Chapter 4

— Oui, je vais partir, mais c'est pour aller droit à la maison de ce squire Inglewood. Où demeure-t-il?

— À environ trois milles d'ici; là-bas, derrière ces plantations; vous pouvez voir la tourelle du château.

— J'y serai dans quelques minutes, dis-je en mettant mon cheval au galop.

— J'irai avec vous pour vous montrer le chemin, dit miss Vernon en me suivant.

— Y pensez-vous, miss Vernon? il n'est pas… excusez la franchise d'un ami, il n'est pas convenable que vous m'accompagniez dans une pareille circonstance.

— Je vous comprends, dit miss Vernon en rougissant un peu, c'est parler clairement; et après un moment de réflexion, elle ajouta: - - Et je crois qu'en effet votre objection prouve de l'amitié.

— Ah! miss Vernon, pouvez-vous me croire insensible à l'intérêt que vous me témoignez? répondis-je avec chaleur. Votre offre obligeante me pénètre de reconnaissance; mais je ne dois pas vous laisser écouter la voix de votre générosité. C'est une occasion trop publique. C'est presque la même chose que de se présenter devant une cour de justice.

— Et quand ce serait une cour de justice, croyez-vous que je ne m'y présenterais pas pour protéger un ami? Vous n'avez personne pour vous défendre. Vous êtes étranger; et dans ce pays, sur les frontières du royaume, les juges rendent quelquefois de singulières décisions. Mon oncle n'a pas le moindre désir de se mêler de cette affaire. Rashleigh est absent, et quand même il serait ici, on ne peut pas savoir quel parti il prendrait; les autres sont trop stupides pour vous être d'aucun secours, quand ils en auraient la volonté. Bref, je suis la seule personne qui puisse vous servir, et, toute réflexion faite, j'irai avec vous. Je ne suis pas une belle dame, pour avoir peur des termes barbares de la chicane et des perruques à trois marteaux.

— Mais, ma chère miss Vernon…

— Mais, mon cher M. Francis, restez tranquille et laissez-moi faire; car, lorsque je prends le mors aux dents, il n'y a plus de frein qui puisse m'arrêter.

Flatté de l'intérêt qu'une aussi charmante personne semblait prendre à mon sort, mais sentant quel ridicule ce serait jeter sur nous deux que d'amener avec moi une fille de dix-huit ans pour me servir d'avocat, et ne voulant pas l'exposer aux traits mordants de la médisance, je m'efforçai de combattre encore sa résolution. Elle me répondit d'un ton décidé que mes efforts étaient absolument inutiles; qu'elle était une Vernon, c'est-à-dire d'une famille qui, pour rien au monde, ne voudrait abandonner un ami malheureux, et que tous mes beaux discours à ce sujet pouvaient être fort bons pour des _miss _bien jolies, bien prudentes, bien réservées, telles qu'il en fourmillait à Londres, mais qu'ils ne s'adressaient pas à une obstinée provinciale, accoutumée à faire toutes ses volontés et à n'écouter jamais que sa tête.

Tout en parlant, nous approchions toujours du lieu d'Inglewood- Place, et miss Vernon, pour m'empêcher de continuer mes remontrances, se mit à me faire le portrait du magistrat et de son clerc. Inglewood était, suivant sa description, un jacobite blanchi, c'est-à-dire un homme qui, après avoir longtemps refusé de prêter le serment à la nouvelle dynastie, comme la plupart des autres gentilshommes du comté, avait fini par s'y soumettre pour obtenir la permission d'exercer les fonctions de juge de paix.

— Il l'a fait, me dit-elle, à la prière de tous les squires des environs, qui voyaient à regret le palladium de leurs plaisirs, les lois sur la chasse, près de tomber en désuétude, faute d'un magistrat pour les faire exécuter, le tribunal de justice le plus voisin étant celui du maire de Newcastle, qui, aimant beaucoup mieux manger le gibier sur sa table que de le poursuivre dans les bois, protégeait le braconnier au détriment du chasseur. Voyant donc qu'il était urgent que l'un d'eux sacrifiât ses scrupules au bien général, les gentilshommes du comté de Northumberland jetèrent les yeux sur Inglewood, qui, d'un caractère naturellement apathique et indolent, paraissait devoir se prêter sans beaucoup de répugnance à tous les _credo _politiques. Après avoir trouvé Inglewood pour porter le nom de juge, il fallut chercher quelqu'un pour en remplir les fonctions: c'était bien le corps du tribunal, mais il fallait lui trouver une âme à présent pour diriger et animer ses mouvements. Un malin procureur de Newcastle, nommé Jobson, parut fort en état de conduire la machine. Ce Jobson, qui, pour varier mes métaphores, trouve que c'est un fort bon métier que de vendre la justice à l'enseigne du squire Inglewood, et dont les émoluments dépendent de la quantité d'affaires qui passent par ses mains, soutire tant qu'il peut l'argent des pauvres plaideurs, et met tant de zèle à faire venir pour les moindres causes les parties devant le tribunal que l'honnête juge ne sait où donner de la tête. Enfin il n'y a pas une marchande de pommes, à dix milles à la ronde, qui puisse régler son compte avec la fruitière sans une audience, que le juge lui accorde à contrecoeur, mais que son malin clerc, M. Joseph Jobson, sait le forcer de donner. La scène la plus risible, c'est lorsque les affaires qu'ils ont à juger, telle que la vôtre par exemple, ont quelque rapport à la politique. M. Joseph Jobson (et sans doute il a des raisons pour cela) est un zélé défenseur de la religion protestante et un chaud partisan de la nouvelle dynastie. D'un autre côté, le juge, qui conserve une espèce d'attachement d'instinct pour les opinions qu'il professait avant le jour où il se relâcha quelque peu de ses principes, dans la vue patriotique de faire exécuter la loi contre les destructeurs sans patente des lièvres et des perdrix, se trouve assez embarrassé quand le zèle de son clerc l'entraîne dans des procédures judiciaires qui lui rappellent son ancienne croyance; et, au lieu de seconder les efforts de Jobson, il ne manque jamais de lui opposer l'inactivité et l'indolence. Ce n'est pas qu'il manque entièrement d'énergie: au contraire, pour quelqu'un dont le principal plaisir est de boire et de manger, il est assez gai et assez alerte; mais c'est ce qui rend sa nonchalance factice encore plus comique. Dans ces sortes d'occasions, Jobson, comme un vieux cheval poussif qui se voit condamné à traîner une lourde charrette, s'essouffle et se démène pour mettre le juge en mouvement, tandis que le poids de la voiture résiste aux efforts réitérés de l'impuissant quadrupède qui ne peut réussir à l'ébranler: mais ce qui désespère le pauvre bidet, c'est que cette même machine qu'il trouve si difficile à mettre en mouvement roule quelquefois toute seule, malgré les ruades du limonier, lorsqu'il s'agit de rendre service à quelques- uns des _anciens _amis de squire Inglewood. M. Jobson s'emporte beaucoup alors, et répète partout qu'il dénoncerait le juge au conseil d'état près le département de l'intérieur sans l'amitié particulière qu'il porte à M. Inglewood et à sa famille.

Comme miss Vernon terminait cette singulière description, nous nous trouvâmes devant Inglewood-Place, vieil et gothique édifice dont l'extérieur avait quelque chose d'imposant.

Chapitre VIII.

Ma foi, monsieur, dit l'avocat,Je trouve que votre cuisineExhale un parfum délicat;Et, quand vers elle on s'achemine,On se croirait chez un seigneur.

Nous trouvâmes dans la cour un domestique à la livrée de sir Hildebrand qui tint nos chevaux, et nous entrâmes dans la maison. Je fus très étonné, et ma belle compagne parut l'être encore davantage, de rencontrer sous le péristyle Rashleigh Osbaldistone, qui de son côté semblait ne pas éprouver moins de surprise de nous voir.

— Rashleigh, dit miss Vernon sans lui donner le temps de faire aucune question, vous avez entendu parler de l'affaire de M. Francis Osbaldistone, et vous venez sans doute d'en entretenir le juge de paix.

— Oui, dit Rashleigh avec son flegme ordinaire, c'est ce qui m'avait fait venir. Je me suis efforcé, ajouta-t-il en me saluant, de rendre à mon cousin tous les services qui dépendaient de moi; mais je suis fâché de le rencontrer ici.

— En qualité de parent et d'ami, M. Osbaldistone, vous devriez être plutôt charmé de m'y voir lorsque l'atteinte qu'on veut porter à ma réputation exige ma présence en ces lieux.

— Il est vrai; mais d'après ce que disait mon père, j'aurais cru qu'en vous retirant momentanément en Écosse jusqu'à ce que l'affaire fût assoupie…

Je répondis avec chaleur que je n'avais pas de ménagement à garder, et que, loin de vouloir assoupir cette affaire, je venais pour dévoiler une insigne calomnie, et que j'étais résolu d'en approfondir la cause.

— M. Francis est innocent, Rashleigh; il brûle de se disculper, je viens le défendre.

— Vous, ma jolie cousine? Il me semble que je pourrais être plutôt l'avocat de M. Francis, avocat sinon aussi éloquent, du moins aussi zélé et peut-être plus convenable.

— Oui, mais deux têtes valent mieux qu'une, comme vous savez.

— Surtout une tête telle que la vôtre, ma charmante Diana, répondit Rashleigh en s'avançant et en lui prenant la main avec une tendre familiarité qui me le fit paraître encore mille fois plus hideux que la nature ne l'avait fait. Miss Vernon le tira à l'écart, et ils s'entretinrent à demi-voix: elle paraissait lui faire une demande à laquelle il ne voulait ou ne pouvait point accéder. Je n'ai jamais vu de contraste aussi frappant entre l'expression de deux figures. La colère se peignit bientôt dans tous les traits de miss Vernon: ses yeux s'animèrent, le rouge lui monta au visage; elle raidit ses bras, et frappant du pied, elle semblait écouter avec autant de mépris que d'indignation les excuses qu'à l'air de déférence de Rashleigh, à son sourire respectueux et composé, je jugeai qu'il lui faisait. À la fin elle s'éloigna de lui en disant d'un ton d'autorité:

— Je le veux absolument.

— Cela m'est impossible, entièrement impossible. Le croiriez- vous, M. Osbaldistone? dit-il en s'adressant à moi.

— Êtes-vous fou? s'écria-t-elle en l'interrompant.

— Le croiriez-vous? répéta Rashleigh sans l'écouter; miss Vernon prétend non seulement que je connais votre innocence, dont en effet personne ne peut être plus convaincu que je ne le suis, mais que je dois même connaître les véritables auteurs du vol fait à ce Morris. Est-ce raisonnable, M. Osbaldistone?

— Ce n'est pas à M. Osbaldistone qu'il faut en appeler, Rashleigh, dit miss Vernon; il ne connaît pas comme moi toute l'étendue des renseignements qu'il vous est facile d'obtenir.

— En vérité vous me faites plus d'honneur que je ne mérite.

— De la justice, Rashleigh; de la justice, c'est tout ce que je demande.

— Vous agissez en tyran, Diana, répondit-il avec une sorte de soupir, en tyran capricieux, et vous gouvernez vos sujets avec une verge de fer. Il faudra bien faire ce que vous désirez. Mais vous ne devez pas être ici; vous savez que vous ne le devez pas. Il faut que vous retourniez avec moi.

Alors, quittant Diana, qui semblait indécise, et se tournant de mon côté, il me dit du ton le plus affectueux: — Ne doutez pas de l'intérêt que je prends à tout ce qui vous concerne, M. Osbaldistone. Si je vous quitte dans ce moment, c'est pour aller agir efficacement pour vous. Mais il faut que vous employiez votre influence sur ma cousine pour l'engager à retourner au château; sa présence ne peut vous être utile, et nuirait sans doute à sa réputation.

— J'en suis convaincu comme vous, monsieur, répondis-je; j'ai prié plusieurs fois miss Vernon de retourner sur ses pas, mais c'est inutilement que je l'en ai pressée.

— J'ai fait mes réflexions, dit miss Vernon après un moment de silence, et je ne m'en irai pas que je ne vous aie vu hors des griffes des Philistins. Rashleigh a ses raisons pour parler de la sorte; mais nous nous connaissons bien tous les deux. Rashleigh, je ne m'en irai pas… Je sais, ajouta-t-elle d'un ton plus doux, qu'en restant ici ce sera un motif de plus pour vous de faire diligence.

— Restez donc, fille obstinée, dit Rashleigh; vous ne connaissez que trop bien votre pouvoir sur moi. Il sortit à ces mots, monta à cheval et partit au même instant.

— Grâce au ciel! le voilà parti, dit Diana. À présent, allons chercher le juge de paix.

— Ne ferions-nous pas mieux d'appeler un domestique?

— Non, non, je connais le chemin. Il faut tomber sur lui à l'improviste. Suivez-moi.

Elle me prit la main, monta quelques marches, traversa un petit passage et entra dans une espèce d'antichambre tapissée de vieilles mappemondes, de plans d'architecture et d'arbres généalogiques. Une grande porte battante conduisait de cette salle dans la salle à manger de M. Inglewood, d'où nous entendîmes ce refrain d'une vieille chanson, entonné par une voix dont le timbre convenait parfaitement aux chansons de table:

Mais qui dit non à gentille fillette,Doit voir son vin se changer en poison.

_— _Grand Dieu! dit miss Vernon, est-ce que le cher juge a déjà dîné. Je ne croyais pas qu'il fût si tard.

Il avait en effet dîné. Son appétit s'était éveillé ce jour-là plus tôt qu'à l'ordinaire, et il avait avancé son dîner d'une heure, de sorte qu'il s'était mis à table à midi, l'usage étant alors de dîner à une heure en Angleterre. — Nous sommes en retard, dit Diana, mais restez ici; je connais la maison, et je vais appeler un domestique; votre brusque apparition pourrait déplaire à présent au vieux Inglewood, qui n'aime pas qu'on le dérange quand il cause avec sa bouteille; et elle s'échappa à ces mots, me laissant incertain si je devais avancer ou me retirer. Il m'était impossible de ne pas entendre une partie de ce qui se disait dans l'appartement voisin, et entre autres, diverses excuses pour ne pas chanter, prononcées par une voix qui ne m'était pas entièrement inconnue. — Ne pas chanter, monsieur? Par Notre-Dame! vous chanterez. Comment! vous avez avalé de l'eau-de- vie plein ma noix de coco montée en argent, et vous me dites que vous ne pouvez pas chanter!… Monsieur, l'eau-de-vie ferait parler et chanter même un chat. Ainsi vite une chanson, ou videz ma maison à l'instant même… Croyez-vous que vous viendrez m'ennuyer de vos chiennes de déclarations, et me dire ensuite que vous ne pouvez pas chanter?

— La décision est parfaitement juste, dit une autre voix qu'à son ton flûté et méthodique je présumai être celle du clerc, et la partie doit s'y conformer. La loi a prononcécanet[29], il chantera.

— Qu'il l'exécute donc, dit le juge, ou, par saint Christophe, je lui fais avaler plein ma noix de coco d'eau salée, conformément aux statuts établis ou à établir à cet égard.

La crainte de l'eau salée fit ce que les prières n'auraient pu faire; et mon ancien compagnon de voyage, car je ne pouvais plus douter que ce ne fût lui, d'une voix assez semblable à celle d'un criminel qui chante son dernier psaume, entonna cette lamentable complainte:

Écoutez, gens de bien,Ma malheureuse histoire;Il s'agit d'un vaurien:Mais voudrez-vous le croire?

Armé d'un pistolet,Ce gibier de potence,Sur la route arrêtaitPiéton et diligence.

C'était à bout portantQue sans cérémonieIl allait demandantOu la bourse ou la vie.

Je doute que le pauvre diable dont la mésaventure est célébrée dans ce chant pathétique ait été plus effrayé à la vue de l'audacieux voleur que le chanteur le fut à la mienne; car, fatigué d'attendre qu'un domestique vînt m'annoncer, et ne voulant pas, s'il survenait quelqu'un, avoir l'air d'écouter aux portes, j'entrai dans la salle au moment où mon ami M. Morris, puisque c'est ainsi qu'on avait dit qu'il se nommait, commençait le quatrième couplet de sa triste ballade. La note sonore qu'il allait attaquer se changea en un sourd murmure de consternation lorsqu'il se vit aussi près d'un homme dont le caractère ne lui semblait guère moins suspect que celui du héros de son cantique; et à le voir les yeux fixes, les joues tirées et la bouche béante, on eût dit que je tenais à la main la tête de la Gorgone.

Le juge, dont les yeux s'étaient fermés par l'influence somnifère de la chanson, se réveilla en sursaut lorsqu'elle cessa tout à coup, et sauta sur sa chaise d'étonnement en voyant que la compagnie s'était augmentée d'une personne pendant son recueillement momentané. Le clerc, que je reconnus à sa tournure, n'était pas moins agité; car, assis en face de M. Morris, le tremblement convulsif de ce pauvre homme avait passé dans tous ses membres, quoiqu'il n'en connût pas la cause.

Voyant qu'aucun d'eux n'avait la force de parler, je rompis le silence:

— Je m'appelle Francis Osbaldistone, M. Inglewood: j'apprends qu'un niais est venu porter plainte devant vous contre moi et ose m'accuser d'avoir pris part à un vol qui lui a été fait.

— Monsieur, dit le juge un peu plus sèchement, ce sont des affaires dont je ne parle pas à dîner. Il y a temps pour tout, et il faut bien qu'un juge de paix dîne tout comme un autre.

Soit dit en passant, la rotondité de M. Inglewood semblait prouver que l'amour du bien public ne lui avait pas souvent fait négliger ce soin.

— Veuillez, monsieur, excuser mon importunité; mais comme ma réputation est compromise et que le dîner paraît être terminé…

— Il n'est pas terminé, monsieur, reprit le magistrat; la digestion est aussi nécessaire à l'homme que la nourriture; et je vous proteste qu'il est impossible que mon dîner me profite si l'on ne m'accorde pas deux heures de tranquillité parfaite pour me livrer à une gaieté innocente et faire circuler modérément la bouteille.

— Votre Honneur m'excusera, dit M. Jobson, qui, pendant que nous parlions, avait tiré sa plume et son écritoire; mais comme ce monsieur paraît un peu pressé, et que c'est un cas de félonie… car le susdit attentat estcontra pacem domini regis…

_— _Eh! au diabledomini regis!dit le juge impatienté. J'espère que ce n'est pas un crime de lèse-majesté de parler ainsi, mais c'est qu'en vérité il y a de quoi devenir fou de se voir persécuter de la sorte!… Avec vos assignations et vos enquêtes, et vos contraintes et vos prises de corps, vous ne me laissez pas un moment de repos. Je vous déclare, M. Jobson, que vous, et les huissiers, et la justice de paix, je vous enverrai tous au diable un de ces jours.

— Votre Honneur voudra bien considérer la dignité de la charge qu'elle exerce. Un des juges du _Quorum _et desCustos Rotulorum![30] Une charge dont sir Edouard Coke[31] disait avec raison: Toute la chrétienté n'a rien de pareil, pourvu qu'elle soit bien remplie.

— Allons, dit le juge, flatté de cet éloge sur l'importance de sa charge, et noyant le reste de sa mauvaise humeur dans un verre de vin d'Espagne qu'il vida d'un seul trait, terminons vite cette affaire, et qu'il n'en soit plus question. Approchez, monsieur. Vous, Morris, chevalier de la triste figure, est-ce là la personne que vous accusez d'être complice du vol qui vous a été fait?

— Moi, monsieur? reprit Morris, qui n'avait pas encore pu parvenir à recueillir ses esprits. — Je n'accuse point… Je ne dis rien contre monsieur…

— Alors nous annulons votre plainte, monsieur, voilà tout, et un embarras de moins. Faites passer la bouteille. Servez-vous, M. Osbaldistone.

Jobson entendait trop bien ses intérêts pour souffrir que l'affaire se terminât ainsi: — Que voulez-vous dire, M. Morris?… Voilà votre propre déclaration… L'encre n'est pas encore sèche, et vous voudriez la rétracter d'une manière aussi scandaleuse?

— Et sais-je, moi, bégaya mon poltron tout tremblant, combien il y a de brigands cachés dans la maison pour le soutenir? J'ai lu tant de choses là-dessus dans _les Vies des voleurs, _par Johnson. Et, tenez… la por… la porte s'ouvre.

Elle s'ouvrit en effet, et miss Vernon entra:

— En vérité, magistrat, il règne un bel ordre dans votre maison; pas un domestique à qui parler.

— Ah! s'écria le juge dans un transport de joie qui prouvait que ni Thémis ni Comus ne lui faisaient oublier ce qu'il devait à la beauté, ah! la charmante miss Vernon, la fleur du Cheviot et des frontières, vient voir comment le vieux garçon conduit son ménage. Soyez la bienvenue, ma chère, comme les fleurs au mois de mai.

— Il est bien tenu, votre ménage! pas une âme pour vous introduire.

— Ah! les pendards, ils profitent de ce que je suis en affaire… Mais pourquoi n'êtes-vous pas venue plus tôt? Votre Rashleigh a dîné avec nous, et il s'est enfui comme un poltron; nous n'avions pas encore fini de vider la première bouteille. Mais vous n'avez pas dîné. Je vais vous faire servir quelque chose de bon, de délicat, comme toute votre petite personne, et ce sera bientôt fait.

— Je ne puis rester, M. Inglewood. Je suis venue avec mon cousin Francis Osbaldistone, que voici, et il faut que je lui montre le chemin pour retourner au château, ou il se perdra infailliblement dans les montagnes.

— Hum! est-ce que c'est de là que vient le vent, répondit le juge?

Elle lui montra le chemin,Le chemin,Le joli chemin d'amourette.

Et n'y a-t-il donc pas aussi quelque bonne fortune pour les vieux garçons, ma charmante rose du désert?

— Pas aujourd'hui; mais si vous voulez être un bon juge et arranger bien vite l'affaire de Frank, j'amènerai mon oncle pour dîner avec vous la semaine prochaine, et nous rirons de bon coeur.

— Je serai prêt, ma perle de la Tyne. Mais, puisque vous me promettez de revenir, je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Je suis entièrement satisfait de l'explication de M. Frank. Il y a eu quelque méprise que nous éclaircirons dans un autre moment.

— Excusez-moi, monsieur, lui dis-je, mais je ne connais pas encore la nature de l'accusation qu'on m'a intentée.

— Oui, monsieur, dit le clerc, que l'arrivée de Diana avait jeté dans la consternation, mais qui reprit courage en se voyant soutenu par la personne dont il devait le moins attendre de secours; oui, monsieur, et Dulton dit que quiconque est accusé d'un crime capital ne pourra être acquitté qu'après un jugement en forme, et que préalablement il devra fournir caution ou être mis en prison, payant au clerc du juge de paix les honoraires d'usage pour l'acte de cautionnement ou pour le mandat d'arrêt.

Le juge se voyant aussi vivement pressé, me donna enfin quelques mots d'explication.

Il paraît que les différentes plaisanteries que j'avais imaginées pour exciter les terreurs paniques de Morris avaient fait une vive impression sur son imagination; c'était la base sur laquelle son accusation reposait; c'était ce qui avait fait travailler sa tête, et il avait cru voir dans un simple badinage un complot prémédité. Il paraît aussi que le jour même que je le quittai, il avait été arrêté dans un endroit solitaire par deux hommes masqués, bien montés et armés jusqu'aux dents, qui lui avaient enlevé son cher compagnon de voyage, le portemanteau.

L'un d'eux, à ce qu'il lui sembla, avait beaucoup de mon air et de ma tournure, et pendant qu'ils se consultaient entre eux, il crut entendre l'autre lui donner le nom d'Osbaldistone. La déclaration portait encore qu'ayant pris des informations sur les principes de la famille qui portait ce nom, ledit déclarant avait appris qu'ils étaient des plus équivoques, le ministre presbytérien chez qui il s'était arrêté après sa funeste rencontre lui ayant fait entendre que tous les membres de cette famille n'avaient jamais cessé d'être papistes et jacobites depuis le temps de Guillaume le Conquérant.

D'après toutes ces puissantes raisons, il m'accusait d'être complice de l'attentat commis sur sa personne, ajoutant qu'il voyageait alors pour le gouvernement, qu'il était chargé de papiers importants et d'une somme considérable, dont la majeure partie consistait en billets de banque qu'il devait remettre, suivant ses instructions, à certaines personnes en place, et possédant la confiance du ministère en Écosse.

Ayant entendu cette accusation extraordinaire, je répondis que les circonstances sur lesquelles elle était fondée n'étaient pas de nature à pouvoir autoriser aucun magistrat à attenter à ma liberté. Je convins que je m'étais un peu amusé des terreurs de M. Morris, mais que, s'il avait eu le moindre bon sens, il eût vu dans ce badinage plutôt un motif de sécurité que de crainte. J'ajoutai que je ne l'avais pas retrouvé depuis l'instant de notre séparation, et que si le malheur dont il se plaignait lui était réellement arrivé, je n'avais pris aucune part à une action aussi indigne de mon caractère et du rang que je tenais dans la société: que l'un des voleurs s'appelât Osbaldistone, ou que ce nom eût été prononcé dans le cours de la conversation qu'ils tinrent ensemble, c'était une circonstance sans aucun poids. Quant à la défaveur qu'on voulait jeter sur mes principes, j'étais prêt à prouver à la satisfaction du juge, du clerc, et du témoin lui-même, que j'étais de la même religion que son ami le ministre presbytérien, que j'avais été élevé en sujet fidèle dans les principes de la révolution, et que, comme tel, je demandais la protection des lois, protection qui avait été assurée par ce grand événement.

Le juge s'agitait sur sa chaise, ouvrait sa tabatière, et semblait fort embarrassé, lorsque l'ancien procureur Jobson, avec toute la volubilité de sa profession, lut le règlement rendu dans la trente-quatrième année du règne d'Edouard III, par lequel les juges de paix sont autorisés à arrêter toutes personnes suspectes et à les mettre en prison. Le drôle tourna même mes propres aveux contre moi, disant que, puisque je convenais que j'avais pris le caractère d'un voleur ou d'un malfaiteur, je m'étais volontairement soumis aux soupçons dont je me plaignais, et que je m'étais exposé à la susdite accusation en revêtant ma conduite des couleurs et de la livrée du crime.

Je combattis son jargon et ses arguments avec autant d'indignation que de mépris, et je finis par dire que si ma parole ne suffisait pas, j'étais prêt à fournir caution, et que le juge ne pouvait pas rejeter ma demande sans encourir une grande responsabilité.

— Pardonnez-moi, mon bon monsieur, pardonnez-moi, dit l'insatiable clerc; c'est un cas où l'accusé ne peut pas être admis à fournir caution; car l'arrêté rendu dans la troisième année du règne d'Edouard III dit positivement…

M. Jobson allait encore nous fatiguer de ses citations judiciaires lorsqu'un domestique entra et lui remit une lettre. Il ne l'eut pas plus tôt parcourue qu'il s'écria avec ce ton d'importance d'un homme accablé d'affaires:

— Bon Dieu! mais je n'aurai donc pas un instant de repos?… Il faut que je sois de tous les côtés en même temps?… En vérité, je n'y puis suffire… Je voudrais bien qu'on pût trouver quelque personne intègre pour m'aider dans l'exercice de mes fonctions.

— Dieu m'en préserve, dit le juge entre ses dents, c'est déjà bien assez d'un…

— La lettre que je reçois est pour une affaire pressante…

— Encore des affaires! s'écria le juge alarmé.

— Celle-ci m'est personnelle, reprit gravement M. Jobson: le vieux Gaffer Rutledge de Grimes-Hill est cité à comparaître dans l'autre monde, et il m'envoie prier de mettre ordre à ses affaires dans celui-ci.

— Partez, partez vite, s'écria M. Inglewood, charmé du répit que l'absence de son clerc lui donnerait.

— Mais cependant, dit Jobson en revenant sur ses pas, si ma présence est nécessaire ici, j'aurai expédié le mandat d'arrêt en une minute, et le constable est en bas. Vous avez entendu, ajouta- t-il en baissant la voix, l'opinion de M. Rashleigh… Il parlait si bas que je n'entendis pas la fin de la phrase.

— Je vous dis que non, non et mille fois non, s'écria le juge: nous ne ferons rien jusqu'à votre retour… Allons, passez la bouteille, M. Morris. Ne vous laissez pas abattre M. Osbaldistone… et vous, ma rose du désert, un petit verre de vin pour ranimer les couleurs de vos jolies petites joues.

Diana sortit de la rêverie dans laquelle elle avait paru plongée pendant cette discussion. — Non, juge, répondit-elle en affectant une gaieté folâtre que son ton démentait, je craindrais de faire passer mes couleurs sur un endroit de ma figure où elles ne paraîtraient pas avec beaucoup d'avantage. Mais je ne vous en ferai pas moins raison; et elle remplit un verre d'eau, qu'elle but précipitamment.

Quoique son agitation fût visible et qu'elle donnât de fréquents signes d'impatience, à peine y fis-je attention, car j'étais contrarié au dernier point des nouveaux obstacles qui empêchaient d'examiner sur-le-champ l'impertinente accusation qu'on m'avait intentée. Mais le juge ne voulait pas entendre parler d'affaires en l'absence de son clerc, incident qui paraissait lui causer autant de joie qu'un jour de congé à un écolier. Il continua à faire tous ses efforts pour égayer ses hôtes, qui, chacun par des raisons différentes, n'étaient pas fort disposés à partager sa bonne humeur. — Allons, maître Morris, vous n'êtes pas le premier homme qui ait été volé, je crois… Vos soupirs ne vous rendront pas ce que vous avez perdu… Et vous, M. Frank Osbaldistone, vous n'êtes pas le premier étourdi qui ait crié halte-là à un honnête homme. Il y avait Jack Winterfield, dans mon jeune temps, qui voyait la meilleure compagnie du comté. On ne rencontrait que lui aux courses de chevaux et aux combats de coqs. J'étais compère et compagnon avec Jack… Passez la bouteille, M. Morris: on s'altère à force de parler… Il n'y avait pas de jour que je ne vidasse une bouteille avec lui; bonne famille, bon coeur, bon et honnête garçon, à l'exception de la peccadille qui causa sa mort… Nous boirons à sa mémoire, monsieur; pauvre Jack Winterfield! Et puisque nous parlons de lui et de ces sortes de choses, et puisque mon damné clerc nous a débarrassés de sa présence, et que nous pouvons causer librement entre nous, M. Osbaldistone, si vous m'en croyez, à votre place j'arrangerais cette affaire à l'amiable; la loi est sévère, très sévère… Malgré toutes ses protections, le pauvre Jack a été pendu; et pourquoi? simplement pour avoir soulagé un gros fermier des environs, qui revenait d'un marché voisin, du prix de la vente de quelques bestiaux… Eh bien! voilà M. Morris qui est un bon diable; rendez-lui son portemanteau, et qu'il n'en soit plus question.

Les yeux de Morris s'animèrent à cette proposition, et il commençait à bégayer l'assurance qu'il ne désirait la mort de personne, lorsque je coupai court à tout accommodement en me plaignant amèrement de l'insulte que me faisait le juge en paraissant me soupçonner coupable du crime que j'étais venu dans l'intention expresse de désavouer. Le juge ne savait trop que répondre, lorsqu'un domestique vint annoncer qu'un étranger demandait à parler à Son Honneur; et la personne qu'il avait ainsi désignée entra dans la chambre sans plus de cérémonie.

Chapitre IX.

L'un des voleurs revient! tenons-nous sur nos gardes…Mais pourquoi me troubler? Si près de la maison,Sans peine je pourrai le mettre à la raison.

La Veuve.

— Un étranger! répéta le juge: que ce ne soit pas pour affaire, ou…! L'étranger lui-même coupa court à ses protestations.

— L'affaire qui m'amène est d'une nature importante, répondit M. Campbell, car c'était lui, ce même Écossais que j'avais vu à Northallerton. — Je prie Votre Honneur d'y donner sans tarder toute l'attention qu'elle mérite. — Je crois, monsieur Morris, ajouta-t-il en lançant sur lui un regard ferme et presque menaçant, je crois que vous savez bien qui je suis; vous n'avez sans doute pas oublié ce qui s'est passé lors de notre dernière rencontre sur la route.

Morris était retombé dans la stupeur; il éprouva un violent frisson, ses dents claquèrent, et il donna tous les signes de la plus grande consternation.

— Allons, prenez courage, dit M. Campbell, et ne faites pas claquer vos dents comme des castagnettes. Je ne vois pas ce qui pourrait vous empêcher de dire à M. le juge que vous me connaissez et que vous savez que je suis un homme d'honneur; vous devez venir dans mon pays, et j'aurai peut-être alors occasion de vous rendre service à mon tour.

— Monsieur, monsieur, je vous crois homme d'honneur, et de plus, comme vous dites, bien partagé du côté de la fortune. Oui, M. Inglewood, ajouta-t-il en s'efforçant vainement de donner un peu de fermeté à sa voix, je crois réellement que cet homme est tel que je viens de dire.

— Et que me veut-il? demanda le juge un peu sèchement. Un homme en amène un autre, comme les rimes dans «la maison que Jack a bâtie», et je ne puis avoir ni repos ni entretien paisibles.

— Au contraire, monsieur, reprit Campbell, je viens pour abréger une procédure qui vous tourmente.

— Par mon âme! alors soyez le bienvenu autant que jamais Écossais le fut en Angleterre: mais continuez, et dites-nous sans plus de retard tout ce que vous avez à nous apprendre.

— Je présume que cet homme vous a dit qu'il y avait avec lui une personne du nom de Campbell, lorsqu'il eut le malheur de perdre sa valise?

— Non, dit le juge, il n'a jamais prononcé ce nom.

— Ah! je conçois, je conçois, M. Morris, reprit M. Campbell; vous avez craint de compromettre un étranger qui n'entend rien aux formes judiciaires de ce pays; je vous sais gré de votre attention; mais, comme j'apprends que mon témoignage est nécessaire pour la justification de M. Francis Osbaldistone, injustement soupçonné, je vous dispense de cette précaution; vous voudrez donc bien dire à M. Inglewood s'il n'est pas vrai que nous avons voyagé ensemble pendant plusieurs milles, par suite des prières réitérées que vous m'en aviez faites à Northallerton, et que d'abord je n'avais pas voulu écouter; mais ces prières furent renouvelées avec tant d'instances, lorsque je vous rencontrai sur la route près de Cloberry-Allers, que je me décidai, pour mon malheur, à faire un long détour afin de vous accompagner sur la route.

— C'est l'exacte et triste vérité, répondit Morris en baissant la tête pour donner son assentiment à cette longue déclaration, à laquelle il se soumit avec une triste docilité.

— Comme je présume encore, vous déclarerez à Sa Seigneurie que personne ne peut mieux que moi porter témoignage, puisque j'étais près de vous pendant toute l'affaire?

— Personne mieux que vous, assurément, reprit Morris avec un profond soupir étouffé.

— Et pourquoi diable ne l'avez-vous donc pas secouru, dit le juge, puisque, d'après la déposition de M. Morris, il n'y avait que deux voleurs? Vous étiez deux contre deux, et vous paraissez l'un et l'autre de vigoureux gaillards.

— Veuillez observer, monsieur, dit Campbell, que j'ai aimé toute ma vie la paix et la tranquillité. M. Morris, qui, à ce qu'on m'a dit, sert ou a servi dans les armées de Sa Majesté, et porteur, à ce qu'il paraît, d'une somme très considérable, eût pu s'amuser à se défendre, s'il eût voulu; mais moi qui n'avais qu'un très petit bagage, et qui suis d'un naturel pacifique, je ne me souciais pas de risquer ma vie en voulant opposer quelque résistance.

Je regardai Campbell pendant qu'il prononçait ces paroles, et je ne me rappelle pas avoir jamais vu de contraste plus frappant que celui qu'offrait l'expression de hardiesse et d'intrépidité qui animait son regard, et l'air de simplicité et de douceur qui respirait dans son langage. Je crus même remarquer sur ses lèvres un léger sourire ironique par lequel il semblait témoigner involontairement son dédain pour le caractère pacifique qu'il jugeait à propos de prendre, et je ne pus m'empêcher de croire que s'il avait été témoin de la violence faite à Morris, ce n'avait pas été comme compagnon de souffrance, ni même comme simple spectateur.

Peut-être le juge conçut-il aussi de semblables soupçons, car il s'écria au même instant: — Sur mon âme, voilà une étrange histoire!

L'Écossais parut deviner ce qui se passait dans son esprit, car il changea de ton et de manière, et, bannissant cette affectation hypocrite d'humilité qui lui avait si mal réussi, il dit avec plus de franchise et de naturel: — À dire le vrai, je suis du nombre de ces bonnes gens qui ne se soucient point de se battre, à moins qu'ils n'aient quelque chose à défendre; et mon bagage était fort léger lorsque nous rencontrâmes ces misérables. Mais afin que Votre Honneur ajoute plus de foi à ma déclaration, en connaissant mieux mon caractère, veuillez, je vous prie, jeter les yeux sur cette pièce. M. Inglewood prit le papier et lut à demi-voix: — Je certifie par ces présentes que le porteur de cet écrit, Robert Campbell de… (de quelque endroit que je ne puis pas prononcer, dit le juge en s'interrompant…) est une personne de bonne famille, et d'une réputation irréprochable, allant en Angleterre pour ses affaires, etc. Donné et scellé de notre main, à notre château d'Inver… Invera… rara…

— C'est un certificat, monsieur, que j'ai cru devoir demander à ce digne seigneur (il porta la main à la tête comme pour toucher son chapeau), Mac-Callum-More.

— Mac-Callum qui, monsieur? demanda le juge.

— Mac-Callum-More, qu'on appelle en Angleterre le duc d'Argyle.

— Je sais très bien que le duc d'Argyle est un seigneur du plus grand mérite, aimant véritablement son pays. Je fus un de ceux qui se rangèrent de son côté en 1714, lorsqu'il débusqua le duc de Marlborough de son commandement. Je voudrais qu'il y eût plus de seigneurs qui lui ressemblassent. C'était alors un honnête tory qui professait les mêmes principes qu'Ormond; et il s'est soumis au gouvernement actuel, comme je l'ai fait moi-même, pour la tranquillité publique; car je ne saurais penser que ce grand homme n'ait eu d'autre motif, comme ses ennemis le prétendent, que la crainte de perdre sa place et son régiment. Son attestation, monsieur Campbell, est parfaitement satisfaisante; et maintenant qu'avez-vous à nous dire au sujet du vol?

— Deux mots seulement, M. Inglewood; c'est que M. Morris pourrait en accuser l'enfant nouveau-né, ou m'en accuser moi-même, avec autant de raison qu'il en accuse ce jeune gentilhomme. Je viens librement vous faire ma déposition, et je jure qu'elle est sincère. Je déclare donc que non seulement la personne qu'il prit pour M. Osbaldistone était un homme plus petit et plus gros que monsieur, mais qu'encore, car le hasard me fit apercevoir sa figure dans un moment où son masque se détacha, il avait des traits tout différents. Et je crois, ajouta-t-il en regardant fixement M. Morris avec une expression qui fit trembler le pauvre accusateur, je crois que M. Morris conviendra que j'étais plus en état que lui d'examiner ceux qui nous attaquaient, ayant, j'ose le croire, mieux conservé mon sang-froid.

— J'en conviens, monsieur, j'en conviens parfaitement, dit M. Morris en se rejetant en arrière dès qu'il vit M. Campbell s'approcher de lui pour appuyer son appel. Je suis prêt, monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Inglewood, à rétracter ma déposition contre M. Osbaldistone, et je vous prie, monsieur, de lui permettre d'aller vaquer à ses occupations, et à moi, monsieur, d'aller vaquer aux miennes. M. Campbell désire peut-être vous parler en particulier, je suis très pressé de partir.

— Dieu soit loué! voilà toujours une affaire de moins, dit le juge en jetant au feu les déclarations. À présent, vous êtes entièrement libre, M. Osbaldistone; et vous, M. Morris, vous voilà tranquille.

— Oui, dit Campbell en regardant Morris, qui approuvait les observations du juge par une piteuse grimace, tranquille comme un crapaud sous le soc de la charrue. Mais ne craignez rien, M. Morris, nous allons partir ensemble, je vous escorterai jusqu'à la grande route, où nous nous séparerons; et si nous ne nous revoyons pas bons amis en Écosse, ce sera votre faute.

Avec ce même regard de consternation et de détresse que jette le criminel condamné à mort lorsqu'on vient lui annoncer que la charrette l'attend, M. Morris se leva; mais, quand il fut sur ses jambes, il parut hésiter. — Je vous dis de ne rien craindre, répéta Campbell; je vous tiendrai parole. Que savez-vous si nous ne pourrions pas apprendre quelque part des nouvelles de votre valise, si, au lieu de rester là planté comme un terme, vous voulez suivre de bons conseils? Nos chevaux sont prêts; dites adieu à M. Inglewood, et partons.

Morris nous fit ses adieux, sous l'escorte de M. Campbell, mais il paraît que ses craintes revinrent l'assaillir dans l'antichambre; car j'entendis Campbell lui réitérer ses assurances de protection. — Par l'âme de mon corps, vous êtes aussi en sûreté que l'enfant dans le sein de sa mère… Comment diable! avec cette barbe noire, vous n'avez pas plus de courage qu'une perdrix! Allons, venez avec moi, et soyez homme une fois pour toutes.

La voix se perdit dans l'éloignement, et l'instant d'après nous entendîmes les pas des chevaux qui sortaient de la cour.

La joie que M. Inglewood éprouva de voir se terminer si facilement une affaire qui lui eût donné beaucoup de trouble et d'embarras fut un peu tempérée par la réflexion que son clerc pourrait bien n'être pas trop content à son retour. Je vais avoir Jobson sur les épaules pour ces papiers. Peut-être n'aurais-je pas dû les brûler, après tout. Mais, bah! j'en serai quitte pour lui payer ce qu'un procès eût pu lui valoir, et tout sera fini. À présent, miss Vernon, quoique je sois dans mon jour d'indulgence et que je n'aie voulu faire arrêter personne, j'ai bien envie de décerner une prise de corps contre vous et de vous confier à la garde de la mère Blakes, ma vieille femme de charge; nous enverrions chercher ma voisine mistress Musgrave, les miss Dawkins et vos voisins; et, pendant que le violon s'accorderait, Frank Osbaldistone et moi nous viderions ensemble quelques bouteilles pour nous mettre en train.

— Grand merci, très honorable juge, reprit miss Vernon; mais il faut que nous retournions sur-le-champ à Osbaldistone-Hall, où l'on ne sait pas ce que nous sommes devenus, pour tirer mon oncle de l'inquiétude qu'il éprouve sur le sort de mon cousin, ce qui est absolument la même chose que s'il s'agissait d'un de ses fils.

— Je le crois sans peine, dit le juge, car lorsque Archie, son fils aîné, finit si déplorablement dans cette malheureuse affaire de John Fenwich, le vieux Hildebrand confondait toujours son nom avec ceux de ses autres enfants, et il se plaignait de ne pouvoir jamais se rappeler lequel de ses fils avait été pendu. Ainsi, hâtez-vous d'aller consoler sa sollicitude paternelle. Mais écoutez, charmante fleur du printemps, dit-il en prenant Diana par la main et en l'attirant vers lui, une autre fois laissez la justice avoir son tour sans venir mettre votre joli doigt dans son vieux pâté tout plein de fragments de latin de chicane et de tous les latins possible. Diana, ma belle, en montrant le chemin aux autres dans ce marais, prenez garde de vous perdre, mon joli feu follet.

Le juge se tourna alors de mon côté, et me secouant la main avec beaucoup de cordialité:

— Vous paraissez être un bon garçon, M. Frank, me dit-il, et je me rappelle très bien votre père. Nous avons été ensemble au collège. Écoutez, mon garçon, à l'avenir ne bavardez pas tant avec les voyageurs que vous rencontrerez sur la grande route. Que diable! tous les sujets du roi ne sont pas forcés d'entendre la plaisanterie, et il ne faut pas badiner avec la justice… Ah çà, monsieur, je vous recommande Diana. Cette pauvre enfant, elle se trouve presque isolée sur cette boule du monde, libre de chevaucher et de courir partout où bon lui semble. Ayez-en bien soin, ou morbleu je me battrai avec vous; quoique j'avoue que ce ne serait pas peu d'embarras pour moi. Et maintenant adieu, allez- vous-en, et laissez-moi avec ma pipe de tabac et mes méditations. Que dit la chanson?

De l'Inde la feuille légèreEst consumée en peu d'instantsEt réduite en blanche poussière:Notre ardeur, comme elle éphémère,S'éteindra sous nos cheveux blancs.……………………Du fumeur voilà la morale

Je fus charmé des étincelles de bon sens et de sentiment qui échappaient au juge au milieu de son indolence sensuelle; je l'assurai que je profiterais de ses avis, et pris congé de l'honnête magistrat et de son toit hospitalier.

Nous trouvâmes dans la cour le domestique de sir Hildebrand que nous avions rencontré en arrivant, et à qui Rashleigh avait dit de nous attendre. Nous partîmes aussitôt, et gardâmes le silence; car, à dire le vrai, j'étais encore si étourdi des événements extraordinaires qui s'étaient succédé dans le cours de la matinée que je n'étais pas en état de le rompre. À la fin miss Vernon s'écria, comme si elle ne pouvait plus contenir les réflexions qui l'agitaient:

— Rashleigh est un homme étonnant, inconcevable, et surtout bien à craindre! Il fait tout ce qu'il veut; tous ceux qui l'entourent ne sont que des marionnettes qu'il fait agir à son gré: il a un acteur prêt à jouer tous les rôles qu'il imagine, et son esprit inventif lui fournit des expédients qui ne manquent jamais de lui réussir.

— Vous croyez donc, lui dis-je, répondant plutôt à ce qu'elle voulait dire qu'à ce qu'elle disait réellement, vous croyez donc que M. Campbell, qui, arrivé si à propos, a enlevé mon brave accusateur comme un faucon enlève une perdrix, était un agent de M. Osbaldistone?

— Je le soupçonne, reprit Diana, et je doute fort qu'il fût venu à point nommé si le hasard ne m'eût pas fait rencontrer Rashleigh dans la cour de M. Inglewood.

— En ce cas, c'est à vous que je dois tous mes remerciements, ma belle libératrice.

— Oui, mais supposons que vous les ayez payés et que je les aie reçus, ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, car je n'ai nulle envie de les entendre; ou bien, si vous le voulez, réservez-les pour ma première insomnie, je réponds de leur effet. En un mot, M. Frank, je désirais trouver l'occasion de vous être utile, je suis charmée qu'elle se soit offerte, et je n'ai qu'une grâce à vous demander en retour, c'est de n'en plus parler. — Mais quel est cet homme qui vient au grand galop à votre rencontre, monté sur son petit bidet? Eh! Dieu me pardonne, c'est l'homme subalterne de la loi, l'honnête M. Joseph Jobson. En effet c'était M. Jobson lui-même qui venait en toute hâte, et, comme nous le vîmes bientôt, de très mauvaise humeur; il s'approcha de nous et arrêta son cheval pour nous parler.

— Ainsi, monsieur… ainsi, miss Vernon… Oui… je vois ce que c'est. La caution a été acceptée pendant mon absence… Je voudrais bien savoir qui a dressé l'acte, voilà tout. Si M. le juge emploie souvent cette forme de procédure, je lui conseille de chercher un autre clerc, voilà tout; car bien certainement je donnerai ma démission.

— Oh! ne lui faites pas une semblable menace, M. Jobson, reprit Diana, car il est homme à vous prendre au mot. Mais comment se porte le fermier Rutledge? J'espère que vous l'avez trouvé en état de vous dicter son testament.

Cette question sembla augmenter la rage de l'homme de loi. Il regarda miss Vernon avec un air de dépit et de ressentiment si prononcé que je fus violemment tenté de lui appliquer mon fouet sur les épaules; mais heureusement je sus me contenir en songeant au peu d'importance d'un semblable individu.

— Le fermier Rutledge, madame, dit le clerc à qui l'indignation ôtait presque l'usage de la parole, le fermier Rutledge se porte aussi bien que vous. Il n'a jamais été malade, et c'est un horrible tour qu'on a voulu me jouer. Si vous ne le saviez pas déjà, vous le savez maintenant.

— Est-il possible? reprit miss Vernon en affectant le plus grand étonnement.

— Oui, miss, reprit le scribe en fureur; et ce brutal de fermier m'a appelé chicaneur… — Chicaneur, madame!… Et il m'a dit que je ne cherchais qu'à soutirer de l'argent! et je ne vois pas pourquoi ce reproche s'adresserait plutôt à moi qu'à tout autre de mes confrères, madame… à moi qui suis greffier de la justice de paix, en vertu des lois rendues dans la trente-troisième année du règne de Henry VII et dans la première de celui de Guillaume… du roi Guillaume, madame, de glorieuse et éternelle mémoire, de ce grand roi qui nous a délivrés des papistes et des prétendants, des sabots et des bassinoires d'Écosse[32], miss Vernon.

— Tristes choses que ces sabots et ces bassinoires, reprit la jeune dame qui se plaisait à augmenter sa rage. Mais ce qui doit du moins vous dédommager, c'est que vous semblez n'avoir pas besoin de bassinoire en ce moment, M. Jobson. J'ai peur que Gaffer Rutledge ne s'en soit pas tenu à de dures paroles. Êtes-vous bien sûr qu'il ne vous a pas battu?

— Me battre, madame! reprit-il avec vivacité; non, non, jamais homme vivant ne me battra, je vous promets, madame.

— C'est selon comme vous le mériterez, monsieur; car vous vous permettez de parlez d'une manière si inconvenante à miss Vernon, lui dis-je en l'interrompant, que si vous ne changez pas de ton, je pourrai bien vous châtier moi-même.

— Me châtier, monsieur!… Moi, monsieur! savez-vous bien à qui vous parlez?

— Oui, monsieur, fort bien. Vous dites que vous êtes clerc de la justice de paix; Gaffer Rutledge dit que vous êtes un chicaneur, et je ne vois rien dans tout cela qui vous autorise à être impertinent à l'égard d'une dame.

Miss Vernon mit la main sur mon bras et s'écria:

— Non, M. Frank, je ne souffrirai pas que vous maltraitiez M. Jobson. Il ne m'inspire pas assez de charité pour vous permettre de le toucher seulement du bout de votre fouet. Comment! je suis sûre qu'il vivrait là-dessus au moins pendant trois mois. D'ailleurs vous avez déjà blessé suffisamment sa sensibilité; vous l'avez appelé impertinent.

— Je m'inquiète peu de ce qu'il dit, miss, reprit le clerc d'un ton un peu moins insolent; impertinent n'est pas un mot qui puisse donner matière à procès; mais chicaneur est un terme hautement injurieux, Gaffer Rutledge l'apprendra à ses dépens, lui et tous ceux qui le répèteront malheureusement pour troubler la paix publique et m'enlever ma bonne réputation.

— Que dites-vous donc là, M. Jobson? reprit Diana; ne savez-vous pas qu'où il n'y a rien, le roi lui-même perd ses droits? Et quant à votre réputation, si quelqu'un veut vous l'enlever, laissez-le faire: ce sera une triste acquisition pour lui; je vous féliciterai d'en être débarrassé.

— Très bien, madame… Bonsoir, madame… Il y a des lois contre les papistes, voilà tout, et tout irait bien mieux si elles étaient strictement exécutées. Par le trente-quatrième statut d'Edouard VI, il y a des peines décrétées contre toute personne qui possèderait des antiphoniels, des missels, des graduels, des manuels, des légendes, des livres de messe et autres objets défendus; il y a des peines contre les papistes qui refusent de prêter serment… Il y en a contre ceux qui entendent la messe. Voyez le trente-troisième statut de la reine Élisabeth, et le troisième du roi Jacques. Tout catholique doit, en payant double taxe, faire enregistrer…

— Voyez la nouvelle édition des statuts, revus, corrigés et augmentés par Joseph Jobson, greffier de la justice de paix, dit miss Vernon.

— Ainsi donc, continua Jobson, car je parle pour vous, Diana Vernon, fille non mariée et papiste, vous êtes tenue de vous rendre à votre demeure, par le plus court chemin, sous peine d'être dégradée comme coupable de félonie envers le roi. Vous êtes tenue de demander passage aux bacs publics et de n'y pas rester plus d'un flux et reflux, et à moins de le trouver dans de tels lieux, vous devez marcher chaque jour dans l'eau jusqu'aux genoux, en essayant d'atteindre la rive opposée.

— C'est, je suppose, dit miss Vernon, une sorte de pénitence protestante pour mes erreurs de catholique. Eh bien, je vous remercie de l'information, M. Jobson, et m'en vais au plus vite, bien résolue de garder dorénavant le logis. Adieu, mon bon M. Jobson, miroir de courtoisie judiciaire!

— Bonsoir, bonsoir, madame; et rappelez-vous qu'il ne faut pas plaisanter avec la loi. Et nous continuâmes notre chemin.

Le voilà donc parti, cet agent de trouble et de malheur; et en lui adressant un dernier coup d'oeil comme il s'en allait:

— N'est-il pas cruel, dit miss Vernon, pour des personnes honnêtes et bien nées, de se voir exposées à l'impertinence officielle d'un méchant flagorneur? Et pourquoi? parce que notre croyance est celle que tout le monde professait il n'y a pas beaucoup plus de cent ans… Car assurément notre religion a du moins l'avantage de l'ancienneté.

— J'étais violemment tenté de lui casser la tête, répondis-je.

— Vous auriez agi en franc étourdi; et cependant si mon poing avait été un peu plus lourd, je crois que je lui en aurais fait sentir la pesanteur. Ah! il y a trois choses pour lesquelles je suis à plaindre.

— Et quelles sont ces trois choses, miss Vernon?

— Me promettez-vous toute votre compassion, si je vous le dis?

— En pouvez-vous douter? m'écriai-je en rapprochant mon cheval du sien, et éprouvant un intérêt que je ne cherchai pas à déguiser.

— Eh bien, voici mes trois sujets de plainte; car, après tout, il est doux d'inspirer la compassion. D'abord je suis fille et ne suis pas garçon, et l'on me croirait folle si je faisais la moitié des choses qui me passent par la tête; tandis qu'avec votre heureuse prérogative de faire tout ce que vous voulez, je pourrais me livrer à tous mes caprices et exciter encore des transports d'admiration.

— Voilà un point sur lequel je ne saurais vous plaindre autant que vous le désirez; car le malheur est si général qu'il vous est commun avec la moitié du genre humain, et l'autre moitié…

— Est si bien partagée qu'elle est jalouse de ses prérogatives, interrompit miss Vernon; j'oubliais que vous êtes partie intéressée. Chut! ajouta-t-elle, voyant que j'allais parler. Je me doute que ce doux sourire est la préface d'un joli compliment que vous préparez sur les avantages que retirent les amis et les parents de Diana Vernon de ce qu'elle est née une de leurs ilotes; mais épargnez-vous la peine de le prononcer, mon cher cousin, et voyons si nous nous entendrons mieux sur le second point de la plainte que je porte contre la fortune. Comme dirait ce vilain procureur que nous quittons, je suis d'une secte opprimée et d'une religion proscrite, et loin que ma dévotion me fasse honneur, parce que j'adore Dieu comme l'adoraient mes ancêtres, mon cher ami le juge Inglewood peut m'envoyer à la maison de correction et me dire ce que le vieux Pembroke dit à l'abbesse de Wilton lorsqu'il s'empara de son couvent: — Allez filer, vieille commère, allez filer.

— Ce n'est pas un mal sans remède, dis-je gravement. Consultez quelques-uns de nos ministres les plus éclairés, ou plutôt consultez votre jugement, miss Vernon, et vous verrez que les points sur lesquels notre religion diffère de celle dans laquelle vous avez été élevée…

— Chut! dit miss Vernon en mettant un doigt sur sa bouche, chut! pas un mot de cela. Abandonner la foi de mes pères!… Me conseilleriez-vous, si j'étais homme, d'abandonner leurs bannières, lorsque le sort des combats se déclarerait contre eux, pour aller, comme un lâche, me joindre à l'ennemi triomphant?

— J'honore votre fermeté, miss Vernon, et quant aux inconvénients auxquels elle vous expose, tout ce que je puis vous dire, c'est que les blessures que nous recevons pour ne pas commettre une lâcheté portent leur baume avec elles.

— Allons, je vois que je n'ai pas beaucoup de pitié à attendre de vous, insensible que vous êtes. Le caprice d'un magistrat peut m'envoyer au premier jour battre le chanvre et filer le lin, et vous voyez cela avec la plus belle indifférence!… Je me plains d'être condamnée à porter une coiffe et des dentelles au lieu d'un chapeau et d'une cocarde, et vous riez au lieu de prendre part à mes peines. En vérité, il est fort inutile que je vous apprenne la troisième cause de mes regrets.

— Non, ma chère miss Vernon; ne me retirez pas votre confiance, et je vous promets que le triple tribut de sympathie dont je vous suis redevable sera payable fidèlement et en totalité au récit de votre troisième grief, pourvu que ce ne soit pas un malheur qui vous soit commun avec toutes les femmes, ni même avec tous les catholiques d'Angleterre, qui sont encore plus nombreux que, par zèle pour l'Église et l'État, nous ne serions tentés de le désirer, nous autres protestants.

— C'est un malheur, dit miss Vernon d'une voix altérée, et avec un sérieux que je ne lui avais pas encore vu; c'est un malheur qui mérite bien la compassion. Je suis, comme vous l'avez déjà pu observer, naturellement franche et sans réserve; une bonne fille, sans prétention, sans défiance, qui voudrais n'avoir de secret pour personne et causer librement avec ses amis; cependant telle est la singulière position dans laquelle il a plu au destin de me placer que j'ose à peine dire un mot, dans la crainte des conséquences qu'il peut avoir, non pas pour moi, mais pour d'autres.

— C'est en effet un malheur auquel je prends bien sincèrement part, miss Vernon, mais que je n'aurais jamais soupçonné.

— Oh! M. Osbaldistone, si vous saviez, si quelqu'un savait combien il est quelquefois difficile de cacher sous un front riant un coeur au désespoir, vous auriez pitié de moi… Je fais mal peut-être de vous parler avec autant de franchise sur ma situation… Mais vous avez de l'esprit, de la pénétration. Vous ne manquerez pas de me faire mille questions sur les événements qui sont arrivés aujourd'hui, sur la part que Rashleigh a eue à votre délivrance, sur mille autres points qui fixeront nécessairement votre attention. Moi, je n'aurais pas le courage de vous répondre avec la finesse et la fausseté nécessaires; vous verriez aisément que je vous trompe; vous me croiriez fausse et dissimulée, et je perdrais votre estime et la mienne. Il vaut mieux vous dire d'avance: Ne me faites pas de questions, il n'est pas en mon pouvoir d'y répondre.

Miss Vernon prononça ces mots d'un ton pénétré qui ne pouvait manquer de faire sur moi l'impression la plus vive. Je l'assurai qu'elle n'avait à craindre ni que je l'accablasse de questions impertinentes ni que je prisse en mauvaise part son refus de répondre à celles qui pourraient me paraître raisonnables, ou du moins naturelles.

— J'étais trop redevable, ajoutai-je, à l'intérêt qu'elle avait pris à mes affaires pour abuser de l'occasion que sa bonté m'avait offerte de pénétrer les siennes. J'espérais seulement que, si mes services pouvaient lui être utiles, elle n'hésiterait pas à les employer.

— Je vous remercie, reprit-elle, et je vous crois sincère. Votre voix n'a pas le son du carillon monotone appelé compliment; c'est celle d'une personne qui sait à quoi elle s'engage. Si…, mais c'est impossible. Cependant, si l'occasion s'en présente, je vous demanderai si vous vous rappelez cette promesse. Quand même vous l'auriez oubliée, je ne vous en serais pas moins obligée; car il suffit que vous soyez sincère à présent. Il peut arriver bien des circonstances qui changent vos sentiments avant que je vous prie, si c'est une prière que je dois vous faire, de secourir Diana comme si vous étiez son frère.

— Fussé-je son frère, m'écriai-je, je n'aurais pas plus d'empressement à la servir! Et à présent je ne dois sans doute pas demander si c'est volontairement et par amitié que Rashleigh a travaillé à ma justification.

— Non, pas à moi, mais vous pouvez le demander à lui-même; soyez sûr qu'il vous répondra _oui, _car toutes les fois qu'il peut se faire un mérite d'une bonne action, il ne manque jamais de se l'approprier.

— Et je ne dois pas demander non plus si ce Campbell n'est pas lui-même la personne qui a enlevé à M. Morris son portemanteau, ou si la lettre que mon ami M. Jobson a reçue pendant que nous étions chez M. Inglewood n'était pas une ruse pour l'entraîner loin du lieu de l'action et l'empêcher de mettre obstacle à ma délivrance? Et je ne dois pas demander…

— Vous ne devez rien me demander à moi, dit miss Vernon; ainsi il est inutile de chercher à poser les limites que votre curiosité ne doit pas franchir. Vous devez penser de moi tout aussi favorablement que si j'avais répondu à toutes ces questions et à vingt autres encore avec ce ton libre et dégagé qu'il est facile à Rashleigh de prendre, mais que, pour moi, il m'est impossible de contrefaire. Écoutez: toutes les fois que je porterai la main au menton, de cette manière, ce sera signe que je ne pourrai point m'expliquer sur le sujet qui occupait alors votre attention. Il faut que j'établisse des signaux de correspondance avec vous; car vous allez être mon confident et mon conseiller, à la seule exception que vous ne saurez rien de mes affaires.

— Rien de plus raisonnable, repris-je en riant; et vous pouvez compter que la sagacité de mes conseils répondra à l'étendue de votre confiance.

Telle fut à peu près la conversation qui nous occupa pendant la route, et nous arrivâmes à Osbaldistone-Hall au moment où la famille était déjà livrée à ses orgies.

— Qu'on nous serve à dîner dans la bibliothèque, dit miss Vernon à un domestique. Il faut bien que j'aie pitié de vous, ajouta-t- elle en se tournant vers moi, et que je pourvoie à ce que vous ne mouriez pas de faim dans cette maison brutalement hospitalière; autrement je ne sais pas trop si je devrais vous montrer ma retraite. Cette bibliothèque est mon antre favori. C'est le seul coin dans la maison où je sois à l'abri des orangs-outangs, mes cousins. Ils n'y mettent jamais les pieds, dans la crainte, je crois, que les in-folio ne viennent à tomber et ne leur fracassent le crâne; car c'est la seule impression qu'ils puissent faire sur leur cervelle. Suivez-moi.

Je la suivis par un long détour de corridors et de passages, de galeries et d'escaliers, et je finis par entrer avec elle dans la bibliothèque.

Chapitre X.

Dans ce vaste édifice, il est un lieu secretOù jamais ne pénètre un témoin indiscret.C'est là qu'elle pouvait charmer sa solitudeEt nourrir son esprit des doux fruits de l'étude.

Anonyme.

La bibliothèque d'Osbaldistone-Hall était un appartement obscur, où d'antiques tablettes de bois de chêne pliaient sous le poids des lourds in-folio, si chers au dix-septième siècle, et desquels, s'il est permis de le dire, nous avons distillé la matière de nos in-quarto et de nos in-octavo, qui, passés encore une fois par l'alambic, pourront, si nos enfants sont encore plus frivoles que nous, être réduits en in-douze et en brochures. La collection se composait principalement d'auteurs classiques, de livres d'histoire et surtout de théologie. Elle était dans un grand désordre. Les prêtres qui avaient rempli successivement les fonctions de chapelain au château avaient été, pendant nombre d'années, les seules personnes qui fussent entrées dans la bibliothèque, jusqu'à ce que l'amour de Rashleigh pour la lecture l'eût porté à troubler les vénérables insectes qui avaient tendu leurs tapisseries sur le devant des tablettes. Comme il se destinait à l'état ecclésiastique, sa conduite paraissait moins absurde à son père que si c'eût été tout autre de ses enfants qui eût montré un penchant aussi étrange; et sir Hildebrand consentit à ce qu'on fit quelques réparations à cet appartement, afin du moins qu'il fût possible de l'habiter. Cependant il y régnait encore un air de désordre et de vétusté, et les trésors de la science étaient enfouis dans une poussière épaisse qui les dérobait aux regards. La tapisserie en lambeaux, les tablettes et les livres vermoulus, le mauvais état des chaises, des pupitres et des tables ébranlés sur leur point d'appui, l'âtre du foyer rongé de rouille et rarement animé par le feu des charbons ou la flamme d'un fagot, tout indiquait le mépris des seigneurs du château pour la science et pour les volumes qui renferment ses trésors.

— Cet endroit vous semble un peu triste, dit miss Vernon en me voyant promener un regard de surprise dans l'appartement; mais pour moi c'est un petit paradis, car j'y suis tranquille, et je ne crains pas que personne vienne m'y déranger. Rashleigh en était le propriétaire avec moi lorsque nous étions amis.

— Et ne l'êtes-vous plus? fut ma question naturelle. Son doigt se porta aussitôt sur la charmante fossette de son menton, pour me faire sentir l'indiscrétion de ma demande.

— Nous sommes encore _alliés, _me répondit-elle; nous restons enchaînés, comme toutes puissances confédérées, par des circonstances d'intérêt mutuel. Mais je crains que, suivant l'usage, le traité d'alliance n'ait survécu aux dispositions amicales qui l'avaient fait naître. Quoi qu'il en soit, nous sommes moins souvent ensemble; et, quand il entre par cette porte, je m'enfuis par celle-ci: aussi, voyant que deux personnes dans cette chambre, quelque grande qu'elle paraisse, étaient trop de moitié, il a eu la générosité de se démettre de ses droits en ma faveur, et je m'efforce de continuer à présent toute seule les études dans lesquelles il me dirigeait autrefois.

— Et puis-je vous demander quelles sont ces études?

— Oh! vous le pouvez en toute sûreté. Vous n'avez pas à craindre de me voir lever mon petit doigt pour cette question. L'histoire et la littérature m'occupent principalement; mais j'étudie aussi la poésie et les auteurs classiques.

— Les auteurs classiques? Et les lisez-vous dans l'original?

— Tant bien que mal; Rashleigh, qui n'est pas sans instruction, m'a donné quelque teinture des langues anciennes et de celles qui sont à présent répandues en Europe. Je vous assure que mon éducation n'a pas été entièrement négligée, quoique je ne sache ni bâtir une collerette, ni broder, ni faire un pouding, ni enfin, comme la femme du vicaire se fait un plaisir de le dire de moi, avec autant d'élégance, de bonne grâce et de politesse que de vérité, quoique je ne sache rien faire d'utile dans ce bas monde.

— Et le cours d'études est-il de votre choix, miss Vernon, ou de celui de Rashleigh?

— Hum! dit-elle, comme si elle hésitait de répondre à ma question. Après tout, ce n'est pas la peine de lever le doigt pour si peu de chose. Ainsi donc, je vous dirai que, un peu par goût, un peu par son avis, tout en apprenant à monter un cheval, et même à le seller au besoin, à franchir une barrière, à tirer un coup de fusil sans sourciller, enfin à acquérir tous les talents que possèdent mes brutes de cousins, j'aimais, après ces pénibles exercices, à lire les auteurs anciens avec Rashleigh, et à m'approcher de l'arbre de la science, dont vous autres savants vous voudriez cueillir seuls les fruits, pour vous venger, je crois, de la part que notre mère commune a prise dans la grande transgression originelle.

— Et Rashleigh a pris plaisir à cultiver votre goût pour l'étude?

— Oui, je suis devenue son écolière; mais, comme il ne pouvait m'apprendre que ce qu'il savait lui-même, il s'ensuit que je ne suis pas initiée dans la science de blanchir les dentelles ou d'ourler les mouchoirs.

— Je suppose que l'envie d'avoir une semblable écolière dut être une puissante considération pour le maître.

— Oh! si vous vous mettez à vouloir pénétrer les motifs de Rashleigh, mon doigt se lèvera, je vous en préviens. Ce n'est que sur ce qui me concerne que je puis vous répondre avec franchise. Au résumé, Rashleigh m'a cédé la jouissance exclusive de la bibliothèque, et il n'y entre jamais sans en avoir demandé et obtenu la permission: aussi ai-je pris la liberté de déposer dans cette salle quelques-uns des objets qui m'appartiennent, et que vous pouvez voir en regardant autour de vous.

— Je vous demande pardon, miss Vernon, mais j'ai beau regarder, je ne vois rien dont il soit probable que vous soyez la maîtresse.

— C'est sans doute parce que vous ne voyez pas de bergers et de bergères bien encadrés, un perroquet empaillé, ou une cage pleine d'oiseaux de Canarie, ou une boîte à ouvrage montée en or, ou une jolie toilette avec un nécessaire, une épinette, ou un luth à trois cordes, ou un petit épagneul; je ne possède aucun de ces trésors, ajouta-t-elle en reprenant haleine après une si longue énumération; mais voilà l'épée de mon ancêtre, sir Richard Vernon, tué à Shrewsbury et cruellement calomnié par un nommé Shakespeare, qui n'était pas sans esprit, et qui, partisan du duc de Lancastre et de ses adhérents, a dénaturé l'histoire en leur faveur. Près de cette redoutable épée est suspendue la cotte d'armes d'un autre Vernon, écuyer du Prince Noir, dont le sort a été bien différent de celui de sir Richard, puisque le poète qui prit la peine de le chanter fit plutôt preuve de bonne volonté que de talents:


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