IV

Marguerite ne vit pas son mari de la matinée ; il était parti de meilleure heure encore que de coutume, mais lui avait fait dire qu’il rentrerait très exactement pour le déjeuner, et qu’il la priait d’être prête. Elle avait eu un instant l’idée de se déclarer malade ; puis sa promesse de la veille lui revint à l’esprit : elle irait, elle avait juré, il fallait y aller. Elle s’occupa beaucoup de son fils, se grisant de ses caresses, le portant dans ses bras, se pénétrant de la réalité de cette vie qui était sa vie à elle maintenant. L’obsession était moins forte avec son Maxime sur les genoux. Elle s’efforça de ne plus penser à Albert : elle le verrait une fois encore, et puis ce serait tout ; elle reprendrait sa vie si bonne et douce entre son mari fidèle et son enfant vivant ; il ne fallait pas qu’Yvonne prît à Maxime sa mère… et elle l’embrassait en le lui promettant. A recevoir les maternelles caresses, le petit roucoulait comme une tourterelle, puis poussait des cris subits et triomphants.

Le docteur Lesquen rentra et trouva Marguerite et son fils ainsi occupés ; il s’arrêta net au seuil du cabinet de toilette, ravi de ce spectacle. Il y avait dans le visage sérieux de Roger une expression encore plus affectueuse que de coutume, et Marguerite s’en aperçut. Il vint à elle, cueillit du bras droit et éleva en l’air l’enfant, et du gauche enlaça tendrement la mère, la pressant de questions sur sa santé. Quand, sur son appel, la bonne eut emmené Tonton, il dit à sa femme :

— Ma chérie, je veux te montrer quelque chose et te proposer une course.

De son pas rapide et brusque il retourna jusqu’à l’antichambre et en rapporta une gerbe merveilleuse de fleurs blanches comme frémissantes encore de leur vie éphémère. Il les plaça dans les mains de Marguerite en disant :

— Veux-tu que nous allions porter ces fleurs à Yvonne aujourd’hui ? J’aurais dû y penser hier…

— Aujourd’hui ? avec toi ?

— Oui, je me suis fait libre. Nous partirons de bonne heure : les jours deviennent courts.

Elle le regarda avec une expression si intense, se cramponnant d’un mouvement nerveux à ses épaules, qu’il en fut bouleversé.

— Roger… murmura-t-elle.

— Quoi ? ma bien-aimée, quoi ?

— Rien… je te remercie.

Il la caressa doucement, puis le médecin et l’homme sage reprenant le dessus :

— Pas trop d’agitation, dit-il avec fermeté.

Pendant le long trajet de la rue de Prony au Père-Lachaise, Marguerite laissa sa main dans celle de son mari ; elle ne parla pas, et lui s’accommodait toujours du silence, l’esprit plein de ses préoccupations, et du reste taciturne dans toutes ses émotions.

Aux heures de clarté, par une journée d’automne, il s’exhale, de la grande cité des morts, un infini apaisement. Le mari et la femme allaient du même pas égal : elle, dans une tristesse assoupie ; lui grave selon son habitude. Au détour d’une petite allée la tombe blanche apparut : appuyé sur une croix un ange pleurait… Ils avancèrent plus lentement, et enfin en face du nom d’« Yvonne » la mère tomba à genoux, les yeux dilatés, le cœur battant à l’étouffer… Sur la tombe en quantité gisaient des roses blanches : moisson déjà fanée, mais exhalant encore un doux parfum.

— Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie ! s’écria Roger, pourquoi ne m’as-tu pas dit que tu étais venue ?

Elle ne répondit pas.

— Ne me cache jamais rien ! Marguerite, ouvre ton cœur à ton mari. Je comprends l’état où tu étais hier soir. Pauvre, pauvre petite !…

Doucement il coucha, d’un mouvement plein de respect, les fleurs qu’il avait apportées au pied de la pierre tombale. Il se releva et attendit. Longtemps Marguerite regarda la pierre cachée sous les fleurs, celles apportées par le père… et les siennes… Elle les touchait du doigt avec un mouvement de caresse, comme si elles eussent été une relique de l’enfant et de lui… Les deux visages, celui d’Yvonne et celui d’Albert, se confondaient… Ils étaient là tous les deux, tous les deux comme autrefois… Ces deux visages qui lui avaient paru l’univers, ils n’existaient plus pour elle… Oh ! Dieu ! pourquoi ? pourquoi ? Elle les avait tant aimés !

Le regard attentif de Roger vit le corps de Marguerite fléchir d’angoisse. Sans un mot, fermement et tendrement, il la fit se relever et affermit son bras tremblant sous le sien.

— Viens, ma chérie, dit-il.

Et d’une voix plus tendre :

— Il faut penser à Maxime, n’est-ce pas ?

— Oui… balbutia-t-elle, oui.

Elle était heureuse qu’il l’emmenât, qu’il ne la laissât pas sur le bord de cet abîme de la mort où elle avait le vertige.

Pendant la descente, il parla gravement, paisiblement, lui répétant combien elle lui était précieuse…

— Je voudrais arriver à te faire perdre le souvenir de ce que tu as souffert.

— Je ne peux pas oublier Yvonne ! dit-elle avec détresse.

— Non, tu ne le peux pas…

Il lui serra le bras doucement, et, tout bas :

— Peut-être il te viendra une autre Yvonne.

Elle sourit faiblement, malgré le chagrin de son cœur, tant l’idée lui était douce ; il s’y mêlait une superstition obscure : l’âme de l’enfant perdue peut-être reviendrait…

La voiture roula sur les boulevards extérieurs. Marguerite regardait attentivement autour d’elle comme reprise par la vie : la vie était forte en elle. Elle pensa qu’elle essayerait de toute sa volonté d’être heureuse avec son mari et son enfant.


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