiren, la seule que j’aie vue dans le Ḥaḥa), l’Ouad Ida ou Isaṛen (à sec ; 15 mètres de large près de son confluent), l’Ouad Tidsi (30 mètres de large ; à sec).

Départ à 7 heures et demie du matin. A 8 heures, j’entre dans une vaste forêt ombrageant d’immenses pâturages : c’est Ṛaba Ida ou Gerṭ, lieu désert, célèbre par les brigandages qui s’y commettent. J’en sors à 11 heures et demie ; au-delà je franchis une petite plaine, en partie couverte de genêts ; puis des dunes de sable me conduisent par une pente douce au bord de la mer. A midi et demi, je traverse l’Ouad Ida ou Gerṭ. A 1 heure, j’entre à Mogador.

Aussitôt arrivé, j’allai au Consulat de France. J’y fus reçu par le chancelier, M. Montel. Ce que fut pour moi M. Montel durant mon séjour à Mogador, les services de tout genre qu’il me rendit, rien ne saurait l’exprimer. Puisse tout voyageur, en pareille circonstance, rencontrer même accueil, même sympathie, même appui ! Heureux ceux dont le pays est représenté par des hommes semblables, en qui un compatriote inconnu trouve dès le premier jour, avec la bienveillance et la protection du magistrat, le dévouement d’un ami.

[86]On dit indifféremmentIlalenetIlala; Ilala est la forme arabe, Ilalen la forme tamaziṛt. Dans le sud du Maroc, un grand nombre de noms de tribus sont également usités sous ces deux formes : ainsi on dit Seketâna ou Isektân, Zenâga ou Iznâgen, Ḥaḥa ou Iḥaḥan, Ounila ou Iounilen, Ikhzama ou Ikhzamen, etc.[87]Tizgi Ida ou Baloul n’a rien de commun avec les Ida ou Blal. Il n’y a entre les deux noms qu’une similitude fortuite.[88]Citerne medfiaCes citernes portent le nom demedfia, au plurielmedâfi. Chez les Isaffen et surtout chez les Iberqaqen, les Ilalen, les Chtouka, les Ḥaḥa, on en rencontre une quantité prodigieuse ; les parties de ces quatre dernières tribus que je traverserai ne sont alimentées que par l’eau des citernes. Aussi ces constructions utiles y sont-elles soignées et est-on arrivé à un certain degré de perfection dans leur aménagement : elles sont maçonnées en pierre et quelquefois creusées dans le roc. Voici la coupe et la projection du modèle le plus usité.

[86]On dit indifféremmentIlalenetIlala; Ilala est la forme arabe, Ilalen la forme tamaziṛt. Dans le sud du Maroc, un grand nombre de noms de tribus sont également usités sous ces deux formes : ainsi on dit Seketâna ou Isektân, Zenâga ou Iznâgen, Ḥaḥa ou Iḥaḥan, Ounila ou Iounilen, Ikhzama ou Ikhzamen, etc.

[86]On dit indifféremmentIlalenetIlala; Ilala est la forme arabe, Ilalen la forme tamaziṛt. Dans le sud du Maroc, un grand nombre de noms de tribus sont également usités sous ces deux formes : ainsi on dit Seketâna ou Isektân, Zenâga ou Iznâgen, Ḥaḥa ou Iḥaḥan, Ounila ou Iounilen, Ikhzama ou Ikhzamen, etc.

[87]Tizgi Ida ou Baloul n’a rien de commun avec les Ida ou Blal. Il n’y a entre les deux noms qu’une similitude fortuite.

[87]Tizgi Ida ou Baloul n’a rien de commun avec les Ida ou Blal. Il n’y a entre les deux noms qu’une similitude fortuite.

[88]Citerne medfiaCes citernes portent le nom demedfia, au plurielmedâfi. Chez les Isaffen et surtout chez les Iberqaqen, les Ilalen, les Chtouka, les Ḥaḥa, on en rencontre une quantité prodigieuse ; les parties de ces quatre dernières tribus que je traverserai ne sont alimentées que par l’eau des citernes. Aussi ces constructions utiles y sont-elles soignées et est-on arrivé à un certain degré de perfection dans leur aménagement : elles sont maçonnées en pierre et quelquefois creusées dans le roc. Voici la coupe et la projection du modèle le plus usité.

[88]

Citerne medfia

Citerne medfia

Citerne medfia

Ces citernes portent le nom demedfia, au plurielmedâfi. Chez les Isaffen et surtout chez les Iberqaqen, les Ilalen, les Chtouka, les Ḥaḥa, on en rencontre une quantité prodigieuse ; les parties de ces quatre dernières tribus que je traverserai ne sont alimentées que par l’eau des citernes. Aussi ces constructions utiles y sont-elles soignées et est-on arrivé à un certain degré de perfection dans leur aménagement : elles sont maçonnées en pierre et quelquefois creusées dans le roc. Voici la coupe et la projection du modèle le plus usité.

DE MOGADOR A TISINT.

Mogador, dont le nom est écrit en grosses lettres sur nos cartes, est loin d’être le port important que nous pourrions nous figurer. Celui qui s’attendrait à trouver une ville en relations constantes avec l’Europe serait déçu. En hiver surtout, les moyens de communiquer sont rares et irréguliers. Au bout de 45 jours seulement, je reçus de Paris la réponse à des lettres expédiées le lendemain de mon arrivée. Cet état tient au peu de commerce que fait aujourd’hui Mogador : ce port n’a plus d’affaires qu’avec les Chiadma, les Ḥaḥa, les Chtouka, les Ilalen, le Sahel, Tindouf, et par là Timbouktou. Il possède le monopole de la majeure partie du trafic du Soudan, de celui qui se fait par les Tajakant. C’est le plus bel apanage qui lui reste. Quant au bassin du Sous, quant au Sahara occidental et central, de l’Ouad Aqqa à l’Ouad Ziz, ils font leurs achats à Merrâkech, et cette capitale reçoit tout de Djedida (Mazagan). Le grand centre commercial du Maroc est la ville de Merrâkech : au sud de l’Atlas, Fâs fournit le cours de l’Ouad Ziz et la région du Sahara qui est à l’est de ce fleuve ; Mogador approvisionne le Sahel et la petite portion du bassin du Dra située à l’ouest de l’Ouad Aqqa ; Merrâkech alimente tout le bassin du Sous, l’immense bassin du Dra, sauf les réserves que nous venons de faire, et jusqu’aux districts arrosés par les affluents de droite du Ziz, tels que le Todṛa et le Ferkla.

Aussitôt que j’eus reçu les lettres que j’attendais de France, je me mis en route vers le sud pour regagner Tisint. Mon ami le Ḥadj m’avait attendu : cette fois je partais seul avec lui ; il avait renvoyé son compagnon.

Partis de Mogador le 14 mars, avec le fils de S. Ạbd Allah d Aït Iaḥia, que son père nous avait donné comme escorte, nous arrivâmes à la maison des religieux, dans la tribu des Ksima, le 20 du même mois. Des pluies torrentielles qui étaienttombées pendant une partie de cette période avaient entravé notre marche ; c’est pourquoi nous avions mis sept jours à parcourir une distance qui se franchit d’ordinaire en quatre. Nous avions suivi une route différente de la première, mais qui n’avait donné lieu à aucune remarque nouvelle. Par suite des pluies, les rivières s’étaient grossies : là où un mois et demi auparavant je n’avais vu que des lits desséchés, je trouvais des torrents impétueux. L’Ouad Aït Ạmer, que je traversai au même point qu’à l’aller, formait une rivière large de 20 mètres, profonde de 70 centimètres et si rapide que j’eus beaucoup de peine à la passer.

Aussitôt parvenus à la demeure de notre compagnon, celui-ci nous chercha un de ses parents, marabout originaire de Mrimima et ami du Ḥadj. Ce marabout, S. Iaḥia Bou Ḥebel, moins grand personnage que Sidi Ạbd Allah, est plus connu que lui dans la région nouvelle où nous allons entrer : comme S. Ạbd Allah a ses serviteurs religieux parmi les Ksima et les Ḥaḥa, il a les siens chez les Imseggin et les Houara. Il fut convenu qu’il nous escorterait jusqu’à Douar Oumbarek ou Dehen. Ce point se trouve sur la rive droite de l’Ouad Sous, à quelque distance du fleuve, au nord-est d’Igli.

Départ à 7 heures du matin, en compagnie de Sidi Iaḥia. Je remonte l’Ouad Sous, à 1 ou 2 kilomètres de sa rive droite. Je le verrai toute la journée, serpentant au milieu des tamarix, entouré de cultures, avec de grands oliviers ombrageant son cours et deux rangées de villages échelonnés sur ses rives. Ce qu’il sera aujourd’hui, il le restera jusqu’au delà d’Igli. Le fleuve, avec sa bordure de champs, d’arbres et d’habitations, forme une large bande verte se déroulant au milieu de la plaine, 10 mètres au-dessous du niveau général. Un talus à 1/2 relie la dépression au sol environnant. Je marche au nord du talus, dans la plaine du Sous. C’est une surface immense, unie comme une glace, au sol de terre rouge sans une pierre ; elle s’étend entre le Grand et le Petit Atlas, depuis la mer jusqu’au haut du Ras el Ouad ; la largeur en est énorme : d’autant plus grande qu’on descend davantage, elle est ici de 40 kilomètres et sera encore de 12 chez les Menâba. La vallée du Sous demeurera la même durant les trois jours que je vais la remonter : plaine d’une fertilité merveilleuse, enfermée entre deux longues chaînes, dont l’une, moins élevée et à crêtes uniformes, borne au sud l’horizon d’une ligne brune, tandis que l’autre, s’élançant dans les nuages, élève à pic au-dessus de la campagne ses massifs gigantesques aux flancs bleuâtres, aux cimes blanches[89].

La plaine du Sous, toute d’une admirable fécondité, est loin d’être cultivée en entier.Pendant que champs, jardins et villages se pressent sans interruption sur les rives du fleuve, ils sont très inégalement répartis dans le reste de la vallée. Le sol de celle-ci est occupé partie par des cultures, partie par des prairies, partie par des forêts ; nulle part il n’est nu ; partout cette terre généreuse se tapisse d’une verdure abondante. La portion que je traverse aujourd’hui peut se diviser en trois régions de longueurs inégales : dans la première, les cultures occupent un tiers du sol ; le reste est couvert de broussailles et de pâturages : des bouquets de grands argans croissent çà et là ; de nombreux troupeaux de vaches paissent dans les prés ; de temps à autre on rencontre un village, mais ils sont peu nombreux. C’est le territoire des Imseggin. La seconde région est une vaste forêt, faisant limite entre les Imseggin et les Houara : épais bois d’argans ; quelques villages y apparaissent de loin en loin dans des clairières ; peu de monde, point de troupeaux ; le sol, sec jusqu’ici, devient détrempé par endroits : de petites mares, des flaques d’eau le sèment ; les argans ont 4 à 5 mètres de haut ; ils ne rappellent, non plus que ceux des Ḥaḥa, les magnifiques arbres des Chtouka et des Ilalen : à leur ombre croît une végétation abondante, broussailles et herbe émaillée d’une multitude de fleurs. En sortant de la forêt, on entre sur le territoire des Houara ; une nouvelle région commence : les arbres, qui étaient si nombreux, deviennent rares ; point de cultures, si ce n’est aux abords des villages : une immense prairie, semée de flaques d’eau, s’étend de l’Ouad Sous au pied du Grand Atlas ; des villages, des fermes isolées sont en vue : les uns et les autres, comme tous les lieux habités que j’ai rencontrés aujourd’hui, sont entourés d’une ceinture de cactus, de quelques champs d’orge et de plantations d’oliviers.

A 6 heures du soir, j’arrive au grand village d’Oulad Seṛeïr, où S. Iaḥia a une maison ; je m’y arrête.

J’ai rencontré partout, excepté dans la forêt, beaucoup de gens sur ma route. Tous baisaient pieusement la main de mon marabout, reconnaissable, comme la plupart de ceux du Sous, à une longue canne ferrée, surmontée d’une pomme de cuivre, sorte de crosse qui ne le quitte pas. Mon protecteur paraît un bon homme, mais c’est le plus enragé fumeur de kif qui soit au monde. Peu de localités, sur notre passage, où il n’eût un ami, fumeur comme lui. Sitôt qu’on approchait d’un de ces points, il me quittait, prenait le pas gymnastique, entrait au village, se faisait donner une pipe, la fumait et me rejoignait : malgré ses soixante-huit ans, il fit plus de dix fois ce manège pendant le trajet. J’ai traversé deux cours d’eau importants : l’Ouad el Ḥamerin (il arrose, au-dessus d’ici, la tribu des Ḥamerin, qui, dit-on, doit ce nom à la couleur rouge du sol de son territoire. C’est une belle rivière : eau de 30 mètres de large et de 80 centimètres de profondeur ; courant rapide ; lit de 40 mètres, moitié sable, moitié galets ; berges de terre à 1/1, hautes de3 mètres, couvertes de gazon, de lauriers-roses et de tamarix) ; l’Ouad Semnara (lit de sable de 40 mètres ; berges de 3 mètres de haut à 1/1. L’eau n’a que 3 mètres de large ; elle est limpide et courante).

Durant la marche dans les diverses tribus, Ksima, Imseggin et Houara, dont j’ai traversé les territoires, trois choses m’ont frappé : l’horizontalité du sol dans cette large vallée du Sous, la richesse de la végétation, enfin la force des bestiaux : ce ne sont plus les petites vaches de l’Algérie et du Sahara Marocain, mais de beaux animaux comme ceux des environs de Tanger, des Zaïan et d’Europe.

Séjour à Oulad Seṛeïr.

La tribu des Houara, dont j’ai traversé une partie avec l’escorte d’un pauvre marabout, est célèbre et redoutée pour ses brigandages. J’ai eu un rare bonheur de ne point y faire de mauvaise rencontre. Les pillages y sont aussi fréquents que jamais, bien que, depuis 1882, elle fasse partie du blad el makhzen. Elle est commandée par un qaïd dont l’autorité s’étend sur tout son territoire, comprenant les deux rives de l’Ouad Sous. La plupart des Houara habitent des fermes isolées ; les autres résident dans des villages d’une forme particulière à la tribu. Les maisons en sont séparées, et entourées chacune d’une haie circulaire de jujubiers sauvages ou de cactus. Avec cet usage, les moindres localités occupent une grande étendue ; il y en a d’importantes : celle où je suis a 120 feux. Aucun lieu habité qui ne soit environné de cultures et de jardins ; comme arbres, croissent des figuiers, des grenadiers, des oliviers. Les demeures, vastes, sont la plupart flanquées de deux tours ne dépassant pas en hauteur les murs du bâtiment ; on construit en pisé ; on couvre en terrasse.

La tribu des Imseggin, que j’ai traversée hier, se divise, me dit-on, en onze fractions.

Une grande activité commerciale règne en cette région ; témoin le nombre de marchés : on va d’ici à 8 marchés différents : Arbạa Ḥamerin, Khemîs Oulad Daḥou, Djemạa Amzou, Sebt el Kefifat, Ḥad Menizela, Tenîn Oulad eṭ Ṭeïma, Tlâta Ḥafaïa, Sebt el Gerdan.

Le pays à parcourir aujourd’hui est encore dangereux ; S. Iaḥia prend avec lui, comme renfort, un de ses fils qui demeure à Oulad Seṛeïr. Départ à 6 heures du matin. Les arbres recommencent ; on voit quelques prairies, mouchetées de bouquets d’argans : la majeure partie du sol, jusqu’à 10 heures et demie, est couverte de bois ; ces forêts sont semblables à celles d’avant-hier : mêmes essences, mêmes déserts ombragés, mêmes rares clairières où apparaît un village entouréde cultures ; le peu de prairies qui s’aperçoivent sont semées d’un grand nombre de fermes isolées ; à partir d’Oulad Seṛeïr, le terrain redevient sec : plus de flaques d’eau. A 10 heures et demie, forêts et pâturages cessent ; j’entre dans des labourages qui ne tardent pas à occuper toute la surface du sol ; ce sont des champs d’orge et de blé auxquels se mêlent des plantations d’oliviers, de plus en plus étendues à mesure que l’on avance. Une foule de villages s’élèvent de toutes parts. Bientôt apparaît une longue ligne noire, forêt d’oliviers d’où émerge le faîte d’un minaret : c’est Taroudant. A midi et demi, j’arrive au pied des murs. Je les longe sans entrer dans la ville. L’enceinte de Taroudant est construite en pisé jaune ; elle a 5 à 6 mètres de haut, et 40 centimètres environ d’épaisseur ; elle est pleine de lézardes et, bien que sans brèches, en mauvais état. Pour sa portion sud, dont j’ai suivi les sinuosités, j’ai constaté l’exactitude du tracé de M. Gatell[90]. Taroudant me paraît située à un point où la vallée du Sous se resserre brusquement sur une courte longueur, à un kheneg en un mot, mais kheneg peu accentué. Il semble que plusieurs chaînes de hauteurs parallèles au fleuve se détachent en face d’ici du pied du Petit Atlas et viennent expirer, près de l’Ouad Sous, en collines sablonneuses boisées d’argans. Aucun cours d’eau n’arrose la ville ; elle est alimentée par de larges canaux dérivés du fleuve. A 1 heure, je quitte les murs de la capitale du bas Sous. Jusqu’à 2 heures et demie, le chemin, entouré de haies d’églantiers, serpente entre des champs et des plantations d’oliviers, au milieu de villages. Les environs de Taroudant sont d’une richesse extrême. Dès qu’il est labouré, ce sol admirable de la vallée du Sous, dont une grande partie reste inculte, devient d’une fertilité merveilleuse. A 2 heures et demie, je m’arrête chez des amis de S. Iaḥia, dans une petite zaouïa.

Peu de monde sur ma route jusqu’à 10 heures et demie, beaucoup depuis. J’ai traversé deux cours d’eau importants : l’Ouad Beni Mḥammed (au point où je le passe, il se divise en trois bras : le bras occidental a un lit de 40 mètres, gravier et sable, à sec ; berges de 75 centimètres ; le bras central est semblable au précédent ; le bras oriental a 60 mètres de large ; lit de galets ; à sec ; les deux premiers sont séparés par une langue de terre couverte de pâturages et de tamarix, les deux derniers par une surface où ne poussent que des touffes de melbina. Cette rivière n’a d’eau que d’une façon passagère, au moment des pluies) ; l’Ouad El Ouaạr (à sec ; lit de gravier de 60 mètres ; berges de sable, à pic, de 10 mètres de hauteur).

Départ à 7 heures du matin. Je continue à cheminer à quelque distance au nord de l’Ouad Sous, hors de la bande de plantations et de villages qui le bordent ; la vallée reste ce qu’elle était hier, toujours plate, toujours sans une pierre ; comme on l’a dit, elle se rétrécit par degrés. Jusqu’au territoire des Menâba, le sentier parcourt une succession de cultures, de pâturages, de taillis et de bois d’argans ; on passe auprès de nombreux hameaux ; à chaque pas on rencontre des troupeaux de bœufs. A partir de la frontière des Menâba, bois et broussailles cessent ; on trouve quelques pâturages, mais la majeure partie du sol est occupée par des champs d’orge ou de blé ; les villages sont en plus grande quantité que jamais : comme tous ceux de la vallée du Sous, ils sont en pisé rouge, plus on moins foncé ; dans quelques-uns s’élève une tour, distinguant la demeure d’un homme riche, d’un chikh. Ils sont bien bâtis, bien entretenus, non élégants ; murs nus, sans ornements. Depuis Taroudant, les cactus qui les entouraient chez les Houara, les Chtouka, les Imseggin et les Ksima, ont disparu ; une sombre ceinture d’oliviers les enveloppe. En marchant dans cette riche contrée, je parviens aux campements des Oulad Dris. Je m’y arrête à 6 heures du soir, dans le douar d’Oumbarek ou Dehen. Le maître de la principale tente, vieil ami du Ḥadj, m’offre l’hospitalité. Beaucoup de passants aujourd’hui sur mon chemin. Pendant les dernières heures de marche, j’ai franchi un grand nombre de canaux, les uns souterrains (feggaras), les autres à ciel ouvert ; ils apportent l’eau de la montagne aux cultures de la plaine. J’ai traversé trois rivières importantes : l’Ouad Ziad (lit de 500 mètres de large où coulent, sur un fond moitié gravier, moitié sable, six bras d’eau de 2 mètres chacun ; eau claire ; courant rapide) ; l’Ouad Talkjount (lit de 40 mètres, moitié sable, moitié galets ; flaques d’eau au milieu ; berges de terre de 3 mètres de haut) ; l’Ouad Bou Srioul (lit de gravier de 50 mètres ; nappe d’eau courante de 3 mètres ; berges de terre de 3 mètres).

Séjour chez les Oulad Dris. Ceux-ci sont une petite tribu nomade isolée campant au nord-est des Menâba, entre ces derniers et les Talkjount. Indépendants autrefois, ils ont suivi le sort du reste du Ras el Ouad et, en 1882, se sont soumis au sultan. Celui-ci les a placés sous la dépendance du qaïd des Menâba. Les Oulad Dris labourent, mais leur fortune principale consiste en troupeaux de chameaux. Ils se disent de race arabe ; leur langue est l’arabe, la plupart savent aussi le tamaziṛt. Ils sont en rapports constants avec le sud, avec Tatta, Tisint, Aqqa, ont des alliances avec les Aït Jellal et les Ida ou Blal. Leur costume est plutôt celui du Sahara que celuidu Sous : un turban de khent ceint leur tête ; comme linge, ils ne portent que du khent ; leurs vêtements de dessus sont soit le ḥaïk blanc, soit le selḥam, le kheidous ou le khenîf.

Dans les autres tribus du Sous que j’ai traversées, Ksima, Imseggin, Houara, Oulad Iaḥia, Aït Iiggas, Menâba, ainsi que chez les Indaouzal, les hommes portent une chemise blanche, de laine ou de cotonnade, et un ḥaïk de même couleur ; ce dernier se remplace souvent par le selḥam ou le khenîf ; la tête reste nue, ou s’entoure d’un mince turban blanc. Les femmes portent le vêtement général des Marocaines ; il est chez la plupart en khent, chez les autres en laine ou cotonnade blanche ; le khent passe pour le plus élégant. Les armes se composent du long fusil que l’on connaît, à crosse large ou étroite, et du poignard recourbé,qoummia; on met la poudre dans des cornes de cuivre. Les chevaux, sans être nombreux, ne sont pas rares dans ces tribus. Bien qu’elles appartiennent maintenant au blad el makhzen, les usages y sont les mêmes qu’en blad es sîba : on n’y sort pas des villages sans être armé, on n’y voyage pas sans zeṭaṭ ; les fractions s’y font journellement la guerre entre elles, et les routes y offrent en certaines parties plus de périls que dans bien des régions insoumises : il est peu de tribus indépendantes plus dangereuses à traverser que les Houara. Pendant mon séjour à Oulad Seṛeïr, on se battait aux environs : j’entendis la fusillade toute la journée : deux fractions étaient aux prises ; le combat finit à la nuit, par la prise et la destruction d’un village.

Les Ksima, les Imseggin, les Oulad Iaḥia, les Aït Iiggas, les Menâba et les Indaouzal parlent le tamaziṛt ; les Houara parlent l’arabe. Chez les premiers, la langue arabe est assez répandue, surtout parmi les Ksima et les Imseggin. Elle l’est très peu chez les seuls Indaouzal.

Départ à 5 heures du matin. Notre hôte nous donne son fils pour nous escorter jusqu’à Iliṛ. Nous avons à traverser la vallée du Sous et une partie du Petit Atlas, sur le versant méridional duquel se trouve le qçar. La marche d’aujourd’hui se divise en deux parties, la première en plaine, la seconde en montagne. En quittant Douar Oumbarek ou Dehen, je prends la direction du sud-est, de façon à couper presque perpendiculairement la vallée de l’Ouad Sous. Jusqu’au fleuve, des pâturages et des broussailles de jujubier sauvage se succèdent, dominés çà et là par des bouquets d’argans. Je passe en vue de plusieurs villages, se distinguantà peine au milieu de leurs ceintures d’oliviers. Vers 6 heures un quart, j’arrive à l’Ouad Sous ; les deux rives sont bordées de cultures, de villages et de jardins, mais l’aspect du lit est différent de ce qu’il était plus bas. La largeur en est de près d’un kilomètre ; le fond est de gros galets, avec de rares places sablonneuses ; ni roseaux ni joncs, aucune trace de verdure. Au milieu de cette surface grise coule le fleuve, en trois bras : le premier n’a que 2 mètres d’eau ; le second en a 15 avec 40 centimètres de profondeur et un courant très rapide ; le troisième a 35 mètres de large et 1m,20 de profondeur : gonflé par des pluies récentes, il forme des vagues énormes, et le courant en est si impétueux que nous ne pouvons le franchir seuls : des habitants d’un village voisin viennent à notre secours, nous indiquent un gué, où les eaux, divisées en plusieurs canaux, n’ont au principal qu’un mètre de profondeur, et nous aident à traverser : c’est une opération longue et difficile, tant l’onde a de violence. Le gué se trouve en face du hameau de Tafellount. Le lit du Sous est séparé des plantations de ses rives par des berges de terre à pic, hautes de 1m,50. Après avoir passé, je me remets à marcher dans la plaine ; elle garde un même aspect d’ici au pied du Petit Atlas : prairies semées de jujubiers sauvages et de rares argans ; nombreux perdreaux ; point de lieux habités ; il n’y a de cultures que le long du fleuve.

A 9 heures un quart, j’arrive aux premières pentes du Petit Atlas ; à son pied se trouvent quelques champs, et à mi-côte des villages. J’entre dans la montagne par une plaine triangulaire que traverse l’Ouad Tangarfa ; elle est couverte de pâturages avec jujubiers sauvages et argans, semblables à ceux dont nous sortons ; le sol, terreux jusqu’à présent, commence à se semer de pierres qui bientôt deviennent nombreuses. On passe devant des medfias : il n’y en a point dans la vallée du Sous ; les portions de celle-ci qui ne sont pas alimentées par le fleuve ou ses tributaires le sont par des ṛedirs et des canaux : les ṛedirs servent à la boisson, les canaux à l’irrigation des cultures. Parvenu à l’extrémité de la plaine où je me suis engagé, je remonte la vallée de l’Ouad Tangarfa ; puis je la quitte, et je remonte celle d’un de ses affluents jusqu’au qçar de Tagerra. Ces deux vallées sont pareilles : le fond en est nu et pierreux, d’une largeur variant entre 30 et 150 mètres ; les flancs sont des côtes raides, hérissées de roches, boisées d’argans, de 200 mètres de hauteur ; les lits sont presque partout à sec ; parfois il y coule un filet d’eau large au plus de 1 mètre. Le chemin ne quitte pas les thalwegs et est facile. Au-dessus de Tagerra, l’étroite vallée que je suis devient un ravin impraticable, où un ruisseau bondit par cascades au milieu des rochers. Je quitte le fond à ce village et gravis le flanc droit ; montée difficile : le terrain n’est que roches, aux fentes desquelles poussent de rares argans ; plusieurs sources d’eau vive jaillissent du sol. Enfin j’arrive à la crête, et bientôt après à un col. Je me metsà descendre une petite vallée, celle de l’Ouad el Ạsel : elle n’a pas 20 mètres de large ; des talus de roche rose la bordent des deux côtés ; ils sont peu élevés et en pente douce ; des qçars et un étroit ruban de cultures ombragées d’amandiers s’échelonnent sur leurs premières pentes, le long de l’ouad. Cette nouvelle région diffère de la précédente ; le col que j’ai franchi marque la limite entre deux portions du Petit Atlas : jusqu’à lui, toutes les côtes étaient boisées d’argans ; à partir d’ici, cet arbre disparaît : je ne le verrai plus ; du col à Tisint, les flancs des montagnes seront une roche nue. Autre changement : dans la plaine du Sous les villages étaient ouverts ; ici recommencent les qçars.

Vers 4 heures, l’Ouad el Ạsel débouche dans une plaine verdoyante, entourée de hauteurs dénudées ; je la traverse : c’est une surface unie, au sol sablonneux couvert de pâturages ; elle s’étend entre l’Ouad el Ạsel et l’Ouad Aït el Ḥazen, et se prolonge jusqu’à leur confluent. J’atteins au bout d’une heure la dernière des deux rivières, et je la remonte jusqu’au grand village d’Amzoug. Là je fais halte, à 7 heures et demie du soir. Un ami de notre guide nous reçoit. La vallée de l’Ouad Aït el Ḥazen, dans la partie que j’ai parcourue, a 500 à 600 mètres de large au fond, cultivés en entier ; les flancs sont des talus hauts et escarpés de grès noirci, comme celui des environs de Tazenakht. Dans le bas j’ai rencontré plusieurs grands villages ou qçars d’aspect prospère, entourés de vergers. La rivière a 60 mètres ; lit de gros galets sans eau.

La plaine que j’ai traversée de 4 à 5 heures forme limite entre les Aït el Ḥazen et les Indaouzal. Au sortir du territoire de ces derniers, j’ai quitté le blad el makhzen et suis rentré en blad es sîba. Les Aït el Ḥazen sont indépendants ; autrefois alliés des Aït Semmeg, ils le sont maintenant des Ounzin. Ils sont Chellaḥa comme ces deux tribus et comme les Indaouzal, et parlent le tamaziṛt : à peine quelques-uns d’entre eux savent-ils l’arabe.

Peu de monde sur mon chemin, excepté au bord de l’Ouad Sous et dans les vallées des ouads el Ạsel et Aït el Ḥazen. Parmi les rivières que j’ai traversées, il en est une que je n’ai pas décrite : l’Ouad el Amdad : il a un lit de galets de 100 mètres de large ; au milieu coulent 15 mètres d’eau claire et courante ; des berges de terre à pic, de 2 mètres de haut, le bordent. Les villages et qçars rencontrés au sud de l’Ouad Sous sont bâtis mi-pierre, mi-pisé.

Départ à 5 heures du matin. Notre hôte de cette nuit nous accompagne ; il nous escortera jusqu’au col d’Azrar. Je continue à remonter l’Ouad Aït el Ḥazen : la vallée, qui reste d’abord ce qu’elle était hier, se met ensuite à se rétrécir ; puis les culturescessent : au bout d’une heure et demie, c’est un sombre ravin dont le fond n’a d’autre largeur que celle de la rivière, 20 mètres ; celle-ci, qui possède à présent 7 à 8 mètres d’eau, est devenue un vrai torrent, tantôt coulant sur un lit de sable, tantôt bondissant par cascades entre de gros blocs de rochers. La marche est pénible. Bientôt il faut quitter le fond du ravin pour en gravir le flanc droit : c’est un talus rocheux, haut, escarpé ; montée raide et difficile. J’arrive au sommet ; un plateau couvert de cultures le couronne ; j’y marche quelques minutes, puis je débouche dans une vallée peu profonde, à flancs rocheux et en pente douce, dont le fond et les premières côtes sont cultivés ; on y voit, avec des champs d’orge, des cactus et de nombreux amandiers. Je la remonte. Elle est près de son origine ; je parviens au col où elle prend naissance. Dès lors, plus de cultures, plus d’habitations jusqu’à la vallée de l’Ouad Azrar ; d’ici là, je franchis des séries de crêtes et de ravines désertes : sol noir et rocheux ; pas d’autre végétation que de maigres touffes d’ḥalfa clairsemées sur les pentes ; ce ne sont que montées et descentes ; chemin fatigant sans être difficile. A 11 heures, le terrain change : les roches font place à une couche de sable blanc, semé de paillettes brillantes ; une côte douce conduit à l’Ouad Azrar, auquel j’arrive un quart d’heure après. Ce cours d’eau a une large vallée ; les flancs de celle-ci sont des montagnes rocheuses de moyenne élévation, dont les premières pentes, peu rapides, sont, comme le fond, couvertes de sable blanc et garnies de cultures ; la rivière a un lit de 30 mètres dont 7 remplis d’eau claire et courante ; les rives en sont bordées d’amandiers ; plusieurs villages, bâtis en pierre, s’élèvent sur ses bords. Je remonte la vallée jusque non loin de son point d’origine ; puis, je gagne le flanc gauche et le gravis. D’abord pierreux et de pente modérée, il devient tout à coup très raide, et se change en une paroi à pic : passage difficile ; le chemin monte péniblement au milieu de grands blocs de roche noire d’où jaillissent plusieurs sources. A 1 heure et demie, j’atteins le sommet ; il n’a aucune largeur ; c’est une arête aiguë, le tranchant d’une lame : je le franchis à un col situé presque au niveau du reste de la crête ; il s’appelle Tizi Azrar. Cette arête est la ligne culminante du Petit Atlas : au Tizi Azrar, on passe sur son versant sud. Du col, j’entre dans un cirque où une rivière prend sa source ; je la descends : c’est l’Ouad S. Moḥammed ou Iạqob ; à son origine, il a un peu d’eau qui ne tarde pas à tarir. Au sortir du cirque, il s’enfonce dans un étroit ravin à flancs escarpés de roche jaune ; fond large de 30 mètres : le lit, de galets, l’occupe en entier ; point trace de végétation. Après avoir coulé un certain temps ainsi, il débouche dans une plaine pierreuse, dont le sol disparaît sous les hautes herbes et les genêts. Je l’y laisse poursuivre sa course et, passant à l’est, je m’engage dans le massif de collines qui borde la plaine de ce côté : endroit montueux ; terre semée de pierres et rayée de bandes de roches s’allongeant symétriquementà fleur de sol ; comme verdure, un peu de thym et quelques touffes d’ḥalfa. Cheminant ainsi, j’atteins une nouvelle vallée, celle de l’Ouad Imi n Tels : je la descends à son tour : ravin à flancs blanchâtres, rocheux et escarpés, d’autant plus hauts que j’avance davantage ; 15 mètres de large au fond, occupés par le lit de la rivière ; celui-ci est à sec et couvert de galets ; point de végétation, ni en bas ni sur les flancs. A 5 heures et demie, la rivière entre dans la vaste plaine d’Azaṛar Imi n Tels[91], qui s’étend d’ici à Iliṛ ; elle est bornée à l’est et à l’ouest par des collines rocheuses très basses, au sud par une longue ligne de hauteurs brunes et nues, à crêtes uniformes ; le sol est de terre, semée par endroits de beaucoup de pierres : des jujubiers sauvages, des genêts, diverses herbes la couvrent ; de temps à autre y apparaissent des champs, propriété, les uns d’habitants d’Iliṛ, les autres de marabouts de S. Moḥammed ou Iạqob. Pour ce motif, le nom d’Azaṛar Imi n Tels est remplacé quelquefois par celui d’Azaṛar S. Moḥammed ou Iạqob. Au milieu de cette plaine, nous fûmes surpris par la nuit : l’obscurité devint si grande que nous perdîmes le sentier ; nous errâmes quelque temps à l’aventure, nous accrochant aux broussailles et trébuchant dans les pierres : à 7 heures, quoique certains d’être près d’Iliṛ, mes deux guides abandonnèrent l’espoir de retrouver le chemin ; nous nous arrêtâmes au pied d’un buisson et y passâmes la nuit.


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