D'une belle & spacieuse Plaine fermée de trois grands Côteaux; d'une Plante trés-belle & trés-singuliere; de quelques mazures, des curieux restes d'une anciene Muraille, dans le voisinage de la Mer: d'un merveilleux Echo: de l'Oiseau couronné qui fait son nid sous terre.
Comme j'avois vû par le moyen de mes Lunettes d'approche, que de l'autre côté du Golfe le Païs étoit beaucoup moins montagneux & plus beau, j'engageai quelques-uns de mes Compagnons de voyage à y faire quelques courses avec moi, ce que nous executâmes bien-tôt après. Nous trouvâmes d'abord un terrain assez plat & uni, mais pierreux, & il me sembla qu'on en auroit pû tirer des pierres fort propres à bâtir; j'y vis même de lieu en lieu de grands trous presque comblez, qu'on auroit pû prendre pour des carrieres: nous avions pour lors vis à vis de nous un grand Côteau qui nous bornoit la vûe, je montai sur une éminence, pour voir si je pourrois découvrir ce qui étoit au delà, & j'apperçûs trois grands côteaux qui faisoient un angle irrégulier, & renfermoient une belle & spacieuse Plaine. Nous n'eûmes pas beaucoup de peine à y descendre, elle étoit si parfaitement plate dans toute son étendue, qu'on n'y pouvoit pas remarquer la moindre hauteur, ni le moindre enfoncement; l'herbe dont elle étoit couverte, étoit alors toute humide, comme si une abondante rosée étoit tombée depuis peu dessus: J'aperçûs le long des Côteaux une infinité de longues rayes blanches, brillantes comme du vif argent, qui se croisoient de cent façons, de haut en bas & de bas en haut; je m'en aprochai, & je vis de tous côtez une espece de limaçons quatre fois plus gros que ceux de nos Climats, qui portoient sur leur dos une coquille d'un trés beau verd; ils avoient le corps noir, la queuë longue, & une petite tête sans cornes, ils laissoient en se glissant sur la terre une trace de grosse écume blanche qui faisoit ces longues rayes dont je viens de parler. Ils rongeoient trés volontiers une Plante qui croissoit dans cette Plaine, & qui est si belle & si singuliere qu'elle mérite bien d'être décrite ici. Elle s'éleve au dessus de terre à la hauteur d'environ une coudée, & jette vingt-cinq ou trente feuilles fort serrées par en bas, mais qui s'élargissent considérablement par en haut: ces feuilles sont de la largeur d'un empan avec des pointes tout autour aussi dures & aigues que des épines; elles sont d'un trés-beau verd pâle, & pleines de grandes veines du plus bel aurore qu'on puisse voir: Nous en arrachâmes quelques-unes, mais avec assez de peine, à cause des pointes dont elles sont armées, & nous fûmes surpris de voir que leur racine avoit la véritable figure d'un melon, la peau d'un gris brun divisée par côtes, & rude au toucher comme du chagrin; le dedans étoit une chair molle, blanchâtre, spongieuse & d'une odeur desagréable, ce qui nous empêcha d'en goûter; mais s'il n'y a rien de bon à manger, on y trouve de quoi satisfaire la vûë: J'ai vû plus de cent de ces limaçons ronger une seule de ces Plantes. On en verra le dessein tiré d'aprés nature à la figure F.
Il y avoit à un coin de cette Plaine, c'est à dire, à l'Angle qui étoit du côté de la Mer, une sortie par une voûte de pierre, mais si basse qu'il se falloit presque mettre en double pour y passer; on arrivoit par là dans un grand espace tout pavé de belles pierres brunes semblables à du grez & larges d'environ trois pieds. A quelques cent pas de là, on voyoit dans un lieu plein de sable & de gravier les restes d'une Tour, tout auprés de laquelle paroissoit comme enfoncée dans la terre, une grande pierre ronde de figure convexe comme un gros Globe, qui avoit sur sa superficie trois étoiles sur une même ligne representées en bosse; je ne pouvois m'imaginer ce que ce pouvoit être; cette pierre étoit à un bout des ruines d'une longue muraille, qui s'étendoit jusques à la Mer; cette muraille avoit du moins trois pieds & demi d'épaisseur, mais elle ne s'élevoit plus au dessus de terre, qu'à la hauteur d'un bon demi pied; il en étoit pourtant resté un pan près de la Mer qui venoit jusqu'à la ceinture, & dans lequel étoit enchassée une grande piece de marbre rouge en forme d'exagone, où l'on voyoit gravez un angle avec une espece de Serpent au milieu, & tout autour de certains ornemens & contours bisarres:
Je remarquai que les pierres de la Tour & de la muraille étoient jointes si prés, qu'il n'y avoit nulle apparence qu'il y eût jamais eu ni chaux ni ciment. Quoique pendant tout le temps que nous avons été dans ces Climats nous n'ayons rencontré aucun habitant, il est hors de doute qu'il doit y en avoir eu, toutes ces choses en sont des preuves incontestables, & je me le persuade d'autant plus que j'y ai vû plusieurs endroits à mon sens fort propres à cultiver, & que le froid n'y est pas insuportable. Nous découvrîmes par hasard prés de ces mazures un merveilleux Echo, car en frappant d'une pierre sur une Roche, le coup se répetoit jusques à six, sept, & huit fois le long du rivage; au reste, on pourroit faire dans cet endroit un trés-bon Port de Mer. En avançant toûjours le long de la Côte, nous vinmes à une grande Plage qui avoit bien trois lieues d'étendue: elle étoit semée de petits bancs de sable, & il y avoit au milieu une jolie petite Isle longue & étroite, toute pleine de roseaux fort verds, & dont les bords étoient tous couverts de coquillages. Quoiqu'il n'y en eût pas un seul du côté où nous étions, aprés cette Plage, la Mer faisoit un grand coude dans les terres, dans le fonds duquel étoient trois hautes Montagnes; celle du milieu qui étoit la plus haute s'avançoit si fort sur le rivage, qu'elle ne laissoit guéres plus de trois pieds de terrain pour passer à côté; elle avoit du côté de la Mer un grand trou ou enfoncement, comme une profonde Grote, ou je vis deux squelettes d'animaux à quatre pieds; aprés les avoir bien examinez, je jugeai que ce devoit être des squelettes d'Ours, mais qui avoient été d'une monstrueuse grosseur: l'un occupoit l'entrée & empêchoit presque le passage, l'autre étoit tout à fait dans le fonds, & je trouvai entre ses côtes un gros nid d'oiseaux, avec quelques œufs: dans cet endroit, nous laissâmes sur nôtre gauche la Mer & ces Montagnes, & entrâmes à droite plus avant dans les terres; c'étoit un Pays sablonneux presque tout couvert d'une espece de mousse blanche, & de lieu en lieu on voyoit la terre élevée par petits monceaux, comme dans les champs où il y a des taupes, mais je ne pûs découvrir quelle sorte d'animaux c'étoit: Nous voyions alors devant nous un gros Ruisseau, formé sans doute par les neiges fonduës qui coulent abondamment des Montagnes voisines, & comme il nous étoit impossible de le passer, nous fûmes obligez de prendre un assez long détour, & même de marcher longtemps le long d'un Côteau dans une neige molle & demi fondue: mais ce qui nous donnoit courage d'avancer, c'étoit une belle & grande Prairie qui étoit presque vis à vis de nous toute semée de petites fleurs jaunes, & bornée d'une longue hauteur, où l'on voyoit comme un petit bocage d'arbustes fort verds; ces fleurs jaunes exhaloient une odeur trés-agréable, & comme je m'amusois à les considerer, un gros oiseau sortit tout d'un coup d'entre les arbustes, qui sans s'effrayer se vint poser à trente pas de nous; il étoit à peu près de la grandeur d'une Oye, & marchoit fierement comme un Coq, la tête haute, & haussant fort les pieds à chaque pas; ses serres paroissoient grandes & pointues, son plumage étoit gris, & n'avoit presque point de queue; il portoit sur la tête un gros bouquet de plumes noires & blanches, & fort hautes, qui s'élargissant en rond par en haut, ressembloient assez à une grande couronne; son bec étoit rouge, gros & court. Aprés qu'il eut fouillé quelque peu de tems dans la Prairie, il prit dans son bec plusieurs herbes, & s'envola vers la hauteur: je le suivis de l'œil, & le vis entrer au bas dans un trou; je m'avançai promptement & remarquai que ce trou étoit profond, & alloit fort en tournant dans la terre; j'inferai de là qu'il y avoit son nid, & d'autant plus, que j'en aperçûs encore quelques autres aussi profonds & de la même façon en bas, le long de la hauteur; mais nous ne vîmes plus l'oiseau, ni aucun autre de son espece.
D'un grand & beau Bassin qu'une enceinte de Rochers forme sur le même Golfe dont on vient de parler: d'une grande & haute Montagne qui paroît suspendue dans les airs: d'un Archipelague ou de plusieurs Isles ramassées ensemble, d'une grande & haute Colomne de feu sur la Mer, & d'un Phénomene qui avoit la figure du Soleil.
Ayant résolu d'avancer encore un peu dans le Continent, nous nous mîmes à traverser une grande étendue toute pleine d'une espece de bruyeres, à l'extrêmité de laquelle il y avoit de grands Côteaux tous de pierres rouges, & le terrain étoit à peu prés de la même couleur, de sorte qu'aprés y avoir marché quelque tems, nos souliers & nos bas étoient tout couverts d'une grosse poussiere rouge. Dès que nous eûmes passé ces Côteaux, nous découvrîmes d'abord de grandes Campagnes séches, & arides & trés-sablonneuses, qui dans le lointain n'offroient à la vûe, que des Rochers affreux, & dont quelques uns étoient si hauts, que leurs sommets se cachoient dans les nues. Tous ces objets ralentirent si fort notre ardeur à pénétrer plus avant, que changeant de résolution sur le champ, nous nous tournâmes du côté de la Mer, dans le dessein de la côtoyer, jusques à ce que nous fussions au détroit des Ours, près duquel notre Vaisseau étoit à l'ancre. Nous enfilâmes pour cet effet une grande Valée où le chemin étoit trés beau & trés uni: nous trouvâmes ensuite une grande quantité d'oiseaux, d'un plumage gris mêlé d'un peu de noir, ils étoient à peu près de la grosseur de nos Pigeons, & avoient le bec crochu comme des Perroquets, ils se laissoient prendre à la main, de sorte que nous en portâmes à bord autant qu'il nous fut possible. Bien tôt aprés nous parlâmes de nous en retourner au vieux monde, mais à la pluralité des voix nous résolûmes de voir auparavant la partie occidentale du Golphe, car nous avions remarqué qu'il s'avançoit beau coup du côté de l'Occident. Nous partîmes donc du détroit avec un bon Vent Nord-Est, & voguâmes fort heureusement plus de vingt quatre heures, en portant vers l'Oüest; mais aprés le Vent venant tout d'un coup à tomber nous eûmes un calme qui dura six heures: nous avions presque toûjours cotoyé les terres, & nous en étions pour lors bien prés, mais nous n'y pouvions rien distinguer à cause d'un fort gros brouillard qui regnoit le long de cette Côte, la Mer & ce brouillard paroissant de la même couleur: pourtant au bout de deux petites heures, il fut entierement dissipé, & nous vîmes tout droit vis à vis de nous une grande & vaste enceinte de Rochers, qui s'avançant dans les terres, formoit un cercle presque entier dans lequel la mer s'insinuoit entre deux grosses & énormes Montagnes dont la cime touchoit les nues; c'est sans doute le plus beau & le plus grand Bassin d'eau qui soit au monde, & où l'on pourroit mettre à couvert des Vents, comme dans un seur & magnifique Port, plus de trois cens cinquante Vaisseaux fort à l'aise; l'entrée peut avoir quinze cens pas de largeur: les montagnes de l'enceinte sont d'une mediocre hauteur, & d'une Roche presque blanche, où il y a tout autour de distance en distance de grands trous en forme de fenêtres d'Eglise, qui percent tout au travers, & par où l'on peut voir la campagne de l'autre côté: tout cela vû du lieu où nous étions, faisoit la plus belle perspective qu'on se puisse imaginer; les deux grosses Montagnes de l'entrée paroissoient toutes couvertes jusqu'au sommet de mousse verte. J'entrai moi sixiéme avec la chaloupe dans ce beau Bassin, nous y vîmes tout autour dans des trous du Roc plusieurs nids d'Oiseaux; l'eau en étoit trés claire, & il nous parut qu'il étoit par tout extrêmement profond. Le Vent s'étant relevé, se tourna tout droit Est, & ayant continué notre route deux ou trois heures, nous nous trouvâmes entre deux bancs de sable fort longs, où il y avoit si peu d'eau, que nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir: enfin nous nous en tirâmes heureusement, nous découvrîmes sur notre gauche au milieu de la Mer, un assemblage de Rochers qui formoient ensemble une grosse masse; il y en avoit un, qui en penchant extraordinairement, poussoit une fort longue pointe vers le Nord: il avoit en bas un peu au dessus de l'eau, une trés grande échancrure ou enfoncement, sous lequel la Mer entroit fort avant, & comme il regnoit alors une exhalaison épaisse comme un nuage autour du pied de ces Rochers, il étoit impossible de voir de loin la partie, qui l'attachoit à eux, de sorte qu'il nous sembla suspendu en l'air, jusques à ce que nous l'eussions consideré de plus prés; ce Roc me parut trés digne d'attention, il est impossible qu'avec le tems, il ne tombe dans la Mer entraîné par son propre poids: Je remarquai que tout autour de ces Rochers, l'eau étoit épaisse & verte, & semblable en quelque maniere à un Marais. Nous étions à peine à une demie lieue de là que le Vent se renforça extrêmement, & nous fit voguer avec tant de rapidité, que nous fûmes bien-tôt en vûe d'un fort grand nombre de petites Isles fort proches les unes des autres; j'en comptai avec le secours de mes Lunettes jusques à vingt-cinq; elles paroissoient toutes vertes comme des Prairies, nous mîmes pied à terre dans celle qui étoit la plus proche de nous, parce que nous vîmes sur ses bords une prodigieuse quantité de coquillages, nous y trouvâmes beaucoup de cette espece de petites huitres, dont j'ai parlé dans le Chapitre sixiéme. Nous ne jugeâmes pas à propos de nous hasarder plus avant entre ces Isles, car comme elles étoient fort serrées, il y avoit une infinité de brisans, & des eaux tournoyantes que nous crûmes être autant de gouffres trés dangereux. Nous les laissâmes donc à gauche, & au bout de quinze heures, nous fûmes dans le fonds le plus Occidental du Golphe; la Côte étoit fort haute, & nous nous encrâmes dans une encoignure qu'il y avoit pour estre à couvert des Vents, car il nous sembla estre menacez d'une prochaine tempête, & de fait, bien-tôt aprés de gros & noirs nuages obscurcirent l'air de telle maniere qu'il faisait presque nuit, & comme j'en considerois un qui étoit d'une forme singuliere, il s'ouvrit tout d'un coup & offrit à mes yeux un feu trés brillant de figure circulaire, comme le Soleil, mais qui paroissoit prés d'une fois plus grand; ce Phenomene fit dans l'espace de quelques minutes trois ou quatre mouvemens précipitez du Nord au Sud. Dans ce même tems j'aperçus sur le bord de l'Horison, une longue suite de nuages, dont une partie vint insensiblement à tomber en ligne perpendiculaire jusques sur la Mer, sans pourtant se détacher des autres: c'étoit une vapeur trés claire & trés transparente que le Vent poussoit peu à peu vers nous: quand elle fut plus proche, elle parut de la couleur d'un feu pâle, & ressembloit ainsi à une grande & haute colomne de feu, qui touchant d'une extrêmité la Mer, & de l'autre les nues, se mouvoit sur la surface des eaux: au bout d'un quart d'heure elle s'évanouit, & il n'en resta plus qu'une legere fumée, qui fut bien-tôt tout à fait dissipée; cependant, le feu circulaire se faisoit voir de tems en tems dans les intervalles des nuages, & forma peu aprés dans l'air un trés bel Arc composé de deux couleurs, savoir d'un jaune clair, & d'un verd qui tiroit un peu sur le bleu. Cet Arc se reflechissant dans la Mer, faisoit un cercle parfait, d'une beauté extraordinaire; mais le Vent se renforçant extrêmement, la Mer devint fort grosse, & les vagues se venoient briser sur la Côte, avec une furieuse impetuosité; de sorte qu'il sembloit que tous les Vents fussent déchaînez, aussi eûmes nous une effroyable tempête qui fit dans trés-peu de tems disparoître ce bel Arc & le Phénomene qui le formoit. Nous nous trouvâmes bienheureux d'être postez comme nous l'étions, à couvert de l'effort des Vents. Aprés que cette tempête fut passée, & que l'air se fut éclairci, je montai sur la Côte pour voir tous les environs, mais rien ne s'offrit à mes yeux que Roches sur Roches & Montagnes sur Montagnes, dont les sommets & les intervalles étoient tout couverts de neige: en un mot, c'étoit un Pays d'une sécheresse & d'une sterilité surprenante, & où le froid se devoit faire sentir d'une maniere excessive. M'y étant avancé environ mille pas, je vis sortir d'un trou qui étoit au pied d'une coline, une espece de Renard, mais beaucoup plus gros que les Renards ordinaires: tout son poil étoit presque roux, il avoit le bout du nez & les quatre pates blanches jusques au dessus de la jointure: il vint sans s'effrayer brouter une sorte de mousse blanche qui étoit à vingt pas de moi, c'étoit une femelle, car un moment aprés cinq ou six de ses petits, tous marquez comme elle, sortirent du même trou & vinrent aussi brouter autour d'elle: mais quelques-uns de mes Compagnons étans survenus au même endroit, tous ces animaux s'épouvanterent, & s'enfuirent précipitamment dans leur tanniere.
L'auteur & ses Compagnons font voile pour le vieux monde; ils trouvent quelque tems aprés dans leur chemin un effroyable Ecueil; ils arrivent au Cap de Bonne-Esperance, avanture extraordinaire arrivée à l'auteur quelques jours aprés avoir mis pied à terre.
Quoique par les diverses courses que nous avions faites dans les Terres Antarctiques, nous n'eussions pas penetré fort avant dans le Païs, nous en avions pourtant assez vû pour juger aisément de tout le reste; & comme par plusieurs raisons il n'y avoit pas lieu d'y pouvoir séjourner plus long-tems, nous nous préparâmes à partir au plûtôt, pour retourner au vieux monde. Nous résolûmes de nous rendre au cap de Bonne-Esperance: nous fimes donc voile avec un bon Vent d'Ouest, qui nous fit sortir en peu de tems du Golfe & du Détroit; nous portions toutes nos voiles, & parce que le Vent étoit fort, nous faisions beaucoup de chemin en peu d'heures; nous prîmes hauteur & trouvâmes soixante & deux degrez six minutes de latitude Meridionale, & pour lors nous revîmes le Soleil pour la premiere fois, il étoit environ midi. A peu prés vers les trois heures, nous nous trouvâmes entre deux courans trés rapides, ce qui nous fit craindre qu'il n'y eût aux environs quelque dangereux écueil, je pris mes Lunettes d'aproche, & je vis une infinité de pointes de Roches au dessus de l'eau, au milieu desquelles se rendoient de divers endroits plusieurs gros courans, qui par leur impétuosite y élevoient une grosse & bouillonnante écume: nous prîmes toutes les précautions imaginables, cependant notre Vaisseau étoit entré à moitié dans un de ces courans, mais un coup de gouvernail donné à propos nous en retira, & nous eûmes enfin le bonheur de sortir d'un pas si dangereux sans aucun autre accident, & nous arrivâmes heureusement au Cap de Bonne-Esperance au bout de quelques jours à dix heures du matin, le cinquiéme de Juillet mil sept cens quatorze. En entrant dans la maison où j'allois loger, j'apris qu'on venoit d'enterrer un jeune homme, qui depuis quatre ou cinq semaines étoit venu de Batavia. Quand on m'eut dit son nom, je me souvins d'abord qu'il avoit été de ma particuliere connoissance & un de mes bons amis; je m'informai donc trés exactement de toutes les particularitez de sa mort. Ayant un soir regalé cinq ou six de ses amis, & bû avec eux un peu plus que de raison, il fut attaqué vers la minuit d'un trés violent mal de tête accompagné de fort vives douleurs dans tous ses membres: il monta à sa chambre & se mit au lit, & environ une heure aprés quelqu'un étant allé voir s'il n'auroit point besoin de quelque chose, il fut trouvé roide mort; on le garda seulement deux jours, & puis on l'enterra; pour lors il me revint heureusement en memoire, qu'il m'avoit conté autrefois, qu'étant âgé de dix ou douze ans, il étoit tombé en léthargie dans la maison de ses pere & mere, & qu'il avoit resté trois jours & trois nuits sans donner la moindre marque de vie; je m'en allai donc sans perdre un moment de tems demander la permission de le déterrer, ce que j'obtins facilement. Je voulus me transporter moi-même au Cimetiere, je fis ouvrir la fosse & le cercueil en toute diligence, puis on le porta dans la maison où il fut mis dans un bon lit bien chaud. Je remarquai qu'il n'avoit pas cette grande pâleur que les corps morts ont d'ordinaire, & que même il avoit une espece de petite rougeur au milieu de la joue gauche: il resta plus de six heures sans faire le moindre mouvement, & je voulus toûjours cependant demeurer au chevet de son lit: il fit enfin un trés petit soupir, & sur le champ je lui voulus donner une cuillerée d'une excellente liqueur que j'avois fait apporter exprés, mais ses dents étoient si serrées que je n'en pûs faire entrer une seule goute. Peu aprés il souleva un peu le bras gauche, & je lui remis la cueillere entre les dents que j'entr'ouvris assez pour le faire avaller, & de fait il avalla quelque chose, & ouvrit un moment aprés les yeux, mais sans avoir aucune connoissance: enfin, il revint tout à fait à lui, & aprés m'être fait connoître, & lui avoir conté en peu de mots tout ce qui s'étoit passé, il me témoigna toute la reconnoissance possible du grand service que je venois de lui rendre, & s'étonna fort de ce que son hôte l'avoit fait enterrer si promtement: Il me dit ensuite qu'il avoit un Valet, qui par sa mort prétendue, étoit sans doute resté le maître de quelques bijoux, d'une somme assez considérable d'argent monnoyé & de quelques Marchandises qu'il avoit. Je le fis chercher, mais il ne se trouva point; sans doute que dès le moment qu'il apprit que son Maître pourroit bien n'être pas mort, il avoit trouvé le moyen de s'évader, ou de se cacher si bien, qu'il ne fut pas possible de le découvrir, quelque exacte perquisition ou recherche qu'on pût faire; de cette maniere ce pauvre jeune homme se voyoit dénué de toutes choses, ses habits même ne furent pas trouvez. J'avois heureusement au Cap un homme de ma connoissance, avec qui j'avois autrefois fait quelques affaires; il voulut bien à ma recommandation lui avancer ce dont il avoit besoin: Comme on attendoit au premier jour des Vaisseaux de la Compagnie Orientale qui devoient passer au Cap, pour ensuite s'en retourner en Hollande, nous résolûmes de nous y en aller ensemble. Ils arriverent au bout de trois semaines, & quelques jours aprés nous nous embarquâmes, & par la grace de Dieu nous vinmes heureusement à Amsterdam.
FIN.
Cul de lampe
J'ay lû par l'ordre de Monseigneur le Garde des Sçeaux, laRelation d'un Voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique.A Paris le 31 Août 1722.
BLANCHARD.
Louis par la grace de Dieu Roi de France & de Navarre: A nos amez & féaux Conseillers les Gens tenans nos Cours de Parlement, Maîtres des Requestes Ordinaires de notre Hôtel, Grand-Conseil, Prevost de Paris, Baillifs, Sénéchaux, leurs Lieutenans Civils & autres nos Justiciers qu'il appartiendra, SALUT. Notre bien-amé Gabriël Amaulry, Libraire à Paris, Nous ayant fait supplier de lui accorder nos Lettres de Permission pour l'impression d'un Livre intitulé,Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde; Nous avons permis & permettons par ces Presentes audit Amaulry de faire imprimer ledit Livre en tels volumes, forme, marge, caractere, conjointement ou séparement & autant de fois que bon lui semblera, & de le vendre, faire vendre & débiter par tout notre Royaume pendant le temps de trois années consécutives, à compter du jour de la date desdites Presentes: Faisons défenses à tous Libraires-Imprimeurs & autres personnes, de quelque qualité & condition qu'elles soient d'en introduire d'impression étrangere dans aucun lieu de notre obéissance; à la charge que ces Presentes seront enregistrées tout au long sur le Registre de la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, & ce dans trois mois de la date d'icelles; que l'impression de ce Livre sera faite dans notre royaume & non ailleurs, en bon papier & en beaux caracteres, conformement aux Reglemens de la Librairie; & qu'avant que de l'exposer en vente, le manuscrit ou imprimé qui aura servi de copie à l'impression dudit Livre, sera remis dans le même état où l'Approbation y aura été donnée, és mains de notre trés-cher & féal Chevalier Garde des Sceaux de France le sieur Fleuriau d'Armenonville; & qu'il en sera ensuite remis deux Exemplaires dans notre Bibliotheque publique, un dans celle de notre Chasteau du Louvre, & un dans celle de notredit trés-cher & féal Chevalier Garde des Sceaux de France le sieur Fleuriau d'Armenonville, le tout à peine de nullité des presentes, du contenu desquelles vous mandons & enjoignons de faire jouir l'Exposant ou les ayans cause pleinement & paisiblement, sans souffrir que il leur soit fait aucun trouble ou empêchement: Voulons qu'à la copie desd. presentes, qui sera imprimée tout au long au commencement ou à la fin dudit Livre, foy soit ajoutée comme à l'original. Commandons au premier notre Huissier ou Sergent de faire pour l'execution d'icelles tous actes requis & necessaires, sans demander autre permission & nonobstant clameur de Haro Charte Normande & Lettres à ce contraires: Car tel est notre plaisir. Donné à Paris le dit huitiéme jour du mois de Septembre, l'an de grace mil sept cens vingt deux, & de notre Regne, le huitiéme. Par le Roi en son Conseil.
DE S. HILAIRE.
J'ai cedé aux sieurs d'Espilly, Pissot & Horthemels, Libraires à Paris, à chacun un quart au present Privilege, suivant l'accord fait entre nous. A Paris ce ving-huit Septembre 1722.
AMAULRY.
Registré le present Privilege, ensemble la Cession, sur le registre 5mede la Communauté des Libraires & Imprimeurs de Paris, page 223. No. 348. conformément aux reglemens, & notament à l'Arrest du Conseil du 13 Aoust 1703. A Paris ce 8 Octobre 1722.
BALLARD, Syndic.
NOTE SUR LA TRANSCRIPTIONOn a conservé la ponctuation et l'orthographe de l'original, malgré ses particularités et ses variantes (aprés/après, tems/temps, etc.).Les sauts de paragraphe au voisinage des illustrations sont uniquement dûs à l'insertion de celles-ci aux endroits correspondants du texte (les planches sont hors texte dans l'original).
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