Chapter 23

«Je ne trouve pas que ma ferme soit le marché avantageux qu'on m'avait fait espérer; mais je crois qu'avec le temps elle pourra devenir un marché auquel je ne perdrai pas....Pour me sauver de cette horrible situation d'être entraîné, par une ferme qui vous ruine, jusqu'à la misère, j'ai pris mes instructions dans l'Excise et j'ai ma commission dans ma poche à tout événement[976].»

«Je ne trouve pas que ma ferme soit le marché avantageux qu'on m'avait fait espérer; mais je crois qu'avec le temps elle pourra devenir un marché auquel je ne perdrai pas....

Pour me sauver de cette horrible situation d'être entraîné, par une ferme qui vous ruine, jusqu'à la misère, j'ai pris mes instructions dans l'Excise et j'ai ma commission dans ma poche à tout événement[976].»

Enfin, vers les derniers jours du même mois, il écrivait à M. Graham qui, en réponse à sa demande, lui avait promis son patronage et sa protection, avec une effusion de reconnaissance qui donne la mesure de ses craintes:

«Si vous saviez, Monsieur, de quelles craintes et anxiétés l'assurance amicale de votre patronage et de votre protection m'a délivré, cela serait une récompense de votre bonté.Je suis affligé d'une prescience mélancolique, qui fait de moi un vrai lâche dans la vie. Il n'y a pas d'effort que je ne tente plutôt que de me trouver dans cette horrible situation, d'être prêt à implorer les montagnes de s'écrouler sur moi, et les collines de me dérober à la présence d'un propriétaire hautain ou de son employé encore plus hautain à qui je devrais ce que je ne pourrais payer....Ma ferme, je crois que j'en puis être certain, sera par la suite quelque chose pour moi, et, comme je la loue, pendant les trois premières années, un peu au-dessous de sa valeur, je pourrai avoir un an et peut-être plus d'avance sur la mauvaise période[977].

«Si vous saviez, Monsieur, de quelles craintes et anxiétés l'assurance amicale de votre patronage et de votre protection m'a délivré, cela serait une récompense de votre bonté.

Je suis affligé d'une prescience mélancolique, qui fait de moi un vrai lâche dans la vie. Il n'y a pas d'effort que je ne tente plutôt que de me trouver dans cette horrible situation, d'être prêt à implorer les montagnes de s'écrouler sur moi, et les collines de me dérober à la présence d'un propriétaire hautain ou de son employé encore plus hautain à qui je devrais ce que je ne pourrais payer....

Ma ferme, je crois que j'en puis être certain, sera par la suite quelque chose pour moi, et, comme je la loue, pendant les trois premières années, un peu au-dessous de sa valeur, je pourrai avoir un an et peut-être plus d'avance sur la mauvaise période[977].

Ainsi, à mesure que les tas de gerbes lui laissaient mieux voir ce que chaque champ rendait, ses appréhensions devenaient plus vives. Lorsqu'après la dernière javelle, les moissonneurs, rassemblés sur l'éminence la plus proche, proclamèrent par trois hourrahs que la moisson était terminée, et jetèrent leurs faucilles en l'air, il ne lui restait plus guère d'illusion. Pauvre Burns! Il dut porter un cœur soucieux à la fête de la rentrée des grains, auKirnjovial, et bruyant de ses propres chansons. C'est qu'il se rappelait les visites de l'intendant, les terreurs de la prison et les angoisses qui remplissaient jadis la maison. Ces scènes sombres, qui avaient bouleversé son esprit d'enfant et l'avaient laissé plein d'épouvantes, voici qu'il en entrevoyait de semblables pour lui-même! Elles lui inspiraient d'autant plus de terreur que, désormais, elles ne le menaçaient plus seul.

«Mes soucis croissants dans celle contrée qui m'est encore étrangère, des conjectures sombres dans la noire perspective de l'avenir, la conscience de mon inaptitude au combat du monde, la cible plus large que je présente au malheur avec une femme et des enfants... je pourrais m'abandonner à ces réflexions, jusqu'à ce que mon humeur fermente, et se tourne en un chagrin acide qui corroderait le fil même de la vie[978].»

Heureusement, la moisson une fois terminée et rentrée, Jane Armour vint enfin le rejoindre vers le commencement de Décembre. Elle lui apporta un peu d'affection et de bien-être, dont il avait grand besoin. La ferme n'était pas encore aménagée pour les recevoir. Ils se logèrent, en attendant, dans un bâtiment situé au pied d'une vieille tour démantelée, sur un terrain entouré d'un côté par la Nith, de l'autre par une tranchée, et que, pour cette raison, on appelait l'Île[979]. Il accueillit la venue de sa femme par une petite chanson alerte, un peu effrontée, mais pleine de crânerie et de belle humeur et qui fait plaisir après tant de confidences découragées.

J'ai une femme pour moi seul,Je ne partagerai avec personne;Personne ne me fera cocu,Je ne ferai cocu personne.J'ai un penny à dépenser,Là—qui ne doit rien à personne!Je n'ai rien à prêter,Je n'emprunterai à personne.Je serai gai et libre,Je ne serai triste pour personne;Personne n'a souci de moi,Je n'ai souci de personne[980].

J'ai une femme pour moi seul,Je ne partagerai avec personne;Personne ne me fera cocu,Je ne ferai cocu personne.

J'ai un penny à dépenser,Là—qui ne doit rien à personne!Je n'ai rien à prêter,Je n'emprunterai à personne.

Je serai gai et libre,Je ne serai triste pour personne;Personne n'a souci de moi,Je n'ai souci de personne[980].

Ces mois de l'hiver 1788-89 furent probablement les meilleurs de la seconde partie de sa vie. Le contraste les lui faisait mieux goûter. Après tant de vicissitudes, après les derniers six mois si délaissés et si pénibles dans son taudis enfumé ou sur les grand'routes, il retrouvait un foyer, et ce foyer égayé par un pas léger et une voix joyeuse. Il en éprouva comme un bien-être qui lui pénétra jusqu'au cœur. La présence de sa femme sembla le rassurer, chasser les idées noires nées de sa solitude, lui rendre bon espoir et bon courage.

Elle lui était arrivée aussi au bon moment, non pas au temps des labours et des récoltes, alors que le cultivateur ne connaît que les rentrées rapides pour les repas, et les rentrées lasses du soir. Elle était venue avec les mois d'hiver, quand il est plus souvent à la maison. La ferme a pris cette intimité dont Virgile a fait un exquis tableau flamand:

Et quidam seros hiberni ad luminis ignesPervigilat, ferroque faces inspicat acuto:Interea, longum cantu solata laborem,Arguto conjux percurrit pectine telas,Aut dulcis musti Vulcano decoquit humoremEt foliis undam trepidi despumat aheni[981].

C'est aussi le moment où le fermier connaît le délassement d'esprit et de corps. Dehors, les champs se reposent; sous la neige, silencieusement et sûrement, la terre travaille à préparer les graines pour la vie. L'homme, confiant en elle, oublie les anxiétés qui lui viennent de l'air et qui le ressaisiront dès que les pointes vertes poindront hors du sein maternel des plaines. Il goûte sans arrière-pensée, dans la routine des occupations décrues, la monotone douceur des courtes journées et des longues soirées d'hiver. Toutes ces conditions s'étaient réunies à souhait pour donner à Burns l'illusion du bonheur. On aime à s'arrêter sur ces quelques mois. On imagine le poète écrivant une pièce, le pendant duSamedi soir, représentant, dans un tableau moins patriarcal, le bonheur simple, sain et vigoureux d'un couple dans sa maturité jeune. On a un aperçu de ce qu'aurait pu être sa vie si ses rêves s'étaient réalisés.

C'est dans ces dispositions qu'il acheva l'année 1788 et commença l'année 1789. La plus belle manifestation de ce rassérènement eut lieu le 1erJanvier 1789. Parmi les quelques jours splendides et surprenants, qui éclatent ça et là dans la vie de cet homme, il n'y en a peut-être pas qui rayonne plus que celui-ci. Les souhaits faits autour de lui, Burns pensa à sa vieille amie, MrsDunlop; il lui écrivit une lettre admirable, baignée d'une lumière harmonieuse, sereine, pure, chaste et d'une large tendresse. C'est un morceau de prose comparable aux plus beaux de la littérature anglaise.

Ce matin-ci, chère Madame, est un matin de souhaits, et plût à Dieu que je répondisse à la description de l'apôtre Jacques: «La prière sincère, fervente d'un homme juste a grand pouvoir!» En ce cas, Madame, vous accueilleriez une année pleine de bénédictions; tout ce qui obstrue ou trouble la tranquillité et la joie intérieure serait écarté, et tous les plaisirs que la frêle humanité peut goûter vous appartiendraient. J'avoue que je suis tellement peu Presbytérien que j'approuve qu'on fixe des moments et des saisons pour des actes extraordinaires de dévotion, afin de briser cette routine coutumière de vie et de pensée, qui est si apte à réduire notre existence à une sorte d'instinct, ou même quelquefois, chez quelques esprits, à un état peu supérieur à celui de pure machine.Ce jour-ci, le premier dimanche de mai, un midi avec une brise légère et un ciel bleu vers le commencement de l'automne, un matin blanchâtre et un calme jour soleillé vers la fin de la même saison, ont toujours été pour moi, aussi loin que je me rappelle, une sorte de fête. Non pas pour prendre la physionomie sacramentelle, dure comme celle d'un bourreau, des communions de Kilmarnock; mais pour rire ou pleurer, être joyeux ou pensif, moral ou religieux, selon l'humeur et la tournure de la saison et de moi-même. Je crois que je dois cela à ce magnifique article duSpectator«la Vision de Mirza», ce morceau qui frappa ma jeune imagination, avant que je fusse capable de fixer une idée sur un mot de trois syllabes. «Le cinquième jour de la lune, que, selon la coutume de mes ancêtres, j'observe comme un jour saint, après m'être lavé et avoir élevé vers le ciel mes dévotions du matin, je montai la haute colline de Bagdad, pour passer le reste du jour en méditation et en prière[982].»Nous ne connaissons rien, ou à peu près rien, de la substance ou de la structure de nos âmes. C'est pourquoi nous ne pouvons expliquer leurs caprices apparents, pourquoi telle d'entre elles est particulièrement charmée de cette chose-ci, ou frappée de cette autre, qui, sur des esprits d'un tour différent, ne font pas d'impression extraordinaire. J'ai des fleurs favorites parmi lesquelles sont la pâquerette des montagnes, la campanule, la digitale, la rose de l'églantier, le bouleau en bourgeons et l'aubépine blanche; je les contemple, je m'attarde près d'elles avec un délice particulier. Je n'entends jamais le sifflement aigu, solitaire, du courlis, par un midi d'été, ou la cadence sauvage, confuse d'une bande de pluviers gris, par un matin d'automne, sans ressentir une élévation d'âme qui ressemble à l'enthousiasme de la Dévotion ou de la Poésie. Dites-moi, ma chère amie, à quoi cela peut-il être dû? Sommes-nous une simple machine passive qui, comme la harpe éolienne, prend l'impression de l'accident qui passe? Ou bien ces mouvements sont-ils la preuve de quelque chose en nous au-dessus de la vile argile? J'avoue que j'ai une faiblesse pour ce genre de preuves de redoutables et importantes réalités: un Dieu qui a fait toutes choses—la nature immatérielle et immortelle de l'homme, et un monde de félicité ou de malheur par delà la mort et la tombe—je veux dire ces preuves que nous déduisons au moyen de nos propres pouvoirs d'observation. Bien que des individus respectables aient existé dans tous les âges, j'ai toujours considéré que le genre humain en bloc ne vaut guère mieux qu'une plèbe sotte, entêtée, crédule, irréfléchie; sa croyance universelle a très peu de poids pour moi. Néanmoins je suis un très sincère croyant en la Bible; mais j'y suis attiré par la conviction d'un homme et non par le licol d'un âne[983].

Ce matin-ci, chère Madame, est un matin de souhaits, et plût à Dieu que je répondisse à la description de l'apôtre Jacques: «La prière sincère, fervente d'un homme juste a grand pouvoir!» En ce cas, Madame, vous accueilleriez une année pleine de bénédictions; tout ce qui obstrue ou trouble la tranquillité et la joie intérieure serait écarté, et tous les plaisirs que la frêle humanité peut goûter vous appartiendraient. J'avoue que je suis tellement peu Presbytérien que j'approuve qu'on fixe des moments et des saisons pour des actes extraordinaires de dévotion, afin de briser cette routine coutumière de vie et de pensée, qui est si apte à réduire notre existence à une sorte d'instinct, ou même quelquefois, chez quelques esprits, à un état peu supérieur à celui de pure machine.

Ce jour-ci, le premier dimanche de mai, un midi avec une brise légère et un ciel bleu vers le commencement de l'automne, un matin blanchâtre et un calme jour soleillé vers la fin de la même saison, ont toujours été pour moi, aussi loin que je me rappelle, une sorte de fête. Non pas pour prendre la physionomie sacramentelle, dure comme celle d'un bourreau, des communions de Kilmarnock; mais pour rire ou pleurer, être joyeux ou pensif, moral ou religieux, selon l'humeur et la tournure de la saison et de moi-même. Je crois que je dois cela à ce magnifique article duSpectator«la Vision de Mirza», ce morceau qui frappa ma jeune imagination, avant que je fusse capable de fixer une idée sur un mot de trois syllabes. «Le cinquième jour de la lune, que, selon la coutume de mes ancêtres, j'observe comme un jour saint, après m'être lavé et avoir élevé vers le ciel mes dévotions du matin, je montai la haute colline de Bagdad, pour passer le reste du jour en méditation et en prière[982].»

Nous ne connaissons rien, ou à peu près rien, de la substance ou de la structure de nos âmes. C'est pourquoi nous ne pouvons expliquer leurs caprices apparents, pourquoi telle d'entre elles est particulièrement charmée de cette chose-ci, ou frappée de cette autre, qui, sur des esprits d'un tour différent, ne font pas d'impression extraordinaire. J'ai des fleurs favorites parmi lesquelles sont la pâquerette des montagnes, la campanule, la digitale, la rose de l'églantier, le bouleau en bourgeons et l'aubépine blanche; je les contemple, je m'attarde près d'elles avec un délice particulier. Je n'entends jamais le sifflement aigu, solitaire, du courlis, par un midi d'été, ou la cadence sauvage, confuse d'une bande de pluviers gris, par un matin d'automne, sans ressentir une élévation d'âme qui ressemble à l'enthousiasme de la Dévotion ou de la Poésie. Dites-moi, ma chère amie, à quoi cela peut-il être dû? Sommes-nous une simple machine passive qui, comme la harpe éolienne, prend l'impression de l'accident qui passe? Ou bien ces mouvements sont-ils la preuve de quelque chose en nous au-dessus de la vile argile? J'avoue que j'ai une faiblesse pour ce genre de preuves de redoutables et importantes réalités: un Dieu qui a fait toutes choses—la nature immatérielle et immortelle de l'homme, et un monde de félicité ou de malheur par delà la mort et la tombe—je veux dire ces preuves que nous déduisons au moyen de nos propres pouvoirs d'observation. Bien que des individus respectables aient existé dans tous les âges, j'ai toujours considéré que le genre humain en bloc ne vaut guère mieux qu'une plèbe sotte, entêtée, crédule, irréfléchie; sa croyance universelle a très peu de poids pour moi. Néanmoins je suis un très sincère croyant en la Bible; mais j'y suis attiré par la conviction d'un homme et non par le licol d'un âne[983].

Et veut-on voir quel était le ton moral de cette famille? Au moment même où Burns écrivait cette page, là-bas, dans la vieille maison de Mossgiel, Gilbert envoyait à son aîné une lettre de souhaits, qui avaitaussi sa beauté. Elle était grave, nue, austère comme lui. Elle fait contraste avec les interrogations éloquentes qui partaient d'Ellisland; elle est forte d'une confiance et d'un repos en Dieu, qui sont pareillement très élevés. Elle contient aussi, dans sa rigidité de forme, la souvenance émue des jours d'autrefois, de ces beaux jours fraternels de Mossgiel, déjà, déjà si loin.

Cher Frère.—Je viens de terminer le déjeuner du jour de l'An, dans les formes usuelles, et cela rappelle à mon esprit les jours des années passées et l'intimité dans laquelle nous avions coutume de les commencer. Quand je contemple les vicissitudes de notre famille, «à travers la sombre poterne des temps écoulés», je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer, mon cher frère, combien le Dieu des saisons est bon pour nous; et que, encore que quelques nuages semblent assombrir la portion de temps qui est devant nous, nous avons bonne raison d'espérer que tout tournera bien.Votre mère et vos sœurs, avec le petit Robert, se joignent à moi pour vous envoyer les souhaits de la saison ainsi qu'à MrsBurns, et vous prient de les rappeler, de même façon, au souvenir de William, la prochaine fois que vous le verrez[984].

Cher Frère.—Je viens de terminer le déjeuner du jour de l'An, dans les formes usuelles, et cela rappelle à mon esprit les jours des années passées et l'intimité dans laquelle nous avions coutume de les commencer. Quand je contemple les vicissitudes de notre famille, «à travers la sombre poterne des temps écoulés», je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer, mon cher frère, combien le Dieu des saisons est bon pour nous; et que, encore que quelques nuages semblent assombrir la portion de temps qui est devant nous, nous avons bonne raison d'espérer que tout tournera bien.

Votre mère et vos sœurs, avec le petit Robert, se joignent à moi pour vous envoyer les souhaits de la saison ainsi qu'à MrsBurns, et vous prient de les rappeler, de même façon, au souvenir de William, la prochaine fois que vous le verrez[984].

Le calme de cet état d'âme et les loisirs de la saison, ce quelque chose de confiant que communique une vie assise, l'amenaient à des rêves de production. Il était bien résolu à ne pas se confiner dans sa besogne de fermier. Celle-ci était à ses yeux une nécessité inférieure. Il n'aimait plus beaucoup son métier qui, du reste, ne lui fournira plus guère d'inspirations comme autrefois. Il en parle avec une sorte de dégoût.

«Quoi qu'il en soit, le cœur de l'homme et la fantaisie du poète sont les deux grandes considérations pour lesquelles je vis. Si des sillons boueux ou de sales fumiers doivent absorber la meilleure partie des fonctions de mon âme immortelle, j'aurais mieux fait d'être tout de suite une corneille ou une pie; car alors je n'aurais pas eu de plus hautes idées que de briser des mottes de terre et de ramasser des vers. Je ne parle pas des coqs sur les portes de granges ou des canards sauvages, créatures avec lesquelles je changerais de vie à n'importe quel moment[985].»

Il espérait confusément, comme lorsqu'on espère parce qu'on est disposé à l'espérance. Quelquefois il se figurait que son existence de fermier lui laisserait du temps; plus souvent il se tournait vers la place qu'il comptait obtenir dans l'Excise.

En ce qui concerne les moyens d'existence, je me crois à peu près en sûreté: j'ai bon espoir de ma ferme; et s'il manquait, j'ai une commission dans l'Excise qui, à n'importe quel moment, me procurera du pain[986].

Certains jours, quand il était particulièrement bien disposé, il voyait cette perspective de l'Excise s'élargir, aboutir à une vie d'aisance et où il pourrait se donner entièrement à la poésie.

Il y a encore une chose qui peut rendre ma condition plus aisée: j'ai une commission d'employé dans l'Excise et je vis au milieu d'une circonscription de campagne. Ma demande à M. Graham, qui est un des commissaires de l'Excise, était, si cela est en son pouvoir, qu'il me procure ce district-ci. Si j'étais très confiant, je pourrais espérer qu'un de mes hauts patrons pourra me procurer une nomination de la Trésorerie comme surveillant, inspecteur général, etc. Alors, sûr de mon existence, «à toi douce poésie, délicieuse vierge», je consacrerais mes jours futurs[987].

Il fallait que l'espérance fût très montée en lui, car il allait jusqu'à se figurer une vie très sage qu'il caractérisait en termes excellents.

Aussi, avec un but et une méthode rationnels de vie, vous pouvez facilement deviner, mon vénéré et très honoré ami, que mon métier propre n'est pas oublié; je suis, si cela est possible, plus enthousiaste des muses que jamais[988].

Il formait des projets de longs poèmes:

Vous verrez que j'ai accordé ma lyre sur les bords de la Nith. Je vous communiquerai, quand j'aurai le plaisir de vous voir, quelques plans poétiques plus grands qui flottent dans mon imagination[988].

Parmi ces projets s'en trouvait un qu'il appelaitle Progrès du Poète. C'eût été une sorte d'autobiographie en vers, une œuvre considérable, où se seraient trouvés, outre ses confessions, les portraits des hommes qu'il avait connus[989]. Il en parle à propos du portrait peu flatté de Creech. En attendant il réunissait et retouchait de vieilles chansons pourle Musée musical de Johnson.

Je suis toujours à chercher des provisions pour la publication de Johnson, et, entre autres, j'ai donné un léger coup de brosse à la vieille chanson favorite, je n'ai changé qu'un mot ici et là, mais si son humour vous plaît, nous penserons à y ajouter une strophe ou deux[990].

Tous ces extraits se trouvent dans les lettres écrites pendant décembre 1788 et janvier et février 1789. Ces mois furent le centre de cette accalmie dont, au-delà, les bords sont déjà émus de trouble.

Cette tranquillité intérieure ne fut effleurée que par un bref incident, écho du passé, qui pour tous passa inaperçu. Vers la fin de février, Burns fut forcé d'aller à Édimbourg, pour y régler définitivement ses comptes avec Creech, règlement qui d'ailleurs eut lieu à sa satisfaction. «J'ai réglé finalement avec Creech, et je dois reconnaître que, à la fin, il a été aimable et juste envers moi[991]». La nouvelle de son arrivée dut courir parmi sesamis et atteindre un cœur récemment blessé. On devine ce que Clarinda avait pu ressentir en apprenant le brusque mariage de Burns. Elle lui avait tout sacrifié; il l'abandonnait dans l'isolement qu'il l'avait poussée à accepter. Elle avait profondément souffert. Sous le coup de la colère et de l'indignation, elle lui écrivit chez son ami Heron une lettre à laquelle il ne répondit rien. Cette lettre n'a pas été conservée. Il est probable, dit Scott Douglas, que Burns la déchira sur l'instant de colère[992]. Quand elle fut prévenue par Ainslie qu'il était sur le point de faire une courte visite à Édimbourg, elle répondit qu'elle éviterait ce jour-là de regarder par les fenêtres. Pauvre Clarinda! Peut-être espérait-elle que cette défense ne serait pas écoutée et peut-être, le cœur serré, passa-t-elle la journée à attendre l'ingrat. Il ne vint pas. Il semble que, dans une de ces contradictions si sincères et parfois si touchantes chez les femmes, elle lui en fit parvenir le reproche, car on a la lettre curieuse, à la fois ferme et adroite, par laquelle il se défend.

«Madame.—La lettre que vous m'avez écrite chez Heron portait sa réponse en elle-même; vous me défendiez de vous écrire, à moins que je ne fusse prêt plaider coupable devant une certaine accusation que vous portiez contre moi. Comme je suis convaincu de mon innocence; comme je puis, bien que j'aie conscience de ma haute imprudence et de mon insigne folie, mettre la main sur ma poitrine et attester la rectitude de mon cœur, vous me pardonnerez, Madame, si je ne pousse pas la complaisance jusqu'à souscrire humblement au nom de «misérable», uniquement par déférence pour votre opinion, quelque estime que j'aie pour votre jugement et quelque ardent respect que j'aie pour votre mérite!Je vous ai déjà dit et je l'affirme de nouveau que, à l'époque à laquelle vous faites allusion, je n'avais pas le moindre lien moral envers MrsBurns; je ne connaissais pas, je ne pouvais pas connaître les circonstances puissantes que l'irrésistible nécessité était occupée à embusquer contre moi. Si vous vous rappelez les scènes qui ont eu lieu entre nous, vous apercevrez la conduite d'un honnête homme, luttant victorieusement contre des tentations, les plus puissantes qui aient jamais assailli un homme, et conservant sans tache l'honneur, dans des situations où la vertu la plus austère aurait pardonné une chute. Ces situations, j'ose le dire, pas un de ses semblables, avec la moitié de sa sensibilité et de sa passion, n'aurait pu les affronter sans succomber. Je vous laisse à penser, Madame, s'il est vraisemblable que cet homme accepte une accusation de «perfide trahison».Étais-je à blâmer, Madame, quand je fus la victime éperdue de charmes, dont, je l'affirme, aucun homme n'approcha jamais avec impunité? Si j'avais entrevu la moindre lueur d'espérance que ces charmes pussent jamais être à moi; si même la nécessité de fer...... mais ce sont là des paroles inutiles. Je serais allé vous voir quand j'étais en ville; en vérité, je n'aurais pu m'en empêcher, si ce n'est que M. Ainslie m'a dit que vous étiez déterminée à éviter vos fenêtres, pendant que je serais en ville, de peur de m'entrevoir dans la rue.Quand j'aurai regagné votre bonne opinion, peut-être oserai-je solliciter votre amitié; mais, quoi qu'il en soit, celle qui, pour moi, est la première de son sexe, sera toujours l'objet de mes meilleurs et de mes plus ardents souhaits[993].

«Madame.—La lettre que vous m'avez écrite chez Heron portait sa réponse en elle-même; vous me défendiez de vous écrire, à moins que je ne fusse prêt plaider coupable devant une certaine accusation que vous portiez contre moi. Comme je suis convaincu de mon innocence; comme je puis, bien que j'aie conscience de ma haute imprudence et de mon insigne folie, mettre la main sur ma poitrine et attester la rectitude de mon cœur, vous me pardonnerez, Madame, si je ne pousse pas la complaisance jusqu'à souscrire humblement au nom de «misérable», uniquement par déférence pour votre opinion, quelque estime que j'aie pour votre jugement et quelque ardent respect que j'aie pour votre mérite!

Je vous ai déjà dit et je l'affirme de nouveau que, à l'époque à laquelle vous faites allusion, je n'avais pas le moindre lien moral envers MrsBurns; je ne connaissais pas, je ne pouvais pas connaître les circonstances puissantes que l'irrésistible nécessité était occupée à embusquer contre moi. Si vous vous rappelez les scènes qui ont eu lieu entre nous, vous apercevrez la conduite d'un honnête homme, luttant victorieusement contre des tentations, les plus puissantes qui aient jamais assailli un homme, et conservant sans tache l'honneur, dans des situations où la vertu la plus austère aurait pardonné une chute. Ces situations, j'ose le dire, pas un de ses semblables, avec la moitié de sa sensibilité et de sa passion, n'aurait pu les affronter sans succomber. Je vous laisse à penser, Madame, s'il est vraisemblable que cet homme accepte une accusation de «perfide trahison».

Étais-je à blâmer, Madame, quand je fus la victime éperdue de charmes, dont, je l'affirme, aucun homme n'approcha jamais avec impunité? Si j'avais entrevu la moindre lueur d'espérance que ces charmes pussent jamais être à moi; si même la nécessité de fer...... mais ce sont là des paroles inutiles. Je serais allé vous voir quand j'étais en ville; en vérité, je n'aurais pu m'en empêcher, si ce n'est que M. Ainslie m'a dit que vous étiez déterminée à éviter vos fenêtres, pendant que je serais en ville, de peur de m'entrevoir dans la rue.

Quand j'aurai regagné votre bonne opinion, peut-être oserai-je solliciter votre amitié; mais, quoi qu'il en soit, celle qui, pour moi, est la première de son sexe, sera toujours l'objet de mes meilleurs et de mes plus ardents souhaits[993].

Ces quelques jours à Édimbourg lui furent pénibles. Il se retrouvait obscur, isolé, négligé, dans cette cité que pendant un hiver il avait remplie du bruit de sa renommée. Dans ces rues où naguère on se retournait sur lui, où on le montrait du doigt, personne ne le remarquait. Il en conçut une sorte de courroux et il se hâta de repartir. En rentrant à Ellisland, il écrivait:

«Me voici, mon honorée amie, revenu sain et sauf de la capitale. Pour un homme qui a un foyer, tout humble ou écarté qu'il soit, (si ce foyer est comme le mien la scène du confort domestique), l'affairement d'Édimbourg deviendra bientôt un objet de fatigue et de dégoût.«Vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais[994]!»

«Me voici, mon honorée amie, revenu sain et sauf de la capitale. Pour un homme qui a un foyer, tout humble ou écarté qu'il soit, (si ce foyer est comme le mien la scène du confort domestique), l'affairement d'Édimbourg deviendra bientôt un objet de fatigue et de dégoût.

«Vaine pompe et gloire de ce monde, je vous hais[994]!»

À part ce nuage et cet éclair d'une passion qui semblait éloignée pour jamais, rien ne troubla la paix de ces quelques mois. Les biographes de Burns se plaisent à se l'imaginer continuant à vivre ainsi. Ils le voient occupé et non absorbé par ses travaux agricoles, conversant avec la nature, dans un des endroits de son pays où elle est le plus aimable, ajoutant de temps en temps à ses productions immortelles, avançant en années et en gloire, heureux, vénéré, glorifiant les champs qui auraient été la scène d'une pareille vie. «La plaine de Bannockburn, s'écrie Lockhart, n'aurait pas été un sol plus sacré[995]!» Rêves vains! Pouvait-il changer sa nature, et son passé et les circonstances? Il avait en lui sa destinée, et ce moment de bonheur n'est qu'un arrêt sur le bord de jours, de nouveau tourmentés et plus sombres.

Au mois d'août de 1789, la maison fut prête. Elle n'était pas très grande, mais elle était pittoresquement située, si près du bord que, dans l'après-midi, son ombre, traversant la rivière, s'allongeait dans les champs de l'autre rive. Les fenêtres donnaient sur l'eau; le jardin était à une petite distance de la maison; un joli sentier suivait la berge, et, à mi-chemin de la descente, une source fournissait une eau claire et fraîche. Burns, qui aimait les vieilles coutumes, fit son entrée dans sa demeure selon le cérémonial d'usage: il fit prendre à sa jeune servante la grosse Bible familiale et une coupe pleine de sel, lui dit de les poser l'une sur l'autre, et lui ordonna d'entrer ainsi sous le nouveau toit, afin de porter bonheur à ceux qui l'habiteraient. Lui-même, sa femme à son bras, suivit la petite Betty, la Bible et le bol de sel. Quoiqu'il fit cela en souriant, ces anciennes superstitions le prenaient par ses souvenirs d'enfance et son imagination[996].

La condition d'un fermier écossais, à cette époque, était loin d'être ce qu'elle devint un peu plus tard. La guerre, qui éclata quelques années après, en réclamant pour les armées et la marine d'immenses approvisionnements, haussa le prix des denrées. Les progrès de l'agriculture, en étendant la surface productive du sol et en augmentant le produit de la même surface, continuèrent la prospérité ainsi commencée. Le bien-être et même le luxe entrèrent dans les fermes, et le fermier, cessant d'être un paysan, devint une sorte de gentilhomme campagnard. «Sa maison, dit Allan Cunningham, eut un toit d'ardoises et des fenêtres à guillotine; des tapis furent étendus sur le plancher, des instruments de musique placés dans le salon. Il cessa de porter un habit de drap fait à la maison, de s'asseoir à ses repas avec ses domestiques; les dévotions de famille furent abandonnées comme une chose hors de mode; il devint une espèce de gentilhomme campagnard, qui montait un cheval de sang et s'en revenait chez lui, les soirs de marché, au grand galop, au péril de son cou et à la terreur des humbles piétons. Ses fils furent élevés au collège et entrèrent au barreau ou achetèrent des commissions dans l'armée; ses filles changèrent leurs robes de tiretaine pour des robes de soie[997].» Burns venait quelques années trop tôt pour profiter de ce revirement et pour être soutenu par ce flot subit de richesse. À l'époque de son arrivée à Ellisland, le cultivateur était un paysan comme ses ouvriers. Sa maison, couverte de chaume, avait un plancher d'argile; ses meubles étaient fabriqués par le charpentier ou le charron du village. Il prenait ses repas avec ses domestiques[997]; quelquefois une ligne à la craie tracée sur le bois, quelquefois la lourde salière, marquaient la séparation entre le haut et le bas de la table[998]. La nourriture était simple et presque grossière. Elle consistait presque uniquement en farine d'avoine, qui reparaissait sous toutes les formes. On l'appelleporridge, quand elle est bouillie dans de l'eau, sur le feu, jusqu'à prendre une certaine consistance; etbrose, quand elle est mélangée; dans le plat même où on la mange, avec un peu d'eau chaude et de beurre. Les repas du matin et du soir consistaient enporridgeet enbrose. Celui du midi consistait enkail, c'est-à-dire une soupe aux choux[999]. «On ne cultivait aucun légume, dit M. Léonce de Lavergne, à l'exception de quelques choux d'Écosse, qui formaient avec du lard et de la farine d'avoine toute la nourriture de la population[1000].» Des gâteaux d'orge et du fromage complétaient la nourriture. On buvait de la bière brassée à la maison,home brewed ale. La viande de boucherie paraissaitrarement. On mangeait avec des cuillers de corne dans des écuelles de bois ou d'étain[1001].

Cette existence chétive n'avait rien de surprenant. On obtenait à peine de quoi vivre, d'une terre stérile et mal cultivée. Le sol était mauvais; il était à peu près à l'état sauvage. «Le pays tout entier, sauf quelques exceptions négligeables, était sans clôture; il n'y avait pas de drainage artificiel; ce qu'il y avait de labourage était restreint à ce qu'il y avait de terrain naturellement sec; les parties creuses étaient pleines de marais, de marécages et d'étangs stagnants[1002]».—«Les prairies étaient des marécages où de mauvaises herbes poussaient naturellement, mêlées à des roseaux et d'autres plantes aquatiques, et ce terrain revêche et humide non-seulement restait sans être drainé, mais semblait avoir plus de valeur d'après l'abondance avec laquelle il fournissait ce fourrage grossier[1003].» Les terres arables s'étendaient en tranches étroites, séparées par des espaces pierreux, semblables aux moraines des glaciers[1004]. La culture était pire que le sol. Les terres d'une ferme étaient partagées en deux parties: l'infieldet l'outfield[1005]. La première comprenait les moins mauvais terrains, grossièrement cultivés; on y jetait le fumier de la ferme, sans les purger des mauvaises herbes qui absorbaient l'engrais et n'en pullulaient qu'avec plus d'aise[1006]; on y semait sans repos de l'avoine et de l'orge tant qu'ils pouvaient rendre un peu plus que les semailles. L'assolement ou, pour employer l'expression anglaise, la rotation des moissons, était inconnue. Quand la terre épuisée refusait de rien porter, on la laissait reposer en jachère, c'est-à-dire se couvrir de mauvaises herbes[1007]. «On demandait au même champ des récoltes successives d'avoine sur avoine, tant qu'il pouvait fournir un excédent sur la semence; après quoi, il restait dans un état absolu de stérilité, jusqu'à ce qu'il revînt de nouveau en état de donner une misérable récolte[1008].» La seconde partie, l'outfield, n'était guère que des terrains sauvages où les troupeaux paissaient. Les instruments étaient primitifs: la charrue était encore sur le vieux modèle écossais, il fallait plusieurs paires de bœufs pour la traîner; les hersesétaient garnies de dents de bois, les chariots étaient lourds et bas de roues; on vannait le blé à l'aide du vent entre les deux portes de la grange[1009]. Avec cela, de mauvaises routes et guère de chemins[1010]. Les fermiers étaient trop ignorants pour songer à améliorer leur mode de culture et trop pauvres pour l'essayer. «Aucun fermier ne possédait l'argent nécessaire pour améliorer cet état de choses[1011].» Aussi ils parvenaient péniblement à contraindre la terre à payer sa rente. Leur vie était aussi précaire que misérable. Une seule mauvaise saison suffisait pour les mettre en retard. Alors commençait, contre la descente graduelle vers la misère et la ruine, la lutte désespérée, dans laquelle avait succombé le père de Burns, dans laquelle Gilbert venait d'être sauvé par son frère, dans laquelle celui-ci allait être vaincu à son tour. Telle était, du moins, dans ses conditions matérielles, l'existence que Burns pouvait mener.

C'est une question qui n'est pas sans intérêt, de savoir quelle sorte de fermier était Burns et comment il gouvernait sa maison. Il avait deux domestiques mâles et deux filles de ferme. Son bétail comptait neuf ou dix vaches à lait, quelques veaux, quatre chevaux, et des brebis dont quelques-unes étaient ses favorites. C'était un bon maître et indulgent pour ses serviteurs. Il était familier et amical avec eux. Quand quelque chose le fâchait, il était un peu vif, mais l'orage était vite passé. Un vieillard, qui avait été garçon de ferme chez lui, disait qu'il ne l'avait vu réellement en colère qu'une fois, lorsqu'une des filles avait donné, sans les couper en assez petits morceaux, des pommes de terre à une vache qui étouffait. Ses regards, ses gestes, sa voix étaient terribles; il avait hérité ces colères de son père. C'était un bon laboureur. Souvent aussi, passant sur ses épaules le drap plein de grain, il semait le matin le champ que ses ouvriers devaient herser dans la journée[1012]. Il est probable que son intérieur était un peu plus soigné que celui de la plupart des autres fermiers. Si on se le représente vaquant à ces occupations dans le costume ordinaire: le large béret bleu écossais, un habit à longs pans de drap bleu ou marron, des culottes de velours de coton à côtes, des bas bleu foncé[1013], et, pendant les froids, un plaid blanc et noir autour des épaules, on aura complété cet aperçu de la routine de vie, sur laquelle éclataient ses instants de génie. C'est un tableau qui ne manque pas de dignité.

Malgré ses accès de courage, malgré son intelligence, il ne semble pas qu'il eût les qualités nécessaires pour réussir, dans les conditions difficiles où il était. Quelques-uns de ses biographes essaient de soutenir qu'il était aussi bon fermier qu'un autre. C'est aller contre les témoignages des gens du métier et, on peut le dire, contre la vraisemblance. Un vieux fermier sagace, dont les terres touchaient à celles d'Ellisland, disait: «Sur ma foi, comment pouvait-il ne pas échouer, quand les domestiques mangeaient le pain aussi vite qu'il cuisait? Je ne parle pas figurativement, mais à la lettre. Considérez un peu. À cette époque, une étroite économie était nécessaire pour réaliser un bénéfice de 20 livres par an, sur Ellisland. Or, il ne pouvait être question du propre travail de Burns; il ne labourait, ni ne semait, ni ne moissonnait; pas, du moins, comme un fermier attaché à sa besogne. En outre, il avait une ribambelle de domestiques qu'il avait amenés d'Ayrshire. Les filles ne faisaient rien que cuire le pain, et les gars étaient assis près du feu et le mangeaient tout chaud avec de l'ale. La perte de temps et le gaspillage de nourritures atteignaient bien vite 20 livres par an[1014]». Il y a peut-être un peu d'exagération et de sévérité, dans ce jugement d'un homme qui ne semble pas avoir permis à ses domestiques de manger le pain aussi chaud; mais il y a sans doute quelque chose de vrai. Avec un maître comme Burns, souvent absent et préoccupé, et une maîtresse qui n'avait pas été élevée dans les choses d'une ferme, la surveillance devait être parfois négligée ou inefficace. Le père d'Allan Cunningham lui racontait que Burns avait l'air d'un homme inquiet et sans but précis. «Il était toujours en mouvement, soit à pied, soit à cheval. Dans la même journée, on pouvait le voir tenir la charrue, pêcher dans la rivière, flâner, les mains derrière le dos, sur la rive, contempler l'eau fuyante, à quoi il prenait grand plaisir, se promener autour de ses bâtiments ou dans ses champs, et, si on le perdait de vue pendant une heure, on le voyait revenir de Friars-Carse ou pousser son cheval à travers la Nith pour aller passer la soirée avec quelques amis éloignés[1015].» Il est difficile de tout détruire dans ces témoignages de gens qui l'ont bien connu et qui l'ont aimé. Était-il possible qu'il en fût autrement? Était-il possible que Burns, avec sa largeur de nature et les absences poétiques de son esprit, fût capable de cette attention serrée aux moindres choses, de cette surveillance inquiète de toutes les minutes, de cette parcimonie, presque de cette avarice, qui sont nécessaires, même dans les fermes en meilleure condition que n'était la sienne. Si la marge des bénéfices avait été plus large, il aurait pu tenir: il aurait mis quelques livres de côté en moins à la fin de l'année, et ceux qui travaillaient avec lui auraient été plusheureux. Mais, avec un écart aussi faible entre la réussite et la ruine, la partie était bien compromise. Et puis, son cœur n'était plus à cette besogne, ou n'y était plus que par moments[1016].

Cette vie de fermier n'allait pas sans ses excès. Ceux-ci en étaient alors une partie obligée. Burns y était plus entraîné que d'autres, étant recherché non-seulement par les fermiers, mais par les propriétaires et les nobles des environs. On a, pendant cette année de 1789, deux exemples des coups de boisson qui prenaient place, le plus naturellement du monde, dans cette existence. Le premier est une chanson qui fut composée dans des circonstances que Burns rapporte lui-même: «L'air est de Allan Masterton, la chanson est de moi. L'occasion qui la fit naître est celle-ci: M. William Nicol, de la High-School d'Édimbourg, étant à Moffat pendant ses vacances d'été, l'honnête Allan, qui était en ce moment en visite à Dalswinton, et moi, allâmes le voir. Nous eûmes une si joyeuse réunion, que M. Masterton et moi convînmes, chacun sur notre terrain, de célébrer l'affaire[1017].» Or, voici ce qu'était cette affaire:

Ô! Willie a brassé un demi boisseau de malt,Et Rob et Allan vinrent le goûter:Pendant toute cette nuit, trois cœurs plus joyeuxVous ne les auriez pas trouvés dans la chrétienté.Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris,Nous avions juste une petite goutte dans l'œil;Le coq peut chanter, le jour peut se montrer,Toujours nous goûtons la liqueur d'orge.Nous voici réunis, trois joyeux gars,Trois joyeux gars sommes-nous;Et mainte nuit nous avons été gais,Et mainte encore nous espérons l'être.C'est la lune, je reconnais sa corne,Qui luit là-haut dans le ciel;Elle brille si clair pour nous conduire chez nous;Mais, ma parole, elle attendra un peu!Celui qui se lève le premier pour s'en aller,C'est un cocu, un lâche, un maroufle!Celui qui le premier tombera près de sa chaiseCelui-là est le roi de nous trois!Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris,Nous avions juste une petite goutte dans l'œil;Le coq peut chanter, le jour peut se montrer,Toujours nous goûtons la liqueur d'orge[1018].

Ô! Willie a brassé un demi boisseau de malt,Et Rob et Allan vinrent le goûter:Pendant toute cette nuit, trois cœurs plus joyeuxVous ne les auriez pas trouvés dans la chrétienté.

Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris,Nous avions juste une petite goutte dans l'œil;Le coq peut chanter, le jour peut se montrer,Toujours nous goûtons la liqueur d'orge.

Nous voici réunis, trois joyeux gars,Trois joyeux gars sommes-nous;Et mainte nuit nous avons été gais,Et mainte encore nous espérons l'être.

C'est la lune, je reconnais sa corne,Qui luit là-haut dans le ciel;Elle brille si clair pour nous conduire chez nous;Mais, ma parole, elle attendra un peu!

Celui qui se lève le premier pour s'en aller,C'est un cocu, un lâche, un maroufle!Celui qui le premier tombera près de sa chaiseCelui-là est le roi de nous trois!

Nous n'étions pas gris, nous n'étions pas très gris,Nous avions juste une petite goutte dans l'œil;Le coq peut chanter, le jour peut se montrer,Toujours nous goûtons la liqueur d'orge[1018].

En publiant cette chanson, dix ans plus tard, Currie mit en note ces simples mots: «Ces trois honnêtes garçons—tous les trois hommes de talents remarquables—sont maintenant tous les troissous le gazon[1019].»

La seconde histoire est plus originale. Si elle ne s'applique pas aussi directement à un acte de Burns lui-même, elle est plus caractéristique de la vie qui se menait autour de lui et dans laquelle il ne pouvait manquer d'être emporté. Burns était lié avec un gentleman du voisinage, Robert Riddel. Ce gentleman possédait un sifflet,and thereby hangs a tale, comme dit Shakspeare[1020]. C'était un sifflet illustre, autour duquel il s'est fait plus de bruit qu'il n'a jamais pu en sortir de lui. Le poète s'est fait l'historiographe de ce précieux objet. «Dans la suite d'Anne de Danemark, lorsqu'elle vint en Écosse, avec notre James VI, se trouvait un gentilhomme danois, de stature gigantesque, de grande prouesse, champion sans égal de Bacchus. Il avait un petit sifflet d'ébène qu'il plaçait sur la table au commencement des orgies. Celui qui serait capable de le faire siffler, quand tout le monde serait désemparé par la puissance de la bouteille, devait l'emporter comme trophée de sa victoire. Le Danois exhibait des témoignages de ses triomphes, sans une seule défaite, aux cours de Copenhague, de Stockholm, de Moscou, de Varsovie et à diverses des petites cours d'Allemagne. Il défia les buveurs écossais et les réduisit à l'alternative de reconnaître ses exploits ou de confesser leur infériorité. Maints Écossais furent vaincus. Enfin le Danois se rencontra avec sir Robert Laurie de Maxwelton, ancêtre du digne baronnet actuel de ce nom, qui, après une rude lutte de trois jours et de trois nuits, laissa le Scandinave sous la table,

Et siffla sur le sifflet son requiem aigu.

Sir Walter, fils du susdit sir Robert, perdit plus tard le sifflet contre Walter Riddel de Glenriddel qui avait épousé une sœur de sir Walter[1021]». Ce sifflet était maintenant en la possession du voisin de Burns. Il fut convenu entre lui et deux autres descendants de l'ancêtre glorieux: Ferguson de Craigdarroch et sir Robert Laurie de Maxwelton, alors membre du Parlement pour Dumfries, qu'il y avait lieu de recourir à un nouveau tournoi, pour savoir à qui reviendrait le sifflet d'ébène, le sifflet du géant danois. L'endroit et le jour furent fixés: c'était à Friars-Carse, résidence de Robert Riddel, le seizième jour du mois d'octobre de l'an 1789, que la rencontre devait avoir lieu. Des juges de camp et des arbitres furent désignés, et Robert Burns devait célébrer le vainqueur par une ode triomphale.

Un barde fut choisi pour assister au combat,Et dire aux âges futurs les exploits de cette journée;Un barde gui détestait la tristesse et l'ennuiEt souhaitait que le Parnasse fût un vignoble.

Enfin, le jour solennel arriva. «Plein de la pensée de ce jour important pour Friars-Carse, j'ai guetté les éléments et les deux, dans la pleine persuasion qu'ils l'annonceraient, au monde étonné, par des phénomènes d'une terrible signification. Hier soir, jusqu'à une heure très tardive, j'ai attendu, avec une horreur anxieuse, l'apparition de quelque comète enflammant la moitié du ciel, ou d'armées aériennes de scandinaves sanguinaires, traversant les cieux épouvantés, rapides comme l'éclair fourchu, et terribles comme ces convulsions de la nature qui ensevelissent les nations. Les éléments, cependant, semblent prendre la chose très tranquillement; ils n'ont pas même introduit ce matin-ci avec un triple soleil et une pluie de sang, symboles des trois puissants héros et du grand épanchement de vin d'aujourd'hui[1022].»

Le dîner préliminaire achevé, les adversaires en vinrent aux mains. Ils s'installèrent et se mirent au claret. Le gai Plaisir s'excitait, s'affolait, à mesure que les verres passaient. Le brillant Phœbus, qui n'avait pas depuis longtemps assisté à une scène si digne du travail de ses rayons, était triste de les quitter; mais Cynthie lui dit à l'oreille qu'il les retrouverait le lendemain matin.

Six bouteilles chacun avaient à peu près épuisé la nuit,Quand le vaillant sir Robert, pour finir le combat,Vida en une seule rasade une bouteille de vin rouge,Et jura que c'était ainsi que faisaient leurs ancêtres.

À ce point-là, Glenriddel, «prudent et sage», jugea que c'était assez, et se retira du combat. Les deux autres continuèrent.


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