XXIV

A onze heures le docteur Thoury, resté le dernier, partait ; Lesquen en même temps mit son paletot, car il avait promis d’aller revoir dans la soirée un enfant malade, et Thoury lui proposa de le conduire dans sa voiture. Ils descendirent donc l’escalier ensemble. Madame Mustel, encore troublée de ce qu’elle avait appris, n’essaya pas de prolonger la soirée en restant avec sa fille, et Marguerite se trouva seule à son soulagement réel.

Elle ne retrouvait qu’en face d’elle-même sa liberté de penser, car la présence de son mari semblait peser jusque sur l’intime de son cœur.

Elle ne se pressa pas d’enlever sa robe et, faisant donner toute l’électricité de sa chambre, elle s’approcha de son miroir. Les paroles de son beau-frère tintaient à son oreille : « Vous avez l’air de la Marguerite d’autrefois. » A plusieurs reprises dans la soirée il était revenu sur cette idée, et avait chaudement engagé Marguerite à ne pas vivre comme une recluse.

— Vous aimiez bien sûr Albert autant que vous aimez Roger aujourd’hui, et vous ne vous croyiez pas tenue de filer perpétuellement la laine au logis.

En se contemplant dans la glace, Marguerite se demandait : « Je ne suis donc plus la Marguerite d’autrefois ? » Son beau-frère avait raison, on ne peut pas détruire le passé, et tant qu’il n’est pas mort dans le cœur, aucun apparat mortuaire n’arrive à l’effacer. Et dans son cœur il ne voulait pas mourir… Toutes ces luttes n’aboutissaient à rien… Elle désirait passionnément revoir Albert, là était la vérité. Avait-il donc définitivement renoncé à elle qu’il ne cherchait pas à la retrouver ? Mais n’avait-elle pas désiré ardemment ne plus être tentée, pouvoir jouir en paix de la vie qui était sienne maintenant ? Oui, elle l’avait souhaité avec une sincérité parfaite ; elle n’avait pas menti en le disant, mais elle ne pouvait pas… Était-ce sa faute si continuellement quelque chose venait raviver le passé ? Dépendait-il de sa volonté de ne pas le regretter ?

Elle regarda autour d’elle… Ce lit… Elle se rappela une autre chambre, un autre lit… Elle ferma les yeux avec une véritable terreur, puis les rouvrit subitement pour les tourner pleins de tendresse vers le portrait de son fils suspendu à son chevet, son beau petit Maxime dont les baisers humides lui étaient si doux ! Elle l’appelait à son aide de toutes les forces de sa volonté ; mais au-dessus de ce portrait il y avait celui d’Yvonne, — Yvonne endormie dans la mort, le frêle visage entouré de fleurs — Yvonne était son enfant également, la chair de sa chair, et Yvonne c’était Albert ! Elle devait le fuir, l’éviter, mais elle avait le droit de le chérir, de le pleurer… comme s’il était mort. Seulement elle savait qu’il était vivant, et en y songeant son sang courait plus fort dans ses veines ; sans le vouloir elle ouvrit grands ses bras dans une agonie de désir, et ses lèvres prononcèrent tout haut le nom qui voulait y monter : « Albert !… »

Puis, à ce son, revenant à elle-même, épouvantée de ce qu’elle ressentait, sans s’arrêter une seconde, avec la hâte fiévreuse d’un être qui fuit devant le danger, elle se dévêtit, et, le cœur plein de trouble, fit l’obscurité, comme si la nuit pouvait lui cacher à elle-même ce qu’elle éprouvait.


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