LA SAINTE BIBLE

Il est vrai qu'aussitôt que j'eus pris terre et que j'eus vu que tout l'équipage était noyé et moi seul épargné, je tombai dans une sorte d'extase et de ravissement d'âme qui, fécondés de la grâce de Dieu, auraient pu aboutir à une sincère reconnaissance; mais cet élancement passa comme un éclair, et se termina en un commun mouvement de joie de se retrouver en vie[22], sans la moindre réflexion sur la bonté signalée de la main qui m'avait préservé, qui m'avait mis à part pour être préservé, tandis que tout le reste avait péri; je ne me demandai pas même pourquoi la Providence avait eu ainsi pitié de moi. Ce fut une joie toute semblable à celle qu'éprouvent communément les marins qui abordent à terre après un naufrage, dont ils noient le souvenir dans unbowldepunch,et qu'ils oublient presque aussitôt qu'il estpassé.—Et tout lecours de ma vie avait été comme cela!

Même, lorsque dans la suite des considérations obligées m'eurent fait connaître ma situation, et en quel horrible lieu j'avais été jeté hors de toute société humaine, sans aucune espérance de secours, et sans aucun espoir de délivrance, aussitôt que j'entrevis la possibilité de vivre et que je ne devais point périr de faim tout le sentiment de mon affliction s'évanouit; je commençai à être fort aise: je me mis à travailler à ma conservation et à ma subsistance, bien éloigné de m'affliger de ma position comme d'un jugement du Ciel, et de penser que le bras de Dieu s'était appesanti sur moi. De semblables pensées n'avaient pas accoutumé de me venir à l'esprit.

La croissance du blé, dont j'ai fait mention dans mon journal, eut premièrement une petite influence sur moi; elle me toucha assez fortement aussi long-temps que j'y crus voir quelque chose de miraculeux; mais dès que cette idée tomba, l'impression que j'en avais reçue tomba avec elle, ainsi que je l'ai déjà dit.

Il en fut de même du tremblement de terre, quoique rien en soi ne saurait être plus terrible, ni conduire plus immédiatement à l'idée de la puissance invisible qui seule gouverne de si grandes choses; néanmoins, à peine la première frayeur passée, l'impression qu'il avait faite sur moi s'en alla aussi: je n'avais pas plus le sentiment de Dieu ou de ses jugements et que ma présente affliction était l'œuvre de ses mains, que si j'avais été dans l'état le plus prospère de la vie.

Mais quand je tombai malade et que l'image des misères de la mort vint peu à peu se placer devant moi, quand mes esprits commencèrent à s'affaisser sous le poids d'un mal violent et que mon corps fut épuisé par l'ardeur de la fièvre, ma conscience, si long-temps endormie, se réveilla; je me reprochai ma vie passée, dont l'insigne perversité avait provoqué la justice de Dieu à m'infliger des châtiments inouïs et à me traiter d'une façon si cruelle.

Ces réflexions m'oppressèrent dès le deuxième ou le troisième jour de mon indisposition, et dans la violence de la fièvre et des âpres reproches de ma conscience, elles m'arrachèrent quelques paroles qui ressemblaient à une prière adressée à Dieu. Je ne puis dire cependant que ce fut une prière faite avec ferveur et confiance, ce fut plutôt un cri de frayeur et de détresse. Le désordre de mes esprits, mes remords cuisants, l'horreur de mourir dans un si déplorable état et de poignantes appréhensions, me faisaient monter des vapeurs au cerveau, et, dans ce trouble de mon âme, je ne savais ce que ma langue articulait; ce dut être toutefois quelque exclamation comme celle-ci:—«Seigneur! Quelle misérable créature je suis! Si je viens à être malade, assurément je mourrai faute de secours! Seigneur que deviendrai-je!»—Alors des larmes coulèrent en abondance de mes yeux, et il se passa un long temps avant que je pusse en proférer davantage.

Dans cet intervalle me revinrent à l'esprit les bons avis de mon père, et sa prédiction, dont j'ai parlé au commencement de cette histoire, que si je faisais ce coup de tête Dieu ne me bénirait point, et que j'aurais dans la suite tout le loisir de réfléchir sur le mépris que j'aurais fait de ses conseils lorsqu'il n'y aurait personne qui pût me prêter assistance.—«Maintenant, dis-je à haute voix, les paroles de mon cher père sont accomplies, la justice de Dieu m'a atteint, et je n'ai personne pour me secourir ou m'entendre. J'ai méconnu la voix de la Providence, qui m'avait généreusement placé dans un état et dans un rang où j'aurais pu vivre dans l'aisance et dans le bonheur; mais je n'ai point voulu concevoir cela, ni apprendre de mes parents à connaître les biens attachés à cette condition. Je les ai délaissés pleurant sur ma folie; et maintenant, abandonné, je pleure sur les conséquences de cette folie. J'ai refusé leur aide et leur appui, qui auraient pu me produire dans le monde et m'y rendre toute chose facile; maintenant j'ai des difficultés à combattre contre lesquelles la nature même ne prévaudrait pas, et je n'ai ni assistance, ni aide, ni conseil, ni réconfort.»—Et je m'écriai alors:—«Seigneur viens à mon aide, car je suis dans une grande détresse!»

Ce fut la première prière, si je puis l'appeler ainsi, que j'eusse faite depuis plusieurs années. Mais je retourne à mon journal.

Le 28.—Un tant soit peu soulagé par le repos que j'avais pris, et mon accès étant tout-à-fait passé, je me levai. Quoique je fusse encore plein de l'effroi et de la terreur de mon rêve; je fis réflexion cependant que l'accès de fièvre reviendrait le jour suivant, et qu'il fallait en ce moment me procurer de quoi me rafraîchir et me soutenir quand je serais malade. La première chose que je fis, ce fut de mettre de l'eau dans une grande bouteille carrée et de la placer sur ma table, à portée de mon lit; puis, pour enlever la crudité et la qualité fiévreuse de l'eau, j'y versai et mêlai environ un quart de pinte derum.J'aveins alors un morceau de viande de bouc, je le fis griller sur des charbons, mais je n'en pus manger que fort peu. Je sortis pour me promener; mais j'étais très-faible et très-mélancolique, j'avais le cœur navré de ma misérable condition et j'appréhendais le retour de mon mal pour le lendemain. À la nuit je fis mon souper de trois œufs de tortue, que je fis cuire sous la cendre, et que je mangeai à la coque, comme on dit. Ce fut là, autant que je puis m'en souvenir, le premier morceau pour lequel je demandai la bénédiction de Dieu depuis qu'il m'avait donné la vie.

Après avoir mangé, j'essayai de me promener; mais je me trouvai si affaibli que je pouvais à peine porter mon mousquet,—car je ne sortais jamais sans lui.—Aussi je n'allai pas loin, et je m'assis à terre, contemplant la mer qui s'étendait devant moi calme et douce. Tandis que j'étais assis là il me vint à l'esprit ces pensées:

«Qu'est-ce que la terre et la mer dont j'ai vu tant de régions? d'où cela a-t-il été produit? que suis-je moi même? que sont toutes les créatures, sauvages ou policées, humaines ou brutes? d'où sortons-nous?

«Sûrement nous avons touts été faits par quelque secrète puissance, qui a formé la terre et l'océan, l'air et les cieux, mais quelle est-elle?»

J'inférai donc naturellement de ces propositions que c'est Dieu qui a créé tout cela.—«Bien! Mais si Dieu a fait toutes ces choses, il les guide et les gouverne toutes, ainsi que tout ce qui les concerne; car l'Être qui a pu engendrer toutes ces choses doit certainement avoir la puissance de les conduire et de les diriger.

«S'il en est ainsi, rien ne peut arriver dans le grand département de ces œuvres sans sa connaissance ou sans son ordre.

«Et si rien ne peut arriver sans qu'il le sache, il sait que je suis ici dans une affreuse condition, et si rien n'arrive sans son ordre, il a ordonné que tout ceci m'advînt.»

Il ne se présenta rien à mon esprit qui pût combattre une seule de ces conclusions; c'est pourquoi je demeurai convaincu que Dieu avait ordonné tout ce qui m'était survenu, et que c'était par sa volonté que j'avais été amené à cette affreuse situation, Dieu seul étant le maître non-seulement de mon sort, mais de toutes choses qui se passent dans le monde; et il s'ensuivit immédiatement cette réflexion:

«Pourquoi Dieu a-t-il agi ainsi envers moi? Qu'ai-je fait pour être ainsi traité?»

Alors ma conscience me retint court devant cet examen, comme si j'avais blasphémé, et il me sembla qu'une voix me criait:—«Malheureux! tu demandes ce que tu as fait? Jette un regard en arrière sur ta vie coupable et dissipée, et demande-toi ce que tu n'as pas fait! Demande pourquoi tu n'as pas été anéanti il y a long-temps? pourquoi tu n'as pas été noyé dans la rade d'Yarmouth? pourquoi tu n'as pas été tué dans le combat lorsque le corsaire de Sallé captura le vaisseau? pourquoi tu n'as pas été dévoré par les bêtes féroces de la côte d'Afrique, ou engloutilà, quand tout l'équipage périt excepté toi? Et après cela te rediras-tu: Qu'ai-je donc fait?

Ces réflexions me stupéfièrent; je ne trouvai pas un mot à dire, pas un mot à me répondre. Triste et pensif, je me relevai, je rebroussai vers ma retraite, et je passai par-dessus ma muraille, comme pour aller me coucher; mais mon esprit était péniblement agité, je n'avais nulle envie de dormir. Je m'assis sur une chaise, et j'allumai ma lampe, car il commençait à faire nuit. Comme j'étais alors fortement préoccupé du retour de mon indisposition, il me revint en la pensée que les Brésiliens, dans toutes leurs maladies, ne prennent d'autres remèdes que leur tabac, et que dans un de mes coffres j'en avais un bout de rouleau tout-à-fait préparé, et quelque peu de vert non complètement trié.

J'allai à ce coffre, conduit par le Ciel sans doute, car j'y trouvai tout à la fois la guérison de mon corps et de mon âme. Je l'ouvris et j'y trouvai ce que je cherchais, le tabac; et, comme le peu de livres que j'avais sauvés y étaient aussi renfermés, j'en tirai une des Bibles dont j'ai parlé plus haut, et que jusque alors je n'avais pas ouvertes, soit faute de loisir, soit par indifférence. J'aveins donc une Bible, et je l'apportai avec le tabac sur ma table.

Je ne savais quel usage faire de ce tabac, ni s'il était convenable ou contraire à ma maladie; pourtant j'en fis plusieurs essais, comme si j'avais décidé qu'il devait être bon d'une façon ou d'une autre. J'en mis d'abord un morceau de feuille dans ma bouche et je le chiquai: cela m'engourdit de suite le cerveau, parce que ce tabac était vert et fort, et que je n'y étais pas très-accoutumé. J'en fis ensuite infuser pendant une heure ou deux dans un peu derumpour prendre cette potion en me couchant; enfin j'en fis brûler sur un brasier, et je me tins le nez au-dessus aussi près et aussi long-temps que la chaleur et la virulence purent me le permettre; j'y restai presque jusqu'à suffocation.

Durant ces opérations je pris la Bible et je commençai à lire; mais j'avais alors la tête trop troublée par le tabac pour supporter une lecture. Seulement, ayant ouvert le livre au hasard, les premières paroles que je rencontrai furent celles-ci:—«Invoque-moi au jour de ton affliction, et je te délivrerai, et tu me glorifieras.»

Ces paroles étaient tout-à-fait applicables à ma situation; elles firent quelque impression sur mon esprit au moment où je les lus, moins pourtant qu'elles n'en firent par la suite; car le mot délivrance n'avait pas de son pour moi, si je puis m'exprimer ainsi. C'était chose si éloignée et à mon sentiment si impossible, que je commençai à parler comme firent les enfants d'Israël quand il leur fut promis de la chair à manger—«Dieu peut-il dresser une table dans le désert?»—moi je disais:—«Dieu lui-même peut-il me tirer de ce lieu?»—Et, comme ce ne fut qu'après de longues années que quelque lueur d'espérance brilla, ce doute prévalait très-souvent dans mon esprit; mais, quoi qu'il en soit, ces paroles firent une très-grande impression sur moi, et je méditai sur elles fréquemment. Cependant il se faisait tard, et le tabac m'avait, comme je l'ai dit, tellement appesanti la tête qu'il me prit envie de dormir, de sorte que, laissant ma lampe allumée dans ma grotte de crainte que je n'eusse besoin de quelque chose pendant la nuit, j'allai me mettre au lit; mais avant de me coucher, je fis ce que je n'avais fait de ma vie, je m'agenouillai et je priai Dieu d'accomplir pour moi la promesse de me délivrer si je l'invoquais au jour de ma détresse. Après cette prière brusque et incomplète je bus lerumdans lequel j'avais fait tremper le tabac; mais il en était si chargé et si fort que ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que je l'avalai. Là-dessus je me mis au lit et je sentis aussitôt cette potion me porter violemment à la tête; mais je tombai dans un si profond sommeil que je ne m'éveillai que le lendemain vers trois heures de l'après-midi, autant que j'en pus juger par le soleil; je dirai plus, je suis à peu près d'opinion que je dormis tout le jour, toute la nuit suivante et une partie du surlendemain; car autrement je ne sais comment j'aurais pu oublier une journée dans mon calcul des jours de la semaine, ainsi que je le reconnus quelques années après. Si j'avais commis cette erreur en traçant et retraçant la même ligne, j'aurais dû oublier plus d'un jour. Un fait certain, c'est que j'eus ce mécompte, et que je ne sus jamais d'où il était provenu.

Quoi qu'il en soit, quand je me réveillai je me trouvai parfaitement rafraîchi, et l'esprit dispos et joyeux. Lorsque je fus levé je me sentis plus fort que la veille; mon estomac était mieux, j'avais faim; bref, je n'eus pas d'accès le lendemain, et je continuai d'aller de mieux en mieux. Ceci se passa le 29.

Le 30.—C'était mon bon jour, mon jour d'intermittence. Je sortis avec mon mousquet, mais j'eus le soin de ne point trop m'éloigner. Je tuai un ou deux oiseaux de mer, assez semblables à des oies sauvages; je les apportai au logis; mais je ne fus point tenté d'en manger, et je me contentai de quelques œufs de tortue, qui étaient fort bons. Le soir je réitérai la médecine, que je supposais m'avoir fait du bien,—je veux dire le tabac infusé dans durum,—seulement j'en bus moins que la première fois; je n'en mâchai point et je ne pris pas de fumigation. Néanmoins, le jour suivant, qui était le 1erjuillet, je ne fus pas aussi bien que je l'avais espéré, j'eus un léger ressentiment de frisson, mais ce ne fut que peu de chose.

Le 2.—Je réitérai ma médecine des trois manières; je me l'administrai comme la première fois, et je doublai la quantité de ma potion.

Le 3.—La fièvre me quitta pour tout de bon; cependant je ne recouvrai entièrement mes forces que quelques semaines après. Pendant cette convalescence, je réfléchis beaucoup sur cette parole:—«Je te délivrerai;»—et l'impossibilité de ma délivrance se grava si avant en mon esprit qu'elle lui défendit tout espoir. Mais, tandis que je me décourageais avec de telles pensées, tout-à-coup j'avisai que j'étais si préoccupé de la délivrance de ma grande affliction, que je méconnaissais la faveur que je venais de recevoir, et je m'adressai alors moi-même ces questions:—«N'ai-je pas été miraculeusement délivré d'une maladie, de la plus déplorable situation qui puisse être et qui était si épouvantable pour moi? Quelle attention ai-je fait à cela? Comment ai-je rempli mes devoirs? Dieu m'a délivré et je ne l'ai point glorifié; c'est-à-dire je n'ai point été reconnaissant, je n'ai point confessé cette délivrance; comment en attendrais-je une plus grande encore?»

Ces réflexions pénétrèrent mon cœur; je me jetai à genoux, et je remerciai Dieu à haute voix de m'avoir sauvé de cette maladie.

Le 4.—Dans la matinée je pris la Bible, et, commençant par le Nouveau-Testament, je m'appliquai sérieusement à sa lecture, et je m'imposai la loi d'y vaquer chaque matin et chaque soir, sans m'astreindre à certain nombre de chapitres, mais en poursuivant aussi long-temps que je le pourrais. Au bout de quelque temps que j'observais religieusement cette pratique, je sentis mon cœur sincèrement et profondément contrit de la perversité de ma vie passée. L'impression de mon songe se raviva, et ces paroles:—«Toutes ces choses ne t'ont point amené à repentance»—m'affectèrent réellement l'esprit. C'est cette repentance que je demandais instamment à Dieu, lorsqu'un jour, lisant la Sainte Écriture, je tombai providentiellement sur ce passage:—«Il est exalté prince et sauveur pour donner repentance et pour donner rémission.»—Je laissai choir le livre, et, élevant mon cœur et mes mains vers le Ciel dans une sorte d'extase de joie, je m'écriai:—«Jésus fils de David, Jésus, toi sublime prince et sauveur, donne moi repentance!»

Ce fut là réellement la première fois de ma vie que je fis une prière; car je priai alors avec le sentiment de ma misère et avec une espérance toute biblique fondée sur la parole consolante de Dieu, et dès lors je conçus l'espoir qu'il m'exaucerait.

Le passage—«Invoque-moi et je te délivrerai»,—me parut enfin contenir un sens que je n'avais point saisi; jusque-là je n'avais eu notion d'aucune chose qui pût être appelée délivrance, si ce n'est l'affranchissement de la captivité où je gémissais; car, bien que je fusse dans un lieu étendu, cependant cette île était vraiment une prison pour moi, et cela dans le pire sens de ce mot. Mais alors j'appris à voir les choses sous un autre jour: je jetai un regard en arrière sur ma vie passée avec une telle horreur, et mes péchés me parurent si énormes, que mon âme n'implora plus de Dieu que la délivrance du fardeau de ses fautes, qui l'oppressait. Quant à ma vie solitaire, ce n'était plus rien; je ne priais seulement pas Dieu de m'en affranchir, je n'y pensais pas: tout mes autres maux n'étaient rien au prix de celui-ci. J'ajoute enfin ceci pour bien faire entendre à quiconque lira cet écrit qu'à prendre le vrai sens des choses, c'est une plus grande bénédiction d'être délivré du poids d'un crime que d'une affliction.

Mais laissons cela, et retournons à monjournal.

Quoique ma vie fût matériellement toujours aussi misérable, ma situation morale commençait cependant à s'améliorer. Mes pensées étant dirigées par une constante lecture de l'Écriture Sainte, et par la prière vers des choses d'une nature plus élevée, j'y puisais mille consolations qui m'avaient été jusqu'alors inconnues; et comme ma santé et ma vigueur revenaient, je m'appliquais à me pourvoir de tout ce dont j'avais besoin et à me faire une habitude de vie aussi régulière qu'il m'était possible.

Du 4 au 14.—Ma principale occupation fut de me promener avec mon fusil à la main; mais je faisais mes promenades fort courtes, comme un homme qui rétablit ses forces au sortir d'une maladie; car il serait difficile d'imaginer combien alors j'étais bas, et à quel degré de faiblesse j'étais réduit. Le remède dont j'avais fait usage était tout-à-fait nouveau, et n'avait peut-être jamais guéri de fièvres auparavant; aussi ne puis-je recommander à qui que ce soit d'en faire l'expérience: il chassa, il est vrai, mes accès de fièvre, mais il contribua beaucoup à m'affaiblir, et me laissa pour quelque temps des tremblements nerveux et des convulsions dans touts les membres.

J'appris aussi en particulier de cette épreuve que c'était la chose la plus pernicieuse à la santé que de sortir dans la saison pluvieuse, surtout si la pluie était accompagnée de tempêtes et d'ouragans. Or, comme les pluies qui tombaient dans la saison sèche étaient toujours accompagnées de violents orages, je reconnus qu'elles étaient beaucoup plus dangereuses que celles de septembre et d'octobre.

Il y avait près de dix mois que j'étais dans cette île infortunée; toute possibilité d'en sortir semblait m'être ôtée à toujours, et je croyais fermement que jamais créature humaine n'avait mis le pied en ce lieu. Mon habitation étant alors à mon gré parfaitement mise à couvert, j'avais un grand désir d'entreprendre une exploration plus complète de l'île, et de voir si je ne découvrirais point quelques productions que je ne connaissais point encore.

Ce fut le 15 que je commençai à faire cette visite exacte de mon île. J'allai d'abord à la crique dont j'ai déjà parlé, et où j'avais abordé avec mes radeaux. Quand j'eus fait environ deux mille en la côtoyant, je trouvai que le flot de la marée ne remontait pas plus haut, et que ce n'était plus qu'un petit ruisseau d'eau courante très-douce et très-bonne. Comme c'était dans la saison sèche, il n'y avait presque point d'eau dans certains endroits, ou au moins point assez pour que le courant fût sensible.

Sur les bords de ce ruisseau je trouvai plusieurs belles savanes ou prairies unies, douces et couvertes de verdures. Dans leurs parties élevées proche des hautes terres, qui, selon toute apparence, ne devaient jamais être inondées, je découvris une grande quantité de tabacs verts, qui jetaient de grandes et fortes tiges. Il y avait là diverses autres plantes que je ne connaissais point, et qui peut-être avaient des vertus que je ne pouvais imaginer.

Je me mis à chercher le manioc, dont la racine ou cassave sert à faire du pain aux Indiens de tout ce climat; il me fut impossible d'en découvrir. Je vis d'énormes plantes d'agave ou d'aloès, mais je n'en connaissais pas encore les propriétés. Je vis aussi quelques cannes à sucre sauvages, et, faute de culture, imparfaites. Je me contentai de ces découvertes pour cette fois, et je m'en revins en réfléchissant au moyen par lequel je pourrais m'instruire de la vertu et de la bonté des plantes et des fruits que je découvrirais; mais je n'en vins à aucune conclusion; car j'avais si peu observé pendant mon séjour au Brésil, que je connaissais peu les plantes des champs, ou du moins le peu de connaissance que j'en avais acquis ne pouvait alors me servir de rien dans ma détresse.

Le lendemain, le 16, je repris le même chemin, et, après m'être avancé un peu plus que je n'avais fait la veille, je vis que le ruisseau et les savanes ne s'étendaient pas au-delà, et que la campagne commençait à être plus boisée. Là je trouvai différents fruits, particulièrement des melons en abondance sur le sol, et des raisins sur les arbres, où les vignes s'étaient entrelacées; les grappes étaient juste dans leur primeur, bien fournies et bien mûres. C'était là une surprenante découverte, j'en fus excessivement content; mais je savais par expérience qu'il ne fallait user que modérément de ces fruits; je me ressouvenais d'avoir vu mourir, tandis que j'étais en Barbarie, plusieurs de nos Anglais qui s'y trouvaient esclaves, pour avoir gagné la fièvre et des ténesmes en mangeant des raisins avec excès. Je trouvai cependant moyen d'en faire un excellent usage en les faisant sécher et passer au soleil comme des raisins de garde; je pensai que de cette manière ce serait un manger aussi sain qu'agréable pour la saison où je n'en pourrais avoir de frais: mon espérance ne fut point trompée.

Je passai là tout l'après-midi, et je ne retournai point à mon habitation; ce fut la première fois que je puis dire avoir couché hors de chez moi. À la nuit j'eus recours à ma première ressource: je montai sur un arbre, où je dormis parfaitement. Le lendemain au matin, poursuivant mon exploration, je fis près de quatre milles, autant que j'en pus juger par l'étendue de la vallée, et je me dirigeai toujours droit au Nord, ayant des chaînes de collines au Nord et au Sud de moi.

Au bout de cette marche je trouvai un pays découvert qui semblait porter sa pente vers l'Ouest; une petite source d'eau fraîche, sortant du flanc d'un monticule voisin, courait à l'opposite, c'est-à-dire droit à l'Est. Toute cette contrée paraissait si tempérée, si verte, si fleurie, et tout y était si bien dans la primeur du printemps qu'on l'aurait prise pour un jardin artificiel.

Je descendis un peu sur le coteau de cette délicieuse vallée, la contemplant et songeant, avec une sorte de plaisir secret,—quoique mêlé de pensées affligeantes,—que tout cela était mon bien, et que j'étais Roi et Seigneur absolu de cette terre, que j'y avais droit de possession, et que je pouvais la transmettre comme si je l'avais eue en héritance, aussi incontestablement qu'un lord d'Angleterre son manoir. J'y vis une grande quantité de cacaoyers, d'orangers, de limoniers et de citronniers, touts sauvages, portant peu de fruits, du moins dans cette saison. Cependant les cédrats verts que je cueillis étaient non-seulement fort agréables à manger, mais très-sains; et, dans la suite, j'en mêlai le jus avec de l'eau, ce qui la rendait salubre, très-froide et très-rafraîchissante.

Je trouvai alors que j'avais une assez belle besogne pour cueillir ces fruits et les transporter chez moi; car j'avais résolu de faire une provision de raisins, de cédrats et de limons pour la saison pluvieuse, que je savais approcher.

À cet effet je fis d'abord un grand monceau de raisins, puis un moindre, puis un gros tas de citrons et de limons, et, prenant avec moi un peu de l'un et de l'autre, je me mis en route pour ma demeure, bien résolu de revenir avec un sac, ou n'importe ce que je pourrais fabriquer, pour transporter le reste à la maison.

Après avoir employé trois jours à ce voyage, je rentrai donc chez moi;—désormais c'est ainsi que j'appellerai ma tente et ma grotte;—mais avant que j'y fusse arrivé, mes raisins étaient perdus: leur poids et leur jus abondant les avaient affaissés et broyés, de sorte qu'ils ne valaient rien ou peu de chose. Quant aux cédrats, ils étaient en bon état, mais je n'en avais pris qu'un très-petit nombre.

Le jour suivant, qui était le 19, ayant fait deux sacs, je retournai chercher ma récolte; mais en arrivant à mon amas de raisins, qui étaient si beaux et si alléchants quand je les avais cueillis, je fus surpris de les voir tout éparpillés, foulés, traînés çà et là, et dévorés en grande partie. J'en conclus qu'il y avait dans le voisinage quelques créatures sauvages qui avaient fait ce dégât; mais quelles créatures étaient-ce? Je l'ignorais.

Quoi qu'il en soit, voyant que je ne pouvais ni les laisser là en monceaux, ni les emporter dans un sac, parce que d'une façon ils seraient dévorés, et que de l'autre ils seraient écrasés par leur propre poids, j'eus recours à un autre moyen; je cueillis donc une grande quantité de grappes, et je les suspendis à l'extrémité des branches des arbres pour les faire sécher au soleil; mais quant aux cédrats et aux limons, j'en emportai ma charge.

À mon retour de ce voyage je contemplai avec un grand plaisir la fécondité de cette vallée, les charmes de sa situation à l'abri des vents de mer, et les bois qui l'ombrageaient: j'en conclus que j'avais fixé mon habitation dans la partie la plus ingrate de l'île. En somme, je commençai de songer à changer ma demeure, et à me choisir, s'il était possible, dans ce beau vallon un lieu aussi sûr que celui que j'habitais alors.

Ce projet me roula long-temps dans la tête, et j'en raffolai long-temps, épris de la beauté du lieu; mais quand je vins à considérer les choses de plus près et à réfléchir que je demeurais proche de la mer, où il était au moins possible que quelque chose à mon avantage y pût advenir; que la même fatalité qui m'y avait poussé pourrait y jeter d'autres malheureux, et que, bien qu'il fût à peine plausible que rien de pareil y dût arriver, néanmoins m'enfermer au milieu des collines et des bois, dans le centre de l'île, c'était vouloir prolonger ma captivité et rendre un tel événement non-seulement improbable, mais impossible. Je compris donc qu'il était de mon devoir de ne point changer d'habitation.

Cependant j'étais si enamouré de ce lieu que j'y passai presque tout le reste du mois de juillet, et, malgré qu'après mes réflexions j'eusse résolu de ne point déménager, je m'y construisis pourtant une sorte de tonnelle, que j'entourai à distance d'une forte enceinte formée d'une double haie, aussi haute que je pouvais atteindre, bien palissadée et bien fourrée de broussailles. Là, tranquille, je couchais quelquefois deux ou trois nuits de suite, passant et repassant par-dessus la haie, au moyen d'une échelle, comme je le pratiquais déjà. Dès lors je me figurai avoir ma maison de campagne et ma maison maritime. Cet ouvrage m'occupa jusqu'au commencement d'août.

Comme j'achevais mes fortifications et commençais à jouir de mon labeur, les pluies survinrent et m'obligèrent à demeurer à la maison; car, bien que dans ma nouvelle habitation j'eusse fait avec un morceau de voile très-bien tendu une tente semblable à l'autre, cependant je n'avais point la protection d'une montagne pour me garder des orages, et derrière moi une grotte pour me retirer quand les pluies étaient excessives.

Vers le 1erde ce mois, comme je l'ai déjà dit, j'avais achevé ma tonnelle et commencé à en jouir.

Le 3.—Je trouvai les raisins que j'avais suspendus parfaitement secs; et, au fait, c'étaient d'excellentes passerilles[23]; aussi me mis-je à les ôter de dessus les arbres; et ce fut très-heureux que j'eusse fait ainsi; car les pluies qui survinrent les auraient gâtés, et m'auraient fait perdre mes meilleures provisions d'hiver: j'en avais au moins deux cents belles grappes. Je ne les eus pas plus tôt dépendues et transportées en grande partie à ma grotte, qu'il tomba de l'eau. Depuis le 14 il plut chaque jour plus ou moins jusqu'à la mi-octobre, et quelquefois si violemment que je ne pouvais sortir de ma grotte durant plusieurs jours.

Dans cette saison l'accroissement de ma famille me causa une grande surprise. J'étais inquiet de la perte d'une de mes chattes qui s'en était allée, ou qui, à ce que je croyais, était morte et je n'y comptais plus, quand, à mon grand étonnement, vers la fin du mois d'août, elle revint avec trois petits. Cela fut d'autant plus étrange pour moi, que l'animal que j'avais tué avec mon fusil et que j'avais appelé chat sauvage, m'avait paru entièrement différent de nos chats d'Europe; pourtant les petits minets étaient de la race domestique comme ma vieille chatte, et pourtant je n'avais que deux femelles: cela était bien étrange! Quoi qu'il en soit, de ces trois chats il sortit une si grande postérité de chats, que je fus forcé de les tuer comme des vers ou des bêtes farouches, et de les chasser de ma maison autant que possible.

Depuis le 14 jusqu'au 26, pluie incessante, de sorte que je ne pus sortir; j'étais devenu très-soigneux de me garantir de l'humidité. Durant cet emprisonnement, comme je commençais à me trouver à court de vivres, je me hasardai dehors deux fois: la première fois je tuai un bouc, et la seconde fois, qui était le 26, je trouvai une grosse tortue, qui fut pour moi un grand régal. Mes repas étaient réglés ainsi: à mon déjeûner je mangeais une grappe de raisin, à mon dîner un morceau de chèvre ou de tortue grillé;—car, à mon grand chagrin, je n'avais pas de vase pour faire bouillir ou étuver quoi que ce fût.—Enfin deux ou trois œufs de tortue faisaient mon souper.

Pendant que la pluie me tint ainsi claquemuré, je travaillai chaque jour deux ou trois heures à agrandir ma grotte, et, peu à peu, dirigeant ma fouille obliquement, je parvins jusqu'au flanc du rocher, où je pratiquai une porte ou une issue qui débouchait un peu au-delà de mon enceinte. Par ce chemin je pouvais entrer et sortir; toutefois je n'étais pas très-aise de me voir ainsi à découvert. Dans l'état de chose précédent, je m'estimais parfaitement en sûreté, tandis qu'alors je me croyais fort exposé, et pourtant je n'avais apperçu aucun être vivant qui pût me donner des craintes, car la plus grosse créature que j'eusse encore vue dans l'île était un bouc.

Le 30.—J'étais arrivé au triste anniversaire de mon débarquement; j'additionnai les hoches de mon poteau, et je trouvai que j'étais sur ce rivage depuis trois cent soixante-cinq jours. Je gardai durant cette journée un jeûne solemnel, la consacrant tout entière à des exercices religieux, me prosternant à terre dans la plus profonde humiliation, me confessant à Dieu, reconnaissant la justice de ses jugements sur moi, et l'implorant de me faire miséricorde au nom de Jésus-Christ. Je m'abstins de toute nourriture pendant douze heures jusqu'au coucher du soleil, après quoi je mangeai un biscuit et une grappe de raisin; puis, ayant terminé cette journée comme je l'avais commencée, j'allai me mettre au lit.

Jusque-là je n'avais observé aucun dimanche; parce que, n'ayant eu d'abord aucun sentiment de religion dans le cœur, j'avais omis au bout de quelque temps de distinguer la semaine en marquant une hoche plus longue pour le dimanche; ainsi je ne pouvais plus réellement le discerner des autres jours. Mais, quand j'eus additionné mes jours, comme j'ai dit plus haut, et que j'eus reconnu que j'étais là depuis un an, je divisai cette année en semaines, et je pris le septième jour de chacune pour mon dimanche. À la fin de mon calcul je trouvai pourtant un jour ou deux de mécompte.

Peu de temps après je m'apperçus que mon encre allait bientôt me manquer; je me contentai donc d'en user avec un extrême ménagement, et de noter seulement les événements les plus remarquables de ma vie, sans continuer un mémorial journalier de toutes choses.

La saison sèche et la saison pluvieuse commençaient déjà à me paraître régulières; je savais les diviser et me prémunir contre elles en conséquence. Mais j'achetai chèrement cette expérience, et ce que je vais rapporter est l'école la plus décourageante que j'aie faite de ma vie. J'ai raconté plus haut que j'avais mis en réserve le peu d'orge et de riz que j'avais cru poussés spontanément et merveilleusement; il pouvait bien y avoir trente tiges de riz et vingt d'orge. Les pluies étant passées et le soleil entrant en s'éloignant de moi dans sa position méridionale, je crus alors le temps propice pour faire mes semailles.

Je bêchai donc une pièce de terre du mieux que je pus avec ma pelle de bois, et, l'ayant divisée en deux portions, je me mis à semer mon grain. Mais, pendant cette opération, il me vint par hasard à la pensée que je ferais bien de ne pas tout semer en une seule fois, ne sachant point si alors le temps était favorable; je ne risquai donc que les deux tiers de mes grains, réservant à peu près une poignée de chaque sorte. Ce fut plus tard une grande satisfaction pour moi que j'eusse fait ainsi. De touts les grains que j'avais semés pas un seul ne leva; parce que, les mois suivants étant secs, et la terre ne recevant point de pluie, ils manquèrent d'humidité pour leur germination. Rien ne parut donc jusqu'au retour de la saison pluvieuse, où ils jetèrent des tiges comme s'ils venaient d'être nouvellement semés.

Voyant que mes premières semences ne croissaient point, et devinant facilement que la sécheresse en était cause, je cherchai un terrain, plus humide pour faire un nouvel essai. Je bêchai donc une pièce de terre proche de ma nouvelle tonnelle, et je semai le reste de mon grain en février, un peu avant l'équinoxe du printemps. Ce grain, ayant pour l'humecter les mois pluvieux de mars et d'avril, poussa très-agréablement et donna une fort bonne récolte. Mais, comme ce n'était seulement qu'une portion du blé que j'avais mis en réserve, n'ayant pas osé aventurer tout ce qui m'en restait encore, je n'eus en résultat qu'une très-petite moisson, qui ne montait pas en tout à demi-picotin de chaque sorte.

Toutefois cette expérience m'avait fait passer maître: je savais alors positivement quelle était la saison propre à ensemencer, et que je pouvais faire en une année deux semailles et deux moissons.

Tandis que mon blé croissait, je fis une petite découverte qui me fut très-utile par la suite. Aussitôt que les pluies furent passées et que le temps commença à se rassurer, ce qui advint vers le mois de novembre, j'allai faire un tour à ma tonnelle, où, malgré une absence de quelques mois, je trouvai tout absolument comme je l'avais laissé. Le cercle ou la double haie que j'avais faite était non-seulement ferme et entière, mais les pieux que j'avais coupés sur quelques arbres qui s'élevaient dans les environs, avaient touts bourgeonné et jeté de grandes branches, comme font ordinairement les saules, qui repoussent la première année après leur étêtement. Je ne saurais comment appeler les arbres qui m'avaient fourni ces pieux. Surpris et cependant enchanté de voir pousser ces jeunes plants, je les élaguai, et je les amenai à croître aussi également que possible. On ne saurait croire la belle figure qu'ils firent au bout de trois ans. Ma haie formait un cercle d'environ trente-cinq verges de diamètre; cependant ces arbres, car alors je pouvais les appeler ainsi, la couvrirent bientôt entièrement, et formèrent une salle d'ombrage assez touffue et assez épaisse pour loger dessous durant toute la saison sèche.

Ceci me détermina à couper encore d'autres pieux pour me faire, semblable à celle-ci, une haie en demi-cercle autour de ma muraille, j'entends celle de ma première demeure; j'exécutai donc ce projet et je plantai un double rang de ces arbres ou de ces pieux à la distance de huit verges de mon ancienne palissade. Ils poussèrent aussitôt, et formèrent un beau couvert pour mon habitation; plus tard ils me servirent aussi de défense, comme je le dirai en son lieu.

J'avais reconnu alors que les saisons de l'année pouvaient en général se diviser, non en été et en hiver, comme en Europe, mais en temps de pluie et de sécheresse, qui généralement se succèdent ainsi:

Moitié de Février, Mars, moitié d'Avril:

Pluie, le soleil étant dans son proche équinoxe.

Moitié d'Avril, Mai, Juin, Juillet, moitié d'Août:

Sécheresse, le soleil étant alors au Nord de la ligne.

Moitié d'Août, Septembre, moitié d'Octobre:

Pluie, le soleil étant revenu.

Moitié d'Octobre, Novembre, Décembre, Janvier, moitié de Février:

Sécheresse, le soleil étant au Sud de la ligne.

La saison pluvieuse durait plus ou moins long-temps, selon les vents qui venaient à souffler; mais c'était une observation générale que j'avais faite. Comme j'avais appris à mes dépens combien il était dangereux de se trouver dehors par les pluies, j'avais le soin de faire mes provisions à l'avance, pour n'être point obligé de sortir; et je restais à la maison autant que possible durant les mois pluvieux.

Pendant ce temps je ne manquais pas de travaux,—même très-convenables à cette situation,—car j'avais grand besoin de bien des choses, dont je ne pouvais me fournir que par un rude labeur et une constante application. Par exemple, j'essayai de plusieurs manières à me tresser un panier; mais les baguettes que je me procurais pour cela étaient si cassantes, que je n'en pouvais rien faire. Ce fut alors d'un très-grand avantage pour moi que, tout enfant, je me fusse plu à m'arrêter chez un vannier de la ville où mon père résidait, et à le regarder faire ses ouvrages d'osier. Officieux, comme le sont ordinairement les petits garçons, et grand observateur de sa manière d'exécuter ses ouvrages, quelquefois je lui prêtais la main; j'avais donc acquis par ce moyen une connaissance parfaite des procédés du métier: il ne me manquait que des matériaux. Je réfléchis enfin que les rameaux de l'arbre sur lequel j'avais coupé mes pieux, qui avaient drageonné, pourraient bien être aussi flexibles que le saule, le marsault et l'osier d'Angleterre, et je résolus de m'en assurer.

Conséquemment le lendemain j'allai à ma maison de campagne, comme je l'appelais, et, ayant coupé quelques petites branches, je les trouvai aussi convenables que je pouvais le désirer. Muni d'une hache, je revins dans les jours suivants, pour en abattre une bonne quantité que je trouvai sans peine, car il y en avait là en grande abondance. Je les mis en dedans de mon enceinte ou de mes haies pour les faire sécher, et dès qu'elles furent propres à être employées, je les portai dans ma grotte, où, durant la saison suivante, je m'occupai à fabriquer,—aussi bien qu'il m'était possible, un grand nombre de corbeilles pour porter de la terre, ou pour transporter ou conserver divers objets dont j'avais besoin. Quoique je ne les eusse pas faites très-élégamment, elles me furent pourtant suffisamment utiles; aussi, depuis lors, j'eus l'attention de ne jamais m'en laisser manquer; et, à mesure que ma vannerie dépérissait, j'en refaisais de nouvelle. Je fabriquai surtout des mannes fortes et profondes, pour y serrer mon grain, au lieu de l'ensacher, quand je viendrais à faire une bonne moisson.

Cette difficulté étant surmontée, ce qui me prit un temps infini, je me tourmentai l'esprit pour voir s'il ne serait pas possible que je suppléasse à deux autres besoins. Pour tous vaisseaux qui pussent contenir des liquides, je n'avais que deux barils encore presque pleins derum,quelques bouteilles de verre de médiocre grandeur, et quelques flacons carrés contenant des eaux et des spiritueux. Je n'avais pas seulement un pot pour faire bouillir dedans quoi que ce fût, excepté une chaudière que j'avais sauvée du navire, mais qui était trop grande pour faire du bouillon ou faire étuver un morceau de viande pour moi seul. La seconde chose que j'aurais bien désiré avoir, c'était une pipe à tabac; mais il m'était impossible d'en fabriquer une. Cependant, à la fin, je trouvai aussi une assez bonne invention pour cela.

Je m'étais occupé tout l'été ou toute la saison sèche à planter mes seconds rangs de palis ou de pieux, quand une autre affaire vint me prendre plus de temps que je n'en avais réservé pour mes loisirs.

J'ai dit plus haut que j'avais une grande envie d'explorer toute l'île, que j'avais poussé ma course jusqu'au ruisseau, puis jusqu'au lieu où j'avais construit ma tonnelle, et d'où j'avais une belle percée jusqu'à la mer, sur l'autre côté de l'île. Je résolus donc d'aller par la traverse jusqu'à ce rivage; et, prenant mon mousquet, ma hache, mon chien, une plus grande provision de poudre que de coutume, et garnissant mon havresac de deux biscuits et d'une grosse grappe de raisin, je commençai mon voyage. Quand j'eus traversé la vallée où se trouvait située ma tonnelle dont j'ai parlé plus haut, je découvris la mer à l'Ouest, et, comme il faisait un temps fort clair, je distinguai parfaitement une terre: était-ce une île ou le continent, je ne pouvais le dire; elle était très-haute et s'étendait fort loin de l'Ouest à l'Ouest-Sud-Ouest, et me paraissait ne pas être éloignée de moins de quinze ou vingt lieues.

Mais quelle contrée du monde était-ce? Tout ce qu'il m'était permis de savoir, c'est qu'elle devait nécessairement faire partie de L'Amérique. D'après toutes mes observations, je conclus qu'elle confinait aux possessions espagnoles, qu'elle était sans doute toute habitée par des Sauvages, et que si j'y eusse abordé, j'aurais eu à subir un sort pire que n'était le mien. J'acquiesçai donc aux dispositions de la Providence, qui, je commençais à le reconnaître et à le croire, ordonne chaque chose pour le mieux. C'est ainsi que je tranquillisai mon esprit, bien loin de me tourmenter du vain désir d'aller en ce pays.

En outre, après que j'eus bien réfléchi sur cette découverte, je pensai que si cette terre faisait partie du littoral espagnol, je verrais infailliblement, une fois ou une autre passer et repasser quelques vaisseaux; et que, si le cas contraire échéait, ce serait une preuve que cette côte faisait partie de celle qui s'étend entre le pays espagnol et le Brésil; côte habitée par la pire espèce des Sauvages, car ils sont cannibales ou mangeurs d'hommes, et ne manquent jamais de massacrer et de dévorer tout ceux qui tombent entre leurs mains.

En faisant ces réflexions je marchais en avant tout à loisir. Ce côté de l'île me parut beaucoup plus agréable que le mien; les savanes étaient douces, verdoyantes, émaillées de fleurs et semées de bosquets charmants. Je vis une multitude de perroquets, et il me prit envie d'en attraper un s'il était possible, pour le garder, l'apprivoiser et lui apprendre à causer avec moi. Après m'être donné assez de peine, j'en surpris un jeune, je l'abattis d'un coup de bâton, et, l'ayant relevé, je l'emportai à la maison. Plusieurs années s'écoulèrent avant que je pusse le faire parler; mais enfin je lui appris à m'appeler familièrement par mon nom. L'aventure qui en résulta, quoique ce ne soit qu'une bagatelle, pourra fort bien être, en son lieu, très-divertissante.

Ce voyage me fut excessivement agréable: je trouvai dans les basses terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards; mais ils étaient très-différents de toutes les autres espèces que j'avais vues jusque alors. Bien que j'en eusse tué plusieurs, je ne satisfis point mon envie d'en manger. À quoi bon m'aventurer; je ne manquais pas d'aliments, et de très-bons, surtout de trois sortes: des chèvres, des pigeons et des chélones ou tortues. Ajoutez à cela mes raisins, et le marché de Leadenhall n'aurait pu fournir une table mieux que moi, à proportion des convives. Malgré ma situation, en somme assez déplorable, j'avais pourtant grand sujet d'être reconnaissant; car, bien loin d'être entraîné à aucune extrémité pour ma subsistance, je jouissais d'une abondance poussée même jusqu'à la délicatesse.

Dans ce voyage je ne marchais jamais plus de deux milles ou environ par jour; mais je prenais tant de tours et de détours pour voir si je ne ferais point quelque découverte, que j'arrivais assez fatigué au lieu où je décidais de m'établir pour la nuit. Alors j'allais me loger dans un arbre, ou bien je m'entourais de pieux plantés en terre depuis un arbre jusqu'à un autre, pour que les bêtes farouches ne pussent venir à moi sans m'éveiller. En atteignant à la rive de la mer, je fus surpris de voir que le plus mauvais côté de l'île m'était échu: celle-ci était couverte de tortues, tandis que sur mon côté je n'en avais trouvé que trois en un an et demi. Il y avait aussi une foule d'oiseaux de différentes espèces dont quelques-unes m'étaient déjà connues, et pour la plupart fort bons à manger; mais parmi ceux-là je n'en connaissais aucun de nom, excepté ceux qu'on appellePingouins.

J'en aurais pu tuer tout autant qu'il m'aurait plu, mais j'étais très-ménager de ma poudre et de mon plomb; j'eusse bien préféré tuer une chèvre s'il eût été possible, parce qu'il y aurait eu davantage à manger. Cependant, quoique les boucs fussent en plus grande abondance dans cette portion de l'île que dans l'autre, il était néanmoins beaucoup plus difficile de les approcher, parce que la campagne, étant plate et rase, ils m'appercevaient de bien plus loin que lorsque j'étais sur les collines.

J'avoue que ce canton était infiniment plus agréable que le mien, et pourtant il ne me vint pas le moindre désir de déménager. J'étais fixé à mon habitation, je commençais à m'y faire, et tout le temps que je demeurai par-là il me semblait que j'étais en voyage et loin de ma patrie. Toutefois, je marchai le long de la côte vers l'Est pendant environ douze milles; puis alors je plantai une grande perche sur le rivage pour me servir de point de repère, et je me déterminai à retourner au logis. À mon voyage suivant je pris à l'Est de ma demeure, afin de gagner le côté opposé de l'île, et je tournai jusqu'à ce que je parvinsse à mon jalon. Je dirai cela en temps et place.

Je pris pour m'en retourner un autre chemin que celui par où j'étais venu, pensant que je pourrais aisément me reconnaître dans toute l'île, et que je ne pourrais manquer de retrouver ma première demeure en explorant le pays; mais je m'abusais; car, lorsque j'eus fait deux ou trois milles, je me trouvai descendu dans une immense vallée environnée de collines si boisées, que rien ne pouvait me diriger dans ma route, le soleil excepté, encore eût-il fallu au moins que je connusse très-bien la position de cet astre à cette heure du jour.

Il arriva que pour surcroît d'infortune, tandis que j'étais dans cette vallée, le temps se couvrit de brumes pour trois ou quatre jours. Comme il ne m'était pas possible de voir le soleil, je rôdai très-malencontreusement, et je fus enfin obligé de regagner le bord de la mer, de chercher mon jalon et de reprendre la route par laquelle j'étais venu. Alors je retournai chez moi, mais à petites journées, le soleil étant excessivement chaud, et mon fusil, mes munitions, ma hache et tout mon équipement extrêmement lourds.

Mon chien, dans ce trajet, surprit un jeune chevreau et le saisit. J'accourus aussitôt, je m'en emparai et le sauvai vivant de sa gueule. J'avais un très-grand désir de l'amener à la maison s'il était possible; souvent j'avais songé aux moyens de prendre un cabri ou deux pour former une race de boucs domestiques, qui pourraient fournir à ma nourriture quand ma poudre et mon plomb seraient consommés.

Je fis un collier pour cette petite créature, et, avec un cordon que je tressai avec du fil de caret, que je portais toujours avec moi, je le menai en laisse, non sans difficulté, jusqu'à ce que je fusse arrivé à ma tonnelle, où je l'enfermai et le laissai; j'étais si impatient de rentrer chez moi après un mois d'absence.

Je ne saurais comment exprimer quelle satisfaction ce fut pour moi de me retrouver dans ma vieille huche[24], et de me coucher dans mon hamac. Ce petit voyage à l'aventure, sans retraite assurée, m'avait été si désagréable, que ma propre maison me semblait un établissement parfait en comparaison; et cela me fit si bien sentir le confortable de tout ce qui m'environnait, que je résolus de ne plus m'en éloigner pour un temps aussi long tant que mon sort me retiendrait sur cette île.

Je me reposai une semaine pour me restaurer et me régaler après mon long pèlerinage. La majeure partie de ce temps fut absorbée par une affaire importante, la fabrication d'une cage pour mon Poll, qui commençait alors à être quelqu'un de la maison et à se familiariser parfaitement avec moi. Je me ressouvins enfin de mon pauvre biquet que j'avais parqué dans mon petit enclos, et je résolus d'aller le chercher et de lui porter quelque nourriture. Je m'y rendis donc, et je le trouvai où je l'avais laissé:—au fait il ne pouvait sortir,—mais il était presque mourant de faim. J'allai couper quelques rameaux aux arbres et quelques branches aux arbrisseaux que je pus trouver, et je les lui jetai. Quand il les eut brouté, je le liai comme j'avais fait auparavant et je l'emmenai; mais il était si maté par l'inanition, que je n'aurais pas même eu besoin de le tenir en laisse: il me suivit comme un chien. Comme je continuai de le nourrir, il devint si aimant, si gentil, si doux, qu'il fut dès lors un de mes serviteurs, et que depuis il ne voulut jamais m'abandonner.

La saison pluvieuse de l'équinoxe automnal était revenue. J'observai l'anniversaire du 30 septembre, jour de mon débarquement dans l'île, avec la même solemnité que la première fois, il y avait alors deux ans que j'étais là, et je n'entrevoyais pas plus ma délivrance que le premier jour de mon arrivée. Je passai cette journée entière à remercier humblement le Ciel de toutes les faveurs merveilleuses dont il avait comblé ma vie solitaire, et sans lesquelles j'aurais été infiniment plus misérable. J'adressai à Dieu d'humbles et sincères actions de grâces de ce qu'il lui avait plu de me découvrir que même, dans cette solitude, je pouvais être plus heureux que je ne l'eusse été au sein de la société et de touts les plaisirs du monde; je le bénis encore de ce qu'il remplissait les vides de mon isolement et la privation de toute compagnie humaine par sa présence et par la communication de sa grâce, assistant, réconfortant et encourageant mon âme à se reposer ici-bas sur sa providence, et à espérer jouir de sa présence éternelle dans l'autre vie.

Ce fut alors que je commençai à sentir profondément combien la vie que je menais, même avec toutes ses circonstances pénibles, était plus heureuse que la maudite et détestable vie que j'avais faite durant toute la portion écoulée de mes jours. Mes chagrins et mes joies étaient changés, mes désirs étaient autres, mes affections n'avaient plus le même penchant, et mes jouissances étaient totalement différentes de ce qu'elles étaient dans les premiers temps de mon séjour, ou au fait pendant les deux années passées.

Autrefois, lorsque je sortais, soit pour chasser, soit pour visiter la campagne, l'angoisse que mon âme ressentait de ma condition se réveillait tout-à-coup, et mon cœur défaillait en ma poitrine, à la seule pensée que j'étais en ces bois, ces montagnes ces solitudes, et que j'étais un prisonnier sans rançon, enfermé dans un morne désert par l'éternelle barrière de l'Océan. Au milieu de mes plus grands calmes d'esprit, cette pensée fondait sur moi comme un orage et me faisait tordre mes mains et pleurer comme un enfant. Quelquefois elle me surprenait au fort de mon travail, je m'asseyais aussitôt, je soupirais, et durant une heure ou deux, les yeux fichés en terre, je restais là. Mon mal n'en devenait que plus cuisant. Si j'avais pu débonder en larmes, éclater en paroles, il se serait dissipé, et la douleur, après m'avoir épuisé, se serait elle-même abattue.

Mais alors je commençais à me repaître de nouvelles pensées. Je lisais chaque jour la parole de Dieu, et j'en appliquais toutes les consolations à mon état présent. Un matin que j'étais fort triste, j'ouvris la Bible à ce passage:—«Jamais, jamais, je ne te délaisserai; je ne t'abandonnerai jamais!»—Immédiatement il me sembla que ces mots s'adressaient à moi; pourquoi autrement m'auraient-ils été envoyés juste au moment où je me désolais sur ma situation, comme un être abandonné de Dieu et des hommes?—«Eh bien! me dis-je, si Dieu ne me délaisse point, que m'importe que tout le monde me délaisse! puisque, au contraire, si j'avais le monde entier, et que je perdisse la faveur et les bénédictions de Dieu, rien ne pourrait contrebalancer cette perte.»

Dès ce moment-là j'arrêtai en mon esprit qu'il m'était possible d'être plus heureux dans cette condition solitaire que je ne l'eusse jamais été dans le monde en toute autre position. Entraîné par cette pensée, j'allais remercier le Seigneur de m'avoir relégué en ce lieu.

Mais à cette pensée quelque chose, je ne sais ce que ce fut, me frappa l'esprit et m'arrêta.—«Comment peux-tu être assez hypocrite, m'écriai-je, pour te prétendre reconnaissant d'une condition dont tu t'efforces de te satisfaire, bien qu'au fond du cœur tu prierais plutôt pour en être délivrer?» Ainsi j'en restai là. Mais quoique je n'eusse pu remercier Dieu de mon exil, toutefois je lui rendis grâce sincèrement de m'avoir ouvert les yeux par des afflictions providentielles afin que je pusse reconnaître ma vie passée, pleurer sur mes fautes et me repentir.—Je n'ouvrais jamais la Bible ni ne la fermais sans qu'intérieurement mon âme ne bénit Dieu d'avoir inspiré la pensée à mon ami d'Angleterre d'emballer, sans aucun avis de moi, ce saint livre parmi mes marchandises, et d'avoir permis que plus tard je le sauvasse des débris du navire.

Ce fut dans cette disposition d'esprit que je commençai ma troisième année; et, quoique je ne veuille point fatiguer le lecteur d'une relation aussi circonstanciée de mes travaux de cette année que de ceux de la première, cependant il est bon qu'il soit en général remarqué que je demeurais très-rarement oisif. Je répartissais régulièrement mon temps entre toutes les occupations quotidiennes que je m'étais imposées. Tels étaient premièrement mes devoirs envers Dieu et la lecture des Saintes-Écritures, auxquels je vaquais sans faute, quelquefois même jusqu'à trois fois par jour; secondement ma promenade avec mon mousquet à la recherche de ma nourriture, ce qui me prenait généralement trois heures de la matinée quand il ne pleuvait pas; troisièmement l'arrangement, l'apprêt, la conservation et la cuisson de ce que j'avais tué pour ma subsistance. Tout ceci employait en grande partie ma journée. En outre, il doit être considéré que dans le milieu du jour, lorsque le soleil était à son zénith, la chaleur était trop accablante pour agir: en sorte qu'on doit supposer que dans l'après-midi tout mon temps de travail n'était que de quatre heures environ, avec cette variante que parfois je changeais mes heures de travail et de chasse, c'est-à-dire que je travaillais dans la matinée et sortais avec mon mousquet sur le soir.

À cette brièveté du temps fixé pour le travail, veuillez ajouter l'excessive difficulté de ma besogne, et toutes les heures que, par manque d'outils, par manque d'aide et par manque d'habileté, chaque chose que j'entreprenais me faisait perdre. Par exemple je fus quarante-deux jours entiers à me façonner une planche de tablette dont j'avais besoin dans ma grotte, tandis que deux scieurs avec leurs outils et leurs tréteaux, en une demi-journée en auraient tiré six d'un seul arbre.

Voici comment je m'y pris: j'abattis un gros arbre de la largeur que ma planche devait avoir. Il me fallut trois jours pour le couper et deux pour l'ébrancher et en faire une pièce de charpente. À force de hacher et de tailler je réduisis les deux côtés en copeaux, jusqu'à ce qu'elle fût assez légère pour être remuée. Alors je la tournai et je corroyai une de ses faces, comme une planche, d'un bout à l'autre; puis je tournai ce côté dessous et je la bûchai sur l'autre face jusqu'à ce qu'elle fût réduite à un madrier de trois pouces d'épaisseur environ. Il n'y a personne qui ne puisse juger quelle rude besogne c'était pour mes mains; mais le travail et la patience m'en faisaient venir à bout comme de bien d'autres choses; j'ai seulement cité cette particularité pour montrer comment une si grande portion de mon temps s'écoulait à faire si peu d'ouvrage; c'est-à-dire que telle besogne, qui pourrait n'être rien quand on a de l'aide et des outils, devient un énorme travail, et demande un temps prodigieux pour l'exécuter seulement avec ses mains.

Mais, nonobstant, avec de la persévérance et de la peine, j'achevai bien des choses, et, au fait, toutes les choses que ma position exigeait que je fisse, comme il apparaîtra par ce qui suit.

J'étais alors dans les mois de novembre et de décembre, attendant ma récolte d'orge et de riz. Le terrain que j'avais labouré ou bêché n'était pas grand; car, ainsi que je l'ai fait observer, mes semailles de chaque espèce n'équivalaient pas à un demi-picotin, parce que j'avais perdu toute une moisson pour avoir ensemencé dans la saison sèche. Toutefois, la moisson promettait d'être belle, quand je m'apperçus tout-à-coup que j'étais en danger de la voir détruite entièrement par divers ennemis dont il était à peine possible de se garder: d'abord par les boucs, et ces animaux sauvages que j'ai nommés lièvres, qui, ayant tâté du goût exquis du blé, s'y tapissaient nuit et jour, et le broutaient à mesure qu'il poussait, et si près du pied qu'il n'aurait pas eu le temps de monter en épis.

Je ne vis d'autre remède à ce mal que d'entourer mon blé d'une haie, qui me coûta beaucoup de peines, et d'autant plus que cela requérait célérité, car les animaux ne cessaient point de faire du ravage. Néanmoins, comme ma terre en labour était petite en raison de ma semaille, en trois semaines environ je parvins à la clore totalement. Pendant le jour je faisais feu sur ces maraudeurs, et la nuit je leur opposais mon chien, que j'attachais dehors à un poteau, et qui ne cessait d'aboyer. En peu de temps les ennemis abandonnèrent donc la place, et ma moisson crût belle et bien, et commença bientôt à mûrir.

Mais si les bêtes avaient ravagé mon blé en herbe, les oiseaux me menacèrent d'une nouvelle ruine quand il fut monté en épis. Un jour que je longeais mon champ pour voir comment cela allait, j'apperçus une multitude d'oiseaux, je ne sais pas de combien de sortes, qui entouraient ma petite moisson, et qui semblaient épier l'instant où je partirais. Je fis aussitôt une décharge sur eux,—car je sortais toujours avec mon mousquet.—À peine eus-je tiré, qu'une nuée d'oiseaux que je n'avais point vus s'éleva du milieu même des blés.

Je fus profondément navré: je prévis qu'en peu de jours ils détruiraient toutes mes espérances, que je tomberais dans la disette, et que je ne pourrais jamais amener à bien une moisson. Et je ne savais que faire à cela! Je résolus pourtant de sauver mon grain s'il était possible, quand bien même je devrais faire sentinelle jour et nuit. Avant tout j'entrai dans la pièce pour reconnaître le dommage déjà existant, et je vis qu'ils en avaient gâté une bonne partie, mais que cependant, comme il était encore trop vert pour eux, la perte n'était pas extrême, et que le reste donnerait une bonne moisson, si je pouvais le préserver.

Je m'arrêtai un instant pour recharger mon mousquet, puis, m'avançant un peu, je pus voir aisément mes larrons branchés sur touts les arbres d'alentour, semblant attendre mon départ, ce que l'évènement confirma; car, m'écartant de quelques pas comme si je m'en allais, je ne fus pas plus tôt hors de leur vue qu'ils s'abattirent de nouveau un à un dans les blés. J'étais si vexé, que je n'eus pas la patience d'attendre qu'ils fussent touts descendus; je sentais que chaque grain était pour ainsi dire une miche qu'ils me dévoraient. Je me rapprochai de la haie, je fis feu de nouveau et j'en tuai trois. C'était justement ce que je souhaitais; je les ramassai, je fis d'eux comme on fait des insignes voleurs en Angleterre, je les pendis à un gibet pour la terreur des autres. On n'imaginerait pas quel bon effet cela produisit: non-seulement les oiseaux ne revinrent plus dans les blés, mais ils émigrèrent de toute cette partie de l'île, et je n'en vis jamais un seul aux environs tout le temps que pendirent mes épouvantails.

Je fus extrêmement content de cela, comme on peut en avoir l'assurance; et sur la fin de décembre, qui est le temps de la seconde moisson de l'année, je fis la récolte de mon blé.

J'étais pitoyablement outillé pour cela; je n'avais ni faux ni faucille pour le couper; tout ce que je pus faire ce fut d'en fabriquer une de mon mieux avec un des braquemarts ou coutelas que j'avais sauvés du bâtiment parmi d'autres armes. Mais comme ma moisson était petite, je n'eus pas grande difficulté à la recueillir. Bref, je la fis à ma manière car je sciai les épis, je les emportai dans une grande corbeille que j'avais tressée, et je les égrainai entre mes mains. À la fin de toute ma récolte, je trouvai que le demi-picotin que j'avais semé m'avait produit près de deux boisseaux de riz et environ deux boisseaux et demi d'orge, autant que je pus en juger, puisque je n'avais alors aucune mesure.

Ceci fut pour moi un grand sujet d'encouragement; je pressentis qu'à l'avenir il plairait à Dieu que je ne manquasse pas de pain. Toutefois je n'étais pas encore hors d'embarras: je ne savais comment moudre ou comment faire de la farine de mon grain, comment le vanner et le bluter; ni même, si je parvenais à le mettre en farine, comment je pourrais en faire du pain; et enfin, si je parvenais à en faire du pain, comment je pourrais le faire cuire. Toutes ces difficultés, jointes au désir que j'avais d'avoir une grande quantité de provisions, et de m'assurer constamment ma subsistance, me firent prendre la résolution de ne point toucher à cette récolte, de la conserver tout entière pour les semailles de la saison prochaine, et, à cette époque, de consacrer toute mon application et toutes mes heures de travail à accomplir le grand œuvre de me pourvoir de blé et de pain.

C'est alors que je pouvais dire avec vérité que je travaillais pour mon pain. N'est-ce pas chose étonnante, et à laquelle peu de personnes réfléchissent, l'énorme multitude d'objets nécessaires pour entreprendre, produire, soigner, préparer, faire et acheverune parcelle de pain.

Moi, qui étais réduit à l'état de pure nature, je sentais que c'était là mon découragement de chaque jour, et d'heure en heure cela m'était devenu plus évident, dès lors même que j'eus recueilli la poignée de blé qui, comme je l'ai dit, avait crû d'une façon si inattendue et si émerveillante.

Premièrement je n'avais point de charrue pour labourer la terre, ni de bêche ou de pelle pour la fouir. Il est vrai que je suppléai à cela en fabriquant une pelle de bois dont j'ai parlé plus haut, mais elle faisait ma besogne grossièrement; et, quoiqu'elle m'eût coûté un grand nombre de jours, comme la pellâtre n'était point garnie de fer, non-seulement elle s'usa plus tôt, mais elle rendait mon travail plus pénible et très-imparfait.

Mais, résigné à tout, je travaillais avec patience, et l'insuccès ne me rebutait point. Quand mon blé fut semé, je n'avais point de herse, je fus obligé de passer dessus moi-même et de traîner une grande et lourde branche derrière moi, avec laquelle, pour ainsi dire, j'égratignais la terre plutôt que je ne la hersais ou ratissais.

Quand il fut en herbe ou monté en épis, comme je l'ai déjà fait observer, de combien de choses n'eus-je pas besoin pour l'enclorre, le préserver, le faucher, le moissonner, le transporter au logis, le battre, le vanner et le serrer. Ensuite il me fallut un moulin pour le moudre, des sas pour bluter la farine, du levain et du sel pour pétrir; et enfin un four pour faire cuire le pain, ainsi qu'on pourra le voir dans la suite. Je fus réduit à faire toutes ces choses sans aucun de ces instruments, et cependant mon blé fut pour moi une source de bien-être et de consolation. Ce manque d'instruments, je le répète, me rendait toute opération lente et pénible, mais il n'y avait à cela point de remède. D'ailleurs, mon temps étant divisé, je ne pouvais le perdre entièrement. Une portion de chaque jour était donc affectée à ces ouvrages; et, comme j'avais résolu de ne point faire du pain de mon blé jusqu'à ce que j'en eusse une grande provision, j'avais les six mois prochains pour appliquer tout mon travail et toute mon industrie à me fournir d'ustensiles nécessaires à la manutention des grains que je recueillerais pour mon usage.

Il me fallut d'abord préparer un terrain plus grand; j'avais déjà assez de grains pour ensemencer un acre de terre; mais avant que d'entreprendre ceci je passai au moins une semaine à me fabriquer une bêche, une triste bêche en vérité, et si pesante que mon ouvrage en était une fois plus pénible.


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