Avec le jour, les incertitudes de Marguerite s’étaient dissipées. D’abord elle irait trouver Albert, et ensuite elle déciderait. En ce moment il était tout pour elle, comme il l’avait été autrefois ; l’abandonner lui semblait la plus horrible lâcheté ; elle l’avait abandonné une fois, et elle savait quel était son repentir. Ah ! si elle avait pu, au prix de dix ans de vie, racheter la folie de cette heure, se retrouver libre ! Son cœur était de pierre pour Roger. Comment avait-il osé abuser de sa tristesse, de son malheur, pour l’entraîner à cette horrible chose, un mariage, elle qui avait déjà un mari ! Il avait agi par égoïsme, pour lui-même, pour être heureux ; elle ne lui devait rien… rien… S’il l’eût aimée pour elle-même, il aurait compris, il l’aurait aidée à supporter son épreuve et l’aurait fait espérer dans l’avenir. C’était lui qui la forçait à dissimuler, à mentir. Elle s’étonnait d’avoir éprouvé de la crainte, elle n’en avait plus aucune. Avec une tranquillité assurée, elle embrassa son fils, fit ses recommandations à la nourrice, et puis sortit… Il l’attendait ; avec quelle impatience il devait l’attendre !
— Le docteur est là, madame, lui dit Justin en l’introduisant dans le salon.
Immédiatement, sans hésitation, elle ouvrit la porte qui conduisait à la chambre et y entra. Étonné de cette interruption, le docteur Delpeyron s’était levé et la regardait avec surprise. Sans s’occuper de lui, elle s’approcha du lit, se pencha sur Albert, l’embrassa, se retourna vers le docteur et dit :
— C’est moi, docteur ; vous me reconnaissez ?
Saisi, il comprit et s’inclina. Il avait repris sa place, et elle, au chevet, tenant la main du malade auquel elle souriait, demanda :
— Comment le trouvez-vous, docteur ?
— Fatigué ; il a besoin d’une bonne garde.
— Il l’aura.
— Je n’étais pas content ce matin, mais il a eu une émotion, il paraît ; les émotions lui sont très mauvaises. Je le disais à l’instant à M. d’Estanger.
La consultation se poursuivit attentive et minutieuse. Quand elle fut terminée et que le docteur Delpeyron eut prononcé quelques paroles qu’il crut rassurantes mais qui ne l’étaient pas, Marguerite dit simplement :
— J’accompagne le docteur.
Ils sortirent ensemble et elle le précéda dans la salle à manger d’où elle savait qu’Albert ne pouvait entendre. Brusquement elle demanda :
— Dites-moi toute la vérité.
— Vous la voulez ? Eh bien, il est perdu.
— Ce sera long ?
— Je n’en sais rien. Il peut mourir aujourd’hui comme il peut vivre une semaine ; il paraît qu’il a été très mal cette nuit.
— Mourir aujourd’hui !…
Elle le dévisagea, terrifiée. Il vit son impression :
— Pardonnez-moi, madame, vous m’avez demandé la vérité.
— Je vous remercie de me l’avoir dite, docteur.
Et, plus bas, elle ajouta :
— Est-ce qu’il souffrira beaucoup ?
— Je ne crois pas… Je reviendrai ce soir.
Elle le reconduisit jusqu’à la porte extérieure, se recueillit un moment pour reprendre une contenance et retourna près d’Albert.
Elle entra en lui souriant, enleva son manteau et se rapprocha du lit.
Comme il était changé depuis la veille ! Sa figure s’était amincie, son regard lourd s’arrêtait sur elle avec angoisse ; il dit très bas, avec quelque difficulté :
— Ne me quitte pas.
— Je te le jure, je resterai aussi longtemps que tu auras besoin de moi, jusqu’à ce que tu ailles mieux.
D’un geste las, il tourna les yeux vers le portrait d’Yvonne et dit :
— Pour elle, reste.
— Pour toi, je t’aime…
— Embrasse-moi, ne me quitte plus.
— Non, non, je te le promets.
Elle s’assit, lui tenant la main, parcourant des yeux l’ordonnance placée devant elle.
Le silence les enveloppait ; lui, les paupières fermées, bougeait à peine, mais sa main ardemment crispée sur celle de Marguerite exprimait les pensées de son cœur. Elle se laissa glisser à genoux et appuya sa tête sur l’oreiller, tout proche de celle d’Albert… Elle l’aimait comme aux heures bénies de leur jeunesse, elle l’aimait avec un désir et un regret infinis. Il avait ouvert les yeux et la regardait, avec tant de paix maintenant sur son front !… Elle ne croyait pas qu’il allait mourir. Qu’est-ce donc que la mort, pour être si proche de la vie ?
Il allait emporter avec lui une partie de son cœur, une partie de sa vie ! Il serait doux de s’en aller aussi. Leurs regards se confondaient, et ceux d’Albert, déjà lointains, semblaient l’appeler ; le voile mystérieux descendait peu à peu sur ses traits, leur donnant une dignité suprême.
Jadis, dans leurs heures d’amour, ils avaient parfois parlé des délices de mourir ensemble… et cela semblait si facile : rien qu’un pauvre cœur qui bat et ne bat plus. Une sorte d’ivresse montait à la tête de Marguerite. Ne plus le quitter, le retrouver dans un embrassement éternel ! Il y avait là, tout près, à portée de sa main, ce qui la ferait partir avec lui ; elle n’éprouvait aucune tristesse à cette pensée, gagnée par la mélancolie souveraine de l’obscure puissance qui venait, s’approchait et allait le prendre, lui. Doucement elle le caressait, le chérissant avec une suavité incomparable, dévorant des yeux ses traits afin de les garder à jamais dans son cœur ; ils étaient, il lui semblait, seuls au monde, comme aux heures d’amour quand la nuit les cachait…
Soudain, il s’agita, étouffant, pris de spasmes… Elle se redressa, éperdue, s’efforçant de le soulager, épouvantée maintenant, ne voulant pas qu’il mourût. Justin était entré ; il l’aidait, la rassurant, plus maître de lui-même, appliquant les remèdes opportuns. L’horrible crise se calma ; un semblant de paix revint sur le visage bouleversé un moment auparavant, et de nouveau le grand silence, la grande attente retomba sur eux.
Il parut dormir ; et, se retirant un peu à l’écart, elle interrogea Justin sur la nuit : « Monsieur avait voulu écrire, il avait écrit plusieurs lettres, et il avait eu ensuite une longue syncope. »
Il donna d’autres détails, puis tout d’un coup dit respectueusement :
— Madame déjeunera bien tout à l’heure ?
— Moi, déjeuner !
Il fallait donc songer au déjeuner ! L’idée qu’on l’attendait, l’idée de son mari lui revint comme un coup de foudre ; elle eut un léger frémissement, mais aucune hésitation. Nulle puissance humaine ne lui ferait quitter Albert ; cependant elle comprit qu’il fallait avertir, éviter d’inutiles angoisses. Elle écrivit les quelques mots à sa mère et donna l’ordre de les faire porter immédiatement ; en même temps elle annonça à Justin qu’elle déjeunerait.
Elle était décidée à garder toutes ses forces ; puis, même à cette heure suprême, l’illusion d’avoir retrouvé la vie en commun, de partager le toit et la table d’Albert, l’emplissait d’une consolation profonde.