XVII

Tristement dans leur salon d’hôtel, malgré les fleurs odorantes et l’embrasement triomphal de l’horizon, le docteur Lesquen et Marguerite voyaient mourir le jour. Pour la première fois depuis leur union ils connaissaient l’amertume qui suit les discussions douloureuses.

Sûre de vaincre comme toujours, sûre que Roger, dès qu’il saurait son désir, ne songerait qu’à le contenter, Marguerite, dans leur promenade matinale le long de la mer, avait parlé à son mari du sujet qui occupait ses pensées : il fallait obtenir l’annulation de son premier mariage à Rome ; il fallait qu’ils puissent consacrer leur union à l’église. Elle s’exprimait avec animation, angoissée par la nature du sujet. Il la laissa dire sans l’interrompre ; puis, tournant vers elle son visage plus triste et plus grave qu’elle ne l’avait jamais vu :

— Non, Marguerite, non ; ce que tu proposes là ne se peut pas.

— Ne se peut pas ? Et pourquoi, Roger ?

— C’est impossible de toute façon ; de plus, ma femme, je m’y refuse.

Il avait prononcé ces mots avec une énergie calme, et sa main affectueusement se posa sur la petite main qui le frôlait.

Elle balbutia, stupéfaite :

— Je ne comprends pas.

— Tu ne comprends pas, Marguerite, que je ne puis admettre qu’il manque quelque chose à notre mariage ! Tu veux que nous allions mendier une délivrance imaginaire, que nous n’obtiendrons pas, du reste… Jamais je ne te permettrai de revenir sur le passé : le jour où tu m’as accepté pour ton mari, où je le suis devenu, le passé a été entièrement aboli, pour toi comme pour moi. Tu étais libre quand tu m’as épousé, — tu ne l’es plus.

Obéissant à la même impulsion, machinalement ils s’étaient arrêtés comme écrasés par un poids trop lourd ; ils s’assirent sur un banc isolé en face de la mer mobile et murmurante.

— Je ne regrette pas ma liberté, dit Marguerite ; mais pour Maxime plus tard, pour les enfants qui peuvent naître…

Lesquen enleva son chapeau et se passa deux ou trois fois la main sur le front. Elle crut qu’il faiblissait, et d’une voix douce, se penchant vers lui, caressante :

— Je le désire beaucoup, Roger.

Il la regarda quelques secondes sans parler, sondant ses yeux avec une intensité passionnée ; puis, avec un emportement qu’il ne contenait qu’à grand’peine :

— Tu me tortures, Marguerite, tu n’as pas idée du mal que tu me fais ! Si tu avais refusé de devenir ma femme parce que nous ne pouvions passer par l’église, j’aurais respecté tes scrupules, je t’aurais comprise, je me serais tu. Mais, librement, en pleine connaissance, tu as accédé aux seules conditions possibles de notre union, et maintenant que tu es ma femme, que notre fils existe, que je t’appartiens, que je t’ai tenue tant de fois dans mes bras, tu viens me parler d’une consécration nouvelle ! Tu ne te sens donc pas ma femme… jusqu’à la mort ?

Elle le vit si bouleversé que son cœur eut pitié :

— Je ne voulais pas te blesser, Roger, mais tu devrais te rendre compte qu’il m’est pénible de penser…

— De penser quoi ?

— Que mon mariage à l’église subsiste toujours.

Elle ne comprit l’effet de ses paroles qu’à la pâleur mortelle qui couvrit le front de son mari. D’un geste violent il lui saisit les deux mains, et, d’une voix entrecoupée :

— Ne parlons plus de ce sujet. Viens, rentrons, allons chercher Maxime.

Et en silence ils avaient rebroussé chemin ; lui, étourdi comme d’un coup de massue ; elle, stupéfaite d’une résistance qu’elle n’avait même pas soupçonnée.

Heureusement, pour dissiper l’horrible gêne qui les étreignait, ils rencontrèrent presque immédiatement la nourrice et Maxime. L’enfant courut aussi rapidement que ses petites jambes le lui permettaient à la rencontre de son père et de sa mère. Le docteur l’enleva dans ses bras, mais le petit, étonné de ne pas voir sa mère se saisir de lui, tendit ses mains vers elle en les agitant. Lesquen, avec douceur, pencha l’enfant de façon qu’il pût atteindre au col de sa mère, qu’il entoura aussitôt, l’étouffant presque. Par une réaction de tout son être, elle l’embrassa avec passion ; tendrement, son mari continuait à soutenir l’enfant, puis il le posa à terre. Alors le petit, d’un geste joyeux et fier, se saisit de la main de chacun d’eux, et, poussant des « hou ! hou ! » triomphants, demanda qu’on le fît courir. Et du même élan ils l’enlevèrent, courant avec lui.

Dans l’existence normale, le départ quotidien du docteur Lesquen aurait permis à Marguerite de réfléchir, de se calmer, d’envisager de sang-froid le passé et le présent ; mais, dans leur mode de vie actuelle, son mari ne la quittant pas un moment, son irritation augmenta. Le voir calme en apparence comme d’habitude, quand il venait de s’opposer à une chose qu’elle souhaitait si ardemment, exaspérait sa nature impatiente. Comment ne comprenait-il pas que c’était un sentiment d’honneur envers lui qui la guidait ? Comment ne devinait-il pas qu’elle voulait mettre tous les obstacles entre elle-même et les tentations possibles ? Elle avait été la femme de l’autre, il le savait bien… Il ne réfléchissait pas qu’elle pouvait se dire encore sa femme, aussi longtemps que les liens qui les avaient unis ne seraient pas brisés. Roger était bon, il était généreux, elle voulait l’aimer, mais il ne fallait pas qu’il fût aveugle. L’ayant dominé jusque-là, elle croyait le connaître ; la faiblesse amoureuse de son mari lui avait paru une souplesse inhérente à son caractère. Elle se le figurait facile à persuader parce que, toujours, il lui cédait ; tandis que sous une douceur réelle venant du cœur, Lesquen cachait un côté autoritaire lentement développé, une intransigeance extrême : de bonne heure il avait accepté une rigoureuse vérité scientifique, — cette vérité il la servait de toutes ses forces, de toute son intelligence, et dans l’exercice de sa profession il ne tolérait aucun compromis ; si l’on n’exécutait pas ses ordonnances, il renonçait immédiatement : l’appel était la confiance, la confiance était l’obéissance, il ne sortait pas de là. Et de même dans sa vie intime : Marguerite, en l’épousant, lui avait donné un témoignage insigne de sa foi en lui ; il s’en croyait digne et avait accepté la charge de guider sa vie. Dans les menus détails, dans toutes les questions secondaires, la volonté de sa femme devenait la sienne ; mais il ne pouvait lui permettre de s’égarer. L’intangibilité de leur mariage était la pierre angulaire de l’édifice de leur bonheur ; à aucune condition il ne souffrirait que Marguerite pût en contester la solidité. Quoique incroyant aux dogmes précis, son âme était religieusement scrupuleuse : la famille lui paraissait l’arche sainte donnée à l’homme pour son repos et sa consolation. Il adorait Marguerite en amant, mais il l’aimait aussi en maître ; Marguerite était faible, c’était à lui d’être fort. Contre l’irritabilité, l’humeur, il opposerait une patience sans bornes ; les troubles de cette petite âme de femme lui inspiraient une compassion profonde. Il ne voulut rien dire de plus ce soir-là.

Il s’assit devant le bureau placé près d’une des fenêtres, des lettres entassées devant lui. Marguerite, sans lire, sans travailler, demeurait rêveuse ; dans le silence de son cœur, elle entendait la voix d’Albert : cette voix et celle d’Yvonne, semblaient l’appeler.

Tout à coup elle se leva et dit à Roger :

— Je vais chez la fleuriste et j’entrerai peut-être à l’église.

— Très bien ; j’ai une foule de lettres à écrire, je ne bouge pas.

Il avait senti dans l’intonation de la voix de Marguerite qu’elle voulait sortir seule ; quand, un moment après, traversant le jardin qui séparait l’hôtel de la Promenade, elle reparut en bas, les yeux du mari la suivirent avec une tristesse infinie. Distinctement, il eut la vision de la lutte prochaine, mais il se jura de défendre sa femme, de la garder ou de mourir.

Et elle, pleine d’amour et d’angoisse, allait chercher des fleurs pour les envoyer à sa petite fille morte.


Back to IndexNext