Il est mort! il est mort! il nous a été arraché!Le meilleur des hommes qui fut jamais!Ô Matthew, la nature elle-même te pleurera,Par bois et par landes,Où peut-être erre la Pitié solitaire,Exilée de parmi les hommes!Vous collines! proches voisines des étoiles,Qui dressez fièrement sur vos crêtes les cairns[865],Vous falaises, asiles des aigles qui planent,Où l'Écho sommeille,Venez vous joindre, ô les plus rudes enfants de la Nature,À mes chants qui gémissent!Pleurez, vous, bosquets que connaît le ramier,Bois pleins de noisetiers, et vallons pleins d'épines!Vous ruisselets tortueux qui descendez vos glens,En trébuchant bruyamment,Ou en écumant fort, en bondissant vite,De cascade en cascade.Pleurez, petites campanules dans les prés,Vous fastueuses digitales belles à voir,Vous chèvrefeuilles qui pendez jolimentEn bosquets embaumés,Vous roses sur vos épineuses tiges,Les premières d'entre les fleurs.À l'aurore, quand chaque brin d'herbePlie avec un diamant à son faîte,Le soir, quand les fèves répandent leur senteurDans la brise bruissante,Vous lièvres qui courez dans la clairière,Venez, joignez-vous à mes plaintes.Pleurez, vous chanteurs des bois,Vous grouse qui vous nourrissez des bourgeons de bruyère,Vous courlis qui faites vos appels dans les nuages,Vous pluviers siffleurs;Et pleurez aussi, couvées bruyantes de perdrix,Il est parti pour jamais.Pleurez, foulques brunes, et sarcelles tachetées,Vous hérons pêcheurs qui guettez les anguilles,Vous canards et malarts qui, dans vos cercles aériens,Enveloppez le lac;Et vous butors, jusqu'à ce que les fondrières résonnent,Criez à cause de lui.Pleurez, râles de genêts qui piaillez à la chute du jour,Parmi les champs brillant de trèfle en fleur,Quand vous vous envolerez pour votre voyage annuel,Loin de nos froids rivages,Dites à ces terres lointaines qui gît dans l'argileQui nous pleurons.Vous, hiboux, de votre chambre de lierre,Dans quelque vieil arbre ou quelque tour hantée,À l'heure où la lune, avec un regard silencieux,Montre sa corne,Pleurez à l'heure morne de minuit,Jusqu'à l'éveil du matin.Ô rivières, forêts, collines et plaines!Vous avez souvent entendu mes chants joyeux;Mais maintenant que me reste-t-ilSinon des histoires de tristesse?Et de mes yeux ces gouttes qui tombentCouleront toujours.Pleure, Printemps, mignon de l'année!Chaque corolle de primevère contiendra une larme;Toi, Été, tandis que les épis des blésDressent leur tête,Déchire tes tresses brillantes, vertes, fleuries,Pour celui qui est mort.Toi, Automne, en chevelure dorée,Déchire de douleur ton manteau jaunâtre!Toi, Hiver, qui lances à travers les airsLa rafale hurlante,Annonce à travers le monde dénudéLe mérite que nous avons perdu.Pleure-le, toi Soleil, grande source de lumière,Pleure, impératrice de la nuit silencieuse!Et vous, brillantes, scintillantes petites étoiles,Pleurez mon Matthew!Car à travers vos orbes il a pris son vol,Pour ne revenir jamais.Ô Henderson! ô homme, ô frère!Es-tu parti et parti pour toujours?Et as-tu traversé cette rivière inconnue,Limite sombre de la vie?Le pareil à toi, où le trouverons-nous,À travers le monde entier?Allez à vos tombes sculptées, ô grands,Dans tout le vain clinquant de votre pompe!Près de ton honnête gazon je resterai,Ô honnête homme!Et je pleurerai le destin du meilleur garçonQui jamais fut couché en terre.
Il est mort! il est mort! il nous a été arraché!Le meilleur des hommes qui fut jamais!Ô Matthew, la nature elle-même te pleurera,Par bois et par landes,Où peut-être erre la Pitié solitaire,Exilée de parmi les hommes!
Vous collines! proches voisines des étoiles,Qui dressez fièrement sur vos crêtes les cairns[865],Vous falaises, asiles des aigles qui planent,Où l'Écho sommeille,Venez vous joindre, ô les plus rudes enfants de la Nature,À mes chants qui gémissent!
Pleurez, vous, bosquets que connaît le ramier,Bois pleins de noisetiers, et vallons pleins d'épines!Vous ruisselets tortueux qui descendez vos glens,En trébuchant bruyamment,Ou en écumant fort, en bondissant vite,De cascade en cascade.
Pleurez, petites campanules dans les prés,Vous fastueuses digitales belles à voir,Vous chèvrefeuilles qui pendez jolimentEn bosquets embaumés,Vous roses sur vos épineuses tiges,Les premières d'entre les fleurs.
À l'aurore, quand chaque brin d'herbePlie avec un diamant à son faîte,Le soir, quand les fèves répandent leur senteurDans la brise bruissante,Vous lièvres qui courez dans la clairière,Venez, joignez-vous à mes plaintes.
Pleurez, vous chanteurs des bois,Vous grouse qui vous nourrissez des bourgeons de bruyère,Vous courlis qui faites vos appels dans les nuages,Vous pluviers siffleurs;Et pleurez aussi, couvées bruyantes de perdrix,Il est parti pour jamais.
Pleurez, foulques brunes, et sarcelles tachetées,Vous hérons pêcheurs qui guettez les anguilles,Vous canards et malarts qui, dans vos cercles aériens,Enveloppez le lac;Et vous butors, jusqu'à ce que les fondrières résonnent,Criez à cause de lui.
Pleurez, râles de genêts qui piaillez à la chute du jour,Parmi les champs brillant de trèfle en fleur,Quand vous vous envolerez pour votre voyage annuel,Loin de nos froids rivages,Dites à ces terres lointaines qui gît dans l'argileQui nous pleurons.
Vous, hiboux, de votre chambre de lierre,Dans quelque vieil arbre ou quelque tour hantée,À l'heure où la lune, avec un regard silencieux,Montre sa corne,Pleurez à l'heure morne de minuit,Jusqu'à l'éveil du matin.
Ô rivières, forêts, collines et plaines!Vous avez souvent entendu mes chants joyeux;Mais maintenant que me reste-t-ilSinon des histoires de tristesse?Et de mes yeux ces gouttes qui tombentCouleront toujours.
Pleure, Printemps, mignon de l'année!Chaque corolle de primevère contiendra une larme;Toi, Été, tandis que les épis des blésDressent leur tête,Déchire tes tresses brillantes, vertes, fleuries,Pour celui qui est mort.
Toi, Automne, en chevelure dorée,Déchire de douleur ton manteau jaunâtre!Toi, Hiver, qui lances à travers les airsLa rafale hurlante,Annonce à travers le monde dénudéLe mérite que nous avons perdu.
Pleure-le, toi Soleil, grande source de lumière,Pleure, impératrice de la nuit silencieuse!Et vous, brillantes, scintillantes petites étoiles,Pleurez mon Matthew!Car à travers vos orbes il a pris son vol,Pour ne revenir jamais.
Ô Henderson! ô homme, ô frère!Es-tu parti et parti pour toujours?Et as-tu traversé cette rivière inconnue,Limite sombre de la vie?Le pareil à toi, où le trouverons-nous,À travers le monde entier?
Allez à vos tombes sculptées, ô grands,Dans tout le vain clinquant de votre pompe!Près de ton honnête gazon je resterai,Ô honnête homme!Et je pleurerai le destin du meilleur garçonQui jamais fut couché en terre.
Il convient de dire que ce morceau n'est pas dans la véritable veine de Burns. Il est de la seconde période de sa vie, il sent l'exercice littéraire. Il est probable qu'il en avait emprunté le modèle à quelque imitation des élégies classiques. C'est la charpente des élégies de Bion et de Moschus, qui s'est propagée dans la littérature à travers mille copies. Si l'on y regarde de près, on verra que c'est au fond presque la même construction que celle de l'Adonaïsde Shelley. Tel qu'il est, c'est un parfait spécimen de l'envahissement de la nature par les sentiments humains. C'est une tendance absolument opposée à l'école moderne de Poésie; et si l'on veut comprendre combien celle-ci a essayé de réagir contre elle, on n'a qu'à relire les vers de Coleridge.
Écoutez! le Rossignol commence sa chansonOiseau «très musical, très mélancolique!»Un oiseau mélancolique! Oh! frivole pensée!Dans la nature il n'y a rien de mélancolique.Mais une nuit, un homme a erré, dont le cœur était percé,Du souvenir de quelque douloureuse injustice,D'une lente maladie ou d'un amour dédaigné,Et le malheureux! il a rempli toutes choses de lui-même,Et fait dire par tous les bruits charmants l'histoireDe sa propre peine. C'est lui, ou un semblable à lui,Qui a le premier appelé ces notes un chant mélancolique.Puis plus d'un poète a répété cette imagination......Nous avons apprisUne science différente: nous n'avons pas le droit de profaner ainsiLes douces voix de la nature, toujours pleines d'amour et de joie![866]
C'est une véritable protestation contre cette soumission de la Nature à nos passions, et une revendication de son indépendance vis-à-vis de nous. Ici encore, on voit combien Burns était, sur ce point, en dehors du courant de la poésie moderne.
Mais il y a une méthode toute moderne et toute différente de peindre la Nature avec des épithètes morales. Pour Wordsworth, pour Shelley, ses vrais poètes, et pour les autres poètes dans leurs vrais moments, un caractère appartient bien aux choses. Elles le possèdent, même lorsqu'aucun esprit humain n'est là pour le leur communiquer. La Naturen'est pas à notre disposition. Une expression permanente réside en elle. Elle a des heures et des humeurs différentes. L'Automne, où tout meurt, a une mélancolie réelle; le Printemps, une réelle gaîté. Lorsque Shelley rend en des vers navrants la désolation d'un jardin jonché de dépouilles de fleurs et saisi tout entier par la décomposition automnale[867]; lorsque Wordsworth, à la première douce journée de mars, voyant tout renaître, s'écrie:
Il y a une bénédiction dans l'air,Qui semble communiquer un sentiment de joieAux arbres, aux montagnes nues,Et à l'herbe, dans les champs verts[868].
ils ne font que rendre strictement un fait extérieur. Ils ne prêtent pas à la Nature leurs propres sentiments; ils la trouvent dans des heures d'abattement ou de renaissance. Elle a une expression qu'ils ne lui apportent pas et qu'ils constatent. Il en est de même pour les sites. Le sourire appartient bien à certains lieux, l'horreur à d'autres, et à d'autres la sérénité. Un paysage où toutes les plantes périssent et pourrissent, où les arbres souffrent, où toute vie est chétive, exténuée et malingre, est triste en soi, sans qu'il soit besoin qu'un homme vienne y gémir. Un autre où tout est robuste et exubérant de sève, est un centre d'existences heureuses; il est gai comme une maison où tous se portent bien. D'autres, où les vents se rencontrent, sont des lieux de combat, dans lesquels les arbres ont quelque chose de ramassé, de convulsif, de nerveux, et des efforts de lutteurs. Ainsi les endroits ont des visages différents, selon la façon même dont ils accueillent d'autres existences que la nôtre; certains terrains sont moroses; d'autres, pleins de cordialité. Cela est encore plus clair pour les arbres et les plantes. Nous ne parlons pas des expressions, générales et composées des types. C'est un sujet encore peu exploré. Mais chacun de ces êtres a une contenance particulière, une façon d'être, une attitude, où se révèlent, sinon des consciences différentes, du moins des habitudes vitales diversement contractées. Ils ont aussi des sensations. «C'est ma croyance, disait Wordsworth, par un jour de printemps, que les fleurs jouissent de l'air qu'elles respirent[869]». Et cette croyance du poète ne sera pas contredite par les botanistes, de plus en plus portés à animer les végétaux[870]. Les minéraux eux-mêmes recèlent peut-être un obscur effort vers l'existence et, par suite, ils parcourent des moments différents et ont des expressions différentes, selon que cesmoments sont plus ou moins éloignés de leur idéal d'existence[871]. Ainsi, la Nature est pleine d'expressions individuelles ou collectives. Et celles-ci se modifient avec les saisons, les heures et les températures. Une nuit de gel cause bien d'autres angoisses que parmi les hommes attardés. Il y a des coups de vent qui, balayant un paysage et affligeant les arbres, les fleurs, les oiseaux, le transforment en une véritable scène de souffrance, et y éveillent un chœur douloureux, où chacun, à sa façon, les uns en poussant des cris, les autres en contractant leurs feuilles, se plaint de sa souffrance. Il y a partout dans la Nature un élément moral et dramatique, indépendant de nous.
Nous trouvons donc quelque chose en face de nous. Il peut y avoir de véritables rapports, un véritable commerce entre l'homme et la Nature. Il y a une réalité qui les soutient et en fait autre chose qu'un vain mirage de nous-mêmes. L'expression des choses n'est pas le simple reflet des émotions que nous apportons devant elles. Il y a là une vaste sensibilité à connaître, à étudier, à pénétrer. La Nature ne fait pas que répéter ce que nous disons; elle a quelque chose à nous enseigner; elle sait nous contredire et, si nous allons à elle découragés et las, elle nous répond quelquefois qu'il faut être patient et de bon espoir. C'est par ce caractère indépendant de nous qu'elle a prise sur nous, qu'elle agit sur nous. De là découlent ses vertus salutaires et guérissantes.
Il est hors de doute que cet élément moral donne aux représentations de la Nature un sens, une portée que la description purement pittoresque ne saurait fournir. Il suffit, pour comprendre toute la différence, de comparer deux paysages, l'un décrit avec des épithètes matérielles, l'autre, avec des épithètes morales, et de comparer, par exemple, une page de Théophile Gautier à une page de Michelet. Quand elle s'appuie sur un fond solide et exact de traits matériels, cette touche intellectuelle donne aux scènes de la Nature une profondeur, un charme, et une éloquence qui font paraître insignifiantes et inertes les représentations auxquelles manque cette lueur intime.
Pour discerner le caractère habituel et les émotions accidentelles des choses, il faut une pénétration singulière: une longue étude morale de la Nature, et un don pareil à celui qu'ont les peintres de discerner l'expression d'un visage. Ce don, Wordsworth et Shelley l'ont possédé à un haut degré. Wordsworth surtout a étudié avec une admirable délicatesse, sensible
Aux humeursDe l'heure et de la saison, au pouvoir moral,Aux affections et à l'esprit des endroits[872].
Personne n'a su comme lui dégager le génie des lieux. Depuis, les poètes s'y sont appliqués, et le monde a été presque aussi minutieusement interprété que décrit. Il en est résulté, dans la poésie moderne, les éléments d'une sorte de psychologie de la Nature. Elle est probablement destinée à rester vague comme les existences dont elle s'occupe. Pour les animaux toutefois elle est plus facile, et pour quelques-uns, comme dans l'alouette de Shelley[873]et le rossignol de Keats[874], elle semble presque achevée. Il est à peine utile d'ajouter que cette tendance, comme tant d'autres, existait vaguement, et que les poètes, entre autres ceux de la Renaissance, avaient déjà saisi bien des traits moraux de la Nature. Mais, sauf Milton dont la familiarité avec elle est exquise, ils le faisaient tous avec moins de soin et d'exactitude. Cowper avait bien le sentiment de cette influence morale, mais il ne l'a jamais appliqué. Ses descriptions ne sont individuelles que pour la partie pittoresque; il ne sait pas la signification particulière des sites. C'est la gloire de la poésie moderne d'avoir étendu, approfondi, précisé dans tous les sens cette interprétation, et d'avoir animé le monde de joies, de tristesses, de luttes, d'efforts, d'amours, de rêves, d'innombrables ressemblances ou tout au moins d'innombrables analogies avec l'âme humaine.
À la vérité, il y a bien encore quelque chose d'humain dans cette humanisation de la Nature. Nous n'y pouvons échapper, et c'est une des formes de notre limitation. Nous sommes bien obligés de juger des modes inconnus d'existence par le seul que nous connaissons, et de tout comprendre à travers des désignations humaines. Nous faisons ici acte d'anthropomorphisme, non plus en prêtant notre vie à la Nature, mais en essayant de traduire pour notre esprit sa façon d'exister. C'est l'anthropomorphisme inévitable, la catégorie par laquelle il faut que passent toutes nos notions. Nous n'y pouvons échapper. Et, en tout cas, si nous sommes impuissants à exprimer par notre langage des conditions d'être différentes des nôtres, nous sommes autorisés à l'employer pour traduire les relations des choses avec nous. Quelle différence avec le système précédent![875]
Ici donc, quelque chose existe en dehors de nous et d'une façon permanente agit sur nous. L'école historique des milieux, dont les solutions sont encore si enfantines par leur simplicité et leur naïve assurance, ne repose-t-elle pas presque entièrement sur cette idée d'une expression et d'une influence morale des lieux? Mais elle semble ignorer tout le travail de lapoésie moderne. Elle ne pourra obtenir de résultats que lorsque l'analyse, infiniment complexe, longue et délicate des caractères des sites, et en même temps l'étude aussi difficile de leur mystérieuse domination, auront été poussées assez loin pour permettre de discerner l'autorité ou la séduction d'un site particulier, et la façon dont il a parlé à tel esprit. Il y a là un travail immense que la poésie a commencé à peine, et dont la science ne semble pas se douter. Lorsqu'il sera achevé, alors seulement la théorie des milieux qui, par suite de la variété des sites et des esprits, ne peut être qu'une série d'applications très complexes et tout à fait individuelles, et qui se complaît jusqu'à présent dans des solutions générales, des simplifications, qui sont sa négation même, donnera des résultats. La seule tentative qui ait été faite dans cette direction est lePréludede Wordsworth, cette merveilleuse autobiographie, cette histoire de la formation d'un esprit poétique, où sont notés lesinfluences morales, et par suite les aspects moraux des lieux, où pour la première fois on a attentivement écouté et compris ce verbe de la Nature.
Dans cette dernière catégorie si moderne du sentiment de la Nature, Burns n'a pour ainsi dire pas pénétré. Il n'a jamais songé à discerner l'expression morale d'un site. Quand il humanise la Nature, c'est presque toujours, plutôt par une comparaison trop humaine, une simple métaphore, une rencontre de mots, que à dessein et après une étude de la physionomie particulière des endroits. Encore ces essais sont-ils chez lui très rares et indécis. Il faut fouiller toute son œuvre pour découvrir quelques expressions comme celles-ci: «Le joyeux matin lève son œil rosé, et les larmes du soir sont des larmes de joie»[876], «quand le doux soir pleure au-dessus des prés»[877], «le matin rose lève son œil, comptant tous les bourgeons que la nature arrose de larmes de joie»[878]. Le plus souvent, ce ne sont que des comparaisons sans aucune intention. «Quand le jour, expirant dans l'ouest, tire le rideau du repos de la nature»[879]«Je cueillerai l'aubépine avec sa chevelure d'un gris argenté, là où, comme un homme âgé, elle se tient à la pointe du jour»[880]. Ce qu'il y a de plus avancé dans cette direction se trouve dans une strophe écrite pendant le voyage des Hautes-Terres.
Sauvagement, ici, sans contrôle,La nature règne seule et gouverne tout,Dans cette humeur calme et pensive,La plus chère aux âmes qui ressentent;Elle plante la forêt, répand les eaux.Pendant la petite journée de la vie, je rêverai,Et, à la nuit, je trouverai pour abri une caverne,Où les eaux coulent et les bois sauvages rugissent,Près du beau château de Gordon[881].
Il faut, pour trouver ces quelques indications si douteuses, passer au crible tout ce qu'il a écrit. C'est insignifiant. Cela ne dépasse pas les idées qu'on atteint parfois involontairement par la seule force des mots et des images.
C'est qu'il est toujours sur le terrain des sentiments et qu'il ne sort jamais de sa passion pour s'occuper de la Nature en dehors de lui-même. Il est en cela fidèle à la tradition humaine, mais il est hors de l'étude attentive et psychologique des choses, et il n'est pas dans les préoccupations de la poésie moderne.
Enfin, au-delà et au sommet des degrés que nous avons parcourus, se trouve une conception générale de la Nature considérée comme un tout, et de nos rapports avec elle, une métaphysique de la Nature, avec son influence sur notre destinée. On peut dire que cette conception a envahi la poésie moderne. Dans la littérature anglaise, comme dans les autres, elle remplace presque entièrement l'élément religieux. Celui-ci ne se trouve plus à l'état pur que dans des poètes secondaires, comme Montgomery, Pollock ou Keble; ou, s'il se rencontre chez des poètes principaux comme Cowper, il n'y occupe qu'une place secondaire et ce n'est pas par lui qu'ils sont grands. Si Cowper ne possédait pas l'élément humain il ne serait pas beaucoup au-dessus de Young. Le sens religieux qui persiste dans Wordsworth s'est ranimé et rajeuni en se combinant avec une conception de l'univers; et pour certains poètes comme Shelley, cette conception a été toute une religion. Pour tous, bien qu'à des degrés divers, la vie humaine n'apparaît qu'à travers un système du monde, et pour quelques-uns elle y disparaît. Ce qui reste de mysticisme, de vénération et d'attente confiante, dans la poésie moderne, n'existe que mélangé à une philosophie de la Nature. C'est là seulement que les poètes de notre temps puisent leurs plus hautes inspirations; là seulement qu'ils ont trouvé les paroles d'enseignement supérieur et sacré qui semble indispensable à toute grande poésie. C'est là que les espérances deIn Memoriamou desContemplationsse suspendent. Pour quelques-uns, il y a la Nature sans religion; pour personne, il n'y a plus de Religion sans l'aide de la Nature.
Ces divers systèmes ont trouvé leur expression dans la poésie moderne. La plus répandue peut-être et, dans notre poésie occidentale, la plus ancienne, est la conception théologique. Elle consiste à considérer le jeu en quelque sorte mathématique des lois naturelles, à admirer la succession des saisons et le cours régulier des astres. Les mondes lointains, dont les orbites d'or pareils à des ressorts célestes se meuvent avec une immortelle précision, y tiennent une place importante. L'Univers apparaît comme un mécanisme qui décèle un ouvrier d'une puissance et d'une sagesse infinies. L'idée du Créateur et principalement du Régulateur efface celle de la Création; la pensée de la Divinité se substitue à celle de la Nature, et presque toujours la description poétique se termine par un hymne à l'Invisible. C'est la conception chrétienne, celle des esprits religieux, comme Fénelon ou Lamartine[882], le lieu commun d'une innombrable quantité de prédicateurs. Dans le domaine plus restreint de la poésie anglaise, c'est la conception de Thomson et celle de Cowper[883].
Mais ce n'est pas là un bien profond système de la Nature. En réalité, cette conception tend à supprimer la Nature, à n'en faire qu'un moyen de raisonnement, par lequel se démontre l'existence d'un Dieu personnel. L'esprit ne s'attache pas à elle, il ne la considère pas en elle-même, il ne l'étudie que pour la personne qu'elle lui révèle. L'Univers s'efface pour laisser voir derrière lui une Providence abstraite. Il en est de lui comme du triangle découvert sur une plage déserte, qu'on n'examine pas en soi, mais uniquement pour la main dont il est le signe. L'homme ne reste pas en contact avec la Nature; il n'en perçoit que la régularité abstraite, pour arriver à l'idée d'un législateur. C'est une conception inorganique et presque inanimée du monde, une conception astronomique, et, pour employer l'expression de George Eliot, télescopique[884]. Les lois qui le régissent apparaissent plus que les faits qui le constituent. Aussi est-elle froide, et si elle prête parfois à l'éloquence, elle manque presque toujours d'accent. C'est la conception vers laquelle Coleridge, impuissant à se soutenir dans le système supérieur de Wordsworth, est retombé dans sonHymne au Mont-Blanc.
Dans un autre système poétique, la Nature absorbe la vie humaine. Celle-ci n'existe pas, ne subsiste pas en dehors d'elle, elle se confond avec elle, y disparaît. Mais il y a deux façons bien différentes d'accepter cette même conviction, et qui ont donné naissance à deux lignées bien différentes de poètes.
Pour les uns, la Nature est la dévoratrice insatiable, le gouffre ouvert toujours où tombent d'interminables multitudes, le néant effroyable ou souhaité dans lequel disparaissent les bonheurs ou les lassitudes de la vie. Ils la regardent avec terreur et avec haine, soit qu'ils se soient haussés à un mépris stoïque comme de Vigny, ou qu'ils soient torturés par une impuissante révolte comme MmeAckermann. Cette vue toute négative de la Nature, cette façon de n'apercevoir en elle que la destruction indifférente et implacable a produit quelques-unes des plus puissantes inspirations de la poésie moderne. Nous empruntons, par exception, nos citations à notre littérature, parce que nous ne connaissons pas, dans la littérature anglaise, de passage où ce sentiment soit exprimé avec autant de force. Lorsque de Vigny dit:
Ne me laisse jamais seul avec la Nature,Car, je la connais trop pour n'en avoir pas peur;Elle me dit: «Je suis l'impassible théâtreQue ne peut remuer le pied de ses acteurs;Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre,Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.Je n'entends ni vos cris, ni vos soupirs, à peineJe sens passer sur moi la comédie humaineQui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,À côté des fourmis, les populations;Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,J'ignore en les portant les noms des nations.On me dit une mère, et je suis une tombe,Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe.Mon printemps ne sent pas vos adorations.»C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe,Et dans mon cœur alors, je la hais, et je voisNotre sang dans son onde et nos morts sous son herbe,Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.[885]
Ne me laisse jamais seul avec la Nature,Car, je la connais trop pour n'en avoir pas peur;
Elle me dit: «Je suis l'impassible théâtreQue ne peut remuer le pied de ses acteurs;Mes marches d'émeraude et mes parvis d'albâtre,Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.
Je n'entends ni vos cris, ni vos soupirs, à peineJe sens passer sur moi la comédie humaineQui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,À côté des fourmis, les populations;Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,J'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère, et je suis une tombe,Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe.Mon printemps ne sent pas vos adorations.»
C'est là ce que me dit sa voix triste et superbe,Et dans mon cœur alors, je la hais, et je voisNotre sang dans son onde et nos morts sous son herbe,Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.[885]
Lorsque MmeAckermann, que de Vigny, ce grand précurseur envers lequel on est ingrat, avait devancée, pousse avant de sombrer le cri déchirant et l'anathème qui fait frissonner l'oiseau et épouvante les vents, lorsqu'elle lance à la Nature son imprécation:
Sois maudite, ô marâtre, en tes œuvres immenses,Oui, maudite à ta source et dans tes éléments,Pour tous tes abandons, tes oublis, tes démencesAussi pour tes avortements!Qu'envahissant les cieux, l'Immobilité morneSous un voile funèbre éteigne tout flambeau,Puisque d'un univers magnifique et sans borneTu n'as su faire qu'un tombeau.[886]
Sois maudite, ô marâtre, en tes œuvres immenses,Oui, maudite à ta source et dans tes éléments,Pour tous tes abandons, tes oublis, tes démencesAussi pour tes avortements!
Qu'envahissant les cieux, l'Immobilité morneSous un voile funèbre éteigne tout flambeau,Puisque d'un univers magnifique et sans borneTu n'as su faire qu'un tombeau.[886]
Tous deux ils traduisent, avec une tristesse hautaine ou un emportement farouche, la sombre poésie qu'il y a dans cette conception. À la vérité, c'est peut-être moins regarder la Nature en soi que la vie humaine par rapport à elle. Car, en admettant que nos vies sont des bulles éclatant à la surface des forces, il se peut que des âmes plus résolues ou plus résignées soient heureuses de participer à ce renouvellement de l'être et de se sentir emportées par cette onde immense d'existences qui déferle à travers les temps.
C'est ce qui arrive à d'autres esprits. Pour eux aussi la vie humaine n'est pas plus que le moindre des bourgeons; elle s'ouvre un instant et périt pour jamais. C'est encore le matérialisme avec l'engloutissement irréparable de l'homme. Mais ils envisagent les choses par la face de la reproduction plutôt que de la destruction; ils considèrentle rajeunissement éternel plutôt que la décrépitude. Dans le cercle alternativement noir et blanc de naissance et de mort qui forme le travail de l'Univers, ils disent que la seconde n'est que la condition de la première, et pour eux les nuits ne sont pas les tombeaux des jours, mais des berceaux d'aurores. Ils ne sont pas sensibles à la terreur que leur existence sera un jour supprimée, mais à la joie qu'elle ait été produite. Ils sont heureux de prendre part un moment à la vie universelle, dont ils sentent en eux le tressaillement profond; et, reconnaissants d'avoir existé, ils retombent sans regrets dans le courant des métamorphoses. Cette façon de voir dans la Nature une évocation infatigable de l'être, une profusion, un épanouissement, une floraison de forces suffit pour remplacer une révolte inutile par une satisfaction tranquille. La plupart des âmes humaines sont, il est vrai, trop encastrées dans leur personnalité pour faire autre chose que de comprendre cette idée. Elles sont impuissantes à la ressentir: trop captives pour se perdre en elle, et trop étroites pour la recevoir en soi. Elles se contentent de l'exprimer dans une forme intellectuelle qui déjà ne manque pas de grandeur. Elles en tirent une fermeté tout humaine, semblable à celle que put éprouver une âme comme Littré, quelque chose comme la gratitude du convive rassasié dont parle noblement le poète latin.
Mais, lorsque cette idée tombe dans une âme comme celle de Shelley, capable de toutes les métamorphoses, les plus ténues et les plus puissantes, fluide, mobile, légère, impressionnable, incirconscrite et universelle comme l'air, susceptible comme lui d'être une brise ou un orage, recevant toutes les teintes, s'embrasant avec les soleils et plus rêveuse que les pâles étoiles, une des plus étonnantes âmes humaines qui aient existé et la plus éperdue de nature qui fut jamais, alors on a un exemple unique de la poésie que peut contenir ce sentiment de la vie universelle. Shelley a eu, vis-à-vis des forces de la Nature, la même flexibilité que Shakspeare vis-à-vis des âmes humaines. C'est le poète des existences élémentaires. Son affinité avec elles est un phénomène psychologique. Pour la première fois, du moins en occident, on a vu une âme humaine, perdant ses contours, sa conscience, se plonger passionnément dans la Nature. Elle est descendue plus bas que les existences déjà individualisées des plantes ou des animaux; la folie aérienne de l'alouette ou la tristesse pensive de la plante sensitive sont encore trop concrètes[887]. Elle a pénétré jusqu'aux existences plus vagues, plus diffuses, plus rudimentaires. Elle est redevenue primitive, antérieure à toute forme, elle s'est faite semblable aux éléments, aux flottants phénomènes de l'atmosphère. Elle a été le crépuscule, la nuit, L'éclair, la neige, que les rayons des étoiles bleuissentsur les sommets silencieux des monts[888], l'automne pensif[889], elle a crié au vent d'ouest, au sauvage vent d'ouest, alors que sa large haleine passait sur la terre:
«Sois, ô esprit farouche,Mon propre esprit, sois moi-même, ô impétueux![890]».
Elle a été la nue, puisant aux ruisseaux et à la mer de fraîches averses pour les fleurs altérées, la fille de la terre et de l'eau, qui change et ne peut mourir, la nue aux mille métamorphoses[891]. Elle s'est perdue dans toutes les manifestations les plus indécises, les plus originaires, les plus profondes de la force inconnue.
Shelley a eu un instinct si puissant de la vie générale qu'il ne s'arrêtait pas aux attributs de forme ou de couleur des phénomènes. Il a pénétré jusqu'à leur vie intime, leur âme obscure, leurs aspirations inconscientes, le sens épars de leur fonction et la vague allégresse de leur course, car peut-être le mouvement est la joie des choses. Aussi jamais la matière n'a été plus immatérialisée. La force inchoative, la vie centrale, y perce partout, en sorte que, derrière la mince matérialité des attributs, on rencontre l'immatériel. La profondeur même de ce matérialisme conduit à quelque chose qui ressemble à du spiritualisme. La matière disparaît presque, se pénètre de vie et de mouvement, perd sa pesanteur qui, en réalité, n'est qu'une idée humaine, prend sa vraie légèreté, son bondissement, son allégresse cosmiques. Alors, tous les phénomènes allégés, spiritualisés, vus par leur face intérieure et impalpable, passent, se croisent, comme s'ils étaient purement lumineux et des jeux rapides de forces. À cet enivrement de mouvements infinis, s'ajoute l'idée qu'ils sont eux-mêmes dans un autre mouvement plus vaste, qui les soulève vers le progrès; l'idée d'une transformation, d'un déroulement du Monde vers la perfection. On a non-seulement l'exaltation d'appartenir à la grande vie, mais l'enthousiasme d'être emporté par l'immense roue de l'Univers courant au mieux. C'est pourquoi, lorsqu'il parle de la Nature, Shelley ne trouve d'autre moyen d'expression que le lyrisme violent et tendu. Des hymnes seuls peuvent rendre cette ivresse de panthéisme. Il a ainsi donné la poésie de la Nature la plus vraie, la plus centrale, la plus organique, la plus riche, qui ait jamais paru. Il chante au cœur même de la Nature. La chétive vie humaine disparaît entièrement, ne devient plus qu'une des voix qui célèbrent la vie immense.
Enfin, il y a un troisième système qui, bien que dérivé des philosophies,est, en poésie, la création et le glorieux domaine de Wordsworth. Dans cette conception nouvelle l'homme et la Nature existent également; il ne la supprime pas au profit de la Divinité; elle ne l'absorbe pas. Tous deux vivent: la Nature dans sa richesse; lui, dans son indépendance vis-à-vis d'elle. Mais il est toujours en contact avec elle; il y a entre eux une sorte d'harmonie préétablie; il est créé pour la percevoir; elle, pour être perçue par lui.
Avec, quelle délicatesse l'Esprit individuel(Et peut-être tout autant les facultés progressivesDe l'espèce entière) au Monde extérieurS'adapte; avec quelle délicatesse aussi,(Et ceci est un thème que les Hommes ont pu entendre)Le monde extérieur s'adapte à l'esprit[892].
Il y a donc une sorte d'ajustement, de fiançailles, d'union, entre l'esprit humain et la Nature. Il la perçoit dans sa vie innombrable et splendide; mais cette vie n'est pas tout: la raison d'être de l'Univers n'est pas comprise en lui-même, ni sa signification; il n'est que la révélation de quelque chose de plus grand. Cette manifestation est tout ce qu'il nous est donné de saisir. Nous ne pouvons connaître que la Nature; mais elle nous parle de quelque chose d'au-delà d'elle. Dans son langage mystérieux et immense, elle nous révèle l'existence d'une force supérieure, de modes d'être inconnus, d'une puissance lointaine et invisible. Dès lors, la Nature n'est pas seulement un fait, elle est un signe; il ne suffit pas de la regarder, il faut l'interpréter; un élément idéal se mêle par là à son étude.
Il est aisé de voir que cette doctrine diffère des autres. Avec le système de Cowper, il n'y a ni étude de la Nature pour elle-même, ni interprétation donnée à ses millions de formes. On ne s'arrête pas à elle. Il n'y a pas de relation continue; dès qu'on a trouvé, par l'idée de loi, l'idée d'un Régulateur, on a tout découvert; il n'y a plus qu'à chanter ses louanges. Ici, au contraire, la Nature reste au premier plan. Elle est l'objet d'une lecture constante, comme un texte qu'on ne se lasse pas de relire et de commenter, pour en pénétrer le sens. Le système qu'on a appelé «Wordsworthien» conserve l'homme, conserve la Nature, et ne ferme pas toute ouverture sur l'inconnu. On comprend qu'il offre au point de vue poétique plus de ressources, qu'il est en quelque sorte plus large et plus hospitalier. Il est réaliste, car il s'attache à la Nature, il tire d'elle tout ce qu'il sait, vit de sa vie, s'élargit en la connaissant plus, a besoin d'être constamment nourri par son observation. Il est idéaliste, car, prenant la Nature comme une révélation et un signe,il met derrière ses faits des pensées; il la spiritualise constamment, et, en laissant subsister sa réalité sur quoi tout s'appuie, il en tire des enseignements et de l'espérance. En même temps, il reste en quelque sorte dans le rayon scientifique des faits, car il ne tire de la Nature que ce que celle-ci peut donner: quelque chose de confus, de vague, de lointain, de mystérieux, l'idée de cet Inconnaissable redoutable qui est de l'autre côté des murs flamboyants du monde. Rien de défini, de précis, d'humain comme le Dieu de Cowper, qui est plutôt fourni par la révélation; mais la présence devinée d'une impérissable puissance dont la Nature n'est que le voile de notre côté. C'est, après tout, l'idée de plus d'un philosophe scientifique; Wordsworth l'a exprimée dans une image qui en rend à la fois le grandiose et l'obscur.
J'ai vuUn enfant curieux, qui vivait dans une plaineÀ l'intérieur des terres, appliquer à son oreilleLes spirales d'un coquillage aux lèvres lisses;Silencieux, suspendu, avec son âme même,Il écoutait intensément; et bientôt son visageS'éclaira de joie, car il entendait sortir du dedansDes murmures, par quoi le coquillage exprimaitUne union mystérieuse avec sa mer natale.Pareil à ce coquillage est l'univers lui-mêmeÀ l'oreille de la Foi; et il y a des moments,Je n'en doute pas, où il vous communiqueD'authentiques nouvelles de choses invisibles,De flux et de reflux, d'une puissance éternelleEt d'une paix centrale, subsistant au cœurD'une agitation sans fin. Alors vous restez debout,Vous révérez, vous adorez, sans le savoir,Pieux au-delà de l'intention de votre Pensée,Religieux au-dessus du dessein de votre Volonté[893].
Pour mesurer l'importance de la Nature aux yeux de Wordsworth, il faut ajouter qu'il en a tiré toute une psychologie et toute une éducation morale. Pour lui, la Nature est faite de sérénité, de mystère, de grandeur, de majesté; et l'âme humaine est, selon son expression, bâtie par les impressions de la Nature[894]. Elles entrent en elle, s'y déposent comme une lente alluvion de beauté, de calme et de douceur. La splendeur des couchers de soleil, la pensivité des soirs, la fraîcheur des matins, les diverses qualités des paysages y pénètrent, s'y perdent, et, par superpositions successives, l'édifient sans qu'elle s'en doute. Ce qu'il y a de meilleur dans l'homme, ce qui le soutient et l'anoblit, n'est que l'accumulation de ces rêveries devant la Nature, et la somme de ces momentsrares et bénis. Ces instants grandioses, il faut aller au-devant d'eux, mais non pas délibérément, avec le parti pris de les rencontrer à telle heure ou à tel endroit. Ils se manifestent quand il leur plaît. Il faut aller s'offrir à eux, s'exposer sur une éminence, sur la rive d'un lac, quand les premières étoiles commencent à se mouvoir le long des collines[895]. Il faut mener son âme devant la Nature, et là, l'ouvrir toute grande, se mettre en état de sage passivité. Alors, sans que nous le sachions, des influences secrètes agissent sur nous; mille voix, mille spectacles, le silence même, entrent en nous et secrètement y déposent des germes de sagesse et de patience.
L'œil ne peut s'empêcher de voir,Nous ne pouvons commander à l'oreille de cesser d'agir,Nos corps sentent partout où ils se trouvent,Contre ou avec notre volonté.Je pense de même qu'il y a des pouvoirsQui d'eux-mêmes font impression sur nos esprits,Et que nous pouvons nourrir notre espritDans une sage passivité.Pensez-vous, dans cette puissante sommeDes choses qui parlent sans cesse,Que rien ne viendra de soi-même,Et qu'il nous faut toujours courir après?Ne demandez donc plus pourquoi ici,Conversant comme je le peux,Je reste assis sur cette vieille pierre grise,Et perds mon temps à rêver[896].
L'œil ne peut s'empêcher de voir,Nous ne pouvons commander à l'oreille de cesser d'agir,Nos corps sentent partout où ils se trouvent,Contre ou avec notre volonté.
Je pense de même qu'il y a des pouvoirsQui d'eux-mêmes font impression sur nos esprits,Et que nous pouvons nourrir notre espritDans une sage passivité.
Pensez-vous, dans cette puissante sommeDes choses qui parlent sans cesse,Que rien ne viendra de soi-même,Et qu'il nous faut toujours courir après?
Ne demandez donc plus pourquoi ici,Conversant comme je le peux,Je reste assis sur cette vieille pierre grise,Et perds mon temps à rêver[896].
Cette manière inconsciente d'apprendre est supérieure à la science et à son travail analytique. Celle-ci n'est qu'une façon de voir les objets «dans une disconnection morte et inerte»; divisant toujours de plus en plus, elle brise toute vie et toute grandeur, jamais satisfaite tant que la dernière petitesse peut encore devenir plus petite[897]. Elle est impuissante à rendre la complexité et la beauté des choses, qui sont la réalité et la seule vérité. Les laisser entrer en soi, telles qu'elles sont dans leur ensemble et dans leurs rapports, c'est étudier mieux que dans tous les livres.
Et écoutez! comme joyeusement la grive chante!Elle aussi est un bon prédicateur,Venez, venez à la lumière des choses,Que la Nature soit votre préceptrice.Elle a tout un monde de trésors préparésPour enrichir les cœurs et les esprits:Une sagesse spontanée, exhalée par la santé,La vérité exhalée par la gaîté.Une impression venant d'un bois printanierPeut vous enseigner plus sur l'homme,Plus sur le bien et le mal moraux,Que tous les sages ensemble.Douce est la science que donne la Nature;Notre intelligence affairéeDéforme la beauté des choses,Et tue afin de disséquer.Assez de Science et d'Art,Fermez ces froids feuillets,Venez, sortons, et apportez avec vousUn cœur qui veille et qui sache recevoir[898].
Et écoutez! comme joyeusement la grive chante!Elle aussi est un bon prédicateur,Venez, venez à la lumière des choses,Que la Nature soit votre préceptrice.
Elle a tout un monde de trésors préparésPour enrichir les cœurs et les esprits:Une sagesse spontanée, exhalée par la santé,La vérité exhalée par la gaîté.
Une impression venant d'un bois printanierPeut vous enseigner plus sur l'homme,Plus sur le bien et le mal moraux,Que tous les sages ensemble.
Douce est la science que donne la Nature;Notre intelligence affairéeDéforme la beauté des choses,Et tue afin de disséquer.
Assez de Science et d'Art,Fermez ces froids feuillets,Venez, sortons, et apportez avec vousUn cœur qui veille et qui sache recevoir[898].
On pourrait croire qu'il est à peine possible de saisir cette insensible pénétration de l'homme par la Nature, ces moments où elle s'épand en nous en noyant notre conscience, ces minutes trop profondes pour des mots. Wordsworth les a pourtant aperçus, avec une délicatesse et une subtilité qui font de lui un psychologue presque aussi pénétrant qu'il est grand peintre de la Nature. Avec quelle finesse il note ce petit choc imperceptible et cette surprise, par lesquels une âme perdue se réveille tout à coup et s'aperçoit qu'elle déborde de nature.
Alors quelquefois, dans ce silence, lorsqu'il était suspenduÀ écouter, un faible choc de douce surpriseA transporté loin dans son cœur la voix.Des torrents montagneux; ou bien la scène visibleEntrait, sans qu'il le sût, dans son esprit,Avec son décor solennel, ses rochers,Ses bois, et ce ciel mouvant, reflétéDans le sein de l'immobile lac[899].
Ces heures de divine réceptivité, ces moments mémorables et consacrés, Wordsworth les a décrits avec de merveilleuses ressources de langage. Il a su exprimer des états d'âme presque inexprimables et qui n'avaient jamais été révélés. C'est une contemplation qui, peu à peu, se spiritualise; la scène extérieure, tout en persistant avec sa netteté et ses détails, s'affine, devient immatérielle, se change en rêve; elle passe du dehors dans l'âme qui la contemple, avec une ineffable douceur, entrant en elle, se transformant en elle. Sensations intraduisibles et désespérantespour les lourds termes humains, et que Wordsworth a su rendre dans une transparente immatérialité et avec précision.
Oh alors, l'eau calmeEt sans un soupir s'étendit sur mon âmeAvec une pesanteur de plaisir, et le cielQui n'avait jamais été si beau descenditDans mon cœur et me tint comme un rêve[900].
Et ailleurs parlant «d'un de ces jours célestes qui ne peuvent pas mourir[901]».
Souvent, dans ces moments, un calme si profond et si saintSe répandait sur mon âme, que les yeux du corpsÉtaient entièrement oubliés, et que ce que je voyaisM'apparaissait comme quelque chose en moi-même, un songe,Une perspective dans l'esprit[902].
En accumulant ainsi de nobles impressions et de beaux spectacles, l'âme s'enrichit, se fait des provisions de calme, de santé et de haute jouissance. Elle en est profondément pénétrée comme d'une fraîcheur. Dans chacun de ces moments, il y a de la vie et de la nourriture pour les années futures. Et cette influence, qui sait jusqu'où elle peut s'étendre? Jusqu'aux moindres actes de la vie quotidienne. Elle affecte la continuité même de l'âme.
Ces beaux spectacles,Pendant une longue absence, n'ont pas été pour moiComme un paysage pour l'œil d'un homme aveugle;Mais souvent, dans les chambres solitaires, parmi le fracasDes villes et des cités, je leur ai dû,Dans les heures de lassitude, des sensations douces,Ressenties dans le sang, ressenties jusqu'au fond du cœur,Qui passaient jusque dans la partie la plus pure de mon esprit,Me réconfortant tranquillement. Je leur ai dû ainsi des sentimentsDe plaisir non remémoré, de ceux qui, peut-être,N'ont une influence ni légère, ni triviale,Sur cette meilleure portion de la vie d'un honnête homme,Ses petits actes, ignorés, oubliés,De bonté et d'amour[903].
Peu à peu, ces extases mûrissent en un plaisir plus calme; l'esprit devient une demeure pour toutes les formes aimables; la mémoire est l'habitation de sons et d'harmonies pleines de douceur. L'âme, remplie de ces belles choses, devient belle à son tour. Elle en est pour ainsi direconstruite et chaque nouvelle impression la rend plus complète et plus noble. Elle prend les habitudes mêmes de la Nature. Elle devient sereine, calme, pleine de bonté, de pardon, d'indifférence aux petites choses, pleine de sérieux, de gravité, et d'un sentiment de respect religieux.
La Nature fait encore davantage. Elle enseigne également à l'homme ses devoirs envers ses semblables, ou plutôt elle le façonne également envers eux. C'est une des originalités de Wordsworth que d'avoir suspendu à l'étude de l'Univers sa sympathie pour l'homme. L'esprit, fait à ces contemplations sublimes, est rendu incapable de sentiments inférieurs et plus étroits. Il s'y sent mal à l'aise, dans une atmosphère moins haute. Il est, au milieu de l'envie et de la haine, ainsi qu'un exilé. Le poète a marqué le lien qui rattache la bonté pour les autres à l'amour de la Nature dans le magnifique passage qui clôt le quatrième livre de l'Excursion, et peut-être que quelque chose de son éloquence peut se faire sentir même à travers notre prose. Pour lui, l'homme qui est en communion avec les formes de la Nature, qui ne connaît et n'aime que des objets qui n'excitent ni les passions morbides, ni l'inquiétude, ni la vengeance, ni la haine, cet homme doit forcément ressentir si profondément la joie de ce pur principe d'amour que rien de moins pur et de moins exquis ne saurait désormais le satisfaire. Malgré lui, il cherchera dans ses semblables les objets d'un amour et d'une joie pareils. Le résultat est que, par degrés, il s'aperçoit que ses sentiments d'aversion s'amoindrissent et s'adoucissent; une tendresse sacrée envahit et habite son être. Il regarde autour de lui, cherchant le bien, et il trouve le bien qu'il cherche, jusqu'à ce que la haine et le mépris deviennent des choses qu'il ne connaît que de nom; s'il entend sur d'autres bouches le langage qu'ils parlent, il est plein de compassion. Il n'a pas une pensée, pas un sentiment qui puisse subjuguer son amour. La Nature ne l'éloigne jamais de l'homme. Au milieu d'elle, il ne cesse pas d'entendre «la tranquille et triste musique de l'humanité[904]». Quand il assiste au riant travail un jour de printemps, il ne peut se défendre d'avoir des pensers mélancoliques. Au milieu de la joie de tous les êtres, il ne cesse jamais de songer que l'homme seul, par ses souffrances, désobéit au dessein de bonheur universel.