Chapter 19

Ces amours commencent volontiers par des impressions intellectuelles et ils en vivent en partie, car ils appartiennent à une période où le corps n'a plus toute sa beauté et où, par contre, l'esprit a toute sa force. Il yavait donc bien des affinités entre Burns et MrsMac Lehose. Il trouvait en elle une femme plus instruite, plus distinguée, plus dame, que celles qu'il avait connues. Il était inévitable qu'elle serait attirée par son génie. Ce fait même qu'elle n'avait pas une très haute distinction la rendait plus accessible. Elle n'avait pas autour d'elle ces délicatesses excessives et factices qu'eût froissées ce qu'il y avait nécessairement de fruste et de rude en lui. Elle touchait directement sa force et son intelligence. Il n'y avait pas même entre eux ce léger grillage de raffinements de manières qui parfois se dresse entre un homme supérieur et une femme très élégante.

Elle s'était enthousiasmée pour le poète et, depuis quelque temps, elle pressait une de ses amies, vieille fille, Miss Nimmo, liée avec Miss Chalmers, de le lui faire connaître. Vers les premiers jours de décembre, Miss Nimmo cédant à ses sollicitations, l'invita à passer une soirée avec Burns. Elle fut sans doute éblouie et charmée par sa parole. L'entrevue se termina par une invitation à venir prendre le thé chez elle, le jeudi suivant, qui était le 6 décembre. Quelque chose survint qui fit remettre la réunion au samedi. Burns avait alors l'intention de s'éloigner d'Édimbourg, la semaine suivante, comme il résulte de la lettre qu'il écrivit pour accepter le changement de jour:

Madame, j'attachais beaucoup de prix au thé de ce soir, et je n'ai pas été souvent aussi désappointé. Samedi soir, je saisirai l'occasion avec le plus grand plaisir. Je quitte cette ville aujourd'hui en huit, et probablement pour une couple d'années. Je regretterai toujours d'avoir fait si tard la connaissance d'une personne que j'estimerai toujours hautement et au bonheur de laquelle je m'intéresserai toujours chaudement[838].

Si les choses s'étaient passées ainsi, cette rencontre ne se fût pas distinguée de tant d'autres. C'eût été une soirée d'admiration de plus. Ce fut un accident matériel qui, en retenant Burns à Édimbourg plus longtemps qu'il ne le pensait, donna à ces relations le temps de se développer et d'entamer leurs deux vies.

Le lendemain de cette lettre, la veille même du jour attendu, une voiture, dans laquelle il se trouvait, fut renversée par la faute du cocher ivre. Il fut rapporté chez lui, avec un genou fortement contusionné, qui devait le garder à la chambre pendant six semaines. Sans cet accident, il est probable que ses rapports avec Mrs Mac Lehose auraient été coupés court, par son départ prochain. Il lui écrivit, pour s'excuser, une lettre dans laquelle il y a déjà une pointe de ferveur:

«Je puis dire avec vérité, Madame, que je n'ai jamais rencontré dans ma vie de personne que j'aie plus anxieusement souhaité de revoir que vous. C'est ce soir quej'allais avoir ce très grand plaisir dont la pensée me grisait; mais une malheureuse chute de voiture m'a tellement contusionné au genou que je ne puis bouger la jambe du coussin. Ainsi, si je ne vous revois plus, je ne reposerai pas dans mon tombeau, de chagrin. J'étais vexé jusqu'à l'âme de ne pas vous avoir rencontrée plus tôt. J'avais pris la résolution de cultiver votre amitié, avec l'enthousiasme de la religion; mais c'est ainsi que la Fortune m'a toujours servi. Je ne puis supporter l'idée de quitter Édimbourg sans vous voir. Je ne sais pas comment expliquer cela: je m'éprends étrangement de certaines personnes et je me trompe rarement.Vous m'êtes une étrangère, mais je suis un être singulier. Des sentiments encore innommés, des choses qui ne sont pas des principes, mais qui sont mieux que des fantaisies, me portent plus avant que la raison tant vantée n'a jamais conduit un philosophe.—Adieu! tous bonheurs soient vôtres[839].

«Je puis dire avec vérité, Madame, que je n'ai jamais rencontré dans ma vie de personne que j'aie plus anxieusement souhaité de revoir que vous. C'est ce soir quej'allais avoir ce très grand plaisir dont la pensée me grisait; mais une malheureuse chute de voiture m'a tellement contusionné au genou que je ne puis bouger la jambe du coussin. Ainsi, si je ne vous revois plus, je ne reposerai pas dans mon tombeau, de chagrin. J'étais vexé jusqu'à l'âme de ne pas vous avoir rencontrée plus tôt. J'avais pris la résolution de cultiver votre amitié, avec l'enthousiasme de la religion; mais c'est ainsi que la Fortune m'a toujours servi. Je ne puis supporter l'idée de quitter Édimbourg sans vous voir. Je ne sais pas comment expliquer cela: je m'éprends étrangement de certaines personnes et je me trompe rarement.

Vous m'êtes une étrangère, mais je suis un être singulier. Des sentiments encore innommés, des choses qui ne sont pas des principes, mais qui sont mieux que des fantaisies, me portent plus avant que la raison tant vantée n'a jamais conduit un philosophe.—Adieu! tous bonheurs soient vôtres[839].

À cette lettre un peu bien expansive, Clarinda fit une réponse du même ton. Quelque accoutumée qu'elle soit aux déceptions, elle n'en a jamais ressenti une de même nature à laquelle elle ait été plus sensible, que dit-elle? à moitié aussi sensible qu'à celle-ci. L'accident cruel qui l'a causée augmente ses regrets. Si sa sympathie, son amitié étaient capables de le soulager dans sa peine, il pouvait être assuré qu'il les possédait. Elle se laissait aller à parler de ces sentiments vagues que Burns avait habilement mis en avant, à user ces mots doux et d'air innocent, les préludes de la flûte séductrice, qui ne disent rien, mais qui préparent à écouter et auxquels les femmes devraient fermer leurs oreilles, car ils sont perfides. «Nous sommes, en vérité,étrangersen un sens, mais nous avons une proche parenté à beaucoup d'égards: cessentiments innommésje les comprends parfaitement, quoique la plume d'un Locke n'ait pu les définir. Peut-être le motinstinctsapproche-t-il plus de leur définition quePrincipesouCaprices. Pensez-vous, ajoutait-elle, en lui citant avec un peu de flatterie un de ses vers, qu'ils aient quelque rapport aveccette lumière céleste qui nous égare?[840]Je sais une chose, c'est qu'ils ont un puissant effet sur moi et qu'ils sont délicieux lorsqu'ils demeurent sous le contrôle de laraisonet de lareligion[841]». Il y a bien un peu de coquetterie et d'attirance dans ces mots. Cependant elle touchait, dès le premier jour, le point sur lequel allait porter la lutte entre elle et Burns. Comme toute femme qui marche vers une faute par des perspectives honnêtes, elle voudra rester dans les limites marquées par ces deux mots; et lui essayera de l'entraîner au-delà, au moyen de tous les sophismes et les déclamations que nous murmure le Méphistophélès invisible, plein de conseils et d'habiletés, qui assiste caché derrière le buisson, au débat de tout homme et de toute femme. Burns avait un allié, dans ces premiers moments, c'était son accident: «Si j'étais votre sœur j'irais vous voir, mais ce monde est plein de censure[841].»

Burns était trop expert joueur pour ne pas saisir cet avantage et ne pas pousser plus avant. Il fit aussitôt le mouvement qui amenait les relations sur le terrain de l'amour, et il le faisait d'une façon très habile, sans se compromettre, par un regret vague, un soupir arraché comme malgré lui. «Votre amitié, madame! Par les cieux, je n'avais jamais connu ce que c'est que l'orgueil!» et il ajoute que de son côté c'est une amitié «qui, si j'avais eu le bonheur de vous rencontrerà temps, aurait pu me conduire... le dieu de l'amour seul sait jusqu'où[842]». Sous cette forme de prétérition, la chose est insinuée, le mot est glissé. On ne peut se défendre d'un étonnement presque pénible à voir ce qu'il y avait de finesse et de rouerie en lui. Toute cette nouvelle aventure, qui n'a en soi rien d'extraordinaire, est curieuse pourtant parce qu'elle nous le montre à l'œuvre de près et permet de juger jusqu'où il était capable d'aller dans un certain sens. Elle est curieuse aussi parce qu'elle présente, avec une singulière clarté et dans ses degrés successifs, l'éternel conflit des désirs d'un homme et des scrupules d'une femme, avec son éternelle issue.

Voyez avec quelle rapidité les choses prennent forme et avec quelle précision la question se pose dès le début. Un peu alarmée par cette lettre, MrsMac Lehose veut le ramener à leur point d'entente. Ses paroles ne manquent ni de justesse ni de dignité. Mais elle ne s'aperçoit pas que cette défense ne fait que donner plus de passion à l'attaque, et qu'il y a des cas où le seul moyen est de ne pas comprendre. Combien de femmes ont écrit ceci, ou à peu près, et de bonne foi!

Quand je vous verrai, il faudra que je vous gronde pour m'écrire d'une façon romanesque. Vous souvenez-vous que celle à qui vous parlez est une femme mariée, ou bien—comme Jacob,—voudriez-vous attendre sept années et, peut-être alors même, être déçu comme lui? Non! J'ai meilleure opinion de vous: vous avez trop de cette impétuosité qui accompagne généralement les nobles esprits. Pour parler sérieusement, on croirait, d'après votre style, que vous écrivez à quelque femme vaine et sotte, pour vous moquer d'elle—ou pis encore. J'ai trop de vanité pour l'attribuer au premier motif, et trop de charité pour admettre la pensée du second. Je le considère comme l'effusion d'un cœur bienveillant qui en rencontre un autre pareil à lui; je vous ai promis mon amitié: ce sera votre faute si jamais j'ai à la retirer[843].

Il faut entendre avec quelle indignation Burns se défend! Il est resté immobile et stupéfait, comme les amis de Job quand ils l'aperçurent! Quoi! «s'adresser à une femme mariée!» Il a tressailli comme s'il avait vu le spectre de celui qu'il aurait offensé. Il se rappelle ses expressions. Quelques-unes, il est vrai, sont discutables, mais c'est par habitude et bien malgré lui. Son cœur, s'il a péché, c'est bien peu.

«Je ne saurais pas vous dire, Madame, si mon cœur n'a pas pu s'égarer un peu; mais je puis déclarer, sur l'honneur d'un poète, que le vagabond a fait l'école buissonnière à mon insu. J'ai, à mon compte, une assez belle troupe de défauts; comme ceux de la plupart des gens, ce sont des gredins indisciplinés, mais les infortunés coquins ont en eux un peu d'honneur et ils ne voudraient pas faire une chose malhonnête.... Un homme rencontre une femme malheureuse, aimable et jeune, abandonnée et délaissée par ceux qui étaient tenus, par tous les liens du devoir, de la nature et de la gratitude à la protéger, à la consoler et à la chérir; cette femme unit la beauté du corps à la noblesse de l'esprit—d'un esprit qui va à votre goût comme les joies du ciel à un saint; si une pauvre petite idée, fille naturelle de l'imagination, vient pensivement regarder par-dessus la palissade,—supposez mon amie que vous ayiez à la juger et que cette pauvre petite brebis errante, toute tremblante, toute contrite, les yeux innocents, pleins de larmes, de regrets et implorant son juge du regard, soit amenée devant vous, pouvez-vous la condamner impitoyablement[844].

Le plaidoyer est habile, avec ce qu'il faut de bonne humeur pour diminuer ce qu'on a dit, avec ce qu'il faut d'aveu pour le maintenir, et ce qu'il faut de flatterie pour en faire entendre davantage.

MrsMac Lehose fut-elle facilement dupe de ces belles protestations? Sans doute quelque chose en elle voulait être persuadé. Elle envoya à Burns quelques vers assez bien tournés qu'elle signa, selon le goût du temps pour les noms supposés, du nom de Clarinda. Désormais Burns, pour se mettre à l'unisson, lui écrivit sous celui de Sylvander, et à partir de ce moment ils ne s'appellent plus autrement dans la suite de cette correspondance.

L'indignation de Burns n'était, on le suppose bien, qu'un feu de paille. À quelques jours de là, il écrit une longue lettre où toutes les déclamations, les sympathies, infaillibles en pareil cas, sont mises en jeu. Pourquoi est-elle malheureuse? Pourquoi l'a-t-il connue si tard?

«Vous avez une main bienveillante et disposée à donner; pourquoi ce bonheur vous fut-il refusé? Vous avez un cœur formé, noblement formé, pour les joies les plus raffinées de l'amour; pourquoi ce cœur fut-il jamais meurtri?... Pourquoi suis-je né pour voir un malheur que je ne puis secourir, et rencontrer des amis dont je ne puis jouir? Je regarde en arrière, avec la détresse d'un regret inutile, en voyant ma perte de ne pas vous avoir connue plus tôt, tout l'hiver dernier, ces trois mois-ci passés! quel commerce heureux n'ai-je pas perdu! Peut-être cependant cela vaut-il mieux pour ma paix.[845]»

On voit avec quelle habileté et quel enthousiasme apparent, peut-être avec quelle inconscience, le séducteur poursuit son chemin. Il y a un passage bien perfide, mais bien joli et bien séduisant:

Je crois qu'il n'est pas possible de maintenir des rapports ou d'entretenir une correspondance avec une femme aimable, encore moins avec unefemme merveilleusementaimable et belle, sans quelque mélange de cette délicieuse passion dont j'ai eu plus d'une fois l'honneur d'être l'esclave très dévoué. Mais pourquoi s'en sentir blessée? Est-ce qu'un honnête homme ne peut pas avoir une faiblesse pour une femme charmante, sans courir tête baissée dans une intrigue? Prenez un peu de la tendre sorcellerie de l'amour, ajoutez-la aux généreux et honorables sentiments d'une amitié virile, et je ne connais qu'unseulmets qui soit plus délicieux, et que peu, très peu d'êtres, à quelque rang qu'ils appartiennent, goûtent jamais. Un pareil mélange est comme d'ajouter de la crème à des fraises; non seulement elle donne aux fruits une richesse plus délicate, mais encore elle est délicieuse elle-même[846].

La chose est dite, mais de quelle façon légère et caressante. Cette dernière phrase est, dans le texte, d'un coloris et d'une saveur tout à fait exquis. La première tentation ne se servit pas avec plus de sophisme et de sensualité du parfum d'un fruit. Cela devient presque de la poésie.

La pauvre Clarinda a beau faire, elle a beau roidir sa réponse, y mettre des raisonnements, rectifier les mots, marquer des bornes, se faire raisonnable et raisonneuse, elle est gagnée.

«Vous dites «qu'il n'est pas possible de correspondre avec une femme aimable sans un mélange de la tendre passion.» Je crois qu'il n'y a pas d'amitié entre des personnes sensibles de sexe différent, sans un peu dedouceur; mais lorsqu'elle est maintenue dans des limites convenables, elle ne fait que donner une plus haute saveur à ce commerce. L'amour et l'amitié sont des mots qui se trouvent sur les lèvres de tous, mais peu, extrêmement peu, en comprennent la signification. L'amour (ou l'affection) ne peut pas être sincère, s'il hésite un moment à sacrifier toutes ses satisfactions égoïstes au bonheur de son objet. Au contraire, si on veut acheter lespremièresaux dépens dusecond, il mérite d'être appelé, non plus amour, mais d'un nom trop grossier pour être mentionné. C'est pourquoi je soutiens qu'un honnête homme peut avoir une faiblesse amicale pour une femme, qui dans son âme abhorrerait l'idée d'une intrigue avec elle. Voilà mes sentiments sur ce sujet: j'espère qu'ils correspondent aux vôtres[847].»

En dépit d'elle, le poison a pénétré ses précautions, ses restrictions, sa froideur même. Il y a dans ces lignes qui veulent être rigides, un consentement. Le premier pas est fait dans le sentier périlleux; la première, l'imperceptible concession qui en contient tant d'autres; l'initiale minute de faiblesse d'où sortira un avenir chargé de souffrances, par cette sorte de logique et de déduction effrayante des choses dont George Eliot a si vigoureusement marqué la marche, les exigences et la cruauté.

Il est clair qu'une correspondance, engagée sur ce ton, doit conduire à des entrevues. Aussitôt que Burns fut capable de sortir dans une chaise à porteurs, il alla rendre visite à Clarinda. Il raconta sa vie, ses fautes etses folies, avec son éloquence enflammée et des élans de regret. On imagine ce que pouvait être sur ses lèvres le tableau de son enfance, des sombres jours de son père, sauvé de la prison par la mort «le dernier et souvent le meilleur ami du pauvre[848]», et la flamme qui devait sortir du récit de ses propres passions. On voit la pauvre Clarinda, éblouie par ces regards éclatants, suspendue à cette navrante histoire, prise du désir de guérir ces regrets. Le lendemain, pour compléter ce qu'il avait dit la veille, il lui envoya sa lettre au DrMoore. Elle la lut, et, avec un vrai instinct féminin, elle s'appliqua la scène éternelle où la pitié fait naître l'amour. Elle songea aussitôt à Desdemona troublée du récit des souffrances et des dangers d'Othello. Elle y songea parce que son cœur lui disait les mêmes choses qui sont exprimées dans ce passage d'une humanité si profonde. Et la ressemblance n'était pas déjà si lointaine. Il y avait quelque chose de la rudesse, de l'origine vulgaire et presque de l'aspect du maure, dans cet homme au teint brun et aux yeux noirs flamboyants, qui répandait son récit d'épreuves et d'aventures. C'est le prix de ceux qui les ont traversées qui fait le prix de ces péripéties. Les exploits du guerrier noir ne sont après tout que le fait de maint soldat, mais la fille du sénateur eut raison d'en être éblouie. La vie de Burns sembla justement, à celle qui l'écoutait ainsi, douloureuse et presque également héroïque: à coup sûr elle avait eu une endurance et une vaillance égales. Clarinda avait senti juste en allant droit à cette scène. Elle avait touché ce que les sentiments ont de commun, sous les diversités de situations, de langage et de ciel. Sa tendre compassion était bien sœur de celle de Desdemona. C'est sûrement un des points curieux et touchants de cette correspondance.

Deux fois, je l'ai lue avec une grande attention. Quelques parties m'ont «dérobé mes larmes.» Avec Desdemona j'ai ressenti que «c'était pitoyable, que c'était merveilleusement pitoyable». Quand j'arrivai au paragraphe où il est question de lord Glencairn, j'éclatai en larmes. C'était ce délicieux trop plein du cœur, qui sort d'une combinaison des sentiments les plus doux. Rien ne lie davantage un esprit généreux que de lui témoigner de la confiance. Je l'ai toujours éprouvé. Vous semblez avoir eu l'intuition de ce trait de mon caractère, et c'est pourquoi vous m'avez confié vos fautes et vos folies. La description de votre première scène d'amour m'a ravie. Elle m'a rappelé l'idée de quelques circonstances tendres qui m'arrivèrent à la même période de la vie. Seulement, les miennes n'allèrent pas si loin. Peut-être, en retour, vous raconterai-je les détails quand nous nous verrons. Ah! mon ami, les premières émotions d'amour sont assurément les plus exquises. Dans les années plus mûres, nous pouvons acquérir plus de connaissances, de sentiment; mais rien de ceci ne peut donner les mêmes ravissements que les chères illusions de la jeunesse qui font battre le cœur. Comme la vôtre, la mienne était une scène rurale, ce qui ajoute encore à la tendre rencontre. Mais assez de ces souvenirs[849].

Pendant qu'elle suivait la vie antérieure de l'homme qui pénétrait dans la sienne, elle était aux prises avec une préoccupation intime où est la preuve qu'elle était sincère dans son rêve d'une amitié paisible. Elle se demandait s'il en était capable, et elle s'alarmait de n'en pas trouver de traces ou de germe, dans cette existence, où tant de sentiments avaient pris place. Cette inquiétude lui donnait une perspicacité très aiguë, comme lorsqu'un intérêt majeur avive l'esprit, l'aiguise sur un point unique. Elle avait mis le doigt sur l'incapacité, où sont des natures comme Burns, d'éprouver vis-à-vis d'une femme un sentiment désintéressé. Elle devinait la fragilité de son rêve.

«Il y a une chose qui m'effraie, c'est qu'il n'y a pas de trace d'amitié envers une femme; or, dans le cas de Clarinda, c'est la seule «chose à souhaiter avec ferveur».... Vous m'avez dit que vous n'avez jamais rencontré une femme capable d'aimer aussi ardemment que vous-même. Je le crois, et je vous conseillerais de ne pas vous lier jusqu'à ce que vous en rencontriez une. Hélas! vous en trouverez beaucoup qui ne lepeuventpas, et quelques-unes qui ne ledoiventpas; mais être unie à une des premières vous rendrait misérable. Je crois que vous auriez presque raison de ne pas penser an mariage, car, à moins qu'une femme ne puisse être un compagnon, un ami et une maîtresse, elle ne pourrait vous aller. Cette dernière pourrait gagner Sylvander, mais les deux autres seules pourraient le conserver[850].

Quant à Burns, tout entier à lui-même, comme presque toujours lorsque ses habitudes de cœur étaient en jeu, ayant moins souci de connaître que d'entraîner, il semble n'avoir rapporté de cette entrevue que la satisfaction de quelques instants aimables.

Certains jours, certaines nuits, que dis-je, certaines heures comme «les dix justes de Sodome» sauvent le reste des insipides, ennuyeux et misérables mois et ans de la vie. C'est une de ces heures que ma chère Clarinda m'a accordée hier soir.Une heure bien passéeEn de si tendres circonstances, pour des amisVaut mieux qu'un siècle de temps commun.»

Certains jours, certaines nuits, que dis-je, certaines heures comme «les dix justes de Sodome» sauvent le reste des insipides, ennuyeux et misérables mois et ans de la vie. C'est une de ces heures que ma chère Clarinda m'a accordée hier soir.

Une heure bien passéeEn de si tendres circonstances, pour des amisVaut mieux qu'un siècle de temps commun.»

La remarque qui précède s'étend à toute la correspondance. Il y a bien plus de fines et pénétrantes observations de Clarinda sur lui, que de lui sur elle. Elle lui a dit des choses qui, pour la justesse, et la pénétration n'ont été égalées, sur certains points, par aucun autre témoignage. On pourrait à peu près recomposer le caractère de Burns avec les traits qu'elle a soulignés. Par lui, on ne sait rien d'elle. C'est qu'elle s'occupait de lui et l'étudiait anxieusement, et que lui ne s'occupait que d'aimer.

Les lettres de Burns qui suivirent cette première entrevue sont de grandes déclamations à froid, pleines d'apostrophes, de déclarations voilées. Clarinda, qui ne manque pas de finesse, le raille un peu sur ladurée de ses désespoirs. «Conservez bon espoir, Sylvander; l'éternité de vos souffrances d'amour sera terminée avant six semaines. Ce sont là des parjures «que les dieux permettent en souriant[851].» Elle lui parle avec beaucoup de sagesse et de raison. «Une partie de l'intérêt que vous prenez à moi est due à la pure nouveauté. Vous serez fatigué de notre correspondance avant de quitter la ville et vous ne prendrez pas la peine de m'écrire de la campagne. Sylvander, je voudrais que vous soyez marié heureusement, vous ne pouvez être heureux sans un tendre attachement. Le ciel vous dirige![852]» Ce sont là de sages paroles et de bons conseils. Et comme les allusions de Sylvander ont été trop vives et trop claires, elle le rappelle à l'ordre d'un ton presque sec: «Je ne puis et peut-être je ne devrais pas comprendre vos extravagances d'hier soir et vos remarques ambiguës à leur propos. Je suis votre amie, Sylvander, prenez garde que la vertu ne réclame le sacrifice même de l'amitié. Vous n'avez pas besoin de maudire le lien des lois humaines, quel est le bonheur que Clarinda goûterait à en être libérée?[853]» Il est clair que le trouble qui commence en son cœur n'a pas encore gagné la tête, et qu'elle reste encore la personne ferme et sensée qu'elle semble avoir été.

Une seconde entrevue plus longue eut lieu le samedi 12 janvier. Cette fois-ci, ce fut Clarinda qui, à son tour, raconta son histoire et dévoila son caractère. Elle semble avoir fait l'aveu d'erreurs et de défauts. «Sylvander, vous avez vu, hier soir, Clarinda derrière la scène! Maintenant vous êtes convaincu qu'elle a des défauts. Si elle se connaît bien, son intention est toujours bonne, mais elle est souvent la victime de sa sensibilité et c'est pourquoi elle est rarement contente d'elle-même[853]». Sans doute, Burns ému, comme il est si aisé de l'être, par le récit d'infortunes pareilles, l'écouta avec une sympathie recueillie et avec réserve. Il se montra ce que Clarinda espérait qu'il serait toujours. «Oh! mon ami, je souhaite ardemment conserver votre estime. Notre dernière entrevue vous a élevé très haut dans la mienne. J'ai en vérité rencontré peu de personnes de votre sexe capables de comprendre la délicatesse en pareilles circonstances; et cependant c'est elle seule qui donne leur saveur à des rapports si heureux[854].» Néanmoins il lui venait de confuses inquiétudes sur ce qu'elle faisait. Même dans la joie d'une entrevue innocente propre à la rassurer, apparaissaient des remords encore faibles et pâles, qui n'avaient pas d'acte auquel ils pussent se prendre, mais éveillés par un état général.

Je ne nierai pas, Sylvander, que la soirée d'hier ait été une des plus délicieuses quej'aie jamais connues. Peu d'instants pareils tombent en lot aux mortels. Peu de ceux-ci, extrêmement peu, sont faits pour goûter un plaisir si raffiné. Mais, bien que notre plaisir ne nous ait pas conduits au-delà des limites de la vertu, mes réflexions d'aujourd'hui n'ont pas été sans un mélange de regret. L'idée de la peine que cette entrevue, si elle était connue, aurait causée à un ami auquel je suis liée par les liens sacrés de la reconnaissance (d'elle seule); l'opinion que Sylvander a pu se former de mon manque de réserve; et, par dessus tout, quelques craintes que le ciel peut ne pas m'approuver dans la situation où je suis... tout cela m'a causé une nuit sans sommeil; et bien que j'aie été à l'église, je ne suis nullement bien.

C'étaient ces premiers scrupules qui, à l'origine d'une erreur, flottent dans les âmes, à peine discernés de la manière d'être, semblables à ces organismes amorphes, transparents, confondus avec l'eau, et qui plus tard feront place à des monstres compliqués, armés de tout ce qui déchire et torture. Ces remords en formation sont un indice qu'un travail intérieur se poursuivait en elle, et qu'elle avait plus lieu de s'alarmer qu'il n'apparaissait au dehors. Il y a, dans ces histoires de cœur qui avancent par mines et secrets couloirs de taupes, des mouvements inattendus qui révèlent la marche souterraine.

Quant à Burns il essayait de rassurer Clarinda de la façon suivante, un peu trop simple:

«Que vous ayez des défauts, ma Clarinda, je n'en ai jamais douté; mais je ne connaissais pas l'endroit où ils existent, et, depuis samedi soir, je suis plus dans les ténèbres que jamais. Ô Clarinda! pourquoi blesser mon âme en supposant que «la soirée dernière doit avoir diminué mon opinion de vous.» Il est vrai, j'étais «derrière la scène avec vous», mais qu'y ai-je vu? Un cœur brillant d'honneur et de bienveillance, un esprit ennobli par le génie, instruit et raffiné par l'éducation et la réflexion, élevé par une religion native, sincère comme dans les climats du ciel, un cœur formé pour les glorieux attendrissements de l'amitié, de l'amour et de la pitié. Voilà ce que j'ai vu. J'ai vu la plus noble âme immortelle que la création m'ait jamais montrée[855].

S'il suffit de frapper fort pour toucher juste, voilà qui devait réussir.

Une troisième entrevue eut lieu, le vendredi 18, pour laquelle elle lui recommande de venir à pied, quitte à s'en retourner en chaise à porteurs, parce que celles-ci sont si rares dans le voisinage que l'une d'elles exciterait l'attention, tandis que vers dix heures du soir tout le voisinage est endormi et qu'elle peut venir sans inconvénient[856]. C'est un coin de petite ville. Il semble que cette entrevue ait été celle des aveux. Les deux précédentes, avec quelques douceurs buissonnières, n'avaient été, pour l'un et pour l'autre des deux amants, qu'un voyage à travers le passé. Ils s'étaient raconté réciproquement leur histoire. C'étaient des heures rétrospectives,mêlées à des regrets de ne s'être pas rencontrés plus tôt. Ils arrivaient maintenant au présent, qui les réunissait gagnés l'un à l'autre par ce qu'ils avaient trouvé de commun dans leurs destinées antérieures. Clarinda lui a confié son long rêve d'une amitié masculine, faite de tendresse et de réserve. Elle a imprudemment peut-être ouvert son cœur. «Si elle osait en disposer—la soirée d'hier ne peut vous laisser embarrassé de deviner quel est l'homme à qui elle le donnerait[857].» Le lendemain, elle craint d'avoir été trop loin, d'avoir trop clairement parlé. «Je ne puis me rappeler quelques-unes des choses que j'ai dites sans un peu de peine[857].» Elle se sent isolée, elle voudrait voir de la société, elle est stupide, son cœur est endolori. Elle essaye de bannir ce malaise en se lançant dans de longues dissertations religieuses. On dirait qu'elle a besoin de sentir que son refuge et son soutien n'est pas loin et qu'elle veuille, en en parlant, le sentir plus près d'elle.

Il écrivait, de son côté, une lettre qui donne l'idée de la déclamation insipide et de l'orgueil puéril de certaines parties de cette correspondance.

Samedi soir, 10 heures ½.«Quelle délicatesse de bonheur je savourais hier à ce moment-ci! Ma toujours très chère Clarinda, vous avez dérobé mon âme; mais vous l'avez affinée et élevée: vous lui avez donné un sens plus fort de la vertu et un goût plus fort pour la piété. Clarinda, première de votre sexe, si jamais votre aimable image s'efface de mon âme,Puisse-je être perdu sans un œil pour pleurer,Et ne pas trouver de terre vile assez pour m'ensevelir.Quelle sotte bagatelle est la tendresse enfantine des vulgaires enfants du monde! C'est le jeu insignifiant des jeunes animaux des champs et des forêts; mais quand le sentiment et l'imagination unissent leurs douceurs, quand le goût et la délicatesse les raffinent, quand l'esprit ajoute le bouquet et que le bon sens donne la force et du courage à l'ensemble, quel breuvage délicieux est l'heure de la tendre affection! La Beauté et la Grâce, dans les bras de la Vérité et de l'Honneur, dans toute la splendeur de l'amour mutuel!... Clarinda, quand un poète et une poétesse créés par la nature, deux des plus nobles productions de la nature, quand ils boivent ensemble à la même coupe de l'amour et du bonheur, n'essayez pas, vous, matériaux plus grossiers de la nature humaine, de mesurer, en le profanant, un bonheur que vous ne pouvez jamais connaître[858].

Samedi soir, 10 heures ½.

«Quelle délicatesse de bonheur je savourais hier à ce moment-ci! Ma toujours très chère Clarinda, vous avez dérobé mon âme; mais vous l'avez affinée et élevée: vous lui avez donné un sens plus fort de la vertu et un goût plus fort pour la piété. Clarinda, première de votre sexe, si jamais votre aimable image s'efface de mon âme,

Puisse-je être perdu sans un œil pour pleurer,Et ne pas trouver de terre vile assez pour m'ensevelir.

Quelle sotte bagatelle est la tendresse enfantine des vulgaires enfants du monde! C'est le jeu insignifiant des jeunes animaux des champs et des forêts; mais quand le sentiment et l'imagination unissent leurs douceurs, quand le goût et la délicatesse les raffinent, quand l'esprit ajoute le bouquet et que le bon sens donne la force et du courage à l'ensemble, quel breuvage délicieux est l'heure de la tendre affection! La Beauté et la Grâce, dans les bras de la Vérité et de l'Honneur, dans toute la splendeur de l'amour mutuel!... Clarinda, quand un poète et une poétesse créés par la nature, deux des plus nobles productions de la nature, quand ils boivent ensemble à la même coupe de l'amour et du bonheur, n'essayez pas, vous, matériaux plus grossiers de la nature humaine, de mesurer, en le profanant, un bonheur que vous ne pouvez jamais connaître[858].

Toute cette partie de leur correspondance ne se lit qu'avec un sentiment pénible, qui tient de la pitié et de l'irritation, tant on est incertain de savoir si l'homme qui l'a écrite était sincère ou impudent dans ses déclamations. C'est un mélange écœurant de protestations de fidélité et d'apostrophes à la Divinité, qui affectent la forme de prières. On dirait que, volontairement, Burns a choisi cette phraséologie d'église pourendormir les scrupules religieux de Clarinda et donner à ses déclarations un air de dévotion.

Clarinda, puis-je compter sur votre amitié pour la vie? Je pense que je le puis! Toi, Sauveur tout puissant des hommes! J'ai jusqu'à présent trop négligé ton amitié; me l'assurer sera mon souci constant, pendant tous les jours et les nuits futurs de ma vie. L'idée de ma Clarinda s'ensuit:Cache-la, mon cœur, dans ce vêtement secret,Où, mêlée à celle de Dieu, sa chère pensée repose.Mais je redoute l'inconstance, imperfection qui résulte de la faiblesse humaine. Rencontrerai-je une amitié qui défie les années d'absence, et les chances, et les changements de la fortune? Peut-être «ces choses-là existent-elles». Il y a un seul honnête homme, de qui j'espérerais une telle chose; mais qui, excepté un écrivain de romans, pourrait croire à un amour qui promettrait pour toute la vie, en dépit de la distance, de l'absence, des chances, des changements, et cela, avec de frêles espérances de possession?Pour ma part, je puis me répondre moi-même à ces deux exigences: «Tu es cet homme-là.» J'ose, avec une froide résolution, j'ose déclarer que je suis cet ami et cet amant. Si le sexe féminin est capable de telles choses, Clarinda l'est. Je croîs qu'elle l'est, et je sens que je serai misérable, si elle ne l'est pas. Il n'y a pas une des vertus qui donnent de la valeur, ou des sentiments qui font honneur au sexe, qu'elle ne possède à un degré supérieur à toutes les femmes que j'ai jamais vues: son esprit exalté, aidé un peu peut-être par la situation où elle se trouve, est, je le pense, capable de cet enthousiasme d'amour noblement romanesque. Puis-je vous revoir mercredi soir? Le mercredi, qui viendra ensuite, sera, je le prévois, un jour haï de nous deux.... Trois soirées, trois soirées au vol rapide, avec des ailes de duvet, sont tout le passé; je n'ose pas calculer le futur....

Clarinda, puis-je compter sur votre amitié pour la vie? Je pense que je le puis! Toi, Sauveur tout puissant des hommes! J'ai jusqu'à présent trop négligé ton amitié; me l'assurer sera mon souci constant, pendant tous les jours et les nuits futurs de ma vie. L'idée de ma Clarinda s'ensuit:

Cache-la, mon cœur, dans ce vêtement secret,Où, mêlée à celle de Dieu, sa chère pensée repose.

Mais je redoute l'inconstance, imperfection qui résulte de la faiblesse humaine. Rencontrerai-je une amitié qui défie les années d'absence, et les chances, et les changements de la fortune? Peut-être «ces choses-là existent-elles». Il y a un seul honnête homme, de qui j'espérerais une telle chose; mais qui, excepté un écrivain de romans, pourrait croire à un amour qui promettrait pour toute la vie, en dépit de la distance, de l'absence, des chances, des changements, et cela, avec de frêles espérances de possession?

Pour ma part, je puis me répondre moi-même à ces deux exigences: «Tu es cet homme-là.» J'ose, avec une froide résolution, j'ose déclarer que je suis cet ami et cet amant. Si le sexe féminin est capable de telles choses, Clarinda l'est. Je croîs qu'elle l'est, et je sens que je serai misérable, si elle ne l'est pas. Il n'y a pas une des vertus qui donnent de la valeur, ou des sentiments qui font honneur au sexe, qu'elle ne possède à un degré supérieur à toutes les femmes que j'ai jamais vues: son esprit exalté, aidé un peu peut-être par la situation où elle se trouve, est, je le pense, capable de cet enthousiasme d'amour noblement romanesque. Puis-je vous revoir mercredi soir? Le mercredi, qui viendra ensuite, sera, je le prévois, un jour haï de nous deux.... Trois soirées, trois soirées au vol rapide, avec des ailes de duvet, sont tout le passé; je n'ose pas calculer le futur....

La quatrième de ces soirées aux ailes rapides, celle du mercredi 23 janvier, fut un pas de plus dans ce sentier que Shakspeare appelle: «the primrose way to the everlasting bonfire[859]». Si la précédente avait été l'entrevue des aveux, celle-ci semble avoir été celle des caresses. On devine qu'elle fut plus ardente de la part de Burns et pour Clarinda plus périlleuse. Chambers, qui suit cette histoire de passion avec dignité et convenance et en note les phases avec une ponctualité grave, le constate dans son langage: «Dans cette rencontre, il semblerait que les communications des deux amants furent d'une nature plus fervente et moins réservée que jusqu'alors, à ce point de vue qu'elles laissèrent dans le sein de Clarinda, des réflexions où elle s'accusait elle-même[860].»

Le lendemain matin, les deux amants s'écrivirent chacun une lettre dans laquelle s'exprime l'état d'âme où ils se trouvaient. Celle de Burns est une fantaisie travaillée, sans beaucoup d'esprit et sans l'ombre de passion. Il prend un thème sur lequel il brode quelques variations. Ce n'est qu'une interminable et froide conjecture, où il imagine que laFortune, qui a joué tant de mauvais tours à un pauvre poète écervelé, s'est avisée de lui donner le plus magnifique présent qu'elle ait jamais eu en sa possession, uniquement «afin de voir comment sa sotte tête et son sot cœur y résisteraient». Ou bien elle s'est dit peut-être qu'elle a fait un chef-d'œuvre et elle le lui a amené «pour lui donner cette immortalité qu'aucune femme d'aucun temps ne mérita davantage et que peu de rumeurs de ce temps-ci sont plus capables de conférer[861]». C'est insipide! Pas un mot qui ait un peu d'accent, pas un reflet de flamme.

La lettre, incompréhensible, était complétée par un post-scriptum singulier qui l'explique peut-être et qui révèle certains côtés de la vie de Burns, à cette époque. Rentrant le soir, gris, après les potations qui avaient suivi le dîner, lequel commençait alors à trois heures, il ajoutait ces paroles comme excuse:

«Me voici... absolument impropre à finir ma lettre, tout jovial après un bol qu'on a fait circuler constamment depuis le dîner jusqu'à présent. Je n'ai pas d'idées distinctes de rien, sinon que j'ai bu deux fois votre santé, ce soir, et que vous êtes tout ce que mon âme estime de cher en ce monde[861].»

Dans la même matinée où il écrivait cette lettre ingénieuse et recherchée, Clarinda lui en adressait une, d'un sentiment plus réel et touchante. Le début sent encore la prétention d'une correspondance littéraire, l'effort et l'arrangement; c'est une longue allégorie où Clarinda comparaît à la barre de la Raison, devant la Religion et la Réputation, et où elle est défendue par l'Amour revêtu d'un voile emprunté à l'Amitié. Mais aussitôt après la simplicité revient, les accents sincères se font jour; bientôt arrivent et sortent les paroles vraies, le cri d'alarme et d'amour, poussé par tant d'âmes faiblissantes, partagées entre la crainte et l'attrait de la faute. Cette lettre est vraiment, par endroits, touchante. On y sent le remords des faiblesses accomplies, la terreur de celles qui restent à commettre, ce mouvement naturel et toujours déçu de la femme qui, se trouvant épuisée de résistance, implore d'être épargnée et ne pose plus d'espoir que dans celui même qu'elle redoute, enfin, cet aveu de lassitude qui est presque un abandonnement. Au-dessus de ce tumulte, règne un sentiment d'honnêteté et de devoir qui s'exprime, non sans éloquence. Ce n'est pas la seule fois où Clarinda a l'avantage sur Sylvander.

«Sylvander, laissons tomber ma métaphore. Je ne suis ni bien, ni heureuse aujourd'hui; mon cœur me fait des reproches d'hier soir; si vous désirez que Clarinda recouvre son repos, repoussez tout ce qui n'est pas permis par la plus stricte délicatesse.Je ne vous blâme pas, mais moi-même. Je ne dois pas vous revoir samedi, àmoins que je ne trouve que je puis me fier à moi-même, pour agir autrement. C'est la Délicatesse, vous le savez, qui m'a attirée vers vous subitement: prenez garde de relâcher ce lien le plus cher et le plus sacré qui nous unit. Souvenez-vous que le bonheur présent et éternel de Clarinda dépend de sa fidélité étroite à la vertu. Heureux Sylvander! qui peut rester attaché au ciel et à Clarinda en même temps. Hélas! je sens que je ne puis servir deux maîtres! Que Dieu ait pitié de moi!Jeudi soir.Pourquoi n'ai-je pas eu de vos nouvelles, Sylvander? Tout, dans la nature, me paraît aujourd'hui porter une teinte sombre. Ah! Sylvander!Le cœur est ce qui, toujours,Nous rend heureux ou malheureux!Avec quelle force ces vers me sont revenus à la pensée! Ne vous ai-je pas dit quelle misérable l'amour a fait de moi? Je suis capable d'affection au plus haut point pour un homme du mérite de Sylvander, si elle ne devait pas me mener à des folies et à des faiblesses que mon cœur condamne absolument. Je suis convaincue que, sans l'approbation du ciel et de ma propre conscience, l'existence me serait une lourde malédiction. Sylvander, pourquoi les légèretés trop répétées de votre Clarinda ne vous ont-elles pas guéri de la tendresse trop passionnée que vous exprimez pour elle? Peut-être ont-elles diminué votre estime pour elle? Mais je n'ose pas toucher cette corde; cela remplirait la coupe de ma misère présente. Ô Sylvander! Puisse l'amitié de Dieu, que vous et moi avons trop négligée, être, à partir d'aujourd'hui, notre principale étude, notre délice! Je ne puis vivre sans la conscience de cette faveur. J'ai ressenti, tout aujourd'hui, quelque chose de cet état épouvantable. Que dis-je? Quand j'ai approché Dieu avec mes lèvres, mon cœur n'y était pas vraiment!.... Ne soyez pas fâché, si je vous dis que je désire que notre séparation soit passée. À distance, nous conserverons la même affection de cœur, le même intérêt dans la vie l'un de l'autre; mais l'absence adoucira et restreindra ces violentes agitations du cœur qui, si elles continuaient longtemps encore, retireraient mon âme de ses gonds et me rendraient impropre aux devoirs de la vie.Vous et moi, nous sommes capables de cette ardeur d'amour pour laquelle la vaste création n'offre pas d'objet suffisant. Cherchons à la reposer dans le sein de notre Dieu. Donnons ensuite une place à ceux qui sont les plus chers sur la terre, aux tendres affections de parents, de sœurs, d'enfants!... Je vous dis: «au revoir», avec cette courte prière de Thomson:«Père de Lumière et de vie, toi bien suprême,Ô enseigne-nous ce qui est bon, enseigne-nous ce que tu es toi-même,Sauve-nous de la folie, de la vanité et du vice[862].»

«Sylvander, laissons tomber ma métaphore. Je ne suis ni bien, ni heureuse aujourd'hui; mon cœur me fait des reproches d'hier soir; si vous désirez que Clarinda recouvre son repos, repoussez tout ce qui n'est pas permis par la plus stricte délicatesse.

Je ne vous blâme pas, mais moi-même. Je ne dois pas vous revoir samedi, àmoins que je ne trouve que je puis me fier à moi-même, pour agir autrement. C'est la Délicatesse, vous le savez, qui m'a attirée vers vous subitement: prenez garde de relâcher ce lien le plus cher et le plus sacré qui nous unit. Souvenez-vous que le bonheur présent et éternel de Clarinda dépend de sa fidélité étroite à la vertu. Heureux Sylvander! qui peut rester attaché au ciel et à Clarinda en même temps. Hélas! je sens que je ne puis servir deux maîtres! Que Dieu ait pitié de moi!

Jeudi soir.

Pourquoi n'ai-je pas eu de vos nouvelles, Sylvander? Tout, dans la nature, me paraît aujourd'hui porter une teinte sombre. Ah! Sylvander!

Le cœur est ce qui, toujours,Nous rend heureux ou malheureux!

Avec quelle force ces vers me sont revenus à la pensée! Ne vous ai-je pas dit quelle misérable l'amour a fait de moi? Je suis capable d'affection au plus haut point pour un homme du mérite de Sylvander, si elle ne devait pas me mener à des folies et à des faiblesses que mon cœur condamne absolument. Je suis convaincue que, sans l'approbation du ciel et de ma propre conscience, l'existence me serait une lourde malédiction. Sylvander, pourquoi les légèretés trop répétées de votre Clarinda ne vous ont-elles pas guéri de la tendresse trop passionnée que vous exprimez pour elle? Peut-être ont-elles diminué votre estime pour elle? Mais je n'ose pas toucher cette corde; cela remplirait la coupe de ma misère présente. Ô Sylvander! Puisse l'amitié de Dieu, que vous et moi avons trop négligée, être, à partir d'aujourd'hui, notre principale étude, notre délice! Je ne puis vivre sans la conscience de cette faveur. J'ai ressenti, tout aujourd'hui, quelque chose de cet état épouvantable. Que dis-je? Quand j'ai approché Dieu avec mes lèvres, mon cœur n'y était pas vraiment!

.... Ne soyez pas fâché, si je vous dis que je désire que notre séparation soit passée. À distance, nous conserverons la même affection de cœur, le même intérêt dans la vie l'un de l'autre; mais l'absence adoucira et restreindra ces violentes agitations du cœur qui, si elles continuaient longtemps encore, retireraient mon âme de ses gonds et me rendraient impropre aux devoirs de la vie.

Vous et moi, nous sommes capables de cette ardeur d'amour pour laquelle la vaste création n'offre pas d'objet suffisant. Cherchons à la reposer dans le sein de notre Dieu. Donnons ensuite une place à ceux qui sont les plus chers sur la terre, aux tendres affections de parents, de sœurs, d'enfants!... Je vous dis: «au revoir», avec cette courte prière de Thomson:

«Père de Lumière et de vie, toi bien suprême,Ô enseigne-nous ce qui est bon, enseigne-nous ce que tu es toi-même,Sauve-nous de la folie, de la vanité et du vice[862].»

À ces confidences, dont le chagrin et la franchise auraient pu le toucher, Burns répondait par des protestations emportées bien plus que sincères. Elles n'ont pas d'émotion, mais une certaine fureur de promesses qui éblouit plutôt qu'elle ne rassure.

Clarinda, ma vie, vous avez blessé mon âme. Puis-je penser que vous êtes malheureuse, même quand votre chagrin n'est pas décrit dans votre pathétique élégance delangage, sans être misérable? Clarinda, puis-je supporter de m'entendre dire par vous que «vous ne voulez pas me voir demain soir—que vous désirez que notre heure de séparation soit venue?» Ne nous en laissons pas imposer par des mots. Si, dans un moment de chère amitié et de tendre jeu, j'ai peut-être franchila lettrede la loi du décorum, j'en appelle à vous-même, ai-je jamais péché, au moindre degré, contre l'esprit de ses statuts les plus stricts? Mais pourquoi, mon amour, me parler en termes si durs, dont chaque mot me perce jusqu'au fond de l'âme? Vous savez qu'une allusion, la plus légère expression de vos souhaits, est pour moi un commandement sacré.Réconciliez-vous, mon ange, avec votre Dieu, avec vous-même et avec moi, et j'engage l'honneur de Sylvander—serment, j'ose le dire, auquel vous vous fierez sans réserve—que vous n'aurez jamais plus raison de vous plaindre de sa conduite. Maintenant, mon amour, ne blessez pas notre prochaine entrevue par des regards détournés ou des caresses restreintes. J'ai marqué la ligne de conduite—une ligne, je le sais, exactement à votre goût—et je l'observerai inviolablement. Mais ne montrez pas la moindre inclination à fixer des bornes. Une méfiance apparente là où vous savez que vous pouvez avoir confiance est un cruel péché contre la sensibilité....Ô Amour et Sensibilité, vous avez conspiré contre ma Paix! J'aime jusqu'à la folie et je ressens jusqu'à la torture! Clarinda, comment puis-je me pardonner d'avoir touché de chagrin une seule corde de votre cœur! Ai-je pu le faire volontairement? Aucune considération, aucun bonheur pourraient-ils me le faire faire? Oh, si vous aimiez comme moi, vous ne voudriez pas, vous ne pourriez pas refuser ou reculer une rencontre avec l'homme qui vous adore—qui mourrait mille morts avant de vous porter tort; et qui doit bientôt vous dire un long adieu!Que j'aie de vos nouvelles, cette après-midi, au nom de la Pitié! Car jusqu'à ce que j'en aie, je serai misérable. Ô Clarinda, le lien qui me lie à toi est tissé, ne fait qu'un avec les plus chers fils de ma vie[863].

Clarinda, ma vie, vous avez blessé mon âme. Puis-je penser que vous êtes malheureuse, même quand votre chagrin n'est pas décrit dans votre pathétique élégance delangage, sans être misérable? Clarinda, puis-je supporter de m'entendre dire par vous que «vous ne voulez pas me voir demain soir—que vous désirez que notre heure de séparation soit venue?» Ne nous en laissons pas imposer par des mots. Si, dans un moment de chère amitié et de tendre jeu, j'ai peut-être franchila lettrede la loi du décorum, j'en appelle à vous-même, ai-je jamais péché, au moindre degré, contre l'esprit de ses statuts les plus stricts? Mais pourquoi, mon amour, me parler en termes si durs, dont chaque mot me perce jusqu'au fond de l'âme? Vous savez qu'une allusion, la plus légère expression de vos souhaits, est pour moi un commandement sacré.

Réconciliez-vous, mon ange, avec votre Dieu, avec vous-même et avec moi, et j'engage l'honneur de Sylvander—serment, j'ose le dire, auquel vous vous fierez sans réserve—que vous n'aurez jamais plus raison de vous plaindre de sa conduite. Maintenant, mon amour, ne blessez pas notre prochaine entrevue par des regards détournés ou des caresses restreintes. J'ai marqué la ligne de conduite—une ligne, je le sais, exactement à votre goût—et je l'observerai inviolablement. Mais ne montrez pas la moindre inclination à fixer des bornes. Une méfiance apparente là où vous savez que vous pouvez avoir confiance est un cruel péché contre la sensibilité....

Ô Amour et Sensibilité, vous avez conspiré contre ma Paix! J'aime jusqu'à la folie et je ressens jusqu'à la torture! Clarinda, comment puis-je me pardonner d'avoir touché de chagrin une seule corde de votre cœur! Ai-je pu le faire volontairement? Aucune considération, aucun bonheur pourraient-ils me le faire faire? Oh, si vous aimiez comme moi, vous ne voudriez pas, vous ne pourriez pas refuser ou reculer une rencontre avec l'homme qui vous adore—qui mourrait mille morts avant de vous porter tort; et qui doit bientôt vous dire un long adieu!

Que j'aie de vos nouvelles, cette après-midi, au nom de la Pitié! Car jusqu'à ce que j'en aie, je serai misérable. Ô Clarinda, le lien qui me lie à toi est tissé, ne fait qu'un avec les plus chers fils de ma vie[863].

Tout ce fracas de serments est bien extérieur et bien vide. Ce sont des banalités fouettées d'exclamations. Ce qu'il y a de plus sincère là dedans, ce qui y tremble, c'est un des mauvais éléments de Burns; ce n'est pas autre chose que son ombrageuse susceptibilité, sa jalousie folle de tout ce qui ressemble à un reproche, à un blâme ou à une précaution vis-à-vis de lui. Ce qu'il éprouve est bien plus près de la colère que de la compassion. On dirait que la méfiance de la pauvre femme, qui s'adresse à elle-même autant qu'à lui et contient un aveu autant qu'une défense, est une insulte. Ce qu'il appelait sa dignité, dont il faisait un peu parade et qui était vraiment du courage et de la force en certaines circonstances, était, par moments, puéril et déplacé. Dans cette correspondance, où il y aurait eu si souvent lieu à de la bonté, à des paroles cordiales, c'est elle seule qui donne à ses lettres un peu de sincérité. Il s'en trouve plusieurs parmi elles dont on voit qu'elles ont pu jeter du trouble dans l'esprit de Clarinda, pas une qui ait pu lui amener de l'adoucissement. Qu'on relise avec soin celle qui vient d'être citée, on n'y découvrira pas un mot de réconfort; il n'y a qu'une revendication égoïste pour lui-même, âpre, impérieuse et presque courroucée.

On comprend cependant que cette violence, dont les racines profondes n'étaient pas dans les parties désintéressées du cœur, aient fait illusion à Clarinda, et qu'elle l'ait attribuée au sentiment dont elle était agitée elle-même. Que pouvaient ses hésitations et ses scrupules contre ces promesses solennelles et ces insistances passionnées, et aussi contre la voix qui, plus bas mais constamment, plaidait la même cause en elle-même?

Les entrevues se firent plus fréquentes, se pressèrent, devinrent presque quotidiennes. Ce qu'elles étaient, se laisse deviner dans les lettres de Burns, écrites quand leur trouble n'était pas encore apaisé: des soirées enivrantes et dangereuses, passées dans un compromis, sur une sorte de terrain débattu qui devenait chaque jour plus étroit et plus resserré.

Parfois, il semble que la frontière ait été franchie ou bien près de l'être. À la suite d'une de ces entrevues, Burns écrit:

«Je souffrirais le fouet de la misère pendant onze mois de l'année, si le douzième était composé d'heures comme hier soir. Vous êtes l'âme de ma joie; tout le reste est de la matière dont sont faites les souches et les pierres.[864]»

Et Clarinda, avec un babillage féminin, plus prolixe, un peu naïf, par moments, et cependant aimable, lui écrit de son côté, à propos de la même entrevue:


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