Dites-nous, ô morts,Aucun de vous, par pitié, ne trahira-t-il le secretDe ce que vous êtes, de ce que nous serons bientôt?Mille fois j'ai adressé cette apostrophe aux fils disparus des hommes, mais pas un seul n'a jugé convenable de répondre à la question. «Ô si quelque spectre courtois voulait parler!» Mais cela ne se peut: vous et moi, mon amie, devons faire l'expérience par nous-mêmes[1380].
Dites-nous, ô morts,Aucun de vous, par pitié, ne trahira-t-il le secretDe ce que vous êtes, de ce que nous serons bientôt?
Mille fois j'ai adressé cette apostrophe aux fils disparus des hommes, mais pas un seul n'a jugé convenable de répondre à la question. «Ô si quelque spectre courtois voulait parler!» Mais cela ne se peut: vous et moi, mon amie, devons faire l'expérience par nous-mêmes[1380].
Ainsi il ne pouvait attendre de ce qu'il avait de sentiments religieux ni consolation, ni révélation. Le mystère restait pour lui impénétrable; aucune voix ne lui avait révélé ce qui se cache de l'autre côté du voile obscur derrière lequel s'engouffrent tous les hommes. En face de la redoutable épreuve, il arrivait avec les seules ressources de la raison et de l'énergie humaine. Il se présentait stoïquement, avec ce dilemme, qui est comme un pis aller, et qui est le dernier mot de notre intelligence quand nous lui demandons de l'assurance pour nous offrir à la dissolution.
Vous et moi sommes souvent tombés d'accord que la vie en somme n'est pas un grand bienfait. La fin de la vie, aux yeux du raisonnement, estSombre comme fut le chaos, avant que le jeune soleilN'ait été ramassé en globe, ou avant qu'il ait essayé ses rayonsÀ travers l'obscurité profonde.Mais un honnête homme n'a rien à craindre. Si nous gisons dans la tombe, l'homme tout entier comme un morceau de mécanisme brisé, pour y pourrir avec les mottes de terre de la vallée, c'est bien; du moins c'est la fin de la peine, du souci, de l'angoisse et des besoins. Si cette partie de nous qu'on appelle l'Esprit survit à la destruction apparente de l'homme—loin de nous les préjugés et les contes de vieilles femmes! Chaque siècle et chaque nation a une collection différente d'histoires; et comme la multitude est toujours faible, elle a souvent, peut-être toujours, été trompée. Un homme qui a conscience d'avoir rempli un rôle honnête parmi ses semblables—même en admettant qu'il ait pu être par moments le jouet des passions et des instincts—cet homme s'en va vers un grand Être inconnu, qui n'a pu avoir d'autre dessein, en lui communiquant l'existence, que de le rendre heureux; qui lui a donné ces passions et ces instincts et qui en connaît bien la force[1381].
Vous et moi sommes souvent tombés d'accord que la vie en somme n'est pas un grand bienfait. La fin de la vie, aux yeux du raisonnement, est
Sombre comme fut le chaos, avant que le jeune soleilN'ait été ramassé en globe, ou avant qu'il ait essayé ses rayonsÀ travers l'obscurité profonde.
Mais un honnête homme n'a rien à craindre. Si nous gisons dans la tombe, l'homme tout entier comme un morceau de mécanisme brisé, pour y pourrir avec les mottes de terre de la vallée, c'est bien; du moins c'est la fin de la peine, du souci, de l'angoisse et des besoins. Si cette partie de nous qu'on appelle l'Esprit survit à la destruction apparente de l'homme—loin de nous les préjugés et les contes de vieilles femmes! Chaque siècle et chaque nation a une collection différente d'histoires; et comme la multitude est toujours faible, elle a souvent, peut-être toujours, été trompée. Un homme qui a conscience d'avoir rempli un rôle honnête parmi ses semblables—même en admettant qu'il ait pu être par moments le jouet des passions et des instincts—cet homme s'en va vers un grand Être inconnu, qui n'a pu avoir d'autre dessein, en lui communiquant l'existence, que de le rendre heureux; qui lui a donné ces passions et ces instincts et qui en connaît bien la force[1381].
Cette impression se confirme encore lorsque, en lisant ses dernières lettres, on remarque qu'elles sont toutes tournées du côté de la terre, qu'elles ne contiennent que des adieux et pas une lueur d'espérance. On dit qu'il avait emporté une Bible dans cette solitude. S'il l'ouvrit, son esprit ne porta pas vers les chapitres d'une tendre lumière où il est parlé du royaume des cieux; il s'arrêta plutôt au livre douloureux où Job entrevoit:
Le pays des ténèbres et de l'ombre de la mort,Pays d'une obscurité profonde,Où règnent l'ombre de la mort et la confusion,Et où la lumière est semblable aux ténèbres[1382].
Et ces derniers jours furent d'une infinie tristesse, devant ce vaste estuaire, où cette rivière, qui a été un ruisseau clair et bondissant, se meurt, lente et trouble, dans les vases et les sables, et disparaît dans l'immense océan, sur le sein duquel les soleils s'éteignent.
Cependant, sans autre soutien que le sentiment de sa dignité, on a vu qu'en présence de la mort, il fut vraiment, bravement et noblement un homme. Toute cette partie de sa vie, si elle est douloureuse à ce point qu'on ne peut la retracer sans émotion, est belle, en vérité. Ce qui frappe dans les souvenirs de ceux qui l'ont connu en ses derniers temps, c'est l'air de bonté avec lequel il regarde ces gens qui vont continuer à vivre. Il semble qu'une grande douceur fût descendue en lui, et que sa sympathie, qui avait toujours en quelque chose de fougueux et de capricieux, fût devenue plus calme et plus régulière. Et dans toutes ses lettres d'adieu, quelle noble et simple façon de prendre congé de la vie! Rien d'exagéré. Il ne dissimule pas la tristesse naturelle à l'homme qui voit arriver sa destruction. Mais la résignation et la fermeté à travers lesquelles elle se fait jour la rendent presque sereine. On voit ici ce qu'il avait de meilleur, le fond de haute humanité qui existait en lui. La souffrance l'avait épuré; la maladie, dépouillé de ses passions; le voisinage de la mort lui donnait un apaisement précurseur du grand repos; il était dans une de ces ombres que projettent devant eux les événements qui approchent. Même les aveux de ses fautes passées deviennent paisibles, comme s'il avait eu confiance dans la mesure qui se ferait entre ses erreurs, d'un côté, et de l'autre les efforts qu'il avait faits pour les éviter et les regrets qu'il avait ressentis de les avoir commises. La seule partie encore tourmentée dans son esprit était l'anxiété pour sa famille.
Sa vie se serait achevée dans cette tranquillité relative si un dernier accident n'en avait surexcité la fin. Il reçut d'un homme de loi de Dumfries une lettre réclamant le paiement de sept livres dix shellings qu'il devait à un marchand de draps pour son uniforme de volontaire. Il ne semble pas qu'elle contînt aucune menace de poursuites légales; on l'a du moins prétendu depuis. Mais, en Écosse, une lettre de ce genre est généralement considérée comme un commencement d'exécution de la part d'un créancier. Burns en fut extraordinairement affecté. La tristesse de son esprit, le sens d'impuissance que donne la maladie, la souffrance du dénûment dans lequel il se trouvait, tous les cauchemars de la misère, furent exaspérés par cette malheureuse communication. Son esprit malade se peupla de chimères encore plusnoires que la réalité. Il perdit la tête, se vit saisi, emprisonné. Les deux lettres qu'il écrivit le même jour témoignent de son affolement. Il écrivait à Thomson:
«Après toutes mes fanfaronnades d'indépendance, la maudite nécessité m'oblige à implorer de vous la somme de cinq livres. Un cruel gredin de drapier, à qui je dois un compte, ayant mis dans sa tête que je suis mourant, a commencé une procédure et m'enverra infailliblement en prison. Envoyez-moi, au nom de Dieu! envoyez-moi cette somme, et cela, par le retour du courrier. Pardonnez-moi cette insistance, mais les horreurs de la prison me rendent à moitié fou. Je ne vous demande pas cela gratuitement, car lorsque la santé me reviendra, je vous fais la promesse et je prends l'engagement de vous fournir pour quinze livres du plus fin genre de chansons que vous ayez vu.... Pardonnez-moi! Pardonnez-moi!...[1383]
Et à son cousin James Burness de Montrose, il envoyait le même appel pathétique:
«Mon cher cousin, quand vous m'offrîtes une aide d'argent, je pensais peu que j'en aurais si tôt besoin. Un gredin de drapier, à qui je dois une note considérable, se mettant en tête que je suis mourant, a commencé une procédure contre moi et enverra infailliblement en prison mon corps émacié. Voulez-vous être assez bon pour me prêter, et cela par retour du courrier, dix livres? Ô James, si vous connaissiez la fierté de mon cœur, vous me plaindriez doublement. Hélas! je ne suis pas accoutumé à mendier! Le pire est que ma santé s'améliorait bien et le médecin m'assure que la tristesse et le découragement sont la moitié de mon mal. Devinez mes terreurs quand cette affaire est venue! Si elle était réglée, je serais, je le pense, aussi bien que possible. Quel langage emploierai-je avec vous? oh! ne me faites pas défaut! Mais l'ordre maudit de la puissante nécessité.... Pardonnez-moi de vous le rappeler encore une fois—par retour du courrier. Sauvez-moi des horreurs de la prison!... Je ne sais pas ce que j'ai écrit. Le sujet est trop horrible; je n'ose pas y jeter les yeux de nouveau.—Adieu![1384]
Ainsi, jusqu'au dernier moment, ces mots: «les horreurs de la prison» qui avaient si douloureusement résonné dans toute sa vie, le hantaient. Ils l'avaient terrifié à Lochlea; ils l'avaient poursuivi à Mossgiel; ils avaient résonné à Ellisland, et voici qu'ils le ressaisissaient jusque sous l'aile de la mort. Il fut tué par eux comme son père. Le choc de cette nouvelle détermina une recrudescence de fièvre, et, comme s'il renonçait à tout espoir de guérison, il voulut retourner à Dumfries. Il convient d'ajouter que son cousin James Burness et Thomson envoyèrent immédiatement les sommes qu'il demandait. Mais, quand l'argent arriva, il était au-delà de toutes les tribulations de ce monde, là où, enfin, «les méchants ne tourmentent plus personne et où les fatigués trouvent le repos[1385].»
Il quitta Brow le lundi 18 juillet, dans une voiture qu'on lui avait prêtée. Quand il en descendit, à Dumfries, il fallut le soutenir pour qu'ilpût faire le court chemin qui le séparait de sa maison[1386]. Sa femme fut tellement frappée du changement survenu en lui qu'elle demeura sans parole[1387]. Dans la ville, l'émotion était grande. Cunningham dit que Dumfries avait l'aspect d'une ville assiégée. On savait que le poète national était mourant, et l'anxiété, non seulement des riches et des gens instruits, mais encore celle des ouvriers et des paysans dépassait toute croyance. Quand deux ou trois personnes étaient réunies, la conversation n'était que de lui. On ne se souvenait plus que de ses qualités et de son génie[1387].
Le jour de son retour, il eut encore le courage d'écrire à son beau-père, MrArmour, un pressant appel:
«Cher Monsieur, au nom du ciel! envoyez Mrs Armour immédiatement ici. Ma femme s'attend d'heure en heure à s'aliter. Dieu bon! Quelle situation pour elle, pauvre fille, sans un ami! Je suis revenu des bains de mer aujourd'hui, et mes amis médecins voudraient presque me persuader que je vais mieux; mais, je pense et je sens que ma force est partie, que la maladie me sera fatale![1388]»
Ce sont les derniers mots qu'il ait écrits. Il n'avait plus que quatre jours à souffrir. Un tremblement l'avait saisi; sa langue était desséchée; il tomba dans le délire[1389]. «Il avait conscience de cette infirmité, dit sa femme, et il me demanda de le rappeler à lui quand il divaguait[1390].» Pour assurer le repos nécessaire dans la maison, on avait envoyé les enfants chez MrLewars, en face. Jessy Lewars avait repris son poste de dévouement et de double charité. Quelques voisins, ses compagnons de l'Excise, le venaient voir. Le second jour, la fièvre augmenta. Le troisième, il appela son frère, et cria d'une voix forte et rapide: «Gilbert! Gilbert!»[1390]Le matin du jeudi 21 juillet, il devint visible qu'il touchait à sa fin. Le docteur Maxwell, qui fut admirable de dévouement, avait veillé une partie de la nuit et était parti. Il ne restait dans la chambre que deux voisins. On envoya chercher les enfants pour voir une dernière fois leur père. Les pauvres petits se tenaient rangés autour de son lit. L'aîné de ses fils conserva un souvenir distinct de cette scène, et il racontait que les derniers mots de son père avaient été une exécration murmurée contre l'homme de loi dont la lettre avait été, pour ses derniers moments, l'éponge trempée de fiel et de vinaigre[1391]. Puis graduellement et avec calme, il descendit dans son dernier repos.
Quand la nouvelle se répandit dans la ville, le deuil fut public[1392]. Lesvolontaires de Dumfries décidèrent qu'ils enterreraient leur illustre camarade avec les honneurs militaires. Le régiment de milice du comté d'Angus et le régiment de cavalerie des Cinque Ports, alors en garnison à Dumfries, offrirent leur coopération pour rendre le service plus solennel et plus imposant. Les principaux habitants de la cité et des environs résolurent de former une procession funèbre. Un vaste concours de peuple s'assembla, quelques-uns de très loin, pour assister aux obsèques du poète national[1393].
Le corps resta exposé dans son cercueil dans la petite chambre où il avait rendu le dernier soupir. La maladie l'avait amaigri; mais la mort l'avait peu changé. Son front large et ouvert était pâle et serein; ses cheveux noirs étaient légèrement teintés de gris. On avait répandu autour de lui des herbes et des fleurs[1394]. Le dimanche soir, 24 juillet, le cercueil fut transporté à l'Hôtel-de-Ville. Le lendemain à midi, par un temps mêlé, comme la vie humaine, d'averses et de soleil[1395], le convoi funèbre se dirigea du côté du cimetière de Saint-Michel. Les rues étaient garnies de troupes, et les grosses cloches des églises tintaient par intervalles, pendant que la procession s'avançait. Elle était conduite par un peloton de vingt volontaires de la compagnie du poète, en grand uniforme et les armes renversées. Le cercueil était porté et entouré par des soldats de la même compagnie, un crêpe au bras gauche. Ensuite venaient les parents du poète et les notables de la ville et du Comté. Enfin, arrivaient le reste des volontaires et une escorte militaire. Le convoi avançait lentement aux sons majestueux de la marche funèbre de Saül. Quand on arriva à la porte du cimetière, le peloton d'honneur, selon l'ordonnance, forma la haie, la tête appuyée sur les fusils renversés. À travers cette double rangée, le cercueil fut porté. Quand il fut dans la terre, le peloton d'honneur se rangea le long de la fosse et tira trois volées. Toute la cérémonie fut grande et solennelle[1396].
Pendant que le service funèbre emplissait la ville de sa tristesse et que les cloches tintaient pour l'enterrement de son époux, Jane Armour mettait au monde un fils qui, usé avant de naître par les émotions de sa mère, mourut en bas-âge[1397].
Ainsi le tumulte de ces jours tourmentés était abattu, et ce cœur agité en repos, pour toujours. Mais ce paysan était une figure qui devait vivre dans la mémoire des hommes, et sa vie reste un sujet d'étonnement et de réflexions. Elle est souvent mal jugée pour des motifs opposés: par excès d'indulgence ou excès de sévérité.
Certains biographes, soit par candeur naturelle, soit par préjugé national, soit par besoin de prédication, ont tenté de faire de Burns une créature inoffensive et sans souillure. Ils ignorent ou ils cachent ses mauvaises actions. Ils créent un homme vertueux et parfait dont la carrière est exemplaire. Comment n'a-t-on pas vu qu'on enlève ainsi au drame de sa vie sa tragique beauté, son intérêt, sa leçon et une partie de son mérite? Les candides qui veulent ainsi, en dépit de tout, innocenter ceux qu'ils admirent feront bien de ne pas s'approcher de cette existence. Dans un sentiment louable, ils la défigurent et la faussent. Ils se rendent coupables eux-mêmes d'une altération de la vérité.
Mais que d'autres s'en approchent encore moins; les rigoureux, les stricts, les sévères, les vigilants, les inflexibles, les indignés, les inexorables, les impeccables, les extérieurement exacts, les contrits, les irrépréhensibles, les partisans de la voie étroite, ceux qui «nettoient le dehors de la coupe et du plat, mais dont l'intérieur est plein de méchanceté[1398]», toute la race des pharisiens, lesunco' good,
Ô vous qui êtes si bons vous-mêmes,Si pieux, et si saints,Vous n'avez rien à faire qu'à noter et raconterLes fautes et la folie de votre voisin[1399].
Comment pourraient-ils parler d'une existence comme celle-ci, pleine de défaillances, mais rachetées par des clartés qu'ils ne perçoivent pas? Elle ne saurait être pour les violents d'entre eux qu'une occasion de scandale, de réprobation et d'anathème; et pour les sournois qu'une occasion de fausse commisération et de fiel doucereux. D'ailleurs, à quelle vie humaine peuvent-ils toucher, puisqu'aucune n'est exempte de faute et qu'une faute aux yeux de ces purs suffit à gâter une vie? À quelle vie peuvent-ils toucher, puisqu'ils ne comprennent pas que le repentir efface et renouvelle tout, comme le printemps change en bourgeons les feuilles mortes amassées au pied des arbres? En vérité, ils ne peuvent parler de rien d'humain; car ce ne sont pas des hommes:
Celui qui n'est pas apaisé par le repentir,N'est ni du Ciel ni de la Terre[1400].
Qu'elles restent donc à l'écart ces âmes honorables qui font profession de n'excuser rien; ces âmes rigoureuses qui ont regardé partout, sauf en elles-mêmes, où elles auraient appris à redouter leur propre jugement; ces âmes gâtées de malveillance qui vont dans la vie, ramassant le mal d'autrui, pareilles à ces misérables courbés qui ne voient du travail et de l'activité des grand'routes que les ordures qu'ils emportent en leur panier! Qu'elles restent à l'écart ces âmes assez déchues pour ne jamais accueillir la Bonté, ou plutôt dont la Bonté se détourne! Leur châtiment, parce qu'elles ont fait du mal leur unique préoccupation et leur aliment, est que le mal devient leur substance, qu'elles meurent dans un empoisonnement, une décomposition morale, comme finiraient des êtres qui ne se seraient jamais repus que de pourritures. C'est pourquoi il a été dit qu'elles ressemblent à «des sépulcres blanchis qui paraissent beaux au dehors et au dedans sont pleins d'ossements de morts et de toute espèce d'impuretés[1401]». Et si ces paroles semblent trop vives, qu'on se souvienne que celui qui a été, pour notre occident, le créateur et le divin poète de la charité, a oublié sa mansuétude et pris un esprit de colère, pour parler de la race des hypocrites qui paient la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin et laissent ce qui est le plus important dans la loi: la justice, la miséricorde et la fidélité. Et qu'on se rappelle également qu'il trouvait leur crime plus abominable que tous les autres, et qu'il fit toujours paraître «plus d'indignation et un zèle plus amer contre cette prétendue sévérité pharisaïque que contre les désordres les plus énormes des publicains et des femmes prostituées de Jérusalem[1402]». Qu'ils restent donc à l'écart! Ils sont inaptes à juger le poète. Il les a abhorrés par dessus tout; il a été un de ceux qui les ont châtiés des lanières les plus coupantes. Sa poussière doit frémir de colère quand ils s'entretiennent de lui.
C'est dans d'autres conditions d'esprit qu'il faut apprécier une vie comme celle de Burns et, on peut le dire, toutes les vies. Il est nécessaire d'établir premièrement en soi cette conviction que l'histoire d'un caractère, comme celle d'un organisme ou celle d'un monde, n'est pas une page blanche, un repos de pureté, mais un équilibre oscillant de vie et de mort, un combat de bien et de mal, le pénible dégagement d'un peu de mieux hors de beaucoup de désordre, le mélange d'ombre et de rayons dont sont faites les années et où roule l'univers. Aucune vie, pas plus qu'aucune époque, ne réalise le bien. Elles ont rempli leur office lorsqu'elles ont conquis et légué quelque progrès; ce qui les juge n'est pas l'endroit où elles s'arrêtent, mais ce qu'elles ont fait de chemin. Le vrai jugement sur tout homme, c'est donc que le bien atténue et compensele mal; qu'une faute, plusieurs, ne ruinent pas une âme où les bons efforts dominent; qu'une vie est un ensemble dont il faut prendre l'effet général, l'intention et pour ainsi dire la moyenne.
Au-dessus de cette pensée, il est prudent d'asseoir encore cette réserve qu'une seule action est infinie et le nœud d'une multitude de choses tandis que notre vision est un pauvre instrument, une pince étroite et maladroite, qui accroche à peine deux ou trois fibres, dans cet écheveau, où par milliers se croisent et se mêlent les motifs, les intentions, les illusions, les ignorances, les aspirations, les insuffisances et les fatalités. Nous ignorons les profondeurs d'un acte, ignorées de celui même qui l'accomplit; à plus forte raison, les profondeurs d'une vie. Burns avait compris tout ce qui nous échappe dans la conduite des autres.
Jugez doucement votre frère, l'homme,Plus doucement encore la femme, votre sœur;Encore qu'ils puissent errer un peu,Se dévoyer est chose humaine;Un point reste toujours obscur:Le motifpourquoiils ont agi;Et tout aussi impuissante êtes-vous à savoirCombien peut-être ils le regrettent.Celui qui a fait le cœur, c'est lui seulQui, définitivement, peut nous juger;Il connaît toutes les cordes—leurs sons divers,Tous les ressorts,—leurs poussées diverses.Soyons donc muets devant la balance,Nous ne pourrons jamais l'ajuster;Ce qui a été accompli, nous pouvons en partie le peser:Nous ne savons pas ce qui a été réprimé[1403].
Jugez doucement votre frère, l'homme,Plus doucement encore la femme, votre sœur;Encore qu'ils puissent errer un peu,Se dévoyer est chose humaine;Un point reste toujours obscur:Le motifpourquoiils ont agi;Et tout aussi impuissante êtes-vous à savoirCombien peut-être ils le regrettent.
Celui qui a fait le cœur, c'est lui seulQui, définitivement, peut nous juger;Il connaît toutes les cordes—leurs sons divers,Tous les ressorts,—leurs poussées diverses.Soyons donc muets devant la balance,Nous ne pourrons jamais l'ajuster;Ce qui a été accompli, nous pouvons en partie le peser:Nous ne savons pas ce qui a été réprimé[1403].
Il est obligatoire d'apporter, devant un fait moral, au moins les mêmes précautions et les mêmes défiances que devant un fait physique. Dans le plus minuscule de ceux-ci, les dessous sont inscrutables, les racines innombrables. Ce sera peut-être un jour le bienfait spirituel de la science, et sa plus solide contribution à la morale, que d'enseigner au monde social les conditions d'évidence et la timidité d'affirmation.
Et après qu'on aura réfléchi de cette manière et placé son intelligence au véritable point d'où il est permis de considérer son semblable, il est encore au-dessus de tout cela de comprendre que l'indulgence est non-seulement notre plus sage maintien parce qu'il est le plus modeste; mais qu'elle est encore la plus haute position intellectuelle, parce qu'elle est la plus vaste, et que voir une faute dans un horizon de pardon, c'est respecter doublement la vérité, car c'est placer ce que nous savons dans sa relation avec ce qui s'étend ignoré de nous. Heureux et plus clairvoyantsencore, et en réalité plus généralisateurs et plus synthétiques, sont ceux qui voient naturellement avec bonté, qui ont reçu la bienveillance comme un génie et une façon d'être, ainsi qu'à d'autres est échue la beauté! Ceux-là seuls sont proches de la vie, et leur discours de pardon est, au-dessus même de la prière, le plus noble des bruits humains actuels. C'est avec une telle préparation qu'il faut juger autrui, à moins d'être un méchant.
Celui qui reposait dans le cimetière de Dumfries avait été un homme dans le sens entier du mot, avec tout ce qu'il entraîne de qualités et de faiblesses. C'était une nature fougueuse, qui se précipitait dans le mal comme dans le bien, par générosité d'âme ou exigence d'instincts. Il avait une personnalité violente et impérieuse, dont le sentiment a eu la primauté sur toute sa vie. Elle se manifestait par deux traits caractéristiques, qu'il avait bien saisis lui-même en lui-même: l'orgueil et les passions, lesquelles furent les maîtresses et les conductrices de sa vie.
«Je suis, comme la plupart des gens de mon métier, un être étrangement capricieux comme un feu-follet; la victime, trop fréquemment, de beaucoup d'imprudence et de beaucoup de folies. Mes deux éléments sont l'orgueilet lapassion. J'ai essayé d'humaniser le premier et de le changer en intégrité et en honneur; la seconde fait de moi, jusqu'au plus ardent degré d'enthousiasme, un fanatique en amour, en religion, en amitié—séparément ou tous ensemble selon l'inspiration[1404].»
Cet orgueil fut la source en lui de beaucoup de bonnes et de mauvaises choses. Il lui inspira l'idée de sa force, une attitude noble en face du succès aussi bien que de la misère, le sentiment, par lui virilement chanté, qu'un homme ne vaut que sa valeur propre, une dignité et une fierté qui le sauvegardèrent toujours. D'un autre côté, comme il était frémissant et ombrageux, il le rendit péniblement sensible à une quantité de petits froissements, à de petites négligences, à de petites inégalités extérieures, qu'il eut dû dédaigner. En l'exaspérant sur ces riens, en lui faisant regarder la vie comme mal répartie, il le poussa à la dénigrer, à se placer en dehors d'elle, à la braver, à devenir mécontent et cynique. Quant à l'élément de passion, il était fait des emportements d'un tempérament ardent et des rêves d'une belle imagination. Il naissait de son corps et de son esprit. Quelques-uns de ses biographes le représentent comme conduit par ses sens et expliquent ses fautes par un conflit entre ses dons spirituels et une constitution charnelle et terrestre[1405]. C'est mal savoir de quoi sont faites les amours de poètes. Il y eut bien autre chose dans les passions de Burns; il y avait de la poésie et des jeux du cœur dans les aventures qui ont été les plus funestes à sa vie et qui sont les plus lourdes à son nom. Il était d'ailleurs violent et excessif en tout. Sescolères étaient terribles. Cette force d'impulsion le mena par saccades, devançant les réflexions, et précédant les remords. Mais il lui doit ce mérite qu'il fut toujours sincère et franc. C'est une qualité que ses ennemis même lui reconnaissaient et que lui reconnaissent encore ceux de ses biographes qui sont le moins disposés à l'indulgence envers lui. Avec ce mélange dangereux de qualités et de défauts, on pourrait lui appliquer les vers qu'il avait écrits sur un homme dont la nature n'était pas, à certains égards, sans ressemblance avec la sienne, sur Charles Fox:
Doué d'un savoir si vaste et d'un jugement si ferme,Qu'aucun homme, avec la moitié, ne pourrait aller de travers;Doué de passions si puissantes et de caprices si brillants,Qu'aucun homme, avec la moitié, ne pourrait aller droit[1406].
Pour modérer et diriger ces violences, il aurait fallu une solide discipline morale. Elle lui fit défaut entièrement: il n'eut pas de doctrine et il n'avait pas de volonté. Il fut constamment le jouet de ses passions. Il ne s'est pas une fois retourné contre elles, pour leur tenir tête. Il n'a jamais eu de consolidation de caractère. Il a été, en somme, une nature de réceptivité, avec des réactions très énergiques. Son cœur a été un carrefour où les vents de tous les horizons ont passé, se sont rencontrés et combattus. La ligne de sa vie est le tracé brisé d'une suite de hasards et d'accidents. La vivacité incomparable de la sensation actuelle, qui est la grande qualité de sa production littéraire, fut le grand vice de sa conduite. Il était saisi, entraîné par elle irrésistiblement. Les émotions, en passant par lui, l'emportaient. Il appartenait toujours tout entier au présent, sans souci de l'avenir et, quelquefois, sans assez de souvenir du passé. De là des moments où il semble qu'il ait eu l'oubli trop facile, des revirements brusques qui ont un air d'ingratitude, comme dans ses vers contre Mrs Riddell. Sa générosité elle-même n'existait que dans ce qu'elle a de spontané et d'impulsif. La générosité prolongée et réfléchie, le sacrifice, n'apparaît pas en lui. À peine peut-on dire qu'elle se fait jour dans son mariage avec Jane Armour. Encore fut-ce là un acte si soudain qu'il peut être considéré comme une impulsion: on sait d'ailleurs ce qu'il dura. Il a été comme un arbre qui jette son feuillage à toutes les rafales, faisant naître de lui-même des tourbillons, dans lesquels il est perdu et qui lui dérobent le ciel.
Comme sa personnalité était forte et dominatrice, cette soumission aux exigences des instincts ou des imaginations l'a souvent conduit dans ce qui fut le défaut de sa vie: l'égoïsme. C'était un généreux égoïste, un homme à tendances dévouées mais à conduite personnelle. Il lui a manqué l'oubli de soi-même, le sens, nous ne disons pas du dévouement,ni même de l'effacement, mais de la subordination de soi. Il n'a jamais su faire céder ses désirs, même légers et passagers, aux intérêts vitaux et durables des autres. Il n'a pas eu entre eux et lui de commune mesure. Et cette absence de préoccupation d'autrui est la cause de ce qui pèse le plus sur sa mémoire: des souffrances infligées. Un ermite, un stylite peuvent se désintéresser du prochain, isolés dans leur grotte ou sur leur colonne. Un homme plongé dans la vie ne le peut; Burns le pouvait moins que tout autre, à cause de l'ascendant qu'il exerçait sur ceux qui l'approchaient. Lui qui avait tant d'extériorité dans l'esprit, au point de créer des êtres, n'en avait pas dans le cœur; en certains cas décisifs, il n'eut pas assez conscience des existences en dehors de lui. Il vécut trop en lui-même et pour lui-même. Il a, il faut le dire, offert les tristesses et les angoisses d'autrui à son besoin de poésie, et nourri de pleurs humains les rêves dont il a fait ses œuvres. Peu de poètes, à y regarder, furent exempts de cette cruauté; peut-être peu d'hommes le sont-ils. Et ceux-ci ne tournent pas à si rare usage les douleurs qu'ils créent, et ne changent point les larmes qu'ils font couler en perles à jamais pures, qu'ils mettent ensuite comme des colliers ou des diadèmes à celles qui les ont répandues. Il fut le premier de cette lignée de poètes modernes qui ont fait de l'amour l'occupation unique de leur vie. Il a été aussi le premier à faire de la passion l'excuse de ses mauvaises actions; et nous ne parlons pas ici d'influence ni même d'inspiration littéraires, mais seulement d'état moral. Là encore, il a devancé Byron et l'école de poètes continentaux sortis de celui-ci jusqu'à Musset et George Sand. On a vu, dans un passage cité à propos de la plus meurtrière de ses fautes, avec quelle subtilité il cherchait à rendre son don poétique solidaire de ses passions, et par conséquent à mettre ses erreurs à l'abri de ses œuvres; à faire de ses fautes une condition de sa gloire et de sa gloire l'absolution de ses fautes.
Sa vie, c'est-à-dire la manifestation extérieure de sa nature aux prises avec les circonstances, en y comprenant cette lisière de terrain commun où les circonstances contribuent à former la nature, et la nature à créer les circonstances, sa vie fut le produit de cette âme tourmentée. Elle fut moralement livrée au hasard, on a vu avec quels résultats; il est inutile d'y revenir. Ce qui est douloureux, c'est qu'au point de vue de l'emploi de son génie et de sa gloire, il en alla de même façon. Elle est incomplète, irrégulière, interrompue et sans ensemble. Ce n'est pas assez de dire qu'il lui a manqué la régularité et la continuité du travail. Cette contrainte était incompatible avec sa fougue; il faut en prendre son parti. Il lui a manqué bien davantage. On n'y trouve pas même de moments de groupement, un dessein qui ait ramassé et concentré, pendant un peu de temps, en un effort un peu tenu, les énergies et les ressources d'un pareil esprit. Sa production n'a pas eu de direction, pas de persévérance; elle a vécu au jour le jour. Il n'y a presque rien dans son œuvrequi lui ait demandé plus d'une demi-journée de travail.Tam de Shanterfut écrit en une après-midi; lesJoyeux mendiants, en une soirée; il a lâché, avec ses chansons, une volière de pinsons et de fauvettes, de rossignols et de merles, dont le gazouillis est à jamais charmant, mais il lui suffisait d'ouvrir la cage. Ce n'est pas que ce qu'il a fourni ainsi ne soit de haute valeur et, en quelques points, de premier ordre. Mais on conçoit qu'avec un peu de concentration de travail, il eût pu produire de telle façon que ce qui le fait immortel n'eût été qu'un détail, un portail latéral de son œuvre. Sans parler d'ouvrages de plus grande taille, de plus longue baleine et de plus haute visée, et à étendre seulement sa production telle qu'elle existe, quelle ne serait pas, dans la littérature anglaise, la place d'un homme qui aurait apporté un volume de contes commeTam de Shanter, et un autre de scènes comme lesJoyeux mendiantsou de tableaux comme laFoire sainte? Par manque de vouloir, il lui est arrivé, comme à Coleridge, que sa gloire n'est pas ce qu'elle aurait pu être. Que cette vie est loin de la belle architecture des vies de Milton, de Gœthe ou d'Hugo, où la voûte s'achève et dont l'arcade est parfaite! Lui-même en avait conscience, et il l'a dit dans des termes frappants de vigueur et de beauté. «Ma vie m'a fait penser à un temple ruiné: quelle force, quelles proportions dans quelques parties; quelles brèches misérables, quelles ruines éparses dans d'autres![1407]» Hélas! ce n'était pas un temple ruiné; c'était un temple inachevé.
Il s'était bien jugé lui-même. Dans une prière qu'il a intitulée l'Épitaphe d'un Poète, il a proclamé, avec sa franchise ordinaire, ses torts et ses égarements. C'est un résumé admirablement exact et, par là, touchant de sa destinée.
Existe-t-il un niais mené par des caprices,Trop vif pour réfléchir, trop ardent pour obéir,Trop timide pour chercher, trop fier pour flatter?Qu'il approche d'ici,Et que, sur ce tertre herbeux, il chante dolemmentEt verse une larme.Existe-t-il un poète de chanson rustique,Qui passe obscur dans la foule,Dont chaque semaine s'emplit ce cimetière?Oh! qu'il ne passe pas outre,Mais qu'avec un sentiment fort et fraternel,Il pousse ici un soupir.Existe-t-il un homme dont le clair jugementPeut enseigner aux autres à diriger leur course,Et qui, lui-même, court follement la carrière de la vie,Effréné comme une vague?Qu'il s'arrête ici, et, à travers une larme naissante,Contemple cette tombe.Le pauvre habitant ci-dessousFut prompt à apprendre, sage pour connaître,Et profondément ressentit l'ardeur de l'amitiéEt l'autre flamme plus douce;Mais d'imprudentes folies le ruinèrentEt souillèrent son nom.Lecteur, écoute:—Soit que ton âmeS'élance, du vol de la fantaisie, par delà le pôle,Ou défriche obscurément ce trou terrestreDans de bas soucis;Sache que le contrôle sur soi-même, prudent et avisé.Est la racine de la sagesse[1408].
Existe-t-il un niais mené par des caprices,Trop vif pour réfléchir, trop ardent pour obéir,Trop timide pour chercher, trop fier pour flatter?Qu'il approche d'ici,Et que, sur ce tertre herbeux, il chante dolemmentEt verse une larme.
Existe-t-il un poète de chanson rustique,Qui passe obscur dans la foule,Dont chaque semaine s'emplit ce cimetière?Oh! qu'il ne passe pas outre,Mais qu'avec un sentiment fort et fraternel,Il pousse ici un soupir.
Existe-t-il un homme dont le clair jugementPeut enseigner aux autres à diriger leur course,Et qui, lui-même, court follement la carrière de la vie,Effréné comme une vague?Qu'il s'arrête ici, et, à travers une larme naissante,Contemple cette tombe.
Le pauvre habitant ci-dessousFut prompt à apprendre, sage pour connaître,Et profondément ressentit l'ardeur de l'amitiéEt l'autre flamme plus douce;Mais d'imprudentes folies le ruinèrentEt souillèrent son nom.
Lecteur, écoute:—Soit que ton âmeS'élance, du vol de la fantaisie, par delà le pôle,Ou défriche obscurément ce trou terrestreDans de bas soucis;Sache que le contrôle sur soi-même, prudent et avisé.Est la racine de la sagesse[1408].
On ne peut mieux dire et plus juste. C'est un humble et noble aveu, mais dont l'humilité et le courage contiennent le plus éloquent des plaidoyers. Ces vers devraient être gravés sur sa tombe.
Toutefois ce n'est pas là une justice suffisante. Il lui revient davantage. Tous ses défauts, toutes ses fautes pesés, aussi lourdement pesés qu'on voudra, le plateau où est l'or pur l'emporte de beaucoup sur celui où est le plomb vil. L'admiration grandit à mesure qu'on examine ses qualités. Quand on songe à sa sincérité, à sa droiture, à sa bonté envers les gens et les bêtes, à son dédain pour toute bassesse, à sa haine pour les fourberies, qui, à elle seule, serait un honneur, à son désintéressement, à tant de beaux élans de cœur, de hautes inspirations d'esprit, à l'intensité d'idéalité qu'il lui a fallu pour maintenir son âme au-dessus de sa destinée; quand on songe que tous ces généreux sentiments, il les a éprouvés au point qu'ils ont été sa vie intellectuelle, qu'ils sont sortis de lui en joyaux, tant il les ressentait avec flamme et tant son âme était une fournaise où bouillonnaient des métaux précieux; on se dit que ce fut un homme de la plus noble élite humaine et de grande bonté. Quand on se rappelle ce qu'il a souffert, ce qu'il a surmonté et ce qu'il a accompli, contre quelle misère son génie s'est débattu pour naître et pour vivre, la persévérance de ses années d'apprentissage, ses exploits intellectuels, et après tout, sa gloire; on se dit que ce qu'il n'a pas réussi ou pas entrepris n'est rien à côté de ce qu'il a achevé, et que ce fut un homme de grand effort. Et que reste-t-il à penser sinon que l'argile dont il était fait était pétrie de diamants et que sa vie a été une des plus vaillantes et des plus fières qu'un poète ait vécues?
Enfin qui dira s'il n'y a pas, dans l'existence d'hommes tels que Burns, comme dans celles de Rousseau, de Byron, de Musset, de GeorgeSand, et vraisemblablement, si nous les connaissions davantage, dans celle de Shakspeare et de Molière, une utilité profonde qui sort de leurs faiblesses? Elles remplissent une autre fonction qui est non moins indispensable que celles de Dante, de Milton et de Corneille. De celles-ci naissent un exemple austère et le noble plaidoyer du devoir. Mais des autres naissent peut-être des sentiments plus humains: la connaissance des misères des meilleurs d'entre nous, l'impuissance à leur refuser le pardon, et, par suite, la pratique de la pitié. Que ne perdrait point l'âme du genre humain, non pas en beauté et en délice d'art, mais en nécessaire bonté, si ces hommes ne lui avaient fait sentir, par leur séduction, la compassion pour leurs souffrances! Et comment l'auraient-ils fait pleinement, s'ils n'avaient pas, par les plus cruelles souffrances, c'est-à-dire celles qui résultent des fautes, inspiré la plus noble générosité, c'est-à-dire celle qui triomphe d'un blâme. Ce sont eux qui ont en partie donné un cœur miséricordieux à l'humanité. Par un métamorphisme mystérieux, admirable, leurs fautes, leurs souillures même se transforment en clémence, en un baume qui parfume le monde. Les orages particuliers qui ont ravagé leurs âmes retombent en rosée universelle, et c'est la rosée de la compassion. Personne ne fut plus fait que Burns pour contribuer à ce travail sacré. Aussi, malgré la sévérité qui atteint certains de ses actes, le jugement des hommes sera clément pour lui.
Quant à nous, après avoir vécu avec lui, pendant plusieurs années, après avoir suivi ses tracas, ses traverses, ses tourments et ses travaux, assisté à ses crises, sondé son cœur d'une main impartiale si elle est charitable, réfléchi à ses fautes, et pesé avec leurs conséquences leurs causes et leurs excuses, nous avons conçu pour lui une affection compatissante. Notre espoir, au bout de ce long effort pour faire revivre cette âme comme il nous semble qu'elle a vécu, est d'inspirer à ceux qui liront ce livre un peu de ces sentiments pour ce frère si véritablement humain.
Il est impossible d'abandonner l'histoire de Burns sans s'inquiéter de ce que devinrent ceux qui avaient vécu avec lui et les enfants pour lesquels il avait souffert tant d'anxiétés[1409].
Sa vieille mère continua à résider avec Gilbert dont elle suivit la fortune et mourut en 1820, dans sa quatre-vingt-huitième année.
Gilbert resta sur la ferme de Mossgiel jusqu'en 1798. En 1791, il avait épousé une jeune fille de Kilmarnock dont il eut six fils et cinq filles. Enquittant Mossgiel, il prit la ferme de Dinning dans la vallée de la Nith, où il resta jusqu'en 1804. Il devint à cette date agent des propriétés de lord Blantyre dans East-Lothian. Ce fut alors seulement qu'il connut un peu d'aisance et de tranquillité. Il avait aidé Currie dans sa biographie et son édition de Burns. En 1820, il revit lui-même cette édition. Il mourut en 1827, après avoir vu partir avant lui cinq de ses enfants.
Des trois sœurs de Burns, l'une, Agnes Burns, mourut en 1834; la seconde, Annabella, en 1832, et la troisième, Isabella, plus connue sous le nom de Mrs Begg et qui a donné quelques détails intéressants sur son frère, mourut en 1858, au milieu des préparatifs faits pour célébrer le centenaire de la naissance de son frère et fut enterrée dans le tombeau de son père, à l'ombre de l'église d'Alloway. Agnes et Isabella épousèrent des nommes qui devinrent gérants de propriétés. Annabella demeura fille et continua de vivre chez Gilbert avec sa vieille mère.
Burns laissait sa famille dans le dénûment. Aussitôt après sa mort, ses amis, John Syme, le distributeur du Timbre, et le DrMaxwell qui l'avait soigné, auxquels se joignit Alexander Cunningham d'Édimbourg, prirent l'initiative d'une souscription en faveur de la femme et des enfants du poète. Cette souscription rapporta assez lentement 700 livres[1410]. On subvint ainsi aux premières nécessités. Pendant ce temps, il fut résolu qu'on publierait une édition des œuvres complètes de Burns avec sa correspondance. C'était un travail considérable; il fallait réunir les poèmes, retrouver et rassembler les lettres. On pensa à Dugald Stewart, puis à Mrs Walter Riddell. Enfin le DrCurrie, alors médecin à Liverpool, grand admirateur de Burns, qui s'était employé activement pour la souscription, fut chargé de cette tâche. Il s'en acquitta admirablement, avec un soin, une générosité, une affection et un talent dignes de tous les éloges. Cette bonne œuvre sauvegardera son nom.Les Œuvres de Robert Burns avec un Récit de sa Vie et une Critique de ses Écrits, par James Currie, M. D.parurent en Mai 1800. Le succès de cette publication fut grand. Quatre éditions, de 2000 exemplaires chaque, se vendirent en quatre ans. Les profits montèrent à 1400 livres. Cela permit à Jane Armour de vivre et de faire donner à ses enfants une éducation respectable. Le DrCurrie alla la voir en 1804. «Tout, autour d'elle, annonçait une aisance convenable et même le confort. Elle me montra la salle de travail et la petite bibliothèque de son mari, à peu près telles qu'ils les avait laissées. D'après tout ce que j'entends dire, elle se conduit irréprochablement[1411]».
Jane Armour, restée veuve à trente-et-un ans, fut fidèle à la mémoire de son mari. Elle supporta son veuvage, dont la célébrité de son nom et la curiosité dont elle était entourée faisaient une situation plus difficile,avec une dignité qui lui valut l'estime et l'affection de tous. Son esprit s'était formé et assis. Son bon sens et un grand sentiment de tact frappaient ceux qui l'approchaient. Elle avait pris, en vivant près de son poète et en admirant ses œuvres, un goût de choses délicates et brillantes.
Son esprit était un de ces esprits bien pondérés qui s'attachent instinctivement au convenable et à la mesure, en toutes choses. Ceux qui l'ont connue, au commencement comme à la fin de sa vie, n'ont jamais remarqué de changement dans ses façons et ses habitudes, sauf peut-être plus d'attention à sa mise et plus de raffinements dans ses manières, qu'elle avait acquis insensiblement par de fréquents rapports avec des familles de la plus haute respectabilité. Dans ses goûts, elle était frugale, simple et pure; elle prenait grand plaisir à la musique, à la peinture et aux fleurs. Pendant le printemps et l'été, il était impossible de passer devant ses fenêtres sans être frappé de la beauté et de la richesse des fleurs qu'elles contenaient; si elle était capable d'extravagance excessive, c'était pour les racines et les plantes des plus belles espèces. Aimant beaucoup la société de la jeunesse, elle se mêlait volontiers à leurs plaisirs innocents et remplissait joyeusement pour eux «la coupe qui égaie et n'enivre pas». Bien qu'elle ne fût ni sentimentale ni «bas bleu», c'était une femme intelligente; elle avait une grande pénétration, discernait admirablement les caractères et faisait souvent des remarques pleines de sens[1412].
Cette Jane Armour n'est pas tout à fait celle que nous avons vue. C'est celle que la vie bien vécue avait fini par faire. Le haut esprit, qu'elle avait compris, en l'aimant, avait, en récompense, rempli cet amour d'intelligence. Elle avait, par la vertu de sa sympathie, mis sa nature à l'unisson avec la sienne, et elle était devenue apte à recevoir toutes choses justes et fines. Elle prit naturellement les délicatesses. Mais cela était comme le fruit lointain de sa bonté et de son pouvoir d'affection. Elle ne quitta jamais la maison où son mari était mort. Son soin était de la tenir en grande propreté et de l'embellir autant que ses strictes ressources le lui permettaient. Là, pendant plus de trente ans, elle reçut, par milliers et milliers, tous ceux, pauvres et riches, qui venaient visiter la demeure du poète. Parfois, pendant les mois d'été, elle était fatiguée de ce défilé incessant. Elle le supportait avec patience. Il lui semblait qu'elle remplissait un devoir en tenant sa maison ouverte et en accueillant ceux qu'avait attirés la gloire de Burns[1412]. Elle conserva très longtemps son élégance de corps, sa démarche gracieuse, un pas léger, des yeux noirs comme le jais, clairs et brillants, et la voix souple et juste dont Burns était fier. Elle mourut le 26 mars 1834.
Au moment de sa mort, Burns avait six enfants vivants, quatre légitimes de Jane Armour, quatre fils; et deux illégitimes, deux filles: l'une Elisabeth, l'aînée de tous ses enfants, la fille d'Elisabeth Paton, née en1784, qui était élevée à Mossgiel, et la seconde, nommée aussi Elisabeth, la fille d'Anna Park, que Jane Armour avait si généreusement recueillie.
L'aîné des fils, nommé Robert comme son père, après avoir commencé son éducation à la Grammar-School de Dumfries, suivit des cours à l'Université d'Édimbourg et à celle de Glascow. Son éducation faite, il obtint un modeste emploi à l'Administration du Timbre à Londres. Il mena une vie de petit employé, augmentant ses ressources en donnant des leçons de mathématiques et de langues classiques. Il était d'une grande intelligence, avec un don de parole remarquable. Il composa quelques poésies auxquelles le mérite ne manque pas. Il semble, par certains côtés de conduite, avoir ressemblé à son père, mais il n'avait pas son énergie. Ce que Burns avait diagnostiqué de lui se trouva vrai; il était fait pour une vie de prélature, nonchalante et aisée. En 1833, il prit sa retraite, avec une petite pension, et vécut à Dumfries où il mourut en 1857. Il avait eu en 1812 une fille, Eliza Burns, qui épousa en 1834 le chirurgien Everitt. De cette union naquit une fille, Martha Burns-Everitt qui ne se maria pas.
Le second, Francis-Wallace, le filleul de Mrs Dunlop, celui dont son père était si orgueilleux, mourut en 1803, à l'âge de quatorze ans.
La destinée des deux derniers est plus intéressante. William-Nicol Burns, nommé d'après le Nicol d'Édimbourg, après avoir reçu son éducation à la Grammar-School de Dumfries, s'embarqua pour les Indes à l'âge de quinze ans, en qualité de midshipman. En 1811, il reçut une commission de cadet. Après trente-trois années de service comme officier dans le 7erégiment d'infanterie de Madras, dont il devint lieutenant-colonel, il prit sa retraite et revint en Angleterre en 1843. Il alla habiter la petite ville paisible de Cheltenham et y mourut presque de nos jours, le 21 février 1872. Il mourut sans enfants.
Le quatrième fils, James-Glencairn, nommé d'après le bienfaiteur de Burns, eut une carrière presque semblable. En 1811, il fut nommé cadet au service de la Compagnie des Indes-Orientales. Il rejoignit à Calcutta le 15erégiment d'infanterie indigène du Bengale. Lorsqu'il vint faire un séjour en Angleterre, en 1831, il fut l'hôte de Walter Scott à Abbotsford. À son retour dans les Indes, en 1833, il fut nommé Juge et Percepteur à Cachar. Il revint définitivement en 1839 avec le grade de major. Puis il alla vivre avec son frère à Cheltenham où il mourut en 1865. Il eut deux filles de deux mariages. La seconde, Anne-Becket Burns, qui ne s'est pas mariée, vivait encore à Cheltenham en 1883. L'aînée, Sarah Burns, épousa un docteur Hutchinson de qui elle eut un fils, Robert Burns-Hutchinson, et trois filles: Annie, Violet et Margaret. Robert Burns-Hutchinson est donc le seul descendant mâle légitime du poète. En 1877, il est parti pour Assam afin de se faire planteur de thé.
Des deux filles naturelles de Burns, l'aînée «la petite Bess» resta àMossgiel avec Gilbert et la vieille mère jusqu'à l'âge de sa majorité. Elle reçut alors une dot de deux cents livres obtenues par une souscription publique. Elle épousa un nommé John Bishop et mourut à l'âge de trente-deux ans. La seconde continua à être élevée par Jane Armour avec ses propres enfants. À sa majorité, elle reçut également une somme de deux cents livres qui provenait de la même souscription. Elle épousa un nommé John Thomson, soldat retraité, qui travaillait près de Glascow à son métier de tisserand. En 1859, une nouvelle souscription lui assura trente livres de rente viagère. Elle mourut le 13 juin 1873.
Ainsi, plus ou moins largement, la gloire de Burns procura aux siens ce que sa prévoyance ne leur avait pas assuré. S'il avait pu le deviner, sa fin eût été moins cruelle.[Lien vers la Table des matières.]
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE