XXXV

Marguerite pleurait, non sur le présent qu’elle sentait sans ressource, mais sur le passé, — ce passé qui lui avait appartenu, dont elle aurait pu user avec sagesse, qu’elle avait délibérément répudié.

C’était parce qu’elle n’avait su ni oublier, ni pardonner, ni être fidèle malgré tout, que tous deux avaient souffert si cruellement.

Albert, dans une sorte de paix, s’en allait de la vie, n’ayant plus que la force d’ouvrir de temps en temps sur elle un regard incertain. Son cœur criait vers lui, et elle savait que c’étaient les dernières heures, les dernières qu’ils passaient ensemble.

Agenouillée près de lui, lui tenant la main, elle lui répétait de temps en temps :

— Je suis là.

Madame Mustel était revenue. Sa fille était allée à sa rencontre et l’avait installée dans le petit salon où d’Estanger avait vécu les dernières semaines. Marguerite ne voulait personne à son côté.

Demeurée seule, madame Mustel avait regardé autour d’elle avec une sorte d’égarement. Cette pièce remplie de roses et de muguets, et ces portraits, partout Marguerite et Yvonne ! Une rougeur avait monté au front de madame Mustel ; elle avait réalisé avec épouvante ce qui ne lui était jamais apparu clairement dans sa poignante réalité : que Marguerite avait deux maris… et qu’Albert d’Estanger avait le droit de s’entourer de l’image de celle qui avait été sa femme, qui était la mère d’Yvonne. Elle se rappela le premier mariage de Marguerite ; elle la revit dans sa robe blanche, descendant de l’église si fière et si confiante au bras de son mari… Involontairement, elle pensa avec un véritable soulagement qu’il allait mourir. Car, que serait devenue Marguerite ? Elle n’osait ni s’interroger ni répondre à cette question terrible… Elle vécut là des moments infiniment douloureux ! elle pensait à Roger, qui souffrait tant ! Que ferait-il ? Comment Marguerite et lui se retrouveraient-ils après ?

Les heures s’écoulaient avec une lenteur désespérante ; madame Mustel avait accepté de prendre le thé qu’on lui apportait, et s’était informée de l’état du malade :

— Peu de changement, madame ; toujours une grande faiblesse.

Le docteur vint et ne trouva rien à dire que ce qu’il avait déjà dit.

La soirée commença. Marguerite avait vu sa mère au moment où elle avait dîné, mais elles n’avaient échangé que quelques mots.

Madame Mustel était sortie ensuite pour aller téléphoner à son gendre et prendre ses instructions. Il avait répété :

— Ne la quittez pas.

Et elle était revenue, et la vigile douloureuse avait continué dans la chambre du malade.

Vers minuit, Marguerite fit appeler sa mère, l’angoisse solitaire était trop forte.

Assise près de la cheminée, madame Mustel écoutait le râle douloureux et croyait rêver.

A deux heures, terrifiée, elle entendit tout à coup le cri de détresse : « Mon amour, mon amour ! » succéder au silence d’attente, et vit Marguerite couvrir de baisers passionnés le visage pâle et inerte.

La grande libératrice avait passé.


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