Il est impossible de peindre l'air de mépris et de dégoût avec lequel Hélène écoutait ses humbles supplications.
— Je t'accorderais la vie, lui dit-elle, si elle devait être pour toi un fardeau aussi lourd, aussi insupportable que pour moi, que pour toute âme noble et généreuse. Mais toi, misérable, insensible à tous les malheurs qui désolent le monde, tu te trouverais heureux de ramper sur la terre au milieu des crimes et des chagrins des autres, tandis que l'innocence est trahie et opprimée, tandis que des gens sans naissance et sans courage foulent aux pieds des hommes illustrés par leur bravoure et par une longue suite d'aïeux. Au milieu du carnage général, tu serais aussi heureux que le chien du boucher, qui lèche le sang des bestiaux qu'on égorge… Non! tu ne jouiras point de ce bonheur! tu mourras, lâche chien! et tu mourras avant que ce nuage ait passé sur le soleil.
Alors elle prononça quelques mots en gaélique; deux Highlanders saisirent le suppliant, et l'entraînèrent sur le bord d'un rocher suspendu sur le lac. Il poussait les cris les plus aigus, les plus épouvantables qu'on ait jamais entendus… Je puis dire épouvantables, car pendant plusieurs années je m'éveillai souvent en sursaut, croyant encore les entendre. Tandis que les exécuteurs ou les assassins, nommez-les comme vous voudrez, le traînaient vers le lieu de son supplice, il me reconnut, et s'écria d'un ton lamentable: — Oh! M. Osbaldistone! sauvez-moi! sauvez-moi! Ces mots furent les derniers que je lui entendis prononcer.
Je fus tellement ému par cet affreux spectacle que, quoique je m'attendisse à chaque instant à partager le même sort, j'essayai de parler en sa faveur; mais, comme je devais m'y attendre, mon intercession ne produisit aucun effet, et n'obtint pas même une réponse: deux montagnards tenaient la victime, un autre lui attachait au cou une grosse pierre dans un vieux lambeau de plaid, tandis que d'autres se partageaient ses vêtements. Enfin, après lui avoir lié les pieds et les mains, on le précipita dans le lac, qui avait douze à quinze pieds de profondeur, en poussant un hurlement de triomphe et de vengeance satisfaite qui ne put cependant complètement couvrir son dernier cri. Le bruit de sa chute dans les eaux du lac arriva jusqu'à nous. Les Highlanders veillèrent quelques instants, pour voir s'il ne parviendrait pas à se dégager de ses liens et à tenter de s'échapper à la nage; mais les noeuds n'avaient été que trop bien assujettis; la victime s'enfonça sans résistance. Les eaux, que le poids de sa chute avait troublées, se refermèrent sur lui en reprenant leur calme accoutumé, et la vie qu'il avait demandée avec tant d'instances s'éteignit dans cet abîme.[127]
Chapitre XXXII.
Avant que le soleil se couche à l'occident,Laissez-le parmi nous revenir librement;Ou s'il est pour le coeur une juste vengeance,Si nos traits de frapper ont encor la puissance,Ces pays ravagés attesteront vos torts.
Ancienne comédie.
Je ne sais comment il se fait qu'un acte isolé de violence et de cruauté produit sur l'âme une impression plus pénible qu'un plus grand nombre d'actes semblables. Je venais de voir, quelques instants auparavant, plusieurs de mes braves concitoyens tomber sur le champ de bataille. Il m'avait semblé qu'ils n'avaient fait que payer la dette commune de l'humanité. Mon coeur avait vivement regretté leur perte, mais il n'avait pas été déchiré d'angoisse et d'horreur comme il le fut quand je vis le malheureux Morris mis à mort de sang-froid. Je regardai mon compagnon d'infortune, M. Jarvie, et je reconnus dans ses yeux les mêmes sentiments qui m'animaient. Son émotion l'emporta même sur sa prudence; et il laissa échapper à demi-voix ces mots entrecoupés:
— Je proteste… je proteste solennellement contre ce crime… C'est un meurtre… un meurtre abominable… Dieu le vengera en temps et lieu.
— Vous ne craignez donc pas de le suivre? lui dit la redoutable virago qui l'avait entendu, et qui lança sur lui un regard tel que celui du faucon au moment où il va saisir sa proie.
— Cousine, répondit-il avec assez de sang-froid, personne ne coupe avec plaisir le fil de sa vie avant que tout ce qui peut en rester sur la bobine ne soit entièrement déroulé.[128] J'ai beaucoup de choses à faire dans ce monde si la vie m'est laissée: des affaires publiques et privées, de magistrature et de commerce. Et puis il y a quelques personnes qui ont besoin de moi, comme la pauvre Mattie, qui est orpheline. Elle est petite-cousine du laird de Limmerfield. Sauf tout cela, au bout du compte, la mort n'est que la fin de la vie, et il faut bien mourir une fois.
— Mais si je vous laissais vivre, quel nom donneriez-vous à la noyade de ce chien saxon?
— Hem! hem! dit le bailli en toussant à plusieurs reprises, hem! hem! je tâcherais d'en parler le moins possible. Moins on parle, moins on a de paroles à regretter.
— Mais si vous étiez interrogé par les cours _de justice, _comme vous les appelez, que répondriez-vous?
Le bailli réfléchit un instant. Il porta les yeux à droite et à gauche, et me donna l'idée d'un homme qui, dans une bataille, cherche à s'enfuir, et qui, ne trouvant aucun moyen de s'échapper, prend la résolution de se battre avec courage.
— Je vois, cousine, que vous voulez me mettre au pied du mur, lui répondit-il; mais je vous dirai que je crois devoir vous parler d'après ma conscience. Quoique votre mari, que je voudrais bien voir ici pour lui et pour moi, puisse vous apprendre, comme la pauvre créature Dougal, que Nicol Jarvie sait, de même que feu le diacre, fermer les yeux sur les fautes d'un ami, je vous dirai pourtant, cousine, que ma langue ne parlera jamais contre ma pensée; et plutôt que de dire que ce pauvre malheureux a été légalement condamné et exécuté, j'aimerais mieux être jeté à côté de lui, quoique je pense que vous êtes peut-être la seule Highlandaise qui voudrait traiter ainsi un si proche parent de son mari.
Il est probable que le ton de fermeté que prit M. Jarvie en parlant ainsi était plus propre à faire impression sur le coeur impitoyable de sa parente que les prières et les supplications, de même que le verre, qui résiste aux efforts de tous les métaux, est facilement coupé avec la pointe d'un diamant. Elle ordonna qu'on nous plaçât tous deux devant elle.
— Votre nom est Osbaldistone, me dit-elle; j'ai entendu le chien de la mort duquel vous venez d'être témoin vous appeler ainsi.
— Oui, lui répondis-je, je me nomme Osbaldistone.
— Et votre nom de baptême est sans doute Rashleigh.
— Mon nom de baptême est Frank.
— Mais vous connaissez Rashleigh Osbaldistone? Il est votre frère, si je ne me trompe. Au moins vous êtes son parent, son ami intime.
— Il est mon parent, mais non mon ami. Je me battais contre lui il y a deux jours, quand votre mari est venu nous séparer. Son épée est peut-être encore teinte de mon sang, et la blessure qu'il m'a faite au côté est encore toute fraîche. C'est le dernier des hommes que je reconnaîtrai pour mon ami.
— Mais si vous êtes étranger à ses intrigues, croyez-vous pouvoir vous rendre près de Galbraith sans craindre d'être arrêté, et lui porter un message de la part de la femme de Mac-Gregor?
— Je ne connais à la milice du comté de Lennox aucun motif raisonnable pour m'arrêter, et je n'ai aucune raison pour craindre d'aller trouver celui qui la commande. Je suis prêt à me charger de votre message, et à partir sur-le-champ, si vous voulez étendre votre protection sur mon ami et mon domestique qui sont vos prisonniers.
Je profitai de cette occasion pour ajouter que je n'étais venu dans son pays que d'après l'invitation de son mari, qui m'avait promis son secours dans une affaire très importante pour moi, et que M. Jarvie m'avait accompagné pour le même objet.
— Et je voudrais, s'écria le bailli, que les bottes de M. Jarvie eussent été pleines d'eau bouillante quand il a voulu les mettre pour ce malheureux voyage.
— Dans ce que vient de dire ce jeune Anglais, dit Hélène en se tournant vers ses enfants, vous pouvez reconnaître votre père. Il n'a de sagesse que lorsqu'il a la toque sur la tête et la claymore à la main. Mais quand il quitte son plaid pour prendre un habit, il se mêle de toutes les intrigues des Lowlanders, et, après tout ce qu'il a souffert, il devient encore leur agent, leur jouet, leur esclave.
— Vous pouvez ajouter, madame, lui dis-je, leur bienfaiteur.
— Soit, répondit-elle, c'est le titre le plus insignifiant de tous, puisqu'il a toujours semé les bienfaits pour récolter l'ingratitude. Mais en voilà assez sur ce sujet. Je vais vous faire conduire aux avant-postes des ennemis. Vous demanderez leur commandant, et vous lui direz de ma part, de la part de la femme du Mac-Gregor, que s'ils touchent à un cheveu de sa tête et qu'ils ne le mettent pas en liberté avant douze heures, d'ici à Noël on ne trouvera pas dans tout le comté de Lennox une femme qui ne pleure son père ou son fils, son frère ou son mari; pas un fermier qui n'ait vu piller son troupeau et incendier sa grange; pas un seigneur qui se couche sans avoir à craindre de ne pas revoir le lendemain la lumière du soleil; que, pour commencer à exécuter mes menaces, si je ne revois pas mon mari dans le délai que je viens de fixer, je lui enverrai ce bailli de Glascow, ce capitaine anglais, et tous mes autres prisonniers, coupés en autant de morceaux qu'il y a de carreaux dans ce tartan.
Dès qu'elle eut cessé de parler, le capitaine Thornton, qui l'avait entendue et qui avait été présent à toute cette scène, ajouta avec le plus grand sang-froid:
— Présentez à l'officier commandant les compliments du capitaine Thornton, de la garde royale; dites-lui qu'il fasse son devoir, et qu'il ne s'inquiète pas des prisonniers. Si j'ai été assez fou pour me laisser attirer dans une embuscade par ces sauvages artificieux, je suis assez sage pour savoir mourir sans me déshonorer par une bassesse. Je n'ai de regret que pour mes pauvres camarades; je les plains d'être tombés entre les mains de bouchers.
— Paix donc, s'écria M. Jarvie, paix donc! si vous êtes las de vivre, je… M. Osbaldistone, faites bien mes compliments à l'officier commandant, … les compliments du bailli Nicol Jarvie, magistrat de Glascow, comme l'était avant lui son digne père le diacre. Dites-lui qu'il se trouve ici avec d'autres honnêtes gens dans un grand embarras qui peut devenir encore plus grand; que ce qu'il peut faire de mieux pour le bien général, c'est de permettre à Rob de revenir dans ses montagnes. Il y a déjà eu assez de malheurs. Je crois pourtant que vous ferez aussi bien de ne point parler du jaugeur.
Chargé de deux commissions si opposées par les deux personnes les plus intéressées au succès de mon ambassade, et des instructions d'Hélène Mac-Gregor, qui me recommanda de ne pas oublier un seul mot de ce qu'elle m'avait dit, je reçus enfin l'ordre de partir, et l'on permit même à André de m'accompagner, peut-être pour se délivrer de ses lamentations. Mais, soit qu'on craignît que je ne me servisse de mon cheval pour échapper à mes guides, soit qu'on fût bien aise de conserver une prise de quelque valeur, on m'annonça que je ferais le voyage à pied, escorté par Hamish Mac- Gregor et deux autres montagnards, tant pour me montrer le chemin que pour qu'ils pussent reconnaître la force et la position de l'ennemi. Dougal avait été commandé pour ce service, mais il trouva le moyen de s'en faire dispenser. J'appris par la suite que son but en restant avait été de pouvoir veiller à la sûreté de M. Jarvie, parce qu'ayant été son subordonné lorsqu'il était porte-clefs de la prison de Glascow il croyait par ses principes de fidélité devoir le protéger.
Après environ une heure de marche très rapide, nous arrivâmes à une éminence couverte de broussailles qui commandait tous les environs, et d'où nous découvrîmes le poste qu'occupait la milice du comté de Lennox. Comme ce détachement était principalement composé de cavalerie, il ne s'était pas engagé dans le défilé où le capitaine Thornton avait été si malheureusement surpris. La position était bien choisie militairement sur le penchant d'une colline, au milieu de la petite vallée d'Aberfoil, où circulait le Forth, encore près de sa source. Cette vallée était formée par deux chaînes de hauteurs qui présentaient pour premières barrières des roches calcaires, entremêlées d'énormes masses de brèches ou cailloux incrustés dans une terre plus molle que le temps a durcie peu à peu comme du ciment; plus au loin se montraient les sommets des monts plus élevés. Ces limites cependant laissaient entre elles une vallée assez large pour que la cavalerie n'eût à craindre aucune surprise de la part des montagnards. On avait placé de tous côtés des sentinelles et des avant-postes, de manière qu'à la moindre alarme la troupe aurait eu le temps de prendre les armes et de se former en bataille. Il est vrai qu'on ne croyait pas alors que les Highlanders osassent attaquer la cavalerie en rase campagne, quoiqu'on ait appris depuis ce temps qu'ils pouvaient le faire avec succès. À cette époque, les montagnards avaient encore une crainte presque superstitieuse de la cavalerie et croyaient que les chevaux étaient dressés à combattre eux-mêmes des pieds et des dents, d'autant plus que les chevaux d'escadron avaient un air plus farouche et plus imposant que celui des petits _shelties _de leurs montagnes.
Les chevaux attachés à des piquets et paissant dans le vallon, les soldats, les uns assis, les autres se promenant sur les bords riants de la rivière en différents groupes, et les rochers nus et pittoresques, bornes latérales du paysage, formaient le premier plan d'un tableau enchanteur, tandis que plus loin, vers l'orient, les yeux apercevaient le lac de Menteith, et moins distinctement le château de Stirling avec les montagnes bleues d'Ochill, qui terminaient la perspective.
Après avoir contemplé un instant cette scène, le jeune Mac-Gregor me dit de descendre jusqu'au poste de la milice pour m'acquitter de ma mission auprès du commandant. Il m'enjoignit avec un geste menaçant de ne dire ni quels avaient été mes guides ni en quel lieu je les avais quittés. Ayant reçu ces dernières instructions, je m'avançai vers le premier poste militaire, suivi d'André, qui, n'ayant conservé du costume anglais que ses culottes et sa chemise, sans chapeau, les jambes nues, avec des brogues aux pieds, présent que lui avait fait Dougal par compassion, et un vieux plaid en haillons pour suppléer aux vêtements qui naguère couvraient ses épaules, semblait être un échappé de Bedlam jouant le rôle d'un montagnard. Une vedette ne tarda pas à nous apercevoir et nous cria de nous arrêter en nous présentant le bout de sa carabine. J'obéis à l'instant, et, quand le soldat fut près de moi, je le priai de me conduire devant l'officier commandant. Je me trouvai bientôt au milieu d'un cercle d'officiers assis sur le gazon, parmi lesquels il s'en trouvait un qui paraissait être d'un rang supérieur. Il portait une cuirasse d'acier poli, sur laquelle étaient gravés les emblèmes de l'ancien ordre écossais de Saint-André, vulgairement dit _du chardon. _Je reconnus dans ce groupe le major Galbraith, qui semblait recevoir les ordres de ce personnage, de même qu'un grand nombre d'officiers dont il était entouré, les uns en uniforme, les autres en habits bourgeois, mais tous bien armés. À quelques pas étaient plusieurs domestiques portant une riche livrée.
Ayant salué ce seigneur avec le respect que son rang semblait exiger, je l'informai que le hasard m'avait rendu témoin involontaire de la défaite des troupes du roi, commandées par le capitaine Thornton, dans le défilé de loch Ard, car j'avais appris que tel était le nom du lieu où le combat avait été livré; que cet officier, plusieurs de ses soldats et le bailli de Glascow, mon compagnon de voyage, étaient restés entre les mains des Highlanders, et que ceux-ci menaçaient de faire périr cruellement leurs prisonniers et de commettre les plus affreux ravages dans le comté de Lennox, à moins qu'on ne leur rendit sur-le-champ leur chef sain et sauf.
Le duc, car on désignait par ce titre celui à qui je m'adressais, m'écouta sans m'interrompre et me répondit qu'il aurait le plus grand regret d'exposer les infortunés prisonniers à la cruauté des barbares entre les mains desquels ils avaient eu le malheur de tomber, mais qu'aucun motif ne pourrait le déterminer à remettre en liberté l'instigateur de tous ces désordres et à l'encourager ainsi à continuer ses brigandages. — Vous pouvez retourner vers ceux qui vous ont envoyé et les informer que demain, à la pointe du jour, je ferai pendre bien certainement Rob-Roy Campbell, qu'ils nomment Mac-Gregor, comme un proscrit pris les armes à la main, et qui a mille fois mérité la mort; que je me croirais indigne de la place que j'occupe si j'agissais autrement; que j'ai les moyens d'empêcher l'exécution de leurs menaces contre le comté de Lennox, et que, s'ils maltraitent en aucune manière les infortunés qui sont en leur pouvoir, j'en tirerai une vengeance si éclatante que même les pierres de leurs rochers en pousseront des gémissements pendant un siècle.
Je lui représentai humblement le danger imminent auquel m'exposerait l'honorable mission qu'il voulait bien me confier; sur quoi il me répondit que je pouvais en charger mon valet.
Dès qu'André entendit ces mots, sans attendre ma réponse, et sans être arrêté par aucun sentiment de respect, il s'écria:
— J'aimerais mieux qu'on me coupât les jambes, Dieu me préserve! que de les faire servir à me porter encore dans ces maudites montagnes! Croit-on que je trouve dans ma poche un autre cou quand un de ces chiens de montagnards m'aura coupé le mien? ou que je puisse nager comme une grenouille quand ils m'auront jeté dans un lac des Highlands pieds et poings liés? Non, non, chacun pour soi, et Dieu pour tous! Ceux qui ont à se plaindre de Rob-Roy ou qui ont des affaires avec lui peuvent faire leurs commissions eux- mêmes. Il n'a jamais approché de la paroisse de Dreep-Daily, et il ne m'a volé ni poire ni pépin.
Ce ne fut pas sans peine que je réduisis mon valet au silence. Alors je représentai vivement au duc le danger certain auquel seraient exposés le capitaine Thornton, ses soldats et M. Jarvie, et le suppliai de me charger d'un message qui pût leur sauver la vie. Je l'assurai qu'aucun danger ne m'effraierait quand il s'agirait de leur rendre service, mais que, d'après tout ce dont j'avais été témoin, il n'y avait pas le moindre doute qu'ils ne fussent tous massacrés à l'instant où les montagnards apprendraient la mort de leur chef.
Le duc parut douloureusement affecté. Il se leva, réfléchit un instant, et me dit: — C'est une circonstance bien pénible! J'en suis pénétré de chagrin; mais je ne puis transiger avec mon devoir, et il faut que Rob-Roy périsse.
Je ne pus entendre sans émotion cette sentence de mort contre Campbell, qui m'avait déjà rendu plusieurs services, et je n'étais pas le seul à en être mécontent, car plusieurs officiers de milice (du comté de Lennox) parlèrent alors au duc en sa faveur. — Il vaudrait mieux, lui dirent-ils, l'envoyer au château de Stirling, et se contenter de l'y garder comme otage jusqu'à la dispersion de sa troupe. Faut-il exposer le pays au pillage? Maintenant que les longues nuits approchent, il sera difficile de l'empêcher, car il est impossible de garder tous les points, et les montagnards ne manquent jamais d'attaquer ceux où ils savent qu'ils trouvent moins de résistance. Est-il possible d'ailleurs de laisser les malheureux prisonniers exposés à la cruauté de ces sauvages? On ne peut douter qu'ils n'exécutent la menace qu'ils font de les massacrer pour satisfaire leur vengeance. Galbraith de Garschattachin alla encore plus loin, se fiant, dit-il, en l'honneur de celui à qui il parlait, quoiqu'il sût fort bien qu'il avait des motifs particuliers de ressentiment contre Rob-Roy.
— Quoique ce soit un mauvais voisin pour les Basses-Terres, et surtout pour Votre Grâce, et quoiqu'il ait porté le métier de pillage plus loin que personne, cependant Rob-Roy était autrefois un homme sage et industrieux. Il est peut-être encore possible de lui faire entendre raison, au lieu que sa femme et ses enfants sont des diables sans crainte et sans pitié, et, à la tête de leur bande de coquins, ils feront au pays plus de mal que Rob ne lui en aurait jamais fait.
— Bah! bah! dit le duc, c'est précisément le bon sens et l'adresse de cet homme qui ont si longtemps fait sa force. Un brigand montagnard ordinaire aurait été réduit en moins de semaines qu'il n'a fallu d'années pour s'emparer de celui-ci. Privée de son chef, sa bande ne sera pas longtemps à craindre. C'est une guêpe sans tête; elle a pu avoir le pouvoir de piquer de son aiguillon, mais elle ne tardera pas à être écrasée et anéantie.
Garschattachin ne se laissait pas si facilement réduire au silence.
— Bien certainement, milord, répliqua-t-il, je suis très loin de favoriser Rob: je ne suis pas plus son ami qu'il n'est le mien, car il a deux fois vidé mes étables, sans parler de celles de mes tenanciers; et cependant…
— Et cependant, Galbraith, reprit le duc en souriant avec une expression particulière, vous croyez pouvoir pardonner à l'ami de vos amis la liberté qu'il a prise. Car on prétend que Rob n'est pas l'ennemi des amis que le major Galbraith peut avoir sur le continent.
— Si cela est, milord, répondit Galbraith sur le même ton, ce n'est pas ce qu'on peut dire de pire sur son compte. Mais je voudrais que nous eussions quelques nouvelles des clans que nous avons attendus si longtemps. Fasse le ciel qu'ils nous tiennent parole! Je ne m'y fie pas: les ours n'attaquent pas les ours.
— Je suis sans inquiétude. Iverach et Inverashalloch sont connus pour des hommes d'honneur. Quoiqu'ils soient en retard, je ne puis croire qu'ils manquent au rendez-vous. Envoyez deux cavaliers pour voir s'ils arrivent: nous ne pouvons sans eux risquer l'attaque du défilé qui a été si funeste au capitaine Thornton, et où, à ma connaissance, dix fantassins pourraient tenir contre le meilleur régiment de cavalerie de toute l'Europe. En attendant, faites distribuer des vivres à la troupe.
Je profitai de ce dernier ordre, très nécessaire et très agréable pour moi, car je n'avais rien mangé depuis le souper que nous avions pris la veille à Aberfoil, et le soleil commençait à s'approcher du terme de sa carrière journalière. Les vedettes qu'on avait dépêchées revinrent sans avoir rencontré les auxiliaires attendus; mais presque au même instant arriva un Highlander qui appartenait à un de leurs clans, et qui était porteur d'une lettre qu'il remit au duc d'un air respectueux.
— Je parierais un quartaut de la meilleure eau-de-vie, dit Galbraith, que c'est un message pour nous avertir que ces maudits montagnards, que nous avons eu tant de peine et de tourment à faire venir, nous abandonnent et nous laissent le soin de nous tirer d'affaire comme nous le pourrons.
— C'est cela même, messieurs, s'écria le duc, rougissant d'indignation, après avoir lu la lettre, écrite sur un mauvais chiffon de papier, mais adressée avec tout le cérémonial d'usage àtrès haut et très puissant prince le duc de… Nos alliés nous ont abandonnés, messieurs, continua le duc; ils ont fait une paix séparée avec l'ennemi.
— C'est ce qui arrive dans toutes les alliances, dit Galbraith. Les Hollandais nous auraient joué le même tour, si nous ne les avions prévenus à Utrecht.
— Vous êtes facétieux, monsieur, s'écria le duc d'un ton qui prouvait que la plaisanterie ne lui plaisait point; l'affaire qui nous occupe est pourtant d'un genre très sérieux. Je ne crois pas que personne soit d'avis que nous nous engagions plus avant dans ce pays sans être soutenus par de l'infanterie?
Chacun s'empressa de répondre que ce serait une démence complète.
— Il ne serait guère plus sage, reprit le duc, de rester ici exposés à une attaque nocturne. Il faut donc faire notre retraite sur le château de Duchray et sur celui de Gartartan, et y faire bonne garde toute la nuit. Mais avant de nous retirer, je veux interroger Rob-Roy en votre présence, pour vous convaincre combien il serait impolitique de lui rendre une liberté dont il ne se servirait que pour continuer à être la terreur et le fléau du pays.
Il donna ses ordres pour que le prisonnier fût amené devant lui. Rob-Roy arriva entre deux sergents, escorté de six soldats la baïonnette au bout du fusil. Ses bras étaient liés ensemble jusqu'au coude et assujettis contre son corps par le moyen d'une sangle de cheval.
Je ne l'avais jamais vu revêtu du costume de son pays. Une forêt de cheveux roux qui couvraient sa tête, et qu'il cachait sous une perruque lorsqu'il sortait de ses montagnes, justifiait le surnom de Roy ou _le Roux _que lui avaient donné les habitants des Lowlands, et qu'ils n'ont sûrement pas encore oublié. On reconnaissait encore mieux la justesse de cette épithète en jetant les yeux sur la partie de ses membres que le kilt des Highlands laissait à nu. Ses jambes, ses cuisses, et surtout ses genoux, étaient entièrement couverts d'un poil roux, court et épais, semblable à celui des boeufs de ce pays. L'effet que produisait ce changement de costume et la connaissance que j'avais acquise de son véritable caractère contribuèrent également à le faire paraître à mes yeux plus sauvage et plus farouche qu'il ne m'avait paru l'être auparavant, et je l'aurais à peine reconnu si je n'eusse été prévenu d'avance que c'était lui.
Quoique dans les fers, il avait la tête haute, l'air fier, et un maintien plein de dignité. Il salua le duc, fit un signe de tête à Galbraith et à quelques autres, et montra quelque surprise en me voyant parmi eux.
— Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, M. Campbell, dit le duc.
— Cela est vrai, milord. J'aurais désiré, ajouta-t-il en jetant les yeux sur ses bras liés et sur le fourreau de sa claymore, j'aurais désiré que cette entrevue eût eu lieu dans un moment où j'aurais pu offrir à Votre Grâce les compliments que je lui dois. Mais il faut compter un peu sur l'avenir.
— Il n'y a rien de tel que le présent, M. Campbell, car les heures qui vous restent pour régler vos affaires dans ce monde s'écoulent rapidement. Je ne vous parle pas ainsi pour insulter à votre malheur, mais vous devez sentir vous-même que vous touchez à la fin de votre carrière. Je ne nie pas qu'en certaines occasions vous n'ayez fait moins de mal que certains autres chefs montagnards, que vous n'ayez quelquefois donné des preuves de talent et même de dispositions qui faisaient concevoir de meilleures espérances. Mais vous avez été si longtemps la terreur et le fléau d'un voisinage paisible, vous avez usurpé, maintenu et étendu votre autorité par tant d'actes de violence arbitraire, que vous avez appelé la proscription sur votre tête. En un mot, vous savez que vous avez mérité la mort, il faut vous y préparer.
— Milord, je pourrais rejeter sur vous une partie des reproches que vous me faites. Cependant je ne dirai jamais que vous ayez été personnellement et volontairement la cause première de mes malheurs. Si j'avais cru que vous l'eussiez été, milord, je ne vous entendrais pas aujourd'hui prononcer une sentence contre moi. Je vous ai vu trois fois à portée de ma carabine, quand vous ne pensiez qu'à chasser le daim; et personne n'ignore que je manque rarement mon but. Quant à ceux qui vous ont trompé, qui ont excité votre ressentiment contre un homme jadis aussi paisible que qui que ce fût dans nos montagnes, qui ont fait de votre nom le signal de ma ruine et de mon désespoir, je leur ai déjà payé une partie de mes dettes; et comme je vous le disais, milord, j'espère que l'avenir me réserve encore les moyens de continuer à m'acquitter envers eux.
— Je sais, s'écria le duc, dont la bile commençait à s'échauffer, que vous êtes un scélérat impudent et déterminé, et qui tiendra son serment s'il jure de faire le mal; mais comptez sur mes soins pour vous en empêcher. Vous n'avez d'autres ennemis que vos crimes.
— Vous m'en parleriez moins, dit Rob-Roy avec audace, si j'avais porté le nom de Grahame au lieu de celui de Campbell.[129]
— Vous ferez bien, monsieur, d'avertir votre femme et votre famille de bien prendre garde à la manière dont on traitera les prisonniers qui sont en ce moment en leur pouvoir. Je leur rendrai au centuple, à eux, à leurs parents et à leurs amis, le mal qu'ils se permettront de leur faire.
— Mes ennemis seuls, milord, peuvent dire que j'ai jamais été altéré de sang. Si j'étais à la tête de mes gens, je ferais exécuter mes ordres par cinq cents montagnards armés, plus facilement que vous ne vous faites obéir par ces huit ou dix valets; mais si Votre Grâce est déterminée à couper la souche de la famille, il y aura du désordre parmi les branches. Quoi qu'il en soit, il y a là-bas un brave homme, un de mes parents; je ne veux pas qu'il lui arrive malheur. Y a-t-il ici quelqu'un qui veuille rendre service à Mac-Gregor? Il peut le bien payer, quoiqu'il ait les mains liées.
— Parlez, Mac-Gregor, s'écria le Highlander qui avait apporté la lettre, je suis prêt à aller dans vos montagnes, s'il le faut.
Il s'avança vers lui, et en reçut un message verbal pour sa belliqueuse épouse. Comme Rob-Roy s'expliquait dans sa langue, je n'entendis pas ce qu'il disait, mais je ne doutai pas un instant qu'il ne prit des mesures pour la sûreté de M. Jarvie.
— Entendez-vous l'impudence du coquin! s'écria le duc. Il croit que la lettre qu'il m'a apportée lui donne le caractère d'ambassadeur. Au surplus sa conduite est digne de celle de ses maîtres qui nous invitent à faire cause commune contre ces brigands, et qui nous abandonnent dès qu'ils ont arrangé leur querelle particulière avec eux au sujet des terres de Balquiddar.
Méfiez-vous des plaids et des trews de tartan.Comme un caméléon ils changent très souvent.
— C'est ce que n'eût jamais dit votre illustre ancêtre[130], milord, dit le major Galbraith; sauf votre respect, Votre Grâce n'aurait point à le dire si vous vouliez commencer par être juste envers qui de droit: — rendez à l'honnête homme ce qui lui appartient, que chaque tête porte le _chapeau _qui lui est propre, et le Lennox recouvrera la tranquillité.[131]
— Paix, Galbraith, paix! vous ne pouvez sans danger tenir un pareil langage à personne, surtout à moi; mais je présume que vous vous regardez comme un homme privilégié. Conduisez votre troupe à Gartartan; j'escorterai moi-même le prisonnier à Duchray, et je vous enverrai demain mes ordres. Vous voudrez bien n'accorder de permission d'absence à aucun de vos soldats.
— Allons, des ordres, des contre-ordres, murmura Galbraith entre ses dents. Mais patience, patience, nous pourrons jouer à changez de place, le roi revient.[132]
Les deux troupes de cavalerie se formèrent alors, et se disposèrent à se mettre en marche, afin de profiter d'un reste de jour pour se rendre dans leur cantonnement. Je reçus l'ordre plutôt que l'invitation de suivre celle du duc, et je m'aperçus que, quoiqu'on ne me traitât pas en prisonnier, on me tenait pour suspect et l'on avait l'oeil sur moi. Il est vrai qu'on était alors environné de dangers. Les querelles de parti entre les jacobites et les hanovriens divisaient tous les esprits; les haines qui régnaient entre les Highlands et les Lowlands, sans compter mainte autre cause inexplicable de discorde héréditaire qui rendaient les familles puissantes d'Écosse ennemies les unes des autres: tous ces motifs faisaient qu'un voyageur isolé, inconnu et sans protection terminait rarement sa course sans être exposé à quelque désagrément. Je me soumis à ma destinée d'aussi bonne grâce que je le pus, et je me consolai par l'espérance que pendant la marche je pourrais obtenir du prisonnier quelques renseignements sur Rashleigh et ses intrigues. Je serais pourtant injuste envers moi-même si je n'ajoutais que mes vues n'étaient pas tout à fait celles d'un égoïste. Je prenais trop d'intérêt au sort du malheureux captif pour ne pas désirer de lui rendre tous les services que sa situation exigeait et qu'il pouvait m'être permis de lui accorder.
Chapitre XXXIII.
Arrivé sur le vieux pont,Il se précipite à la nage;Son pied touche le gazon,Il s'enfuit le long du rivage.
Les échos des rochers et des ravines des deux côtés de la vallée répondirent aux trompettes de la cavalerie, qui, se divisant en deux corps distincts, se mit en marche au petit trot. Celui que commandait le major Galbraith ne tarda pas à tourner à gauche en traversant le Forth, pour prendre, me dit-on, ses quartiers de nuit dans un vieux château situé dans le voisinage. Ce corps, en traversant la route, présentait un tableau animé; mais nous le perdîmes bientôt de vue dans les détours de la rive opposée qui était couverte de bois.
Le détachement commandé par le duc en personne continua sa marche en très bon ordre. Pour ôter au prisonnier tout moyen de s'échapper, il le fit placer en croupe derrière un soldat nommé Ewan, de Brigglands, l'homme le plus grand et le plus vigoureux de toute sa troupe. Une sangle qui les entourait tous deux, et qui était attachée par une boucle sur la poitrine du soldat, ôtait à Rob-Roy la possibilité de tromper la vigilance de son gardien. On m'avait fourni un cheval, et l'on me donna ordre de marcher à leur côté. Nous formions le centre d'un peloton chargé spécialement de veiller sur le prisonnier, et dont chaque homme avait en main un pistolet. André, à qui l'on avait fourni un poney des Highlands, reçut la permission de se ranger parmi les domestiques, dont un assez grand nombre suivaient le détachement sans se confondre avec la troupe.
Nous marchâmes ainsi pendant plus d'une heure. Enfin nous arrivâmes au gué où nous devions aussi traverser le Forth. Ce fleuve, étant formé par le trop-plein d'un lac, a un lit très profond, même dans les endroits où il a le moins de largeur. On ne pouvait arriver sur ses bords que par une descente aussi rapide qu'étroite, et qui ne permettait pas à deux cavaliers d'y passer de front. Le centre et l'arrière-garde du corps s'arrêtèrent donc, tandis que les premiers rangs effectuaient le passage tour à tour. Il en résulta un délai considérable, et même quelque confusion, car quelques-uns de ces cavaliers, qui ne faisaient point partie, à proprement parler, de l'escadron, se pressèrent irrégulièrement vers le gué, et entraînèrent un peu dans leur désordre la cavalerie de milice, quelque bien exercée qu'elle fût à la discipline militaire.
Ce fut en ce moment que j'entendis Rob-Roy dire à voix basse au cavalier auquel il se trouvait trop étroitement lié: — Votre père, Ewan, n'aurait pas conduit ainsi un ancien ami à la boucherie, comme un veau, pour tous les ducs de la chrétienté.
Ewan ne répondit que par un mouvement d'épaules qui semblait dire que c'était bien malgré lui qu'il agissait ainsi.
— Et quand les Mac-Gregor descendront de leurs montagnes, Ewan, quand vous verrez vos étables pillées, le sang répandu sur votre foyer et votre maison incendiée, vous penserez alors que si votre ami Rob-Roy eût été à leur tête, il vous aurait épargné tous ces malheurs.
Ewan de Brigglands ne répondit encore que par le même geste, accompagné d'un profond soupir.
— N'est-ce pas une chose déplorable, continua Rob en ménageant sa voix de manière qu'excepté l'oreille d'Ewan, la mienne était la seule qui pût l'entendre; n'est-ce pas une chose lamentable que de voir Ewan de Brigglands, que Rob-Roy Mac-Gregor a si souvent secouru de son bras et de sa bourse, faire plus de cas du regard favorable d'un duc que de la vie d'un ami?
Ewan paraissait fort agité, mais il garda toujours le silence.
En ce moment nous entendîmes le duc s'écrier sur l'autre rive: —Qu'on amène le prisonnier.
Ewan fit avancer son cheval, et j'entendis encore Rob-Roy lui dire: — Ne mettez jamais en balance le sang de Mac-Gregor contre quelques coups de lanière que vous pouvez risquer pour le sauver, car il y aura un compte terrible à en rendre en ce monde et en l'autre.
Ewan avançait toujours; il entra dans la rivière avec une certaine précipitation. Je le suivais pour la traverser après lui quand plusieurs soldats m'arrêtèrent en criant: — Pas encore, monsieur, pas encore! et retenant mon cheval par la bride, ils me firent rester sur la rive.
Le soleil avait disparu de l'horizon; et à la faible lumière du crépuscule je voyais le duc occupé à établir l'ordre parmi les soldats à mesure qu'ils avaient traversé la rivière les uns plus haut, les autres plus bas, suivant que leurs chevaux avaient plus ou moins de force pour résister au courant. Tout à coup un bruit semblable à celui d'une masse qui tombe soudain dans l'eau frappa mes oreilles, et j'en conclus sur-le-champ que l'éloquence de Rob- Roy avait déterminé Ewan à lui donner une chance pour échapper à la mort, et qu'il avait cherché son salut dans le sein du Forth. Le duc l'entendit comme moi, et courant sur le bord du rivage:
— Chien! cria-t-il à Ewan qui venait de prendre terre, où est votre prisonnier? Et, sans attendre la réponse que celui-ci se préparait à lui faire, il lui tira un coup de pistolet. Mais ils étaient environnés d'un grand nombre de cavaliers, et je ne sus jamais s'il avait été atteint. Messieurs, cria le duc à sa troupe, dispersez-vous. Cent guinées de récompense pour celui qui m'amènera Rob-Roy.
À l'instant tout ne fut plus que confusion sur les deux rives. Rob-Roy, dégagé de ses liens, sans doute parce que Ewan avait débouclé la courroie qui le retenait, s'était précipité dans le Forth et y nageait entre deux eaux; mais, comme il fut obligé de reparaître un instant à la surface pour respirer, son plaid attira l'attention des soldats. Plusieurs d'entre eux firent aussitôt entrer leurs chevaux dans la rivière, mais au-delà du gué elle était aussi rapide que profonde, les chevaux perdirent pied, quelques-uns se noyèrent, et plusieurs des cavaliers faillirent partager le même sort. D'autres, moins zélés et plus prudents, se contentèrent de rester sur la rive et de guetter l'instant où le fugitif sortirait de l'eau, pour le saisir. Les cris de ceux qui risquaient de se noyer et qui imploraient du secours, la vue d'un grand nombre de cavaliers qui couraient çà et là, les efforts des officiers pour rétablir un peu d'ordre, l'obscurité qui croissait de moment en moment: tout concourait à former le spectacle de confusion le plus extraordinaire que j'eusse jamais vu. J'étais seul occupé à l'observer, car toute la cavalerie était dispersée, les uns pour chercher le fugitif, les autres pour voir s'il réussirait à se sauver, quelques-uns même pour favoriser sa fuite; car, comme je l'appris dans la suite, plusieurs de ceux qui semblaient apporter le plus d'ardeur à s'emparer de sa personne ne désiraient rien moins que l'arrêter, et n'avaient d'autre but que d'augmenter la confusion générale, de donner une fausse direction aux poursuites de leurs camarades et d'augmenter par là les chances de salut qui restaient à Rob-Roy.
Il ne fut pas très difficile à un nageur aussi habile que l'était Mac-Gregor d'échapper à ses ennemis dès qu'il se fut dérobé à leur première poursuite. Il courait pourtant de grands dangers; car de même que la loutre pressée par les chiens, et qui cherche à les éviter en plongeant, comme je l'avais vu plus d'une fois à Osbaldistone-Hall, est forcée de montrer de temps en temps son museau hors de l'eau pour renouveler sa provision d'air, ainsi Rob-Roy, qui, forcé par le besoin de respirer, avait déjà reparu une fois à la surface de l'eau, ne pouvait tarder bien longtemps à s'y montrer encore, et tous, les yeux fixés sur la rivière, attendaient ce moment avec impatience. Mais il eut recours à un stratagème que la loutre ne peut employer, et qui lui réussit. Étant parvenu à se débarrasser de son plaid, il l'abandonna au cours de l'eau, et ce vêtement ayant été aperçu attira sur-le- champ l'attention générale, et fut criblé de coups de fusil. On se mit à la nage pour s'en emparer; et pendant ce temps-là Mac-Gregor était déjà bien loin.
Dès qu'on l'eut perdu de vue, on reconnut l'impossibilité de retrouver le fugitif. La rivière devenait inaccessible en certains endroits par la hauteur de ses rives, qui dans d'autres étaient couvertes de buissons épais qui ne permettaient pas aux chevaux d'en approcher, et qui fournissaient à celui qu'on cherchait toutes les facilités possibles pour se soustraire aux poursuites. Une nuit profonde vint encore ajouter de nouveaux obstacles. Enfin les trompettes, en sonnant la retraite, annoncèrent que l'officier commandant, quoique bien à contre-coeur, renonçait à l'espoir de reprendre le prisonnier qui venait de lui échapper si inopinément. Les cavaliers commencèrent à se rassembler lentement, se querellant les uns les autres et regrettant la riche prise qu'ils avaient manquée. Je vis ceux qui étaient de l'autre côté de la rivière former leurs rangs, et ceux qui ne l'avaient pas encore passée reprendre le chemin du gué pour la traverser.
Jusque-là je n'avais joué que le rôle de spectateur, quoique bien loin d'être indifférent à ce qui se passait. Mais tout à coup j'entendis à quelques pas de moi une voix rauque s'écrier:
— Où est donc l'étranger anglais? C'est lui qui a donné à Rob-Roy un couteau pour couper la courroie.
— Il faut lui fendre le crâne jusqu'à la mâchoire, s'écria une voix.
— Il faut lui envoyer une paire de balles dans la cervelle, reprit une autre.
— Ou lui enfoncer trois pouces d'acier dans le coeur, dit une quatrième.
J'entendais les pas des chevaux qui s'approchaient de plusieurs côtés, et ce bruit me rappela le danger de ma situation. Je ne doutais nullement que des gens armés, dont les passions irritées n'étaient réprimées par aucun frein, n'exécutassent leurs menaces et ne me punissent d'abord d'un crime imaginaire, sauf à examiner ensuite si je l'avais commis. Frappé de cette idée, je me laissai glisser à bas de mon cheval, et je m'enfonçai dans un taillis, espérant que les ténèbres me déroberaient aux yeux de ceux qui voudraient me suivre. Si j'avais été assez près du duc pour recourir à sa protection, je n'aurais pas pris le parti de me cacher; mais il était déjà en marche à la tête de son avant-garde de l'autre côté de la rivière, et je ne voyais sur la rive où je me trouvais aucun officier dont j'osasse réclamer l'interposition. En de pareilles circonstances, je ne crus donc pas devoir me faire un point d'honneur d'exposer inutilement ma vie.
Lorsque le tumulte fut apaisé et que je n'entendis plus le bruit des chevaux que dans le lointain, ma première pensée fut de chercher à gagner le quartier-général du duc, où le rétablissement de la tranquillité et de la discipline ne me laisserait plus rien à craindre de la première fureur du soldat, et de me livrer à lui comme un sujet royal qui n'avait rien à craindre de la justice, et comme un étranger qui avait droit à sa protection et à l'hospitalité.
Je quittai ma retraite dans ce dessein. L'obscurité était complète; tous les cavaliers avaient passé le Forth, et le son des trompettes, que j'entendais de loin, pouvait guider ma marche du même côté. Je trouvai pourtant de grands obstacles à l'exécution de ce dessein. Je n'avais plus de cheval, et je n'étais pas tenté d'essayer de traverser à pied un gué où les chevaux avaient de l'eau jusqu'à la selle, et où j'en avais vu plusieurs entraînés par la force du courant. Si pourtant je ne prenais pas ce parti, il ne me restait d'autre ressource que de terminer les fatigues de ce jour et de la nuit qui l'avait précédé en rentrant dans le pays des montagnards.
Après un moment de réflexion, je pensai qu'André Fairservice, suivant sa louable coutume de songer à sa sûreté avant toute chose, aurait traversé le gué avec les autres domestiques, et sans doute un des premiers, qu'il ne manquerait pas d'apprendre au duc, et à quiconque voudrait l'entendre, mon nom, ma situation dans le monde, et tout ce qu'il savait de mon histoire; qu'en conséquence le soin de ma réputation n'exigeait pas que je me montrasse sur- le-champ, au risque de me noyer en voulant traverser le Forth, ou de me faire massacrer par quelque traînard qui croirait par un tel service se faire pardonner de n'avoir pas plus tôt rejoint les rangs; ou bien, si j'échappais à ces deux dangers, d'errer au hasard toute la nuit, le son des trompettes n'arrivant plus alors jusqu'à moi.
Je résolus donc de retourner à la petite auberge où j'avais passé la nuit précédente. Je n'avais rien à craindre de Rob-Roy. Il était bien certainement en liberté; et si je tombais entre les mains de quelques-uns de ses gens, cette nouvelle que je leur apprendrais m'assurerait sans doute leur protection. Je ne pouvais d'ailleurs songer à abandonner M. Jarvie dans la position délicate où il se trouvait, et où il s'était engagé en grande partie pour moi. Enfin ce n'était qu'en revoyant Rob-Roy que je pouvais espérer d'avoir quelques nouvelles de Rashleigh, et de recouvrer les papiers de mon père, motif qui m'avait seul déterminé à une expédition suivie de tant de dangers. J'abandonnai donc toute idée de traverser le Forth, et je repris le chemin du petit village d'Aberfoil.
Un vent très vif, qui se faisait entendre et sentir de temps en temps, écarta l'épais brouillard qui aurait pu autrement dormir immobile sur la vallée jusqu'au matin: quoiqu'il ne pût complètement disperser ces nuages de vapeur, cependant il les divisa en masses confuses, tantôt s'amoncelant autour de la cime des monts, et tantôt remplissant comme des flots de fumée les divers enfoncements où des masses de brèches détachées des hauteurs se sont précipitées, laissant dans le vallon, profondément déchiré par leur passage, les traces d'une ravine semblable à celle que forment les eaux grossies d'un torrent. La lune, qui était dans son plein, et qui brillait avec tout l'éclat que lui prête une atmosphère glaciale, argentait les détours de la rivière, ainsi que les saillies et les pics des rochers que le brouillard ne cachait pas, tandis que les rayons semblaient comme absorbés par le blanc tissu des vapeurs, là où elles étaient encore épaisses et condensées; çà et là quelques parties plus légères se laissaient davantage pénétrer par ses molles clartés qui leur donnaient l'apparence d'un voile de gaze transparente.
Malgré l'incertitude de ma situation, un spectacle si romantique, joint à l'active influence du froid de la nuit, releva mes esprits abattus en rendant la vigueur à mes membres; je me sentis disposé à oublier mes soucis, à mépriser les périls qui pouvaient encore m'attendre, et je me mis à siffler sans y penser, comme pour accompagner la cadence de mes pas, que l'impression du froid me fit accélérer. Je jouissais davantage du sentiment de la vie à mesure que je reprenais confiance en mon courage et en mes propres forces, et j'étais tellement absorbé dans mes pensées que deux personnes à cheval arrivèrent derrière moi sans que je m'en aperçusse avant qu'elles fussent à mes côtés.
— Hé! l'ami, me dit l'un d'eux en ralentissant la marche de son cheval, où allez-vous si tard?
— Chercher un gîte et un souper à Aberfoil.
— Les passages sont-ils libres? me demanda-t-il d'un ton d'autorité.
— Je l'ignore. Je le saurai quand j'y serai arrivé. Mais si vous êtes étrangers dans ce pays, je vous conseille d'attendre le jour pour continuer votre route. Ces environs ne sont pas sûrs, ils ont été ce matin le théâtre d'une scène sanglante.
— Les soldats n'ont-ils pas été battus?
— Oui, tout ce qui composait le détachement a été tué ou fait prisonnier.
— En êtes-vous bien sûr?
— Aussi sûr que je le suis de vous parler. J'ai été témoin involontaire du combat.
— Involontaire! N'y avez-vous donc pris aucune part?
— Non. J'étais retenu prisonnier par le capitaine des troupes du roi.
— Et pour quel motif? Qui êtes-vous? Quel est votre nom? Que faites-vous en ce pays?
— Je ne sais, monsieur, pourquoi je répondrais à tant de questions faites par un inconnu. Je vous en ai dit assez pour vous convaincre que vous ne pouvez traverser ce pays sans courir quelque danger. Si vous jugez devoir continuer votre route, c'est votre affaire; mais, comme je ne vous fais pas de questions sur votre nom et sur les motifs de votre voyage, vous m'obligerez de ne m'en adresser aucune.
— M. Francis Osbaldistone, dit l'autre cavalier d'une voix qui me fit tressaillir jusqu'au fond de l'âme, ne devrait pas siffler ses airs favoris quand il désire ne pas être reconnu.
Et Diana Vernon, car c'était elle, enveloppée d'un grand manteau, qui venait de me parler, se mit à siffler, comme pour m'imiter en riant, la seconde partie de l'air que son approche avait interrompu.
— Juste ciel! m'écriai-je ne pouvant retenir l'expression de ma surprise, est-il possible que ce soit vous, miss Vernon, que je rencontre dans un tel pays, à une telle heure, et sous un tel?…
— Sous ce déguisement masculin, alliez-vous dire, mais que voulez-vous? la philosophie du caporal Nym[133] est la meilleure après tout. — Il faut laisser aller les choses,pauca verba.
Tandis qu'elle parlait, je cherchai, à la faveur des rayons de la lune, qui malheureusement était alors couverte d'un nuage, à distinguer les traits de son compagnon; car on peut aisément supposer que Diana voyageant dans un pays désert et dangereux, au milieu de la nuit et sous la protection d'un homme seul, c'étaient autant de circonstances faites pour éveiller ma jalousie aussi bien que mon étonnement. Je ne pus prendre pour Rashleigh celui qui l'accompagnait. Il avait la taille plus haute, la voix plus forte, le ton plus impérieux que ce premier objet de ma haine et de mes soupçons. Il ne ressemblait pas davantage à aucun de mes cousins, car on remarquait en lui ce je ne sais quoi d'indéfinissable qui fait reconnaître à la première vue un homme qui a reçu une bonne éducation.
Il s'aperçut de l'examen que je faisais de sa personne, et parut désirer de s'y soustraire.
— Diana, dit-il d'un ton d'autorité tempérée par la douceur, donnez à votre cousin ce qui lui appartient, et continuons notre route.
Miss Vernon, tirant un portefeuille d'une poche de son portemanteau, et se penchant sur son cheval pour me le présenter, me dit d'un ton où l'on voyait qu'un sentiment plus grave et plus profond le disputait à son habitude de s'exprimer avec gaieté et bizarrerie:
— Vous voyez, mon cher cousin, que je suis née pour être votre ange gardien. Rashleigh a été obligé de lâcher sa proie, et si nous avions pu arriver la nuit dernière à Aberfoil, comme nous nous le proposions, j'aurais chargé quelque sylphe des Highlands de vous porter ces emblèmes de richesse commerciale. Mais il se trouvait sur la route des géants et des dragons, et quoique les chevaliers errants et les demoiselles ne doivent pas plus manquer de courage aujourd'hui qu'autrefois, il ne leur convient plus comme jadis de se jeter inutilement dans le danger. Soyez aussi prudent, mon cher cousin.
— Diana, lui dit son compagnon, songez que la nuit s'avance et que nous ne sommes pas au terme de notre voyage.
— Je viens, répondit-elle, je viens. Songez que je fais mes derniers adieux à mon cousin… Oui, Frank, derniers adieux… Un gouffre est ouvert entre nous… un gouffre de perdition absolue… Vous ne devez pas nous suivre où nous allons… vous ne devez pas prendre part à ce que nous faisons… Adieu, puissiez- vous être heureux!
En se courbant sur son cheval, qui était un poney des Highlands, sa joue toucha la mienne, et ce ne fut peut-être pas un hasard: elle me pressa la main, et une larme de ses yeux tomba sur mes joues. C'était un de ces moments qu'il est impossible de jamais oublier, où le coeur partagé entre le plus doux plaisir et la plus cruelle amertume, ne sait s'il doit se livrer à la joie ou à la douleur. Il fut bien court cependant, car, maîtrisant à l'instant le sentiment auquel elle s'était abandonnée, elle dit à son compagnon qu'elle était prête à le suivre; et, faisant prendre le grand trot à leurs chevaux, ils disparurent bientôt à mes yeux.
J'étais plongé dans une sorte de stupeur qui ne me permit pas de répondre aux adieux de Diana. Les expressions que mon coeur me dictait ne pouvaient arriver jusqu'à mes lèvres. Interdit, désespéré, je restai sans mouvement, tenant en main le portefeuille qu'elle m'avait remis, et les regardant s'éloigner comme si j'eusse voulu compter les étincelles que faisaient jaillir les pieds de leurs chevaux. Je cherchais encore à les voir quand ils étaient invisibles pour moi, et à entendre le bruit de leur marche quand il ne pouvait plus arriver à mon oreille. Enfin je sentis mes yeux devenir humides, comme s'ils se fussent fatigués des efforts que je faisais pour apercevoir des objets que je ne pouvais plus découvrir; ma poitrine était oppressée, j'éprouvai l'angoisse du pauvre roi Lear[134], et, m'asseyant sur le bord du chemin, je versai les larmes les plus amères qui eussent coulé de mes yeux depuis mon enfance.
Chapitre XXXIV.
DANGLE. — Diable! il me semble que des deux c'est le commentateur qui est le plus difficile à comprendre.
SHERIDAN,Le Critique.
À peine m'étais-je abandonné à cet accès de sensibilité, que je fus honteux de ma faiblesse. Je me rappelai que depuis quelque temps j'avais tâché de ne considérer Diana Vernon, quand son image se présentait à mon souvenir, que comme une amie au bonheur de laquelle je ne cesserais jamais de prendre le plus vif intérêt, et avec qui je ne devais plus avoir de relations intimes. Mais la tendresse qu'elle venait de me montrer presque sans déguisement, notre rencontre subite et presque romanesque dans un désert où je devais si peu m'attendre à la voir étaient des circonstances qui m'avaient mis hors de garde. Je revins cependant à moi plus tôt qu'on n'aurait pu le croire, et sans me donner le temps de descendre dans mon coeur pour en faire l'examen, je continuai à marcher dans le sentier où cette étrange apparition s'était présentée à mes yeux.
Elle m'avait défendu de la suivre. — Mais, pensais-je, ce n'est pas la suivre que de continuer mon voyage par le seul chemin qui me soit ouvert. Quoique les papiers de mon père m'aient été rendus, c'est un devoir pour moi de m'assurer que M. Jarvie est délivré de la situation dangereuse où je l'ai laissé, et où il ne se trouve que par suite de son amitié pour moi. D'ailleurs, où puis-je trouver un asile pour cette nuit, si ce n'est dans le petit cabaret d'Aberfoil? Sans doute ils s'y arrêteront aussi, car il est impossible que leurs chevaux les conduisent plus loin cette nuit. Je la reverrai donc encore, pour la dernière fois peut-être! Mais je la reverrai, je l'entendrai, je saurai quel est cet heureux mortel qui exerce sur elle l'autorité d'un époux. J'apprendrai si elle éprouve dans ses projets quelque difficulté que je puisse vaincre, si je puis faire quelque chose pour lui prouver la reconnaissance que m'inspirent sa générosité et son amitié désintéressée.
En raisonnant ainsi avec moi-même, je cherchais à parer des prétextes les plus plausibles le désir que j'éprouvais de revoir encore une fois ma cousine quand je me sentis frapper sur l'épaule par un voyageur qui, quoique je marchasse assez bon pas, allait encore plus vite.
— Voilà une belle nuit, M. Osbaldistone! me dit-il, elle était plus obscure quand nous nous sommes quittés.
Je reconnus sur-le-champ la voix de Mac-Gregor. Il avait échappé à la poursuite de ses ennemis et regagnait ses montagnes. Il avait trouvé le moyen de se procurer des armes, sans doute chez quelqu'un de ses partisans secrets, car il portait un fusil sur l'épaule et avait, suivant son usage, à la ceinture les autres pièces de l'armure nationale des Highlands. Dans une situation ordinaire, une pareille rencontre ne m'aurait pas été fort agréable; car, quoique je n'eusse jamais eu avec lui que des relations amicales, je ne l'avais jamais entendu parler sans éprouver un frisson involontaire. Les intonations des montagnards donnent à leur voix un son dur et sourd, à cause surtout de l'expression gutturale si commune à leur langue; et d'ailleurs ils parlent ordinairement avec une sorte d'emphase. À cette particularité nationale Rob-Roy joignait un ton d'indifférence dans son accent, qui n'appartenait qu'à lui: c'était l'expression d'une âme que rien ne pouvait étonner ni abattre, et qui n'était affectée par aucun des événements de la vie; quelque imprévus, quelque fâcheux, quelque terribles qu'ils pussent être. Habitué aux dangers, plein de confiance en sa force et en son adresse, il était inaccessible à la crainte, et sa vie précaire et désordonnée l'avait exposé à tant de périls qu'elle avait émoussé, quoique non entièrement détruit, sa sensibilité pour ceux que couraient les autres. On doit se rappeler aussi que j'avais vu le même jour sa troupe faire périr sans pitié un individu suppliant et désarmé.
Tel était pourtant alors l'état de mon esprit que je m'applaudis que la compagnie de ce chef proscrit vînt faire diversion à mes pensées. Je n'étais même pas sans espérance qu'il pourrait me fournir un fil pour sortir du labyrinthe d'idées dans lequel je me trouvais engagé. Je lui répondis donc d'un air amical, et le félicitai d'avoir pu échapper à ses ennemis dans un moment où la fuite paraissait impossible.
— Ha! ha! me dit-il, il y a autant de distance entre la potence et un cou qu'entre la coupe et la bouche. Mais je ne courais pas autant de dangers que votre qualité d'étranger vous le faisait croire. Parmi tous ces gens qu'on avait rassemblés pour me prendre, me garder et me reprendre, il y en avait une moitié qui, comme dit le cousin Nicol Jarvie, n'avait envie ni de me prendre, ni de me garder, ni de me reprendre, et un quart qui n'aurait osé me toucher, ni même m'approcher. Je n'avais donc véritablement affaire qu'au quart de toute la troupe.
— Il me semble que c'en était bien assez.
— Je n'en sais rien; mais ce que je sais bien, c'est que, s'ils veulent venir dans la vallée du clachan d'Aberfoil, je me charge de leur parler à tous, l'un après l'autre, le sabre à la main.
Il me demanda alors ce qui m'était arrivé depuis mon entrée dans nos montagnes, et il rit de bon coeur au récit que je lui fis du combat que nous avions soutenu dans l'auberge, et de la manière dont M. Jarvie s'était défendu avec un soc de charrue rougi au feu.
— Vive Glascow! s'écria-t-il: que la malédiction de Cromwell tombe sur moi si j'aurais désiré un plus grand plaisir au monde que de voir le cousin Jarvie brandissant au bout d'un fer rouge le plaid d'Iverach, et le jetant bravement au feu! Au surplus, ajouta-t-il d'un ton plus grave, le sang qui coule dans les veines du cousin est un sang noble. Il est bien malheureux qu'il ait été élevé dans de viles occupations qui ne peuvent que dégrader l'âme et l'esprit. À présent, vous devez savoir la raison qui m'a empêché de vous recevoir au clachan d'Aberfoil, comme j'en avais le projet. On m'avait préparé un joli filet pendant les deux ou trois jours que j'ai passés à Glascow pour les affaires du roi. Mais je crois qu'ils sont maintenant bridés par les oreilles, et il se passera du temps avant qu'ils puissent armer les clans des montagnes les uns contre les autres. J'espère que je verrai bientôt le jour où tous les montagnards suivront les mêmes bannières. Mais que vous est-il arrivé ensuite?
Je lui parlai de l'arrivée du capitaine Thornton et de son détachement, et de la manière dont il nous avait détenus sous prétexte que nous lui paraissions suspects. D'autres questions qu'il me fit me rappelèrent que mon nom lui avait donné de nouveaux soupçons, enfin, qu'il avait ordre d'arrêter un homme de moyen âge et un jeune homme. Ce détail fit rire de nouveau l'_outlaw _montagnard.
— Sur mon âme! s'écria-t-il, les butors ont pris mon ami le bailli pour Son Excellence. Mais vous, ils vous ont donc pris pour Diana Vernon? Les bon chiens de chasse! Il faut convenir qu'ils ont le nez fin!
— Diana Vernon! lui dis-je en hésitant et en tremblant d'entendre sa réponse; porte-t-elle encore ce nom? Je viens de la rencontrer avec un homme qui semblait prendre avec elle un ton d'autorité.
— Oui, oui, dit Rob-Roy, autorité légitime. Il en était temps: c'était une dame qui savait faire faire ses volontés, brave fille d'ailleurs. Son voyage n'est pas bien gai: Son Excellence n'est pas jeune. Un compagnon comme vous, ou comme un de mes fils, Rob ou Hamish, aurait été mieux assorti avec elle du côté de l'âge.
Ici je vis s'écrouler tous les châteaux de cartes que mon imagination, en dépit de ma raison, s'était si souvent amusée à construire. Je devais m'y attendre: je n'avais pu croire que Diana pût voyager à une telle heure, dans un tel pays, accompagnée d'un seul homme, si cet homme n'avait eu un droit légal à être son protecteur. Cependant la confirmation de mes craintes n'en fut pas moins un coup bien cruel pour moi, et la voix de Mac-Gregor, qui m'engageait à continuer le récit de mes aventures, frappait mes oreilles sans arriver jusqu'à mon esprit.
— Vous n'êtes pas bien, me dit-il enfin après m'avoir inutilement adressé la parole deux ou trois fois, la fatigue de cette journée a été trop forte pour vous. Vous n'êtes pas habitué à de pareilles choses.
Le ton d'intérêt avec lequel il prononça ces mots me rendit ma présence d'esprit, et je continuai mon récit comme je pus. Rob-Roy prit un air de triomphe en apprenant le résultat du combat dans le défilé.
— On dit, s'écria-t-il, que la paille du roi vaut mieux que le blé des autres. J'en doute fort, mais je crois qu'on peut en dire autant des soldats du roi, puisqu'ils se laissent battre par des vieillards qui ont passé l'âge de porter les armes, par des enfants qui ne savent pas encore les manier, et par des femmes qui ont quitté un instant leur quenouille. Tout le rebut de nos montagnes! Et Dougal Gregor donc? Auriez-vous cru qu'il y eût autant de bon sens dans ce crâne? N'est-ce pas un coup de maître qu'il a fait là? Mais continuez, quoique je craigne d'apprendre le reste, car mon Hélène est un diable incarné quand elle a le sang échauffé. Au surplus, elle n'en a que trop de raisons!
Je lui racontai, avec le plus de délicatesse possible, la manière dont nous avions été reçus, et il ne me fut pas difficile de voir que ce récit le contrariait vivement.
— J'aurais donné mille marcs pour m'être trouvé là! accueillir ainsi des étrangers, et mon propre cousin surtout, un homme qui m'a rendu tant de services! j'aimerais mieux qu'elle eût fait mettre le feu à la moitié du comté de Lennox. Voilà ce que c'est que de se fier à des femmes et à des enfants! ils ne connaissent ni mesure ni raison! Au surplus, c'est ce chien de jaugeur qui en est cause. C'est lui qui m'a trahi en m'apportant un prétendu message de Rashleigh votre cousin, pour m'engager à l'aller trouver pour les affaires du roi. Il me semblait assez vraisemblable qu'il fût avec Galbraith et d'autres gentilshommes du comté de Lennox qui doivent se déclarer pour le roi Jacques. Je ne me doutai que j'étais trompé que lorsque je me trouvai en présence du duc; et, quand il m'eut fait lier et désarmer, il ne me fut pas difficile de prévoir le sort qu'il me destinait. Je connais votre parent, Dieu merci, je sais ce dont il est capable. Il ne ménage personne. Je souhaite pour lui qu'il n'ait pas trempé dans ce tour. Vous ne sauriez croire comme ce Morris eut l'air sot quand j'ordonnai qu'on le gardât en otage jusqu'à que je revinsse. Mais me voilà revenu, non pas grâce à lui ni à ceux qui l'ont employé, et je vous réponds que le collecteur du fisc ne se tirera pas de mes mains sans payer une bonne rançon.
— Il a déjà payé la plus forte et la dernière qu'on puisse exiger d'un homme.
— Quoi! comment! mort! il a donc été tué dans l'escarmouche?
— Non, M. Campbell! Après le combat, de sang-froid.
— De sang-froid, damnation! s'écria-t-il en grinçant les dents; et comment cela est-il arrivé, monsieur? Parlez, monsieur, parlez donc, et ne m'appelez ni monsieur, ni Campbell. J'ai le pied dans mes bruyères natales, et mon nom est Mac-Gregor.
Ses passions étaient évidemment montées à un haut degré d'irritation. Sans faire attention à la rudesse de son ton, je lui fis clairement, et en peu de mots, le détail de la mort de Morris. Frappant alors avec force un grand coup contre terre de la crosse de son fusil: — Je jure sur mon Dieu, s'écria-t-il, qu'une telle action ferait abandonner femme, enfants, clan et patrie! Et pourtant le misérable a bien mérité son sort: car quelle différence y a-t-il entre être jeté à l'eau avec une pierre au cou, ou être suspendu par le cou à une corde en plein air? L'un vaut l'autre après tout, et il n'a trouvé que ce qu'il m'envoyait chercher. J'aurais pourtant préféré qu'on lui mît une balle dans la tête, ou qu'on l'expédiât d'un bon coup de sabre. La manière dont on l'a fait périr donnera lieu à bien des bavardages. Au surplus chacun a son jour fixé: quand il est arrivé, il faut bien partir, et personne ne niera qu'Hélène Mac-Grégor n'ait à venger bien des outrages.
En parlant ainsi, il parut chercher à écarter de son esprit un sujet de réflexions qui lui étaient désagréables, et il me demanda comment je m'étais séparé de la troupe du duc, qui avait l'air de me retenir prisonnier.
Ce récit ne fut pas long, et je finis en lui disant que les papiers de mon père m'avaient été remis; mais je ne me sentis pas la force de prononcer une seconde fois le nom de Diana Vernon.
— J'étais sûr que vous les auriez. La lettre dont vous étiez chargé pour moi contenait les ordres de Son Excellence à ce sujet, et bien certainement mon intention était de contribuer à vous les faire rendre. C'est pour cela que je vous avais engagé à venir dans nos montagnes. Mais il est probable que Son Excellence les a obtenus de Rashleigh dans l'intervalle.
La première partie de cette réponse fut ce qui me frappa le plus.
— La lettre que je vous ai apportée était donc écrite par la personne que vous appelez Son Excellence… Quel est son nom?… Quel est son rang?
— Si vous ne connaissez pas déjà tous ces détails, vous n'avez pas grand besoin de les connaître; ainsi je ne vous en dirai rien. Mais il est très vrai que la lettre était écrite de sa propre main; car sans cela, ayant déjà sur les bras assez d'affaires pour mon propre compte, comme vous le voyez, je ne puis dire que je me serais tant occupé des vôtres.
Je me rappelai en ce moment les lumières que j'avais vues dans la bibliothèque, le gant que j'y avais trouvé, le mouvement que j'avais remarqué dans la tapisserie qui couvrait le passage secret conduisant à l'appartement de Rashleigh, enfin toutes les circonstances qui avaient fait naître ma jalousie. Je me souvins surtout que Diana s'était retirée pour écrire, comme je le pensais alors, le billet auquel je devais avoir recours à la dernière nécessité. Ses instants n'étaient donc pas consacrés à la solitude, mais à écouter les protestations d'amour de quelque agent de révolte. On avait vu des jeunes filles se vendre au poids de l'or, sacrifier à la vanité leurs premières inclinations; mais Diana avait pu consentir à partager le sort de quelque misérable aventurier, à errer avec lui dans les ténèbres au milieu des repaires du brigandage, sans autre espoir de rang et de fortune que l'ombre que pouvait en offrir la prétendue cour des Stuarts à Saint-Germain.
Je la verrai, pensai-je, je la verrai encore une fois, s'il est possible. Je lui parlerai du risque qu'elle court, en ami, en parent. Je faciliterai sa retraite en France, où elle pourra plus convenablement, plus en sûreté, attendre le résultat du mouvement que cherche certainement à exciter l'intrigant politique à qui elle a uni sa destinée.
— Je conclus de tout cela, dis-je à Mac-Gregor après un silence gardé de part et d'autre pendant environ cinq minutes, que Son Excellence, puisque je ne le connais que par cette dénomination, résidait en même temps que moi à Osbaldistone-Hall.
— Sans doute, sans doute… Dans l'appartement de la jeune dame, comme cela devait être! — Cette information gratuite ne faisait que jeter de l'huile sur le feu qui me consumait. — Mais, ajouta Mac-Gregor, peu de personnes, excepté sir Hildebrand et Rashleigh, étaient instruites de ce secret; car il n'était pas besoin de vous mettre dans la confidence, et les autres jeunes gens n'ont pas assez d'esprit pour empêcher le chat de manger la crème… Au surplus, c'est une belle et bonne maison, bâtie à l'ancienne mode. Ce que j'en admire le plus, c'est une multitude de cachettes, d'escaliers et de passages secrets qui s'y trouvent. On pourrait y cacher vingt ou trente hommes dans un coin, mettre une autre famille dans le château, et je la défierais de les trouver, ce qui peut être utile en certaines occasions. Je voudrais que nous eussions un pareil château dans nos montagnes, mais il faut nous contenter de nos bois et de nos cavernes.
— Je suppose que Son Excellence n'était pas étrangère au premier accident qui arriva… Je ne pus m'empêcher d'hésiter un moment.
— Vous voulez dire à Morris? dit Rob-Roy du plus grand sang- froid, car il était trop habitué aux actes de violence pour que l'émotion qu'il avait éprouvée en apprenant la fin déplorable du douanier pût être de longue durée; j'ai ri bien des fois de ce tour, mais je n'en ai plus le courage depuis cette maudite histoire du lac… Non, non, Son Excellence n'y était pour rien. Tout avait été concerté entre Rashleigh et moi. Mais ce qui s'ensuivit!… Rashleigh, trouvant le moyen de faire tomber les soupçons sur vous, qu'il n'avait jamais aimé dès l'origine; miss Diana, qui nous oblige à détordre les fils dont nous vous avions enveloppé, et à vous tirer des griffes de la justice; ce poltron de Morris, perdant le peu de sens qu'il avait en voyant paraître hardiment devant lui le véritable voleur, au moment même où il en accusait un autre; ce coucou de clerc; cet ivrogne de juge; non, rien ne m'a fait tant rire de ma vie! et à présent tout ce que je puis faire pour le pauvre diable, c'est de faire dire quelques messes pour le repos de son âme.