FIN.

[12]Je dois citer à ce sujet un fait remarquable. Dom Calmet rapporte (diction. de la bible, au motlicorne), avoir vu dans les papiers de la maison de Lorraine, sur la fin du XVI.esiècle, et sous le règne du grand Duc Charles, que 60 mille florins furent donnés pour l'achat d'une licorne. Le savant Bénédictin aurait pu s'exprimer plus clairement, en donnant la valeur de ces florins, il en est de tant de sortes; en disant si c'est de la corne seule dont il s'agissait, ou de l'animal vivant!

[12]Je dois citer à ce sujet un fait remarquable. Dom Calmet rapporte (diction. de la bible, au motlicorne), avoir vu dans les papiers de la maison de Lorraine, sur la fin du XVI.esiècle, et sous le règne du grand Duc Charles, que 60 mille florins furent donnés pour l'achat d'une licorne. Le savant Bénédictin aurait pu s'exprimer plus clairement, en donnant la valeur de ces florins, il en est de tant de sortes; en disant si c'est de la corne seule dont il s'agissait, ou de l'animal vivant!

Il est tout naturel que l'on demande encore comment se peut-il, si l'histoire de la licorne quadrupède est une fable, que le prestige se soit soutenu à travers tant de siècles, et sur quel fondement a-t-on pu imaginer un animal aussi chimérique? Baccius, qui mérite d'être cité, répond à cela: comme Homère inventa les sirènes, Virgile la chimère, Apulée l'âne d'or, et d'autres Mythologues le minotaure, l'hypogryphe, les harpies, etc.; ajoutons le phénix qui renaît de ses cendres, l'hydre de Lerne à sept têtes, le cerbère de l'antre du Ténare, le dragon à qui la garde de la toison d'or était confiée, celui du jardin des Hespérides, le serpent de Laocoon, le borametz desScythes, le kraken des Allemands, la tarasque des Provençaux, etc.; ce qui prouve que dans tous les temps on a aimé le merveilleux, hors même des limites de la vraisemblance.

Il se peut donc que d'anciens auteurs se soient amusés à écrire de la licorne terrestre dans le même sens qu'on l'a fait à l'égard des autres animaux phantastiques. Mais quel sens moral aurait-on voulu cacher sous le nom et la figure composée de la licorne? Comme il en est sans doute sous les titres d'animaux fabuleux que nous venons d'énoncer. S'il était un sens moral sous le nom demonoceros, il est devenu plus qu'un mystère; ce n'est pas même une agréable fiction poétique comme tant d'autres. On en a tiré seulement quelques emblêmes et des signes de Blason, inventions assez modernes.

Voilà précisément ce qui me ramène à mon but, qui a été d'examiner principalement pourquoi l'idée de la licorne s'est soutenue jusqu'à notre temps, et comment elle se soutiendra long-temps encore. On sait que l'emblème est une représentation allégorique, accompagnée de quelque sentence, qui l'une et l'autre doivent intéresser la vue et l'esprit. La licorne a pu fournir matière, puisqu'elle est elle-même énigmatique: c'est ainsi queles Italiens ont tiré un emblême de la licorne, en la représentant creusant la terre pour y trouver une source, avec cette devise:venena pello. Verrien, dans son recueil d'emblêmes et de dévises, en a une (planche II, n.º 8) sur une licorne, avec ces mots:præ oculis ira; sa colère est dans ses regards. Un des emblêmes de Sambuc, page 166, dont la licorne est le sujet, porte cette devise:præciosum quod utile. Je n'en rechercherai point d'autres; je remarquerai seulement que les hiéroglyphes des Egyptiens ne font aucune mention de la licorne, tandis qu'ils admettaient l'hippopotame. Kircher, grand scrutateur de ces sortes d'antiques, dans son idée des hiéroglyphes (in obelisco pamphilio), n'a fait aucune mention de la licorne.

On a vu des imprimeurs et libraires de Paris, de Lyon, de Cologne, prendre la licorne pour enseigne, d'après quelque allusion à eux connue.

Il n'est point rare de voir des licornes servant de supports à des armoiries, comme on y emploie des sirènes, des anges, des griffons, des oiseaux, des aigles, des levriers, des ours, des lions et autres animaux; même des sauvages, des esclaves vaincus. Charles VI avait des cerfs aîlés pour supports aux siennes.Verrien, que je viens de citer, a donné quelques exemples de supports par des licornes, aux planches VI et XVII, en traitant des supports et cimiers pour les ornemens des armes (livre III).

En outre, plusieurs familles portent dans le champ même de leur écusson, la licorne en entier, ou la tête seulement; c'est ce dont on voit divers exemples dans le livre duRoy d'armes, du P. Gilbert de Varennes, lequel a prétendu donner ainsi la signification emblématique de la licorne. Comme on attribue, dit-il, à cet animal un grand courage, d'aimer aussi les bonnes odeurs et les personnes chastes: de là, en adoptant la licorne dans ses armes, on a voulu annoncer qu'on était doué des mêmes qualités. Si cette explication peut satisfaire les personnes que la chose intéresse, je ne saurais m'y opposer.

Les armoiries de l'Angleterre ont aussi la licorne pour support. Elles se trouvent aux armes des Stuarts, Ducs d'Albanie; de même qu'aux armes de Bassompierre.

Nous avons sous les yeux un monument remarquable que la ville de Montpellier éleva de nos jours, à la gloire de M.rle Marquis de Castries, alors Gouverneur de la Ville et dela Citadelle, fait depuis Maréchal de France et Ministre. C'est une fontaine publique (dont l'eau coula, pour la première fois, le 27 Octobre 1774) ornée d'un bas relief en marbre blanc[13], représentant la bataille de Clostercamp, près Rhimberg en Westphalie, gagnée par ce brave général, en 1760.

[13]Je possède le modèle en terre cuite de ce bas relief, fait par le Sieur Dantoine, portant 4 pieds 10 pouces en largeur, sur 7 pouces, etc., de haut.

[13]Je possède le modèle en terre cuite de ce bas relief, fait par le Sieur Dantoine, portant 4 pieds 10 pouces en largeur, sur 7 pouces, etc., de haut.

Ce bas relief est surmonté de deux licornes, grandes comme nature, artistement groupées, et comme folatrant ensemble; elles sont aussi en marbre blanc, et leur corne est dorée par une singularité qu'on n'explique pas. Le peuple les nomme les Chevaux marins[14]. C'est qu'en effet, les licornes sont les supports des armes de la maison de Castries. On les voit représentées de même dans l'histoire de Montpellier(in-fol. 1737), dédiée à M.rle Marquis de Castries, etc., ainsi que dans l'armorial des états de Languedoc, publié en 1767. Dans le monument ci-dessus, l'artiste a fait, d'un accessoire, le principal; car les armoiries de Castries y sont portées séparément par un génie. On y a suppléé depuis par trois fleurs de lis: ce qui forme des disparates entre les lis, les licornes et le bas relief. D'après cela, il est facile de comprendre que ce sont les artistes qui ont perpétué l'idée d'un animal factice qu'ils nous représentent sous la forme d'un petit cheval portant sur le front une corne d'ivoire torse et canelée: erreur bien grande sans doute qu'il n'est pas en leur pouvoir d'éteindre, puisque forcés par les circonstances, ils ont à représenter des armoiries et leurs supports, dont la licorne fait quelquefois partie essentielle.Si donc la licorne quadrupède ne peut être vue que dans les représentations artificielles, il faut laisser aux artistes le plaisir de nous la montrer par le dessin, par la peinture, la gravure et la sculpture; il faut laisser aux habiles inventeurs d'héraldique, aux généalogistes, à l'employer dans les armoiries, à en tirer des sujets d'emblêmes, de devises et de médailles, en les prévenant toutefois que c'est un sujet de plus à ajouter à la fable. Il est connu que les titres sont identiques avec la noblesse, et que les armoiries sont un des signes authentiques et visibles qui attestent de la noblesse et de ses hauts titres. Ainsi, la perpétuité de l'image de la licorne est plus assurée, que sa réalité ne peut être prouvée.

[14]Dénomination non moins absurde que celle que les marchands de pelleterie donnent aux peaux de zèbre, qu'ils nomment aussicheval marin. Cependant de tout temps on s'est plu à figurer un cheval marin, non moins fantastique que les tritons; on en voit un entr'autres représenté, d'après une éméraude, dans la planche 212 des gemmes antiques de Léonard Augustin, publiés par J. Gronovius, 1694, in-4.º, et ailleurs. C'est un cheval sans corne, dont la queue est terminée par une nageoire, ayant deux autres nageoires sous le ventre et les cuisses de devant, n'ayant point de jambes de derrière.Quelques-uns donnent encore le nom vulgaire de cheval marin, à l'hippopotame; celui de vache marine, de veau, de lion, de chien, de loup, etc., à de gros habitans des mers qui ne sont ni des lions, ni des vaches, ni des chevaux, mais des cétacés d'espèces diverses, phoque et autres, ainsi que le narval oumonodon.

[14]Dénomination non moins absurde que celle que les marchands de pelleterie donnent aux peaux de zèbre, qu'ils nomment aussicheval marin. Cependant de tout temps on s'est plu à figurer un cheval marin, non moins fantastique que les tritons; on en voit un entr'autres représenté, d'après une éméraude, dans la planche 212 des gemmes antiques de Léonard Augustin, publiés par J. Gronovius, 1694, in-4.º, et ailleurs. C'est un cheval sans corne, dont la queue est terminée par une nageoire, ayant deux autres nageoires sous le ventre et les cuisses de devant, n'ayant point de jambes de derrière.

Quelques-uns donnent encore le nom vulgaire de cheval marin, à l'hippopotame; celui de vache marine, de veau, de lion, de chien, de loup, etc., à de gros habitans des mers qui ne sont ni des lions, ni des vaches, ni des chevaux, mais des cétacés d'espèces diverses, phoque et autres, ainsi que le narval oumonodon.

Je crains néanmoins qu'on ne dise que j'ai écrit une dissertation savante et inutile sur un objet que les Naturalistes sont convenus de perdre de vue. Je réponds que cette dissertation n'est point assez savante, si j'ai laissé de côté bien des raisons pour et contre, dont j'aurais pu l'augmenter: elle ne sera pas tout à fait inutile, si j'ai prouvé qu'à défaut d'enrichir l'histoire des animaux d'une espèce des plus rares et inconnus, elle éclaircit unpoint qui concerne les arts, celui de l'emploi que font de la représentation de la licorne, les sculpteurs, les peintres et les graveurs de Blason. Il resterait à prouver, d'une manière satisfaisante, pourquoi la licorne a été adoptée pour servir de support à des écussons d'armoiries. Ceux qui s'adonnent à l'art héraldique devraient le savoir; je crois fort qu'ils l'ignorent autant que moi, sauf l'opinion de Gilbert de Varennes.


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