CHAPITRE IV.

Oh! savez-vous ce que grand'mère m'a fait,Ce que grand'mère a fait, ce que grand'mère m'a fait,Oh! savez-vous ce que grand'mère m'a fait,M'a fait jeudi soir, gars?Elle m'a mise dans un lit doux,Dans un lit doux, dans un lit doux,Elle m'a mise dans un lit doux,Et m'a souhaité bonsoir, gars.Et savez-vous ce que le curé a fait,Le curé a fait, le curé a fait.Et savez-vous ce que le curé a fait,Pour quelques gros sous, gars?Il a lâché sur moi un long homme,Un gros homme, un fort homme,Il a lâché sur moi un long homme,Qui aurait pu m'effrayer, gars.Et je n'étais qu'une jeune créature,Une jeune créature, une jeune créature,Et je n'étais qu'une jeune créature,Avec personne pour me plaindre, gars.C'est l'église qui est à blâmer,Qui est à blâmer, qui est à blâmer,D'effrayer une jeune créature,Et de lâcher un homme sur moi, gars[669].

Oh! savez-vous ce que grand'mère m'a fait,Ce que grand'mère a fait, ce que grand'mère m'a fait,Oh! savez-vous ce que grand'mère m'a fait,M'a fait jeudi soir, gars?Elle m'a mise dans un lit doux,Dans un lit doux, dans un lit doux,Elle m'a mise dans un lit doux,Et m'a souhaité bonsoir, gars.

Et savez-vous ce que le curé a fait,Le curé a fait, le curé a fait.Et savez-vous ce que le curé a fait,Pour quelques gros sous, gars?Il a lâché sur moi un long homme,Un gros homme, un fort homme,Il a lâché sur moi un long homme,Qui aurait pu m'effrayer, gars.

Et je n'étais qu'une jeune créature,Une jeune créature, une jeune créature,Et je n'étais qu'une jeune créature,Avec personne pour me plaindre, gars.C'est l'église qui est à blâmer,Qui est à blâmer, qui est à blâmer,D'effrayer une jeune créature,Et de lâcher un homme sur moi, gars[669].

Si le long homme n'est pas, quelque jour, allongé encore, il passera, comme on dit, par une belle porte. La chanson n'est pas longue à changer. La niaiserie, sur ces choses, n'est chez les femmes que de surface; la plus innocente est prompte à se délurer. Alors le dépit vient, et les reproches, dont on se fait une provision d'excuses pour soi-même. À ce compte, les défauts s'accumulent vite sur le mari; les prétextes vont du même train. Telle fillette qui, peut-être a eu les étonnements de celle qu'on vient d'entendre, parle maintenant d'un autre ton.

Que peut faire une jeunesse, que fera une jeunesse,Que peut faire une jeunesse, avec un vieil homme?Malheur aux écus qui ont poussé ma mèreÀ vendre sa Jenny pour de l'argent et des terres;Malheur aux écus qui ont poussé ma mèreÀ vendre sa Jenny pour de l'argent et des terres.Il est toujours à se plaindre du matin au soir,Il tousse, et il boîte, toute la longue journée;Il est caduc, il est engourdi, son sang est gelé;Ah! triste est la nuit avec un vieil homme vermoulu,Il est caduc, il est engourdi, son sang est gelé,Ah! triste est la nuit avec un vieil homme vermoulu.Il gronde et il grogne, il s'agite et il bougonne,Il n'est jamais content, quoi que je fasse.Il est hargneux et jaloux de tous les jeunes gens.Ah! malheur sur le jour où j'ai rencontré un vieil homme!Il est hargneux et jaloux de tous les jeunes gens,Ah! malheur sur le jour où j'ai rencontré un vieil homme!Ma vieille tante Katie prend pitié de moi,Je vais essayer de suivre son plan.Je le tracasserai, je le harasserai, tant qu'il perde l'âme,Alors, son vieux cuivre me procurera une poële neuve;Je le tracasserai, je le harasserai tant qu'il perde l'âme,Alors son vieux cuivre me procurera une poële neuve[670].

Que peut faire une jeunesse, que fera une jeunesse,Que peut faire une jeunesse, avec un vieil homme?Malheur aux écus qui ont poussé ma mèreÀ vendre sa Jenny pour de l'argent et des terres;Malheur aux écus qui ont poussé ma mèreÀ vendre sa Jenny pour de l'argent et des terres.

Il est toujours à se plaindre du matin au soir,Il tousse, et il boîte, toute la longue journée;Il est caduc, il est engourdi, son sang est gelé;Ah! triste est la nuit avec un vieil homme vermoulu,Il est caduc, il est engourdi, son sang est gelé,Ah! triste est la nuit avec un vieil homme vermoulu.

Il gronde et il grogne, il s'agite et il bougonne,Il n'est jamais content, quoi que je fasse.Il est hargneux et jaloux de tous les jeunes gens.Ah! malheur sur le jour où j'ai rencontré un vieil homme!Il est hargneux et jaloux de tous les jeunes gens,Ah! malheur sur le jour où j'ai rencontré un vieil homme!

Ma vieille tante Katie prend pitié de moi,Je vais essayer de suivre son plan.Je le tracasserai, je le harasserai, tant qu'il perde l'âme,Alors, son vieux cuivre me procurera une poële neuve;Je le tracasserai, je le harasserai tant qu'il perde l'âme,Alors son vieux cuivre me procurera une poële neuve[670].

Mais il faut se garder de croire que toutes les filles d'Écosse aient étémariées par contrainte. Si on en pousse quelques-unes au mariage, les autres y vont bien d'elles-mêmes. Il n'en manque pas de fines et de futées, qui savent chercher et trouver un mari toutes seules. Ce sont alors de jolis jeux de coquetterie. Les demoiselles de la ville ne leur en remontreraient pas sur ce chapitre. Ce manège est heureusement exposé dans une chanson qui est une vraie petite comédie. Les refus prétendus du commencement, la niaiserie de l'amoureux qui les prend pour argent comptant et cherche à se consoler ailleurs, le dépit de la fillette, la confiance qu'elle a dans un de ses regards, sa façon si féminine d'achever sa rivale en demandant de ses nouvelles, la brusque volte-face de l'amoureux qui du coup perd la tête et se tuera si elle ne l'accepte. Elle le fait, mais à cause de lui et par grâce; la rusée a l'air de faire un sacrifice.

En mai dernier, un bel amoureux descendit le long du vallonEt me fatigua, m'obséda avec son amour,Je dis qu'il n'y avait rien que je haïsse comme les hommes.Le diable l'emporte de m'avoir crue, de m'avoir crue,Le diable l'emporte de m'avoir crue.Il parla des dards de mes jolis yeux noirs,Et jura qu'il se mourrait d'amour pour moi,Je dis qu'il pouvait mourir quand il lui plairait,Le Seigneur me pardonne d'avoir menti, d'avoir menti,Le Seigneur me pardonne d'avoir menti.

En mai dernier, un bel amoureux descendit le long du vallonEt me fatigua, m'obséda avec son amour,Je dis qu'il n'y avait rien que je haïsse comme les hommes.Le diable l'emporte de m'avoir crue, de m'avoir crue,Le diable l'emporte de m'avoir crue.

Il parla des dards de mes jolis yeux noirs,Et jura qu'il se mourrait d'amour pour moi,Je dis qu'il pouvait mourir quand il lui plairait,Le Seigneur me pardonne d'avoir menti, d'avoir menti,Le Seigneur me pardonne d'avoir menti.

Et cependant, il offrait une ferme bien garnie et le mariage aussitôt. Elle pensait bien qu'elle pouvait avoir de pires offres. C'est alors que le benêt s'en va trouver la noire cousine Bess.

Mais, la semaine suivante, tourmentée de soucis,J'allai à la foire de Dalgarnock.Et qui était là, sinon mon bel amoureux volage?J'ouvris les yeux comme si je voyais un sorcier, un sorcier,J'ouvris les yeux comme si je voyais un sorcier.Mais, par-dessus mon épaule gauche, je lui lançai un regard,De peur que les voisins ne disent que j'étais hardie.Mon amoureux dansa comme s'il avait été gris,Et jura que j'étais sa chère fillette, sa chère fillette,Et jura que j'étais sa chère fillette.Je m'informai de ma cousine, tout doucement et tranquillement,Si elle avait recouvré l'ouïe,Et comment ses souliers neufs allaient à ses vieux pieds tortus.Mais, cieux, comme il se mit à jurer, à jurer,Mais, cieux, comme il se mit à jurer!Il me pria, pour l'amour de Dieu, d'être sa femme,Sinon, je le tuerais de chagrin;Aussi, pour préserver la vie du pauvre garçon,Je crois que je dois l'épouser demain, demain,Je crois que je dois l'épouser demain[671].

Mais, la semaine suivante, tourmentée de soucis,J'allai à la foire de Dalgarnock.Et qui était là, sinon mon bel amoureux volage?J'ouvris les yeux comme si je voyais un sorcier, un sorcier,J'ouvris les yeux comme si je voyais un sorcier.

Mais, par-dessus mon épaule gauche, je lui lançai un regard,De peur que les voisins ne disent que j'étais hardie.Mon amoureux dansa comme s'il avait été gris,Et jura que j'étais sa chère fillette, sa chère fillette,Et jura que j'étais sa chère fillette.

Je m'informai de ma cousine, tout doucement et tranquillement,Si elle avait recouvré l'ouïe,Et comment ses souliers neufs allaient à ses vieux pieds tortus.Mais, cieux, comme il se mit à jurer, à jurer,Mais, cieux, comme il se mit à jurer!

Il me pria, pour l'amour de Dieu, d'être sa femme,Sinon, je le tuerais de chagrin;Aussi, pour préserver la vie du pauvre garçon,Je crois que je dois l'épouser demain, demain,Je crois que je dois l'épouser demain[671].

C'est un sujet analogue dans la chanson deDuncan Gray. Mais, tandis que la précédente est toute faite d'observations, celle-ci est faite de grosse gaîté, le récit est interrompu par un grand éclat de rire qui éclate à chaque instant, se répercute de strophe en strophe, devient contagieux, et secoue toute la pièce d'une lourde et joviale hilarité.

Duncan Gray est venu ici faire sa cour,Ha! ha! la jolie cour,Une belle nuit de Noël, quand nous étions gris,Ha! ha! la jolie cour.Maggie rejeta la tête en l'air,Le regarda de côté et de haut,Et lui dit de se tenir coi,Ha! ha! la jolie cour!Duncan flatta, et Duncan pria,Ha! ha! la jolie cour;May fut sourde comme Ailsa Craig[672],Ha! ha! la jolie cour.Duncan sortit et rentra de gros soupirs,Pleura, eut les yeux rouges et troublés,Parla de sauter dans une cascade,Ha! ha! la jolie cour!

Duncan Gray est venu ici faire sa cour,Ha! ha! la jolie cour,Une belle nuit de Noël, quand nous étions gris,Ha! ha! la jolie cour.Maggie rejeta la tête en l'air,Le regarda de côté et de haut,Et lui dit de se tenir coi,Ha! ha! la jolie cour!

Duncan flatta, et Duncan pria,Ha! ha! la jolie cour;May fut sourde comme Ailsa Craig[672],Ha! ha! la jolie cour.Duncan sortit et rentra de gros soupirs,Pleura, eut les yeux rouges et troublés,Parla de sauter dans une cascade,Ha! ha! la jolie cour!

L'arrivée de ce pauvre amoureux transi, dans la bagarre joyeuse d'une nuit de Noël, son attitude gauche, et celle sottement dédaigneuse de Maggie sont bien amusantes. Mais, malgré son air contrit, Duncan Gray n'est pas une bête.

Le Temps et la Chance sont comme les flots,Ha! ha! la jolie cour,L'amour dédaigné est dur à supporter,Ha! ha! la jolie cour.Irai-je comme un sot, dit-il,Pour une chipie hautaine, mourir?Elle peut aller... en France, je m'en moque!Ha! ha! la jolie cour.Comment cela se fit, que les docteurs le disent;Ha! ha! la jolie cour,Meg dépérit à mesure qu'il guérissait,Ha! ha! la jolie cour.Elle sent une peine en sa poitrine,Elle pousse des soupirs pour se soulager,Et, oh! ses yeux disent de telles choses;Ha! ha! la jolie cour.Duncan était un gars de pitié,Ha! ha! la jolie cour,Maggie était en mauvais casHa! ha! la jolie cour!Duncan ne voulut pas causer sa mort,La pitié en lui étouffa la colère.Maintenant, ils sont contents et heureux,Ha! ha! la jolie cour![673]

Le Temps et la Chance sont comme les flots,Ha! ha! la jolie cour,L'amour dédaigné est dur à supporter,Ha! ha! la jolie cour.Irai-je comme un sot, dit-il,Pour une chipie hautaine, mourir?Elle peut aller... en France, je m'en moque!Ha! ha! la jolie cour.

Comment cela se fit, que les docteurs le disent;Ha! ha! la jolie cour,Meg dépérit à mesure qu'il guérissait,Ha! ha! la jolie cour.Elle sent une peine en sa poitrine,Elle pousse des soupirs pour se soulager,Et, oh! ses yeux disent de telles choses;Ha! ha! la jolie cour.

Duncan était un gars de pitié,Ha! ha! la jolie cour,Maggie était en mauvais casHa! ha! la jolie cour!Duncan ne voulut pas causer sa mort,La pitié en lui étouffa la colère.Maintenant, ils sont contents et heureux,Ha! ha! la jolie cour![673]

Le jour des épousailles lui-même ne passe pas inaperçu. C'était souvent un jour de lourde joie et d'ivresse. On en a quelques aperçus.

La dernière belle noce où je fus,C'était le jour de la Toussaint,Il y avait abondance de boire et de rire,Et beaucoup de joie et de jeu.Et les cloches sonnaient, et les vieilles femmes chantaient,Et les jeunes dansaient dans la salle,L'épouse alla au lit, avec son sot mari,Au milieu de toutes ses commères[674].

Il y a aussi le jour de noces de Meg du moulin, qui aimait bien une goutte de whiskey le matin. Tout le monde semble y avoir été gris. On remporta à bras le fiancé, on remporta le clerc dans une voiture.

Oh! savez-vous comment Meg du moulin fut mise au lit?Et savez-vous comment Meg du moulin fut mise au lit?Le futur était si gris qu'il tomba tout d'un tas à côté.Et voilà comment Meg du moulin fut mise au lit![675]

Comme il est à prévoir, la vie conjugale réunit tout un groupe de ces chansons. En général, elle n'est pas représentée en brillantes couleurs. Du côté attrayant, à peine une petite chanson, pleine de crânerie et de belle humeur, fredonne-t-elle la joie d'un homme tout fier d'avoir une femme à soi et décidée à défendre son bien. Elle est très enlevée et très jolie; on a vu à quel propos elle a été composée[676].

J'ai pris une femme pour moi seul,Je ne partagerai avec personne,Personne ne me fera cocu,Je ne ferai cocu personne.J'ai un penny à dépenserQui ne doit rien à personne;Je n'ai rien à pouvoir prêter,Je n'emprunterai de personne.De personne je ne suis le maître,Je ne serai esclave de personne.J'ai une brave épée écossaise,Je n'accepte de coups de personne.Je serai libre et joyeux,Je ne serai triste pour personne.Si personne n'a souci de moi,Je n'aurai souci de personne[677].

J'ai pris une femme pour moi seul,Je ne partagerai avec personne,Personne ne me fera cocu,Je ne ferai cocu personne.J'ai un penny à dépenserQui ne doit rien à personne;Je n'ai rien à pouvoir prêter,Je n'emprunterai de personne.

De personne je ne suis le maître,Je ne serai esclave de personne.J'ai une brave épée écossaise,Je n'accepte de coups de personne.Je serai libre et joyeux,Je ne serai triste pour personne.Si personne n'a souci de moi,Je n'aurai souci de personne[677].

Pour le reste, c'est un concert de lamentations, toutes placées d'ailleurs, dans la bouche des hommes. Le titre d'une chansonJe voudrais ne m'être jamais marié[678], pourrait servir d'épigraphe à l'ensemble. Quels tracas de toutes parts! Des inquiétudes, des soucis, des enfants qui demandent à manger. Et les femmes! Une collection de commères, de maritornes, de viragos acariâtres, hargneuses et malfaisantes qui criaillent, disputaillent et braillent, au jour la journée. Elles font de leurs pauvres hommes de vrais martyrs[679]. Une d'elles boit et casse sa quenouille sur la tête de son mari[680]. Une autre reproche au sien, depuis sept longues années de n'être plus qu'un vieux sans sève. Et lui, doucement, répond qu'il a vu le jour, et elle aussi, où elle n'était pas si revêche. Cette querelle de vieux époux, tombés en sénilité, est comme la contre-partie et la caricature de la chanson deJohn Anderson. Les enfants arrivent en criant que le canard, en passant entre les jambes du vieux grand-père, l'a fait tomber.

Les enfants sortirent avec de grands cris,«Le canard a fait tomber grand-père, Ô!»«Le diable le ramasse, cria la grand'mère restue,Il n'a jamais été qu'un clampin, Ô!Il clampine en sortant, il clampine en entrant,Il clampine, matin et soir, Ô;Voilà sept longues années que je couche près de lui,Et ce n'est plus qu'un vieux sans sève, Ô.»«Ô veux-tu te taire, ma vieille femme restue,Ô veux-tu te taire, Nansie, Ô!J'ai vu le jour et toi aussi,Où tu n'étais pas si fière, Ô;J'ai vu le jour où tu mettais du beurre dans mon potage,Où tu me caressais, soir et matin, Ô;Mais «je ne puis plus» est venu me trouver,Et ah! je m'en ressens durement, Ô.»[681]

Les enfants sortirent avec de grands cris,«Le canard a fait tomber grand-père, Ô!»«Le diable le ramasse, cria la grand'mère restue,Il n'a jamais été qu'un clampin, Ô!Il clampine en sortant, il clampine en entrant,Il clampine, matin et soir, Ô;Voilà sept longues années que je couche près de lui,Et ce n'est plus qu'un vieux sans sève, Ô.»

«Ô veux-tu te taire, ma vieille femme restue,Ô veux-tu te taire, Nansie, Ô!J'ai vu le jour et toi aussi,Où tu n'étais pas si fière, Ô;J'ai vu le jour où tu mettais du beurre dans mon potage,Où tu me caressais, soir et matin, Ô;Mais «je ne puis plus» est venu me trouver,Et ah! je m'en ressens durement, Ô.»[681]

Il y a dans ces deux strophes l'histoire de bien des vieux ménages où le mari caduc et brisé répond aux railleries de la femme encore verte par des rappels de souvenirs et semble insinuer qu'il y a quelque ingratitude de sa part à lui reprocher l'état où il est. Il ne fait pas toujours bon de tenir tête à ces gaillardes; plus d'un ne s'y fie pas. L'un des maris nous prend à moitié dans sa confidence, mais il a peur et s'arrête à mi-chemin. Il y a, dans cette chanson de deux strophes, toute une scène de comédie. Il faudrait l'analyser, mot à mot, dans l'original, pour voir ce qu'il y tient, dans un si court espace, de colère, de peur, de malice et de drôlerie. Il y a surtout à la fin une bouffée de fureur où l'homme s'oublie et va dire brutalement ce qu'il a sur le cœur. Mais avec quelle prestesse il rentre ses paroles et comme il se calme tout à coup! On le voit prendre l'air détaché de quelqu'un qui ne pense à rien et siffle pour se distraire.

Quand Maggy commença à être mon souci,Le ciel, pensais-je, était dans son air,Maintenant, nous sommes mariés; n'en demandez pas plus:Sifflons sur le reste.Meg était douce et Meg était charmante,La jolie Meg était l'enfant de la nature;De plus sages que moi ont été attrapés:Sifflons sur le reste.Comment nous vivons, Meg et moi,Comme nous nous aimons et nous entendons,Je me soucie peu que beaucoup le sachent:Sifflons sur le reste.Que je voudrais la voir viande à vers,Servie dans un plat de linceul,Je pourrais l'écrire, mais Meg le verrait:Sifflons sur le reste[682].

Quand Maggy commença à être mon souci,Le ciel, pensais-je, était dans son air,Maintenant, nous sommes mariés; n'en demandez pas plus:Sifflons sur le reste.Meg était douce et Meg était charmante,La jolie Meg était l'enfant de la nature;De plus sages que moi ont été attrapés:Sifflons sur le reste.

Comment nous vivons, Meg et moi,Comme nous nous aimons et nous entendons,Je me soucie peu que beaucoup le sachent:Sifflons sur le reste.Que je voudrais la voir viande à vers,Servie dans un plat de linceul,Je pourrais l'écrire, mais Meg le verrait:Sifflons sur le reste[682].

Ce sentiment se trouve exprimé d'une façon bien originale dans une sorte de chanson qui fait penser à certains morceaux où Shakspeare emprunte aux vieux refrains populaires. Elle a le charme presque inexplicable que donne aux ballades ou chansons populaires un vers, une image, un nom de plante qui semble n'avoir aucun rapport avec elles, et qui cependant fait leur attrait. Il est vrai qu'ici on peut trouver un faible lien de pensée entre la ritournelle et le thème, si on considère la rue comme une plante de malheur qui prospère, tandis que le gai et honnête thym dépérit.

Un vieil homme vivait dans les coteaux de Kellyburn,Hey, et la rue croît bien avec le thym;Et il avait une femme qui était la peste de sa vie;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.Un jour que le vieil homme remontait la longue glen,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Il rencontra le diable, qui lui dit: «comment vas-tu?»Et le thym est flétri et la rue est en fleur.Je possède une méchante femme, Monsieur, et c'est là ma peine,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Car, sauf votre respect, près d'elle vous êtes un saint;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.«Je ne te prendrai ni ton poulain ni ton veau,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Mais donne-moi ta femme, homme, car je veux l'avoir;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.«Oh! vous êtes bienvenu, volontiers» dit le vieil homme joyeux,Hey, et la rue croît bien avec le thym;Mais si vous faites la paire avec elle, vous êtes pire que votre nom,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.Le diable a pris la vieille femme sur son dos;Hey, et la rue croît bien avec le thym;Et, comme un pauvre colporteur, il a emporté son paquet,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.Il l'a emportée chez lui, à la porte de son étable,Hey, et la rue croît bien avec le thym;Et il lui a dit d'entrer, comme chienne et catin;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.Et soudainement il fit que cinquante diables choisisHey, et la rue croît bien avec le thym,Vinrent la garder, en un claquement de main;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.La mégère se rua sur eux comme un ours sauvage,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Ceux qu'elle attrapait n'y revenaient plus;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.Un petit démon enfumé passa la tête par-dessus le mur,Hey, et la rue croît bien avec le thym,«Oh, au secours, maître, au secours; ou elle va nous démolir tous»,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.Et le diable jura par le fil de son coutelas,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Qu'il plaignait l'homme qui était lié à une femme,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.Et le diable jura par l'église et la cloche,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Et remercia le ciel d'être en enfer et non en mariage,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.Puis Satan s'est remis en route avec son paquet,Hey, et la rue croît bien avec le thym;Et il l'a rapportée à son vieux mari,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.«Je suis démon depuis déjà un bout de temps,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Mais je n'ai jamais été en enfer avant d'avoir connu femme,»Et le thym est flétri et la rue est en fleur[683].

Un vieil homme vivait dans les coteaux de Kellyburn,Hey, et la rue croît bien avec le thym;Et il avait une femme qui était la peste de sa vie;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

Un jour que le vieil homme remontait la longue glen,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Il rencontra le diable, qui lui dit: «comment vas-tu?»Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

Je possède une méchante femme, Monsieur, et c'est là ma peine,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Car, sauf votre respect, près d'elle vous êtes un saint;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

«Je ne te prendrai ni ton poulain ni ton veau,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Mais donne-moi ta femme, homme, car je veux l'avoir;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

«Oh! vous êtes bienvenu, volontiers» dit le vieil homme joyeux,Hey, et la rue croît bien avec le thym;Mais si vous faites la paire avec elle, vous êtes pire que votre nom,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

Le diable a pris la vieille femme sur son dos;Hey, et la rue croît bien avec le thym;Et, comme un pauvre colporteur, il a emporté son paquet,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

Il l'a emportée chez lui, à la porte de son étable,Hey, et la rue croît bien avec le thym;Et il lui a dit d'entrer, comme chienne et catin;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

Et soudainement il fit que cinquante diables choisisHey, et la rue croît bien avec le thym,Vinrent la garder, en un claquement de main;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

La mégère se rua sur eux comme un ours sauvage,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Ceux qu'elle attrapait n'y revenaient plus;Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

Un petit démon enfumé passa la tête par-dessus le mur,Hey, et la rue croît bien avec le thym,«Oh, au secours, maître, au secours; ou elle va nous démolir tous»,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

Et le diable jura par le fil de son coutelas,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Qu'il plaignait l'homme qui était lié à une femme,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

Et le diable jura par l'église et la cloche,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Et remercia le ciel d'être en enfer et non en mariage,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

Puis Satan s'est remis en route avec son paquet,Hey, et la rue croît bien avec le thym;Et il l'a rapportée à son vieux mari,Et le thym est flétri et la rue est en fleur.

«Je suis démon depuis déjà un bout de temps,Hey, et la rue croît bien avec le thym,Mais je n'ai jamais été en enfer avant d'avoir connu femme,»Et le thym est flétri et la rue est en fleur[683].

Aussi quel soupir de délivrance lorsque la mort, voulant donner à ces pauvres gens quelques années de tranquillité, vient leur enlever leur femme. Ils ressemblent tous au veuf de Béranger[684]. Ils ont des regrets pleins de satisfaction. L'un d'eux, modéré dans sa libération, dit avec douceur et un certain reste de crainte:

J'épousai une femme acariâtre,Un quatorzième jour de novembre,Elle m'avait rendu las de la vie,Par sa langue déréglée.Longtemps j'ai porté le joug pesant,Et j'ai connu mainte angoisse;Mais, cela soit dit à mon soulagement,Maintenant sa vie est finie[685].

Une belle tombe recouvre son corps, dit-il, mais sûrement, son âme n'est pas en enfer, car le diable ne pourrait la supporter. Un autre qui a un peu moins de décorum exprime les mêmes sentiments en termes plus pittoresques:

Enfin ses pieds, je chantai de le voir,Partirent en avant, derrière la colline,Et avant que j'épouse une autreJe gigoterai au bout d'une corde[686].

Après cette allégresse unanime, il se fait une séparation entre ces époux libérés. Ils penchent vers l'un ou l'autre des deux raisonnements qui s'offrent aux veufs, quand ils commencent à se remettre de leur première joie: si on n'a pas été heureux, il faut essayer de l'être; ou si on a été malheureux, il faut éviter de le redevenir. Les uns, les plus sages, ne démordent plus de cette seconde conclusion. Comme le mari de tout à l'heure, ils préfèrent avoir une corde au cou qu'une femme. On ne saurait les en blâmer. D'autres, hommes de beaucoupd'audace et de peu de découragement, tentent un nouvel essai. Quelquefois, ils ne s'en trouvent pas mal, soit que leurs premiers déboires les aient rendus aisés à satisfaire, soit que la fortune malicieuse se serve d'eux comme des numéros gagnants qui, aux loteries, entraînent les autres.

Oh! j'ai pris plaisir à remettre des dents aux peignes à lin,Et j'ai pris plaisir à faire des cuillers;Et j'ai pris plaisir à rétamer des chaudrons,Et à embrasser ma Katie quand tout était fini.Oh! tout le long jour, je frappe avec mon marteau,Et tout le long jour, je siffle et je chante,Et toute la longue nuit, je caresse ma commère,Et toute la longue nuit, je suis heureux comme un roi.Amèrement, en chagrin, je goûtais mes gains,Quand j'épousai Bess pour lui donner un esclave.Heureuse l'heure où elle s'est refroidie dans ses linges;Béni l'oiselet qui chante sur sa tombe.Viens dans mes bras, ma Katie, ma Katie,Viens dans mes bras et embrasse-moi encore,Gris ou sobre, toujours à ta santé, ma Katie,Et béni le jour où je me remariai[687].

Oh! j'ai pris plaisir à remettre des dents aux peignes à lin,Et j'ai pris plaisir à faire des cuillers;Et j'ai pris plaisir à rétamer des chaudrons,Et à embrasser ma Katie quand tout était fini.Oh! tout le long jour, je frappe avec mon marteau,Et tout le long jour, je siffle et je chante,Et toute la longue nuit, je caresse ma commère,Et toute la longue nuit, je suis heureux comme un roi.

Amèrement, en chagrin, je goûtais mes gains,Quand j'épousai Bess pour lui donner un esclave.Heureuse l'heure où elle s'est refroidie dans ses linges;Béni l'oiselet qui chante sur sa tombe.Viens dans mes bras, ma Katie, ma Katie,Viens dans mes bras et embrasse-moi encore,Gris ou sobre, toujours à ta santé, ma Katie,Et béni le jour où je me remariai[687].

Le tableau ne serait pas complet s'il y manquait l'adultère. Ce serait comme une forêt où il n'y aurait pas de lierre autour des arbres. La Réforme a bien essayé de faire le silence sur cette faute, et, à lire les littératures protestantes, on s'imaginerait qu'elle n'existe pas. Dans l'œuvre immense de Shakspeare, il n'y a guère qu'un adultère, celui des filles du roi Lear et d'Edmund, comme si ces créatures monstrueuses ne pouvaient aimer qu'entre elles. Dans le roman anglais contemporain, on découvre à peine quelques timides aspirations vers les amours illégitimes; et si, dans la poésie, la belle reine Guinevra a trompé le bon roi Arthur pour le brave chevalier Lancelot[688], ce sont des personnages si immatériels et si distants que c'est un adultère tout idéal. Pour voir ce qui lui manque de chair, qu'on le compare à celui de Françoise de Rimini[689]. Mais il faut bien entendre que cette décence est une convention littéraire et une pure tenture. La vie est partout la même, et l'adultère est chose trop humaine pour faire défaut à une race bien constituée. Si les nations du midi en ont fait un des grands ressorts du drame et de la poésie, c'est qu'il est, en effet, un des maîtres actes de la vie, et qu'elles ont des littératures plus sincères. Aussi, dès qu'en Angleterre on rencontre des poètes sans préoccupation morale ou théologique, cet épisodereprend la place qui lui revient dans toute représentation fidèle de la comédie humaine. Burns était trop dégagé d'entraves de ce côté, pour ne pas avoir toute sa liberté. Il reprend, dans le vieux fonds de joyeuseté populaire, cet éternel sujet, et il le traite avec le sans-gêne, la franchise, et la gaîté des vieux fabliaux gaulois.

Était-ce ma faute?—Était-ce ma faute?Était-ce ma faute? Elle me l'a demandé;Elle me guettait sur le bord de la grand'route,Et elle m'a conduit par le petit sentier;Et comme je ne voulais pas entrer,Elle m'a appelé poltron;Quand même l'église et l'état auraient été sur le chemin,Je suis descendu de cheval quand elle me l'a dit.Si adroitement, elle m'a fait entrer,Et m'a recommandé de ne pas faire de bruit:«Car notre vieil homme rude et durEst de l'autre côté de la rivière».Celui qui dira que j'ai eu tortQuand je l'ai embrassée et caressée,Qu'on le plante à ma place,Et qu'il dise ensuite si j'étais le fauteur?Pouvais-je honnêtement, pouvais-je honnêtement,Pouvais-je honnêtement la refuser?J'aurais été un homme à blâmerDe la traiter sans douceur.Il l'écorchait avec le peigne à chanvre,Il la meurtrissait rouge et bleu.Quand un tel mari n'était pas à la maison,Quelle est la femme qui ne l'aurait excusée?J'essuyai longtemps ses yeux si bleus,Et je maudis le brutal chenapan;Et je sais bien que sa bouche avenanteÉtait comme du sucre candi.C'était vers le crépuscule, je crois,Que je m'arrêtai le lundi.Je ressortis dans la rosée du mardi,Pour aller boire du cognac chez le joyeux Willie[690].

Était-ce ma faute?—Était-ce ma faute?Était-ce ma faute? Elle me l'a demandé;Elle me guettait sur le bord de la grand'route,Et elle m'a conduit par le petit sentier;Et comme je ne voulais pas entrer,Elle m'a appelé poltron;Quand même l'église et l'état auraient été sur le chemin,Je suis descendu de cheval quand elle me l'a dit.

Si adroitement, elle m'a fait entrer,Et m'a recommandé de ne pas faire de bruit:«Car notre vieil homme rude et durEst de l'autre côté de la rivière».Celui qui dira que j'ai eu tortQuand je l'ai embrassée et caressée,Qu'on le plante à ma place,Et qu'il dise ensuite si j'étais le fauteur?

Pouvais-je honnêtement, pouvais-je honnêtement,Pouvais-je honnêtement la refuser?J'aurais été un homme à blâmerDe la traiter sans douceur.Il l'écorchait avec le peigne à chanvre,Il la meurtrissait rouge et bleu.Quand un tel mari n'était pas à la maison,Quelle est la femme qui ne l'aurait excusée?

J'essuyai longtemps ses yeux si bleus,Et je maudis le brutal chenapan;Et je sais bien que sa bouche avenanteÉtait comme du sucre candi.C'était vers le crépuscule, je crois,Que je m'arrêtai le lundi.Je ressortis dans la rosée du mardi,Pour aller boire du cognac chez le joyeux Willie[690].

Ce ne sont là que les situations saillantes et les hauts-reliefs de la vie. Dans les intervalles, dans les situations de détail, dans les recoins de sentiment, s'intercalent des chansons qui complètent cette scène déjà si variée. Ce sont parfois de simples riens, jetés en l'air, au hasard, tels que ceux qu'on fredonne sans penser, en suivant une route. Et cependant ils contiennent leur petit grain d'observation ou de gaîté. Envoici un exemple dans quelques couplets qui semblent tout blancs de farine:

Hey, le meunier poudreux,Et son habit poudreux,Il gagne un shelling,Avant de dépenser un liard.Poudreux était l'habit,Poudreuse était la couleur,Poudreux était le baiserQue me donna le meunier.Hey, le meunier poudreux,Et son sac poudreux,Béni soit le métierQui remplit la bourse poudreuse,Amène l'argent poudreux;Je donnerais ma robePour le meunier poudreux[691].

Hey, le meunier poudreux,Et son habit poudreux,Il gagne un shelling,Avant de dépenser un liard.Poudreux était l'habit,Poudreuse était la couleur,Poudreux était le baiserQue me donna le meunier.

Hey, le meunier poudreux,Et son sac poudreux,Béni soit le métierQui remplit la bourse poudreuse,Amène l'argent poudreux;Je donnerais ma robePour le meunier poudreux[691].

Il y en a de ces refrains, d'éparpillés de tous côtés. C'est la jolie Peg de Ramsay: la rafale du soir est froide sur la mare, l'aurore est morose quand les arbres sont nus à Noël, les collines et les vallons sont perdus dans la neige; mais, la jolie Peg de Ramsay a toujours à moudre à son moulin[692]. C'est le joueur de cornemuse venu du Comté de Fife et qui a joué à la cousine Kate un air que personne ne lui demandait[693]. Ce sont les filles à qui on annonce qu'il vient d'arriver un bateau tout chargé de maris[694]. C'est une commère qui avoue ses fredaines.

Comment ça va-t-il, commère?Comment allez-vous?Une pinte du meilleurEt deux pintes avec?Comment ça va-t-il commère,Et comment vont les affaires?Combien d'enfants avez-vous?La commère dit: «J'en ai cinq».«Et sont-ils tous de Johnny?»«Oh! pour ça, non, dit-elle,Deux d'entre eux ont été faitsQuand Johnny n'était pas là.Les chats aiment bien le lait,Les chiens aiment le potage,Les gars aiment les fillettes,Et les fillettes, les gars.Nous étions tous endormis, endormis, endormis,Nous étions tous endormis à la maison[695].

Comment ça va-t-il, commère?Comment allez-vous?Une pinte du meilleurEt deux pintes avec?

Comment ça va-t-il commère,Et comment vont les affaires?Combien d'enfants avez-vous?La commère dit: «J'en ai cinq».

«Et sont-ils tous de Johnny?»«Oh! pour ça, non, dit-elle,Deux d'entre eux ont été faitsQuand Johnny n'était pas là.

Les chats aiment bien le lait,Les chiens aiment le potage,Les gars aiment les fillettes,Et les fillettes, les gars.Nous étions tous endormis, endormis, endormis,Nous étions tous endormis à la maison[695].

Parfois, ce sont de légers épisodes d'une nuance un peu différente de ceux qu'on a déjà vus et qui se groupent autour d'une même situation. Ainsi, parmi les jeunes filles qui vont trouver les commères pour consulter leur expérience, il y en a une qui désire savoir de quelle couleur sont les hommes en qui on peut avoir confiance. Ce n'est rien: quatre strophes de quatre vers. Cependant la scène y est tout entière et fort jolie. On voit arriver la fillette tout occupée, comme il sied à son âge, de cette obscure question. Comme elle ignore encore que ce problème est du domaine de la méthode expérimentale, elle fait appel à l'autorité. Elle vient timidement consulter une vieille matrone qui a fait sur ce sujet des études comparées. Dans quelle incertitude d'esprit, dans quelle confusion de couleurs, la pauvrette doit s'en aller!

«Dites-moi, dame, dites-moi, dame,Et nulle ne peut mieux le dire,De quelle couleur doit être l'homme,Pour aimer vraiment une femme?»La vieille femme s'agita en tous sens,Se mit à rire et répondit:«J'ai appris une chanson dans Annandale:Pour ma lady, un homme noir;Mais pour une fillette des champs comme toi,Ma petite, je te le dis sincèrement,Je me suis accommodée de cheveux blancs,Et les bruns font fort bien l'affaire.Il y a beaucoup d'amour dans les cheveux noir de corbeau,Les blonds ne deviennent jamais gris,Il y a «de l'embrasse et serre-moi» dans les bruns,Et de vraies merveilles dans les roux[696]».

«Dites-moi, dame, dites-moi, dame,Et nulle ne peut mieux le dire,De quelle couleur doit être l'homme,Pour aimer vraiment une femme?»

La vieille femme s'agita en tous sens,Se mit à rire et répondit:«J'ai appris une chanson dans Annandale:Pour ma lady, un homme noir;

Mais pour une fillette des champs comme toi,Ma petite, je te le dis sincèrement,Je me suis accommodée de cheveux blancs,Et les bruns font fort bien l'affaire.

Il y a beaucoup d'amour dans les cheveux noir de corbeau,Les blonds ne deviennent jamais gris,Il y a «de l'embrasse et serre-moi» dans les bruns,Et de vraies merveilles dans les roux[696]».

Ce n'est pas tout. Il y a, au fond des anciennes chansons écossaises, une veine de plaisanteries gaillardes et grivoises, parfois un peu grasses, mais pleines de gaîté et de bonhomie. Elles rappellent singulièrement notre gauloiserie. C'est le même rire goguenard, bon enfant et réjoui, sur les mêmes sujets qu'on devine. Ce sont de ces histoires ou ces plaisanteries salées qu'on se raconte avec un clin d'œil et un coup de coude. Elles sont plus drues et plus gaies dans les chansons écossaises que danscelles des Anglais. Peut-être un fonds de joyeuseté celtique, peut-être l'influence française, en sont-elles la cause? Même à ce filon extrême Burns a emprunté; il en rapporte des modèles de grosse drôlerie populaire. Il a repris cette note de temps plus francs et de plaisanterie plus libre, et l'a rajeunie, tout en lui conservant, avec un bonheur parfait, sa verve, sa saveur, sa naïveté, son rire sans arrière-pensée, je ne sais quelle bonne jovialité contagieuse et rabelaisienne. Les critiques anglais ne paraissent pas beaucoup priser ce coin curieux de son génie. Pourtant, il est à noter et, pour qui ne fait pas carême en littérature, il est à goûter. Quoi de plus joli et de plus gai dans ce vieux genre que l'histoire du petit tailleur?

Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste;Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste;Les couvertures étaient minces, les draps étaient étroits,Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste.La fillette endormie ne craignait pas de mal,La fillette endormie ne craignait pas de mal,Le temps était froid, la fillette restait tranquille,Elle pensait qu'un tailleur ne pouvait pas lui faire de mal.«Donnez-moi encore un liard, rusé jeune homme,Donnez-moi encore un liard, rusé jeune homme,Le jour est court et la nuit est longue,C'est le plus cher argent que j'aie jamais gagné».Il y a quelqu'un qui est triste de coucher seule,Il y a quelqu'un qui est triste de coucher seule,Il y a des gens qui sont tristes et voudraient, je gage,Voir le petit tailleur, revenir en trottinant[697].

Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste;Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste;Les couvertures étaient minces, les draps étaient étroits,Le tailleur a passé à travers le lit, avec son dé et le reste.

La fillette endormie ne craignait pas de mal,La fillette endormie ne craignait pas de mal,Le temps était froid, la fillette restait tranquille,Elle pensait qu'un tailleur ne pouvait pas lui faire de mal.

«Donnez-moi encore un liard, rusé jeune homme,Donnez-moi encore un liard, rusé jeune homme,Le jour est court et la nuit est longue,C'est le plus cher argent que j'aie jamais gagné».

Il y a quelqu'un qui est triste de coucher seule,Il y a quelqu'un qui est triste de coucher seule,Il y a des gens qui sont tristes et voudraient, je gage,Voir le petit tailleur, revenir en trottinant[697].

Il y a encore ce gredin de tonnelier de Cuddie qui fait un joli travail dans le pays.

Le tonnelier de Cuddie est venu ici,Il nous a mis des cercles à nous toutes;Et notre ménagère a reçu un coup de maillet,Qui a mis en colère son sot mari Ô.Nous cacherons le tonnelier derrière la porte,Derrière la porte, derrière la porte,Nous cacherons le tonnelier derrière la porte,Et nous le couvrirons d'un panier Ô.Le mari les chercha dehors, il les chercha dedans,Criant: «Qu'il aille au diable, et qu'elle aille au diable!»,Mais le vieux sot était si stupide et si aveugleQu'il ne savait pas où il allait lui-même Ô.Ils ont tonnelé le matin, ils ont tonnelé le soir,Si bien que notre maître fut un sujet de rire;De chaque côté du front elle lui a planté une corne,Et jure qu'elles resteront là Ô.Nous cacherons le tonnelier derrière la porte,Derrière la porte, derrière la porte,Nous cacherons le tonnelier derrière la porte,Et nous le mettrons sous un panier Ô[698].

Le tonnelier de Cuddie est venu ici,Il nous a mis des cercles à nous toutes;Et notre ménagère a reçu un coup de maillet,Qui a mis en colère son sot mari Ô.

Nous cacherons le tonnelier derrière la porte,Derrière la porte, derrière la porte,Nous cacherons le tonnelier derrière la porte,Et nous le couvrirons d'un panier Ô.

Le mari les chercha dehors, il les chercha dedans,Criant: «Qu'il aille au diable, et qu'elle aille au diable!»,Mais le vieux sot était si stupide et si aveugleQu'il ne savait pas où il allait lui-même Ô.

Ils ont tonnelé le matin, ils ont tonnelé le soir,Si bien que notre maître fut un sujet de rire;De chaque côté du front elle lui a planté une corne,Et jure qu'elles resteront là Ô.

Nous cacherons le tonnelier derrière la porte,Derrière la porte, derrière la porte,Nous cacherons le tonnelier derrière la porte,Et nous le mettrons sous un panier Ô[698].

Rien ne manque, on le voit, à cette parodie de la plus sérieuse des passions. On y rencontre, dans toute leur diversité, toutes les situations risibles où, grâce à elle, les deux sexes se mettent vis-à-vis l'un de l'autre. On y entend tous les tons, depuis le rire très fin jusqu'au plus lourd. C'est une comédie multiple, tour à tour malicieuse, légère, bouffonne, parfois presque grossière, parfois presque émue, une suite inépuisable de caricatures, tantôt subtilement crayonnées comme pour des délicats, tantôt brutalement charbonnées comme pour mettre en branle de pesantes gaîtés villageoises. À elle seule, elle formerait une œuvre curieuse et rare, d'une étendue et d'une souplesse singulières. Elle semble plus surprenante encore, si on songe que ce même homme a reproduit, avec une variété et une puissance égales, le côté délicat, gracieux et poétique de l'amour.

Il est en cela remarquable et, on peut le dire, unique, entre les poètes de l'amour. Ceux qui en ont rendu le charme tout-puissant en parlent sur un ton qui ne souffre pas le sourire. L'ironie que quelques-uns y mettent parfois n'a rien de plaisant et n'est qu'une façon de colère. Ils croiraient profaner la passion dont ils ont vécu et dont ils souffrent, s'ils en discouraient autrement qu'avec éloquence et respect. Au contraire, les poètes qui en ont saisi les ridicules et les jeux comiques, en ont ignoré les beaux élans et les délicieuses mélancolies. De telle sorte qu'on n'a guère d'écrivain qui se soit trouvé capable d'en rendre les deux faces. Il faut aller aux grands poètes impersonnels, aux grands montreurs de la vie humaine, à Shakspeare ou à Molière, pour trouver des exemples de ce double coup d'œil. Burns l'a eu et, parmi les poètes personnels, il est le seul. Il a opposé à toute une série de pièces pleines des adorations de l'amour, toute une autre série pleine de ses dérisions. Il en a écrit pour ainsi dire la farce. C'est à nos yeux une autre preuve du fonds de poète dramatique qui existait en lui. Nous avons été surpris de trouver dans le remarquable essai de M. Stevenson que Burns n'avait donné d'indice de puissance dramatique que dans sesJoyeux Mendiants[699].Le seul fait de cette double représentation d'un sentiment qui n'est universellement perçu que d'un seul côté, sauf par les plus grands maîtres du drame, indique qu'il y avait en lui quelque chose de leurs dons. Et si on prenait une à une chacune de ces chansons, on y trouverait une action, des personnages dont le caractère est indiqué d'un trait, souvent un dialogue, une scène de comédie, étonnamment indiquée en quelques strophes. Dans chacun de ces riens, si mouvementés, si scéniques, il y a une étincelle d'un génie capable de saisir l'homme depuis le rire jusqu'aux larmes, et de retracer le tableau complet de la vie humaine.[Lien vers la Table des matières.]

III.

Assurément, l'amour tel qu'il a été chanté par Burns n'est, à tout prendre, ni très profond, ni très élevé. Ce n'est pas là un de ces amours qui ont illustré les cœurs qui les ont éprouvés, et allumé, pour les cœurs nés ensuite, un idéal nouveau de tendresse, très doux ou très éclatant. Il n'y faut chercher ni la chaste constance de Pétrarque, ni l'adoration symbolique de Dante, ni la passion brûlante et raffinée de Shakspeare. Et, pour emprunter d'autres noms à nos temps si préoccupés de la passion souveraine, ni l'admiration prosternée d'Elizabeth Barrett, ni la douloureuse élévation de Musset, ni les tortures ironiques et héroïques de Henri Heine. Ce sont là les plus hautes formes de l'amour dont le cœur humain ait jusqu'à présent donné l'exemple; et les œuvres qui les conservent, qu'elles brillent d'une lueur d'opale comme les sonnets de Pétrarque, ou du feu des rubis comme ceux de Shakspeare, sont des clartés sur le chemin des cieux.

L'amour de Burns ne peut compter parmi eux. Pour être parmi les plus élevés, il lui manque un élément idéal, quelque chose de chaste, une aspiration vers le haut, l'effort pour devenir plus digne de la bien-aimée, le sentiment qu'elle est toute pureté et que le cœur qu'elle habite doit être purifié pour elle; ou le sens plus moderne d'un progrès commun, la joie de gravir ensemble, et en s'aidant l'un l'autre, la colline du mieux. Il lui manque aussi, ce qui est le laurier au front de l'amour, le dévouement, l'oubli et le don de soi-même. Il demeure personnel, égoïste, un moi presque haïssable s'y trahit toujours. Il n'a pas connu la générosité sublime de l'amour, il n'a pas fait largesse de lui-même. Quelque valeur qu'ait une âme humaine, elle la dépasse encore par le fait de s'offrir, et un cœur n'a jamais atteint tout son prix tant qu'il ne s'est pas donné. Ce qui fait l'incomparable beauté des sonnets d'Elizabeth Barrett Browning, c'est sa façon de s'oublier devant celui qu'elle aime, de répandre sa vie à ses pieds comme un parfum. La personnalité toujours arrêtée de Burns est à l'autre extrémité; cette munificence suprême lui a été refusée. D'autre part, pour être parmi lesamours profonds, il manque de concentration et de continuité. Il est disséminé, éparpillé; allant à tout le monde, il n'a appartenu à personne. Obligé de se recommencer à chaque fois, il a continuellement repris des départs, et n'a pas dépassé la période de nouveauté. Il a toute la vivacité, mais aussi l'agitation un peu superficielle des débuts. Il n'a pas été jusqu'au bout; il n'a pas connu les états successifs: la calme possession, la sérénité, le mariage harmonieux de deux vies. Il n'a pas su même combien prend de force la passion qui se porte sur un seul point. «J'ai déjà vu, dit Pétrarque, une petite goutte d'eau user, par une incessante persévérance, le marbre et les pierres les plus dures[700]». Et son doux amour finit par faire une impression plus profonde que d'autres plus violents. Celui de Burns, ainsi qu'une pluie secouée par le vent, a dispersé de tous côtés ses gouttelettes brillantes. Cet éparpillement de son amour en mille amours a ôté à chacun d'eux toute durée. Ils sont courts d'haleine. Ses pièces ne sont que des notations d'émotions, quelquefois violentes, mais passagères; et cela entraîne un défaut d'ensemble. Le soutien, la force groupante de la constance manquant, toutes ces impressions restent détachées, étrangères les unes aux autres, éparses au hasard. Elles y perdent de la beauté, non pas celle des détails qu'elles possèdent achevée, mais une certaine beauté collective qui leur donne un intérêt général et une signification plus large qu'elles. Ce sont des fleurs tombées au pied de l'arbre. Elles sont délicates et ont de fraîches couleurs; elles n'ont pas l'émotion commune, l'harmonie de celles qui se pressent sur une même branche et que le vent fait frémir ensemble. Certes, ce n'est pas là un de ces amours qui se terminent par le triomphe ou la défaite d'une âme, qui l'anoblissent ou la brisent, et lui donnent la beauté d'avoir vaincu la douleur ou le charme de la chérir. De tels amours, s'ils déchirent une vie, l'ouvrent de sillons qui ne restent pas stériles. Il en sort de hauts efforts ou une grande charité. Celui de Burns n'a pas eu d'action réelle en lui, n'a pas pénétré. Sa vie n'en a été affectée qu'extérieurement, par les résultats matériels et les fatalités de situations dans lesquelles l'entraînait la légèreté même de ses aventures.

Qu'était-ce donc que cet amour dans sa source invisible au fond de la poitrine? C'était moins de l'amour qu'un grand besoin d'aimer. Il était tout intérieur, plutôt produit par une impérieuse aspiration que par aucun attrait du dehors. Une célèbre mystique prétendait qu'il y avait en elle une telle plénitude de grâce, qu'elle se comparait à un bassin d'où l'eau surabondante rejaillit et se répand[701]. Il en était un peu de même de Burns. Ce qui s'est manifesté de tendresse chez lui n'était que le surplusd'une tendresse restée inconnue et sans emploi. Il a contenu beaucoup d'amour, sans jamais réellement aimer personne. Celles qu'il a célébrées étaient des femmes qui passaient par là avec des cruches; elles ont recueilli ce qui débordait; mais leurs bras n'ont pas plongé dans la fontaine elle-même. Il n'a rien reçu d'elles, et il leur a donné, à y bien regarder, peu de lui-même. Elles sont restées pour lui étrangères et lointaines. Il a continué, après le passage de chacune d'elles, à ressentir le même amour. Le mot de saint Augustin est resté vrai pour lui, jusqu'au bout: «Il a aimé à aimer.» Son cœur a été frustré dans toutes ses tentatives pour sortir de lui-même.

C'est une infériorité pour son œuvre de poète amoureux. Elle n'a rien de cette force prolongée qui, se développant de sonnets en sonnets, de pièces en pièces, forme un poème et un drame. Elle est fragmentaire, sans lien intérieur, sans intérêt dramatique. Si on excepte Jane Armour, qui a tenu dans sa vie la place qu'on a vue, la femme à laquelle il a dédié le plus de pièces est une de celles qu'il a aimées le plus légèrement, et il a écrit pour elle onze pièces. Pour les autres, jamais plus de cinq ou six. Ce ne sont que des étincelles qui, d'un cœur toujours ardent, volaient au premier choc dans toutes les directions. Cette poussière enflammée n'a pas l'unité, l'individualité d'une flamme. Aussi, qu'il y a loin de ces instants de passion à cette passion continue, à cette marche d'une destinée, à cette histoire entière d'une vie, qui se déroulent dans Pétrarque. Et même qu'il y a loin d'eux à la crise desSonnetsde Shakspeare ou desNuitsde Musset.

Involontairement, on se demande ce qu'il serait advenu de ce cœur, et s'il en serait sorti d'autres chants. Car il faut, à un certain tournant de la vie, que l'amour se transforme ou qu'il meure. Au fur et à mesure que la passion baisse chez l'homme et que la domination de la tête s'y accroît, il ne peut conserver ses émotions que reprises et gardées par l'intelligence. Elles passent alors lentement dans l'esprit, recevant quelque chose de sa hauteur et lui donnant un peu de leur flamme. Ainsi se font ces prolongements d'amour, qui colorent et embellissent les déclins de la vie. Il semble qu'il manquait à Burns ce qui transforme l'amour en pensée et en sérénité. Le sien était trop purement passionnel, trop dénué de l'élément idéal qui est le levain de cette métamorphose. La faculté d'aimer n'aurait pas su vieillir en lui, et déjà on percevait, dans ses dernières pièces, quelque chose de discordant entre leur ton et son âge, qui les rend presque pénibles. Danger plus grave, elle n'aurait pas pu rester ce qu'elle était. Après la flambée de la jeunesse, il faut que la passion s'affine, et se transforme en tendresse, sous peine de s'épaissir et de s'alourdir, parce que l'épuration même de la flamme de plus en plus se retire d'elle. Il est probable que Burns serait descendu vers plus de sensualité, vers des liaisons plus grossières. Il avait déjà commencé.Il touchait à l'alternative à laquelle sont réduits les hommes qui ne savent pas dépasser la forme juvénile de l'amour: ou ils continuent à aimer et ils vont vers le ridicule, quelquefois l'odieux; ou ils sont contraints de renoncer à l'amour entièrement. Mais que vaut alors l'existence qui, à leurs yeux, n'avait de prix que par lui? Burns lui-même ne disait-il pas:

Qu'est la vie s'il lui manque l'amour?C'est la nuit sans matin.L'amour est le soleil d'étéQui orne gaiement la nature?[702]

Que devient donc le monde quand ce soleil s'éteint brusquement, et qu'on ne s'est pas ménagé d'autres clartés? Amours sans souvenirs, jours sans crépuscules, il leur manque l'heure la plus poétique et la plus attendrie, celle aussi qui, mariant les clartés et les ombres, les charmes aux tristesses, mène sereinement à la nuit. Sans elle, la vie se ferme tout à coup, ténébreuse et froide. On ne peut s'empêcher de penser que Burns n'était pas fait pour connaître cette graduelle et douce approche du soir.

Cependant, à cause de cette absence même de mélange intellectuel, cet amour est singulièrement curieux. Il a des qualités moins hautes, mais qui, peut-être, sont plus rarement rencontrées. Il est toujours sincère, parce que, dès qu'il va cesser de l'être, il a déjà changé. Passant continuellement d'un objet à un autre, il rajeunit la convoitise par la nouveauté. S'il est étranger au sentiment de bien-être et de stabilité que l'habitude donne aux affections, il n'en connaît pas non plus le relâchement et comme le sans-gêne. Il est toujours ardent, empressé et expansif. Il a connu l'émotion qui se recommence sans cesse, parce qu'elle se souvient peu d'elle-même, qui est toujours joyeuse de se reformer parce qu'elle se perd sans cesse. Pour la même raison, il est toujours direct et actuel, toujours dans le moment présent, et, pour ainsi dire, pris sur le fait. Il diffère en cela des amours de la plupart des poètes, chez lesquels on trouve beaucoup plus les traces que les explosions de la passion. Si on cherchait un contraste, on pourrait l'opposer à celui de Lamartine, qui ne se manifeste que sortant du passé, repris par un souvenir, reflété dans une mélancolie, comme en un poétique clair de lune. Ici, c'est le plein soleil avec ses rayons droits. Ils seront éteints ce soir, mais qu'importe? Demain en ramènera d'aussi jeunes et d'aussi brûlants, insoucieux de ceux de la veille. N'est-ce pas aussi une rare qualité que ce quelque chose de gai et de sain qui frappe en lui? L'intelligenceintroduit, dans les sentiments auxquels elle se mêle, les tristesses qu'elle a lentement acquises. Elle les touche de l'amoindrissement dont l'expérience frappe ce qui nous entoure. Mais lui, tout fait de désir, sans retour en arrière, sans pensée d'avenir, sans scrupules, échappe à cet attristement. Il reste entier, joyeux d'exister et insouciant. C'est pourquoi, parmi tant de notes variées, il y a une note qu'il n'a pas: c'est l'amertume. Des tristesses, des douleurs, des déceptions, des désespoirs, il en a éprouvé. C'est l'inévitable résultat des aventures du cœur. Mais il n'a pas connu le dédain, le doute, le dénigrement de ce qu'il a chéri. Il est toujours resté, pour le cœur où il renaissait sans trêve, quelque chose de cher et de précieux, l'embellissement, la joie et la fête de la vie.

Aussi, le trait qui le distingue par-dessus tous, c'est qu'il est l'amour le plus franc, le plus impersonnel, le plus général qui ait jamais existé. Il est fait d'émotion pure, de passion sans mélange. C'est par la pensée qu'ils contiennent que les amours sont particuliers et portent l'empreinte de tel ou tel esprit. Ici, la pensée n'apparaît pas. C'est l'amour simple, l'amour en soi, l'amour élémentaire, débarrassé de tout; c'est le fonds commun de désir, ce qu'il y a de primordial, de primitif, d'essentiel dans tous les amours; c'est de la pure passion, sans idée, sans nuage, nue comme un baiser. Jamais l'amour ne s'est manifesté sous une forme aussi dépouillée. C'est de l'amour terrestre sans doute, peu langoureux, mais fort, et substantiel. C'est l'amour de tout le monde, accessible à tous, et le plus universel qu'un poète ait encore exprimé.

Cela suffit pour faire de Burns un poète d'amour original et unique. Dans la littérature anglaise, il a rendu à cette passion son ardeur et sa violence. Depuis longtemps, depuis la Renaissance, elle vivait de finesses, d'élégances et d'esprit. Cowley, Herrick, Lovelace, Suckling, qui sont de vrais et charmants chanteurs, lui avaient apporté de gracieuses mignardises, de délicats détails de sentiment, de plaisants jeux d'imagination, et de jolies sensualités un peu minces, Burns a écarté d'un coup de main ces mièvreries et ces fadeurs; il a aimé robustement, avec la fougue des sens et du cœur. Si, après lui, la sincérité de la passion s'est retrouvée dans la poésie contemporaine; s'il y a dans Shelley, dans Wordsworth, dans Tennyson, des pièces d'amour touchantes et simples, elles sont loin de sa véhémence et de son emportement. Elles ont toutes passé par l'intelligence. La part de pensée, de réflexion, de souvenir, y est grande. Les larmes qu'ils ont versées étaient véritables, mais ils les ont conservées dans des gouttes d'ambre. Celles de Burns tombent sur nos mains et les brûlent. Byron seul a eu un élan comparable au sien, mais l'amertume, le scepticisme, le dédain l'ont arrêté, tandis que Burns a, jusqu'à la fin, aimé naïvement et debonne foi. En sorte que, s'il l'emporte sur les autres poètes par la force de la passion, il l'emporte également sur le seul qui aurait pu lui être comparé, par sa confiance en elle. Pour trouver son pareil, il faudrait aller aux anciens, jusqu'à la simplicité concentrée de Catulle et de l'Anthologie. Il restera, par excellence, le poète de l'amour jeune, franc, frais, sincère, joyeux ou malheureux par lui-même, de l'amour qui n'est que de l'amour, de celui des vingt ans, celui dont le mois, selon le mot de Shakspeare, est toujours Mai[703].[Lien vers la Table des matières.]

LE SENTIMENT DE LA NATURE DANS BURNS.

I.CE QUE BURNS A VU DE LA NATURE.

Si jamais poète a vécu au sein de la nature ce fut Burns. On peut dire qu'il a été élevé par elle. Il a passé son existence, non seulement à la contempler mais à la travailler, à lui donner sa sueur et ses pensées, à recevoir d'elle des récompenses ou des angoisses. Il a été celui dont parle le poète,

exercetque frequens tellurem atque imperat arvis[704].

Il est curieux de rechercher comment il a su l'aimer. C'est une étude qui a d'autant plus d'intérêt que Burns peut être regardé comme le représentant des hommes de sa classe; il a exprimé avec conscience et clarté ce que ressentent obscurément, confusément, depuis des siècles, une grande quantité d'hommes qui labourent et remuent la terre. Il se peut même qu'il exprime plus encore et que, par la singularité unique de son éducation, il nous ait rendu un mode de comprendre la nature, très primitif, depuis longtemps abandonné par la poésie, parce que la forme agricole de société ayant disparu, ou plutôt ayant été recouverte par d'autres formes: militaire, religieuse, industrielle, il y a longtemps que les poètes n'écrivent plus pour les paysans, et plus longtemps encore que les paysans ne sont plus poètes. Par un accident unique, Burns nous rendrait donc une façon très ancienne de sentir la nature. Ce n'est pas qu'on ne puisse trouver, dans des vers d'autres paysans, des traces d'un sentiment pareil, mais ce sont des ébauches grossières et gauches qui demeurent à l'état de bégaiement obscur. Lui seul a fait des sentiments d'un paysan des œuvres d'art. Essayons donc de déterminer ce qu'il a su voir de la nature que sa contrée lui a présentée, pendant ses voyages aussi bien que pendant ses années de résidence, et comment il l'a vue.

Burns n'a pas compris les paysages des Hautes-Terres d'Écosse, dans leur splendeur ou leur mélancolie puissantes. Il a pourtant vu, car il lesa traversés à la floraison automnale des bruyères, ces horizons de montagnes cramoisies qui s'étendent, lorsque le soleil couchant ajoute sa pourpre à la leur, en un paysage d'une somptuosité souveraine. Rien n'égale le saisissant effet de ces gradins gigantesques qui se prolongent dans un vaste embrasement. Tout est immobile, sauf parfois, dans la rougeur du ciel, le coup d'aile bronzé d'un aigle. C'est un spectacle d'une calme magnificence, qui appartient bien au pays écossais. Burns avait également vu ces contrées, dans leurs heures d'indicible tristesse, quand la teinte grise des roches se répand sur les flancs des montagnes, quand les brouillards arrivent, que tout s'assombrit et se mêle. C'est alors le pays mélancolique d'Ossian, plein de voix et de plaintes. Les clameurs des vents et des torrents s'élèvent de toutes parts; les vagues courent et mugissent sur le bord des lochs; le pâle regard de la lune perce à travers les nuées; tout est gémissant et fugitif; on croirait que les ombres des morts traversent l'espace[705]. Ce charme de terreur, Macpherson l'avait déjà révélé avec une éloquence aujourd'hui trop peu comprise, et Macpherson avait été un des auteurs favoris de Burns. Cependant, Burns a traversé ces montagnes sans percevoir les deux grands aspects qu'elles revêtent, sans être frappé de leur pompe ou de leur tristesse, sans être troublé des secrets éternels qu'elles semblent garder. Les pièces qu'il a écrites pendant ses tours aux Hautes-Terres n'ont rien reçu de la grandeur des lieux. Ses vers sur Taymouth ne sont que la description d'un parc où la nature a conservé quelques-unes de ses grâces sauvages. C'est dans une de ses chansons que se trouve, à nos yeux, le paysage qui approche le plus de ceux des montagnes.


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