Chapter 4

Et alors j'abaissai de nouveau mon regard,Et je vis se promener au pied de la tour,Toute solitaire, nouvellement arrivée pour se distraire,La plus belle ou la plus fraîche jeune fleurQue j'eusse jamais vue, me sembla-t-il, avant cette heure.De cette surprise soudaine, tout d'un coup refluaLe sang de tout mon corps vers mon cœur.Je décrirai la forme de ses vêtements,Jusqu'à sa chevelure d'or et sa riche parure;Ils étaient semés de dessins de perles blanchesEt de topazes brillant comme le feu,Avec mainte émeraude et maint beau saphir.Sur sa tête elle portait une coiffure de couleurs fraîches,De plumes en partie rouges, et blanches et bleues...Autour de son col blanc comme un émail,Elle avait une belle chaîne de fine orfévrerie,À laquelle pendait un rubis sans tache,Dont la forme était celle d'un cœur,Qui comme une étincelle de flamme follementSemblait vouloir brûler sur sa gorge blanche.Si on pouvait trouver le pareil, Dieu le sait.Et pour marcher dans ce frais matin de mai,Elle avait sur sa robe blanche une agrafeDont on n'avait jamais vu la plus belle,Je le suppose; et sa robe pressait lâchement son corps,Et la marche l'avait entr'ouverte; c'était un tel déliceDe voir cette jeunesse dans sa beautéQue j'ai peur d'en parler trop lourdement[153].

Et alors j'abaissai de nouveau mon regard,Et je vis se promener au pied de la tour,Toute solitaire, nouvellement arrivée pour se distraire,La plus belle ou la plus fraîche jeune fleurQue j'eusse jamais vue, me sembla-t-il, avant cette heure.De cette surprise soudaine, tout d'un coup refluaLe sang de tout mon corps vers mon cœur.

Je décrirai la forme de ses vêtements,Jusqu'à sa chevelure d'or et sa riche parure;Ils étaient semés de dessins de perles blanchesEt de topazes brillant comme le feu,Avec mainte émeraude et maint beau saphir.Sur sa tête elle portait une coiffure de couleurs fraîches,De plumes en partie rouges, et blanches et bleues...

Autour de son col blanc comme un émail,Elle avait une belle chaîne de fine orfévrerie,À laquelle pendait un rubis sans tache,Dont la forme était celle d'un cœur,Qui comme une étincelle de flamme follementSemblait vouloir brûler sur sa gorge blanche.Si on pouvait trouver le pareil, Dieu le sait.

Et pour marcher dans ce frais matin de mai,Elle avait sur sa robe blanche une agrafeDont on n'avait jamais vu la plus belle,Je le suppose; et sa robe pressait lâchement son corps,Et la marche l'avait entr'ouverte; c'était un tel déliceDe voir cette jeunesse dans sa beautéQue j'ai peur d'en parler trop lourdement[153].

Il écrivit, en l'honneur de sa dame,Le Carnet du Roi, un joli poème amoureux, où il raconte comment naquit sa passion, et qui, pour le luxe des descriptions, la révérence envers la femme, un sentiment de fraîcheur printanière, et je ne sais quelle jeunesse et clarté des mots, n'est pas loin de Chaucer[154].

Cependant le duc d'Albany, qui avait été nommé régent à la mort de Robert III, était mort lui-même. L'Écosse était sans gouvernement. Henri V consentit à relâcher son prisonnier. Avant son départ, Jacques épousa la jeune fille dont la vision avait consolé son exil. Il rentra dans son royaume en 1423, et fut couronné solennellement dans l'église de l'Abbaye de Scone[155]. Ce jeune homme, qui avait commencé la vie en artiste, se trouva être un grand roi; ce rêveur avait une énergie rapide et inflexible. Il trouva le pays dans le chaos, les nobles indépendants, le peuple en désarroi, le brigandage et l'anarchie partout. «Si Dieu me prête vie, dit-il en entrant sur son sol, il n'y aura pas un endroit dans mon royaume, où la clef ne gardera pas le château, et la touffe de genêt la vache, quand je devrais mener la vie d'un chien pour l'accomplir[156]». La répression fut terrible: la famille d'Albany fut détruite; il défendit aux nobles de voyager avec une suite trop nombreuse; confisqua les biens de ceux qui résistaient. Un jour il fit pendre trois cents brigands; tout chef rebelle était exécuté sur le champ. Son activité était infatigable; sa vigilance s'étendait à tout. Il promulgua des lois sur les pêcheries, sur les impôts, contre la simonie, sur les mendiants, des lois somptuaires. Il encouragea le commerce. On a de lui une loi qui ordonnait aux propriétaires d'arbres de détruire les nids de corbeaux, à cause des dégâts que ces oiseaux causent aux blés. Tout arbre, sur lequel un nid de corbeaux était encore trouvé le deux du mois de mai, était abattu et confisqué[157]. Pendant quinze ans, il travailla sans relâche à rendre à son peuple l'ordre et la paix. Il avait peut-être mené trop rudement les choses, avec des idées trop anglaises, sans tenir assez compte de l'état du pays. Les nobles résolurent de se délivrer de cette main de fer qui les écrasait. Une conspiration s'ourdit. Elle éclata dans une scène qui est une des plus épouvantables que contiennent les annales d'Écosse, riches pourtant en tragédies de ce genre. Pendant que le roi était à Perth, les conjurés pénétrèrent la nuit dans le château. Les verrous de la chambre royale avaient été enlevés par une main traîtresse. Quand on entendit les pas des meurtriers, le roi était seul, sans armes, avec la reine et les dames de la suite. Une d'elles, Catherine Douglas, essaya héroïquement d'arrêter les assassins, en mettantson bras en guise de barre à travers la porte. Le bras fut brisé; la chambre envahie par une bande de furibonds. Jacques I découvert dans une cachette sous le plancher fut massacré[158].

C'est de cette vie royale, éclose dans une idylle et close par une tragédie, dépensée aux hautes besognes de la guerre et des lois, que sont sortis, semble-t-il, les deux premiers poèmes populaires, et l'exemple de l'observation grotesque appliquée à la vie vulgaire. On explique cette anomalie en se rappelant que Jacques aimait à se mêler au peuple, afin de se rendre compte de ses besoins[159]. Ces deux poèmes, dont l'un s'appelleÀ la Fête de Peebles, et l'autreÀ Christ's Kirk sur le pré, sont à peu près identiques de sujet. Ce sont des descriptions de journées de fête rustique, avec leurs joyeusetés, leurs lourdes farces, et leurs querelles. Dans les deux, on voit les gens se réunir, le matin, suivre les routes pour aller au lieu désigné; le milieu de la journée est longuement décrit; le départ occupe les dernières strophes. Il y a seulement entre les deux poèmes une différence de tonalité: le premier est de couleurs plus claires et plus gaies, le second d'une teinte un peu plus sombre et d'une touche plus rude.

La pièceÀ la Fête de Peebless'ouvre gaîment par l'agitation matinale, dans tous les petits villages, des gens qui se préparent à venir à la fête.

Le premier mai, quand tout le monde s'apprêtePour la fête de Peebles,Pour aller entendre les chants et la musique,Doux confort, à dire vrai,Par rivière et forêt ils arrivèrent.Ils s'étaient faits très beaux,Dieu sait qu'ils n'y auraient pas manqué,Car c'était leur jour de fête,Disaient-ils,À la fête de Peebles.Toutes les filles de l'ouestÉtaient debout avant le chant du coq;L'émoi empêchait de dormirEt les préparatifs et la joie;L'une dit: «Mes mouchoirs ne sont pas pliés»Et Meg, toute en colère, répondit:«Il vaut mieux prendre une capeline».«Par l'âme de Dieu, c'est vrai»,Dit l'autre,À la fête de Peebles[160].

Le premier mai, quand tout le monde s'apprêtePour la fête de Peebles,Pour aller entendre les chants et la musique,Doux confort, à dire vrai,Par rivière et forêt ils arrivèrent.Ils s'étaient faits très beaux,Dieu sait qu'ils n'y auraient pas manqué,Car c'était leur jour de fête,Disaient-ils,À la fête de Peebles.

Toutes les filles de l'ouestÉtaient debout avant le chant du coq;L'émoi empêchait de dormirEt les préparatifs et la joie;L'une dit: «Mes mouchoirs ne sont pas pliés»Et Meg, toute en colère, répondit:«Il vaut mieux prendre une capeline».«Par l'âme de Dieu, c'est vrai»,Dit l'autre,À la fête de Peebles[160].

De tous les villages des environs, de Hope, de Kailzie, et de Cardronow, ils arrivent par bandes, en chantant des refrains de vieilles chansons, conduits par des cornemusiers. Il y a, sur la route, des rencontres où les gars plaisantent les filles, avec des plaisanteries de paysans. Un groupe arrive à la ville et s'en va à la taverne. La scène est vivante et jolie.

Ils s'en vont à la maison de taverne,D'un pas gai et dispos.L'un parla en mots très dégagés:«En voilà assez de malechance,Relevez les feuillets de la table, (et il aida à le faire),Nous sommes tous à attendre;Veillez à ce que le linge soit blanc,Car nous allons dîner, puis danser,Là-dehors,À la fête de Peebles».À mesure que l'hôtesse apportait un plat,L'un d'entre eux faisait une marque sur le mur.L'un disait de payer, un autre disait: «Non,Attendez que nous fassions le compte».Et l'hôtesse disait: «N'ayez crainte,Vous ne paierez que ce que vous devez».Un jeune gars se dressa sur ses pieds,Et commença à rire,En raillerie,À la fête de Peebles.Il prit un plat de bois dans sa main,Et il se mit à compter:«C'est deux pence et demi par tête,C'est ce que nous payons toujours».Un autre se dressa sur ses piedsEt dit: «Tu es trop bête,Pour prendre cet office-là en main;Par Dieu, tu mérites bien une torgnioleDe moiÀ la fête de Peebles.[160]»

Ils s'en vont à la maison de taverne,D'un pas gai et dispos.L'un parla en mots très dégagés:«En voilà assez de malechance,Relevez les feuillets de la table, (et il aida à le faire),Nous sommes tous à attendre;Veillez à ce que le linge soit blanc,Car nous allons dîner, puis danser,Là-dehors,À la fête de Peebles».

À mesure que l'hôtesse apportait un plat,L'un d'entre eux faisait une marque sur le mur.L'un disait de payer, un autre disait: «Non,Attendez que nous fassions le compte».Et l'hôtesse disait: «N'ayez crainte,Vous ne paierez que ce que vous devez».Un jeune gars se dressa sur ses pieds,Et commença à rire,En raillerie,À la fête de Peebles.

Il prit un plat de bois dans sa main,Et il se mit à compter:«C'est deux pence et demi par tête,C'est ce que nous payons toujours».Un autre se dressa sur ses piedsEt dit: «Tu es trop bête,Pour prendre cet office-là en main;Par Dieu, tu mérites bien une torgnioleDe moiÀ la fête de Peebles.[160]»

«Une torgniole, s'écrie l'autre, tu ne l'oserais pas». Et là-dessus ils font mine de se quereller, de se battre, ils se bousculent, et en profitent pour déguerpir sans rien payer. On dirait une desRepeues Franchesde Villon, et racontée d'un style qui n'est pas loin du sien. Après quelques autres péripéties les choses se calment, et l'on est à la danse.

Alors, Will Swain arriva tout suant,C'était un gros homme, un meunier;«Si je peux danser, vous allez voir, allons vite,Donnez-moi un air de cornemuse;Je vais commencer la danse du Montreur d'ours,Je suis sûr qu'elle va marcher.»Lourdement il se démène çà et là.Seigneur! comme ils accoururent pour le voir,Cette fois-là,À la fête de Peebles.Ils s'assemblèrent tous de la ville,Et s'approchèrent tous de lui;L'un demanda qu'on fît place aux danseurs,Car Will Swain fait des merveilles.Toutes les filles crièrent: «Ah! ah!»Et, Seigneur! Will Young se mit à rire.«Allons, commères, allons-nous en,Nous avons dansé assezPour une foisÀ la fête de Peebles[161]».

Alors, Will Swain arriva tout suant,C'était un gros homme, un meunier;«Si je peux danser, vous allez voir, allons vite,Donnez-moi un air de cornemuse;Je vais commencer la danse du Montreur d'ours,Je suis sûr qu'elle va marcher.»Lourdement il se démène çà et là.Seigneur! comme ils accoururent pour le voir,Cette fois-là,À la fête de Peebles.

Ils s'assemblèrent tous de la ville,Et s'approchèrent tous de lui;L'un demanda qu'on fît place aux danseurs,Car Will Swain fait des merveilles.Toutes les filles crièrent: «Ah! ah!»Et, Seigneur! Will Young se mit à rire.«Allons, commères, allons-nous en,Nous avons dansé assezPour une foisÀ la fête de Peebles[161]».

On se prépare à s'en retourner. Personne n'a l'air de songer au pauvre souffleur de cornemuse, qui s'est fatigué toute la journée et réclame son dû.

Le cornemusier dit: «Je commenceÀ être fatigué de jouer pour vous;Et on ne m'a encore rien donnéPour tous les airs que j'ai joués;Trois sous pour un demi jour,Cela ne vous ruinera pas;Mais si vous ne me donnez rien du tout,Que le grand Diable vous accompagne,»Dit-il,À la fête de Peebles[161].

L'heure du départ arrive. Les gars et les filles se disent adieu, tout tristes de se quitter et se promettent de se revoir. Chacun s'en va de son côté.

Le sujet deÀ Christ's Kirk sur le préest également la peinture d'une fête rustique, mais dans un autre ton. Sauf le début où se trouve une riante arrivée de jeunes filles qui viennent danser dans leurs robes neuves, la pièce tout entière est le récit d'une bataille entre paysans. Il n'y a pas de tableau plus exact d'une de ces bagarres qui éclatent souvent à la fin des fêtes villageoises. Cela commence par une querelle à la danse: on se bouscule, on se bourre, on se brutalise, on se menace, onsaisit les arcs, quelques flèches volent, et voilà la bagarre lancée. Elle se répand et tourbillonne. Il y a là une suite de strophes pleines de tumulte, de coups, de clameurs, d'un entrain superbe. En un clin d'œil, toute une populace se rue dans la querelle. Ils arrivent de tous côtés, à folles enjambées, accourent se faire casser la tête; ils ont des bâtons, des fourches et des fléaux; ils frappent à tort et à travers, les gourdins s'abattent sur les échines, les coups tintent sur les crânes, les barbes sont pleines de sang, les corps jonchent le sol; deux bergers se battent à coups de tête et se cossent comme des béliers; d'autres vont chercher le brancard d'une charrette et poussent dans le tas, frappant aux figures et défonçant les dents; les femmes sortent, accourent, piaillent, glapissent, se précipitent dans les bousculades; les enfants les y suivent; toute cette cohue se cogne, s'étreint, s'arrache, se buche, trébuche, roule, grouille, s'entasse, s'écrase, dans une trépignée générale. Le tocsin sonne si fort que le clocher en balance. Et tout d'un coup, sans qu'on sache ni comment, ni pourquoi, la fureur tombe, la bataille s'arrête, les gens éreintés se calment, se regardent, ahuris et penauds de s'être entre-tués. C'est une peinture vigoureuse et pourtant comique d'une de ces folies de coups qui s'emparent des foules, à la fin des foires et des marchés. Pendant quelques instants, une frénésie de combat affole cette tourbe; c'est la décharge de nerfs grossiers surexcités par une journée de fête[162].

Ce sont deux jolis morceaux, pleins déjà de toutes les qualités qui marquent cette branche de la poésie écossaise. Ils sont lestes, solides, nerveux, solidement appuyés sur la vie, avec le sens d'un grotesque de proportions moyennes qui tient le milieu entre l'observation et la caricature[163]. Ce sont deux tableaux flamands. Non pas des Téniers, ils n'en ont ni la touche lumineuse et légère, ni les couleurs claires, gaies, se jouant dans une harmonie argentée. Ils sont plus frustes, d'un pinceau moins souple, mais plus vigoureux. On les comparerait volontiers aux tableaux du vieux Pierre Breughel. Il recherchait lui aussi les foires et les kermesses, les scènes de gaîté naïve, semées d'ivrognes trébuchants, et de couples qui dansent. Il les a représentés, du premier coup, avec une bonne humeur primesautière, un entrain et une solidité d'observation, que nul de ses successeurs n'a dépassés. On le surnomma pour cette raison Breughel le Drôle, Breughel le Jovial, et le Breughel des Paysans. Il estle Maître de tout le réalisme flamand. L'auteur deÀ la fête de Peebleset deÀ Christ's Kirk sur le préa droit à la même place dans l'histoire de la poésie écossaise. Allan Ramsay aura un coloris plus léger et plus vif, mais il a moins de force et d'observation. Fergusson aura plus de précision et une notation plus minutieuse des détails, avec moins de mouvement et de gaîté. Burns seul lui sera supérieur.

Outre leurs qualités, ces deux pièces sont intéressantes parce qu'elles ont servi de modèle à beaucoup de ces petits poèmes écossais. Leur cadre a été conservé: l'arrivée le matin sur les routes, les descriptions de la journée, puis le retour des couples le soir, avec quelques plaisanteries appropriées. C'est le plan de laFoire de la Toussaintet desCourses de Leithde Fergusson; c'est exactement celui de laFoire-Saintede Burns. On a souvent dit que ce poème était imité desCourses de Leith. C'est plus haut qu'il convient de remonter, car la pièce de Fergusson est elle-même calquée sur les deux vieux poèmes.

Ils ont de plus fourni la strophe dans laquelle, avec de légers changements, toute cette suite de tableaux est écrite. C'est une strophe de dix vers: les huit premiers sont des vers de quatre pieds et de trois pieds, alternés; les vers de quatre pieds riment entre eux, et ceux de trois entre eux aussi; le neuvième vers ne compte qu'un pied, il ne rime pas, il sert à détacher le refrain de la strophe et à le faire claquer à part. Ce refrain a trois pieds dansÀ la Fête de Peebles, et quatre dansÀ Christ's Kirk sur le pré; il ne rime pas, mais il est le même à travers tout le morceau. Voici à peu près l'effet de cette strophe, d'après une de celles deÀ Christ's Kirk sur le pré; c'est une imitation qui n'a aucune prétention à l'exactitude.

Le grand Hugh saisit son bâton,Et va dans la bagarre;Il tape dans le peloton,Criant qu'on se sépare;Fol qui se mêle en hannetonÀ pareil tintamarre;Quand il eut reçu son horion,Alors il cria: «Gare!Je meurs!»À Christ's Kirk sur l'herbe du pré[164].

Allan Ramsay, dans la continuation qu'il donna de ce poème, employa la même strophe avec un léger changement. Il fit disparaître le dixième vers et transporta le refrain au neuvième, qu'il allongea d'un pied. Mais il conserva les deux rimes pour les huit premiers. Voici un exemple de cette strophe ainsi modifiée:

À l'est du ciel, l'aube clignote,Et les coqs de chanter;Le fermier ouvre l'œil et rote,Commence à s'étirer;La fermière se lève et trotte,Et commence à crier;Les gars sautent sur leur culotte,Et les chiens d'aboyer,Ce matin-là[165].

La strophe de Fergusson diffère encore un peu plus de la strophe initiale. Elle n'a elle aussi que neuf vers. Les huit premiers sont également de quatre et de trois pieds alternés. Les vers de quatre pieds riment entre eux, et ceux de trois entre eux également, mais, au lieu des deux rimes uniques qui maintiennent toute la strophe, il y en a quatre, en sorte que la strophe est en réalité coupée en deux. Le petit vers d'un pied est supprimé, et le refrain le remplace, raccourci, car il n'a généralement que deux pieds.

Le rustaud John, en bonnet bleu,En habits du dimanche,Court après Meg ainsi qu'au feu,Et baise sa peau blanche;Elle, narquoise, dit «Vilain!Garde pour toi ta bouche.»Il comprend, quelques sols en mainLa rendent moins farouche,Pour ce jour-là[166].

C'est de cette strophe-ci que Burns fit usage. On en trouvera plus loin un exemple tiré de lui. Celle de James I nous semble supérieure; elle est plus savante, plus difficile, mieux ramassée, et elle lance le refrain avec plus de nerf, après le petit arrêt. Mais c'est en somme la même forme et la même allure, courte et rapide. Enfin les deux vieux poèmes ont transmis à ceux qui les ont suivis quelque chose de plus subtil et de plus précieux, leur esprit d'observation exacte, leur gaîté, leur ironie, leur franchise de touche, leur besoin de mouvement et d'action, leur goût de terroir. Ces deux pièces sont donc importantes. Elles sont le point de départ et le modèle de toute une série de poèmes populaires qui aboutissent aux chefs-d'œuvre de Burns, et dont la filiation se suit très bien.

En dépit de l'autorité de M. Veitch, il ne nous semble pas que cette filiation s'établisse d'aucune façon à travers les deux poèmes intitulés:Les Trois contes des Trois prêtres de Peebles, etLes Frères de Berwick[167]. Ceux-ci ne ressemblent aux pièces que nous avons vues, ni par le choix du sujet rustique et purement écossais, ni par le vers court-vêtu et leste, ni par l'élan lyrique de la strophe, ni par la promptitude et l'allure du récit. Ce sont des histoires étendues et diffuses, se traînant péniblement en vers de dix pieds, sans strophes, de longs fabliaux à la façon du Moyen-Âge, avec digressions morales, satires contre le clergé et allégories[168]. Le premier raconte un mauvais tour joué par un clerc à un prêtre. Le second se compose de trois histoires morales que trois prêtres de Peebles se racontent, pour se faire mutuellement plaisir. Dans la première de ces histoires, un roi, dans son Parlement assemblé, propose aux trois états trois questions: Pourquoi la famille d'un riche bourgeois ne prospère jamais jusqu'à la troisième génération? Pourquoi les nobles actuels sont-ils tellement dégénérés de leurs ancêtres? Pourquoi le clergé n'est-il plus doué du pouvoir de faire des miracles? On voit toute la distance qu'il y a de ces lentes productions «à tendance morale[169]» aux joyeux petits poèmes écossais.

C'est par ailleurs qu'il faut aller pour suivre ce filon de poésie nationale. On sent qu'il se prolonge sous le sol. Çà et là des affleurements le trahissent. Si nous avions à indiquer les traces qui en marquent la continuité et la direction, nous choisirions la pièce de DunbarAux marchands d'Édimbourgqui fait penser aux pièces citadines de Fergusson; nous prendrions surtout les deux pièces anonymes intituléesLe Mariage de Jok et Jynny, etLa Femme d'Auchtermuchty[170]. Dans la première, lamère de Jynny énumère à Jok ce que sa fille lui apportera en mariage, et Jok déroule devant la mère de Jynny ce qu'il apporte de son côté. C'est un long inventaire burlesque des deux apports qui, mis ensemble, ne montent pas à beaucoup plus que rien. La drôlerie gît dans la longueur de l'interminable énumération, coupée par le refrain où les noms de Jynny et Jok reviennent accouplés, et claquent l'un contre l'autre comme en de rudes baisers rustiques.La femme d'Auchtermuchtyraconte la querelle d'un laboureur avec sa femme.

À Auchtermuchty, vivait un homme,Un mari, à ce qu'on m'a dit,Qui savait bien boire à un pot,Et n'aimait ni la faim ni le froid.Il arriva qu'une fois, un jour,Il conduisit la charrue dans la plaine,Si cela est vrai, à ce qu'on m'a dit,Le jour était mauvais par vent et pluie[171].

À Auchtermuchty, vivait un homme,Un mari, à ce qu'on m'a dit,Qui savait bien boire à un pot,Et n'aimait ni la faim ni le froid.

Il arriva qu'une fois, un jour,Il conduisit la charrue dans la plaine,Si cela est vrai, à ce qu'on m'a dit,Le jour était mauvais par vent et pluie[171].

Quand il rentre chez lui le soir, mouillé et glacé, il trouve sa femme assise au coin du feu. Rien n'est prêt pour lui ni ses bêtes; pas d'avoine pour son cheval, pas de foin ni de paille pour son bœuf. Il entre en colère et dit que les choses iraient bien mieux si elles étaient réglées par lui. La commère le prend au mot.

Dit-il: «où est le grain de mes chevaux?Mon bœuf n'a ni foin, ni paille,Femme, tu iras à la charrue, demain,Je serai ménagère, si cela se peut».«Époux, dit-elle, je veux bienPrendre mon jour de charrue,Pourvu que tu veilles aux veaux et vaches,Et à toute la maison, dedans et dehors.»

Dit-il: «où est le grain de mes chevaux?Mon bœuf n'a ni foin, ni paille,Femme, tu iras à la charrue, demain,Je serai ménagère, si cela se peut».

«Époux, dit-elle, je veux bienPrendre mon jour de charrue,Pourvu que tu veilles aux veaux et vaches,Et à toute la maison, dedans et dehors.»

La pièce est le récit de toutes les maladresses qu'il commet. Il trébuche à chaque pas dans quelque mésaventure. Il lâche les oisons qui s'en vont à sept, un milan s'abat qui en mange cinq. Aux cris des oisons, il accourt; pendant ce temps les veaux s'échappent. Il se met à la baratte et bat le beurre jusqu'à en suer; quand il s'est démené une heure, du diable s'il y a une miette de beurre; il a si bien échauffé le lait que celui-ci ne veut plus se cailler. Il met le pot sur le feu, puis il prend deux brocs pour aller chercher l'eau, quand il revient le pot est brûlé. Il court aux enfants; ils sont barbouillés jusqu'aux yeux; il veut aller laver ses draps, le ruisseau les emporte. Si bien que, le soir, il demande pardon à sa femme, confus, humilié, découragé, rompu.

Dit-il: «j'abandonne mon officePour le reste de mes jours,Car je mettrais la maison à la côte,Si j'étais vingt jours ménagère...»Dit-elle: «tu peux bien garder la place,Car bien sûr je ne la reprendrai pas»;Dit-il: «le démon saisisse ta face menteuse,Tu seras bien contente de la ravoir.»Alors elle empoigna un gros bâton,Et le brave homme fit un pas vers la porte,Dit-il: «Femme je me tairai,Car si on se bat j'aurai mon affaire.»Dit-il: «Quand j'abandonnai ma charrue,Je m'abandonnai moi-même.Je vais retourner à ma charrue,Car cette maison et moi nous ne nous entendrons jamais.[172]»

Dit-il: «j'abandonne mon officePour le reste de mes jours,Car je mettrais la maison à la côte,Si j'étais vingt jours ménagère...»

Dit-elle: «tu peux bien garder la place,Car bien sûr je ne la reprendrai pas»;Dit-il: «le démon saisisse ta face menteuse,Tu seras bien contente de la ravoir.»

Alors elle empoigna un gros bâton,Et le brave homme fit un pas vers la porte,Dit-il: «Femme je me tairai,Car si on se bat j'aurai mon affaire.»

Dit-il: «Quand j'abandonnai ma charrue,Je m'abandonnai moi-même.Je vais retourner à ma charrue,Car cette maison et moi nous ne nous entendrons jamais.[172]»

La donnée de cette pièce est un peu enfantine sans doute; il est difficile en outre de ne pas y discerner je ne sais quel arrière-goût d'origine étrangère. On dirait plutôt le sujet goguenard d'un fabliau français. Mais les détails sont écossais jusqu'au moindre. Bien que les strophes n'aient pas de refrain, elles conservent cependant l'allure légère et lyrique de ces petits poèmes.

Pendant leXVIIesiècle, cette branche de poésie fleurit et se développa singulièrement dans une même famille de propriétaires, fermiers du Renfrewshire, les Semple de Beltree. Le premier d'entre eux, Sir James Semple, est l'auteur d'un long poème satirique contre la papauté, intituléUn cure-dent pour le Pape ou le Pater noster du Colporteur; c'est une longue discussion théologique, en forme de dialogue entre un colporteur et un prêtre. Elle ne relève pas du genre qui nous occupe. C'est un pamphlet religieux en vers[173]. Mais le fils de Sir James, Robert Semple de Beltree, qui naquit vers 1599 et mourut vers 1670, est un personnage important dans la poésie populaire écossaise. Il l'est pour deux motifs.

Le premier, c'est qu'il a donné le modèle de ces fausses élégies qui feignent de déplorer la mort d'une personne encore vivante, ou dont la mort est trop lointaine ou trop indifférente pour causer un vrai chagrin. C'est une parodie de lamentation, où, sur un ton moitié attendri, moitié railleur, les qualités et les défauts du défunt sont rappelés avec bonne humeur. C'est, en plus grand et avec une forme lyrique, ce que sont les épitaphes qui tournent à l'épigramme. Mais tandis que celles-ci, à causede leur forme brève et brutale d'inscriptions, sont souvent cruelles, ces oraisons funèbres burlesques fournissent à la pensée assez d'espace pour que le rire et l'émotion s'y mêlent, s'y poursuivent et s'y jouent. Il est superflu de dire qu'on ne revendique pas pour Robert Semple l'honneur d'avoir inventé cette forme littéraire, mais le mérite, tout local, de l'avoir introduite dans la littérature de son pays. Il faut y ajouter celui de lui avoir donné d'emblée les qualités qui en ont fait une spécialité écossaise: la bonhomie, la familiarité, l'émotion railleuse, et une forte observation locale dont la saveur pénètre tout. Cela fait penser à ces gâteaux écossais faits de farine d'avoine où, malgré les ingrédients étrangers, domine toujours le goût du sol.

L'élégie de Robert Semple gémit sur le trépas d'un de ces joueurs de cornemuse, alors répandus dans le pays, qui vivait dans le petit hameau de Kilbarchan. Elle est connue, pour cette raison, sous le nom deLe Cornemusier de Kilbarchan. Pour quiconque a vu un cornemusier se promener, un jour de fête, avec sa cornemuse pavoisée de petits drapeaux, le titre seul est un tableau.

Ceci est l'épitaphe de Habbie Simson,Qui, sur son bourdon, portait de jolis drapeaux.Ses joues devenaient rouges comme cramoisi,Et il se démenait quand il soufflait dans sa peau.

C'est, comme on peut le prévoir, l'éloge des qualités et des talents professionnels du défunt, et l'énumération de ce que les Foires, les Mariages, les Fêtes perdent à ne plus l'avoir. C'est l'œuvre d'un esprit facile, élégant, mais dont la verve et la sève sont bien moins riches que celles de l'auteur deÀ la Fête de Peebles.

Aux représentations, quand il arrivait,Sa cornemuse accompagnait lestement le tambour,Comme des essaims d'abeilles, il la faisait bourdonner,Et il accordait son chalumeau.Maintenant tous nos cornemusiers peuvent être muets,Puisque Habbie est mort.Et aux courses de chevaux maintefois,Devant le noir, le bai, le gris-pommelé,Comme sa cornemuse, quand il jouait,Piaillait et piaulait,Maintenant ces passe-temps sont bien loin,Puisque Habbie est mort.

Aux représentations, quand il arrivait,Sa cornemuse accompagnait lestement le tambour,Comme des essaims d'abeilles, il la faisait bourdonner,Et il accordait son chalumeau.Maintenant tous nos cornemusiers peuvent être muets,Puisque Habbie est mort.

Et aux courses de chevaux maintefois,Devant le noir, le bai, le gris-pommelé,Comme sa cornemuse, quand il jouait,Piaillait et piaulait,Maintenant ces passe-temps sont bien loin,Puisque Habbie est mort.

La pièce se termine par un joli trait, à moitié pittoresque et à moitié mélancolique.

Quand il jouait, les enfants s'attroupaient,Quand il parlait, le vieux, il balbutiait;Les dimanches, son bonnet avait une plume,Bel ornement;Il attachait sa jument dans le cimetière,Où il repose mort.Hélas! pour lui mon cœur est navré,Car j'ai eu ma part de ses airs de danse,Aux Jeux, aux Courses, aux Fêtes, aux Foires,Sans malice, ni envie.N'espérons plus des airs de cornemuse,Puisque Habbie est mort.[174]

Quand il jouait, les enfants s'attroupaient,Quand il parlait, le vieux, il balbutiait;Les dimanches, son bonnet avait une plume,Bel ornement;Il attachait sa jument dans le cimetière,Où il repose mort.

Hélas! pour lui mon cœur est navré,Car j'ai eu ma part de ses airs de danse,Aux Jeux, aux Courses, aux Fêtes, aux Foires,Sans malice, ni envie.N'espérons plus des airs de cornemuse,Puisque Habbie est mort.[174]

Cette pièce a donné lieu à un grand nombre d'imitations, et l'élégie comique est, dès lors, devenue un genre favori des poètes écossais. Ramsay a écrit l'Élégie de Maggy Johnstoun, une cabaretière qui vendait une petite bière blanche, claire et grisante, dans une ferme aux abords d'Édimbourg; l'Élégie de John Cowper, le greffier du trésorier de la paroisse; l'Élégie de Lucky Wood, une autre cabaretière, dont la personne et la maison étaient nettes et honnêtes; l'Élégie de Patie Birnie, violoneux, pure transcription duCornemusier. Fergusson a écrit l'Élégie de David Gregory, professeur de mathématiques à l'Université de Saint-Andrews; l'Élégie de John Hogg, portier de ladite Université; et même l'Élégie de la Musique Écossaise, qui est sa meilleure. C'est en continuant dans cette voie que Burns a écrit sonÉlégie de Tam Samson, joyeux compagnon, grand pêcheur, grand chasseur et grand joueur de curling. Il a employé exactement le même cadre. Mais, ici comme ailleurs, il y a mis un tableau brossé avec une autre vigueur de main. L'élégie de Robert Semple, gracieuse et distinguée, est un peu mince; celles de Ramsay, naturelles et gaies, manquent de force; celles de Fergusson sont, à nos yeux, froides et ternes. Celle de Burns les laisse toutes en arrière, par le mouvement, la vie, et l'entassement de pensées, de visions, de motifs poétiques, qui font paraître les autres pièces creuses à côté de la sienne.

Le second titre de Robert Semple à la position qu'il occupe dans la poésie de sa contrée, c'est que, pour traiter un sujet nouveau, il a, selon toute apparence, inventé une strophe nouvelle[175]. Tout au moins, il a employé une strophe qu'on ne retrouve pas au delà de lui. Ce n'est plus la strophe à huit vers deÀ la Fête de Peebles, la strophe régulière, adaptée aux récits et aux descriptions. C'est une strophe plus courte, plus alerte, avec des mouvements et des flexibilités intérieures. Elle secompose de trois vers de quatre pieds qui riment ensemble, d'un vers de deux pieds de rime différente, d'un vers de quatre pieds qui rime avec les trois premiers, et d'un autre de deux pieds qui rime avec son compagnon. En voici le modèle français calqué sur la première strophe de laVisionde Burns.

Le soleil clôt un jour sauvage,Les curlers rentrent au village,Et le lièvre affamé s'engageDans les vergers,Où la neige marque, au passage,Ses bonds légers[176].

On peut la comparer avec l'autre strophe, dont la copie suivante, d'après le début dela Sainte-Foirede Burns, peut donner l'idée.

Un matin d'été calme et pur,Un dimanche, à ma guise,Je sortis pour voir le blé mûrEt respirer la brise.Le soleil semait de rayonsLes campagnes muettes;Les lièvres couraient les sillons,L'air chantait d'alouettes,En ce jour-là[177].

Tandis que l'ancienne strophe, sous le long manteau à plis droits des huit vers uniformes, s'avance tout d'une pièce, sans détails dans la marche, la strophe nouvelle, prise à la taille et retroussée, est plus vive et plus preste. Elle est plus souple, elle saute aisément d'un sentiment à l'autre. Sa fortune a été rapide et grande dans la littérature écossaise. Elle remplit une partie de l'œuvre d'Allan Ramsay et la majeure partie de celle de Fergusson. Elle convenait particulièrement au génie nerveux,agile et rapide de Burns. Il l'a employée dans une quantité de pièces de sa meilleure époque: l'Élégie de la Brebis Mailie,la Mort et le Docteur Hornbook,les Deux Pasteursoula Sainte-Querelle,la Prière de Saint Willie,l'Adresse au Diable,la Vision, l'Élégie de Tam Samson, ses piècesà une Margueriteetà une Souris, l'Adresse du Fermier à sa vieille Jument, et dans une foule d'autres morceaux; toutes ses épîtres importantes sont écrites dans cette strophe. On peut dire qu'elle a servi à un grand tiers de son œuvre.

Aussi, en ces récentes années, les Écossais ont proclamé ce que leur littérature doit à l'Élégie de Robert Semple, en plaçant au fronton de l'école paroissiale de Kilbarchan le buste du vieux joueur de cornemuse[178]. Un autre service que Robert Semple rendit à la poésie écossaise fut d'avoir son fils Francis Semple, le troisième de cette famille de poètes. Il a laissé quelques-uns des modèles les plus humoristiques du genre de poésies que nous retraçons. SesJoyeuses fiançaillessont une description de mariage rustique à la manière duMariage de Jok et Jynny, mais avec plus de mouvement et de verve comique. Il retrouva la gaîté robuste qui enlève les strophes de Jacques I.[179]

Ce tableau des formes que s'est successivement créées la poésie écossaise et dans lesquelles elle s'est développée, ne serait pas complet si l'on omettait celles dont l'a enrichie William Hamilton de Gilbertfield. C'était un ancien lieutenant de l'armée, retiré à la campagne, où il se distrayait par des essais littéraires. Sa réputation est fondée sur deux choses.

Il a appliqué la strophe de Francis Semple à l'épître familière, pour laquelle elle paraît faite spécialement, se prêtant à l'allure libre d'une causerie. Il adressa, sous cette forme, à Allan Ramsay, une lettre d'admiration, quelque chose comme la lettre de Lamartine à Byron, ou de Musset à Lamartine, sauf qu'ici l'admiration vient d'un homme plus âgé, s'en va pédestrement, en gros bas de laine, et parle patois. Il en résulta, entre les deux poètes, un échange d'épîtres plaisantes et cordiales[180]. La mode s'en est répandue après eux parmi les poètes écossais, et l'épître familière a pris chez eux l'importance d'un genre littéraire. Il s'en trouve dans Fergusson. C'est d'après cette tradition que Burns a écrit sa premièreÉpître à Lapraikqu'il ne connaissait que pour avoir entendu chanterune de ses chansons. C'est ainsi qu'il reçut à son tour une épître de Willie Simpson, poète et maître d'école à Ochiltree, à laquelle il répondit, comme Ramsay avait répondu à Gilbertfield. C'est à cette occasion qu'ont été écrites presque toutes ses épîtres, les plus considérables tout au moins, et celles qui contiennent le plus de renseignements sur sa vie.

Le second titre de Gilbertfield à l'attention est un poème intituléLes dernières paroles mourantes du brave Heck, un lévrier fameux dans le comté de Fife. Un pauvre chien, qu'on va pendre parce qu'il est vieux, se remémore avec tristesse les jours où il était souple et rapide; il se rappelle les poursuites ardentes après les lièvres pendant des journées entières. Il y a, dans son étonnement d'être maintenant condamné et dans sa résignation, quelque chose de navrant, comme les regards doux et soumis que les chiens adressent à leur maître alors même qu'il les assomme.

Sur le Moor du Roi, sur la plaine de Kelly,Où de bons forts lièvres détalent roide,Si habilement je bondissaisAvec fond et vitesse;Je gagnais la partie, avant eux tous,Net et clair.Je courais aussi bien par tous terrains,Oui, même parmi les rocs d'Ardry,J'attrapais les lièvres par les fessesOu par le cou,Là où rien ne les atteignait que les fusilsOu le brave Heck.J'étais rusé, fin et finaud,Avec mon vieux malin camarade Pash,Personne n'aurait pu nous payer avec de l'argent,À quelques égards;Ne sont-ils pas damnablement dursCeux qui pendent le pauvre Heck?J'étais un chien dur et hardi,Bien que je grisonne, je ne suis pas vieux;Quelqu'un peut-il me direCe que j'ai fait de mal?Me jeter des pierres avant que je sois refroidi,Cruelle action![181]

Sur le Moor du Roi, sur la plaine de Kelly,Où de bons forts lièvres détalent roide,Si habilement je bondissaisAvec fond et vitesse;Je gagnais la partie, avant eux tous,Net et clair.

Je courais aussi bien par tous terrains,Oui, même parmi les rocs d'Ardry,J'attrapais les lièvres par les fessesOu par le cou,Là où rien ne les atteignait que les fusilsOu le brave Heck.

J'étais rusé, fin et finaud,Avec mon vieux malin camarade Pash,Personne n'aurait pu nous payer avec de l'argent,À quelques égards;Ne sont-ils pas damnablement dursCeux qui pendent le pauvre Heck?

J'étais un chien dur et hardi,Bien que je grisonne, je ne suis pas vieux;Quelqu'un peut-il me direCe que j'ai fait de mal?Me jeter des pierres avant que je sois refroidi,Cruelle action![181]

Ce poème intéresse Burns parce qu'il a manifestement inspiré une de ses premières productions,La mort et les dernières paroles de la pauvre Mailie, l'unique brebis favorite du poète. Le sujet est traité d'une manièredifférente, et il est, dans Burns, autrement dramatique, autrement chargé de vie. Mais le seul rapprochement des deux titres indique assez la filiation.

Bien queLe brave Hecksoit un curieux petit poème, et que les épîtres à Ramsay soient, pour la vivacité et l'imprévu des drôleries, égales sinon supérieures aux réponses, Gilbertfield n'est pas un grand homme. Il est inférieur aux Semple de Beltree. Toutefois il n'en doit pas moins être tenu en considération dans la poésie écossaise. Il a servi à allumer la lampe d'Allan Ramsay, comme Allan Ramsay a servi à allumer celle de Burns, selon l'expression de Walter Scott. C'est la lecture de ce poème qui a inspiré à Ramsay le désir et l'ambition d'écrire:

Quand je commençai à apprendre des vers,Et pus réciter vos «Rochers d'Ardry»,Où le brave Heck courait vite et farouche,Cela enflamma mon cœur.Alors l'émulation m'aiguillonnaQui depuis n'a jamais cessé.Puissé-je être moulu d'un maillet,Si je prise peu vos vers;Vous n'êtes jamais rugueux, creux, ni ombrageux,Mais jovial et aisé,Et vous frappez, juste en plein, dans l'espritDe Habby notre modèle[182].

Quand je commençai à apprendre des vers,Et pus réciter vos «Rochers d'Ardry»,Où le brave Heck courait vite et farouche,Cela enflamma mon cœur.Alors l'émulation m'aiguillonnaQui depuis n'a jamais cessé.

Puissé-je être moulu d'un maillet,Si je prise peu vos vers;Vous n'êtes jamais rugueux, creux, ni ombrageux,Mais jovial et aisé,Et vous frappez, juste en plein, dans l'espritDe Habby notre modèle[182].

Habby, on le reconnaît, n'est autre chose que Habby Simpson auquel Allan Ramsay rend ainsi hommage par un éloge de côté. Ces strophes auraient suffi pour conserver le nom de Gilbertfield dans une lumière moyenne. Burns l'a frappé d'un rayon plus rapide et plus brillant, rien qu'en le citant.

Mon bon sens serait dans une hotte,Si j'osais espérer gravir,Avec Allan ou avec Gilbertfield,Le talus de la renommée,Ou avec Fergusson, le pauvre commis,Un nom immortel[183].

Cela suffit pour que le poète deBonny Heckgarde, parmi les hommes de sa race, une petite immortalité. C'est quelque chose de comparable à celle qui est conférée aux hommes obscurs dont les grands peintres représentent les traits et inscrivent le nom dans le coin d'un tableau.

Il ne faut pas cependant hésiter à dire que, si tous ces essais ne servaient à retracer les origines d'une véritable production, digne de figurer parmi les parures d'une nation, ils auraient été oubliés. Ce seraient des bruits évanouis, comme tant de mots heureux, de causeries humoristiques, de paroles brillantes, en qui a palpité, pendant un instant, toute une âme. Les hommes dont nous venons de parler n'ont pas été des écrivains; ils ont été, suivant une juste expression, les poètes d'un seul poème. C'étaient des amateurs qui ont eu, un jour, la main heureuse. Leurs productions ne suffisent pas à constituer une littérature; ils en sont les premiers frémissements. Ils dénotent que, sous le firmament assombri du puritanisme, dans la tourmente des querelles théologiques et des persécutions religieuses, alors que tout était stérile, orageux et dévasté, la sève vivait encore. Elle n'attendait, pour se montrer, jaillir et écumer en fleurs, qu'un peu de calme et de soleil.

En effet, aussitôt que la paix reparut, on vit bien que ces signes n'étaient pas trompeurs. Dès le commencement duXVIIIesiècle, il y eut un fort mouvement littéraire et une renaissance de poésie nationale. Pendant leXVIIesiècle, l'énergie de la nation s'était portée toute entière à défendre son indépendance de conscience; la force nerveuse du pays s'était usée dans un immense effort de résistance et dans une indomptable tension de volonté. Les persécutions endurées, les services clandestins, les prédications sur les montagnes désertes, un enthousiasme où toute la ferveur de la nation se consumait comme en une flamme sombre, avaient absorbé toute la vitalité. Il y avait eu des martyrs jusqu'au bord duXVIIIesiècle. Lorsqu'on visite le pittoresque cimetière de Sterling, d'où la vue est si noble, on remarque, parmi d'autres statues de martyrs, un groupe de deux femmes en marbre blanc. Elles avaient refusé d'abjurer le convenant; l'aînée avait dix-huit ans. On les lia à deux poteaux sur les sables où se précipite le flux rapide de la Solway. On avait placé la plus âgée plus avant, afin que la vue de son agonie terrifiât la plus jeune. Mais l'héroïque fille continua à prier et à chanter des psaumes, jusqu'au moment où les vagues étouffèrent sa voix. Cela se passait en 1685. À la chute de Jacques II, une grande multitude alla ensevelir, avec recueillement, les têtes et les mains des martyrs qui étaient exposées sur les portes d'Édimbourg. Quand un peuple vit dans ces angoisses et ces colères, il n'y a point de place en son âme pour des rêves de littérature. La Révolution de 1688 amena la fin de ces temps douloureux. Peu à peu les esprits se détendirent, dépouillèrent leur obstination farouche, entr'ouvrirent leur dure austérité, laissèrent s'approcher, pénétrer même des idées ailées et gaies, avant-courrières de l'art, et premières abeilles qui entrent bourdonner un instant dans les chambres froides encore de l'hiver.

Un peu plus tard, l'acte d'Union mêla à ce sentiment de sécurité un élan de patriotisme plutôt rétrospectif qu'actif, et où il entrait plus de regret que de révolte. On sentait bien que l'union des deux royaumes était un événement inévitable et utile. Cependant on perdait avec peine l'indépendance nationale. Les discussions et les discours reportèrent l'attention vers le passé du pays, vers ses titres glorieux de bravoure et de poésie. C'est alors que commença cette étude de l'histoire nationale, cette récolte des souvenirs qui se sont continués à travers tout leXVIIIesiècle, et dont on peut dire que Walter Scott a été le dernier et le plus illustre ouvrier. Ses romans ont été la synthèse embellie de ces travaux successifs. Au sortir de la pesante littérature théologique, les premières productions du temps sont des ouvrages d'archéologie ou d'histoire locale:Les Exploits guerriers de la Nation Écossaise, de Patrick Abercombry; lesVies et les Caractères des plus Éminents Écrivains de la Nation Écossaise, du DrGeorge Mackenzie: le premier en deux volumes in-folio, le second en trois du même format; les dimensions théologiques persistaient encore. En même temps, on commença à recueillir les chansons et les ballades populaires. Le premier des nombreux recueils qui allaient se succéder fut publié par Watson, en 1706[184]. Le mouvement était lancé.

En sorte que, vers le commencement duXVIIIesiècle, il était devenu possible que l'Écosse eût une littérature, et qu'il y avait des motifs pour que cette littérature, sur le terrain de la poésie tout au moins, fût une littérature nationale.

Ce fut Allan Ramsay qui eut la gloire de l'inaugurer, en grande partie par ses propres œuvres, et aussi en récoltant les gerbes éparses et en les rentrant dans la grange. Sa vie, bien que dépourvue de dramatique, ne laisse pas que d'être bien intéressante[185]. Comme presque tous les poètes écossais, il s'est formé lui-même. Il était né en 1686, dans un petit village du comté de Lanark, au fond d'un district montagneux, plein d'eaux courantes. C'est là, sans doute, qu'il apprit à aimer la campagne et que le côté pastoral de son talent prit son germe[186]. De bonne heure, il perdit son père. Peu après, sa mère se remaria; à l'âge de quinze ans, il la perdit et se trouva tout à fait orphelin. Son beau-père l'emmena à Édimbourg,afin qu'il y apprît le métier, alors florissant, de perruquier. Le pauvre apprenti, désormais seul au monde, dut se tirer de la vie du mieux qu'il le put. Il n'avait personne pour l'aider, mais il était déterminé à faire son chemin, et doucement, lentement mais sûrement, il ne cessa de s'élever. Par la persévérance dans l'effort, la prudence et le sens pratique, sa vie fait un contraste avec celle de Burns. Il apprit tranquillement son métier. Son humeur joviale, son esprit, lui donnèrent l'entrée de ces clubs qui étaient alors une des formes de la vie intellectuelle d'Edimburgh. C'est là qu'il composa ses premières pièces: c'était sa contribution aux plaisirs de la soirée. Peu à peu sa réputation se répandit. Il commença à publier des poèmes de circonstances, sur des feuilles volantes. Les braves gens d'Édimbourg envoyaient leurs enfants avec un penny acheter «le dernier morceau de Ramsay[187]». Son ambition et ses efforts grandirent. En 1716, il publia sa continuation du poème deÀ Christ's kirk sur le pré. Vers la même époque, continuant, sans jamais reculer d'un pas, sa marche ascendante dans la vie, il abandonna son état de perruquier et s'établit libraire, dans une petite boutique, qui avait pour enseigne une grossière statue de Mercure[188]. Tout en menant son nouveau métier, il continua à écrire des poésies de toute espèce: chansons, épîtres, élégies, pastorales, et il publia ses recueils de vieilles poésies. En 1725, il donna son chef-d'œuvre, la pastorale duNoble Berger[189]. Ses affaires prospérant, il alla s'établir dans une autre boutique dont il décora la façade des bustes de Ben Jonson et de Drummond de Hawthornden. Il y ouvrait—car il était homme d'initiative—la première librairie circulante établie en Écosse. Il s'est représenté, lui-même, comme:

Un petit homme qui aime ses aises,Et n'a jamais pu souffrir longtemps les passionsQui se proposaient de lui jouer de mauvais tours[190].

Sa gaîté, son enjouement, sa facilité de mœurs et l'honnêteté souriante de sa vie firent de lui un des premiers qui luttèrent contre l'esprit morose et sombre du temps. Non seulement il le fit dans sa poésie, mais son activité d'homme d'affaires le poussa dans toutes les entreprises qui pouvaient contribuer à égayer et à éclairer l'esprit de ses concitoyens. Il osa encourager les représentations théâtrales, alors frappées de réprobation. Il alla jusqu'à faire construire, à ses frais, en 1736, une salle de spectacles, qui fut presque aussitôt fermée par les magistrats de la cité. Il y perdit beaucoup d'argent. Ce fut sa seule entreprise malheureuse.Il avait peu à peu conquis la richesse, la réputation, d'honorables amitiés. Il se fit bâtir, à l'ombre du château d'Édimbourg, une petite maison, avec une des plus belles vues qu'il y ait en Europe. Il y passa les dernières années d'une vie paisible, laborieuse, et qui n'avait jamais dévié de la ligne droite vers un but utile. Il y mourut en 1757 dans sa soixante-treizième année.

Le grand service que Ramsay a rendu à la littérature de son pays est d'avoir été véritablement un poète écossais pour les sujets et le langage. «Un écossais de ce temps, dit lord Woodhouselee, parlait écossais et écrivait anglais. Ramsay eut le mérite de transporter le langage oral dans le style écrit[191].» Cette remarque n'est qu'à moitié vraie, car tous les poèmes que nous venons de parcourir sont écrits en langue vulgaire. Ce qui est vrai, c'est que, là où il n'y avait eu que des tentatives, Ramsay a laissé un monument. Son mérite est d'avoir fait le même travail, avec une étendue et un talent qui ont assuré à ses œuvres une place dans l'histoire de la poésie, et donné, au dialecte dans lequel elles sont écrites, la dignité d'un langage littéraire. Ses prédécesseurs n'avaient été que des amateurs; il a été un véritable homme de lettres; il en a eu la continuité d'ambition, l'application dans l'effort, la vue claire du but. Il est en cela beaucoup plus littérateur que Fergusson et Burns, qui sont venus après lui. Son œuvre est plus consciente et plus voulue que la leur; elle est aussi moins personnelle et moins éloquente. Il a montré qu'on pouvait être un véritable écrivain en écossais, et que la langue de tout le monde, appliquée jusque-là à des boutades et à des caricatures, pouvait être employée pour des fins plus élevées. Son exemple a éveillé de jeunes ambitions. Et il ne faut pas oublier qu'il a donné à la littérature éparse qui l'avait devancé, de la cohésion et un point d'appui. Comme il arrive qu'un peintre supérieur communique de la valeur à ceux qui l'ont préparé, parce qu'il prête un sens et une direction à leurs tâtonnements, et fournit le point de vue qui les coordonne, en même temps que l'intérêt qu'il y a à les coordonner, Ramsay, en tirant des ébauches de ceux d'avant lui les éléments d'une œuvre, leur a rendu en importance ce qu'ils lui avaient fourni d'aide, et en les rattachant à lui, les a relevés.

Il a complété ce service de vivifier la littérature nationale en attirant l'attention sur les fragments d'anciennes poésies, chansons ou ballades, qui flottaient au hasard des récitations par tout le pays, ou dormaient dans des manuscrits. Il publia en 1724 le premier volume duTea-Table Miscellany, un recueil de chansons anglaises et écossaises qu'il dédiait:

À toutes les aimables filles de la Grande-Bretagne,Depuis les ladies Charlotte, Anne et Jeanne,Jusqu'aux jolies et joyeuses Bess,Qui dansent, nu pieds, sur l'herbe.

Vers la fin de la même année, il publia un second recueil, plus spécialement nationall'Evergreen, collection de Poèmes Écossais écrits par les Ingénieux avant 1600. Ce sont les deux premiers ouvrages marquants dans un genre de recherche qui devait se continuer pendant un siècle, et compter parmi ses ouvriers Burns et Walter Scott. Il ne laisse pas d'être à l'honneur de Ramsay que sa publication précéda de près d'un demi-siècle la fameuse collection de l'évêque Percy. Ce n'est pas que Ramsay ait été le premier, puisque le recueil de Watson avait été publié en 1706, et que l'un de ses plus heureux effets avait été précisément d'éveiller le talent littéraire de Ramsay lui-même. C'est là, en effet, que se trouvait l'Élégie du Brave Heck. Il n'a eu, en rien, le mérite de l'initiative, mais celui d'une volonté et d'une suite plus grandes dans les entreprises. Il est encore vrai qu'il n'a pas accompli sa tâche dans l'esprit de sincérité, d'exactitude et de respect qu'y apporterait un éditeur de nos jours. Il faut l'avouer: il s'est permis des changements, des intercalations, des enjolivements; il a orné, pomponné, attifé, rajeuni ces vieilles chansons, rudes et frustes. Il n'a pas su oublier assez qu'il était perruquier. Il a fait leur toilette, il les a accommodées au goût du jour, mettant çà et là un rien de fard et une vapeur de poudre. Il est probable toutefois qu'il l'a fait avec plus de mesure qu'aucun de ses contemporains, et il est juste de lui en savoir gré. C'était un homme de bon sens et qui tenait à réussir. Il n'a commis que le nécessaire; peut-être n'eût-il pas attiré les regards autrement. En dépit de tout cela, il n'en demeure pas moins certain qu'il a, de ce côté encore, marqué une époque et un point de départ dans l'histoire littéraire de l'Écosse. Les titres ne lui manquent pas à avoir sa statue dans cette rangée d'hommes célèbres qui est la parure d'Édimbourg. De l'endroit où elle est située, dans le bruit de la foule, en face de la maison qu'il s'était construite, on aperçoit la colline solitaire plus hautaine et d'un plus grand caractère où se dresse le monument de Burns. Le rapprochement et la distance sont ainsi marqués.

Les traits caractéristiques du génie de Ramsay sont le naturel, la grâce, et l'aisance. Il a donné de jolis tableaux, d'une observation facile et un peu superficielle, d'un coloris léger et clair. L'ensemble de son œuvre a quelque chose d'aimable, de riant. Ni la passion douloureuse, ni le drame intime n'y apparaissent; on n'y voit jamais les lueurs sombres ni les éclairs tragiques de Burns, ni la teinte mélancolique de Fergusson. Tout y respire l'optimisme d'un homme qui est satisfait de la vie, parce qu'elle lui a donné ce qu'il souhaitait, et aussi parce qu'il n'a point souhaité plus qu'elle ne peut donner. On y rencontre partout le contentement. Aussi Ramsay jette-t-il sur les hommes un regard qui n'eut jamais ni profondeur ni amertume, et quand Hogarth lui dédia ses illustrations de l'Hudibras, il les offrait à un talent bien différent du sien. Son burin âpre, misanthropique, pénétrant, et qui semblait féroce, fait en un mot pourillustrer les pages terribles de Swift, aurait intimidé, effrayé l'œuvre agréable et mince du poète écossais. La représentation de la vie dans Ramsay s'exerce avec une sorte de jovialité bienveillante. «Allan's glee, la gaîté d'Allan» a dit Burns, en le caractérisant d'un mot[192]. Mais cette gaîté n'atteint jamais à la forte hilarité de Burns lui-même. C'est la bonhomie d'un homme modéré et heureux.

Les deux œuvres principales de Allan Ramsay et celles qui nous intéressent le plus dans cette étude sont sa continuation deà Christ's Kirk sur le pré, et sonNoble Berger.

Par le premier de ces poèmes, Ramsay se rattache franchement au véritable créateur du genre de poésie populaire que nous suivons, à l'auteur deà la Fête de Peebleset deà Christ's Kirk sur le pré, Jacques I. Il eût été difficile de mieux reconnaître cette descendance. Il a repris le poème deà Christ's Kirk, à l'endroit où il s'interrompt, et il l'a continué. C'était, on l'a vu, une bagarre de village, un tohu-bohu de coups et bosses, une ripopée d'hommes, d'enfants et de femmes, meurtris, ensanglantés et beuglants. Ramsay trouva cruel de les laisser plus longtemps dans cet état-là. Il ajouta au vieux poème deux chants nouveaux, qui tirent tout le monde de ce mauvais pas et continuent la fête. Vers la fin de la querelle, une commère résolue se jette parmi les combattants avec un grand couteau à choux et les menace de les éventrer s'ils ne cessent pas. On s'arrête, on s'écoute, on s'entend, les uns rarrangent leur tignasse, les autres se bandent le front ou l'œil, la paix est faite. On appelle les musiciens et les danses recommencent; on saute, on boit à plein gosier, on mange à pleines tripes, on s'esclaffe. Vers le soir, on mène la mariée à sa chambre et on jette, selon l'usage, le bas de sa jambe gauche parmi les assistants. Celui où celle qui le reçoit se mariera bientôt. Après quoi tout le monde continue à boire.

Le savetier, le meunier, le forgeron et Dick,Lawrie et le brave Hutchon,Gaillards qui n'observaient pas strictementLes heures, bien qu'ils fussent vieux,Et n'avaient jamais pu se guérir de ce défaut;Là où on vendait de la bonne ale,Ils en buvaient toute la nuit, dût le démonConseiller à leurs femmes de les chamaillerPour les punir le lendemain[193].

Et c'est ainsi que finit le premier des deux chants ajoutés par Ramsay. Le troisième s'ouvre par un tableau du réveil du village, qui n'est pas dépourvu de précision. Les voisins, selon la coutume, pénètrent dans lachambre des mariés et jettent sur le lit les cadeaux de noce. Les plaisanteries roulent. Gars et filles reparaissent mal éveillés, les yeux gonflés de sommeil. La ripaille recommence plantureusement. Les tréteaux qui portent les barils de bière sont soulagés. On essaye de griser le nouveau marié. L'ale coule sur les tables et sur le sol. Une buée d'ivresse monte. Le savetier, le meunier, le forgeron, et Dick, et les autres s'en vont, titubant et trébuchant. Le brave Hutchon a la tête qui bourdonne, comme si elle était pleine de guêpes. Tout cela est plein de détails orduriers ou scabreux, qui rappellent certains coins et certains à-parte des toiles de Téniers. Tous ces mauvais sujets finissent par rentrer chez eux, où leurs femmes les accueillent diversement. Le nouveau marié, qu'on a fini par griser jusqu'aux moelles, va, se tenant à peine debout, rejoindre la mariée. Cela réjouit beaucoup Ramsay et lui inspire des plaisanteries qui ne seraient à l'aise que dans du vieux français. Ainsi finissent les choses. Il y a, par tout cela, un excellent brouhaha d'ivrognerie et de gaîté rustiques; c'est vivant, gai, aisé; le langage est observé; la strophe, cette strophe difficile et compliquée, est maniée avec un grand bonheur de main. Mais il n'y a là, ni la vigueur de pinceau du vieux poète, ni la large et vraie humanité de Burns. C'est un joli pastiche.

L'autre poème national de Ramsay,Le Noble Berger, est son plus haut effort et son plus solide titre de gloire. C'est une pastorale romanesque. Le noble berger est le fils d'un seigneur exilé pendant la Révolution de 1648. Il a été élevé, par un vieux berger fidèle, parmi les autres bergers, sur lesquels il l'emporte par une supériorité native. Il aime une jeune bergère et il en est aimé. Le retour de son père, à la Restauration, lui révèle son origine noble et lui déchire le cœur. Comment épousera-t-il maintenant l'humble fillette de village, malgré sa beauté et sa vertu? Heureusement on découvre que la jeune bergère est elle-même une fille noble, et tout se termine par des hymen, hymen, ô hymenæe.

Il était possible de tirer de cela quelque chose de semblable à l'adorable pastorale deComme il vous plaira. Le sujet n'en est pas très différent. On conçoit, dans le paysage et les mœurs écossais, une intrigue nourrie de passion et d'action, se nouant et se dénouant, à travers la fantaisie de situations romanesques, dans la vérité supérieure et permanente des instincts humains. Le goût de Ramsay, ni celui de son époque n'allaient de ce côté. Il n'a pas tenté une pastorale shakspearienne. La sienne est une pastorale classique, dans la manière italienne, à la façon deL'Amintas, du Tasse, et duFidèle Berger, de Guarini, sans action, toute en description, en tirades poétiques, en dialogues dont la régularité rappelle les couplets alternés des églogues. Elle se passe dans une vie trop innocente pour ne pas être arcadienne. L'œuvre a quelque chose de faux, qui, du reste, était dans la culture intellectuelle de Ramsay. Il avait gâté sa faculté de voir directement, par un soucid'imitation littéraire; et il avait mal choisi ses modèles. Il avait trop fréquenté Pope. Ce n'est pas que nous n'ayions pour cet habile écrivain une admiration pleine de réserve; mais s'il peut fournir des aphorismes et des épigrammes, si on trouve chez lui des vers faits de main d'ouvrier, achevés, brillants, polis, et si régulièrement rangés que certaines de ses pages font penser à une devanture de coutellerie; ce n'est pas chez lui qu'il faut aller chercher le mouvement et la vie réelle. On peut envoyer la colombe à travers l'œuvre de Pope sans qu'elle en rapporte le moindre rameau vert. Ce fâcheux commerce avait donné à Ramsay une faiblesse pour les vers soutenus, la régularité froide de la forme, et un faux vernis. C'est cet alliage qui a empêché que leNoble Bergerne fût un chef-d'œuvre.

C'est cependant une œuvre très distinguée. Et ce qui la sauve de n'être qu'une pastorale fade dans le goût duXVIIIesiècle, c'est justement ce fond de réalisme écossais, cette saveur de terroir, qui se trouvent dans les poèmes locaux. Ils apparaissent, et dans le langage que Ramsay a eu le bon sens de conserver, et dans certains traits de mœurs villageoises, et dans le paysage qui est exact, encore qu'il soit un peu embelli. C'est cette substance de réalité qui donne, à une conception un peu artificielle, de la fermeté, et qui la soutient. Il résulte parfois de ce mélange de très excellents effets. Ce fond solide, lorsqu'il se mêle en d'heureuses proportions avec l'idéal un peu raréfiant des classiques modernes, produit des passages d'une grâce achevée, et qui semblent vraiment antiques, parce que la pureté de contour que certains modernes ont empruntée aux anciens s'emplit ici d'un sentiment de vie actuelle. On pense à ces poteries agrestes qui, par un hasard heureux, retrouvent parfois la forme divine des vases grecs. Elles ont, sur les pures imitations artistiques, plus achevées peut-être, je ne sais quel avantage que leur vaut un air de solidité et d'emploi. On sent qu'au lieu d'être des galbes vides, elles contiennent le lait, le vin et l'huile, et qu'elles servent à la vie. Ce passage où deux jeunes paysannes vont laver leur linge à l'eau courante, ne fait-il pas penser à un passage d'idylle antique? Cela se termine comme une vision de naïades.

Remontons le ruisseau jusqu'au creux de Habbie,Où toutes les douceurs du printemps et de l'été croissent:Là, entre deux bouleaux, par-dessus une petite cascade,L'eau tombe, en faisant un bruit chantant;Un bassin, profond jusqu'à la poitrine, et clair comme le cristal,Baise de ses lents remous l'herbe qui le borde;Nous finirons de laver notre linge tandis que le matin est frais,Et, lorsque le jour s'échauffe, nous irons au bassin,Et nous y baignerons; cela est sain maintenant en mai,Et d'une délicieuse fraîcheur par une journée si chaude[194].

Pour comprendre ce que cette peinture a de particulier dans la poésie anglaise et comment elle s'y distingue par la classique sobriété du dessin, il suffit de la comparer à des peintures analogues prises dans Spenser, dans Shakspeare, ou Shelley. Cette fontaine a l'air d'un coin de tableau du Poussin; elle fait presque penser aux délicats paysages de Fénelon.

On rencontre ailleurs d'autres passages où la réalité est un peu plus marquée, mais encore dégagée, embellie et simplifiée. Celui-ci, avec sa jolie fille qui sort, toute vermeille et riante, de la brume matinale, et marche dans la rosée, est, à la vérité, un des plus parfaits qui se rencontrent dans Ramsay.

Hier matin, j'étais éveillé et dehors de bonne heure;J'étais appuyé contre un mur bas, regardant au hasard,Je vis ma Meg arriver, légère, à travers les prés;Je voyais ma Meg, mais Meg ne me voyait pas,Car le soleil cheminait encore à travers le brouillard,Et elle fut tout près de moi avant qu'elle le sût.Ses jupes étaient relevées, et montraient jolimentSes jambes droites et nues, plus blanches que la neige.Ses cheveux, retroussés dans leur filet, étaient lissés;Les boucles de ses tempes se jouaient sur ses joues,Ses joues si rouges, et ses yeux si clairs,Et Ô! sa bouche a plus de miel qu'une poire.Elle était nette, nette dans son corsage de futaine propre;Comme elle marchait, glissait, dans l'herbe emperlée,Joyeux, je m'écriai: «Ma jolie Meg, viens ici;Je m'émerveille pourquoi tu es dehors si tôt,Mais je le devine, tu vas cueillir de la rosée.»Elle s'enfuit et me dit: «Qu'est-ce que cela vous fait?»«Eh bien, bon voyage, Meg Dorts, comme il vous plaira,»Lui dis-je insoucieusement, et je sautai le mur pour rentrer.Je t'assure, quand elle vit cela, en un clin d'œil,Elle revint avec une commission inutile,Me malmena d'abord, puis me demanda d'envoyer mon chienPour ramener trois brebis égarées, perdues dans le marais.Je me mis à rire, ainsi fit-elle; alors, rapidement,Je jetai mes bras autour de son cou et de sa taille,Autour de sa taille pliante, et je pris une quantitéDe baisers très doux sur sa bouche brillante.Tandis que je la tenais, dur et ferme, dans mes bras,Mon âme elle-même bondissait à mes lèvres.Fâchée, très fâchée, elle me grondait entre chaque baiser,Mais je savais bien qu'elle ne pensait pas ce qu'elle disait[195].

N'est-ce pas aussi joli et aussi précis que du Théocrite? Il n'est pas jusqu'à ce petit mur bas qui ne rappelle un autre mur de champs, sur lequel, d'après le goût de l'art grec pour les silhouettes en plein ciel, était, non pas appuyé mais assis, le garçonnet qui gardait simal les vignes[196]. Nous ne connaissons rien dans la poésie de l'époque de Ramsay qui approche de cette fraîcheur, de ce naturel, de cette réalité gracieuse. Entre la poésie de la Renaissance et la moderne, on peut dire que le morceau est unique. Je ne sais pourquoi, par la souplesse aisée du vers, il me fait penser à un Cowper qui, au lieu de comprendre de la femme le charme intime, en aurait compris la grâce extérieure. Cependant nous sommes bien en Écosse. Ce soleil qui se dégage péniblement du brouillard, le costume de la jeune fille sont écossais; les traits des paysages et des personnages sont exacts, et le langage est bien local.

Le mérite propre de Ramsay, si l'on considère non plus la fonction historique, mais le résultat artistique de son œuvre, est d'avoir touché d'un peu de grâce la vie des paysans écossais. En cela il est unique. Le trait distinctif de la littérature de son pays est un réalisme rude et vigoureux, qui fut longtemps l'expression des mœurs et des âmes. Rien sans doute n'avait pu empêcher la nature de continuer à produire des créatures belles et saines, douées de l'harmonie des proportions et de la démarche, faites pour être la joie du regard humain. Mais une sombre discipline avait interdit le plaisir et enlevé le sens de l'admiration aux esprits. Ramsay les leur restitua. Il discerna la beauté et la séduction qui existaient autour de lui et que personne ne semblait voir. Il les a quelquefois tournées à une gentillesse maniérée. Mais il a rendu à la poésie écossaise son sourire. Il s'est arrêté aux jolis détails de la vie, avec plus de soin et de complaisance qu'aucun des autres poètes écossais. Il est bon d'ajouter toutefois qu'il n'a pas perçu des beautés plus profondes. Il y avait dans la paysannerie une noblesse morale qui a trouvé son expression dansle Samedi soir du Villageois, de Burns, et même dansLe Foyer du Fermier, de Fergusson. Cette beauté-là, Ramsay ne l'a pas comprise. Il n'a pas pénétré l'âme de sa patrie. Mais il a su admirer la grâce native et l'élégance de la race, avec l'œil d'un véritable et délicat artiste.


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