XXVII

Lorsque madame Varèze se retrouva seule dans la rue paisible, elle marcha d’abord sans but, sans se demander où elle allait. Instinctivement elle tournait le dos au chemin qui l’aurait conduite chez elle ; il lui fallait réfléchir en liberté ; une promesse lui avait été arrachée : comment la tiendrait-elle ?

Une voiture à vide passait, elle l’appela et y monta. Le cocher attendait qu’elle donnât une adresse. A la fin, elle dit :

— Rue de Prony ; je ne sais pas le numéro, je vous arrêterai.

Elle réfléchit qu’elle serait toujours libre de changer d’itinéraire, ou de ne pas descendre si le cœur lui manquait.

Elle avait promis.

Elle baissa un store, s’enfonça dans la voiture, et enfin ferma les yeux pour mieux s’isoler. Elle voyait le regard suppliant d’Albert s’arrêter vers elle : pouvait-elle lui refuser ? Ah ! s’il avait pu l’aimer, elle, quel bonheur pour tous deux ! Elle eut la vision douloureuse de ce qui aurait pu être, de cette vie d’amour qui rassasie l’âme, qu’elle n’avait pas connue, qu’elle ne connaîtrait jamais… l’heure était passée. Un frisson la secoua, et les larmes qui voulaient couler jaillirent enfin de ses yeux. Pendant quelques minutes, elle pleura éperdument sur elle-même, puis se souvint qu’il fallait songer à lui.

Elle tremblait à l’idée de la mission qu’elle avait acceptée ; épouvantée, elle se demandait si elle avait le droit d’aller à Marguerite. Elle se rassura en se disant que Marguerite, en somme, resterait absolument maîtresse d’agir selon sa libre volonté ; elle n’allait pas vers elle pour l’influencer, ni pour la supplier, mais seulement pour lui répéter un message… Et après tout, Albert avait été son mari, son vrai mari. Même pour madame Varèze, Lesquen ne paraissait qu’un remplaçant, quelqu’un à qui les circonstances avaient permis d’usurper des droits qui réellement appartenaient à un autre. Madame Varèze se souvenait des anciens jours d’intimité avec le ménage d’Estanger ; elle revoyait à Paramé d’Estanger assis sur le pied du lit où Marguerite était restée couchée tout un jour avec la migraine ; elle se rappela tant de détails intimes de leur vie commune. Oui… il avait le droit de l’appeler ! N’était-elle pas comme une partie de lui-même ?

La voiture marchait, on traversait le Parc Monceau ; il était cinq heures et demie. Sans doute, elle ne trouverait pas Marguerite, mais elle tenterait. Il lui semblait que si elle remettait, il lui serait impossible de revenir.

Vers le milieu de la rue, le cocher se retourna et frappa au carreau pour lui demander le numéro ; elle mit la tête à la portière et le lui donna. Deux minutes après la voiture s’arrêta.

— Je crois que madame Lesquen y est, répondit la concierge.

Elle monta lentement, ne voulut pas prendre l’ascenseur afin de se donner plus de temps, se reposa longuement à chaque palier, et enfin sonna.

Elle demanda madame Lesquen et entra résolument dans l’antichambre.

Le domestique était hésitant, « il n’était pas sûr que madame Lesquen fût là ; il irait voir. »

— Portez ma carte, je vous prie, dit madame Varèze.

Le valet de chambre s’éloigna.

Restée seule, madame Varèze regarda avec malaise autour d’elle : il y avait là, bien apparents, deux chapeaux et un paletot de Lesquen ; sur la table des lettres à son adresse, et sous cette table était rangée une petite charrette d’enfant… Quel droit Albert avait-il sur celle qui était la femme d’un autre, la mère d’un enfant qui ne lui était rien ?

Le domestique revint : « Madame était bien fâchée, mais elle était en train de s’habiller pour aller dîner à Versailles ; il lui était impossible de recevoir. »

Le premier sentiment de madame Varèze fut d’allégement ; mais elle le domina. Revenir serait pire encore… Elle s’approcha de la table, détacha une feuille du bloc qui s’y trouvait, prit un crayon et se mit à écrire.

— Pouvez-vous me donner une enveloppe ?

— Tout de suite, madame.

Et ouvrant la porte du cabinet du docteur, le domestique alla y prendre ce qu’elle demandait. Puis, comme madame Varèze lui remettait sa lettre fermée, il s’avança pour lui ouvrir la porte de sortie.

— Portez à madame Lesquen, s’il vous plaît ; il y a une réponse.

Il obéit, et elle resta encore une fois seule, mais ce ne fut pas longtemps :

— Si madame veut prendre la peine de passer par ici ?

Et, lui montrant le chemin, le valet de chambre lui fit suivre un large couloir, ouvrit une porte et s’effaça.

Marguerite était debout au milieu de la pièce ; elle était très pâle, et, avec un certain embarras, s’avança vers son ancienne amie.

— Il fallait que je vous voie, Marguerite, dit simplement madame Varèze.

Sans parler, Marguerite lui offrit un fauteuil et en prit un autre. Elles étaient dans le cabinet de toilette de la jeune femme, grande pièce qui servait de boudoir. C’est là que Marguerite travaillait, lisait, jouait avec son fils quand elle était seule.

— Je vous demande pardon de vous recevoir ici, dit-elle, mais j’avais commencé à m’habiller.

Elle portait une robe d’intérieur flottante évidemment passée à la hâte.

Madame Varèze fut frappée de l’expression de Marguerite, de quelque chose de dur et de fermé qui rendait sa tâche encore plus difficile. Il fallait parler, parler immédiatement ; sinon, elle ne le pourrait jamais.

— Marguerite… dit-elle.

Elle s’arrêta, et ajouta plus bas, hésitante :

— On ne peut pas nous entendre ?

— Non. Qu’est-ce qu’il y a donc ?

— J’ai une communication, très, très grave à vous faire, j’ose à peine…

— Oh ! je vous en prie, j’y suis toute préparée, je vous assure.

Madame Varèze la regarda avec une profonde surprise.

— Comment ! vous savez ?…

— Oui, et je ne vois pas en quoi cela peut me toucher ou m’intéresser.

Elles se dévisagèrent un instant en silence.

— Écoutez, dit brusquement madame Varèze éclairée d’un vague soupçon mais ne voulant pas approfondir, nous ne nous entendons pas. Je suis ici pour vous faire une prière de la part d’Albert…

— Il ne m’est rien.

— Il est bien malade, Marguerite, il vous supplie de venir le voir.

— Et il vous a chargée de me le demander ?

— Oui.

— Vous l’avez vu, alors ?

— Oui, il m’a fait appeler, j’y ai été tout à l’heure. Il est cruellement changé.

— Il a grande confiance en vous, je vois.

— Je le crois.

Une jalousie aiguë, folle, torturait le cœur de Marguerite depuis que sa mère lui avait appris le mariage probable d’Albert et de madame Varèze. Ainsi, eux, ils se voyaient librement ; cette étrangère avait le droit d’aller s’asseoir au chevet d’Albert et elle qui avait été sa femme n’avait pas même celui d’y penser. La colère étouffa tout raisonnement, et d’une voix sèche elle dit :

— Répondez à M. d’Estanger que je n’ai aucune raison de me rendre près de lui… et que je n’irai pas.

Madame Varèze s’était levée.

— C’est bien. Je lui transmettrai exactement votre réponse. Mais je dois avant de vous quitter vous délivrer tout son message. Il vous demandait au nom d’Yvonne de venir ; il était sûr qu’Yvonne vous l’ordonnerait.

Puis, sans un autre mot, se retournant, madame Varèze marcha vers la porte. Machinalement, Marguerite l’y accompagna et suivit avec elle le corridor, la laissant seulement dans l’antichambre où attendait le domestique. Sans un regard, sans un geste, elles se séparèrent.


Back to IndexNext