Un tendre baiser et nous nous séparons;Un adieu et puis c'est pour toujours!Je boirai à toi, avec les larmes de mon cœur,Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots!Qui peut dire que la Fortune l'affligeTant qu'elle lui laisse l'étoile de l'espérance?Pour moi, aucun scintillement joyeux ne m'éclaire;Le sombre désespoir m'enveloppe tout autour.Je ne blâmerai jamais ma faiblesse et mon amour,Rien ne pouvait résister à ma Nancy;Rien que la voir c'était l'aimer,N'aimer qu'elle et l'aimer à toujours.Si nous n'avions jamais aimé si passionnément,Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément,Si nous ne nous étions jamais vus ou jamais quittés,Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.Adieu donc, toi la première et la plus belle!Adieu donc, toi la meilleure et la plus chère!À toi soient toutes les joies, tous les trésors,La Paix, le Contentement, l'Amour et le Plaisir!Un tendre baiser et nous nous séparons!Un adieu, hélas! et c'est pour toujours!Je boirai a toi dans les larmes de mon cœur!Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots![1167]
Un tendre baiser et nous nous séparons;Un adieu et puis c'est pour toujours!Je boirai à toi, avec les larmes de mon cœur,Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots!Qui peut dire que la Fortune l'affligeTant qu'elle lui laisse l'étoile de l'espérance?Pour moi, aucun scintillement joyeux ne m'éclaire;Le sombre désespoir m'enveloppe tout autour.
Je ne blâmerai jamais ma faiblesse et mon amour,Rien ne pouvait résister à ma Nancy;Rien que la voir c'était l'aimer,N'aimer qu'elle et l'aimer à toujours.Si nous n'avions jamais aimé si passionnément,Si nous n'avions jamais aimé si aveuglément,Si nous ne nous étions jamais vus ou jamais quittés,Nous n'aurions jamais eu nos cœurs brisés.
Adieu donc, toi la première et la plus belle!Adieu donc, toi la meilleure et la plus chère!À toi soient toutes les joies, tous les trésors,La Paix, le Contentement, l'Amour et le Plaisir!Un tendre baiser et nous nous séparons!Un adieu, hélas! et c'est pour toujours!Je boirai a toi dans les larmes de mon cœur!Mon gage sera le combat de mes soupirs et de mes sanglots![1167]
Avec ces désespoirs, les deux amants s'arrachèrent aux bras l'un de l'autre. Burns rentra à Dumfries, dans le calme de sa maison et la routine de sa vie. Il resta quelque temps troublé de ces émotions. Dès le 15 du mois de décembre, on voit qu'il avait déjà écrit six lettres à Clarinda; presque une par jour[1168]. Ces lettres, comme la plupart de celles de cette époque, ont été perdues ou détruites. Son cœur s'en retournait à Édimbourg. Tantôt il voyait arriver le navire qui allait emporter son amie.
Voici l'heure, le navire arrive!Ma bien-aimée Nancy, ô adieu!Séparé de toi, puis-je survivre?De toi que j'ai si bien aimée?Sans fin et profonde sera ma douleur;Je ne verrai pas un rayon d'espoir,Sinon cette précieuse et chère croyanceQue tu te souviendras toujours de moi.Le long du rivage solitaire,Où les rapides oiseaux de mer crient autour de moi,Par-delà les flots roulants, bondissants, mugissants,Je tournerai vers l'ouest mon œil pensif.Heureux bosquets indiens, dirai-je,Où est le sentier de ma Nancy!Tandis qu'à travers vos parfums, elle passe,Ô dites-moi, songe-t-elle à moi?
Voici l'heure, le navire arrive!Ma bien-aimée Nancy, ô adieu!Séparé de toi, puis-je survivre?De toi que j'ai si bien aimée?
Sans fin et profonde sera ma douleur;Je ne verrai pas un rayon d'espoir,Sinon cette précieuse et chère croyanceQue tu te souviendras toujours de moi.
Le long du rivage solitaire,Où les rapides oiseaux de mer crient autour de moi,Par-delà les flots roulants, bondissants, mugissants,Je tournerai vers l'ouest mon œil pensif.
Heureux bosquets indiens, dirai-je,Où est le sentier de ma Nancy!Tandis qu'à travers vos parfums, elle passe,Ô dites-moi, songe-t-elle à moi?
Tantôt il saluait le mois dont le retour lui rappellera la scène des adieux.
Une fois de plus, je te salue, ô funèbre décembre,Une fois de plus, je te salue avec chagrin et souci;Triste était l'adieu que tu me rappelles,L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.L'au revoir des amants épris est un plaisir doux et pénible,Car l'espoir brille doucement sur la tendre heure du départ;Mais, oh! le sentiment cruel que l'adieu pour toujours!Angoisse sans mélange et pure agonie!Farouche comme l'hiver qui maintenant déchire la forêt,Jusqu'à ce que la dernière feuille de l'été soit envolée,Telle est la tempête qui a secoué mon sein,Jusqu'à ce que mon dernier espoir, mon dernier confort fussent partis.Cependant comme je te salue, ô funèbre décembre,Ainsi je te saluerai toujours avec chagrin et souci,Car triste était l'adieu que tu me rappelles,L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.
Une fois de plus, je te salue, ô funèbre décembre,Une fois de plus, je te salue avec chagrin et souci;Triste était l'adieu que tu me rappelles,L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.
L'au revoir des amants épris est un plaisir doux et pénible,Car l'espoir brille doucement sur la tendre heure du départ;Mais, oh! le sentiment cruel que l'adieu pour toujours!Angoisse sans mélange et pure agonie!
Farouche comme l'hiver qui maintenant déchire la forêt,Jusqu'à ce que la dernière feuille de l'été soit envolée,Telle est la tempête qui a secoué mon sein,Jusqu'à ce que mon dernier espoir, mon dernier confort fussent partis.
Cependant comme je te salue, ô funèbre décembre,Ainsi je te saluerai toujours avec chagrin et souci,Car triste était l'adieu que tu me rappelles,L'adieu avec Nancy, oh! pour ne plus nous revoir.
On peut, sans forcer les choses, présumer que Jane Armour sentait entre elle et son mari de nouvelles influences inconnues mais devinées, qui la lui rendaient de plus en plus étrangère. Sans savoir précisément où ses préoccupations allaient, il était impossible qu'elle ne sentît point qu'il n'était pas avec elle et que ce n'était plus jamais «de l'ouest» que venait maintenant la brise qu'il préférait.
Clarinda s'embarqua, vers les derniers jours de janvier 1792, sur la Roselle, le même navire qui avait dû emporter Burns aux Indes occidentales. Avant de partir, elle lui écrivit afin de lui donner les derniers avis de celle «qui aurait pu vivre ou mourir avec lui[1169]». Devant l'inconnu solennel d'un long voyage, elle reprenait son ton de prédication religieuse; sa lettre a l'air d'un petit sermon parsemé de citations bibliques. On croirait à un retour d'influence du révérend... «Cherchez la faveur de Dieu, gardez ses commandements, soyez soucieux de vous préparer pour une éternité heureuse. Là, j'en ai l'espoir, nous serons réunis dans une félicité parfaite et éternelle[1169]». Son amour, qui avait épuisé les désenchantements terrestres, reportait ses espérances à un séjour futur d'où les larmes sont bannies. En attendant, elle se préparait à accepter de la vie le bonheur moyen, le seul dont celle-ci dispose. «Je suis sûre que vous serez heureux d'apprendre mon bonheur. Je compte que ce sera bientôt[1169]».
Mais, de ce côté-là encore, la pauvre Clarinda devait rencontrer des déceptions. Quand elle arriva à la Jamaïque, son mari, qui lui avait peut-être imposé cette terrible épreuve dans l'espoir qu'elle se mettrait dans son tort en refusant, la reçut avec froideur. Sur le pont même du navire, il fit usage envers elle d'expressions rudes. La malheureuse femme épuisée par le voyage put à peine supporter ce nouveau coup. «La réception très froide que je reçus de M. Mac Lehose me donna un choc qui, joint au climat, dérangea mon esprit à tel point que je cessai d'être responsable de ce que je disais et faisais[1170].» Elle crut qu'elle allait perdre la raison. «La bienveillance que mon mari me montra ensuite ne put pas dissiperla complication de désordres nerveux qui me saisirent alors[1171].» Elle ne tarda pas à découvrir que M. Mac Lehose «comme la plupart des planteurs des Indes occidentales» avait toute une famille d'une maîtresse de couleur. Elle fut, selon le langage toujours convenable de Chambers «mortifiée de voir combien il lui avait été grossièrement infidèle pendant la période de leur séparation[1172].» C'était un brutal et violent qui se plaisait à battre et à injurier ses esclaves devant elle, quand il était saisi de ses fureurs. Perdue, isolée, révoltée de ces scènes, la malheureuse femme fut prise d'un désespoir, dont le souvenir hanta sa mémoire. «Je me rappelle que j'arrivai à la Jamaïque il y a aujourd'hui vingt-deux ans. Ce que j'ai souffert pendant les trois mois que je restai là! Dieu, donnez-moi de la gratitude pour la bonté que vous avez eue de me ramener à mon pays natal[1173].» Le médecin la prévint que, si elle ne s'en retournait, sa vie était en danger. Au mois de juin, elle quitta de nouveau son mari. «Notre séparation fut très affectueuse. De ma part ce fut avec un sincère regret que ma santé m'obligea à l'abandonner. De la sienne, il en fut de même, selon toute apparence. Nous nous séparâmes avec des promesses mutuelles de constance et de maintenir une correspondance régulière[1174].» Elle remonta sur le même navire qui l'avait amenée et rentra en Écosse vers la fin d'août 1792, six mois environ après en être partie. Il convient d'ajouter que son mari ne tint aucune des belles promesses qu'il avait faites à propos de l'éducation de son fils, pour l'avenir duquel elle avait affronté ce long voyage et s'était imposé le plus cruel des sacrifices, celui de retourner près de cet homme et peut-être celui de subir jusqu'au bout sa comédie odieuse.
Tandis que Clarinda voyageait ainsi, le chagrin de Burns, dans les heures où il pensait à elle, avait pris la forme d'une mélancolie pensive. On en peut suivre l'écho dans une chanson, composée plus tard, mais dont on a rattaché, avec vraisemblance, l'inspiration à cet épisode de sa vie. On y trouve une adaptation poétique d'un joli passage de la correspondance de Clarinda, dont il lui avait dit qu'il s'emparerait quelque jour.
Maintenant, de son manteau vert, la gaie Nature s'habille,Et écoute les agnelets qui bêlent sur les collines,Tandis que les oiseaux gazouillent des bienvenues dans tous les bois verts.Mais pour moi cela est sans délices,—ma Nannie est au loin.Le perce-neige et la primevère parent nos bois,Et les violettes baignent dans la rosée du matin;Ils font peine à mon triste cœur, tant doucement ils fleurissent,Ils me font penser à Nanie et Nanie est au loin.Alouette, toi qui t'élances des rosées des prairies,Pour avertir le berger de la ligne grise de l'aurore,Et toi moelleux mauvis qui salues la descente de la nuit,Cessez, par pitié,—ma Nanie est au loin.Viens, Automne, si pensif, en jaune et en gris,Et apaise-moi en m'annonçant le déclin de la Nature;Le noir, le lugubre Hiver et la neige farouchement chasséePeuvent seuls me charmer,—maintenant que Nanie est au loin[1175].
Maintenant, de son manteau vert, la gaie Nature s'habille,Et écoute les agnelets qui bêlent sur les collines,Tandis que les oiseaux gazouillent des bienvenues dans tous les bois verts.Mais pour moi cela est sans délices,—ma Nannie est au loin.
Le perce-neige et la primevère parent nos bois,Et les violettes baignent dans la rosée du matin;Ils font peine à mon triste cœur, tant doucement ils fleurissent,Ils me font penser à Nanie et Nanie est au loin.
Alouette, toi qui t'élances des rosées des prairies,Pour avertir le berger de la ligne grise de l'aurore,Et toi moelleux mauvis qui salues la descente de la nuit,Cessez, par pitié,—ma Nanie est au loin.
Viens, Automne, si pensif, en jaune et en gris,Et apaise-moi en m'annonçant le déclin de la Nature;Le noir, le lugubre Hiver et la neige farouchement chasséePeuvent seuls me charmer,—maintenant que Nanie est au loin[1175].
Après son retour à Édimbourg, il est probable que Clarinda, épuisée par sa double traversée et ses pénibles commotions, resta pendant longtemps trop souffrante pour lui écrire. Peut-être aussi considérait-elle leurs adieux comme le scellement mis sur un amour, qui, pour être respecté, ne devait plus être rouvert; et sa courte réconciliation avec son mari comme une terre qui le recouvrait à jamais. Au mois de décembre 1792, six mois après le retour de Clarinda et juste un an après leur séparation, il ignorait qu'elle fût rentrée, ainsi que le prouve le billet qu'il écrivait à une des amies de sa maîtresse, à Édimbourg.
Chère Madame, je vous ai écrit si souvent sans recevoir de réponse que j'avais pris la résolution de ne plus lever ma plume vers vous; mais ce jour mémorable, lesix décembre, ramène à ma mémoire une telle scène! Ciel et terre! Quand je me rappelle une personne exilée au loin! mais pas un mot de plus à ce sujet, jusqu'à ce que j'apprenne de vous votre véritable adresse, et pourquoi mes lettres sont restées sans réponse, car celle-ci est la troisième que je vous envoie[1176].
Il n'apprit qu'au commencement de l'année suivante que Clarinda était en Europe depuis plus de six mois. Sa colère éclata dans une lettre écrite probablement sous le coup de cette nouvelle et qui semble incohérente à force de violence. Elle est datée du mois de mars 1793.
Je suppose, ma chère Madame, qu'en négligeant de m'informer de votre arrivée en Europe—circonstance qui ne pouvait pas m'être indifférente, comme à vrai dire rien de ce qui vous concerne—je suppose que vous avez voulu me laisser deviner et voir qu'une correspondance, que j'eus naguère l'honneur et la félicité de goûter, ne doit plus jamais être. Hélas! quels sons lourds, écrasants sont ces mots: «jamais plus!» Le malheureux qui n'a jamais goûté le plaisir n'a jamais connu la détresse; ce qui pousse l'âme à la folie c'est le souvenir de joies qui ne seront «jamais plus». Ceci n'est pas le langage qu'il faut parler au monde; il ne le comprend pas. Mais vous autres, venez, les quelques-uns—les fils du Sentiment et de la Passion! vous dont les cordes du cœur tremblent et gémissent d'une angoisse indicible, quand le souvenir se précipite dans votre cœur!—vous qui êtes capables d'un attachement pénétrant comme la flèche de la mort, et puissant comme la vigueur de l'Être immortel—venez, et vos oreilles vont s'abreuver d'une histoire... mais, silence! Je ne dois pas, je ne puis pas la dire: une agonie est dans ce souvenir, la démence est dans ce récit!Mais, Madame, laissons les sentiers qui mènent à la folie. Je félicite vos amis de votre retour, et j'espère que la précieuse santé qui, d'après ce que me dit Miss Peacock, a été si ébranlée, est rétablie ou en train de se rétablir....Je vous présente un livre (c'était la dernière édition de ses poèmes), puis-je espérer que vous l'accepterez? Aurai-je de vos nouvelles? Mais d'abord, écoutez-moi. Pas de froid langage, pas d'avertissements de prudence; je méprise les conseils et dédaigne tout contrôle. Si vous ne devez pas m'écrire dans le langage, si vous ne devez pas m'exprimer les sentiments, que vous savez que je désire recevoir, et que je serai heureux de recevoir, je vous en conjure, par l'orgueil blessé! par la paix ruinée! par la passion frénétique et déçue! par tous ces maux nombreux qui composent cette suprême douleur humaine, un cœur brisé!! restez pour moi silencieuse à jamais. Si jamais vous m'insultez par les apophthegmes insensibles du sang-froid et de la prudence, puissent tous... mais assez! un démon ne pourrait exhaler un souhait malveillant sur la tête de mon ange! Rappelez-vous bien ce que je vous demande. Si vous m'envoyez une page baptisée aux fonds d'une sanctimonieuse prudence, par le ciel, la terre et l'enfer! je la déchire en atomes! Adieu! puissent toutes choses heureuses vous accompagner![1177]
Je suppose, ma chère Madame, qu'en négligeant de m'informer de votre arrivée en Europe—circonstance qui ne pouvait pas m'être indifférente, comme à vrai dire rien de ce qui vous concerne—je suppose que vous avez voulu me laisser deviner et voir qu'une correspondance, que j'eus naguère l'honneur et la félicité de goûter, ne doit plus jamais être. Hélas! quels sons lourds, écrasants sont ces mots: «jamais plus!» Le malheureux qui n'a jamais goûté le plaisir n'a jamais connu la détresse; ce qui pousse l'âme à la folie c'est le souvenir de joies qui ne seront «jamais plus». Ceci n'est pas le langage qu'il faut parler au monde; il ne le comprend pas. Mais vous autres, venez, les quelques-uns—les fils du Sentiment et de la Passion! vous dont les cordes du cœur tremblent et gémissent d'une angoisse indicible, quand le souvenir se précipite dans votre cœur!—vous qui êtes capables d'un attachement pénétrant comme la flèche de la mort, et puissant comme la vigueur de l'Être immortel—venez, et vos oreilles vont s'abreuver d'une histoire... mais, silence! Je ne dois pas, je ne puis pas la dire: une agonie est dans ce souvenir, la démence est dans ce récit!
Mais, Madame, laissons les sentiers qui mènent à la folie. Je félicite vos amis de votre retour, et j'espère que la précieuse santé qui, d'après ce que me dit Miss Peacock, a été si ébranlée, est rétablie ou en train de se rétablir....
Je vous présente un livre (c'était la dernière édition de ses poèmes), puis-je espérer que vous l'accepterez? Aurai-je de vos nouvelles? Mais d'abord, écoutez-moi. Pas de froid langage, pas d'avertissements de prudence; je méprise les conseils et dédaigne tout contrôle. Si vous ne devez pas m'écrire dans le langage, si vous ne devez pas m'exprimer les sentiments, que vous savez que je désire recevoir, et que je serai heureux de recevoir, je vous en conjure, par l'orgueil blessé! par la paix ruinée! par la passion frénétique et déçue! par tous ces maux nombreux qui composent cette suprême douleur humaine, un cœur brisé!! restez pour moi silencieuse à jamais. Si jamais vous m'insultez par les apophthegmes insensibles du sang-froid et de la prudence, puissent tous... mais assez! un démon ne pourrait exhaler un souhait malveillant sur la tête de mon ange! Rappelez-vous bien ce que je vous demande. Si vous m'envoyez une page baptisée aux fonds d'une sanctimonieuse prudence, par le ciel, la terre et l'enfer! je la déchire en atomes! Adieu! puissent toutes choses heureuses vous accompagner![1177]
C'est la lettre d'un frénétique. À certains endroits, on croirait presque que c'est la lettre d'un homme excité de boisson, tant cela est en dehors de toutes bornes de raison.
Après cette lettre, une pleine année s'écoule sans trace de correspondance entre les deux amants. Il est probable, il est certain même qu'ils s'écrivirent: ils se comprenaient de moins en moins. Clarinda, ébranlée par ses dernières épreuves, fatiguée de corps et de cœur, gagnée d'ailleurs par l'âge, entrait dans une période plus apaisée. Comme son amour faisait réellement partie de sa vie, il se modifiait avec elle; il devenait plus calme parce qu'il était sincère et qu'il tenait à son âme. Elle comprenait de plus en plus leur liaison comme une amitié dévouée. Burns, en qui cet amour était uniquement une excitation d'imagination ou de sens, ne voulait pas comprendre qu'il pût changer. En sorte que c'était, ce qui arrive souvent, l'amour vrai qui devenait paisible et l'amour factice qui restait violent. Elle lui avait écrit pour lui parler d'amitié; il ne lui avait pas répondu; elle lui écrivit de nouveau et cette fois on a sa réponse, datée du 25 juin 1794. Cette lettre—la dernière—est écrite pendant une tournée d'Excise, sur une table d'auberge, en face d'une bouteille de vin. Il s'en échappe d'abord une tendresse d'anciens souvenirs. C'en est la meilleure partie. Mais que le reste est pénible! un accès de plaisanterie forcée, et quelque chose comme un souvenir d'ancienne bonne fortune, traîné dans des fins de dîners copieux et bruyants, je ne sais quelle fanfaronnade d'amour inconvenante.
Avant de me demander pourquoi je ne vous ai pas écrit, informez-moi d'abordcommentje dois vous écrire. «En amitié», dites-vous. J'ai maintes fois pris la plume pour essayer de vous écrire une lettre «d'amitié». Mais c'est impossible; c'estJupiter saisissant une sarbacane d'enfant après avoir manié le tonnerre. Quand je prends la plume, la souvenance m'accable. Ah! ma toujours très chère Clarinda! Clarinda! Quelle foule des plus tendres souvenirs se presse dans ma pensée, à ce mot! Mais je ne dois pas m'abandonner à ce sujet. Vous l'avez interdit.Je suis extrêmement heureux d'apprendre que votre santé est rétablie, et que vous êtes de nouveau en état de goûter cette satisfaction en l'existence, que la santé seule peut nous donner.... Vous ririez si vous m'aperceviez où je suis en ce moment. Plût au ciel que vous fussiez ici pour rire avec moi, quoique, je le crains, notre première occupation serait de pleurer. Me voici établi ici, ermite solitaire, dans la salle solitaire d'une auberge solitaire, avec une solitaire bouteille de vin près de moi, aussi grave et stupide qu'un hibou, mais comme un hibou toujours fidèle à ma chanson. En preuve de quoi, ma chère MrsMac, voici à votre santé! Puissent les bénédictions les plus choisies du ciel bénir votre doux visage; et si un misérable regarde de travers votre bonheur, puisse le vieux chaudronnier de l'enfer l'empoigner pour marteler son cœur pourri! Amen.Il faut que vous sachiez, ma très chère Madame, que, depuis bien des années, en quelque endroit, en quelque compagnie que je me trouve, chaque fois qu'on propose la santé d'une dame mariée, je propose toujours la vôtre. Mais comme votre nom n'a jamais franchi mes lèvres, même pour mon ami le plus intime, je propose votre santé sous le nom de «MrsMac». Cela est si bien connu parmi mes relations que, lorsqu'on propose une dame mariée, le directeur des toasts dit souvent: «Oh! nous n'avons pas besoin de lui demander a qui il boit: à la santé de MrsMac». J'ai aussi, parmi mes compagnons de réunions joyeuses, établi un tour de santés que j'appelle le tour des Bergères d'Arcadie, ce sont les santés de dames préférées qu'on porte sous des noms féminins célébrés dans les chansons anciennes; en ces occasions vous êtes ma «Clarinda». Donc, madame Clarinda, je consacre ce verre de vin au plus ardent souhait pour votre bonheur![1178]
Avant de me demander pourquoi je ne vous ai pas écrit, informez-moi d'abordcommentje dois vous écrire. «En amitié», dites-vous. J'ai maintes fois pris la plume pour essayer de vous écrire une lettre «d'amitié». Mais c'est impossible; c'estJupiter saisissant une sarbacane d'enfant après avoir manié le tonnerre. Quand je prends la plume, la souvenance m'accable. Ah! ma toujours très chère Clarinda! Clarinda! Quelle foule des plus tendres souvenirs se presse dans ma pensée, à ce mot! Mais je ne dois pas m'abandonner à ce sujet. Vous l'avez interdit.
Je suis extrêmement heureux d'apprendre que votre santé est rétablie, et que vous êtes de nouveau en état de goûter cette satisfaction en l'existence, que la santé seule peut nous donner.... Vous ririez si vous m'aperceviez où je suis en ce moment. Plût au ciel que vous fussiez ici pour rire avec moi, quoique, je le crains, notre première occupation serait de pleurer. Me voici établi ici, ermite solitaire, dans la salle solitaire d'une auberge solitaire, avec une solitaire bouteille de vin près de moi, aussi grave et stupide qu'un hibou, mais comme un hibou toujours fidèle à ma chanson. En preuve de quoi, ma chère MrsMac, voici à votre santé! Puissent les bénédictions les plus choisies du ciel bénir votre doux visage; et si un misérable regarde de travers votre bonheur, puisse le vieux chaudronnier de l'enfer l'empoigner pour marteler son cœur pourri! Amen.
Il faut que vous sachiez, ma très chère Madame, que, depuis bien des années, en quelque endroit, en quelque compagnie que je me trouve, chaque fois qu'on propose la santé d'une dame mariée, je propose toujours la vôtre. Mais comme votre nom n'a jamais franchi mes lèvres, même pour mon ami le plus intime, je propose votre santé sous le nom de «MrsMac». Cela est si bien connu parmi mes relations que, lorsqu'on propose une dame mariée, le directeur des toasts dit souvent: «Oh! nous n'avons pas besoin de lui demander a qui il boit: à la santé de MrsMac». J'ai aussi, parmi mes compagnons de réunions joyeuses, établi un tour de santés que j'appelle le tour des Bergères d'Arcadie, ce sont les santés de dames préférées qu'on porte sous des noms féminins célébrés dans les chansons anciennes; en ces occasions vous êtes ma «Clarinda». Donc, madame Clarinda, je consacre ce verre de vin au plus ardent souhait pour votre bonheur![1178]
Ainsi finit la correspondance de Sylvander et de Clarinda. Les protestations ardentes, les promesses éternelles, les rêves de réunion future, les appels à la divinité, cette magnifique rhétorique aboutit à cette rasade, bue à la santé de «MrsMac», avec une familiarité alourdie et un rire forcé. Il sort de cette lettre une odeur de trivialité. C'est l'abaissement d'une passion qui avait eu de hauts coups d'aile. À quelques mois de là il écrivait:
«Il y a dans leMuseum, une chanson par une de mesci-devantdéesses qui n'est pas indigne de cet air! Elle commence ainsi:«Ne parle pas d'amour, cela me fait souffrir»[1179].
«Il y a dans leMuseum, une chanson par une de mesci-devantdéesses qui n'est pas indigne de cet air! Elle commence ainsi:
«Ne parle pas d'amour, cela me fait souffrir»[1179].
Il employait, en français, cette locution souillée qui avait traîné par les rues de Paris et qui contient je ne sais quelle goguenardise populacière et cruelle. La chanson dont il parlait était les jolis vers que Clarinda lui avait envoyés au début de leur liaison, quand il avait pour la première fois parlé d'amour[1180]. Il y a quelque chose de laid dans ce manque de respectpour un souvenir dont il aurait convenu de parler avec plus de réserve. Il pouvait du moins se taire. C'était la fin, on dirait presque la lie, de cet amour dans cette âme troublée.
Dans un des deux cœurs, heureusement, les beaux rêves d'autrefois se gardèrent respectés et inviolables. Clarinda survécut à Burns près d'un demi-siècle; elle mourut en 1841. Sa nature calme et saine reprit son équilibre; elle devint une vieille femme aimable et réconciliée avec la vie. On a d'elle un léger crayon qui la représente à l'âge de quatre-vingts ans, dans son salon où était suspendu un portrait du poète, toujours souriante et accueillant avec affabilité ses visiteurs. Elle demeura fidèle au souvenir de celui qu'elle avait aimée. Vingt ans après la mort de Burns elle écrivait dans son journal: «25 janvier 1815. Jour de naissance de Burns. Un grand banquet chez Oman. J'aimerais être là, invisible, pour entendre tout ce qu'on dira de ce grand génie[1181]». Et quarante ans après la semaine des adieux, quand elle était tout à l'extrémité de la vie, elle écrivait encore: «6 décembre 1831. Je ne pourrai jamais oublier ce jour-ci. Séparée de Burns en l'année 1791, pour ne jamais nous retrouver dans ce monde. Oh! puissions-nous nous retrouver dans le ciel[1181]». Il y a quelque chose de touchant dans ce souhait constant après tant d'années. Clarinda resta jusqu'au bout supérieure à Burns. Elle vivra parmi celles qui furent aimées par les poètes: non point parmi les cruelles et les décevantes qui les torturèrent, ni non plus parmi les sacrifiées qui languirent et moururent de leur chagrin; mais—et c'est là son originalité—comme une vaillante femme qui souffrit et sut vivre.[Lien vers la Table des matières.]
II.OPINIONS POLITIQUES, TRACAS.
C'est à Dumfries que Burns se trouva, pour la première fois, mêlé aux agitations de la politique. Jusque-là il avait vécu dans son isolement campagnard; l'écho des événements arrivait à lui comme ces roulements de tonnerre affaiblis, qui révèlent de très lointains orages. Il avait, dans ses vers et par quelques-uns de ses actes, fait preuve de Jacobitisme. Mais c'était là un sentiment romanesque, presque historique, qui ne tirait pas à conséquence et ne portait sur aucun intérêt présent. Il arriva dans les villes au moment où le puissant émoi de la Révolution Française agitait tous les esprits et excitait de toutes parts des enthousiasmes ou des colères. L'ébranlement du cataclysme gigantesque soulevait, en tous pays, des désirs, des projets, des tentatives de réforme ou de révolution;et aussi des résistances, des alarmes, des indignations. En sorte que les luttes particulières prenaient quelque chose de la gravité du drame de France, et que les discussions à son propos avaient l'âpreté de luttes immédiates. Les moindres remous dans la plus lointaine baie portaient le reflet au grand navire qui sombrait dans son incendie, et recevaient de lui un caractère tragique. Les passions publiques étaient exaltées, presque à leur paroxysme; la somme de haine que les hommes ont toujours à la disposition de leurs opinions, cessant d'être employée aux croyances religieuses, s'était précipitée dans les convictions politiques. Il fallait prendre parti pour ou contre la Révolution. Par ses origines plébéiennes, son éducation, son impatience de toute supériorité, sa colère contre les distinctions sociales, Burns devait fatalement aller au parti dont les tendances étaient démocratiques. Dans ces temps où il était dangereux, surtout pour un agent du Gouvernement, de manifester ses préférences, un autre aurait tenu les siennes secrètes ou ne les aurait manifestées qu'à bon escient. Mais il n'était pas homme à garder en lui ce qu'il ressentait. Les convictions prudentes et taciturnes n'étaient pas son fait. Par suite de sa nature, il était impossible que ses opinions n'éclatassent pas au dehors, et par suite de son génie, qu'elles le fissent sans quelque chose de frappant. Il était certain qu'un acte audacieux, quelque parole coupante de sarcasme ou brillante d'éloquence, attireraient l'attention sur lui. Il y a des hommes dont les discours sont éclatants comme des glaives. Cela ne tarda pas à arriver.
Un jour de la fin de février 1792, un brick aux allures suspectes fut signalé dans le Solway-Frith. Burns était un des employés qui furent envoyés pour surveiller ses mouvements. Le lendemain, le brick échoua sur un banc de sable et on put apercevoir que l'équipage était nombreux, bien armé, décidé à ne pas se rendre sans lutte. On dépêcha aussitôt un des excisemen, Lewars, à Dumfries, et un autre à Ecclefechan, pour en ramener un peloton de dragons. Burns fut laissé avec quelques hommes pour surveiller le navire et empêcher que la marchandise ne fût débarquée. Pendant qu'il se promenait de long en large sur les galets et les roseaux du rivage, «de méchante humeur que les renforts tardassent à venir», il composa une de ses amusantes chansons:Le diable a emporté l'exciseman.Quand Lewars revint avec les soldats, Burns se mettant à leur tête, l'épée à la main, marcha à travers l'eau et fut le premier à aborder le brick. L'équipage perdit courage bien que plus nombreux et se rendit. Le vaisseau fut saisi et vendu aux enchères, le lendemain, à Dumfries, avec toutes ses armes et toute sa cargaison. À cette vente, Burns dont la conduite avait été fort louée, acheta quatre caronades. C'est une emplette qui, à première vue, semble étrange. On en a l'explication lorsqu'on sait qu'il les envoya, selon Lockhart, à laConvention, avec une lettre où il priait cette assemblée de les acceptercomme un témoignage de son admiration et de son estime. Le cadeau et l'envoi furent arrêtés à la douane de Douvres[1182].
Lockhart, qui fut avec persistance un tory étroit, condamne lourdement cet acte de Burns, bien qu'il soit forcé de reconnaître que l'Angleterre n'était pas alors en guerre avec la France, «mais, dit-il, chacun sentait qu'elle ne tarderait pas à l'être[1182]». Chambers, qui a étudié de plus près cette question et qui a pris la peine de parcourir les journaux de l'époque, fait rentrer les faits dans de plus justes proportions. Il remarque que la Convention n'existait pas encore à la fin de Février 92; que, moins d'un mois auparavant, Georges III avait ouvert le parlement dans des termes où il se félicitait de la paix et de la prospérité du pays; que le trois pour cent était à 96; que l'ambassadeur anglais ne fut rappelé qu'au mois d'août; que la guerre ne fut déclarée qu'au mois de janvier suivant, et qu'une démonstration de sympathie envers le gouvernement français n'était nullement un acte d'hostilité contre le gouvernement anglais. Bien plus, les journaux et l'opinion de la contrée étaient favorables à la Révolution française, au point qu'à la fin de 1792, une souscription était ouverte à Glascow «pour aider les Français à continuer la guerre contre les princes émigrés et les pouvoirs étrangers, par qui ils pourraient être attaqués», et le journal annonçait que la souscription s'élevait déjà à 1200 livres sterling[1183]. Il est possible cependant que, par suite des délais de l'envoi et des lenteurs du trajet, les canons soient arrivés à Douvres seulement vers la fin d'avril, quand la guerre avait éclaté entre la France et l'Empereur; et que les autorités anglaises aient cru devoir intercepter un envoi d'armes, fait par un particulier à une nation en hostilité contre un souverain allié. C'était de la part de Burns un acte original, mais nullement irrégulier, et il est peu probable qu'il faille attribuer à cela les ennuis qui ne tardèrent pas à l'assaillir.
Ils devaient être causés par des actes, plus hardis et plus significatifs en eux-mêmes, mais dont la gravité tint aussi au changement qui s'était produit dans l'opinion publique et dans l'attitude du gouvernement. La première avait été affectée par l'emprisonnement de Louis XVI et les massacres de septembre; la seconde, par le sentiment réel ou feint de la contagion révolutionnaire qui le menaçait. En effet, entre les premiers mois de 1792 et les derniers, des événements importants avaient eu lieu dans le pays. C'est l'année qui est marquée par la naissance et le développement des sociétés révolutionnaires anglaises et par une puissante fermentation des esprits.
Il existait bien, depuis 1780, des sociétés et des clubs, formés en vue d'obtenir une réforme parlementaire, jugée dès lors nécessaire et qui ne fut accomplie qu'en 1832[1184]. En 1780, une société d'Information Constitutionnelleavait été créée et avait répandu des quantités de pamphlets sur cette question. En 1782 et en 1785, Pitt lui-même avait proposé à la Chambre des Communes des motions ayant pour objet de modifier le système d'élection. En 1789, la réunion d'un club de whigs, connu sous le nom deSociété de la Révolution[1185], et le célèbre sermon du DrPrice avaient motivé les fameusesRéflexionsde Burke sur la Révolution française[1186]; celles-ci avaient fait sortir du sol toute une littérature de réponses, parmi lesquelles se distinguaient lesDroits de l'Hommede Thomas Paine[1187]. Mais ces associations étaient isolées, avaient peu d'influence; leur programme se bornait à une réforme contenue dans les limites constitutionnelles; et les discussions sur la Révolution française semblaient porter sur une question étrangère aux pays et presque historique. Vers le commencement de 1792, les germes d'opposition, cachés jusque-là, se manifestèrent et se répandirent avec une singulière rapidité. Des sociétés politiques pullulèrent sur toute l'étendue du royaume. Le 25 de janvier, un cordonnier, nommé Thomas Hardy, écossais de naissance, établi à Londres, fonda, avec neuf amis, une association sous le nom deSociété Correspondante de Londres. Son titre indique où était sa force. Elle devait se mettre en rapport avec les autres réunions analogues. Elle était habilement organisée en divisions de quarante-cinq membres, qui se constituaient au fur et à mesure que le nombre des membres augmentait; elles envoyaient un délégué au Comité central, lequel se réunissait tous les jeudis soir. Les affiliations se présentèrent bientôt en quantités considérables et, avant la fin de l'année, Hardy estimait qu'elles atteignaient vingt mille, «nombre qui dépasse de beaucoup le corps entier d'électeurs dont dépend une majorité à la Chambre des Communes[1188]». À la fin de mars, il se fondala Société des Amis du Peuplecomposée des hommes du parti whig éminents par leur rang, leurs talents ou leur ascendant; Lord Daer, l'ancien protecteur de Burns, Thomas Erskine le célèbre avocat, plusieurs membres du Parlement en faisaient partie. De tous côtés, dans les comtés, en Irlande, et surtout en Écosse, des sociétés se formèrent sous ce dernier titre. En Février, Thomas Paine avait publié la seconde partie de sesDroits de l'Hommedont la vente fut si considérable que, dès l'été, il offrit, avec lesprofits, la somme de 25,000 francs à laSociété d'Information Constitutionnelle[1189]. Après avoir demandé la réforme d'abus indéniables, le Programme de ces sociétés s'était accentué et réclamait le suffrage universel et des parlements annuels.
Au mois de novembre, laSociété Correspondante de Londres, indignée du manifeste du Duc de Brunswick, avait, de concert avec d'autres sociétés, envoyé une adresse à la Convention, qui l'avait reçue et l'avait fait lire aux armées. On y trouvait des passages écrits dans le style de l'époque:
Bien que menacés par un oppressif système de contrôle, dont les empiétements graduels mais continus ont privé cette nation de presque toute la liberté dont elle était fière et nous a presque réduits à l'abject esclavage d'où vous venez de sortir, cinq mille citoyens anglais, dans leur indignation, se mettent virilement en avant, pour sauver leur pays de l'opprobre attiré sur lui par la conduite indolente de ceux qui sont au pouvoir. Ils considèrent que c'est le devoir des Bretons d'encourager et d'aider, autant qu'il est en leur pouvoir, les champions du bonheur humain, et de jurer a une nation, qui poursuit le plan que vous avez adopté, une amitié inviolable. Que cette amitié soit désormais sacrée entre nous! Puisse une vengeance terrible saisir l'homme qui essayerait d'en causer la rupture.Bien que nous paraissions être si peu à présent, soyez assurés, Français, que notre nombre augmente journellement. Il est vrai que le bras menaçant et levé de l'autorité tient à présent les timides à l'écart—que des imposteurs actifs et partout répandus trompent constamment les crédules—et que l'intimité de la Cour avec des traîtres reconnus a quelque effet sur les naïfs et les ambitieux. Mais nous pouvons vous apprendre avec certitude, Amis et Hommes Libres, que la lumière a fait des progrès rapides parmi nous. La curiosité a pris possession de l'esprit public, le règne uni de l'Ignorance et du Despotisme disparaît. Les hommes maintenant se demandent entre eux: «Qu'est-ce que la Liberté? Quels sont nos Droits?» Français, vous êtes déjà libres, et les Anglais se préparent à le devenir[1190].
Bien que menacés par un oppressif système de contrôle, dont les empiétements graduels mais continus ont privé cette nation de presque toute la liberté dont elle était fière et nous a presque réduits à l'abject esclavage d'où vous venez de sortir, cinq mille citoyens anglais, dans leur indignation, se mettent virilement en avant, pour sauver leur pays de l'opprobre attiré sur lui par la conduite indolente de ceux qui sont au pouvoir. Ils considèrent que c'est le devoir des Bretons d'encourager et d'aider, autant qu'il est en leur pouvoir, les champions du bonheur humain, et de jurer a une nation, qui poursuit le plan que vous avez adopté, une amitié inviolable. Que cette amitié soit désormais sacrée entre nous! Puisse une vengeance terrible saisir l'homme qui essayerait d'en causer la rupture.
Bien que nous paraissions être si peu à présent, soyez assurés, Français, que notre nombre augmente journellement. Il est vrai que le bras menaçant et levé de l'autorité tient à présent les timides à l'écart—que des imposteurs actifs et partout répandus trompent constamment les crédules—et que l'intimité de la Cour avec des traîtres reconnus a quelque effet sur les naïfs et les ambitieux. Mais nous pouvons vous apprendre avec certitude, Amis et Hommes Libres, que la lumière a fait des progrès rapides parmi nous. La curiosité a pris possession de l'esprit public, le règne uni de l'Ignorance et du Despotisme disparaît. Les hommes maintenant se demandent entre eux: «Qu'est-ce que la Liberté? Quels sont nos Droits?» Français, vous êtes déjà libres, et les Anglais se préparent à le devenir[1190].
On trouvait dans ce même document, qui fut un peu plus tard publié par les journaux anglais, les phrases suivantes, dans lesquelles Georges III était directement visé:
Que les despotes allemands agissent comme il leur plaît. Nous nous réjouirons de leur chute, en ayant compassion, cependant, de leurs sujets esclaves. Nous espérons que cette tyrannie de leurs maîtres deviendra le moyen de rétablir dans la pleine jouissance de leurs Droits et de leurs Libertés des millions de nos semblables.C'est donc avec indifférence que nous voyons l'électeur du Hanovre joindre ses troupes aux traîtres et aux brigands; mais le Roi de la Grande-Bretagne fera bien de se rappeler que ce pays-ci n'est pas le Hanovre. S'il oubliait cette distinction, nous ne l'oublierions pas[1190].
Que les despotes allemands agissent comme il leur plaît. Nous nous réjouirons de leur chute, en ayant compassion, cependant, de leurs sujets esclaves. Nous espérons que cette tyrannie de leurs maîtres deviendra le moyen de rétablir dans la pleine jouissance de leurs Droits et de leurs Libertés des millions de nos semblables.
C'est donc avec indifférence que nous voyons l'électeur du Hanovre joindre ses troupes aux traîtres et aux brigands; mais le Roi de la Grande-Bretagne fera bien de se rappeler que ce pays-ci n'est pas le Hanovre. S'il oubliait cette distinction, nous ne l'oublierions pas[1190].
Au même moment, laSociété Constitutionnelleavait envoyé à la Convention deux délégués qui avaient échangé avec le président le baiserde la fraternité. Dans leur adresse, à la barre de l'Assemblée, ils annonçaient que «d'innombrables sociétés semblables à la leur, se formaient dans toutes les parties de l'Angleterre, de l'Écosse et de l'Irlande et qu'elles y éveillaient un esprit de recherche universelle dans les abus compliqués du gouvernement et s'enquéraient des moyens simples de réforme[1191]».
Cependant le roi, les ministres, particulièrement Pitt et Dundas qui était secrétaire pour l'Écosse, la majorité du parlement, les tories, ceux qu'on appelait les whigs alarmistes, s'étaient émus de cette agitation. Dès le mois de mars, Georges III l'avait visée dans une proclamation royale. En novembre, un magistrat nommé John Reeves forma uneAssociation pour défendre la Liberté et la Propriété contre les Républicains et les Niveleurs[1192]. Des associations «loyales» se créèrent en face des associations révolutionnaires ou réformatrices. Tout ce qui, en Angleterre, était alarmé de l'avenir et satisfait du présent, y appartint ou les appuya. Le soutien du gouvernement leur donna de la force. On répandit des bruits de conspiration, d'anarchie, de pillage. On menaça les tavernes qui prêtaient leurs salles aux sociétés jacobines, de leur retirer leur licence; on inquiéta les vendeurs de journaux; on condamna les colleurs d'affiches[1193]. On sévit contre les moindres paroles. Un ministre dissident de Plymouth, le Rev. William Winterbotham, ayant dit dans un sermon que sa «majesté était placée sur le trône à condition d'observer certaines lois et règles et que, si elle ne les observait pas, elle n'avait pas plus de droits à la couronne que les Stuarts», était condamné à quatre années d'emprisonnement à Newgate[1194]. John Frost, avoué riche et estimé, ancien ami politique de Pitt, ami de Sheridan, fut accusé, d'après le témoignage d'un individu quelconque, d'avoir dit dans un café quelque chose sur «ce que l'égalité était un droit naturel de l'homme et sur ce qu'il avait une prédilection pour le républicanisme.» Il fut condamné à six mois de prison, une heure de pilori, à déposer caution de bonne conduite pour cinq années et fut rayé du rôle des attorneys[1194]. Lorsque, l'année suivante, le moment de lui appliquer la peine du pilori fut fixée, toute la ville fut en quelques instants couverte de petits placards annonçant le jour et l'heure de l'exécution. Le pilori fut immédiatement démoli par la foule et Frost libéré; mais il prit froidement le bras de Horne Tooke qu'il rencontra par hasard et s'en retourna à la prison[1195]. On condamna Thomas Paine qui était alors en France et ne revint jamais en Angleterre, malgré un admirableplaidoyer de Thomas Erskine, le frère du protecteur de Burns. Lorsque George III apprit que Thomas Erskine se chargeait de la défense de Paine, il contraignit le prince de Galles à écrire à l'illustre avocat une lettre qui amena sa démission immédiate comme attorney général près du Prince[1196]. Le lendemain du jugement de Paine, une nouvelle société fut créée sous la présidence d'Erskine:Les Amis de la Liberté de la Presse. Le 13 décembre, le parlement fut prématurément convoqué pour entendre un discours du trône, dans lequel il était parlé d'un dessein de tenter la destruction de la Constitution et la subversion de tout ordre et de tout gouvernement.
En sorte que tout le pays était travaillé d'une formidable effervescence; la bataille faisait rage entre les sociétés libérales ou révolutionnaires d'un côté et les sociétés réactionnaires ou conservatrices de l'autre. Celles-ci employaient tous les moyens d'intimidation, jusqu'à la dénonciation. Le gouvernement avait pris parti dans la lutte et se considérait comme attaqué par les propositions de réforme. On voit combien la situation était, à la fin de 1792, changée de ce qu'elle avait été au commencement, et combien les mêmes actes qui, au mois de février, étaient simplement indifférents, seraient devenus significatifs au mois de novembre.
Ce double mouvement s'était produit en Écosse, mais avec plus de force dans chaque sens, et par conséquent plus de violence dans le choc. Les principes nouveaux trouvaient dans l'organisation essentiellement démocratique de l'Église calviniste un terrain favorable. Les sociétés se multiplièrent. Lorsqu'en 1793 on proposa un congrès des sociétés de Londres et des Provinces, ce fut à Édimbourg qu'il eut lieu[1197]; quarante-cinq sociétés écossaises y envoyèrent des délégués[1198]. D'un autre côté, le parti tory était là plus nombreux et plus puissant, en même temps que plus étroit et plus fanatique qu'ailleurs. Il comprenait presque entièrement «la richesse, le rang, l'administration du pays et les trois quarts de la population[1199].» L'impiété de la Révolution française assurait à cette réaction tout ce qui était pieux, ses excès tout ce qui était timide; tandis que la distribution des emplois achetait tout ce qui était vénal[1200]. Les conseils municipaux, qui étaient les principaux électeurs du Parlement, nommaient leurs successeurs, et par conséquent se renommaient indéfiniment eux-mêmes. Les personnes qui étaient envoyées comme jurés auxcours criminelles, étaient choisies par le shérif du comté et, lorsqu'elles étaient arrivées, subissaient un nouveau choix de la part des juges[1201]. Il n'y avait pas de libres institutions politiques, car le gouvernement parlementaire n'avait jamais fonctionné en Écosse. Le parti tory, maître des emplois, des tribunaux, des collèges, de l'Église, affectait de considérer les opposants comme des ennemis de toutes les institutions. Ce fut une véritable persécution. Pendant cette année de 1792, un jeune avocat de talent, nommé Thomas Muir, avait pris part, à Glascow, à la création d'une société nomméeLes Amis de la Constitution et du Peuple; et un clergyman, le Rév. Thomas Palmer, fellow de Queen's collège à Cambridge, avait, à Dundee, aidé à la fondation d'une société semblable,La Société des Amis de la Liberté[1202]. Tous deux, accusés de sédition, furent déclarés coupables par des jurés influencés par l'opinion des juges. Lorsque les verdicts furent rendus, «la Cour avait à exercer son pouvoir discrétionnaire de fixer la sentence, qui pouvait aller d'une heure d'emprisonnement à la transportation à vie.[1203]». Cette dernière peine n'était pas et «n'avait jamais été employée en Angleterre pour le crime de sédition. C'était alors un châtiment terrible, impliquant un voyage de plusieurs mois, la misère dans une colonie nouvelle, plus de communication avec la terre natale et ceux qu'on y laissait, et de telles difficultés de retour qu'un homme transporté était considéré comme un homme qu'on ne reverrait plus[1203]». Muir fut condamné à quatorze années de transportation; Palmer à la même peine. Jeffrey, alors jeune homme, assistait au jugement avec sir Samuel Romilly. «Ni l'un ni l'autre, dit lord Cockburn, ne l'oublia jamais. Jeffrey n'en parlait jamais sans horreur[1204].» Lorsque, en 1793, le congrès des sociétés de réforme eut lieu à Édimbourg, sans le moindre trouble, les deux délégués dela Société Correspondante de Londres, Margarot et Gerrald, qui étaient étrangers, et le secrétaire général du congrès, Skirving, furent arrêtés, jugés, il est presque impossible de dire sur quelle accusation, et condamnés également à quatorze années de transportation. Le sort de ces victimes fut lamentable: Gerrald et Skirving moururent en arrivant à Botany-Bay; Palmer mourut en revenant à l'expiration de sa peine; Muir s'échappa, mais fut blessé et vint mourir à Chantilly; Margarot seul revint en Angleterre, âgé, brisé, et traîna quelque temps encore, grâce aux secours de ceux de ses anciens amis qui survivaient[1205]. «Pour retrouver l'esprit judiciaire de cette cour, dit Cockburn, il faut remonter aux jours de Lauderdale et de Dalzell.[1206]»
Dans la société, la haine des tories contre toute tendance libérale se faisait sentir d'une façon plus violente encore qu'en Angleterre. Comme toutes les places et toute l'influence étaient entre leurs mains, ils frappaient de proscription ceux qui étaient connus pour leurs principes whigs ou qui étaient soupçonnés d'en avoir. Les jeunes gens qui entraient au barreau marqués de cette tache voyaient toutes les portes officielles se fermer devant eux; les juges leur étaient hostiles; les affaires s'éloignaient d'eux[1207]. Plusieurs furent contraints de s'exiler d'Édimbourg et d'aller à Londres. Même autour des avocats connus, le vide se faisait.
«Le pays, dit Mrs. Fletcher dans son autobiographie, devint alarmé à un point extrême, et les atrocités commises en France par une faction sans principes, les pires ennemis de la liberté, produisirent une telle horreur en Écosse, spécialement dans les classes élevées, que tout homme était considéré comme un rebelle qui ne soutenait pas les mesures tory du gouvernement. Mr Fletcher néanmoins resta fidèle à ses principes whig.... À cette époque, et pendant plusieurs années plus tard, telle était en Écosse la terreur des principes libéraux, qu'aucun membre du barreau qui les professait ne pouvait espérer une clientèle. Comme il n'y avait pas de jury dans les affaires civiles, on croyait que les juges ne décideraient pas en faveur d'un plaideur qui aurait employé un conseil whig.... Nous fûmes souvent, à cette époque, réduits à notre dernière guinée; mais telle était ma sympathie pour les sentiments publics de mon mari, que je ne me rappelle aucune période de ma vie mariée qui ait été plus heureuse que celle où nous souffrions à cause de notre conscience.[1208]»
Il fallait, pour résister à cette conspiration, la vaillance et la gaîté de cette charmante femme. Un petit fait qui revient à sa mémoire indique jusqu'à quel point cette haine des Tories portait le trouble dans les existences particulières.
«Au printemps de 1795, nos amis, Mr et Mrs Millar, partirent pour l'Amérique, bannis par le flot puissant de la rancune tory qui assaillait si sauvagement Mr. Millar. Il avait fait partie de la Société desAmis du Peuple. Il perdit son occupation professionnelle, bien que ce fût un homme très capable et très honorable; il éprouva un tel dégoût de l'état des affaires en Écosse qu'il prit la résolution d'aller chercher la paix et la liberté aux États-Unis d'Amérique. Je ressentis le départ de Mrs Millar comme une grave perte. Deux ans plus tard elle revint, veuve; et notre amitié dura jusqu'à sa mort.[1209]»
On n'imagine qu'à peine jusqu'où allait cette haine. «Le grand objet des Tories, dit Cockburn, était d'injurier tout le monde excepté eux-mêmes, et en particulier d'attribuer une soif de sang et d'anarchie, non seulement à leurs adversaires publics déclarés, mais à l'ensemble du peuple[1210].» Unesorte de réprobation s'attachait aux libéraux, à ce point que les enfants les regardaient avec terreur.
«Je puis mentionner ici que le signe distinctif de tous ceux qui soutenaient ces principes (les principes libéraux) était d'avoir les cheveuxcoupés courtset de donner ainsile coup de grâceà la poudre et à la chevelure arrangée avec boucles et queue, laquelle était alors si universellement adoptée qu'aucune personne, occupant le rang de gentleman, ne pouvait paraître sans. Parmi les partisans les plus ardents et les plus en vue du citoyennat et du républicanisme était un noble lord de talent distingué. Je me souviens très bien, avec plusieurs de mes camarades, avoir regardé le citoyen comte, avec crainte et curiosité, pendant qu'il passait dans George Street habillé ou je devrais plutôt dire déshabillé dans un surtout grossier, fait de drap qu'on appelait «Gratte Canaille». Sa physionomie brune et sombre, pendant que nous avions les yeux fixés sur lui, fit que nos voix généralement bruyantes tombèrent à un murmure; nous nous dîmes (sotto voce): «Oh! comme il a l'air effrayant, on dit qu'il veut qu'on coupe la tête du roi.» Il s'appuyait sur le bras de l'honorable Harry Erskine, fameux pour son esprit, son talent et ses principeswhiggistes, qui était le frère de l'avocat non moins célèbre et plus tard chancelier, Tom Erskine.»
Ce souvenir d'un enfant qui avait alors une dizaine d'années n'est-il pas bien probant et ne rend-il pas d'une façon saisissante le vide qui se faisait autour des hommes soupçonnés de libéralisme. Ce ne devait pas être un sectaire bien farouche pourtant que celui qui se promenait si familièrement avec Harry Erskine[1211].
Quelques avocats comme Henri Erskine et Archibald Fletcher; Malcolm Laing, l'historien; James Graham, l'auteur du poème écossaisLe Sabbath; quelques médecins comme John Allen et John Thompson; quelques professeurs de l'Université comme Playfair, le mathématicien, Andrew Dalzel, l'humaniste, et Dugald Stewart, formaient un petit noyau d'opinion libérale[1212]. Est-il besoin de dire que ces hommes, en qui la vertu et la sagesse étaient égales et, chez quelques-uns, supérieures au talent, n'étaient point des révolutionnaires. C'était à coup sûr la fleur et le sel du pays. Et cependant, ils étaient soupçonnés, tenus à l'écart, entourés de méfiance, surveillés. Même Dugald Stewart, dont la vie et l'esprit étaient si purs, dont la parole était si exquise et si mesurée, dont l'enseignement était un charme et qui, selon l'expression de Mackintosh, avait inspiré l'amour de la vertu à des générations d'élèves, Dugald Stewart souffrit de cette implacable et stupide défiance des conservateurs.
Si les choses en étaient là à Édimbourg, foyer intellectuel du pays, où le nombre relatif et le talent supérieur des libéraux les rendaient plus difficiles à attaquer, que devaient-elles être dans les petites villes de provinceet dans la campagne? «Un gentilhomme campagnard, avec n'importe quel autre principe que le dévouement à Henry Dundas, était regardé comme une merveille ou plutôt une monstruosité[1213].» C'était aussi la croyance de presque tous les marchands, tous les employés amovibles, toutes les corporations publiques. Les conservateurs exerçaient un odieux despotisme social, et les hommes marqués de libéralisme, trop peu nombreux pour former une société entre eux, et trop humbles pour opposer l'autorité d'un nom, vivaient sous le coup d'une véritable excommunication. Lord Cockburn a dit avec raison:
«Les choses étaient assez mauvaises dans la capitale, mais bien plus terribles dans les petites localités qui étaient exposées sans ressource à la persécution. Si Dugald Stewart fut, pendant plusieurs années, reçu sans cordialité, dans une ville dont il était l'ornement, quelle dut être la position d'un homme ordinaire qui professait des opinions libérales, dans la campagne ou dans une petite ville, exposé à tous les opprobres et à tous les obstacles que l'insolence locale pouvait imaginer, et prive probablement du soutien d'amis partageant ses pensées? Il y avait partout des hommes de ce genre, mais ils étaient tous de position humble. Leur mérite était grand, par conséquent. Sous l'insulte, la froideur, la malveillance, des pertes personnelles constantes, ils restèrent fidèles à ce qu'ils croyaient juste durant maintes sombres années[1214].»
Et qu'on ne croie pas que ce soit là un des aspects de la situation, coloré et assombri par le ressentiment d'un de ceux qui en souffrirent et aidèrent à la détruire. Lockhart était conservateur, peut-être plus encore que Lord Cockburn n'était libéral, et il parle de l'épouvantable animosité de la vie quotidienne, dans des termes qui conservent plus encore l'horreur de ce temps de malveillance et de désaccord.
«Des scènes, plus pénibles à l'époque et plus pénibles dans le souvenir qui nous en reste que celles qui avaient, pendant des générations, affligé l'Écosse, furent le résultat de la violence et de la fermentation des sentiments de parti, des deux côtés. De vieux et chers liens d'amitié furent rompus, et la société fut, pendant un moment, ébranlée jusqu'à son centre. Dans les rêves les plus extravagants des Jacobites, il y avait beaucoup à respecter: un haut dévouement chevaleresque, le respect des vieilles affections, la loyauté héréditaire, une générosité romanesque. Dans cette nouvelle sorte d'hostilité, tout semblait vil autant que périlleux; elle excitait le mépris encore plus que la haine. Le nom seul suffisait à salir ce qui en approchait; des hommes qui s'étaient connus et aimés depuis l'enfance, se tenaient à distance, et cette influence se glissait entre eux comme si ç'avait été quelque hideuse pestilence[1215].»
Il n'y a rien d'exagéré dans ces mots. Ils sont même instructifs parce qu'il y perce un écho de l'ancienne haine tory, qui laisse deviner ce qu'avait dû être le langage d'autrefois.
Il est nécessaire de connaître ces détails et il est utile aussi de savoir que, parmi les petites villes provinciales, Dumfries était une de celles où l'influence des tories était le plus forte[1216]. C'était la résidence d'hiver d'un grand nombre de familles nobles du sud de l'Écosse. Elles y apportaient leurs préjugés et une influence de richesse et de nom qui les rendait dangereux. Lorsqu'un cri s'éleva en faveur d'une réforme parlementaire, le conseil municipal vota des adresses au Roi pour le prier de s'y opposer[1217]. Dès le commencement de 1793, il se forma une de ces tyranniques associations conservatives, leLoyal Native Club, pour préserver la Paix, la Liberté et la Propriété, et pour soutenir les Lois et la Constitution du Pays. Elle comprenait les habitants les plus importants de la ville. LeJournal de Dumfries, rendant compte de la façon dont on célébrait la fête du Roi, permet de comprendre l'animosité qui là, comme ailleurs, se mêlait au sentiment tory.
Mardi le 4 Juin 1793 (jour de naissance du roi Georges III) un déploiement inaccoutumé de loyalisme s'est manifesté très clairement dans tous les rangs des habitants de cette ville. En outre de ce que nous avons remarqué la semaine dernière, ce n'est que justice de noter le loyalisme ardent de nos jeunes gens. S'étant procuré deux effigies de Tom Paine, ils les ont promenées par les principales rues de notre cité et, à six heures du soir les ont jetées dans des feux de joie, aux applaudissements patriotiques de la foule qui les entourait[1218].
Le matin de cette belle journée, des dames avaient apporté au président de l'association des écharpes de satin bleu sur lesquelles elles avaient brodé les mots: «Dieu sauve le Roi». Les membres du club, à qui ces insignes furent remis, les portèrent toute la journée autour de leurs chapeaux. Il y eut un banquet, avec quatorze toasts bien adaptés, et le quinzième fut «Dieu bénisse toutes les branches de la famille royale». Après quoi les membres de l'association, avec leurs bandes bleues, qu'ils portaient maintenant en écharpe depuis qu'ils avaient ôté leurs chapeaux, s'en allèrent à l'assemblée[1218]. Cette description de fête ne serait qu'un peu ridicule, si on ne savait ce que cette organisation cachait de rancunes, de haines, de dénonciations, de mises à l'index, deux fois intolérables et dangereuses dans cette vie étroite de petite ville.
L'attitude de Burns au milieu de ce conflit ne pouvait passer inaperçue; il était plus que personne exposé aux regards. Sa célébrité, son don puissant de familiarité, la vigueur de sa déclamation ou de son sarcasme, le rendaient, aux yeux du parti ennemi, un des agents les plus dangereux des nouvelles doctrines. D'autre part, il suffisait qu'il y eût la moindreapparence de péril ou de menace pour qu'il se portât aussitôt du côté d'où ils venaient et commît quelque imprudence. Il ne tarda pas à être noté parmi les suspects, en compagnie de quelques-uns de ses amis. LesLoyal Nativesfirent circuler contre eux quatre misérables vers:
Vous, fils de la Sédition, prêtez l'oreille à ma chanson,Laissez Syme, Burns et Maxwell se mêler à la foule,Avec Cracken l'attorney et Mundell le charlatan,Envoyez Willie, le marchand, en enfer à coups de fouet[1219].
À quoi Burns répondait quand ces vers lui furent communiqués:
Vous, vrais «Loyal Natives» écoutez ma chanson,En tapage et en débauche ébaudissez-vous toute la nuit;Votre bande est à l'abri de l'Envie et de la Haine,Mais où est votre bouclier contre les traits du mépris?
Voilà la note des rapports entre les deux partis. Il faut se rappeler cette animosité d'une classe de la population contre les partisans des nouvelles doctrines pour comprendre certains passages de la vie du poète à Dumfries.
Il ne semble pas que Burns ait appartenu à aucune des sociétés libérales qui se formèrent, pendant ces années, en Écosse[1220]. Mais il commit d'autres imprudences. Un certain capitaine Johnstone avait créé un journal nomméLe Gazetier d'Édimbourg, dans le dessein de défendre la cause de la réforme. C'était un révolutionnaire déclaré. Il fut emprisonné quelques mois après; son successeur à la rédaction le fut également; et l'imprimeur, qui était un honnête Jacobite, racontait à Chambers que, par le fait d'avoir appartenue à ce journal pestiféré, son crédit fut arrêté dans les banques et lui-même regardé pendant longtemps comme un homme taré[1221]. Burns écrivait, au mois de novembre 1792, la lettre suivante au capitaine Johnstone: