Oh, alors parla sa fille chérie,Elle était frêle et mignonne:«Oh! roulez-moi dans une paire de draps,Et descendez-moi par-dessus la muraille».Ils la roulèrent dans une paire de draps,Et la descendirent par-dessus la muraille,Mais, sur la pointe de la lance de Gordon,Elle fit une chute mortelle.Oh! jolie, jolie était sa bouche,Et rouges étaient ses joues,Et claire, claire était sa chevelure,Sur laquelle le sang rouge coule.Alors, avec sa lance il la retourna;Oh! que la face de l'enfant était pâle!Il dit: «Tu es la première que jamais»J'aie souhaité voir revivre».Il la tourna et la retourna,Oh! que la peau de l'enfant était blanche!«J'aurais pu épargner cette douce facePour devenir les délices d'un homme.Alerte, partons, mes joyeux compagnons,Je pressens un triste destin.Je ne puis regarder cette douce figureQui est là gisante dans l'herbe[34]».
Oh, alors parla sa fille chérie,Elle était frêle et mignonne:«Oh! roulez-moi dans une paire de draps,Et descendez-moi par-dessus la muraille».
Ils la roulèrent dans une paire de draps,Et la descendirent par-dessus la muraille,Mais, sur la pointe de la lance de Gordon,Elle fit une chute mortelle.
Oh! jolie, jolie était sa bouche,Et rouges étaient ses joues,Et claire, claire était sa chevelure,Sur laquelle le sang rouge coule.
Alors, avec sa lance il la retourna;Oh! que la face de l'enfant était pâle!Il dit: «Tu es la première que jamais»J'aie souhaité voir revivre».
Il la tourna et la retourna,Oh! que la peau de l'enfant était blanche!«J'aurais pu épargner cette douce facePour devenir les délices d'un homme.
Alerte, partons, mes joyeux compagnons,Je pressens un triste destin.Je ne puis regarder cette douce figureQui est là gisante dans l'herbe[34]».
La flamme gagne la mère qui meurt en embrassant ses bébés. Son mari arrive, se met à la poursuite d'Edom de Gordon, et le massacre avec toute son escorte. Puis, revenant vers les masses brûlantes où est enseveli tout ce qu'il aime, il s'y précipite. Il ne reste dans cette scène de carnage que la jeune fille étendue sur l'herbe. Une autre ballade sur un sujet analogue, l'Incendie de Frendraught, est peut-être pire encore. Une troupe d'hommes, à qui on a donné l'hospitalité après une fausse réconciliation, est enfermée dans une tour à laquelle le feu est mis. Il y a un passage où un d'entre eux crie, à travers les barreaux de fer de la fenêtre, ses dernières recommandations, tandis que son corps est consumé, qui est une chose horrible.
Je ne puis pas sauter, je ne puis pas sortir,Je ne puis arriver à toi,Ma tête est prise dans les barreaux de la fenêtre,Mes pieds brûlés se détachent de moi.Mes yeux bouillent dans ma tête,Ma chair aussi est rôtie,Mes entrailles bouillent avec mon sang,N'est-ce pas une horrible angoisse?Prends les bagues de mes doigts blancs,Qui sont si longs et étroits,Et donne-les à ma belle Dame,Là où elle est assise dans son château.Je ne puis pas sauter, je ne puis pas sortir,Je ne puis pas sauter vers toi,Ma partie terrestre est toute consumée,Ce n'est plus que mon âme qui te parle[35].
Je ne puis pas sauter, je ne puis pas sortir,Je ne puis arriver à toi,Ma tête est prise dans les barreaux de la fenêtre,Mes pieds brûlés se détachent de moi.
Mes yeux bouillent dans ma tête,Ma chair aussi est rôtie,Mes entrailles bouillent avec mon sang,N'est-ce pas une horrible angoisse?
Prends les bagues de mes doigts blancs,Qui sont si longs et étroits,Et donne-les à ma belle Dame,Là où elle est assise dans son château.
Je ne puis pas sauter, je ne puis pas sortir,Je ne puis pas sauter vers toi,Ma partie terrestre est toute consumée,Ce n'est plus que mon âme qui te parle[35].
Ces atrocités justifient le jugement de Prescott: «Bien que les scènes des plus vieilles ballades soient empruntées auXIVesiècle, les mœursqu'elles accusent ne sont pas supérieures à celles de nos sauvages de l'Amérique du Sud.[36]»
À ces tueries d'armées ou de clans, à ces forfaits de bandes de brigands, s'ajoutent des drames de famille. Une marâtre empoisonne sa belle-fille[37]. Une femme tue son mari parce qu'il l'a insultée[38]. Un frère tue sa sœur parce qu'on ne lui a pas demandé son consentement pour son mariage[39]. Une fille d'Écosse est devenue enceinte d'un seigneur anglais; son père furieux la fait mettre sur un bûcher[40]. Une mère empoisonne son fils parce qu'il a épousé une femme contre son gré[41]. L'amour surtout, exaspérant ces vies violentes, les lance dans des aventures plus violentes encore. Les femmes ont l'énergie, les emportements de sentiments et d'actes, des mâles. Elles n'hésitent devant rien, ni devant les fatigues, ni devant les périls. Les enlèvements sont fréquents. Les amants s'enfuient à cheval; le père et les frères les poursuivent, les rattrapent; on s'arrête, on tire les épées, on se bat sur la bruyère.
Les épées furent tirées des fourreaux,Et ils se précipitèrent au combat,Et rouge et rosé était le sangQui coula sur le talus semé de lis[42].
Parfois l'amant triomphe laissant les frères étendus sur le sol.
Il appuya son dos contre un chêne,Et assura ses pieds sur une pierre;Et il a combattu contre ces quinze hommes,Et il les a tués tous hormis un seul;Mais il a épargné le chevalier âgéPour rapporter les nouvelles au château.Quand il eut rejoint sa belle dame,Je pense qu'il l'embrassa tendrement:«Tu es mon amour, je t'ai gagnée,Et nous parcourrons librement la forêt verte.»[43]
Il appuya son dos contre un chêne,Et assura ses pieds sur une pierre;Et il a combattu contre ces quinze hommes,Et il les a tués tous hormis un seul;Mais il a épargné le chevalier âgéPour rapporter les nouvelles au château.
Quand il eut rejoint sa belle dame,Je pense qu'il l'embrassa tendrement:«Tu es mon amour, je t'ai gagnée,Et nous parcourrons librement la forêt verte.»[43]
Il arrive aussi que l'amant s'éloigne blessé mortellement. C'est le sujet de la plus célèbre et de la plus touchante de ces ballades,the Douglas Tragedy.
Il la mit sur un cheval blanc comme lait,Et lui-même sur un cheval gris pommelé;Un cor de chasse pendait à son côté,Et ils s'éloignèrent, chevauchant légèrement.Lord William regardait par-dessus son épaule gauche,Il regardait pour voir ce qu'il pouvait voir;Et il aperçut le père et les frères hardis de sa bien-aimée,Qui accouraient à cheval sur la plaine.«Descends, descends, lady Margaret, dit-il,Et tiens mon cheval de ta main,Pendant que contre tes sept frères hardisEt ton père, je ferai tête».Elle tint son cheval de sa main blanche comme le lait,Elle ne parla point, ne versa pas une larme,Jusqu'à ce qu'elle vit ses sept frères tomber,Et le sang de son père très cher.«Oh, retiens ta main, lord William, dit-elle,Car tes coups sont merveilleusement terribles;Je puis trouver un autre amant fidèle,Mais un père, je n'en puis trouver un autre».Oh! elle a défait son mouchoir de son col;Il était de toile de Hollande fine;Et elle a essuyé les blessures de son père,Qui étaient plus rouges que le vin.«Oh choisis, oh choisis, lady Margaret, lui dit lord WilliamOh! veux-tu venir ou rester?»«Je te suis, je te suis, lord William, dit-elle,Tu ne m'as pas laissé d'autre guide».Il la mit sur le cheval blanc comme lait,Et lui-même sur le cheval gris pommelé;Un cor de chasse pendait à son côté,Et ils s'éloignèrent, chevauchant lentement.Oh, ils chevauchèrent lentement et tristement,Sous la lueur de la lune;Ils chevauchèrent, et arrivèrent à cette rivière pâle,Et là ils descendirent de cheval.Ils descendirent pour boire de l'eauÀ la rivière qui coulait si claire,Et dans le courant tomba le meilleur sang de son cœur,Et lady Margaret fut effrayée.«Redresse-toi, redresse-toi, lord William, dit-elle,Car je crains que tu ne sois blessé à mort».«Ce n'est que l'ombre de mon manteau rougeQui brille si nettement dans l'eau».Oh, ils chevauchèrent lentement et tristement,Sous la lueur de la lune,Jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à la porte du château de sa mère,Et là ils descendirent de cheval.«Oh! fais mon lit, madame ma mère, dit-il,Oh! fais mon lit large et profond!Et mets lady Margaret près de moi;Nous allons dormir tous deux profondément».Lord William était mort longtemps avant minuit,Lady Margaret était morte longtemps avant l'aurore.Que tous les vrais amants qui s'en vont ensemblePuissent avoir meilleure fortune qu'eux[44].
Il la mit sur un cheval blanc comme lait,Et lui-même sur un cheval gris pommelé;Un cor de chasse pendait à son côté,Et ils s'éloignèrent, chevauchant légèrement.
Lord William regardait par-dessus son épaule gauche,Il regardait pour voir ce qu'il pouvait voir;Et il aperçut le père et les frères hardis de sa bien-aimée,Qui accouraient à cheval sur la plaine.
«Descends, descends, lady Margaret, dit-il,Et tiens mon cheval de ta main,Pendant que contre tes sept frères hardisEt ton père, je ferai tête».
Elle tint son cheval de sa main blanche comme le lait,Elle ne parla point, ne versa pas une larme,Jusqu'à ce qu'elle vit ses sept frères tomber,Et le sang de son père très cher.
«Oh, retiens ta main, lord William, dit-elle,Car tes coups sont merveilleusement terribles;Je puis trouver un autre amant fidèle,Mais un père, je n'en puis trouver un autre».
Oh! elle a défait son mouchoir de son col;Il était de toile de Hollande fine;Et elle a essuyé les blessures de son père,Qui étaient plus rouges que le vin.
«Oh choisis, oh choisis, lady Margaret, lui dit lord WilliamOh! veux-tu venir ou rester?»«Je te suis, je te suis, lord William, dit-elle,Tu ne m'as pas laissé d'autre guide».
Il la mit sur le cheval blanc comme lait,Et lui-même sur le cheval gris pommelé;Un cor de chasse pendait à son côté,Et ils s'éloignèrent, chevauchant lentement.
Oh, ils chevauchèrent lentement et tristement,Sous la lueur de la lune;Ils chevauchèrent, et arrivèrent à cette rivière pâle,Et là ils descendirent de cheval.
Ils descendirent pour boire de l'eauÀ la rivière qui coulait si claire,Et dans le courant tomba le meilleur sang de son cœur,Et lady Margaret fut effrayée.
«Redresse-toi, redresse-toi, lord William, dit-elle,Car je crains que tu ne sois blessé à mort».«Ce n'est que l'ombre de mon manteau rougeQui brille si nettement dans l'eau».
Oh, ils chevauchèrent lentement et tristement,Sous la lueur de la lune,Jusqu'à ce qu'ils arrivèrent à la porte du château de sa mère,Et là ils descendirent de cheval.
«Oh! fais mon lit, madame ma mère, dit-il,Oh! fais mon lit large et profond!Et mets lady Margaret près de moi;Nous allons dormir tous deux profondément».
Lord William était mort longtemps avant minuit,Lady Margaret était morte longtemps avant l'aurore.Que tous les vrais amants qui s'en vont ensemblePuissent avoir meilleure fortune qu'eux[44].
Ailleurs, ce sont des vengeances: deux frères épris de la même fiancée se battent et s'égorgent[45], des femmes jalouses ou trahies empoisonnent ou poignardent leurs rivales, comme dans cette ballade où une fiancée, abandonnée devant l'autel, tue celle qui lui est préférée.
La fiancée tira un long poignard,De sa coiffure brillante,Et frappa au cœur la belle Annie,Qui ne dit jamais plus une parole.Le doux William vit la belle Annie pâlir,Et s'étonna de ce que cela était;Mais quand il vit le cher sang de son cœur,Il devint courroucé furieusement.Il tira sa dague qui était si aiguë,Qui était si aiguë et perçante,Et la plongea dans la fiancée aux cheveux châtains,Qui tomba à ses pieds morte.«Attends-moi, chère Annie, dit-il,Attends-moi, ma chérie», s'écria-t-il,Puis se mit la dague dans le cœur,Et tomba mort à ses côtés[46].
La fiancée tira un long poignard,De sa coiffure brillante,Et frappa au cœur la belle Annie,Qui ne dit jamais plus une parole.
Le doux William vit la belle Annie pâlir,Et s'étonna de ce que cela était;Mais quand il vit le cher sang de son cœur,Il devint courroucé furieusement.
Il tira sa dague qui était si aiguë,Qui était si aiguë et perçante,Et la plongea dans la fiancée aux cheveux châtains,Qui tomba à ses pieds morte.
«Attends-moi, chère Annie, dit-il,Attends-moi, ma chérie», s'écria-t-il,Puis se mit la dague dans le cœur,Et tomba mort à ses côtés[46].
Parfois ces éperdues s'en prennent à celui qui les trahit. La maîtresse de lord William lui demande une dernière entrevue.
«Si votre amour est changé, dit-elle,Et si les choses sont ainsi,Du moins, venez, pour l'amour du passé,Venez goûter le vin avec moi».«Je ne resterai pas, je ne puis pas rester,Pour boire le vin avec toi;Une dame que j'aime bien plusM'attend en ce moment».Il se baissa sur son arçon,Pour l'embrasser avant de se séparer;Et, avec un poignard aigu et mince,Elle lui perça le cœur.«Chevauche, maintenant, lord William, chevauche,Aussi vite que tu peux chevaucher;Ta nouvelle amoureuse, près du puits de St-Brannan,S'étonnera que tu sois en retard».[47]
«Si votre amour est changé, dit-elle,Et si les choses sont ainsi,Du moins, venez, pour l'amour du passé,Venez goûter le vin avec moi».
«Je ne resterai pas, je ne puis pas rester,Pour boire le vin avec toi;Une dame que j'aime bien plusM'attend en ce moment».
Il se baissa sur son arçon,Pour l'embrasser avant de se séparer;Et, avec un poignard aigu et mince,Elle lui perça le cœur.
«Chevauche, maintenant, lord William, chevauche,Aussi vite que tu peux chevaucher;Ta nouvelle amoureuse, près du puits de St-Brannan,S'étonnera que tu sois en retard».[47]
Tout ce monde vit, prêt à tuer ou à mourir, constamment. Ces hommes rentrent avec du sang à leur épée ou sur leurs mains.
«Pourquoi votre épée dégoutte-t-elle de sang,Edward, Edward!Pourquoi votre épée dégoutte-t-elle de sang,Et pourquoi allez-vous si triste, Ô?»«Oh, j'ai tué mon faucon si brave!Ma mère, ma mère!Oh, j'ai tué mon faucon si brave,Et je n'avais que celui-là».«Le sang de votre faucon n'était pas si rouge,Edward! Edward!Le sang de votre faucon n'était pas si rouge,Mon cher fils, je te le dis, Ô[48]».
«Pourquoi votre épée dégoutte-t-elle de sang,Edward, Edward!Pourquoi votre épée dégoutte-t-elle de sang,Et pourquoi allez-vous si triste, Ô?»
«Oh, j'ai tué mon faucon si brave!Ma mère, ma mère!Oh, j'ai tué mon faucon si brave,Et je n'avais que celui-là».
«Le sang de votre faucon n'était pas si rouge,Edward! Edward!Le sang de votre faucon n'était pas si rouge,Mon cher fils, je te le dis, Ô[48]».
Ou encore cette scène:
Il est allé à la chambre de Margerie,Et il a frappé à la porte, Ô;«Oh, ouvre, ouvre, lady Margerie,Ouvre et laisse-moi entrer, Ô.Avec ses pieds aussi blancs que la grêle.Elle marcha à l'intérieur, Ô,Et avec ses doigts longs et effilés,Elle laissa entrer le doux Willie, Ô.Elle se baissa vers ses pieds,Pour dénouer les souliers du doux Willie, Ô;Les boucles étaient roides de sang,Qui avait découlé largement sur elles.«Quelle vue horrible est ceci, mon amour,Est ceci que j'aperçois, Ô?Quel est ce sang dont vous êtes couvert?Je vous prie, dites-le moi, Ô.«Comme je venais par les bois, cette nuit,Un loup m'a attaqué, Ô;Oh! devais-je tuer le loup, Margerie?Ou devait-il m'attaquer, Ô?»«Ô Willie, ô Willie, je crainsQue tu ne m'aies engendré peine et chagrin;L'acte que tu as commis cette nuitSera connu demain matin».[49]
Il est allé à la chambre de Margerie,Et il a frappé à la porte, Ô;«Oh, ouvre, ouvre, lady Margerie,Ouvre et laisse-moi entrer, Ô.
Avec ses pieds aussi blancs que la grêle.Elle marcha à l'intérieur, Ô,Et avec ses doigts longs et effilés,Elle laissa entrer le doux Willie, Ô.
Elle se baissa vers ses pieds,Pour dénouer les souliers du doux Willie, Ô;Les boucles étaient roides de sang,Qui avait découlé largement sur elles.
«Quelle vue horrible est ceci, mon amour,Est ceci que j'aperçois, Ô?Quel est ce sang dont vous êtes couvert?Je vous prie, dites-le moi, Ô.
«Comme je venais par les bois, cette nuit,Un loup m'a attaqué, Ô;Oh! devais-je tuer le loup, Margerie?Ou devait-il m'attaquer, Ô?»
«Ô Willie, ô Willie, je crainsQue tu ne m'aies engendré peine et chagrin;L'acte que tu as commis cette nuitSera connu demain matin».[49]
Presque toutes ces aventures se terminent tragiquement, il y a toujours du sang dans les dernières strophes de ces ballades. Ce sont des chants dont la muse est la mort. Quand on lit ces recueils, on ne rencontre que des cadavres. Au-dessus de toute cette poésie plane la joie lugubre des deux corbeaux de la terrible ballade.
Il y avait deux corbeaux perchés sur un arbre,Gros et noirs, aussi noirs qu'il est possible;Et l'un commence à dire à l'autre:«Où irons-nous dîner aujourd'hui?Dînerons-nous près de la vaste mer salée?Dînerons-nous sous l'arbre au feuillage vert»?«Viens, je te montrerai un spectacle très doux,Une glen solitaire et un chevalier fraîchement tué;Son sang est encore tiède sur l'herbe,Son épée à demi tirée, ses flèches dans le carquois,Et personne ne sait qu'il est étendu là,Sinon son faucon, son chien et sa maîtresse.«Nous nous poserons sur sa clavicule,Nous arracherons ses jolis yeux bleus,Nous ferons une tresse de ses cheveux dorés,Pour garnir notre nid quand il se dénudera,Et le duvet d'or sur son jeune menton,Nous en envelopperons nos petits.Oh! froid et nu sera son lit,Quand les orages d'hiver chanteront dans les arbres;À sa tête le gazon, à ses pieds une pierre;Il dormira, il n'entendra plus les plaintes de la jeune fille;Par dessus ses os blanchis, les oiseaux voleront,Les daims sauvages bondiront, les renards glapiront.[50]
Il y avait deux corbeaux perchés sur un arbre,Gros et noirs, aussi noirs qu'il est possible;Et l'un commence à dire à l'autre:«Où irons-nous dîner aujourd'hui?Dînerons-nous près de la vaste mer salée?Dînerons-nous sous l'arbre au feuillage vert»?
«Viens, je te montrerai un spectacle très doux,Une glen solitaire et un chevalier fraîchement tué;Son sang est encore tiède sur l'herbe,Son épée à demi tirée, ses flèches dans le carquois,Et personne ne sait qu'il est étendu là,Sinon son faucon, son chien et sa maîtresse.
«Nous nous poserons sur sa clavicule,Nous arracherons ses jolis yeux bleus,Nous ferons une tresse de ses cheveux dorés,Pour garnir notre nid quand il se dénudera,Et le duvet d'or sur son jeune menton,Nous en envelopperons nos petits.
Oh! froid et nu sera son lit,Quand les orages d'hiver chanteront dans les arbres;À sa tête le gazon, à ses pieds une pierre;Il dormira, il n'entendra plus les plaintes de la jeune fille;Par dessus ses os blanchis, les oiseaux voleront,Les daims sauvages bondiront, les renards glapiront.[50]
Les imaginations romanesques, les rêveries poétiques, les superstitions païennes ou chrétiennes du moyen-âge, se mélangent à ces événements,et en accroissent encore l'étrangeté. Les jeunes filles montent au sommet de leur tour quand arrive le chevalier qu'elles aiment[51]. Des amants se réfugient dans les profondeurs vertes des forêts, et y mènent une vie qui fait penser aux exilés deComme il vous plaira[52]. D'autres fois des outlaws ravissent des jeunes filles, et les entraînent dans leurs retraites[53]. Des oiseaux se chargent des messages entre les amants[54]. Lorsqu'un crime est commis, il est miraculeusement révélé. Une maîtresse assassine son amant et jette son corps dans la Clyde. Mais un papegai perché sur un arbre a tout vu.
Ainsi parla le papegai,En voltigeant au-dessus de sa tête:«Dame, garde bien ta robe verte,Garde-la bien de ce sang si rouge».«Oh, je garderai ma robe verte,Je la garderai de ce sang si rouge,Mieux que tu ne peux garder ta langueQui bavarde dans ta tête.Mais descends, ô bel oiseau,Ne voltige plus d'arbre en arbre,Je te donnerai une cage d'or,Et de pain blanc te nourrirai».«Gardez votre cage d'or, dame,Et je garderai mon arbre;Car, comme vous avez fait à lord William,Ainsi me feriez-vous.»[55]
Ainsi parla le papegai,En voltigeant au-dessus de sa tête:«Dame, garde bien ta robe verte,Garde-la bien de ce sang si rouge».
«Oh, je garderai ma robe verte,Je la garderai de ce sang si rouge,Mieux que tu ne peux garder ta langueQui bavarde dans ta tête.
Mais descends, ô bel oiseau,Ne voltige plus d'arbre en arbre,Je te donnerai une cage d'or,Et de pain blanc te nourrirai».
«Gardez votre cage d'or, dame,Et je garderai mon arbre;Car, comme vous avez fait à lord William,Ainsi me feriez-vous.»[55]
Et plus tard il dénonce la coupable. Une sœur, jalouse de sa jeune sœur, la noie. Un joueur de harpe fait, avec la clavicule de la morte, une harpe qu'il tend de trois boucles de sa chevelure dorée; la harpe joue seule et prononce le nom de la méchante sœur[56]. Pendant une veillée mortuaire, une lykewake, auprès du corps d'une jeune fille assassinée, le corps parle pour nommer l'assassin.
Avec les portes entr'ouvertes, et des chandelles allumées,Et des torches qui brûlaient clair,Le corps fut étendu; jusqu'au calme minuit,Ils veillèrent, mais rien n'entendirent.Vers le milieu de la nuit,Les coqs commencèrent à chanter;Et à l'heure sombre de la nuit,Le corps commença à bouger.«Oh, qui t'a fait mal, sœur,Et a osé ce péché odieux?Qui a été assez hardi et n'a pas crainDe te jeter dans la cascade?»«Le jeune Benjie a été le premier hommeÀ qui j'aie donné mon cœur;Il était si hardi et hautain de cœur;Il m'a jeté dans la cascade».[57]
Avec les portes entr'ouvertes, et des chandelles allumées,Et des torches qui brûlaient clair,Le corps fut étendu; jusqu'au calme minuit,Ils veillèrent, mais rien n'entendirent.
Vers le milieu de la nuit,Les coqs commencèrent à chanter;Et à l'heure sombre de la nuit,Le corps commença à bouger.
«Oh, qui t'a fait mal, sœur,Et a osé ce péché odieux?Qui a été assez hardi et n'a pas crainDe te jeter dans la cascade?»
«Le jeune Benjie a été le premier hommeÀ qui j'aie donné mon cœur;Il était si hardi et hautain de cœur;Il m'a jeté dans la cascade».[57]
La fille du ministre de Newarke accouche en secret et tue ses deux enfants. En rentrant elle rencontre deux enfants qui jouent à la balle; elle leur parle. Ils lui reprochent qu'elles les a tués, et lui disent qu'elle ira en enfer[58]. Les fantômes de ceux qui ont été tués reparaissent[59]. Parfois ce sont de véritables contes de fées. Ce sont des batailles de chevaliers contre des géants ou des monstres[60]. Ce sont des anneaux enchantés. L'amante donne à l'amant, ou l'amant à l'amante, une bague dont les diamants se terniront, si celui ou celle qui l'a donnée est infidèle ou meurt; et un jour la bague s'éteint[61]. Ce sont des jeunes filles enfermées par un sortilège sous la forme d'une bête hideuse, et qui ne seront délivrées que si un chevalier consent à les embrasser[62]. La reine des Fées s'éprend de Thomas le Rimeur, et le garde pendant sept ans, dans des vergers merveilleux; il se réveille un jour au pied de l'arbre où il s'était endormi[63]. Un chevalier ressuscite son amie en lui mettant sur les yeux deux gouttes du sang de St Paul[64].
Que ce soit à cause de l'héroïsme, de la superstition ou de la cruauté, lorsqu'on lit un recueil de ces ballades, on est violemment transporté dans une autre vie, qui sans doute a existé, mais qui certainement n'existe plus depuis longtemps. On sent qu'on est dans une vie violente, romanesque, périlleuse, surpassant la nôtre en forfaits et en exploits, mais, à coup sûr, une vie qu'aucun homme moderne n'a vécue, ni vu vivre. On est dans l'histoire ou dans le roman, et, que ce soit l'un ou l'autre, hors de la réalité.
Ces récits, dont la trame est faite d'aventures extraordinaires, sont encore rendus plus archaïques par les broderies dont ils sont couverts. Celles-ci les font ressembler davantage à d'anciennes étoffes, semées d'attributs, historiées de motifs dans le goût d'une autre époque, et brochées d'une profusion d'or et d'argent que notre temps ne comporte plus. Chacun de ces accessoires accentue la date de ces poèmes, et les rejette plus loin de nous. Parfois, cet effet est produit par quelque motif naïf et tout fait. Quand un jeune homme enlève une jeune fille, il monte toujours un cheval gris pommelé, et elle, un cheval blanc comme lait[65]. Lorsque deux amants sont ensevelis l'un près de l'autre, il sort un églantier de la tombe de l'amant et un rosier de celle de la maîtresse.
Lord William fut enseveli dans l'église de Ste-Marie,Lady Margaret dans le chœur de Ste-Marie;Hors de la tombe de la dame, poussa une rose rouge,Et hors de celle du chevalier poussa un églantier.Et tous deux se rencontrèrent et s'enlacèrent,Comme s'ils désiraient être près l'un de l'autre,De sorte que tout le monde put connaître clairementQu'ils poussaient de deux amants qui s'étaient chéris[66].
Lord William fut enseveli dans l'église de Ste-Marie,Lady Margaret dans le chœur de Ste-Marie;Hors de la tombe de la dame, poussa une rose rouge,Et hors de celle du chevalier poussa un églantier.
Et tous deux se rencontrèrent et s'enlacèrent,Comme s'ils désiraient être près l'un de l'autre,De sorte que tout le monde put connaître clairementQu'ils poussaient de deux amants qui s'étaient chéris[66].
C'est là un des détails qui reviennent constamment et appartiennent à tous les faiseurs de ballades. Presque toujours, il y a cette prodigalité de métaux et de pierres précieuses, qui indique qu'on est dans le rêve et qu'on puise à des coffres inépuisables. On sent que l'imagination se grise de richesses. Les chevaux sont ferrés d'argent aux pieds de devant, et ferrés d'or aux pieds de derrière; ils portent à la crinière des clochettes d'argent qui tintent à chaque pas[67]. Les jeunes filles lissent leurs cheveux avec des peignes d'argent. On étend des tapis de drap d'or du château à l'église, pour que la fiancée ne marche pas sur le sol[68]. De toutes parts, passent des cortèges de mariage, brillants, vêtus de cramoisi et de vert[69]; tous les cavaliers portent sur le poing un faucon; toutes les dames tiennent une guirlande[70]. Quoi de plus délicatement étincelant que cette description:
Son palefroi était un gris pommelé,Je n'ai jamais vu son pareil;Comme brille le soleil un jour d'été,Cette belle dame elle-même brillait.Sa selle était d'ivoire pur,C'était une vue très belle à voir!Ornée et raide de pierres précieuses,Tout entourées de cramoisi.Des perles d'Orient, en grande quantité;Sa chevelure tombait autour de sa tête;Elle chevauchait sur la pelouse de fougères,Tantôt elle sonnait du cor, et tantôt chantait.Les sangles étaient de riche soie,Les boucles étaient de béryl,Ses étriers étaient de clair cristal,Et tout couverts de perles.Le poitrail était d'acier fin,La croupière était d'orfèvrerie,La bride était d'or fin,De chaque côté, trois clochettes pendaient.Elle conduisait en laisse trois lévriers,Et sept braques couraient à ses pieds;Je ne voulais pas me hâter de lui parler,Son front était blanc comme un cygne.Elle portait un cor pendu au col,Et au-dessous de sa taille mainte flèche,En vérité, mes seigneurs, comme je vous le dis,Ainsi était habillée cette belle dame[71].
Son palefroi était un gris pommelé,Je n'ai jamais vu son pareil;Comme brille le soleil un jour d'été,Cette belle dame elle-même brillait.
Sa selle était d'ivoire pur,C'était une vue très belle à voir!Ornée et raide de pierres précieuses,Tout entourées de cramoisi.
Des perles d'Orient, en grande quantité;Sa chevelure tombait autour de sa tête;Elle chevauchait sur la pelouse de fougères,Tantôt elle sonnait du cor, et tantôt chantait.
Les sangles étaient de riche soie,Les boucles étaient de béryl,Ses étriers étaient de clair cristal,Et tout couverts de perles.
Le poitrail était d'acier fin,La croupière était d'orfèvrerie,La bride était d'or fin,De chaque côté, trois clochettes pendaient.
Elle conduisait en laisse trois lévriers,Et sept braques couraient à ses pieds;Je ne voulais pas me hâter de lui parler,Son front était blanc comme un cygne.
Elle portait un cor pendu au col,Et au-dessous de sa taille mainte flèche,En vérité, mes seigneurs, comme je vous le dis,Ainsi était habillée cette belle dame[71].
Ou bien encore qu'on lise cette jolie peinture, qui transporte dans la fantaisie le fait très simple d'une maîtresse à la recherche de son amant.
Oh! je vais chercher un charpentier,Pour me construire un navire,Et je chercherai de hardis matelots,Pour naviguer avec moi sur la mer...Son père lui fit construire un navire,Et le gréa très royalement;Les voiles étaient de soie vert pâle,Et les câbles de taffetas;Les mâts étaient faits d'or bruni,Et brillaient au loin sur la mer,Les bordages étaient richement incrustésDe nacre et d'ivoire.À chaque amure qu'il y avait,Pendait une clochette d'argentQui tintait doucement à la brise,Ou à la houle enflée de la mer salée[72].
Oh! je vais chercher un charpentier,Pour me construire un navire,Et je chercherai de hardis matelots,Pour naviguer avec moi sur la mer...
Son père lui fit construire un navire,Et le gréa très royalement;Les voiles étaient de soie vert pâle,Et les câbles de taffetas;
Les mâts étaient faits d'or bruni,Et brillaient au loin sur la mer,Les bordages étaient richement incrustésDe nacre et d'ivoire.
À chaque amure qu'il y avait,Pendait une clochette d'argentQui tintait doucement à la brise,Ou à la houle enflée de la mer salée[72].
Les fonds achèvent cette impression. On y aperçoit des paysages irréels. Parfois, ce sont des fabriques fantastiques. C'est, par-delà une mer courroucée, un château avec une haute tour au toit d'étain:
Quand elle vit la tour majestueuseLuire claire et brillante,Qui se tenait au-dessus des vagues ouvertes,Bâtie sur un roc élevé[73].
Ou bien c'est la façade d'un château féodal:
Il y a un beau château, bâti de chaux et de pierre,Oh! n'est-il pas bâti plaisamment?Sur le devant de ce beau château,Il y a deux unicornes beaux à voir[74].
Le plus souvent, comme dans les vieilles tapisseries, ce sont des verdures, des fonds de feuillage. Voici le verger où la reine des fées conduit Thomas d'Ercildoune:
Elle le conduisit dans un beau verger,Où les fruits croissaient en grande abondance;Les poires et les pommes étaient mûres,La datte, et aussi le damas;La figue et aussi les grappes de la vigne;Les rossignols reposaient sur leurs nids,Les papegais drus commençaient à voler çà et là,Et la chanson des grives ne voulait pas cesser[75].
Elle le conduisit dans un beau verger,Où les fruits croissaient en grande abondance;Les poires et les pommes étaient mûres,La datte, et aussi le damas;
La figue et aussi les grappes de la vigne;Les rossignols reposaient sur leurs nids,Les papegais drus commençaient à voler çà et là,Et la chanson des grives ne voulait pas cesser[75].
N'est-ce pas là vraiment un arrière-plan d'ancienne tenture aux frondaisons semées de fruits et d'oiseaux? Ce sont aussi des fonds de forêts, dans lesquelles passent des cerfs, des chasseurs vêtus de vert, l'arc à la main, suivis de leurs bons chiens gris.
Johnie regarda vers l'est, et Johnie regarda vers l'ouest,Et un peu au-dessous du soleil;Et là il aperçut un cerf brun qui dormait,Sous un buisson de genêts.Johnie tira, et le cerf brun bondit,Et il le blessa au flanc,Et, entre l'étang et le bois,Ses chiens abattirent la bête fière[76].
Johnie regarda vers l'est, et Johnie regarda vers l'ouest,Et un peu au-dessous du soleil;Et là il aperçut un cerf brun qui dormait,Sous un buisson de genêts.
Johnie tira, et le cerf brun bondit,Et il le blessa au flanc,Et, entre l'étang et le bois,Ses chiens abattirent la bête fière[76].
Dans les profondeurs de ces ramées, il y a d'étonnantes évocations de la vie libre que les outlaws menaient dans les grands bois. Quel tableau en quelques strophes que celui-ci, d'une forêt tout animée par les bonds des fauves, et sonore de la détente des arcs.
La forêt d'Ettrick est une belle forêt,Il y pousse maint arbre de haute taille;Il y a cerf et biche et daine et chevreuil,Et de toutes bêtes sauvages grande plenté.James Boyd prit congé du noble roi,Vers la belle forêt d'Ettrick il arriva;Quand il descendit la pente de Birkendale,Il vit la belle forêt de ses yeux.Il vit chevreuil et daine et cerf et biche,Et de toutes bêtes sauvages grande plenté;Il entendit les arcs qui hardiment résonnaientEt les flèches qui bruissaient auprès de lui[77].
La forêt d'Ettrick est une belle forêt,Il y pousse maint arbre de haute taille;Il y a cerf et biche et daine et chevreuil,Et de toutes bêtes sauvages grande plenté.
James Boyd prit congé du noble roi,Vers la belle forêt d'Ettrick il arriva;Quand il descendit la pente de Birkendale,Il vit la belle forêt de ses yeux.
Il vit chevreuil et daine et cerf et biche,Et de toutes bêtes sauvages grande plenté;Il entendit les arcs qui hardiment résonnaientEt les flèches qui bruissaient auprès de lui[77].
Toute cette littérature de ballades est donc, pour le fonds et la forme, en dehors et au-dessus des conditions ordinaires de la vie. On y trouve plutôt la légende et le rêve que l'observation et la réalité. Non-seulement elle parle d'aventures et d'usages que nous ne connaissons plus, mais il est peu probable qu'elle ait été elle-même exactement contemporaine des faits qu'elle célèbre. Elles ont été composées sur des événements qui semblaient extraordinaires, même en ces temps violents, et alors vraisemblablement qu'ils avaient déjà quelque chose de légendaire et de lointain. C'est une littérature héroïque et fabuleuse, qui sort des proportions communes. Elle a été créée, pendant des siècles grossiers où le livre n'existait pas, pour satisfaire le besoin de romanesque qui vit dans les cœurs humains les plus frustes.
C'est là un point important et qu'il était utile de bien dégager, car on ne comprendrait pas autrement pourquoi Burns a si peu goûté cette partie importante de la littérature de sa patrie. Il avait l'âme passionnée, et non romanesque. Il fallait, en tout ce qu'il faisait, qu'il se sentît, entre les mains, de la réalité, quelque chose de présent et d'immédiat. Son éducation littéraire s'était formée à regarder la vie et les gens qui l'entouraient. Son génie était fait d'observation, bien plus que d'imagination. Il avait l'esprit net et pratique, il ne l'avait jamais exercé à se transporter dans d'autres temps. Il ne savait pas vivre parmi d'autres hommes que des hommes réels et vivants.
Aussi son admiration pour les ballades ne tient-elle pas beaucoup deplace. Il dit bien: «Il y a une noble sublimité, une tendresse qui fond le cœur, dans quelques-unes de nos anciennes ballades, qui dénotent qu'elles sont l'œuvre d'une maîtresse main[78]». Mais c'est à peu près la seule marque d'enthousiasme que les ballades aient obtenue de lui, et elle date de sa jeunesse. Tandis qu'il savait presque toutes les chansons écossaises, et qu'il était infatigable à recueillir les chansons nouvelles qu'il rencontrait, il semble ne faire aucun cas des ballades et les laisse échapper. Il écrivait à William Tytler de Woodhouselee, grand amateur de vieilles poésies, en lui en envoyant quelques-unes, une lettre qui est très significative à cet égard:
«Je vous envoie ci-inclus un échantillon des vieux morceaux qu'on peut encore trouver parmi nos paysans de l'Ouest. Je possédais jadis bon nombre de fragments pareils, et quelques-uns plus complets, mais, comme je n'avais pas la moindre idée que quelqu'un pût se soucier d'eux, je les ai oubliés. Je considère fermement comme un sacrilège de rien ajouter qui soit de moi pour rétablir les épaves disloquées de ces vénérables vieilles compositions; mais elles ont maintes versions différentes. Si vous n'avez pas déjà vu celles-ci, je sais qu'elles flatteront vos sentiments calédoniens qui sont dans le bon vieux style[79].»
Il y a, dans ces derniers mots, l'indulgence qu'on a pour une manie inoffensive. Plus tard, dans sa correspondance avec Thomson, il le dissuade d'admettre dans son recueil une des plus célèbres ballades, celle même qui avait fourni le sujet de la tragédie deDouglas:
«Je suis inflexiblement pour exclureGil Moriceen entier. Il est d'une maudite longueur qui fera faire une grande dépense d'impression; l'air lui-même ne se chante jamais; une ou deux bonnes vieilles chansons en tiendront bien la place[80].»
Pour faire contraste, il n'y a qu'à rapprocher la façon dont Gray parlait de cette même ballade, et comparer son enthousiasme à la froideur de Burns. «Je me suis procuré la vieille ballade écossaise sur laquelleDouglasest fondé; elle est divine et aussi longue que d'ici (Cambridge) à Aston, ne l'avez-vous jamais vue? Les meilleures règles d'Aristote y sont observées, d'une manière qui prouve que l'auteur n'avait jamais lu Aristote. Vous pouvez en lire les deux tiers sans deviner de quoi il s'agit, et cependant, quand vous arrivez à la fin, il est impossible de ne pas comprendre l'histoire tout entière.[81]»On sent toute la différence.
Dans ces dispositions, il n'est pas étonnant que Burns ait peu imité les ballades et que leur influence soit très faiblement marquée dans sonœuvre. À peine çà et là une imitation, commeLady Mary AnnouLord Gregory. On n'en compterait pas plus d'une demi-douzaine, pas même autant peut-être. La façon dont elles sont faites est encore plus instructive que leur rareté. Toute la partie narrative, toute la partie pittoresque ou merveilleuse, en un mot, tout ce qui est d'un autre temps, est supprimé. Il n'y a de conservé que la partie de sentiment, laquelle est de toutes les époques.Lord Gregoryest emprunté à une très dramatique et très belle ballade intitulée:La jolie fille de Lochryan.Il suffit de comparer les deux morceaux pour voir ce que Burns a conservé du modèle.
La ballade, telle qu'on la trouve dans le recueil de Herd, publié en 1769, et par conséquent bien connu de Burns, s'ouvre par les plaintes d'une jeune fille abandonnée par Lord Gregory. Elle veut aller à sa recherche, et elle se fait construire un navire, dont la peinture a la somptuosité de couleur habituelle.
Alors, elle a fait construire un beau navire.Il est tout couvert de perle,Et à chaque amurePendait une sonnette d'argent.
La pauvre abandonnée part sur la mer pour chercher Lord Gregory, en quelque lieu qu'il se trouve. Quelque chose de l'inattendu des anciennes navigations apparaît. Elle rencontre un rude rôdeur de mers qui lui demande:
«Ô, es-tu la Reine elle-même,Ou une de ses trois Maries,Ou bien es-tu la fille de Lochryan,Cherchant son cher Gregory»?«Ô, je ne suis pas la Reine elle-même,Ou une de ses trois Maries,Mais je suis la fille de Lochryan,Cherchant son cher Gregory».
«Ô, es-tu la Reine elle-même,Ou une de ses trois Maries,Ou bien es-tu la fille de Lochryan,Cherchant son cher Gregory»?
«Ô, je ne suis pas la Reine elle-même,Ou une de ses trois Maries,Mais je suis la fille de Lochryan,Cherchant son cher Gregory».
Et le rude rôdeur, touché sans doute, lui montre une tour recouverte d'étain où se tient Lord Gregory. Elle y aborde, et agite l'anneau sur la barre de fer tordu qui tenait lieu autrefois de marteau aux portes. Elle le supplie ainsi:
«Ô, ouvre, ouvre, aimé Gregory,Ouvre et laisse-moi entrer.Car je suis la fille de Lochryan,Bannie de tous les siens».
Mais la méchante mère de Lord Gregory lui répond de l'intérieur, en imitant la voix de son fils, et lui demande, pour lui prouver qu'elle est bien la fille de Lochryan, de lui dire ce qui s'est passé entre eux deux.La pauvre fille répond d'une façon touchante, en des strophes où le souvenir des jours passés se mêle à l'angoisse présente.
«Ne te souviens-tu pas, aimé Gregory,Comme nous étions assis, au moment du vin,Que nous échangeâmes nos anneaux de nos mains,Et que le meilleur était le mien?Car le mien était de bon or rouge,Mais le tien était d'étain;Et le mien était vrai et fidèle,Et le tien était faux dedans.Et ne te souviens-tu pas, aimé Gregory,Comme nous étions assis sur la colline,Que tu m'as enlevé ma virginité,Très durement, contre mon vouloir.Maintenant, ouvre, ouvre, aimé Gregory,Ouvre et laisse-moi entrer,Car la pluie pleut sur mes bons vêtements,Et la rosée coule sur mon menton.»
«Ne te souviens-tu pas, aimé Gregory,Comme nous étions assis, au moment du vin,Que nous échangeâmes nos anneaux de nos mains,Et que le meilleur était le mien?
Car le mien était de bon or rouge,Mais le tien était d'étain;Et le mien était vrai et fidèle,Et le tien était faux dedans.
Et ne te souviens-tu pas, aimé Gregory,Comme nous étions assis sur la colline,Que tu m'as enlevé ma virginité,Très durement, contre mon vouloir.
Maintenant, ouvre, ouvre, aimé Gregory,Ouvre et laisse-moi entrer,Car la pluie pleut sur mes bons vêtements,Et la rosée coule sur mon menton.»
La méchante femme lui redemande d'autres preuves, comme si celles-là ne suffisaient pas. Et la pauvre demoiselle, découragée, l'âme navrée, renonce à la convaincre.
Alors elle s'est retournée:«Puisqu'il en est ainsi,Puisse aucune femme qui a porté un filsN'avoir jamais un cœur si plein d'angoisse.Abaissez, abaissez ce mât d'or,Dressez un mât de bois,Car il ne convient pas à une dame délaisséeDe naviguer si royalement.»
Alors elle s'est retournée:«Puisqu'il en est ainsi,Puisse aucune femme qui a porté un filsN'avoir jamais un cœur si plein d'angoisse.
Abaissez, abaissez ce mât d'or,Dressez un mât de bois,Car il ne convient pas à une dame délaisséeDe naviguer si royalement.»
Elle s'éloigne. Le fils s'éveille, et raconte à sa mère qu'il a rêvé que la fille de Lochryan était à la porte. La mère lui dit qu'en effet elle était là il y a une heure, et qu'il peut continuer à dormir. Le fils repousse la méchante femme qui ne l'a pas laissée entrer. Et la fin de la pièce a toute la fantaisie romantique et touchante qui est le charme de ces ballades.
«Faites-moi seller le noir, dit-il,Faites-moi seller le bai brun,Faites-moi seller le cheval le plus vite,Qui est dans toute la ville.»Or, dans la première ville où il arriva,Les cloches sonnaient,Et la seconde ville où il arrivaLa morte y arrivait.«Déposez, déposez ce corps aimable,Déposez-le, laissez-moi voirSi c'est la fille de LochryanQui est morte par amour pour moi.»Et il prit son petit couteauQui pendait à sa basque,Et il a fendu le linceul,Une longueur d'aune ou davantage.Et d'abord il baisa sa rouge joue,Et puis il baisa son menton,Et puis il baisa ses lèvres roséesOù il n'y avait plus d'haleine.Et il a pris son petit couteau,Avec un cœur qui était tout navré,Et il s'est donné une blessure mortelle,Et il ne parla jamais plus un mot.
«Faites-moi seller le noir, dit-il,Faites-moi seller le bai brun,Faites-moi seller le cheval le plus vite,Qui est dans toute la ville.»
Or, dans la première ville où il arriva,Les cloches sonnaient,Et la seconde ville où il arrivaLa morte y arrivait.
«Déposez, déposez ce corps aimable,Déposez-le, laissez-moi voirSi c'est la fille de LochryanQui est morte par amour pour moi.»
Et il prit son petit couteauQui pendait à sa basque,Et il a fendu le linceul,Une longueur d'aune ou davantage.
Et d'abord il baisa sa rouge joue,Et puis il baisa son menton,Et puis il baisa ses lèvres roséesOù il n'y avait plus d'haleine.
Et il a pris son petit couteau,Avec un cœur qui était tout navré,Et il s'est donné une blessure mortelle,Et il ne parla jamais plus un mot.
Quelles que soient les naïvetés d'un pareil morceau, quels que soient les accrocs et les raccords grossiers qu'on trouve dans cette vieille étoffe et qui sont le fait des transmissions successives, il y a là une poésie simple, pleine de couleur et d'émotion.
Que reste-t-il de ce rêve dans Burns? Presque rien. Tout ce que cette navigation du début a d'étrange et de pittoresque, ces visions de mer et de vieux châteaux, qui rappellent les ruines qu'on voit sur tant de promontoires écossais, cette poursuite douloureuse de la fin, tout a disparu. Il a supprimé la partie imaginative, le récit, en réalité ce qui constitue la ballade. Il n'a conservé que la partie de sentiment, qui est de tous les temps, le cri de la femme chassée de la maison paternelle, qui vient frapper à la porte du séducteur. En un mot, il a transformé la ballade en une simple chanson.
«Oh! sombre, sombre est cette heure de minuit,Et bruyant le mugissement de la tempête,Une femme errante, désolée, cherche ta tour,Ouvre ta porte, Lord Gregory.Une exilée du château paternel,Et cela pour t'avoir aimé;Montre-moi du moins quelque pitié,Si ce ne peut être de l'amour.Lord Gregory, ne te rappelles-tu pas le bosquetSur les bords charmants de l'Irwin,Où, pour la première fois, j'avouai cet amour virginalQue longtemps, longtemps, j'avais nié.Que de fois m'as-tu promis et juréQue tu serais pour jamais à moi;Et mon pauvre cœur, lui-même si sincère,N'a jamais soupçonné le tien.Dur est ton cœur, Lord Gregory,Et ta poitrine est un roc;Foudres du ciel, qui me frôlez en passant,Oh! ne me donnerez-vous pas le repos?Vous, tonnerres, ramassés dans le ciel,Voyez la victime qui s'offre à vous!Mais, épargnez-le, pardonnez à mon faux amiSes torts envers le ciel et envers moi[82].»
«Oh! sombre, sombre est cette heure de minuit,Et bruyant le mugissement de la tempête,Une femme errante, désolée, cherche ta tour,Ouvre ta porte, Lord Gregory.
Une exilée du château paternel,Et cela pour t'avoir aimé;Montre-moi du moins quelque pitié,Si ce ne peut être de l'amour.
Lord Gregory, ne te rappelles-tu pas le bosquetSur les bords charmants de l'Irwin,Où, pour la première fois, j'avouai cet amour virginalQue longtemps, longtemps, j'avais nié.
Que de fois m'as-tu promis et juréQue tu serais pour jamais à moi;Et mon pauvre cœur, lui-même si sincère,N'a jamais soupçonné le tien.
Dur est ton cœur, Lord Gregory,Et ta poitrine est un roc;Foudres du ciel, qui me frôlez en passant,Oh! ne me donnerez-vous pas le repos?
Vous, tonnerres, ramassés dans le ciel,Voyez la victime qui s'offre à vous!Mais, épargnez-le, pardonnez à mon faux amiSes torts envers le ciel et envers moi[82].»
À coup sûr, cette chanson est touchante aussi. Elle est moins brutale, plus riche en nuances de sentiment, d'une psychologie plus subtile et plus délicate, que le passage analogue de la ballade. Mais c'est tout ce qui en reste. On a beau dire que, dans le cas présent, Burns était lié par les nécessités du recueil de Thomson. C'est assez qu'il n'ait été inspiré par les ballades populaires que dans cette mesure pour montrer qu'il les goûtait peu, et qu'elles n'ont pas été une des sources de sa poésie.
Cela est d'autant plus significatif que, d'un bout à l'autre duXVIIIesiècle, ces ballades ont été l'objet de nombreuses imitations dont quelques-unes sont des chefs-d'œuvre. Dès le commencement du siècle, avant même l'article d'Addison surChevy Chase, et le recueil d'Allan Ramsay, lady Wardlaw composait la fameuse ballade deHardyknute. Lady Wardlaw fut, avec lady Grizzel Baillie, au début de cette lignée de femmes poètes qui, passant par Mrs Cockburn, Miss Jane Elliot, Miss Blamire, la misérable Jane Glover, Miss Cranston, qui devint Mrs Dugald Stewart, Miss Hamilton, lady Anne Barnard, aboutit à la baronne de Nairne et à Miss Joanna Baillie. En 1723, David Mallet, qui s'appelait alors Malloch et n'avait pas encore changé son nom écossais en nom anglais, écrivait sa jolie ballade deWilliam et Margaret. Vers 1748, William Hamilton composait sa balladeLes bords du Yarrow, qui a bien la saveur des anciennes poésies. En 1755, John Home tirait de la ballade deGil Moricele sujet de sa tragédie deDouglas. En 1770, paraissait, dans les poésies du pauvre Michael Bruce, la ballade deSir James. Vers 1775, Julius Mickle publiait sa ballade deCumnor-Hall, qui a inspiré à Walter Scott le roman deKenilworth. Ainsi, avant Burns et tout autour de lui, les imitations d'anciennes poésies foisonnaient. Elles ne rendent pas toujours la couleur, l'âpre accent et la forte simplicité de leurs modèles. LeXVIIIesiècle n'était pas fait pour réussir dans ces qualités. Ce qu'elles imitaient surtout était le romanesque, et elles le transformaient parfois étrangement. Mais elles conduisaient vers le moment où ces anciennes ballades devaient fournir leur influence entière, et agir aussi par leur élément pittoresque etmartial. Le petit garçon boiteux que Burns avait vu à Édimbourg devenait un jeune homme. Il allait entreprendre ses courses à cheval, le long des borders, recueillant dans les fermes, dans les huttes de bergers, sous les bois, au coin des feux de tourbe, des fragments de ballades et de légendes. LaMinstrelsy des Bordersallait être publiée en 1802, huit ans après la mort de Burns. Et la poésie tout entière de Walter Scott, avec son pittoresque brillant, son accent guerrier, son bruit d'armes, son allure martiale, quelque chose qui sent l'action et l'ardent, est sortie de laMinstrelsy. Les ballades ont trouvé, dansLe chant du Dernier Ménestrelet dansRokeby, leur point culminant, et aussi leur point d'arrêt. Burns a donc vécu au milieu d'elles, au milieu des imitations qu'elles inspiraient. S'il ne s'est pas prévalu d'elles pour y trouver un motif sur lequel exercer son génie, c'est que son goût ne l'y portait pas. Nous en avons vu les raisons.[Lien vers la Table des matières.]
II.LES VIEILLES CHANSONS.[83]
Si on a dit justement que l'Écosse avait autant de ballades que l'Espagne[84], on pourrait dire, avec autant de vérité, qu'on y chante autant de chansons qu'en Italie. L'Écosse semble avoir été, de tout temps, une nation musicale. Le soutien des chansons, la musique, y tient partout sa place dans la vie populaire. Elle en accompagne tous les actes. Aux baptêmes, aux mariages, à toutes les réunions joyeuses, éclatent, avec les cornemuses, lefailte, c'est-à-dire, le salut de bienvenue[85]; ou lepibroch, l'air martial qui rassemble le clan. Aux funérailles, lecoronachgémit l'air des lamentations, si triste et si désespéré que Tennyson n'a pas trouvé d'autre mot pour rendre les sanglots suprêmes du cygne expirant[86]. Jadis la musique s'intercalait encore dans les intervalles de ces faits marquants, où elle intervient chez tous les peuples. Les villes avaient des joueurs de cornemuses, qui parcouraient les rues le matin et le soir[87]. Ce n'était pas une chose rare que les fermiers, pour exciter l'ardeur de leursmoissonneurs, leur adjoignissent un cornemusier, qui jouait tandis que les faux se démenaient dans les épis; il avait une part de moissonneur[88]. On rentrait la récolte au son des violons. Les concours de cornemuse étaient fréquents. Les chemins étaient parcourus par des musiciens ambulants[89]. Encore aujourd'hui, il est impossible de faire un voyage en Écosse sans en rapporter une vive impression musicale. Parmi les souvenirs qui nous en sont restés, deux des plus frappants sont celui d'une soirée d'été où, dans la grande rue d'Ayr, deux cornemusiers jouaient de vieux airs en marchant vite de long en large; celui de quelques heures solitaires, passées au haut de Calton Hill à voir le crépuscule descendre sur les fumées d'Édimbourg, tandis que le pibroch montait d'en bas, perçant tous les bruits confus de la cité, semblable au grillon de la vaste nuit.
Sur cette végétation de musique, se sont posées une quantité bien plus grande de chansons, car souvent elles se sont abattues à quatre ou cinq sur un seul air, comme des oiseaux sur une branche. Elles se sont ainsi multipliées à l'infini[90]. Le pays entier en est sonore. Tout le monde y chante. Le principal Shairp, qui a laissé lui-même quelques douces mélodies et surtout a écouté les mélodies de sa contrée avec un cœur attendri, a heureusement décrit cette universalité de chansons. «Jusqu'à une époque très récente, l'air entier de l'Écosse, parmi le peuple des campagnes, était parfumé de chansons. Vous entendiez la laitière chanter une vieille chanson, en trayant les vaches dans le pré ou dans l'étable; la ménagère vaquait à son travail ou filait à son rouet, avec unliltsur les lèvres. Vous pouviez entendre, dans une glen des Hautes-Terres, quelques moissonneuses solitaires chanter, comme celle que Wordsworth a immortalisée. Dans les champs des Basses-Terres, à la moisson, tantôt l'un, tantôt l'autre des faucheurs prenait une mélodie vieille comme le monde, et toute la bande éclatait en un chorus bien connu. Le laboureur en hiver, en retournant le gazon vert, faisait passer le temps en bourdonnant ou en sifflant un air; même le tisserand, quand il poussait la navette entre les fils, adoucissait par une chanson le dur bruit. Jadis, la chanson était le grand amusement des paysans, lorsque par les soirs d'hiver, ils se réunissaient pour les veillées du hameau, au foyer les uns des autres. Tel a été l'usage de l'Écosse pendant des siècles.[91]»
Ce n'est là qu'un résumé élégant et un peu académique de ce bruissement de chansons par tout le pays. Veut-on un exemple particulier, et autrement pénétrant, de ce que pouvaient être, même en des temps prochesde nous, l'influence et les bienfaits de la chanson en Écosse? C'est un passage emprunté à un livre navrant, les souvenirs de William Thom d'Inverarie, un pauvre tisserand, qui fut lui-même un poète, et qui mourut de misère, en 1850, après une vie affreuse de labeur et de famine, dont le récit mouille les yeux. Il parle de chansons populaires, de celles de Burns, du berger d'Ettrick, c'est-à-dire de James Hogg, alors dans tout l'éclat de sa production, et de Tannahill, qui avait été tisserand. Il les montre voltigeant au-dessus des métiers. Il y a dans ces lignes un tableau de misère et un hommage de gratitude qui sont d'une grande éloquence. C'est une page qu'on peut lire avec soin, car elle en apprend beaucoup sur la vie morale des plus pauvres classes en Écosse. «Comme elles résonnaient, s'écrie-t-il, au-dessus du fracas d'un millier de métiers! Laissez-moi proclamer ce que nous devons à ces esprits de la chanson, quand ils semblaient aller de métier en métier, soutenant les découragés. Quand la poitrine est remplie de tout autre chose que d'espérance et de bonheur, que le refrain salubre et vigoureux éclate:Un homme est un homme malgré tout, et le tisserand surmené reprend cœur... Qui osera mesurer l'influence de ces chansons? Pour nous, elles servaient de sermons. Si l'un de nous avait été assez hardi pour entrer dans une église, il en eût été expulsé par décence. Ses vêtements misérables et curieusement rapiécés auraient disputé l'attention des auditeurs à l'éloquence ordinaire de l'époque. Les cloches de l'église ne sonnaient pas pour nous. Les poètes en vérité étaient nos prêtres; sans eux, les derniers débris de notre existence morale auraient disparu. La chanson était la goutte de rosée qui s'assemblait pendant les longues nuits découragées, et qui était fidèle à briller aux premiers rayons du soleil. Vous auriez pu voir leVieux Robin Grayfaire venir des larmes à des yeux qui pouvaient rester secs dans le froid et la faim, dans la fatigue et la souffrance».[92]
Non-seulement tout le monde chante des chansons, mais tout le monde en compose. La chanson est devenue une façon commune d'exprimer ses sentiments. Chacun s'en sert. Depuis les rois comme Jacques V[93], et les gentilshommes de haut vol comme Montrose[94], jusqu'aux paysans et aux savetiers, et, pour employer une image de Burns, depuis ceux qui sont la plume au bonnet de la société jusqu'à ceux qui sont les clous à ses souliers[95], tous écrivent leur chanson. De la part des médecins, des révérends, des avocats, des maîtres d'école, cela est après tout, peu surprenant. Ces professions sont cultivées. Mais il est incroyable jusqu'à quels infimes métiers il faut descendre pour épuiser, que dis-je, pour dresser laliste de ceux qui ont contribué à l'anthologie écossaise. Un matelot comme Falconer, un savetier comme Andrew Sharpe, un bedeau comme Andrew Scott, un sonneur comme Dugald Graham, ont écrit des chansons aussi délicates que les plus savants[96]. Il n'est pas jusqu'à un bandit comme Macpherson qui, à la veille d'être pendu, n'ait mis ses adieux en une chanson dont les refrains ont été repris par Burns.[97]Et ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que les chansonniers les plus illustres de l'Écosse, je ne dis pas sortent des rangs les plus humbles, mais y vivent[98]. En mettant à part Burns qui éclipse les autres, on rencontre dans l'histoire de la chanson écossaise, des noms comme de ceux de Ramsay qui fut coiffeur, et de Fergusson, un pauvre commis; de Tannahill qui était tisserand, et de James Hogg qui était berger. Cette origine populaire est même ce qui distingue le recueil des chansons écossaises de celui des chansons anglaises; celles-ci sont presque toutes dues à de véritables littérateurs[99]. Les femmes elles-mêmes s'en mêlaient. Quelques-unes des plus célèbres et des plus touchantes chansons leur sont dues.Les Fleurs de la Forêtsont de Miss Jane Eliot; leVieux Robin Gray, dont parlait tout à l'heure Thom d'Inverarie, est de lady Anne Barnard; les vers mélancoliques que Burns se récitait à lui-même à Dumfries sont de lady Grizzel Baillie, sans parler des chansons de Miss Jenny Graham, de Miss Christian Edwards, de miss Cockburn, de miss Ann Home, de miss Cranstoun, de lady Nairn, et de bien d'autres. Il faut observer, pour comprendre la portée de ce fait, qu'aucune de ces femmes n'est une femme littéraire, comme MrsFelicia Hemans, Lætitia Landon, ou Elizabeth Barrett Browning. Elles ont écrit des chansons par hasard, comme cela arrivait à des ouvriers et à des paysans, parce que tout le monde en écrivait; et quelques-unes se sont trouvées être immortelles.
Si nous voulons avoir une preuve particulière de ce fait, jetons un coup d'œil sur la vie de Burns. N'y trouvons-nous pas, dans toutes les classes et à toutes les époques, une succession de faiseurs de chansons? À Mauchline, ce ne sont de toutes parts que d'humbles poètes: c'est David Sillar, le maître d'école d'Irvine; William Simpson, un autre maître d'école à Ochiltree; c'est le brave Lapraik, le fermier dont on chantait les chansons aux veillées d'hiver[100]. N'est-ce pas parce qu'il avait entendude lui une jolie chanson d'affection conjugale, que Burns, sans le connaître, lui a écrit sa première épître? Et les strophes où il lui raconte à quelle occasion il a entendu parler de lui, n'en disent-elles pas beaucoup sur les habitudes des paysans écossais, ne confirment-elles pas pleinement le passage du principal Shairp?[101]