Comme j'étais debout, près de cette tour sans toiture,Où la giroflée parfume l'air plein de rosée,Où la hulotte gémit dans sa chambre de lierre,Et dit à la lune de minuit son souci.Les vents étaient tombés et l'air était paisible,Des étoiles filantes traversaient le ciel;Le renard glapissait sur la colline,Et les échos des gorges lointaines répondaient.Le ruisseau, dans son sentier de noisetiers,Courait au pied des murs en ruines,Pour rejoindre là-bas la rivièreDont le bruit distant monte et retombe.Du Nord froid et bleuâtre, ruisselaientDes lueurs avec un bruit sifflant, étrange;À travers le firmament elles jaillissaient et passaient,Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitôt que gagnées.Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux,Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyantSe lever un spectre austère et puissant,Vêtu comme jadis l'étaient les ménestrels.Eussé-je été une statue de pierre,Son aspect m'aurait fait frissonner;Et sur son bonnet était gravée clairementLa devise sacrée: «Liberté!»Et de sa harpe coulaient des chantsQui auraient réveillé les morts endormis;Et, oh! c'était une histoire de détresseComme jamais une oreille anglaise n'en connut de plus grande.Il chantait avec joie ses jours d'autrefois,Avec des pleurs, il gémissait sur les temps présents,Mais ce qu'il disait, ce n'était pas un jeu,Je ne le risquerai pas dans mes rimes[494].
Comme j'étais debout, près de cette tour sans toiture,Où la giroflée parfume l'air plein de rosée,Où la hulotte gémit dans sa chambre de lierre,Et dit à la lune de minuit son souci.
Les vents étaient tombés et l'air était paisible,Des étoiles filantes traversaient le ciel;Le renard glapissait sur la colline,Et les échos des gorges lointaines répondaient.
Le ruisseau, dans son sentier de noisetiers,Courait au pied des murs en ruines,Pour rejoindre là-bas la rivièreDont le bruit distant monte et retombe.
Du Nord froid et bleuâtre, ruisselaientDes lueurs avec un bruit sifflant, étrange;À travers le firmament elles jaillissaient et passaient,Comme les faveurs de la Fortune, perdues aussitôt que gagnées.
Par hasard, je tournai insouciamment mes yeux,Et, dans le rayon de lune, je tremblai en voyantSe lever un spectre austère et puissant,Vêtu comme jadis l'étaient les ménestrels.
Eussé-je été une statue de pierre,Son aspect m'aurait fait frissonner;Et sur son bonnet était gravée clairementLa devise sacrée: «Liberté!»
Et de sa harpe coulaient des chantsQui auraient réveillé les morts endormis;Et, oh! c'était une histoire de détresseComme jamais une oreille anglaise n'en connut de plus grande.
Il chantait avec joie ses jours d'autrefois,Avec des pleurs, il gémissait sur les temps présents,Mais ce qu'il disait, ce n'était pas un jeu,Je ne le risquerai pas dans mes rimes[494].
Bien que les derniers vers aient un accent de brusquerie, la pièce, jolie poétiquement, est vague et faible comme expression de sentiments publics. Elle consiste presque entièrement en une description de nature qui servirait aussi bien à une pièce d'amour. On sent qu'elle ne porte sur rien. Ce n'était pas en Angleterre, mais en France, que le combat décisif était engagé. C'était sous la figure de la Révolution que la Liberté s'offrait alors aux hommes. C'était la Révolution française qui était l'expression de l'attente générale et le fait réel de l'époque. C'était à la condition de se passionner pour ou contre elle qu'on était de son temps, à quelque pays qu'on appartînt.
Cependant la vague met quelque temps à arriver jusqu'à lui. Il ne semble pas s'être inquiété d'abord de la commotion qui se préparait en France. Il était trop accaparé par ses passions et les nécessités de chaque jour pour sortir beaucoup de sa propre vie. Il était trop peu instruit pour s'intéresser au développement historique d'une époque; ses lectures ne lui permettant pas de coordonner les événements, ils restaient pour lui particuliers, et ne le touchaient que s'ils se mêlaient à sa vie. La vue de nobles perspectives historiques ne le transportait pas, comme Wordsworth ou Coleridge. Enfin son esprit était, par constitution, trop précis, trop personnel, pour s'éprendre d'un rêve humanitaire. Il ne vivait pas parmi les abstractions. La Justice et la Bonté l'attiraient, mais dans des faits particuliers, et non sous une forme générale. Il était donc moins disposé que des hommes instruits et méditatifs à s'enthousiasmer pour une Réforme lointaine et abstraite. Il est assez curieux de remarquer que, tant que la Révolution resta générale et conserva un aspect philosophique et doctrinaire, tant qu'elle demeura telle que la rêvaient Wordsworth et Coleridge, elle paraît lui avoir été indifférente. Il n'y a pas un vers de lui qui s'y rapporte.
C'est seulement quand elle devint violente, tragique, et vraiment populaire, quand elle perdit son aspect de Réforme humanitaire, pour prendre celui d'un drame, et qu'elle fut, non plus un exposé de principes, mais un conflit de passions; en un mot, quand elle devint quelque chose de concret, qu'elle commença à l'attirer. Il s'éprit d'elle au moment où les esprits généraux et à principes commençaient à s'en détacher. Aussi de quel ton différent il en parle! Les autres sont des philosophes historiques et des rêveurs, qui contemplent les choses de hauteurs sereines. Lui, a l'air d'un révolutionnaire engagé dans la lutte. L'idée générale disparaît, la passion du moment éclate, avec quelque chose de la colère et des fureurs de la rue. Et aussitôt la forme change. Ce n'est plus celle de la méditation, les belles et larges narrations de Wordsworth; ce n'est plus celle de l'enthousiasme intellectuel, l'ode philosophique de Coleridge. C'est la forme courte, pressée, ardente, la chanson populaire faite pour être chantée par la foule, et rythmer une marche de révolte. Il est impossible de lire, même dansune traduction, sa pièce sur l'Arbre de la Liberté, sans sentir ce qu'elle contient d'âpreté.
Avez-vous entendu parler de l'arbre de France?Je ne sais pas quel en est le nom;Autour de lui, tous les patriotes dansent,L'Europe connaît sa renommée.Il se dresse où jadis se dressait la Bastille,Une prison bâtie pour les rois, homme,Quand la lignée infernale de la SuperstitionTenait la France en lisières, homme!Sur cet arbre pousse un tel fruitQue chacun peut en dire les vertus, homme;Il élève l'homme au-dessus de la brute,Et fait qu'il se connaît lui-même, homme.Si jamais le paysan en goûte une bouchée,Il devient plus grand qu'un lord, homme,Et avec le mendiant il partage un morceauDe tout ce qu'il possède, homme!Ce fruit vaut toute la richesse d'Afrique,Il fut envoyé pour nous consoler, homme;Pour donner la douce rougeur de la santé,Et nous rendre tous heureux, homme.Il éclaircit le regard, il égaie le cœur,Il rend les grands et les pauvres bons amis, homme;Et celui qui joue le rôle de traître,Il l'envoie à la perdition, homme!Ma bénédiction suit toujours le garsQui eut pitié des esclaves de la Gaule, homme,Et, en dépit du diable, rapporta un rameau,D'au delà des vagues de l'Ouest, homme.La noble Vertu l'arrosa avec soin,Et maintenant elle voit avec orgueil, homme,Combien il bourgeonne et fleurit,Ses branches s'étendent au loin, homme![495]
Avez-vous entendu parler de l'arbre de France?Je ne sais pas quel en est le nom;Autour de lui, tous les patriotes dansent,L'Europe connaît sa renommée.Il se dresse où jadis se dressait la Bastille,Une prison bâtie pour les rois, homme,Quand la lignée infernale de la SuperstitionTenait la France en lisières, homme!
Sur cet arbre pousse un tel fruitQue chacun peut en dire les vertus, homme;Il élève l'homme au-dessus de la brute,Et fait qu'il se connaît lui-même, homme.Si jamais le paysan en goûte une bouchée,Il devient plus grand qu'un lord, homme,Et avec le mendiant il partage un morceauDe tout ce qu'il possède, homme!
Ce fruit vaut toute la richesse d'Afrique,Il fut envoyé pour nous consoler, homme;Pour donner la douce rougeur de la santé,Et nous rendre tous heureux, homme.Il éclaircit le regard, il égaie le cœur,Il rend les grands et les pauvres bons amis, homme;Et celui qui joue le rôle de traître,Il l'envoie à la perdition, homme!
Ma bénédiction suit toujours le garsQui eut pitié des esclaves de la Gaule, homme,Et, en dépit du diable, rapporta un rameau,D'au delà des vagues de l'Ouest, homme.La noble Vertu l'arrosa avec soin,Et maintenant elle voit avec orgueil, homme,Combien il bourgeonne et fleurit,Ses branches s'étendent au loin, homme![495]
On sent déjà dans ces strophes quelque chose d'autrement âpre que chez les autres poètes. Celle qui suit est plus farouche encore. Elle est brutale, à la fois narquoise et cruelle, comme un refrain de sans-culotte. Elle a comme un écho du «ça ira». Elle aurait pu être chantée par la foule qui s'en retournait de voir l'exécution de Louis XVI.
Mais les gens vicieux haïssent de voirLes ouvrages de la vertu prospérer, homme;La vermine de la cour maudit l'arbre,Et pleura de le voir fleurir, homme.Le roi Louis pensa le couper,Quand il était encore un arbuste, homme,Pour cela le guetteur lui fracassa sa couronne,Lui coupa la tête et tout, homme![496]
Mais les gens vicieux haïssent de voirLes ouvrages de la vertu prospérer, homme;La vermine de la cour maudit l'arbre,Et pleura de le voir fleurir, homme.
Le roi Louis pensa le couper,Quand il était encore un arbuste, homme,Pour cela le guetteur lui fracassa sa couronne,Lui coupa la tête et tout, homme![496]
Puis viennent des strophes qui rappellent la lutte de la Révolution contre les rois coalisés et qui font penser au beau passage de Coleridge sur le même sujet. C'est toujours le cri d'enthousiasme arraché par les victoires républicaines. Il y a ici quelque chose de plus martial.
Puis, un jour, une bande mauvaiseFit un serment solennel, homme,Qu'il ne grandirait pas, qu'il ne fleurirait pas,Et ils y engagèrent leur foi, homme.Les voilà partis, avec une parade dérisoire,Comme des chiens chassant le gibier, homme,Mais ils en eurent bientôt assez du métier,Et ne demandèrent qu'à être chez eux, homme!Car la Liberté, debout près de l'arbre,Appela ses fils à haute voix, homme;Elle chanta un chant d'indépendanceQui les enchanta tous, homme!Par elle inspirée, la race nouvellement néeTira bientôt l'acier vengeur, homme!Les mercenaires s'enfuirent—elle chassa ses ennemisEt rossa bien les despotes, homme[496].
Puis, un jour, une bande mauvaiseFit un serment solennel, homme,Qu'il ne grandirait pas, qu'il ne fleurirait pas,Et ils y engagèrent leur foi, homme.Les voilà partis, avec une parade dérisoire,Comme des chiens chassant le gibier, homme,Mais ils en eurent bientôt assez du métier,Et ne demandèrent qu'à être chez eux, homme!
Car la Liberté, debout près de l'arbre,Appela ses fils à haute voix, homme;Elle chanta un chant d'indépendanceQui les enchanta tous, homme!Par elle inspirée, la race nouvellement néeTira bientôt l'acier vengeur, homme!Les mercenaires s'enfuirent—elle chassa ses ennemisEt rossa bien les despotes, homme[496].
La pièce se continue par un retour sur l'Angleterre, où se trouve une de ces allusions qui auraient rendu dangereuse pour Burns la publication de ces vers.
Que l'Angleterre se vante de son chêne robuste,De son peuplier, de son sapin, homme;La vieille Angleterre jadis pouvait rire,Et briller plus que ses voisins, homme.Mais cherchez et cherchez dans la forêt,Et vous conviendrez bientôt, hommeQu'un pareil arbre ne se trouve pasEntre Londres et la Tweed, homme![496]
La fin est un aperçu humanitaire. C'est le tableau de ce que pourrait devenir la vie humaine, si les arbres de la Liberté croissaient partout. On y voit paraître l'idée, rare et fugitive chez Burns, de la concorde et du bonheur universels. Nous avons vu qu'il goûtait peu ces idées générales. Au lieu des belles rêveries philanthropiques, où se plaisait Wordsworth et qui étaient le véritable domaine de son âme, il y a ici quelque chose deplus près de terre. C'est plutôt l'expression d'un sentiment personnel, et il s'y glisse en même temps de la colère et de la rancune.
Sans cet arbre, hélas, cette vieN'est qu'une vallée de chagrin, homme,Une scène de douleur mêlée de labeur;Les vraies joies nous sont inconnues, homme,Nous peinons tôt, nous peinons tard,Pour nourrir un gredin libre, homme,Et tout le bonheur que nous aurons jamaisEst celui au-delà de la tombe, homme!Avec beaucoup de ces arbres, je crois,Le monde vivrait en paix, homme;L'épée servirait à faire une charrue,Le bruit de la guerre cesserait, homme;Comme des frères en une cause commune,Nous serions souriants l'un pour l'autre, homme,Et des droits égaux et des lois égalesRéjouiraient toutes les îles, homme!Malheur au vaurien qui ne voudrait pas mangerCette nourriture délicate et saine, homme;Je donnerais mes souliers de mes piedsPour goûter ce fruit, je le jure, homme.Prions donc que la vieille Angleterre puissePlanter ferme cet arbre fameux, homme,Et joyeusement nous chanterons et saluerons le jourQui nous donne la liberté, homme![497]
Sans cet arbre, hélas, cette vieN'est qu'une vallée de chagrin, homme,Une scène de douleur mêlée de labeur;Les vraies joies nous sont inconnues, homme,Nous peinons tôt, nous peinons tard,Pour nourrir un gredin libre, homme,Et tout le bonheur que nous aurons jamaisEst celui au-delà de la tombe, homme!
Avec beaucoup de ces arbres, je crois,Le monde vivrait en paix, homme;L'épée servirait à faire une charrue,Le bruit de la guerre cesserait, homme;Comme des frères en une cause commune,Nous serions souriants l'un pour l'autre, homme,Et des droits égaux et des lois égalesRéjouiraient toutes les îles, homme!
Malheur au vaurien qui ne voudrait pas mangerCette nourriture délicate et saine, homme;Je donnerais mes souliers de mes piedsPour goûter ce fruit, je le jure, homme.Prions donc que la vieille Angleterre puissePlanter ferme cet arbre fameux, homme,Et joyeusement nous chanterons et saluerons le jourQui nous donne la liberté, homme![497]
Il est inutile de faire remarquer que tous les sentiments que nous avons tracés dans Wordsworth et dans Coleridge sont représentés ici. C'était encore un cœur anglais qui tressaillait à la chute de la Bastille et la prédiction de Cowper se réalisait une fois de plus. Mais de quelle joie différente! Ceci est vraiment une chanson révolutionnaire. Par pure sympathie populaire, Burns rendait de bien plus près l'accent de la populace, lancée effrénement dans le soupçon, la cruauté et l'audace. Une sorte d'instinct lui avait fourni, du premier coup, ce ton fait de vulgarité énergique, de défi héroïque, et de cynisme goguenard. Cette pièce a effrayé plusieurs des éditeurs de Burns. Quelques-uns ont essayé de nier qu'il en fût l'auteur, malgré l'existence du manuscrit. Ils ont invoqué je ne sais quelle évidence intérieure qui suffirait, au contraire, à faire attribuer ces vers à Burns. Lui seul était capable de l'écrire. On y reconnaît la façon qui lui était familière de dresser une idée abstraite dans une image, et de la développer en suivant tous les détails de l'image. C'est le procédé qu'il emploie dans presque toutes ses satires. C'est bien aussi son tour demain robuste et simple, sa manière de bousculer l'idée et de la faire marcher vivement. D'autres éditeurs forcés de reconnaître son authenticité ne la donnent pas sans quelques mots de regret[498].
Il y a lieu de croire que bon nombre de pièces politiques de Burns ont disparu. De son vivant, un de ses ennemis seul aurait pu les révéler; ses amis devaient les cacher et peut-être le blâmer de les avoir écrites. Même après sa mort, l'intérêt de ses enfants réclamait qu'on ne froissât aucune jalousie politique[499]. Mais on connaît assez de sa vie pour savoir qu'il a toujours, comme les autres poètes, mis ses vœux du côté de la France. Il suffit de rappeler le fait des canons envoyés au gouvernement français. Il existe de lui une courte chanson, improvisée à la nouvelle de la défection de Dumourier, et qui, sans avoir de valeur littéraire, sert à indiquer où étaient ses sympathies.
Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier,Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier,Comment va Dompierre?Oui, et Burnonville aussi?Pourquoi ne sont-ils pas venus avec vous, Dumourier?Je combattrai la France avec vous, Dumourier,Je combattrai la France avec vous, Dumourier,Je combattrai la France avec vous,Je courrai ma chance avec vous,Sur mon âme, je danserai une danse avec vous, Dumourier.Allons donc combattre, Dumourier,Allons donc combattre, Dumourier,Allons donc combattre,Jusqu'à ce que l'étincelle de la Liberté soit éteinte,Alors, nous serons maudits, sans doute, Dumourier![500]
Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier,Vous êtes bienvenu chez les Despotes, Dumourier,Comment va Dompierre?Oui, et Burnonville aussi?Pourquoi ne sont-ils pas venus avec vous, Dumourier?
Je combattrai la France avec vous, Dumourier,Je combattrai la France avec vous, Dumourier,Je combattrai la France avec vous,Je courrai ma chance avec vous,Sur mon âme, je danserai une danse avec vous, Dumourier.
Allons donc combattre, Dumourier,Allons donc combattre, Dumourier,Allons donc combattre,Jusqu'à ce que l'étincelle de la Liberté soit éteinte,Alors, nous serons maudits, sans doute, Dumourier![500]
Il suffit de se rappeler le duel qu'il faillit avoir avec un officier à la suite du toast dont il a été parlé dans la biographie[501], pour voir que, lui aussi, il avait préféré la cause de la Révolution française à celle de son pays.
Mais son esprit mêlé à la vie et toujours mené par l'impulsion du moment n'était pas fait pour se retirer dans un principe et laisser tout autour rugir les événements. L'isolement prolongé de Wordsworth ne lui était pas possible. Il ressentit aussi la réaction que nous avons vue dans Wordsworth et Coleridge. Il redevint anglais, plus subitement qu'eux.Peut-être était-il poussé par la nécessité de se débarrasser des soupçons dont il avait souffert et le désir d'affirmer officiellement son loyalisme. Quand, au commencement de 1795, on forma des compagnies de volontaires, il en fit partie et composa une chanson patriotique contre la France.
La Gaule hautaine nous menace d'une invasion?Que ces gredins prennent garde, Monsieur;Il y a des murs de bois sur nos mers,Et des volontaires sur la rive, Monsieur.La Nith remontera vers le mont Corsincon,Et le mont Criffel tombera dans la Solway,Avant que nous laissions un ennemi étrangerSe rallier sur le sol britannique!Nous ne laisserons jamais un ennemi étrangerSe rallier sur le sol britannique!Le chaudron de l'Église et de l'ÉtatPeut-être a besoin d'être rétamé;Mais, du diable, si un chaudronnier étrangerLui mettra jamais un clou!Le sang de nos pères a payé le chaudron,Et qui ose mettre la main dessus,Par le ciel, ce chien sacrilègeServira à le faire bouillir!Par le ciel, ce chien sacrilègeServira à le faire bouillir!Le gredin qui reconnaît un tyran,Et le gredin, son vrai frère,Qui voudrait mettre la foule au-dessus du trône,Puissent-ils être damnés ensemble!Qui refuse de chanter: «Dieu sauve le roi!»Sera pendu haut comme le clocher!Mais, tout en chantant: «Dieu sauve le roi!»Nous n'oublierons jamais le peuple;Mais, tout en chantant: «Dieu sauve le roi!»Nous n'oublierons jamais le peuple![502]
La Gaule hautaine nous menace d'une invasion?Que ces gredins prennent garde, Monsieur;Il y a des murs de bois sur nos mers,Et des volontaires sur la rive, Monsieur.La Nith remontera vers le mont Corsincon,Et le mont Criffel tombera dans la Solway,Avant que nous laissions un ennemi étrangerSe rallier sur le sol britannique!Nous ne laisserons jamais un ennemi étrangerSe rallier sur le sol britannique!
Le chaudron de l'Église et de l'ÉtatPeut-être a besoin d'être rétamé;Mais, du diable, si un chaudronnier étrangerLui mettra jamais un clou!Le sang de nos pères a payé le chaudron,Et qui ose mettre la main dessus,Par le ciel, ce chien sacrilègeServira à le faire bouillir!Par le ciel, ce chien sacrilègeServira à le faire bouillir!
Le gredin qui reconnaît un tyran,Et le gredin, son vrai frère,Qui voudrait mettre la foule au-dessus du trône,Puissent-ils être damnés ensemble!Qui refuse de chanter: «Dieu sauve le roi!»Sera pendu haut comme le clocher!Mais, tout en chantant: «Dieu sauve le roi!»Nous n'oublierons jamais le peuple;Mais, tout en chantant: «Dieu sauve le roi!»Nous n'oublierons jamais le peuple![502]
Il est assurément curieux de suivre, dans cet homme soustrait aux influences politiques et perdu au fond du nord, les phases de la Révolution. Il a vibré, avec des tons différents, aux mêmes souffles que les autres poètes anglais de son temps. À une certaine hauteur, toutes les âmes étaient touchées par le vent qui venait de France. Il est cependant juste de remarquer combien Burns est loin de Wordsworth comme poète politique, et combien il était moins au courant de son époque. De la Révolution française, il n'a compris que la manifestation passionnelle etpopulaire; il n'a saisi que ce qui s'adressait à ses instincts d'homme du peuple. Toute la partie philosophique, abstraite et élevée, de la Révolution, lui a échappé. Il n'a ni attendu, ni compris le rêve de Fraternité universelle, dont la beauté avait inondé le cœur de Wordsworth. Il n'a pas même saisi la grandeur des événements qui bondissaient et se tordaient dans la tourmente révolutionnaire. Il ne s'y est intéressé que de loin. Il les a vus sans précision, sans éprouver la sensation de terreur historique dont on retrouve la trace chez tous ceux qui les ont contemplés. Il a continué à écrire des chansons d'amour. Son âme, trop personnelle, n'était pas faite pour s'éprendre d'une grande cause, autrement que par accès. L'admirable dévotion de Wordsworth lui était inaccessible.
Sur un autre point, il prend sa revanche. Il a été, avec plus de fougue et de résultats que les autres, le poète de l'Égalité. Il ne lui a pas fallu attendre pour cela l'arrivée de la Révolution française. L'Égalité a été une de ses inspirations les plus précoces, les plus durables, et les plus violentes. Il n'y a pas lieu de s'en étonner. La vie courageuse et infortunée de son père, cette défaite du travail et de la probité par la misère, avaient éveillé, dans le vif de son cœur, un sentiment de révolte. Le contraste de tant de vies oisives, bestiales et gorgées d'abondance, lui avait montré que les biens ne sont pas du côté de la vertu. La comparaison de sa propre valeur avec la nullité de tant de sots titrés et opulents lui avait montré que l'intelligence n'est pas l'apanage de la fortune. Il s'était habitué, par ce qu'il avait vu, à considérer la valeur morale et intellectuelle des hommes comme indépendante du rang et de la richesse. Il s'était mis de bonne heure à juger les hommes par ce qu'ils valent en réalité.
Il y avait, au-dessous de cette revendication de son rang, quelque chose de plus douloureux. Une sorte de colère contre les inégalités, contre la manière aveugle dont sont répartis les biens et les honneurs, une haine des distinctions sociales. Certains cœurs frappés de ces différences, mais en comprenant du même coup le néant, les regardent avec un tranquille mépris. Il faut, pour toiser ainsi les injustices sociales, un tempérament paisible, et aussi l'assurance de la vie matérielle. Burns était trop emporté. Le contact continuel avec la misère, le souci du lendemain l'exaspérait et l'affolait sans cesse. La médiocrité de la vie peut se supporter avec patience, non l'incertitude. Celle-ci est une torture qui finit par rendre farouche et ombrageux. À ces causes de rancune s'en ajoutaient sans doute d'autres moins excusables: des froissements d'orgueil, des besoins de plaisir, et, ce qui est plus douloureux pour les hommes comme Burns que tout le reste, le sentiment d'être séparé des femmes par son sang infime. Tout cela avait fermenté dans son âme et y avait produit un levain. La vue des richesses le courrouçait; il le disait parfois avec une singulière amertume.
«Quand il faut que je me blottisse dans un coin, de peur que l'équipage bruyant de quelque lourd imbécile m'écrase dans la boue, je suis tenté de m'écrier: «Quels mérites a-t-il eus, ou quels démérites ai-je eus, dans une existence antérieure, pour qu'il soit introduit dans cette existence-ci avec le sceptre du pouvoir et les clefs de la richesse dans sa main chétive, tandis que moi, j'ai été lancé d'un coup de pied dans le monde, pour être le jouet de la folie ou la victime de l'orgueil.[503]»
On reconnaît l'homme qui marche par les rues avec une sourde irritation contre ce luxe qui l'éclabousse. Voici encore le même sentiment avec plus d'âpreté. C'est le geste de colère et le mot brutal qu'on voit et qu'on entend parfois, sur le bord d'un trottoir.
«Hélas! malheur à la femme sans appui! la prostituée besogneuse qui a grelotté au coin de la rue, attendant pour gagner les gages d'une prostitution de hasard; elle est abandonnée, méprisée, insultée, écrasée sous les roues du carrosse de la catin titrée, qui se précipite à un rendez-vous coupable, elle qui, sans pouvoir plaider la même nécessité, se vautre toutes les nuits dans le même commerce coupable.[504]»
Ne croirait-on pas entendre une de ces apostrophes haineuses de Jacques Vingtras?
Cet état de colère se trahit à la moindre occasion, s'exprime par des invectives contre les nobles et contre les riches. Elles jaillissent de toutes parts dans ses œuvres, lancées avec une singulière violence de mépris et d'insulte. Il faut dire que l'aristocratie duXVIIIesiècle, surtout l'aristocratie moyenne, ne justifiait que trop souvent ces attaques. Ignorante, grossière, livrée pesamment à l'ivrognerie et au vice, elle imitait, en l'alourdissant encore, l'épaisse débauche dont les deux premiers Georges avaient donné l'exemple. Elle y ajoutait une sorte de brutalité et d'arrogance due au tempérament anglais. Les romanciers ont laissé maints portraits de ces nobles, et lesSquire Westernn'étaient pas rares. Avec cela, les anciens droits seigneuriaux restaient entiers, incontestés, exercés dans toute leur dureté. Pour fournir de l'argent aux dépenses des maîtres, les intendants étaient impitoyables, pressuraient, la menace à la bouche. Aussi, toutes les fois que Burns parle des nobles, sa voix prend un ton de haine, et la colère lui passe dans les yeux. Ses allusions à l'aristocratie sont une satire et une injure continuelles. Sa pièce desDeux Chiens, une de ses premières, où il fait causer un chien de berger avec un chien de Terre-Neuve qui porte le collier de cuivre d'un propriétaire, n'est qu'une diatribe où il oppose le sort des riches à celui des pauvres. Quel contraste! Le seigneur terrien accumule ses lourdes rentes, ses droits de charbonnages, ses dîmes, ses redevances; il se lève quand il lui plaît; ses laquais répondent à son coup de cloche; il appelle sa voiture, ilappelle son cheval; il tire une bourse «aussi longue que ma queue», dit le Terre-neuve, à travers les mailles de laquelle brillent les georges d'or. Du matin au soir, on ne travaille qu'à cuire au four, à rôtir, à frire, à bouillir; tout le monde, du maître au dernier valet, se gorge de sauces et de ragoûts.
Son Honneur possède tout dans le pays:Ce que les pauvres gens des cottages peuvent se mettre dans le ventre,J'avoue que cela passe ma compréhension[505].
Puis vient le tableau de la cruauté des intendants. On y sent le souvenir de scènes pénibles dont il avait été témoin pendant son enfance. Il est impossible de se méprendre sur le ton de ces paroles.
Et puis, voir comment vous êtes négligés,Comment malmenés, bousculés, outragés!Ciel, homme, notre gentry se soucie aussi peuDes bêcheurs, terrassiers et autre bétail,Ils passent aussi fiers près des pauvres gensQue moi auprès d'un blaireau pourri.J'ai vu le jour d'audience de notre maître,Et maintes fois mon cœur en a été attristé;Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent,Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant!Il frappe du pied et menace, maudit et jureQu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien;Tandis qu'ils doivent se tenir debout avec un aspect humble,Et tout entendre, et craindre et trembler!Je vois bien comment vivent les gens qui ont la richesse,Mais sûrement il faut que les pauvres gens soient misérables.
Mais ce sont peut-être des abus imputables à des subalternes trop zélés. Le maître n'est pas là. Il est retenu à Londres, au parlement, occupé au bien du pays. Il ne peut tout surveiller. Il n'est pas responsable des duretés de ses subalternes. Le bien du pays! Il y songe vraiment. Et le réquisitoire continue plus ardent.
Ah! gars, tu ne sais rien de tout cela;Le bien de l'Angleterre! ma foi! j'en doute.Dis plutôt qu'il marche comme le premier ministre le mène;Qu'il dit oui ou non comme on lui commande;Paradant aux opéras et aux théâtres.Hypothéquant, jouant, mascaradant;Ou peut-être, un jour de caprice,Il part pour la Haye ou Calais,Pour faire un tour et prendre l'air,Apprendre lebon tonet voir le monde.Là, à Vienne, ou à Versailles,Il délabre la vieille succession de son père;Ou bien il prend le chemin de Madrid,Pour râcler des guitares et voir battre des taureaux;Ou bien il s'enfonce sous des avenues italiennes,Chassant la catin dans des bosquets de myrtes;Et puis, il va boire des boueuses eaux allemandes,Pour engraisser et s'éclaircir le teint,Et se purger des conséquences fâcheuses,Dons d'amour des signeras de Carnaval.Le bien de l'Angleterre!—dis sa destructionPar la dissipation, la discorde et les factions![506]
Puis il s'en prend à l'oisiveté de ces inutiles. Il représente les gentlemen et, pis encore, les Ladies, tourmentés du manque d'occupation. Ils flânent, las de leur inertie. Encore que rien ne les trouble, ils sont malheureux.
Leurs jours insipides, ternes et sans goût,Leurs nuits inquiètes, longues et sans repos,Même leurs sports, leurs bals, leurs courses de chevaux,Leurs promenades à cheval dans les endroits publics,Il y a tant de parade, de pompe et d'apprêt,Que le plaisir peut à peine atteindre leurs cœurs.
D'une main de plus en plus brutale, il arrache les voiles, il montre les débauches des hommes, les médisances des femmes, les nuits passées au jeu, cette passion des dames duXVIIIesiècle dont Thackeray a laissé un joli tableau dans sesVirginians; enfin, les tricheries. Rien n'y manque. On dirait une des cruelles peintures de Hogarth. C'est la même précision et la même vigueur de trait.
Les hommes, qui se sont querellés dans leurs exercices,Se réconcilient dans une débauche profonde;La nuit, ils sont ivres de boisson et de putasserie,Le lendemain, la vie leur est intolérable.Les dames, se tenant par le bras en groupes,Grandes et gracieuses ont l'air de sœurs.Mais écoutez ce qu'elles disent des absentes,Elles sont toutes des démons et des folles.Tantôt, au-dessus de leur petite tasse et de leur soucoupe,Elles dégustent et goûtent un peu de médisance;Ou bien, le long des nuits, avec des airs pincés,Elles restent penchées sur les diaboliques cartes peintes,Risquent les meules d'un fermier sur un coup,Et trichent comme un gredin qui n'est pas encore pendu[507].
Et cette peinture qui ne sent pas l'amitié se termine par ces deux vers:
y a quelques exceptions, homme ou femme,Mais ceci est la vie de la Gentry, en général[508].
Partout où il en trouve l'occasion, il place quelques mots contre les nobles, quelque terme méprisant qui les rend odieux et ridicules. DansLes Deux Ponts d'Ayr, il représente:
Une gentry stupide, à tête de liége, sans grâce,La dévastation et la ruine de la contrée,Des hommes faits à trois quarts par leurs tailleurs et leurs barbiers[509].
Ailleurs, c'est:
Le comte féodal, hautain,Avec sa chemise à jabot et sa canne brillante,Qui ne se croit pas fait d'os vulgaires,Mais marche d'un pas seigneurial,Tandis qu'on ôte chapeaux et bonnetsQuand il passe[510].
Ou bien c'est, quelque gros propriétaire, stupide et lourd, qui se tient l'oreille, se passe la main sur la barbe, et arrache de sa gorge un compliment rauque comme une toux. Dans ses chansons d'amour, le prétendant riche et sot reparaît constamment, tourné en ridicule, abandonné pour le jeune galant, pauvre et aimé[511]. Dans une ballade écrite au moment d'une élection il chante:
Mais pourquoi plierions-nous devant les nobles?Cela est-il contre la loi?Car quoi? un lord peut être un idiot,Avec son ruban, sa croix et tout cela.Malgré tout cela, malgré tout cela,À la santé de Héron, malgré tout!Un lord peut être un chenapan,Avec son ruban, sa croix et tout cela[512].
Quand il trouve à frapper sur un lord, il n'y manque pas, témoins ses vers sur le duke de Queensberry «ce reptile qui porte une couronne ducale[513]»; et sa pièce véritablement féroce contre le comte de Breadalbane,pièce injuste, d'une violence incroyable, et qui semble une véritable excitation à l'assassinat. Elle commence par des vers comme ceux-ci:
Longue vie et santé, milord, soient vôtres,À l'abri des paysans affamés des Hautes Terres!Fasse le Seigneur qu'aucun mendiant désespéré, déguenillé,Avec un dirk, une claymore, ou un fusil rouillé,Ne prive la vieille Écosse d'une vieQu'elle aime—comme les agneaux aiment un coutelas[514].
On croirait entendre un refrain fait pour des paysans Irlandais, aux plus sombres moments de haine. Et la pièce continue avec une sauvagerie et une âpreté d'ironie qui fait, par moments, penser à Swift. Elle éclate avec le ricanement farouche et infernal du plus amer des écrivains.
Lorsque, par hasard, il rencontre un noble, exempt des défauts de sa classe, il ne peut cacher sa surprise. On sent qu'il l'aborde avec un sentiment de défiance et presque d'hostilité. Il a besoin d'être désarmé. Dans ses vers sur sa rencontre avec lord Daer il dit:
Je guettais les symptômes des grands,L'orgueil d'être noble, la solennité seigneuriale,La hauteur arrogante;Du diable, s'il avait de l'orgueil! ni orgueil,Ni insolence, ni pompe, à ce que je pus voir,Pas plus qu'un honnête laboureur[515].
Ainsi perce, à chaque instant, son mauvais vouloir envers les classes élevées, son irritation de voir au-dessus de lui, par la richesse ou les honneurs, des hommes sans mérite et sans utilité. On sent derrière chacune de ces strophes un pamphlétaire tout prêt, qui n'attend que l'occasion pour s'élancer à l'attaque des distinctions sociales. Ces vers sont en partie de 1786. Dans un autre pays, le persiflage de Figaro venait de donner à l'aristocratie de légers et brillants coups de stylet; il y a ici une main plus lourde et comme des coups de hache.
Il n'a pas été satisfait de ces invectives qui, après tout, ne dépassent pas beaucoup la satire. Il est allé tout droit jusqu'au bout de la question. Il s'est demandé pourquoi le labeur de la plupart tourne au profit de quelques-uns; pourquoi des milliers de créatures humaines peinent désespérément et stérilement, pour en entretenir quelques autres dans le luxe et la paresse. Il s'est courroucé contre ce qu'on appellerait aujourd'hui l'exploitation de l'homme. Si le terme n'y est pas, la penséeressort nettement. Elle avait pris possession de son esprit et y éveillait souvent de sombres réflexions. Il écrivait:
«Après tout ce qui a été dit pour l'autre côté de la question, l'homme n'est aucunement une créature heureuse. Je ne parle pas des quelques privilégiés, favorisés par la partialité du ciel, dont les âmes ont été créées pour être heureuses parmi la richesse, les honneurs, et la prudence et la sagesse. Je parle de la multitude des négligés, dont les nerfs, dont les muscles, dont les jours sont vendus aux favoris de la fortune[516].»
Il ne pouvait voir, sans un mouvement pénible, les rapports entre les riches et ceux qui les enrichissent. On peut saisir, dans cet autre passage de sa correspondance, la sourde irritation qu'il apportait souvent dans les maisons des heureux, et quelle peine il devait prendre pour la cacher. À lire le récit de l'entrevue dont il parle, on entend le ton sarcastique avec lequel il a dû surenchérir sur les opinions qu'on exprimait devant lui.
«Il y a peu de circonstances, se rattachant à la distribution inégale des bonnes choses de cette vie, qui me causent plus d'irritation, (je veux dire dans ce que je vois autour de moi) que l'importance donnée par les opulents à leurs petites affaires de famille, en comparaison des mêmes intérêts placés sur la scène étroite d'une chaumière. Hier après midi, j'ai eu l'honneur de passer une heure ou deux au foyer d'une bonne dame, chez qui le bois qui forme le plancher était décoré d'un tapis splendide, et la table brillante étincelait d'argenterie et de porcelaine. Nous sommes aux environs du terme; et il y avait eu un bouleversement parmi ces créatures qui, bien qu'elles semblent avoir leur part et une part aussi noble de la même nature que Madame, sont, de temps à autre, leurs nerfs, leurs muscles, leur santé, leur sagesse, leur expérience, leur esprit, leur temps, que dis-je? une bonne partie de leurs pensées mêmes, vendus, pour des mois ou des années, non-seulement aux besoins, aux convenances, mais aux caprices d'une poignée d'importants. Nous avons causé de ces insignifiantes créatures. Bien mieux, malgré leur stupidité et leur gredinerie générales, nous avons fait à quelques-uns de ces pauvres diables l'honneur de les approuver. Ah! léger soit le gazon sur la poitrine de celui qui a le premier enseigné: «Respecte-toi toi-même.» Nous avons regardé ces grossiers malheureux, leurs sottes de femmes et leurs malotrus d'enfants, de très haut, comme le bœuf majestueux voit la fourmilière petite et sale, dont les chétifs habitants sont écrasés sous sa marche insouciante, ou lancés en l'air dans les jeux de son orgueil[517].
Ces lettres sont de 1788. Mais cette protestation contre le travail injustement réparti n'avait pas tardé si longtemps pour se trahir dans ses vers. Étant encore à Mauchline, il avait eu la vision saisissante de tant de vies humaines écrasées, courbées vers le sol comme sous un joug, impitoyablement usées, au profit d'une seule. Il avait éprouvé le sentiment d'immense tristesse qui sort de tout, lorsqu'on contemple leslabeurs humains avec cette arrière-pensée. Il l'avait exprimé dans une image vraiment belle. On voit s'étendre la vaste plaine sur laquelle pèse cette malédiction; un soleil morne et qui ne ramène que des douleurs l'éclaire. La terre a une teinte funèbre; un gémissement universel sort des choses. Cela fait penser à certaines images de Lamennais, grandioses et d'un coloris tragique.
Le soleil, suspendu au-dessus de ces moorsQui s'étendent profonds et larges,Où des centaines d'hommes peinent pour soutenirL'orgueil d'un maître hautain,Je l'ai vu ce las soleil d'hiver,Deux fois quarante ans, revenir;Et chaque fois m'a donné des preuvesQue l'homme fut créé pour gémir[518].
Et un peu plus loin, la même idée est reprise, mais accompagnée cette fois d'un commentaire, d'une interrogation impatiente et presque menaçante.
Vois ce malheureux surmené de labeur,Si abject, bas et vil,Qui demande à son frère, fait de terre comme lui,De lui permettre de peiner.Et vois ce ver de terre altier, son compagnon,Dédaigner la pauvre prière,Insoucieux qu'une femme en pleursEt des enfants sans soutien gémissent.Si j'ai été marqué comme l'esclave de ce seigneur,Marqué par la loi de la nature,Pourquoi un souhait d'indépendanceFut-il planté dans mon âme?Sinon, pourquoi suis-je soumisÀ sa cruauté ou son dédain?Ou pourquoi l'homme a-t-il la volonté et le pouvoirDe faire gémir son semblable?[518]
Vois ce malheureux surmené de labeur,Si abject, bas et vil,Qui demande à son frère, fait de terre comme lui,De lui permettre de peiner.Et vois ce ver de terre altier, son compagnon,Dédaigner la pauvre prière,Insoucieux qu'une femme en pleursEt des enfants sans soutien gémissent.
Si j'ai été marqué comme l'esclave de ce seigneur,Marqué par la loi de la nature,Pourquoi un souhait d'indépendanceFut-il planté dans mon âme?Sinon, pourquoi suis-je soumisÀ sa cruauté ou son dédain?Ou pourquoi l'homme a-t-il la volonté et le pouvoirDe faire gémir son semblable?[518]
Ce n'étaient là encore que des indices éparpillés dans ses œuvres, des fragments de roc perçant le sol çà et là et laissant deviner ce qu'il recouvrait. Ces sorties arrivaient au gré de son humeur. Elles contenaient de tout, du bon et du mauvais, une part de justice et de vérité, parfois aussi de l'orgueil, de la jalousie, des préjugés, des jugements irréfléchis.
Quand les événements de la Révolution française tournèrent davantage les esprits de ce côté, ces éléments un peu mélangés se coordonnèrent dans le sien. Ce qu'il y avait de trop personnel et de purement agressif s'épura, au souffle de grands principes qui flottait dans l'air et y formaitune atmosphère de généralisation. Au lieu de s'échapper en boutades et en invectives, cette idée de l'égalité des hommes devint plus large et plus élevée. Elle prit la haute forme d'un principe. En réclamant l'honnêteté comme la mesure unique des hommes, il mit sa revendication sous une sauvegarde inattaquable. Il écrivit alors une de ses plus belles chansons, admirable de fierté, d'énergie; et irréfutable. C'est une de ses plus populaires. Elle est devenue une sorte deMarseillaisede l'Égalité. Son refrain d'une simplicité éloquente, cette comparaison du rang avec l'empreinte de la pièce d'or, et de l'homme avec le métal lui-même, sont entrés à jamais dans l'âme du peuple.
Faut-il que l'honnête pauvretéCourbe la tête, et tout ça?Le lâche esclave, nous le méprisons,Nous osons être pauvres, malgré tout ça!Malgré tout ça, malgré tout ça,Nos labeurs obscurs, et tout ça,Le rang n'est que l'empreinte de la guinée,C'est l'homme qui est l'or, malgré tout ça.Qu'importe que nous dînions de mets grossiers,Que nous portions de la bure grise, et tout ça;Donnez aux sots leur soie, aux gredins leur vin,Un homme est un homme, malgré tout ça!Malgré tout ça, malgré tout ça,Malgré leur clinquant, et tout ça,L'honnête homme, si pauvre soit-il,Est le roi des hommes, malgré tout ça!Voyez ce bellâtre qu'on nomme un lord,Qui se pavane, se rengorge, et tout ça?Bien que des centaines d'êtres s'inclinent à sa voix,Ce n'est qu'un bélître malgré tout ça;Malgré tout ça, malgré tout ça,Son cordon, sa croix et tout ça,L'homme d'esprit indépendantRegarde et se rit de tout ça!Le roi peut faire un chevalier,Un marquis, un duc et tout ça;Mais un honnête homme est plus qu'il ne peut,Par ma foi qu'il n'essaye pas ça!Malgré tout ça, malgré tout ça,Leur dignité et tout ça,La sève du bon sens, la fierté de la vertuSont de plus hauts rangs que tout ça!Prions donc qu'il puisse advenir,Comme il adviendra malgré tout ça!Que le bon sens et la vertu, sur toute la terre,L'emportent un jour sur tout ça.Malgré tout ça, malgré tout ça,Il adviendra malgré tout çaQue l'homme et l'homme, par tout le monde,Seront frères, malgré tout ça![519]
Faut-il que l'honnête pauvretéCourbe la tête, et tout ça?Le lâche esclave, nous le méprisons,Nous osons être pauvres, malgré tout ça!Malgré tout ça, malgré tout ça,Nos labeurs obscurs, et tout ça,Le rang n'est que l'empreinte de la guinée,C'est l'homme qui est l'or, malgré tout ça.
Qu'importe que nous dînions de mets grossiers,Que nous portions de la bure grise, et tout ça;Donnez aux sots leur soie, aux gredins leur vin,Un homme est un homme, malgré tout ça!Malgré tout ça, malgré tout ça,Malgré leur clinquant, et tout ça,L'honnête homme, si pauvre soit-il,Est le roi des hommes, malgré tout ça!
Voyez ce bellâtre qu'on nomme un lord,Qui se pavane, se rengorge, et tout ça?Bien que des centaines d'êtres s'inclinent à sa voix,Ce n'est qu'un bélître malgré tout ça;Malgré tout ça, malgré tout ça,Son cordon, sa croix et tout ça,L'homme d'esprit indépendantRegarde et se rit de tout ça!
Le roi peut faire un chevalier,Un marquis, un duc et tout ça;Mais un honnête homme est plus qu'il ne peut,Par ma foi qu'il n'essaye pas ça!Malgré tout ça, malgré tout ça,Leur dignité et tout ça,La sève du bon sens, la fierté de la vertuSont de plus hauts rangs que tout ça!
Prions donc qu'il puisse advenir,Comme il adviendra malgré tout ça!Que le bon sens et la vertu, sur toute la terre,L'emportent un jour sur tout ça.Malgré tout ça, malgré tout ça,Il adviendra malgré tout çaQue l'homme et l'homme, par tout le monde,Seront frères, malgré tout ça![519]
La différence n'éclate-t-elle pas manifestement entre la poésie politique de Burns et celle de ses contemporains? Wordsworth et Coleridge appelaient l'égalité en philosophes historiques. Ils la voyaient comme une des promesses de l'avenir. Ils la réclamaient dans de nobles plaidoyers philosophiques. Ils avaient l'optimisme de l'idéal. Les yeux ravis dans un mirage, ils n'apercevaient pas, à leurs pieds, les abus, les souffrances, les usurpations, les iniquités, les mauvaises œuvres, mais la magnifique espérance qui se levait à l'horizon. C'est elle qu'ils attendaient, oubliant que l'aurore ne paraît toucher la Terre que parce qu'elle est lointaine, et qu'elle s'en éloigne quand nous nous rapprochons. Ce n'est pas cependant que de pareils rêves soient inutiles. Ils sont bien au-dessus de l'humanité et des événements, mais il en tombe une bonté et une charité qui fécondent la vie.
La poésie de Burns est plus terrestre: elle est faite de haine contre l'inégalité; elle est surtout une revendication. C'est la révolte d'un prolétaire qui, souffrant des abus, se redresse contre eux. Il est las, ses membres sont meurtris, sa patience est à bout, la colère naît dans son cœur. Que lui importent les rêves éloignés! C'est le soulagement immédiat qu'il réclame. Il lui échappe un cri fait de plainte et de menace. C'est pourquoi, au lieu des nobles considérations de Wordsworth, ce sont des chansons, mais toutes tremblantes de passion, d'une éloquence emportée, brutale, parfois ironique, agressive. Elles sont faites par un homme du peuple. Une fois que le peuple les aura apprises, il ne les oubliera plus. Elles lui servent à rendre ce qu'il sent confusément. Elles sont faites pour être redites sur les routes, pour fournir des devises aux bannières populaires, et des citations aux orateurs de meetings. Elles contiennent des mots d'ordre, et presque des chants d'attaque. Car il est impossible de s'y méprendre, il y a dans ces paroles quelque chose qui va au-delà de tout ce qu'exprimait alors la poésie. Il y a un commencement de révolte contre les inégalités de la fortune, et l'accent des revendications socialistes. Shelley et Swinburne iront jusque-là, mais plus tard. Leurs poèmes, nourris de philosophie et d'images, ne pénétreront pas dans la multitude, comme ces couplets faits de passion et d'éloquence nue[520]. Ceux-ci seuls sont capables de secouer une nation. Sijamais les foules anglaises se soulèvent pour briser des formes sociales qu'on aura eu l'imprudence de vouloir conserver trop longtemps, c'est dans l'odeà l'Arbre de la Liberté, ou dans celle surL'honnête Pauvreté, qu'elles trouveront les refrains, au rythme desquels elles marcheront. C'est justement que Robert Browning, dans une de ces courtes pièces où il condense un drame, faisant pleurer à un homme du peuple la perte d'un chef, passé en transfuge du côté des richesses et des honneurs, invoque le nom de Burns et le met, à côté de Milton et de Shelley, parmi les poètes révolutionnaires de l'Angleterre[521].
Il convient d'ajouter que ce redressement contre les riches ne revêt pas toujours ce caractère d'animosité. Il arrive souvent à Burns de maintenir l'égalité, en rehaussant l'existence des pauvres plutôt qu'en dénigrant celle des riches. Il y a, surtout clans les œuvres de sa jeunesse, maint passage de bonne humeur, où la Pauvreté nargue l'Opulence et la défie gaiement d'être aussi heureuse qu'elle. Qu'importent les sacs d'écus, les titres et le rang? Est-ce qu'on ne porte pas son bonheur en soi-même? Dès qu'on est honnête homme, qu'on a la conscience claire et libre, ne loge-t-on pas en soi la paix elle contentement? La nature n'offre-t-elle pas ses charmes à tous également? Les pauvres n'ont-ils pas leurs amitiés et leurs amours, plus fidèles et plus purs souvent que ceux des riches? Et le cœur où brillent ces flammes n'est-il pas plus riche que des cœurs éteints au milieu de la plus éclatante fortune? Les pauvres n'ont rien à envier à personne.L'Épître à Daviea exprimé cette insouciance, ce vaillant défi à la misère, cette joyeuse résignation à son sort.