«Vous vous intéressez avec bienveillance à mes vues et à mes projets d'avenir. De ce côté, il m'est impossible de vous donner aucune lumière:Tout est sombre, comme était le chaos avant que le jeune soleilFût ramassé en un globe et eût essayé ses rayons,À travers l'obscurité profonde.L'appellation de poète écossais est de beaucoup mon plus haut orgueil. Continuer à la mériter est ma plus haute ambition. Les scènes écossaises et l'histoire écossaise sont des thèmes que je désirerais célébrer. Je n'ai pas de désir plus cher que de pouvoir, débarrassé de la routine des affaires, pour lesquelles le ciel sait queje suis bien impropre, faire des pèlerinages tranquilles à travers la Calédonie, m'asseoir sur ses champs de bataille, errer sur les rives romantiques de ses rivières et songer près des tours majestueuses ou des ruines vénérables, jadis séjours honorés de ses héros.Mais ce sont là des pensées chimériques. J'ai joué assez longtemps avec la vie. J'ai une chère, une vieille mère à qui pourvoir, et d'autres liens du cœur, peut-être aussi tendres. Quand l'individu seul souffre des conséquences de sa propre étourderie, indolence ou folie, il peut être excusable. Il y a plus: de brillants talents et quelques-unes des plus nobles vertus peuvent à moitié sanctifier un caractère insouciant. Mais quand Dieu et la nature ont confié à ses soins le bien-être des autres, quand le dépôt est sacré et que les liens sont chers, l'homme (que ces liens ne pousseraient pas au travail) doit être enfoncé bien avant dans l'égoïsme, ou étrangement égaré loin de la réflexion[647].»
«Vous vous intéressez avec bienveillance à mes vues et à mes projets d'avenir. De ce côté, il m'est impossible de vous donner aucune lumière:
Tout est sombre, comme était le chaos avant que le jeune soleilFût ramassé en un globe et eût essayé ses rayons,À travers l'obscurité profonde.
L'appellation de poète écossais est de beaucoup mon plus haut orgueil. Continuer à la mériter est ma plus haute ambition. Les scènes écossaises et l'histoire écossaise sont des thèmes que je désirerais célébrer. Je n'ai pas de désir plus cher que de pouvoir, débarrassé de la routine des affaires, pour lesquelles le ciel sait queje suis bien impropre, faire des pèlerinages tranquilles à travers la Calédonie, m'asseoir sur ses champs de bataille, errer sur les rives romantiques de ses rivières et songer près des tours majestueuses ou des ruines vénérables, jadis séjours honorés de ses héros.
Mais ce sont là des pensées chimériques. J'ai joué assez longtemps avec la vie. J'ai une chère, une vieille mère à qui pourvoir, et d'autres liens du cœur, peut-être aussi tendres. Quand l'individu seul souffre des conséquences de sa propre étourderie, indolence ou folie, il peut être excusable. Il y a plus: de brillants talents et quelques-unes des plus nobles vertus peuvent à moitié sanctifier un caractère insouciant. Mais quand Dieu et la nature ont confié à ses soins le bien-être des autres, quand le dépôt est sacré et que les liens sont chers, l'homme (que ces liens ne pousseraient pas au travail) doit être enfoncé bien avant dans l'égoïsme, ou étrangement égaré loin de la réflexion[647].»
On voit d'après cela qu'il vivait toujours dans l'indécision. Il nourrissait vaguement le désir d'être un poète national. Il semble même qu'il s'y glissât en lui une idée d'être délivré de la routine des affaires. Comme il était à prévoir, ce projet plusieurs fois écarté finit par triompher à la fin d'avril. Il annonce au DrMoore[648]qu'il va faire quelques pèlerinages sur le sol classique de la Calédonie, et, au commencement de mai, il se prépare à retourner en Ayrshire en suivant lesBorders. À cet effet, il acheta à Édimbourg une jument qui deviendra une figure familière de son histoire. Il l'appela Jenny Geddes. C'était le nom de la vieille marchande d'herbes, de la vieille virago de St.-Giles. La Jenny Geddes de Burns semble avoir été d'un tempérament moins irascible; elle vécut amicalement avec son maître pendant des années.[Lien vers la Table des matières.]
II.L'ÉTÉ DE 1787.LE VOYAGE DES BORDERS.
Il quitta Édimbourg le 5 mai 1787, en compagnie d'un de ses nouveaux amis, Robert Ainslie, dont le père était fermier dans les environs de Dunse. Son intention était de s'en retourner à Mossgiel, en parcourant le pays qui s'étend, de Berwick à Carlisle, le long de la frontière anglaise, et qui est si connu dans la poésie et l'histoire d'Écosse sous le nom deBorders. Il voulait faire, disait-il, «quelques pèlerinages sur le sol classique de la Calédonie». Il se proposait, sans doute, d'yrechercher des inspirations poétiques, des scènes, des souvenirs, dont il pût faire son profit. Il n'est pas sans intérêt, pour l'étude de ses préférences d'esprit et en même temps pour la notation exacte de son état d'âme, de voir ce qu'il a su retirer, pendant ce voyage, soit des aspects de la nature, soit des associations humaines qui y sont mêlées.
Le pays qu'il allait visiter possède un grand charme tranquille et mélancolique[649]. Il n'est pas très puissant ni très mouvementé; c'est une région de collines et de montagnes moyennes, arrondies par l'usure de glaciers disparus. Elle s'étend, avec l'allure des hauts plateaux[650], en calmes ondulations liées les unes aux autres, qui se rencontrent, se coupent ou se marient, en courbes sereines et harmonieuses. Le paysage se prolonge de tous côtés, uniforme, partout semblable à lui-même et cependant partout séduisant; indéfiniment il s'enfuit d'un même rhythme large et noble et, à peu près à égale hauteur, pousse jusqu'au fond du ciel la houle paisible de ses cimes. Ces montagnes souples s'abaissent vers les vallées, en descentes très douces, en inclinaisons molles et coulantes, en fléchissements sans heurt, en plis traînants. La forme de la contrée est très apparente, car rien ne l'interrompt ni ne la recouvre. Un de ses caractères est l'absence de toute haute végétation; les bois sont ramassés dans le fond des vallées plus importantes; ailleurs, peu ou pas d'arbres, sauf quelques bouquets de bouleaux et de mélèzes semés sur les plus basses pentes. On a, dans son ampleur, la beauté des paysages nus, à grandes lignes maîtresses qui se déroulent dans le ciel, y mettant un mouvement lorsqu'il est pur et immuable, y mettant un repos lorsqu'il est rempli de la mobilité des nuées.
Ce calme des contours est, en outre, soutenu par la monotonie de la coloration. Des bruyères, des fougères, des genêts, une herbe rude et unie, des mousses semblables à des velours bruns ou verts, recouvrent les pentes, de larges teintes adoucies et voisines, qui laissent, selon l'expression de Geikie, toute leur valeur aux modulations du terrain[651]. Les couleurs changent avec les saisons; mais lors même qu'elles sont le plus vives, c'est-à-dire lorsque, vers l'automne, les bruyères s'empourprent,les fougères s'orangent et que les mousses et l'herbe deviennent rousses, ce sont encore des nuances passées, assorties en une richesse sobre et simple. On dirait seulement que le paysage a pris une somptueuse patine. Ainsi rien n'arrête, rien ne trouble l'âme dans ses rêveries, lorsqu'elle se livre à ces montagnes, et qu'elle s'abandonne à suivre ces cimes qui courent en lignes parallèles, se succèdent, montent, coulent, passent doucement de l'une à l'autre, en longues sinuosités belles et graves[652].
Mais il faut pénétrer plus avant vers le cœur du pays, pour en découvrir l'attrait souverain. Il réside dans les hautes vallées désertes, où tournoie l'aigle et où songe le héron; son séjour est dans ces silencieux et verts amphithéâtres de pâturages, sur lesquels plane une paix solennelle. Pas une chaumière, une hutte; mais seulement, de toutes parts, des blancheurs paisibles de troupeaux de moutons; on croirait que les vers de Lucrèce, ces vers admirables où est l'âme des solitudes pastorales, ont été écrits dans ces lieux:
«Sæpe in colli, tondentes pabula lœta,Lanigeræ reptant pecudes, quo quamque vocantesInvitant herbæ, gemmantes rore recenti;Et satiati agni ludunt, blandeque coruscant;Omnia quæ nobis longe confusa videntur,Et velut in viridi candor consistere colli[653].»
Chacune de ces mille vallées a son cours d'eau dont l'histoire est pareille. Entre des mousses plus vives, un bouillon clair sourd, un ruisseau s'enfuit à travers l'herbe, court et scintille sous les bruyères, se brise et étincelle dans des rochers et plus loin disparaît, dans une gorge, entre des déchirures rougeâtres et des blocs gris, pour aller plus lentement rejoindre les prairies basses. Les vallons latéraux qui débouchent dans ces vallées ont tous aussi leur rivulet qui se divise en filets brillants. On dirait qu'un géant a laissé dans chacun de ces creux un rameau d'argent. Un murmure d'eaux s'exhale de cette solitude sans la troubler car il fait partie d'elle. Par instants, le bêlement des troupeaux se mêle à lui, en une voix partout éparse et plaintive. Et toujours la profondeur du ciel est occupée par les longues ondulations sérieuses des collines, qui deviennent plus légères plus elles sont lointaines et, à l'extrémité de l'horizon, sont tout à fait transparentes et bleues.
Au charme mélancolique de la nature celui des souvenirs s'ajoute; et tous deux s'accordent[654]. Dans les vallées basses, le long des rivières, sont les ruines historiques. Là s'étend la ligne fameuse des abbayes de Melrose,de Kelso, de Jedburgh, de Dryburgh; là sont les vieux châteaux comme Roxburgh; les vieilles villes comme Berwick, Coldstream, Kelso, Jedburgh, Melrose, Selkirk, Peebles, célèbres dans l'histoire et dans la poésie écossaises. Mais surtout le pays est plein de la mémoire des luttes des Borders. Un des traits du paysage sont ces hautes tours carrées, désignées par le nom depeels, qui servaient de refuge et de repaire aux barons maraudeurs de cette frontière. Avec leur air menaçant, leurs murs massifs et nus, leurs étroites ouvertures, leurs meurtrières, leurs mâchicoulis, leur corbeille de fer fixée tout en haut du toit, dans laquelle on entassait de la tourbe et de la poix pour allumer la flamme d'alarme, lebale-fire, qui parcourait toute la contrée en une nuit,
Un drap de flamme, de la tour haute,Flottait sur le ciel comme un drapeau sanglant,Tout flamboyant et déchiré[655],
les unes toujours intactes et fières, les autres fendues, croulantes, encore marquées de la trace noire des incendies, elles se dressent de toutes parts. Elles se sont emparées de tous les points propices. Il n'y a pas une crête, un promontoire de colline dans les vallées, un passage de route ou de sentier, qu'elles ne s'y soient installées; quelques-unes sont juchées sur des pics sans accès; d'autres cramponnées au bord des précipices, au-dessus de torrents; d'autres dissimulées dans des bois, ou sinistrement isolées au centre de marécages et de fondrières. Ces forteresses étaient habitées par d'étranges maîtres, en partie brigands, en partie soldats, en partie seigneurs. C'étaient les Elliots, les Armstrongs, les Turnbulls, les Rutherfords, les Scotts, les Homes, les Kerrs, race d'hommes désespérés, hardis, toujours en guerre avec les Anglais ou entre eux, toujours en coups de force, en alarmes. Leurs exploits étaient de partir le soir, de passer la frontière inaperçus, et de tomber, à dix, quinze lieues de là, sur une ferme, un hameau, dont ils enlevaient les bestiaux. La nuit était leur complice; c'est pourquoi la plupart avaient dans leurs armes des étoiles et la lune[656]. Quand le butin était fini et qu'il n'y avait plus rien au logis, un beau soir, en découvrant le plat, on y trouvait une paire d'éperons. On savait ce que cela voulait dire eton repartait en expédition. Ces hommes durs, presque aussi cruels que des Peaux-Rouges[657], vivaient dans la continuelle tension d'énergie, dans la force, la hâte et l'exigence impérieuse de sentiments, et aussi dans la suprématie d'âme, que développe, après tout, le risque même grossier mais continuel de la vie. C'étaient des existences sans poésie, mais où il y avait des heures intenses et poétiques. On voit ce qu'une pareille condition entraîne d'aventures, de traits de courage, de dangers, de querelles, de luttes entre familles, de vengeances longtemps poursuivies. Ces querelles, qui tenaient du duel, de l'escarmouche et de l'assassinat, n'étaient pas assez importantes pour créer un événement historique. Mais, de temps en temps, il sortait d'elles une de ces tragédies mémorables qui vont au fond des cœurs les plus durs y remuer la pitié.
Aussi une quantité incroyable de poésie est née de ces horizons pensifs et de ces événements romanesques. C'est le district poétique de l'Écosse, à un titre bien plus vrai que le district des lacs ne l'est pour l'Angleterre. Car ici c'est une profusion de poésie anonyme, autochtone, sortie des entrailles mêmes de la terre. Elle a été créée par des centaines de poètes inconnus, enrichie par des milliers de récitations. Elle est vraiment populaire et collective, car, par cette séculaire et innombrable collaboration, elle contient l'émotion accumulée de ceux qui l'ont écrite et de ceux qui l'ont chantée. Sur tout le pays, elle est répandue. On a dit qu'il n'y a pas, dans cette partie de l'Écosse, un ruisseau ou une colline qui n'ait sa ballade ou sa chanson; et cela est vrai à la lettre. Toutes ces rivières, la Tweed, la Gala, la Teviot, la Jed, l'Ettrick, la Yarrow, dont le bruit clair emplit le pays, chantent également dans cette poésie. Chaque vallée, avec son caractère propre, possède sa poésie particulière: la molle et verte vallée de la Tweed a les chansons d'amour caressantes, doucement pastorales et pures; les gorges sauvages autour des sources de la Teviot et de la Reed, les sombres solitudes moussues de la Tarras et de la Liddell sont la scène des plus puissantes et des plus terribles ballades historiques; les retraites rêveuses de la vallée d'Ettrick ont des chants mystérieux et surnaturels[658]. Mais la poésie de toutes ces vallées semble se réunir dans la plus poétique d'elles toutes, dans l'harmonieuse, la triste, la douce, la tendre, la sévère Yarrow. Elle est le sanctuaire de cette région. Et qu'elle est digne de l'être! Elle a toutes les beautés, le charme méditatif de ses plus faibles pentes, l'austérité de ses deux lacs solitaires, où le ciel et les collines se reflètent comme en un métal poli[659], la terreur des hautes passes qui la séparentde la vallée de la Moffat, où «la queue de la jument grise», tombant perpendiculairement de plus de trois cents pieds, se brise, gronde et gémit dans un enfer de rocs. Elle est pleine d'une poésie pathétique et tragique[660]. Il n'y a presque pas une pierre, pas un tertre qui n'en ait reçu une sorte de consécration.Le gai Faucon,Murray l'outlaw,Willie est rare et Willie est beau, laTragédie de Douglas, lesTristes vallons de Yarrow, laLamentation de la veuve des Borders, à ne prendre que les pièces capitales, ont leur scène dans ce petit val, sans parler de moindres chansons et d'imitations sans nombre. D'autres vallées sont presque aussi riches. On se rend compte de ce qu'il a dû fleurir, disparaître, renaître de poésie dans cet extraordinaire district, lorsqu'on a parcouru laMinstrelsy desBordersÉcossais; surtout si l'on réfléchit que ce recueil a laissé à glaner, qu'il a été fait bien tard, que plusieurs de ces chansons ou ballades et des plus belles, lorsqu'elles furent trouvées, ne palpitaient plus que pour peu de jours sur les lèvres de quelque vieille femme cassée, toutes prêtes à mourir avec elle. Combien ont disparu de la sorte, avec la dernière âme qu'elles avaient charmée!
Sans doute cette poésie n'avait pas encore reçu sa large consécration littéraire; elle n'avait pas pris rang dans les bibliothèques comme une des plus originales anthologies populaires qu'il y ait. Elle était cependant bien connue en Écosse; et même elle était à la mode. La preuve en est dans les nombreuses imitations que leXVIIIesiècle en avait faites, bien avant le moment où Burns voyageait dans les Borders. Allan Ramsay avait donné l'exemple de ces imitations, bien que les siennes fussent froides et maniérées. Toute une série de menus poètes, Robert Crawford, Hamilton de Bangour, Julius Mickle, John Logan, avaient retrouvé, parfois dans quelques pièces seulement, parfois dans une seule, l'accent et la mélodie des vieilles ballades[661]. Ne sait-on pas que deux versions célèbres d'une ancienne ballade, lesFleurs de la Forêt, sont dues à deux jeunes filles, l'une Miss Jane Elliot et l'autre Miss Alison Rutherford, plus tard MrsCockburn, que nous avons vue, déjà âgée, accueillir Burns à Édimbourg? Elles avaient toutes deux, sans s'en douter, émues un jour par un refrain plaintif, donné deux chefs-d'œuvre de sentiment simple, et enrichi de deux perles la poésie de leur pays[662]. Elles ne composèrent jamais rien d'autre. Ces deux charmantes pièces avaient, en réalité, été produites par le pur procédé de collaborationpopulaire: l'émotion de chanteurs successifs s'ajoutant à l'inspiration de l'auteur primitif. La seule différence est qu'ici le résultat fut imprimé au lieu d'être chanté, et que les collaborateurs furent découverts par la seule curiosité littéraire des temps, car Miss Rutherford et Miss Elliot avaient essayé de s'en cacher. Enfin la célèbre tragédie deDouglasde John Home, que Burns, comme tous les Écossais, connaissait bien, était fondée sur une de ces ballades[663]. Cette poésie était donc répandue et appréciée. Bien plus, elle était si active, si pleine de sève, si maîtresse des imaginations que, parmi des milliers d'autres, elle était en train de former, à ce moment précis, trois âmes qui devaient être entre les plus robustes et les plus riches de leur contrée.
C'est par la poésie et le paysage des Borders que ce grand garçon, déjà savant, à qui Burns avait prédit un avenir d'homme, avait senti s'éveiller en lui le goût des choses d'autrefois. Il avait été élevé au pied d'un de ces vieux peels romantiques, bercé par les vieilles ballades. Et lui-même a raconté l'influence de ces spectacles et de ces récits sur son âme, dans des vers tout bondissants d'émotions enfantines.
Oui, l'impulsion poétique me fut donnéePar la colline verte et le clair ciel bleu.C'était une scène nue et sauvage,Où des escarpements nus étaient empilés rudement;Mais, ici et là, dans les intervalles,Reposaient des touffes veloutées d'un vert adorable;Et l'enfant solitaire connaissait bienLes retraites où le murailler poussait,Où le chèvrefeuille aimait à ramperSur le rocher bas et le mur ruiné.Je pensais que ces recoins étaient le plus doux abriQue le soleil vit dans tout son cours[664].
Et en même temps il retrace les premières émotions que ce vieuxpeel, avec tous ses souvenirs guerriers, faisait naître en lui et qui peut-être ont déterminé le tour historique et romanesque de son génie.
Sans cesse, je considérais cette tour démanteléeComme le plus puissant ouvrage de la force humaine,Et je m'émerveillais, quand le vieux paysanEnchantait mon esprit, par quelque conteDe maraudeurs qui, au grand galop,Sortant du château éperonnaient leurs chevaux,Pour renouveler dans le sud leurs rapines,Bien loin, dans les lointaines Cheviot bleues.Ils me semblait que les trompettes, les pas des chevauxFaisaient encore retentir les arches brisées de l'entrée,Que des visages farouches, cousus de cicatrices,Regardaient par les barreaux rouilles des fenêtres;Et sans cesse, au foyer d'hiver,J'écoutais de vieilles histoires de joie et de peine,Les détours des amants, la beauté des dames,Les charmes des sorcières, les armes des guerriers[665].
L'enfant qui écoutait toutes ces choses était, on le sait, Walter Scott, et on comprend pourquoi il devait surtout rendre le côté historique et dramatique de cette poésie, dans ses longs poèmes, qui sont comme des ballades amplifiées et tournées au récit.
Au moment même où Burns passait dans la vallée d'Ettrick, il y avait, parmi les bergers qui y gardaient les troupeaux, un garçon de dix-sept ans, aux yeux bleus clairs scandinaves, aux longs cheveux, gauche, rêveur, sauvage, presque farouche, en qui opérait également le charme de ces mêmes montagnes et de ces mêmes chansons. Sa vie, moins variée que celle de Burns, est peut-être plus étrange. Il n'avait été à l'école que jusqu'à apprendre à lire et à écrire en grosses lettres d'un demi-pouce, qui étaient plutôt de lourds dessins; mais il avait entendu raconter des aventures de fées, de lutins et d'elfes. Toute une mythologie légère avait pris demeure en sa tête, pendant ses longs isolements de pasteur. Les nuits immenses, tantôt calmes et mystérieusement bleuâtres, tantôt pleines des hurlements de l'orage et de la danse des éclairs; les crépuscules du matin et du soir, dans ce pays où les brouillards mêlés de lumières dissolvent le paysage, le font ondoyer et, au moindre coup de vent, le remuent, le déplacent, le rapprochent ou l'éloignent, le transforment, en changent les lignes, les nuances, en font un nuage féerique, une vision impalpable, un rêve; tout avait donné à ces histoires un royaume fait pour elles. Et dans cette atmosphère rêvait et se formait celui qui allait être le plus grand poète paysan que l'Écosse ait produit, après Burns. Car lui aussi a avoué qu'il devait sa poésie à cette influence.
Ô aimez le savoir mystique et sublimeDes histoires féeriques des anciens temps!Je les ai apprises dans la glen solitaire,Aux demeures les plus reculées des hommes,Où jamais ne passait un étranger,Par les nuits d'été et les jours d'hiver.Pas un paysan, pas une chaumine;Nous n'avions causerie qu'avec le ciel,Avec les voix qui chantaient à travers les nuages,Et les orages naissants autour de nous suspendus.Oh, lady! Jugez si vous le pouvez,Combien austère et vaste était le pouvoirDe thèmes comme ceux-là, quand les ténèbres tombaient,Et que les vieillards à cheveux gris disaient leurs contes,Quand les portes étaient barrées, que la vieille femmeS'occupait auprès de la flamme,Qui, dans la fumée et l'obscurité, brillaitSur des visages obscurs et perdus dans l'ombre.Le bêlement de la chèvre de montagne, là-bas,Qui tremblotant arrivait des rochers,Les échos du roc, le ruisseau fougueux,La cataracte gonflée, le bois gémissant,Le murmure vague et mêlé,Voix du désert qui n'est jamais muette,Tout cela a laissé dans ce cœurUn sentiment que la langue ne peut rendre,Une flamme étrange et non terrestre,Quelque chose qui n'a pas de nom[666].
Ce jeune berger, à qui Burns aurait pu parler, était James Hogg, le berger d'Ettrick. Et on comprend également pourquoi celui-ci devait rendre mieux qu'aucun autre poète, avec une grâce, une force de vue fantastique tout à fait supérieures, la partie magique et merveilleuse de cette poésie. SaVeillée de la Reine, avec ses exquises histoires deKilmeny, de laSorcière de Fife, del'Abbé de Mac Kinnonsont aux ballades surnaturelles des Borders ce que les poèmes de Walter Scott sont aux ballades romanesques.
En même temps, dans une petite paroisse de la vallée de la Teviot, un gamin d'une douzaine d'années ressentait la beauté de ce pays. C'était John Leyden, l'ami de Walter Scott, un esprit puissant et singulier qui absorbait toutes les sciences, et qui devait mourir à Java, à l'âge de trente-six ans, au moment où il devenait un grand orientaliste. «Cet homme extraordinaire, né dans une chaumine de berger, dans une des plus sauvages vallées du Roxburgshire et, bien entendu, presque entièrement instruit par lui-même, avait, avant d'avoir atteint sa dix-neuvième année, confondu les docteurs d'Édimbourg par son épouvantable masse de savoir dans presque tous les départements de la science. Il se moquait de la plus extrême pénurie ou plutôt il n'avait jamais eu conscience qu'elle pût être un obstacle; car du pain et de l'eau, l'accès aux livres et aux cours, comprenaient tout ce que renfermaient ses souhaits; et ainsi, il travaillait et frappait aux portes d'une science après une autre, jusqu'à ce que son indomptable persévérance emportât tout devant lui. Et cependant avec cette sobriété monacale, cette dureté de fer du vouloir, tout en déroutant ceux qui l'entouraient par des façons et des habitudes dont il était difficile de dire si elles étaient celles d'un maraudeur de frontière ou d'un écolierdu temps jadis, il avait le cœur d'un poète[667]». Et ce cœur de poète s'était formé au commerce de ces vallons et des vallées. Lui-même le dit dans un passage d'une délicatesse achevée, tout tremblant d'une brise de poésie gracieuse, comme un des peupliers dont il parle.
Vous aimables vallées, qui avez eu mes premiers regards!Comme votre sourire était doux quand les charmes de la nature renaissaient,Vert était son vêtement, brillant, frais et tiède...Quand je songe, ma première vie me revient,La première ardeur de la jeunesse bat dans mon sein.Comme une musique fondue dans un rêve d'amant,J'entends la chanson murmurante de la rivière Teviot;Les rayons plissés étendus sur les eauxPeignent une lune plus pâle, un ciel plus faible;Tandis qu'à travers les rameaux renversés des aunesScintillantes les étoiles brillent d'un éclat verdâtre.Sur ces belles rives, tes anciens bardes,Ô enchanteresse rivière! ne versent plus leurs chants émus;Mais leurs harpes invisibles, suspendues aux peupliers,Soupirent encore les doux airs qu'elles apprirent jadis,Et celui qui foule d'un pied religieux le sol,Vers minuit solitaire, entend leur son argentin,Quand les brises de la rivière agitent leurs ailes cotonneusesEt éventent légèrement leurs cordes sauvages et enchantées.Celui qui d'une main terrestre aspire, confiant et hardi,À tenir la harpe aérienne des anciens bardes,À couronner son front de la couronne sacrée de lierre,Et à mener le chœur plaintif des morts,Que celui-là, au pied des peupliers, éparpille chaque nuitLes feuilles pointues du saule d'un glauque pâle,Qu'il évite de lever les yeux, obstinément détournés,Quand autour de lui s'épaississent les soupirs de fantômes invisiblesEt que sur sa tête solitaire, comme des abeilles en été,Les feuilles mues d'elles-mêmes tremblent sur les arbres.Quand les premiers rais du matin tombent tremblants sur la rive,Alors c'est le moment d'étendre sa main audacieuse,Et d'arracher au pâle peuplier inclinéLa harpe magique de l'ancienne vallée de la Teviot[668].
Vous aimables vallées, qui avez eu mes premiers regards!Comme votre sourire était doux quand les charmes de la nature renaissaient,Vert était son vêtement, brillant, frais et tiède...Quand je songe, ma première vie me revient,La première ardeur de la jeunesse bat dans mon sein.Comme une musique fondue dans un rêve d'amant,J'entends la chanson murmurante de la rivière Teviot;Les rayons plissés étendus sur les eauxPeignent une lune plus pâle, un ciel plus faible;Tandis qu'à travers les rameaux renversés des aunesScintillantes les étoiles brillent d'un éclat verdâtre.
Sur ces belles rives, tes anciens bardes,Ô enchanteresse rivière! ne versent plus leurs chants émus;Mais leurs harpes invisibles, suspendues aux peupliers,Soupirent encore les doux airs qu'elles apprirent jadis,Et celui qui foule d'un pied religieux le sol,Vers minuit solitaire, entend leur son argentin,Quand les brises de la rivière agitent leurs ailes cotonneusesEt éventent légèrement leurs cordes sauvages et enchantées.
Celui qui d'une main terrestre aspire, confiant et hardi,À tenir la harpe aérienne des anciens bardes,À couronner son front de la couronne sacrée de lierre,Et à mener le chœur plaintif des morts,Que celui-là, au pied des peupliers, éparpille chaque nuitLes feuilles pointues du saule d'un glauque pâle,Qu'il évite de lever les yeux, obstinément détournés,Quand autour de lui s'épaississent les soupirs de fantômes invisiblesEt que sur sa tête solitaire, comme des abeilles en été,Les feuilles mues d'elles-mêmes tremblent sur les arbres.Quand les premiers rais du matin tombent tremblants sur la rive,Alors c'est le moment d'étendre sa main audacieuse,Et d'arracher au pâle peuplier inclinéLa harpe magique de l'ancienne vallée de la Teviot[668].
Avant de partir pour les Indes, il publia un volume de vers,Scènes d'Enfance, consacré à ce pays des Borders. Il avait surtout été frappé par le paysage, là où il est plus souriant et plus plaisant; sa note particulière est de l'avoir rendu, dans une suite de tableaux, avec un mélange d'exactitude familière et d'anoblissement, qui fait penser en même temps à Cowper et à Thomson.
Ainsi, au moment même où Burns visitait les Borders, il y avait là une masse de poésie agissante, vivante, non seulement capable de réjouir, de consoler des milliers d'âmes simples et de mettre des instants de beauté ou de pitié dans des bergers, des filles de ferme, des gardeurs de vaches, des laboureurs, mais encore elle était occupée à former la chaîne et la trame d'âmes d'élite, qui déclarèrent ensuite qu'elles n'avaient rien en elles de meilleur que ces premiers souvenirs. Cette poésie personne encore ne l'avait recueillie. Une douzaine d'années plus tard, on allait voir un homme infatigable, tantôt à cheval, tantôt dans un phaéton construit exprès pour pénétrer dans des endroits qui n'avaient jamais vu de voiture[669], on allait voir cet étrange voyageur parcourir le pays en tous sens, s'enfoncer au fond des vallées invisitées, faire chanter les fermiers à la fin de repas où il leur tenait tête, demander aux vieilles gens décrépites un effort de mémoire et de faire revivre un instant les chansons qui les avaient bercées jadis, aller trouver les bergers, réunir de tous côtés des strophes, des fragments, des ballades, des chansons, et faire un trésor de cette poésie répandue et anonyme. C'était Walter Scott. Les deux premiers volumes de laPoésie populaire des Bordersfurent publiés en 1802.
Burns était parti en disant qu'il allait faire «un pélerinage au sol classique» de la poésie écossaise. Ces mots pouvaient faire croire qu'il allait pénétrer dans cette région, sinon préparé à en ressentir tout le charme pittoresque, du moins désireux de le découvrir et disposé à en étudier les souvenirs poétiques. Dès qu'on ouvre le journal qu'il a tenu de son voyage, la déception est grande. Il semble que le paysage qui devait fournir à Wordsworth de si profondes et si divines contemplations n'ait pas été aperçu. À peine quelques notations fugitives et sommaires, qui ne dépassent pas les impressions d'un voyageur quelconque[670]. «Les collines de Lammermoor misérablement désolées, mais par moments très pittoresques[671]».—«Superbe rivière la Tweed, claire et majestueuse, beau pont[672]». Il remonte jusqu'à Selkirk, cette rêveuse et attirante vallée de l'Ettrick où James Hogg se formait dans des visions de paysage féeriques; et ces rives, sur lesquelles soupire l'âme même des Borders, ne lui inspirent que ces mots: «toute la contrée aux alentours, sur la Tweed comme sur l'Ettrick, remarquablement pierreuse[673].» Tant de vieilles villes, si jolies de situation, si pittoresquement étalées au bout de leur pont, autour de ruines si vénérablement historiques: Kelso, au pied de sa vieilletour, Berwick avec son air de forteresse, Melrose où la vallée de la Tweed s'élargit, et Jedburgh sur sa basse éminence dominée par sa tour conventuelle, passent presque inaperçues. «Déjeuné à Kelso, charmante situation de Kelso, beau pont sur la Tweed, vue et perspectives enchanteresses des deux côtés de la rivière, particulièrement du côté écossais[674]».—«Charmante situation romantique de Jedburgh, avec des jardins, des vergers, mélangés aux maisons, belles vieilles ruines, une cathédrale jadis magnifique et un château-fort. Toutes les villes ici ont une apparence de vieille et rude grandeur, mais les habitants sont extrêmement paresseux[675].» Ce passage est de beaucoup le plus explicite et il a de la justesse de coup d'œil. On sent que le souci d'observer et l'attention seuls ont fait défaut. À quelques milles de là, il visite ce coin renommé de pays où, dans des paysages éclatants alors des frondaisons de mai, se trouvent les vieilles abbayes du roi David; la massive abbaye de Dryburgh, si calme dans sa péninsule boisée, et cette merveilleuse abbaye de Melrose, si exquise, si fine, si parfaite et d'un travail si achevé dans sa pierre d'un rouge pâle. C'est elle qui devait, à quelques années de là, faire écrire à Walter Scott ses plus beaux vers[676]. Voici tout ce que ces nobles architectures inspirent à Burns: «visité Dryburgh, une ancienne belle abbaye ruinée, traversé la Leader et remonté la Tweed jusqu'à Melrose, y dîne et visite cette ruine glorieuse et au loin renommée[677]». Les endroits rendus célèbres par les ballades et les chansons ne ressortent guère davantage. Rien de ce qui est spécial à cette région, rien du charme des sites ou des souvenirs n'y apparaît.
En revanche on y trouve, pressés les uns contre les autres, une quantité de coups de crayons, de petits croquis, de portraits en une ligne, rendus par une épithète ou deux, de toutes les personnes avec lesquelles il se trouva en rapports pendant ces quelques semaines. C'est un point intéressant et nous verrons les indications qu'on peut en tirer sur les préférences et les préoccupations de l'esprit de Burns. Mais ces observations humaines eussent pu être faites aussi bien à Édimbourg ou partout ailleurs; elles ne rentraient pas dans l'objet de son voyage.
De beaucoup la plus large place en ces pages est prise par de vulgaires récits d'amourettes, pas même d'amourettes, d'intrigues ébauchées, de flirtages d'une demi-journée. C'est presque uniquement un jeu égoïste qui s'amuse, pour la distraction d'un soir, à jeter un peu de trouble dans le cœur et le souvenir de petites provinciales éblouies. Il sait qu'il ne lesreverra plus le lendemain. Qu'importe? Il ne résiste pas à la tentation. On dirait qu'après la contrainte d'Édimbourg, son cœur, heureux de se sentir les coudées franches, ait eu besoin de prendre à tort et à travers ses ébats. «Mon cœur se dégèle et se fond en plaisir, après avoir été si longtemps gelé dans la baie de Groenland de l'indifférence, au milieu du bruit et de la sottise d'Édimbourg[678]». Il se trouvait au milieu de demoiselles, de bourgeoises de petites villes, de filles de gros fermiers, avec lesquels sa situation nouvelle le mettait de plain-pied. Il se sentait à l'aise, reprenait son assurance, ses procédés habituels de galanterie, retrouvait presque ses succès de village. Dès qu'il touche à cette veine il est intarissable.
«Miss Lindsay, une aimable fille de belle humeur: un peu courte et de l'embonpoint[679]mais belle et extrêmement gracieuse, de beaux yeux noisette, pleins de vivacité et étincelants d'une délicieuse humidité, un visage attrayant, untout ensemble[679]qui déclare qu'elle appartient au premier rang des esprits féminins.... Après plusieurs efforts malheureux, je parviens à secouer Mrs et Miss—, à me dégager d'elles et je trouve le moyen de prendre le bras de Miss Lindsay. Miss semble satisfaite que ma barderie l'ait distinguée et, après quelques légers scrupules que je pouvais suivre aisément, elle se rit du bavardage autour de nous et aimablement me permet de garder ce que j'ai pris; puis, quand la cérémonie de ma présentation au DrSommerville nous eut séparés, elle fit la moitié du chemin pour que je reprisse ma situation.—Nota Bene.Le poète est à deux doigts d'être infernalement amoureux; je crains bien que mon cœur soit presque autant en amadou que jamais[680].»
Quand, au bout de deux jours, il est forcé de partir, il se répand en regrets. «Douce Isabella Lindsay, puisse la paix habiter votre cœur, interrompue seulement par les battements tumultueux de l'amour extasié! Cet œil qui allume l'amour doit rayonner pour un autre, et ce corps gracieux doit mettre le bonheur dans d'autres bras et non dans les miens[681]». Mais à quelques jours de là, il a tout oublié: «Les Miss Grieves, très excellentes filles. Mon cœur de barde a reçu un coup de brosse de Miss Betsey[682]». Deux jours après: «Trouvé Miss Ainslie, l'aimable, la judicieuse, la gaie, la douce Miss Ainslie, toute seule à Berrywell. Pouvoirs célestes, qui connaissez la faiblesse des cœurs humains, soutenez le mien! Quel bonheur il faut que je voie pour me rappeler seulement que je ne dois pas le goûter[683]!». Ailleurs, il est invité à dîner chez un clergyman, et voici les réflexions qu'il emporte du repas: «MrBurnside, le clergyman, est un homme dont je me souviendrai toujours avec reconnaissance;et sa femme, Dieu me pardonne! j'ai presque enfreint le dixième commandement, à cause d'elle. Simplicité, élégance, bon sens, douceur de caractère, bonne humeur, bienveillante hospitalité, tels sont les éléments de ses façons et de son cœur; bref...mais si je dis un mot de plus sur elle, je vais en tomber aussitôt amoureux[684]». Ailleurs, il écrit à un ami. «J'ai rencontré deux belles filles; en particulier l'une d'elles, une belle fille, étoffée, l'air confortable, bien habillée et jolie, l'autre un beau brin de fille à la jambe fine, droite, bien prise, d'un visage agréable, aussi gaie qu'un linot sur une épine fleurie, aussi douce et modeste qu'une violette fraîche éclose dans un bois de noisetiers. Elles ont fait en moi un tel diable de ravage que, si on retournait mes viscères, on trouverait deux encoches dans mon cœur, comme la marque d'un couteau sur une tige de chou[685]». D'autres fois, ce sont des aventures plus grossières, des rencontres de grand'route, des acoquinements d'auberge, entamés et menés en peu d'heures, des intrigues au gros sel, où le casse-cœurs de village apparaît, avec je ne sais quelle entreprise rusée et quelle vulgarité de paysan allumé par la boisson.
Rencontré en chemin une aventure assez étrange et romanesque, avec une fille et sa sœur mariée. La fille, après quelques ouvertures de galanterie de ma part, me voit un peu pris de la bouteille et offre de me piper dans quelque affaire de Gretna-Green. Moi, qui ne suis pas aussi niais qu'elle l'imagine, je prends rendez-vous avec elle, en manière devive la bagatelle[686], pour nous entendre à ce sujet quand nous arriverons à la ville. Je l'y retrouve et je lui donne un coup de brosse de caresses et une bouteille de cidre; mais trouvant qu'elle s'estun peu trompée[686]sur l'individu, elle file[687].»
Il était alors en effet à peu de distance de Gretna-Green, le village fameux par ses mariages clandestins. C'était, en venant d'Angleterre, le premier endroit de halte après avoir franchi la frontière. En Angleterre, les mariages exigeaient le consentement des parents ou tuteurs, la publication de bans, la présence d'un prêtre, une publicité, toutes sortes d'obstacles et de retards. La loi écossaise, plus large, ne demandait qu'une déclaration mutuelle de mariage échangée en présence de témoins, ou un engagement écrit; c'est, on s'en souvient, ce dernier mode qui avait, pendant quelques jours, uni Burns à Jane Armour et que le père de celle-ci avait détruit. Les gens de Gretna-Green avaient su se faire une industrie profitable de mariages improvisés. Les couples arrivaient et trouvaient tout ce qu'il fallait pour une union immédiate, car ils étaient parfois poursuivis de très près. L'industrie était très florissante dans la seconde moitié du dernier siècle. Pennant, le voyageur, qui avait visité le village un peuavant l'époque du voyage de Burns, en a laissé une amusante description: «Entrons de nouveau en Écosse par un petit pont sur la Sark, et peu après nous nous arrêtons au petit village de Gretna, si bien connu des aventuriers matrimoniaux. Ici le jeune couple peut être instantanément uni, par un pêcheur, un menuisier, un forgeron, qui accomplissent la cérémonie pour une rémunération qui va de deux guinées à un verre de whisky; mais le prix est généralement fixé d'après les renseignements donnés par les postillons de Carlisle, qui sont payés par l'un ou l'autre des dignitaires sus-mentionnés. Si la poursuite des parents est trop ardente, on conseille au couple effarouché de se glisser dans un lit et, dans cette situation, on les montre aux poursuivants, qui n'insistent plus... L'endroit se distingue de loin par un groupe de sapins, le bosquet de Cythère du lieu. J'eus la curiosité de voir le grand-prêtre qui m'apparut sous la forme d'un pêcheur, en surtout bleu, avec une grosse chique de tabac dans la bouche. L'un d'entre nous feignit d'être venu pour reconnaître la place, et lui demanda son prix; après nous avoir considérés attentivement, il le laissa à notre générosité[688]». Quelle fin c'eût été pour le pélerinage poétique! Ce sont là des enfantillages sans portée et sans gravité. Ils n'ont d'intérêt qu'autant qu'ils marquent l'absence de préoccupations sérieuses, et dignes de ce voyage que d'autres poètes devaient faire avec tant de gravité, de vénération et de profit. À coup sûr, la relation de ces plates aventures occupe matériellement plus de place dans le journal de Burns que les notes sur les sites ou les poèmes. Sans entrer dans des détails Lockhart dit: «Le DrCurrie a publié quelques extraits duJournaltenu par Burns pendant cette excursion, mais ils sont pour la plupart très triviaux[689].»
Il convient de dire que ce tour fut fait dans de détestables conditions. Ce fut un triomphe, mais une espèce de triomphe provincial. L'ivresse en était bruyante et épaisse. Burns avait débuté par les gens qui l'admiraient pour ses œuvres, et dont l'admiration contenait cette part de critique exacte qui en fait le titre; il était maintenant au milieu de gens qui l'admiraient sur sa réputation et le flattaient sans discernement. Quand on passe de ceux qui font la renommée à ceux qui l'acclament, on peut être plus étourdi mais on goûte un plaisir moins délicat. Il avait touché à Édimbourg le plus précieux de sa gloire, en quelques pièces d'or sans alliage et en une quantité de fines pièces d'argent; ce qu'il en recevait maintenant n'en était que l'appoint en monnaie de billon. Hormis quelques hommes distingués, comme Brydone, le voyageur, dont la femme, très accomplie, était la fille du DrRobertson[690], ou encore leDrSommerville, l'historien et pasteur à Jedburgh[691], il ne se trouva mêlé qu'à une classe de braves gens, francs, bons vivants, heureux de le fêter à leur guise, mais dont l'enthousiasme se manifestait surtout par des réjouissances matérielles. Ce fut une bousculade de réceptions, de présentations, de toasts, d'exhibitions, toutes les corvées de la réputation. À Jedburgh, les magistrats lui présentent le droit de bourgeoisie, et il veut payer, en dépit de tout, le vin d'honneur[692]. À Eyemouth, la loge maçonnique le nomme grand-maçon[693]. À Dunbar, il est reçu par le prévôt de la ville[694]. Partout où il arrive, on rassemble vivement les notabilités, le clergyman, le notaire, le médecin, les gros bonnets, les capitaines retraités, des lieutenants en congé, les riches propriétaires des alentours. On le conduit en voiture voir les sites des environs[695]. On lui montre, pour lui faire honneur, les curiosités du pays. «Miss Lindsay et moi, allons voir Esther, une femme très extraordinaire pour réciter de la poésie de tout genre et qui parfois fait elle-même des rimailles écossaises. Elle peut répéter par cœur presque tout ce qu'elle a lu, en particulier l'Homère de Pope d'un bout à l'autre, a étudié Euclide toute seule et, en un mot, est une femme d'une intelligence extraordinaire. En causant avec elle, je la trouve tout à fait égale au portrait qu'on m'en avait fait. Elle est très flattée que je l'aie fait demander et de voir un poète qui a publié un livre, comme elle dit[696].» Les curiosités sont très hétéroclites, il faut tout voir. «Vais à Dunse voir un fameux couteau fabriqué par un coutelier d'ici pour être offert à un prince italien[697].» Lui-même, on le montre comme un objet de curiosité; «Il (son hôte) me mène faire visite à Miss Clarke, demoiselle, selon l'expression écossaise, passable encore, mais pas battant neuf, femme intelligente, avec des prétentions supportables à l'observation et à l'esprit; l'âge a fait fleurir le bourgeon rougissant de la timide modestie en une fleur de tranquille assurance. Elle désirait voir quelle espèce derare spectacleest un auteur et en même temps lui faire savoir que Dunbar, quoique petite ville, n'est pas dépourvue de personnes d'esprit[698]». Quoi encore? De vieilles demoiselles font cercle autour de lui et l'accaparent. Il inspire des passions, il fait des ravages, il surexcite des Dulcinées.
Miss —— veut m'accompagner à Dunbar, afin de faire parade de moi comme de son amoureux, chez ses parents. Elle monte un vieux cheval de chariot, aussi immenseet maigre qu'une maison; une vieille selle de femme, toute rouillée, sans sous-ventrière et sans étrier, mais attachée avec une vieille sangle de torche; elle-même aussi belle que ses mains ont pu la faire, en amazone couleur crème, chapeau et plume, etc. Moi, confus de ma situation, je galope comme le diable et je la mets presque en pièces en la faisant secouer par son vieux pur sang; je me débarrasse d'elle en refusant d'aller voir son oncle avec elle[699].
Pauvre Burns! la galante chevauchée! poursuivi par une amazone fagotée en crème, et qui grimace, horriblement secouée et houspillée sur sa haridelle, il court à lui disloquer les os ou à lui rompre le col, ventre à terre, mâchonnant des jurons dans la crinière de Jenny Geddes. Mais l'inexorable apparition est toujours derrière lui, avec un cliquetis de ferraille, de grands fouettements de plis jaunâtres et l'agitation du panache; il sent planer sur son dos cette Euménide ensafranée! C'est un spectacle presque aussi excellent que celui de la fuite de Tam de Shanter.
Encore si tous ces tiraillements ne représentaient qu'un peu d'ennui et pas mal de temps perdu. Le plus grave était une suite de repas, un tourbillon de déjeuners, de dîners, de festins, dans une cohue d'amphitryons qui changeaient jusqu'à trois fois par jour. À Kelso, à Dunse, le club des fermiers lui offre un banquet[700]; on imagine, d'après ce qu'on sait des dîners de professeurs et de clergymen, ce que devaient être ceux de fermiers riches, de gentilshommes campagnards. Walter Scott, qui avait pourtant une tête de fer, en sut quelque chose plus tard, quand il parcourut ce pays pour y faire ses recherches. Que dans ces agapes plantureuses Burns se soit laissé aller, que les fêtes lui aient monté à la tête, c'est une chose manifeste. Eh dehors de son journal, on n'a guère de lui, pendant ces jours-là, que deux ou trois billets et une seule lettre; on comprend qu'il n'avait pas le temps d'écrire. Dans un de ces billets écrit le 17 mai, un jour qui, si on se reporte à son journal, semble avoir été des plus calmes, il dit: «Je vous écris ceci, étant complètement gris, par conséquent ce doit être les sentiments de mon cœur[701]»; et dans la lettre écrite le 31 mai, à son arrivée à Carlisle: «J'avais commencé à vous écrire une longue lettre, mais Dieu me pardonne, je me suis si notoirement encrapulé aujourd'hui après dîner, que je peux à peine me traîner ça et là[702].» Il faut noter avec tristesse ces confessions; ce sont les premiers parmi ces aveux d'ivresse qui deviendront plus fréquents. Hélas!
Combien cependant il était souhaitable que ce voyage exerçât sur lui une influence! Il avait besoin, précisément à cette passe de sa vie, de quelque chose qui modifiât sa condition intérieure, d'un de ces changements,secousse ou inertie, qui rompent ou relâchent une suite mal engagée de sentiments. Il était parti d'Édimbourg dans un mauvais état moral: aigri, mécontent et, sans qu'il sût très nettement à quel propos, portant en lui un amas de colère. Il n'y a pas de meilleur remède, à ces maladies d'un cœur enfermé en soi-même, qu'un de ces voyages qui aèrent l'esprit et en renouvellent l'atmosphère. Quelques semaines de solitude dans la souveraine tranquillité des choses, quelques-unes de ces journées qui font descendre en nous une paix fraîche—et il avait connu de ces journées-là—lui auraient été doublement salutaires. Car leur bienfait est double: tandis que la grandeur des spectacles, en se développant autour de nous, rapetisse les plus vastes aventures humaines, et réduit nos propres agitations à un frémissement de bouleau; cette inévitable pacification se fait à travers un calme physique ou plutôt commence par lui et gagne le dedans; et le corps de Burns, surmené par un hiver d'excès, avait autant besoin de repos que son esprit. Que si le loisir lui avait fait défaut pour un refuge prolongé dans la Nature, un peu de curiosité pour cette ancienne poésie partout semée, le fait de vivre parmi des drames, d'écouter des accents d'autrefois, lui auraient permis de se déposséder de son propre cœur pendant quelques jours, lui auraient procuré, selon l'expression théologique, cette désoccupation de soi-même qui lui était devenue nécessaire. Il aurait apporté une âme disposée à recevoir d'autres impressions, sur un fond sinon renouvelé, du moins déplacé. Il y aurait eu interruption entre les anciennes blessures et les nouvelles, s'il devait en subir; de façon à ce que les souffrances ne se posassent pas aux mêmes endroits. Faute de cet intervalle, il va rentrer chez lui avec un cœur exaspéré, disposé à croire au mal, exercé à le découvrir, et il est à craindre que certaines vulgarités ne froissent des places encore endolories et ne les enflamment.
Après avoir parcouru le pays des Borders, il se dirigea vers l'ouest en suivant la frontière sur le sol anglais, il traversa Carlisle et arriva à Dumfries, où il rencontra son futur propriétaire. Il visita plusieurs fermes sans prendre de résolution. «J'ai été avec M. Miller à Dalswinton et je dois le revoir en août. D'après ce que j'ai vu des terres et la façon dont il m'a reçu, mes espérances de ce côté sont plutôt améliorées; mais elles ne sont encore que bien minces[703].» Les résultats pratiques du voyage n'étaient pas beaucoup meilleurs que les résultats poétiques.[Lien vers la Table des matières.]
RENTRÉE ET SÉJOUR À MOSSGIEL. — RETOUR À ÉDIMBOURG.
En quittant Dumfries, il tira pays du côté du Nord, vers l'Ayrshire. La route qui remonte la vallée de la Nith, par Sanquhar, suit la déchirurepar laquelle le dur et granitique Galloway[704]est séparé de la tête du système montagneux des Borders. Elle traverse une contrée triste et délaissée. À gauche, s'allongent des solitudes jonchées de moraines, de détritus de glaciers, d'amas d'argile, de graviers et de galets, parsemées de mares, de petits lacs innombrables, frappées de l'antique dévastation glaciaire[705]. À droite, se dresse l'âpre massif et le nœud de montagnes où les longues lignes coulantes des Borders se rapprochent, se rencontrent, se ramassent, se relèvent, se heurtent et se déchirent; au lieu de pentes gazonnées, ce ne sont que des cassures à pic, des rochers nus et bouleversés et d'étroits défilés[706]. Vers le haut de la vallée, on entre dans un district de mines et de minerais, sur lequel pèse une stérilité métallique. «La contrée environnante est la plus infertile qui se puisse concevoir. On n'aperçoit ni arbre, ni buisson, ni verdure. Les mineurs et leurs familles sont une communauté isolée, tous plus ou moins parents par mariages[707].» C'est par ce désert, dont l'aridité est plus morne encore dans la lumière de juin, que Burns s'en retournait vers Mauchline.
Le voyageur n'était pas sans ressemblance avec la route. Sa pensée n'était qu'un désordre de projets confus, nés de la visite aux fermes de Dumfries; ses résolutions se heurtaient les unes contre les autres, juste assez fortes pour s'entre-détruire et ne laisser à son esprit que l'inquiétude de leurs bris successifs. Il n'avait en lui que du chaos et des décombres. De plus, pour la première fois après l'étourdissement du voyage, il était livré à lui-même. Il était impossible qu'il n'éprouvât point de la lassitude et l'écœurement de ces temps derniers; cependant cet isolement brusque et le manque de l'agitation dont il avait pris l'habitude, mettaient en lui un malaise. Cette inquiétude se mélangeait à la joie de revoir les siens, de sentir qu'il approchait d'eux, jusqu'au moment où il traversa les premiers villages familiers qui marquaient les limites de sa vie d'autrefois. Enfin, voilà les maisons basses et la vieille église de Mauchline! Il traverse la bourgade sans s'arrêter, peut-être salué par des connaissances, car c'est l'été et il fait jour jusqu'au delà de neuf heures. Il est sur le bout de la grande route si souvent parcouru, et voici là-bas le toit de la ferme où ils sont tous, la vieille mère, Gilbert, les sœurs et les deux marmots!
«Il arriva sans être annoncé,» dit Mrs Begg[708]. On aime à évoquer la scène, quand le cri que Robert était arrivé éclata dans le logis. On raconte que la vieille mère se jeta à son cou sans pouvoir dire autrechose que «oh! Robert!»[709]Et c'est un trait de nature vraie. Le nom d'un enfant est le seul mot par lequel les mères sont capables d'exprimer certaines émotions, car il est le résumé des dévouements, des anxiétés, des tendresses innombrables, dont l'enfant est l'œuvre. On devine, après ce cri, un de ces étroits baisers dans lesquels un cœur se soulage de longues angoisses. Après cette première minute réservée à la mère, on se représente l'accueil ferme et grave de Gilbert, celui des sœurs empressées, la petite Bess riant à son père, car elle était assez grande pour le reconnaître; tandis que l'autre bébé regardait tout effrayé cet homme inconnu et que, derrière tout le monde, les petits domestiques de la ferme, ouvrant de grands yeux, attendaient leur mot de salut familier qui ne leur manqua point. Comment la demeure n'aurait-elle pas tressailli de réjouissance? C'était l'enfant prodigue qui revenait, mais roi et maître des cœurs humains! Il chassait de la maison la misère, opiniâtre hôtesse; avec lui entrait l'espoir. On sait cependant que cette scène fut calme, réservée; presque silencieuse[710]. Les paysans expriment leurs plus forts sentiments avec des paroles imparfaites et rudimentaires comme leurs attitudes, et les Burns étaient une race peu expansive. Ce fut une de ces entrevues où l'on dit peu mais où tous les yeux rougissent. Quant à Robert lui-même, il ne pouvait rentrer sous ce toit sans être remué. Un coup de joie profonde le pénétra. Les mois d'Édimbourg, leurs ivresses, leurs déboires, tout cet intervalle qui le séparait du départ en fut bouleversé, balayé, s'écroula, disparut. Il ne vit plus, dans une illumination soudaine, que le contraste de ces jours attristés et de celui-ci, dont l'orgueil éclatait dans les yeux des siens. Pendant un moment son cœur se réjouit.
On se figure aussi les jours suivants: les visites, les accueils cordiaux, les rencontres dans la rue, les poignées de main, les félicitations, les interrogations, tout l'accompagnement des retours heureux au pays. Il prolongea avec plaisir les causeries avec les amis de la première heure, Gavin Hamilton, Aiken, le DrMackenzie; c'étaient des hommes intelligents; leurs compliments tombaient juste et ne détonnaient pas avec ceux auxquels il avait été habitué à Édimbourg. À côté de cela, les abords banals, les compliments maladroits qui insistent sur quelque point vulgaire et bas du succès, les témoignages de sympathie presque pénibles tant ils portent à faux et mettent de l'impatience dans les remerciements qu'on en fait, les curiosités indiscrètes, lourdes, interminables, les questions insipides, durent quelquefois l'agacer. Par moments, sa bienvenue à Mauchline ne devait pas différer beaucoup de celle qui fête le soldat ou le marin, lorsqu'ils rentrent gradés dans leurvillage. Et quand le bruit de son arrivée se fut répandu, les amis lui vinrent de tout le pays, d'Ayr, de Kilmarnock, de Tarbolton, d'Irvine, de Maybole, des fermes et des moulins, de toutes parts. Les voitures et les chevaux se pressaient sur la route de Mossgiel. On affirmerait presque sans hésitation que ces jours-là furent heureux pour Burns. Mais que c'est une œuvre périlleuse de vouloir reconstruire des caractères et qu'il y a dans les cœurs de replis qui déjouent toutes les vraisemblances!
Dès son arrivée, Burns se rendit chez les Armour. Le prétexte ou le motif fut d'aller voir sa fillette qui, selon le partage des jumeaux, était restée avec la mère. Il se retrouva en face du père fanatique qui l'avait presque chassé du pays et de la femme qui l'avait abandonné. Il avait beaucoup souffert par eux deux; eux aussi, sans doute, avaient souffert par lui. L'entrevue ne laissait pas d'être gênante pour tous. On comprend que Jane, en lui apportant l'enfant, ait tourné ses yeux noirs vers lui d'un air contrit; mais on comprendrait aussi que le vieux maître maçon fût resté ce qu'il s'était montré, austère et intraitable; cela du moins lui eût fait un caractère. Il n'en fut rien. Burns trouva toute la famille humble, obséquieuse. Il en fut révolté; cela n'a rien de surprenant. Mais en même temps, cette montée de colère amenait à la surface bien d'autres choses qui étaient dans son âme. Et voici ce qu'il écrivait: