La température était devenue rigoureuse ; il neigea à plusieurs reprises, et Albert d’Estanger ne put s’étonner de ne pas revoir Marguerite. A dire vrai, il ne l’attendait pas ; il comprenait que pendant quelques jours, bien des jours peut-être, elle demeurerait indécise ; il la connaissait trop pour ne pas être certain que la lutte serait cruelle pour la pauvre femme. Il la plaignait, mais néanmoins son égoïsme ne voyait, ne voulait, ne souhaitait qu’une seule issue : coûte que coûte, il fallait que Marguerite lui revînt. Jamais il n’avait désiré une femme comme il désirait maintenant celle qui avait été la sienne. Sa rencontre fortuite avec Marguerite, dont l’image s’était peu à peu estompée dans son esprit, l’avait relevé du pire découragement, de la lassitude écœurée de l’homme de plaisir qui ne trouve de joie nulle part. Physiquement et moralement las, conscient qu’il ne restait plus autour de lui une seule affection réelle, il envisageait avec horreur les années qui s’étendaient encore devant lui. Le vulgaire accident qui avait brisé son existence, si agréable et bien organisée, était en somme ce qui arrivait couramment, sans dommage pour personne, une suite inévitable de la faiblesse humaine, un prétexte à bouderie, à ressentiment momentané tout au plus ; mais de pareilles conséquences suivant une circonstance aussi triviale lui paraissaient une monstrueuse injustice.
Il avait été foudroyé de surprise devant la violence des résolutions de Marguerite. Il oubliait qu’elle l’avait averti bien des fois qu’elle ne supporterait pas d’être trompée, qu’une trahison serait pour elle un coup mortel. Il n’avait jamais envisagé la possibilité que sa femme pût s’affranchir de l’amour qu’elle lui portait, des devoirs qu’elle avait contractés envers lui. De son côté il s’était toujours efforcé de ne pas troubler l’harmonie de son ménage dont il appréciait l’agrément et le charme. Rien n’avait été plus imprévu, moins calculé que cette rencontre matinale surprise par Marguerite : fatale seconde d’oubli payée si cher !
Tout d’abord il crut à une fugue de quelques jours, à une retraite momentanée de Marguerite chez sa mère, et pour la faire revenir il était prêt à toutes les concessions, à toutes les excuses. Ce lui fut une douleur profonde que la fermeté inébranlable de sa femme ; ayant échoué dans toutes ses tentatives sincères de conciliation, comme il était orgueilleux il ne lutta plus. Sa complice se vit divorcée de son côté, et il ne resta à Albert que la ressource d’essayer d’oublier avec elle, mais cette femme lui était en vérité bien peu de chose : l’occasion, l’absence complète de principes sérieux avaient amené la familiarité d’abord, l’abandon ensuite. Madame Ledru était gaie, facile, point encombrante ; Marguerite, absorbée par sa douleur, ne songeait pas à plaire : les heures auprès d’elle étaient parfois lourdes ; l’amie distrayait le mari et consolait la femme. Elle s’était établie à la campagne avec eux, sincère dans son double rôle, éprise à sa manière d’Albert, très attachée à Marguerite. Elle aussi avait été stupéfaite du scandale provoqué par Marguerite, et contre son gré, elle avait dû se résigner à l’inévitable, sans illusion du reste sur la force du sentiment d’Albert à son égard ; elle avait accepté son appui afin de gagner du temps, de combiner les moyens de refaire sa vie, et comme les scrupules ne la gênaient pas elle pensa qu’elle y parviendrait. Quand les amants se séparèrent après quelques mois de mutuel esclavage, ils en étaient presque arrivés à la haine, dans leur amer et inutile regret de ce que leur folie leur avait coûté.
L’idée de reprendre Marguerite, de retrouver ce qu’il avait perdu, de connaître à nouveau cette tendresse dévouée, passionnée, désintéressée, lui apparut délicieuse, et puisqu’ils étaient tous deux vivants, pourquoi ne serait-ce pas ? Marguerite s’était trompée ; elle avait commis une folie dont elle se repentait sûrement : c’était à l’homme, au mari, de lui donner le courage de s’en affranchir ; elle serait mille fois plus heureuse qu’elle ne pouvait l’être avec Roger, plus heureuse même qu’aux jours les meilleurs de leur vie. Ils connaissaient tous deux maintenant le prix du bonheur. Du reste il ne violenterait en rien la volonté de Marguerite : ce serait elle qui, de son plein consentement, reviendrait au mari de sa jeunesse, et pour amener ce résultat il était prêt aux plus patients efforts.
Cependant, quand après dix jours passés, et plusieurs après-midi assez beaux, il n’eut pas revu Marguerite, l’inquiétude le gagna. Il lui écrivait, puis déchirait ses lettres, éclairé par sa raison sur le danger d’une pareille démarche. « Sûrement elle viendrait : sans doute elle avait été plus occupée les derniers jours de l’année ; elle avait peur et c’était bon signe. » Plusieurs fois le matin, à l’heure où les petits s’ébattent au Parc Monceau, il passa dans l’allée où il avait vu la nourrice et l’enfant de Marguerite, mais ne les aperçut pas… Un jour, par contre, descendant l’allée centrale, il reconnut son ancienne belle-mère : il descendit derrière elle la rue de Prony, et la vit entrer dans la maison qu’elle habitait, et qu’il savait être aussi celle des Lesquen.
Quand madame Mustel eut disparu sous la porte cochère, Albert fit encore quelques pas, droit devant lui, et enfin, incapable de dominer sa curiosité, pénétrant à son tour sous la voûte, il ouvrit la porte de la loge et demanda d’une voix mal affermie :
— Le docteur Lesquen, s’il vous plaît ?
D’une pièce du fond une femme qui cuisinait, sortit, et répondit :
— Le docteur Lesquen est en voyage, mais voici le nom de son remplaçant.
Et, essuyant ses mains à son tablier, elle prit dans une case une carte de visite qu’elle tendit à Albert. Il l’accepta et tout en la regardant demanda encore :
— Le docteur Lesquen sera absent longtemps ?
— On ne sait pas, mais au moins un mois bien sûr ; ils sont partis il y a huit jours.
— Merci, madame.
Il ferma la porte de la loge, sortit et, avec un horrible sentiment d’abandon, se retrouva dans la rue.