Chapter 8

Tristes et douloureuses, Monsieur, ont été mes tribulations en ces temps derniers, et nombreux et perçants mes chagrins. Si ce n'avait été pour la perte que ce monde aurait faite en perdant un si grand poète, il y a longtemps que j'aurais imité un homme beaucoup plus sage que moi, le fameux Achitophel de prévoyante mémoire, quand «il s'en retourna chez lui et mit sa maison en ordre[270]». J'ai perdu, Monsieur, le plus cher des trésors terrestres, le plus grand bonheur ici-bas, le dernier, le meilleur don qui compléta la félicité d'Adam dans le jardin béni, j'ai perdu—j'ai perdu—ma main tremblante refuse son office, l'encre épouvantée remonte dans la plume—ne l'annoncez point dans Gath[271]—j'ai perdu—une—une—une femme!La plus belle des créatures de Dieu, la dernière et la meilleure!Maintenant tu es perdue.Vous avez sans doute, Monsieur, entendu parler de mon histoire avec toutes ses exagérations—mais comme mes actions et mes motifs d'action sont particulièrement comme moi, et comme ce moi est particulièrement différent de tous les autres, je vous demande de m'accorder un moment de loisir et une larme inoccupée pour que je vous raconte mon histoire à ma façon.J'ai été toute ma vie, Monsieur, un des fils du désappointement, gens à l'air triste, à la longue face. Une étoile maudite a toujours occupé mon zénith et versé sa funeste influence, selon l'énergique malédiction du prophète. «Et vois, tout ce qu'il tenterane prospérera pas[272]». J'atteins rarement où je vise, et si j'ai besoin de quelque chose, je suis à peu près sûr de ne pas le trouver là où je le cherche. Par exemple, si j'ai besoin de mon couteau, je tire de ma poche vingt objets: un coin à charrue, un clou de fer à cheval, une ancienne lettre, un lambeau de rimes, bref tout, sauf mon couteau, et celui-ci, à la fin, après une recherche pénible et inutile, je le trouverai dans le coin insoupçonné d'une poche insoupçonnée, comme si on l'avait mis à l'écart exprès. Malgré tout, Monsieur, depuis longtemps je tournais un regard de convoitise vers ce bonheur inestimable: une femme. L'eau me venait délicieusement à la bouche de voir un jeune gars, après quelques contes niais et quelques lieux communs débités par un Monsieur en noir, s'en aller coucher avec une jeune fille, sans que personne osât y trouver à redire; tandis que moi, juste pour avoir fait la même chose, sauf cette cérémonie, je suis devenu l'objet de la risée de tout le Dimanche, et je suis insulté comme un pick-pocket. Je n'ignorais pas cependant que, si ma fortune à mauvaise étoile avait le vent de mon désir matrimonial, mes projets s'en iraient au néant. Pour empêcher cela, je résolus de prendre mes mesures avec tant de caution et de précaution que toutes les planètes malignes de l'Hémisphère ne pourraient pas ruiner mes projets[273].

Tristes et douloureuses, Monsieur, ont été mes tribulations en ces temps derniers, et nombreux et perçants mes chagrins. Si ce n'avait été pour la perte que ce monde aurait faite en perdant un si grand poète, il y a longtemps que j'aurais imité un homme beaucoup plus sage que moi, le fameux Achitophel de prévoyante mémoire, quand «il s'en retourna chez lui et mit sa maison en ordre[270]». J'ai perdu, Monsieur, le plus cher des trésors terrestres, le plus grand bonheur ici-bas, le dernier, le meilleur don qui compléta la félicité d'Adam dans le jardin béni, j'ai perdu—j'ai perdu—ma main tremblante refuse son office, l'encre épouvantée remonte dans la plume—ne l'annoncez point dans Gath[271]—j'ai perdu—une—une—une femme!

La plus belle des créatures de Dieu, la dernière et la meilleure!Maintenant tu es perdue.

Vous avez sans doute, Monsieur, entendu parler de mon histoire avec toutes ses exagérations—mais comme mes actions et mes motifs d'action sont particulièrement comme moi, et comme ce moi est particulièrement différent de tous les autres, je vous demande de m'accorder un moment de loisir et une larme inoccupée pour que je vous raconte mon histoire à ma façon.

J'ai été toute ma vie, Monsieur, un des fils du désappointement, gens à l'air triste, à la longue face. Une étoile maudite a toujours occupé mon zénith et versé sa funeste influence, selon l'énergique malédiction du prophète. «Et vois, tout ce qu'il tenterane prospérera pas[272]». J'atteins rarement où je vise, et si j'ai besoin de quelque chose, je suis à peu près sûr de ne pas le trouver là où je le cherche. Par exemple, si j'ai besoin de mon couteau, je tire de ma poche vingt objets: un coin à charrue, un clou de fer à cheval, une ancienne lettre, un lambeau de rimes, bref tout, sauf mon couteau, et celui-ci, à la fin, après une recherche pénible et inutile, je le trouverai dans le coin insoupçonné d'une poche insoupçonnée, comme si on l'avait mis à l'écart exprès. Malgré tout, Monsieur, depuis longtemps je tournais un regard de convoitise vers ce bonheur inestimable: une femme. L'eau me venait délicieusement à la bouche de voir un jeune gars, après quelques contes niais et quelques lieux communs débités par un Monsieur en noir, s'en aller coucher avec une jeune fille, sans que personne osât y trouver à redire; tandis que moi, juste pour avoir fait la même chose, sauf cette cérémonie, je suis devenu l'objet de la risée de tout le Dimanche, et je suis insulté comme un pick-pocket. Je n'ignorais pas cependant que, si ma fortune à mauvaise étoile avait le vent de mon désir matrimonial, mes projets s'en iraient au néant. Pour empêcher cela, je résolus de prendre mes mesures avec tant de caution et de précaution que toutes les planètes malignes de l'Hémisphère ne pourraient pas ruiner mes projets[273].

Puis, avec une grande crudité de termes et toutes sortes de comparaisons à double entente et d'un goût douteux sur les escarpes, les contre-escarpes, les bastions et tous les détails d'un siège et d'un assaut de citadelle, il raconte qu'il avait pris ses précautions pour déjouer le mauvais vouloir de sa mauvaise fortune et rendre son mariage inévitable. Il laisse entendre qu'il n'a pas eu, tout le temps, d'autre chose en vue. On le prend ici sur le fait d'une de ces mille faiblesses secondaires qu'une première faute amène avec elle, et qui en sont les menues branches. Ce qu'il dit là est faux. Il cédait au besoin d'expliquer et de pallier son aventure. En réalité il n'avait jamais eu la pensée d'épouser Jane et le serment fait plus haut le prouve suffisamment. C'est le résultat fatal d'une de ces défaillances, qu'on est obligé de défendre contre elle le reste de sa vie et de la combattre, dans l'esprit de ceux surtout qui vous estiment, par des explications ou des atténuations qui déforment la vérité. Quand on fait un plaidoyer pour soi-même, on est exposé à tous les défauts de l'avocat et on perd les excuses qu'il a. Toute cette partie de lettre est mêlée d'un ricanement pénible et presque grossier. La seconde partie, où il parle de ce qu'il a éprouvé quand sa promesse fut rejetée, est vraiment, en dépit de ses comparaisons trop poussées, une terrible peinture de désespoir.

«Comment j'ai supporté tout cela? On peut seulement l'imaginer. Toutes les ressources de la description restent loin, loin en arrière. Il y a, en tout temps, une bonne part de folie dans la composition d'un poète, mais, dans cette occasion, j'étais sur dix parties, neuf parties et neuf dixièmes fou à lier. D'abord je demeurai figédans une stupeur insensible, silencieux, sombre, comme la femme de Loth, changée en sel dans la plaine de Gomorrhe. Mais c'est surtout mon second paroxysme qui rend pauvre toute description. La débâcle de l'Océan arctique quand le retour du soleil dissout les chaînes de l'hiver et, détachant des montagnes de glace longuement accumulée, bouleverse avec des craquements affreux l'abîme écumant; des images comme celle-là donnent une faible idée de ce qu'était la situation de mon âme. Mes facultés enchaînées, tout d'un coup lâchées, mes passions affolantes s'élevant à une décuple fureur, passèrent par dessus leurs rives, avec une force impétueuse, irrésistible, balayant devant elles tous les obstacles et tous les principes. La Prudence était un appel inaperçu dans l'ouragan qui passe; la Raison un élan bramant dans les tourbillons du Maelström, la Religion un castor se débattant faiblement dans les chûtes rugissantes du Niagara. Je reniai le premier moment de mon existence; j'exécrai la faiblesse et la folie d'Adam pour ce présent, agréable à l'œil, mais exhalant le poison, qui l'avait ruiné et m'avait perdu; je suppliai les flancs de la nuit inanimée de se refermer sur moi et tous mes chagrins.Une tempête naturellement se dissipe en soufflant. Mes passions épuisées retombèrent graduellement en un calme blafard et, par degrés, je suis rentré dans le chagrin assoupi par le temps d'un homme veuf qui, essuyant les pleurs décents, relève ses yeux usés par le chagrin pour chercher—une autre femme.Tel est l'état de l'homme; aujourd'hui bourgeonnent sur luiLes tendres feuilles de son espérance; demain, il fleuritEt il porte sa parure empourprée, abondante, sur lui;Le troisième jour arrive une gelée, une gelée meurtrièreQui mord sa racine et alors il tombe comme moi[274].Telle est, Monsieur, cette ère fatale de ma vie. «Et il arriva que comme j'attendais la douceur, voici l'amertume; et comme j'attendais la lumière, voici les ténèbres[275]».Mais ce n'est pas tout. Déjà les bassets saints, la meute à fornication, commencent à quêter la voie et je m'attends à chaque instant à les voir lâchés et à les entendre derrière moi donner de la voix. Mais comme je suis un vieux renard je leur donnerai des détours et des ruses et, bientôt, j'ai l'intention d'aller me terrer dans les montagnes de la Jamaïque.

«Comment j'ai supporté tout cela? On peut seulement l'imaginer. Toutes les ressources de la description restent loin, loin en arrière. Il y a, en tout temps, une bonne part de folie dans la composition d'un poète, mais, dans cette occasion, j'étais sur dix parties, neuf parties et neuf dixièmes fou à lier. D'abord je demeurai figédans une stupeur insensible, silencieux, sombre, comme la femme de Loth, changée en sel dans la plaine de Gomorrhe. Mais c'est surtout mon second paroxysme qui rend pauvre toute description. La débâcle de l'Océan arctique quand le retour du soleil dissout les chaînes de l'hiver et, détachant des montagnes de glace longuement accumulée, bouleverse avec des craquements affreux l'abîme écumant; des images comme celle-là donnent une faible idée de ce qu'était la situation de mon âme. Mes facultés enchaînées, tout d'un coup lâchées, mes passions affolantes s'élevant à une décuple fureur, passèrent par dessus leurs rives, avec une force impétueuse, irrésistible, balayant devant elles tous les obstacles et tous les principes. La Prudence était un appel inaperçu dans l'ouragan qui passe; la Raison un élan bramant dans les tourbillons du Maelström, la Religion un castor se débattant faiblement dans les chûtes rugissantes du Niagara. Je reniai le premier moment de mon existence; j'exécrai la faiblesse et la folie d'Adam pour ce présent, agréable à l'œil, mais exhalant le poison, qui l'avait ruiné et m'avait perdu; je suppliai les flancs de la nuit inanimée de se refermer sur moi et tous mes chagrins.

Une tempête naturellement se dissipe en soufflant. Mes passions épuisées retombèrent graduellement en un calme blafard et, par degrés, je suis rentré dans le chagrin assoupi par le temps d'un homme veuf qui, essuyant les pleurs décents, relève ses yeux usés par le chagrin pour chercher—une autre femme.

Tel est l'état de l'homme; aujourd'hui bourgeonnent sur luiLes tendres feuilles de son espérance; demain, il fleuritEt il porte sa parure empourprée, abondante, sur lui;Le troisième jour arrive une gelée, une gelée meurtrièreQui mord sa racine et alors il tombe comme moi[274].

Telle est, Monsieur, cette ère fatale de ma vie. «Et il arriva que comme j'attendais la douceur, voici l'amertume; et comme j'attendais la lumière, voici les ténèbres[275]».

Mais ce n'est pas tout. Déjà les bassets saints, la meute à fornication, commencent à quêter la voie et je m'attends à chaque instant à les voir lâchés et à les entendre derrière moi donner de la voix. Mais comme je suis un vieux renard je leur donnerai des détours et des ruses et, bientôt, j'ai l'intention d'aller me terrer dans les montagnes de la Jamaïque.

C'est qu'effectivement la Kirk-Session avait déjà vent de toute l'aventure. Rien ne donne la sensation directe de la rapidité d'information et de l'inquisition de ces singuliers tribunaux comme les procès-verbaux où sont enregistrées les diverses phrases de l'histoire de Burns et de Jane Armour. Ce fut notre bonne fortune d'arriver à Mauchline au moment où le ministre de la paroisse, le Révérend Edgard, préparait ses études sur la vie religieuse en Écosse; et c'est un de nos bons souvenirs que le soir où, après avoir entendu une de ses substantielles conférences sur tout ce vieux monde disparu, nous découvrîmes, en feuilletant avec lui ces cahiers jaunis, cessouvenirs qui, à notre connaissance, paraissent pour la première fois dans une biographie du poète. Voici le début et les premiers indices:

Avril, le 2.—La session étant informée qu'on dit que Jane Armour, femme non mariée, est enceinte, et qu'elle a disparu de l'endroit où elle demeurait récemment pour aller résider ailleurs, la session pense qu'il est de son devoir de faire une enquête sur la vérité on la fausseté de cette rumeur.Dans l'intervalle, elle charge deux de ses membres, à savoir James Lamie et William Fisher, d'aller entretenir, à ce sujet, les parents qui, elle l'espère, seront disposés à prêter leur concours à la session, comme cela est le devoir et comme il sied, et feront leur déclaration.«Avril, le 9.—James Lamie expose qu'il a parlé à Mary Smith, mère de Jane Armour, qui lui a dit qu'elle ne soupçonnait pas sa fille d'être enceinte, que celle-ci était allée à Paisley pour voir ses parents et qu'elle ne tarderait pas à rentrer».

Avril, le 2.—La session étant informée qu'on dit que Jane Armour, femme non mariée, est enceinte, et qu'elle a disparu de l'endroit où elle demeurait récemment pour aller résider ailleurs, la session pense qu'il est de son devoir de faire une enquête sur la vérité on la fausseté de cette rumeur.

Dans l'intervalle, elle charge deux de ses membres, à savoir James Lamie et William Fisher, d'aller entretenir, à ce sujet, les parents qui, elle l'espère, seront disposés à prêter leur concours à la session, comme cela est le devoir et comme il sied, et feront leur déclaration.

«Avril, le 9.—James Lamie expose qu'il a parlé à Mary Smith, mère de Jane Armour, qui lui a dit qu'elle ne soupçonnait pas sa fille d'être enceinte, que celle-ci était allée à Paisley pour voir ses parents et qu'elle ne tarderait pas à rentrer».

Il n'est pas inutile de remarquer qu'un des deux membres chargés de cette délicate mission était le fameuxHoly Willie, lui-même, l'homme à la prière. Le digne homme put avoir de bien douces dégustations de fiel en pensant à cette nouvelle imprudence de son ennemi. Au moment de la satire, on n'avait pas pu atteindre ce méchant gars, mais voici qu'il s'offrait de lui-même. «Malheureusement pour moi, dit Burns au moment où il se félicite d'avoir échappé à l'artillerie de la session, malheureusement pour moi mes sottes escapades m'amenèrent, par un autre côté, juste en face et à portée de leurs plus lourds projectiles[276]». Nous aurons, dans les mêmes extraits, la suite de cette histoire. En attendant on voit que rien ne manquait aux tribulations de Burns, et que les anxiétés l'assaillaient au dehors comme au dedans.

Cette période de sa vie fut vraiment en proie à un chagrin indicible, qui ne se ramassait pas en quelques heures douloureuses, mais qui se répandait dans tous les instants. Dans ses lettres les plus insignifiantes, il affleure à la surface entre les formules les plus banales. «Rappelez-vous un pauvre poète luttant, dans vos prières. Il attend, avec crainte et tremblement, ce moment important pour lui, qui peut-être frappera la médaille de l'empreinte d'une disgrâce éternelle pour votre humble, affligé, tourmenté, Robert Burns[277]». Et dans une autre lettre: «Ce sont les sentiments plaintifs, naturels à un cœur que, ainsi que l'élégant et touchant Gray le dit, la mélancolie a marqué pour un des siens[278]». Cette tristesse était devenue chez lui une idée fixe qui se saisissait des moindres faits et leur donnait l'aspect inquiétant d'un présage funeste ou d'une affligeante leçon. En labourant un champ, si sa charruebouleverse un pied de pâquerettes, aussitôt le rapprochement s'offre à des yeux fixés toujours sur la même pensée.

Petite modeste fleur, cerclée de cramoisi,Tu m'as rencontré dans une heure mauvaise,Il a fallu que j'écrase dans la poussièreTa tige mince:T'épargner maintenant n'est plus en mon pouvoir,Toi jolie perle.Toi-même, toi qui gémis sur le destin de la pâquerette,Ce destin est le tien, à une date prochaine,Le soc de l'âpre Ruine arrive droitEn plein sur ta jeunesse,Bientôt, être écrasé sous le poids du sillonSera ta destinée[279].

Petite modeste fleur, cerclée de cramoisi,Tu m'as rencontré dans une heure mauvaise,Il a fallu que j'écrase dans la poussièreTa tige mince:T'épargner maintenant n'est plus en mon pouvoir,Toi jolie perle.

Toi-même, toi qui gémis sur le destin de la pâquerette,Ce destin est le tien, à une date prochaine,Le soc de l'âpre Ruine arrive droitEn plein sur ta jeunesse,Bientôt, être écrasé sous le poids du sillonSera ta destinée[279].

Mais cette image, d'une mélancolie gracieuse, ne lui suffit pas; il y en a une seule qui rend ce qu'il y a de démesuré et de tourmenté dans son chagrin: c'est la plus complète image de l'impuissance de l'homme, toujours la même, celle qui est empruntée aux tempêtes de mer. Il s'est détourné de la donnée de la pièce et de la suite naturelle des comparaisons, pour introduire, de force, hors de sa place, l'image qu'il porte partout avec lui et dont il ne peut se débarrasser:

Tel est le destin de l'humble barde,Sur le rude Océan de la vie, sous une mauvaise étoile,Il est inhabile à consulter la carteDu savoir prudent,Jusqu'à ce que les houles l'emportent,Que les rafales soufflent dur,Et qu'il succombe[279].

Cet état d'esprit produisit toute une série de poèmes d'une teinte funèbre et dont les titres suffisent à indiquer les sujets:à la Ruine,Désespoir,Lamentation. Ils sont tous éloquents. La plupart sont très personnels et, comme il arrive souvent chez Burns, pleins de détails fournis par les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits. On y reconnaît le milieu et la saison. Dans une de ces pièces, c'est le printemps dans les champs, avec ses gaîtés de fleurs et d'oiseaux et son réveil d'occupations rustiques. La nature réjouie voit sa robe reprendre ses couleurs vernales et sa chevelure de feuillage ondule dans la brise, toute fraîche de rosée. Une fête est partout; la violette et la primevère fleurissent; le merle et le linot chantent; le laboureur excite gaiementson attelage et la joie est avec le semeur attentif qui fait de grands pas. Mais le pauvre poète blessé glisse à travers ces scènes comme un fantôme épuisé de douleur, et pour lui la vie est un songe fatigant, le songe d'un homme qui ne s'éveille jamais:

Viens, Hiver, avec ton hurlement courroucé,Et, furieux, ploie l'arbre dénudé;Tes ténèbres calmeront mon âme désolée,Quand la nature entière sera triste comme moi[280].

Parfois, comme dans laLamentation, c'est la nuit; tandis que les mortels dorment soulagés de leurs soucis, errant dans la campagne il cherche, dans la solitude et la vue des endroits familiers, cette recrudescence déchirante et étrangement poursuivie dont nous aimons à sentir nos regrets s'aviver. La pâle lune luit silencieusement et, sous sa blême et froide clarté, il vient se lamenter de ce que la vie et l'amour ne soient qu'un songe. Il raconte ses nuits sans sommeil et harassées de chagrin, et ses matins où il voit s'allonger la file des heures pénibles et lentes; jusqu'à ce que l'image des heures amoureuses lui revienne et que le souvenir des moments heureux le ressaisisse[281].

Ô toi, orbe pâle, qui brilles silencieux,Tandis que sommeillent les mortels délivrés de leurs soucis,Tu vois un malheureux qui languit intérieurementEt erre ici pour gémir et pleurer!Chaque nuit, je tiens veillée avec la Douleur,Sous tes rayons blêmes, sans chaleur;Et je me plains, en lamentations profondes,Que la vie et l'amour ne sont qu'un songe.Oh! se peut-il qu'elle ait un cœur si bas,Si perdu à l'honneur, si perdu à la foi,Qu'elle abandonne l'amant le plus épris,L'époux à qui sa jeunesse s'est liée?Hélas! le sentier de la vie peut être rude!Sa route peut la conduire à travers d'âpres détresses!Qui alors adoucira ses angoisses et ses peines,Qui partagera ses chagrins pour les diminuer?Le matin, qui annonce l'approche du jour,M'éveille pour le labeur et la douleur;Je vois, en longue série, les heuresOù je dois souffrir, se traîner lentement;Mainte angoisse, mainte torture,Cortège affreux du souvenir,Tordront mon âme, avant que Phœbus s'abaissantNe baise au loin la mer occidentale.Et quand, la nuit, je me jette sur ma couche,Meurtri, harassé de soucis et de chagrin,Mes nerfs brisés de fatigue, mes yeux usés de larmesVeillent comme les voleurs nocturnes:Ou si je sommeille, l'imagination, maîtresse,Règne, farouche, hagarde, folle d'épouvante:Même le jour, malgré ses amertumes, est un soulagementAprès ces nuits qui respirent l'horreur.

Ô toi, orbe pâle, qui brilles silencieux,Tandis que sommeillent les mortels délivrés de leurs soucis,Tu vois un malheureux qui languit intérieurementEt erre ici pour gémir et pleurer!Chaque nuit, je tiens veillée avec la Douleur,Sous tes rayons blêmes, sans chaleur;Et je me plains, en lamentations profondes,Que la vie et l'amour ne sont qu'un songe.

Oh! se peut-il qu'elle ait un cœur si bas,Si perdu à l'honneur, si perdu à la foi,Qu'elle abandonne l'amant le plus épris,L'époux à qui sa jeunesse s'est liée?Hélas! le sentier de la vie peut être rude!Sa route peut la conduire à travers d'âpres détresses!Qui alors adoucira ses angoisses et ses peines,Qui partagera ses chagrins pour les diminuer?

Le matin, qui annonce l'approche du jour,M'éveille pour le labeur et la douleur;Je vois, en longue série, les heuresOù je dois souffrir, se traîner lentement;Mainte angoisse, mainte torture,Cortège affreux du souvenir,Tordront mon âme, avant que Phœbus s'abaissantNe baise au loin la mer occidentale.

Et quand, la nuit, je me jette sur ma couche,Meurtri, harassé de soucis et de chagrin,Mes nerfs brisés de fatigue, mes yeux usés de larmesVeillent comme les voleurs nocturnes:Ou si je sommeille, l'imagination, maîtresse,Règne, farouche, hagarde, folle d'épouvante:Même le jour, malgré ses amertumes, est un soulagementAprès ces nuits qui respirent l'horreur.

Dans leDésespoir, pièce composée peut-être après les autres, en un de ces moments où la douleur tend à se généraliser en réflexions et s'infiltre, pour ainsi dire, dans les idées, la souffrance devient une vue pessimiste de la vie humaine.

Accablé de chagrin, accablé de souci,Fardeau plus lourd que je ne puis porter,Je m'assieds à terre et je soupire:«Ô vie, tu es une charge douloureuse,Sur une route âpre et fatigante,Pour des malheureux tels que moi!Quand je jette mon regard dans le sombre passé,Quelles scènes pénibles apparaissent!Quelles peines nouvelles peuvent me percer?J'ai trop lieu de les redouter!Toujours soucieux, désespérant,Tel est mon sort amer:Mes douleurs ici-bas ne se fermerontQue lorsque se fermera ma tombe.Ô jours enviables, jours de jeunesse,Vous qui dansiez insouciants dans le labyrinthe du plaisir,Ignorant le souci et le mal!Pourquoi vous échanger contre des moments plus mûrs,Pour sentir les folies et les crimesDes autres ou les miens propres!Et vous, petits enfants, qui innocemment jouezComme des linots dans les buissons,Vous ne savez pas quels maux vous demandezQuand vous désirez être des hommes;Les pertes, les peines,Qui saisissent l'homme mûr;Rien que des alarmes, rien que des larmesPour la vieillesse obscurcie[282]!»

Accablé de chagrin, accablé de souci,Fardeau plus lourd que je ne puis porter,Je m'assieds à terre et je soupire:«Ô vie, tu es une charge douloureuse,Sur une route âpre et fatigante,Pour des malheureux tels que moi!Quand je jette mon regard dans le sombre passé,Quelles scènes pénibles apparaissent!Quelles peines nouvelles peuvent me percer?J'ai trop lieu de les redouter!Toujours soucieux, désespérant,Tel est mon sort amer:Mes douleurs ici-bas ne se fermerontQue lorsque se fermera ma tombe.

Ô jours enviables, jours de jeunesse,Vous qui dansiez insouciants dans le labyrinthe du plaisir,Ignorant le souci et le mal!Pourquoi vous échanger contre des moments plus mûrs,Pour sentir les folies et les crimesDes autres ou les miens propres!Et vous, petits enfants, qui innocemment jouezComme des linots dans les buissons,Vous ne savez pas quels maux vous demandezQuand vous désirez être des hommes;Les pertes, les peines,Qui saisissent l'homme mûr;Rien que des alarmes, rien que des larmesPour la vieillesse obscurcie[282]!»

Cette désespérance atteint son apogée dans un appel à la mort, au-delà duquel il n'y a plus que le suicide.

«Et toi, puissance hideuse, abhorrée par la vie,Tant que la vie a un plaisir à offrir,Oh! écoute la prière d'un misérable!Je ne recule plus épouvanté, je n'ai plus peur;Je brigue, je mendie ton aide amicale,Pour clore cette scène de souci!Quand donc mon âme, dans une paix silencieuse,Terminera-t-elle le jour attristé de la vie?Quand mon cœur lassé cessera-t-il ses battements,Refroidi, pourrissant dans l'argile?Plus de crainte, plus de larmes,Pour souiller mon visage inanimé,Embrassé et serréDans ton étreinte glaciale![283]

Toutes ces pièces et la lettre que nous citions plus haut sont d'avril et de mai 1786. Ces productions véritablement désespérées sont serrées les unes contre les autres dans le court espace de quelques semaines. Il n'y avait évidemment pas de repos pour l'esprit misérable de Burns dans l'intervalle de l'une à l'autre; sa douleur ne prit pas haleine une seule fois. À la surface, il resta gai; sa fierté et son excitabilité sociale le soutenaient. Il chercha à oublier ou tout au moins à s'étourdir, et probablement cette maudite époque de sa vie est responsable de l'habitude de boire qui lui devint plus tard funeste. En effet Gilbert dit que, ni pendant le séjour à Tarbolton, ni pendant le séjour à Mauchline jusqu'au moment où il devint auteur, il ne le vit pas une seule fois en état d'ivresse, et il attribue le changement survenu dans sa conduite à ce que, devenant célèbre, il fut plus recherché[284]. Ce motif est à peine plausible. Burns était depuis longtemps aimé dans son entourage, assez connu dans les villages voisins, assez fêté de toutes parts pour qu'il n'y eût de réunion sans qu'il y fût et sans qu'il en devînt aussitôt le roi. Il y avait beaux jours que les occasions l'assaillaient, et s'il avait résisté à celles qu'il avait rencontrées, il pouvait résister à toutes. Assurément, il ne faisait pas fi d'un gobelet de whiskey, «l'âme des jeux et des caprices[285]», et il aimait John Barleycorn le roi des grains. Mais c'était dans la mesure où, depuis qu'en faisant fermenter le raisin ou l'orge l'homme a trouvé le moyen de faire aussi fermenter sa pensée, il semble qu'il soit permis, tant cela est universel et naturel, de surexciter son imagination et de tendre, au-dessus des tristesses de la vie, un léger arc-en-ciel de joie factice. C'était dans la mesure où boire avec un compagnon noue plus rapidement les connaissances et fait plus rapidement mûrir l'amitié.

Nous ferons résonner la mesure de quatre,«Nous la baptiserons avec de l'eau fumante,Et puis, nous nous asseoirons et nous boirons notre coupPour nous réjouir le cœur;Et ma foi, nous aurons fait meilleure connaissanceAvant que nous nous quittions[286].»

Mais il n'avait jamais outrepassé les limites et n'avait cherché, dans les cabarets de village que la compagnie d'amis, et dans la boisson qu'un pétillement de verve. C'est pendant ces semaines mauvaises qu'il semble qu'il se soit mis, pour la première fois, à boire lourdement, qu'il ait cherché dans l'ivresse non plus la surexcitation mais la stupeur. Afin de trouver l'oubli, il a été jusqu'au point où s'engourdissent du même coup la pensée et la souffrance. Il s'est jeté dans des orgies plus épaisses, avec une sorte de fureur et de bravade farouche. Il a apporté dans la boisson, ce besoin de défi qui pousse les amoureux; il a parié de boire plus que les autres; il a fait toutes les extravagances de tant de pauvres cœurs qui ont cru s'étourdir. Il le dit lui-même: «J'ai essayé souvent de l'oublier, je me suis plongé dans toutes sortes de désordres et d'orgies: réunions maçonniques, assauts de boissons et autres folies pour la chasser de ma tête, mais tout a été vain![287]» Ce n'est plus la légère excitation faite presque entière de rire, de paroles et de verve bruyante, dans laquelle sa nature exubérante se plaisait; c'est la vraie ivresse, celle qui va jusqu'au bout et continue à outrance, jusqu'à ce que la raison, la parole, l'être entier chancelle et que le dernier mot appartienne à la boisson. Gilbert avait raison en disant que son frère n'avait connu cette dégradation qu'au moment où il devint auteur. Il se trompe sur les causes qui l'y ont poussé. Burns, hélas! n'est pas le seul des poètes que «les vœux brisés d'une femme sans foi[288]» aient poussé dans cette voie fatale, où maints ont laissé leur santé, et quelques-uns leur génie.

En voyant les ravages que cet amour a faits dans le cœur de Burns et en songeant à la place qu'il a tenue dans la suite de sa vie, il est impossible de ne pas se demander ce que fut cette passion si cruellement despotique, ce qu'était la femme qui l'a inspirée. Elle ne semble pas avoir été belle. Brune, avec des cheveux noirs épais et des yeux noirs brillants, ce qui frappe en elle c'est quelque chose de bien pris et de net dans les formes du corps, d'alerte et de ferme dans l'allure, la grâce qui ressort de mouvements souples, d'un pas libre et décidé.Burns faisait allusion à cette élégance de tournure quand, en parlant de la Nymphe de laVision, il disait:

«Sa robe—en tartan brillant—coulait, descendait,Laissant voir simplement la moitié de sa jambe;Et quelle jambe! ma jolie JaneSeule aurait la pareille,Si droite, si effilée, si bien prise, si nette;Aucune autre n'en approchait[289].»

Elle conserva jusqu'avant dans la vie la jeunesse de démarche et l'activité qui avaient été son grand attrait. Il est probable cependant qu'elle avait dans les manières quelque chose de vif et de séduisant, et cette gaîté de caractère dont le charme est grand. Son esprit était ordinaire et on pourrait croire, si l'on s'en tenait à ses premières relations avec Burns, que son cœur l'était encore davantage.

Et cet amour lui-même, quelle place occupe-t-il dans la nomenclature des amours de Burns? Violent, véhément, sincère, il le fut sans doute; mais ce sont là des caractères qui peuvent être communs à bien des passions dont l'essence est différente. Si on regarde d'un peu plus près celui-ci, on ne tarde pas à voir qu'il relevait presque exclusivement des sens. Ce qui frappe dans les pièces qui s'y rattachent, c'est le ton voluptueux qui y domine. Elles sont faites uniquement de sensations physiques, contenues dans des expressions brûlantes.

Ce ne sont pas des pensées poétiques, feintes et vaines,Qui réclament mes tristes lamentations délaissées de l'amour;Ce n'est pas un pipeau de berger, des chants d'Arcadie,Ni des tortures imaginaires, bizarres et faibles;La foi échangée, la flamme mutuelle,Les pouvoirs célestes souvent attestés,Le tendre nom de père qui m'était promis,C'étaient là les gages de mon amour.Quand ses bras étreignants m'encerclaient,Comme les instants extasiés s'envolaient!Combien j'ai souhaité les charmes de la fortunePour l'amour de ma chérie, de ma seule chérie!Et faut-il que je le pense! est-elle partieLa fierté secrète de mon cœur joyeux,Et entend-elle, insouciante, mes plaintes,Et est-elle à jamais, à jamais perdue?[290]

Ce ne sont pas des pensées poétiques, feintes et vaines,Qui réclament mes tristes lamentations délaissées de l'amour;Ce n'est pas un pipeau de berger, des chants d'Arcadie,Ni des tortures imaginaires, bizarres et faibles;La foi échangée, la flamme mutuelle,Les pouvoirs célestes souvent attestés,Le tendre nom de père qui m'était promis,C'étaient là les gages de mon amour.

Quand ses bras étreignants m'encerclaient,Comme les instants extasiés s'envolaient!Combien j'ai souhaité les charmes de la fortunePour l'amour de ma chérie, de ma seule chérie!Et faut-il que je le pense! est-elle partieLa fierté secrète de mon cœur joyeux,Et entend-elle, insouciante, mes plaintes,Et est-elle à jamais, à jamais perdue?[290]

Les souvenirs auxquels se complaisent ces «pensées qu'il rassemble comme un trésor[290]», ont parfois une infinie douceur de caresse, parfoisun emportement de lascivité; ils sont tout matériels. La poésie en est merveilleuse, toutes ces strophes sont encore ardentes et comme enveloppées d'une chaude atmosphère pourpre, toute de baisers. Depuis les sonnets de Shakspeare, il ne s'était rien vu dans la littérature anglaise qui eût cette sincérité et cette splendeur de sensualité:

Ô toi, reine brillante, qui, au-dessus de la plaine,Règnes maintenant dans le ciel, d'un empire illimité!Souvent, ton regard, qui suit silencieusement,Nous a vus nous égarer, errant amoureusement;Le temps, inaperçu, s'enfuyait,Tandis que le pouls voluptueux de l'amour battait fortement,Quand sous tes rayons aux clartés d'argentNous voyions nos yeux s'enflammer mutuellement.Ô scènes, fixées en un puissant souvenir!Scènes qui jamais, jamais ne reviendront!Scènes, qui, si j'oublie parfois dans la stupeur,Dès que je les ressens de nouveau, m'embrasent de nouveau!Arraché à toutes les joies et à tous les plaisirs,À travers le vallon désolé de la vie, j'erre;Et sans espoir, sans secours, je lamenteraiLes vœux brisés d'une femme infidèle[291].

Ô toi, reine brillante, qui, au-dessus de la plaine,Règnes maintenant dans le ciel, d'un empire illimité!Souvent, ton regard, qui suit silencieusement,Nous a vus nous égarer, errant amoureusement;Le temps, inaperçu, s'enfuyait,Tandis que le pouls voluptueux de l'amour battait fortement,Quand sous tes rayons aux clartés d'argentNous voyions nos yeux s'enflammer mutuellement.

Ô scènes, fixées en un puissant souvenir!Scènes qui jamais, jamais ne reviendront!Scènes, qui, si j'oublie parfois dans la stupeur,Dès que je les ressens de nouveau, m'embrasent de nouveau!Arraché à toutes les joies et à tous les plaisirs,À travers le vallon désolé de la vie, j'erre;Et sans espoir, sans secours, je lamenteraiLes vœux brisés d'une femme infidèle[291].

Dans ses lettres aussi, n'est-ce pas toujours le côté sensuel de cet amour qui reparaît? Il n'en parle jamais sans que le trait dominant ne soit un détail physique. «Ma pauvre chère infortunée Jane, comme j'ai été heureux dans tes bras![292]» Et plus tard il s'écrie dans une expression où la sensation de la possession est fortement rendue et dont la sensualité est presque intraduisible: «I don't think I shall ever meet with so delicious an armful again.Je ne retrouverai jamais une si délicieuse embrassée[293]». On verra que cet amour conservera toujours le même caractère.

Cette même aventure allait exercer sur la vie de Burns une influence toute différente et non moins importante. À la suite de la rupture, son départ pour la Jamaïque, qui n'avait été qu'une offre, devint une résolution[294]. Désireux de s'expatrier à tout prix, il s'entendit avec un DrDouglas pour aller être quelque chose comme un teneur de livres ou un gérant de propriétés[295]. Telle était la pénurie de Burns qu'il songea à s'engager comme matelot pour pouvoir faire le passage. Son ami et fidèle protecteur,Gavin Hamilton, lui donna le conseil, afin de se procurer l'argent nécessaire pour le voyage, de publier ses poésies par souscription. C'était un mode de publication fréquent auXVIIIesiècle. Il lui dit que son nom lui assurait assez de souscripteurs pour garantir le placement d'un nombre de volumes suffisant à laisser un petit profit. Ce serait pour payer son passage à bord d'un navire et se mettre en train là-bas, de l'autre côté des mers[296]. On a vu que Burns avait assez pris conscience de sa valeur pour qu'une proposition de ce genre ne l'étonnât pas. Il accepta et se mit sur le champ à distribuer à ses amis des circulaires de souscription. Il le fit avec beaucoup d'activité et, pendant tout ce lamentable mois d'avril, on le voit occupé à envoyer de droite et de gauche une petite feuille imprimée qui portait:

Proposition pour publier par souscriptionlesPoèmes Écossais, parRobert Burns.Le livre sera élégamment imprimé en un volume in-octavo. Prix, broché, trois shellings. Comme l'auteur n'a pas la moindre vue mercenaire en publiant, aussitôt qu'il y aura assez de souscripteurs pour défrayer les dépenses nécessaires, l'ouvrage sera envoyé à la presse[297].

Proposition pour publier par souscriptionlesPoèmes Écossais, parRobert Burns.

Le livre sera élégamment imprimé en un volume in-octavo. Prix, broché, trois shellings. Comme l'auteur n'a pas la moindre vue mercenaire en publiant, aussitôt qu'il y aura assez de souscripteurs pour défrayer les dépenses nécessaires, l'ouvrage sera envoyé à la presse[297].

Cette proposition sembla, tout de suite, être accueillie avec faveur. On trouve, dans la correspondance de ce mois d'avril, des remerciements à des personnes qui réclament des listes[298]. Gavin Hamilton s'était chargé d'en placer un bon nombre. Tous ses autres amis, pris de pitié pour ce pauvre garçon, s'en occupaient aussi; il devint aussitôt évident que le nombre de souscripteurs serait plus que suffisant et qu'il allait falloir s'occuper de l'impression.

C'est ainsi que ces mois de mars et d'avril 1786 se passèrent pour Robert Burns et c'était avec raison qu'il disait plus tard: «Ce fut une terrible affaire, dont je ne puis encore supporter le souvenir, elle me donna une ou deux des principales qualités pour prendre place parmi ceux qui ont perdu la carte et brouillé tous les calculs de la raison[299]».

Ici s'intercale un des plus étranges et des plus mystérieux épisodes de la vie de Burns, celui de Highland Mary, de Mary des Hautes-Terres. Il resta longtemps ignoré. Burns, de son vivant, n'en parla jamais qu'avec réserve et l'entoura d'une sorte de silence. Quandil fut forcé d'en dire quelques mots, à propos des pièces qui portaient le nom de Highland Mary, il le fit d'une manière très vague et très évasive. Il y fait allusion comme à un événement du temps passé: «le sujet est un des passages les plus intéressants de mes jours de jeunesse[300]», ou «ceci est une de mes compositions du commencement de ma vie, avant que je fusse du tout connu dans le monde[301].» C'est, avec quelques mots cités plus loin, tout ce qu'il en laissa jamais échapper. Après sa mort, sa famille semble avoir désiré laisser dans l'ombre et l'oubli cet incident. Il est de toute évidence que, lorsque le DrCurrie prépara son édition de Burns, il reçut de Gilbert des confidences partielles à ce sujet, mais en même temps des recommandations de n'en point parler. C'est ce qu'impliquent les lignes suivantes: «Les rivages de l'Ayr furent la scène de passions de sa jeunesse, d'une nature encore plus tendre; il ne conviendrait pas d'en révéler l'histoire quand bien même cela serait en notre pouvoir; on n'en pourra bientôt plus découvrir les traces que dans ces poèmes pleins de nature et de sensibilité auxquels elles ont donné naissance. On sait que la chanson intitulée Mary des Hautes-Terres se rapporte à un de ces attachements. L'objet de cette passion mourut au début de la vie, et l'impression laissée sur l'esprit de Burns semble avoir été profonde et durable[302].» Il s'en fallut de peu en effet—et cela eût peut-être été à souhaiter pour la mémoire de Robert Burns—que cette histoire passât comme un événement indistinct et secondaire. Aucun des biographes du poète n'avait pris la peine d'en marquer ni la date, ni l'importance. M. Scott Douglas, avec beaucoup de pénétration et de patience, est parvenu à élucider ce point obscur, et le résultat de ses recherches a été une révélation imprévue et, par certains côtés, affligeante. Au moment même où, le cœur saignant de la blessure faite par Jane, Burns poussait ces plaintes déchirantes, il est désormais certain qu'il aima ou crut aimer une autre femme et surtout qu'il se fit aimer d'elle[303].

Il y avait, dans le domaine de Coilsfield, situé à quelque distance deMossgiel et habité alors par le colonel Hugh Montgomery, une jeune fille des Hautes-Terres, nommée Mary Campbell. Elle était employée comme servante et avait charge de la laiterie. Elle avait été auparavant chez Gavin Hamilton, l'ami de Burns, où il est probable que celui-ci la vit pour la première fois[304]. C'était une étrangère, et on se rappelle peu de chose d'elle; personne ne se doutait de la poésie qui glorifierait un jour son nom. Il semble probable que Burns avait déjà tenté de lui faire la cour, car sa sœur Mrs Begg se souvenait de lui avoir entendu dire à son domestique John Blane que «Mary avait refusé de le rencontrer dans le vieux château». C'était la tour démantelée d'un ancien prieuré près de la maison de M. Hamilton[304]. Il est probable aussi que sa passion pour Jane avait coupé court à ces velléités.

Quand il fut repoussé par les Armour, comment se retourna-t-il vers cette jeune fille, et comment celle-ci reçut-elle des hommages qu'elle paraît d'abord avoir tenus à distance? Peut-être fut-elle portée vers lui par cette pitié féminine que la douleur attire, et il est plus vraisemblable encore que lui alla vers elle parce qu'il souffrait. Il y a dans l'âme humaine de ces réactions. Lorsqu'elle a été endolorie par les déceptions et qu'elle est toute brisée d'une trahison, elle est prise d'un grand besoin de sécurité et de confiance. Elle va, comme un voyageur fatigué, aux sources pures et limpides qui coulent dans les âmes tranquilles et simples. Après les amours orageux, elle aspire à ceux qui calment, reposent et consolent. Mais c'est un hasardeux essai, un remède dangereux. Car si la passion qui affole et torture revient, avant que l'affection qui apaise et guérit n'ait achevé son œuvre, le charme reprend et il ne reste alors qu'une sacrifiée. Burns était brisé; il alla vers la douce Mary, parce qu'elle formait avec Jane un contraste complet. Blonde avec les yeux azurés des gens des Hautes-Terres, elle passe dans cette histoire agitée comme une figure touchante, et laisse après elle une impression d'affection silencieuse, de modestie et de pureté.

Ces nouvelles amours avancèrent avec une étrange rapidité. Le groupe de chants de désespoir qui maudissent la trahison de Jane couvre une partie du mois d'avril. Dès le commencement de mai, Burns s'était fiancé à Mary, avant de partir, comme il le croyait, pour la Jamaïque. Lui-même a laissé en quelques mots le récit de ces fiançailles: «Ma jeune fille des Hautes-Terres, dit-il, était une charmante créature au cœur le plus aimant qui ait jamais béni un homme d'un généreux amour. Après une assez longue durée du plus ardent attachement réciproque, nous convînmes de nous rencontrer, le second dimanche de mai, dans un endroit retiré, près des bords de l'Ayr, où nous passâmes la journée à nous dire adieu avant qu'elle s'embarquât pour les Hautes-Terresde l'Ouest, afin d'arranger les choses dans sa famille pour notre changement de vie projeté[305]».

La scène de ces fiançailles et de ces adieux est célèbre dans l'histoire de la poésie anglaise. Tout contribue à lui donner un caractère de grâce pastorale et de mélancolie: la beauté du lieu, la destinée des personnages et la douceur des vers qu'elle a produits. C'est près de la résidence de Coilsfield, à l'endroit où le petit ruisseau de la Flail rejoint la rivière d'Ayr, qu'on montre l'aubépine près de laquelle les amants se rencontrèrent. Le cours de l'Ayr, entre des bords raides et verts, est pittoresque jusqu'à son embouchure; il ne l'est nulle part davantage que dans cet endroit fait à souhait et choisi par un poète. L'eau peu profonde coule sur des cailloux, entre la rive basse et sablonneuse où débouche la Flail, et l'autre rive escarpée, qui disparaît sous un manteau d'églantiers, de chèvrefeuilles et de bruyères, dans les épaisseurs duquel le printemps sème des milliers d'hyacinthes violettes. C'est une retraite charmante et intime. Tout autour ondule un horizon de collines boisées. Si l'on jette sur ce tableau le silence solennel d'un dimanche écossais, si l'on met dans l'âme des deux personnages, le respect, la révérence qu'inspire le jour sacré, on a quelque idée du sentiment qui présida à cette scène et on comprend qu'elle soit pour les Écossais grave et presque religieuse. Cromek raconte que leurs fiançailles, qui étaient en même temps leurs adieux, s'accomplirent «avec ces cérémonies si simples et frappantes que le sentiment rustique a inventées pour prolonger les émotions tendres et les consacrer.» Ils se tinrent debout de chaque côté du ruisseau; ils se lavèrent les mains dans le courant et, tenant une Bible entre eux, prononcèrent leur vœu d'être fidèles l'un à l'autre[306]. On a retrouvé la Bible en deux volumes que Burns donna à sa fiancée. Sur le premier volume était écrit le nom de Mary Campbell, suivi de la marque maçonnique du poète et de ces paroles du Lévitique: «Vous ne jurerez point faussement par mon nom. Je suis l'Éternel.» Sur le second volume était écrit: «Robert Burns, Mossgiel», également avec la marque maçonnique, et ces mots de St. Matthieu: «Tu ne te parjureras point, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de ce que tu as déclaré par serment[307].» Les heures radieuses s'envolèrent, sur lesquelles flottaient des parfums, faites pour eux de tendresse voilée par la mélancolie des adieux et sanctifiée par une solennelle promesse. Quand l'ouest étincelant proclama la fuite du jour, les amants se séparèrent, pour ne jamais se retrouver. Mais le lieu où fleurit l'aubépine blanche de Burns est devenu, pour une partie du monde, aussi précieux que celui où poussent sur les talus les petites pervenches bleues de Rousseau.

On peut juger de la ferveur et de la gravité des vœux que Burns avait prononcés d'après cette pièce dans laquelle il les rappelle et les renouvelle:

Veux-tu venir aux Indes, ma Mary,Et quitter le rivage de la vieille Écosse?Veux-tu venir aux Indes, ma Mary,À travers le rugissement de l'Atlantique?Oh! doucement croissent le citron et l'orange,Et l'ananas sur son arbre;Mais tous les charmes des IndesNe sauraient jamais égaler les tiens.J'ai juré par les cieux à ma Mary,J'ai juré par les cieux d'être fidèle;Et puissent aussi les cieux m'oublier,Le jour où j'oublierai mon vœu!Oh! donne-moi ta foi, ma Mary,Et donne-moi ta main blanche comme la neige;Oh! donne-moi ta foi, ma Mary!Avant que je quitte la grève de l'Écosse!Nous nous sommes donné notre foi, ma Mary,De nous unir en affection mutuelle;Et maudite soit la cause qui nous sépareraL'heure et le moment du temps[308]!

Veux-tu venir aux Indes, ma Mary,Et quitter le rivage de la vieille Écosse?Veux-tu venir aux Indes, ma Mary,À travers le rugissement de l'Atlantique?

Oh! doucement croissent le citron et l'orange,Et l'ananas sur son arbre;Mais tous les charmes des IndesNe sauraient jamais égaler les tiens.

J'ai juré par les cieux à ma Mary,J'ai juré par les cieux d'être fidèle;Et puissent aussi les cieux m'oublier,Le jour où j'oublierai mon vœu!

Oh! donne-moi ta foi, ma Mary,Et donne-moi ta main blanche comme la neige;Oh! donne-moi ta foi, ma Mary!Avant que je quitte la grève de l'Écosse!

Nous nous sommes donné notre foi, ma Mary,De nous unir en affection mutuelle;Et maudite soit la cause qui nous sépareraL'heure et le moment du temps[308]!

C'est avec ces assurances et cette musique de promesses emportée en elle, que la douce Mary Campbell partit pour les Hautes-Terres. Pauvre fille!

Mais nous ne sommes pas encore au terme des surprises. Le dimanche où il avait dit adieu à Mary Campbell tombait le 14 mai. Jane Armour revint de Paisley dans les premiers jours du mois suivant. Moins d'un mois après la promesse du bord de l'Ayr, le 12 juin, il écrivait cette incroyable lettre:


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