Il me paraît évident que leurs visites dans l'île devaient être assez rares, car il se passa plus de quinze mois avant qu'ils ne revinssent, c'est-à-dire que durant tout ce temps je n'en revis ni trace ni vestige. Dans la saison des pluies il était sûr qu'ils ne pouvaient sortir de chez eux, du moins pour aller si loin. Cependant durant cet intervalle je vivais misérablement: l'appréhension d'être pris à l'improviste m'assiégeait sans relâche; d'où je déduis que l'expectative du mal est plus amère que le mal lui-même, quand surtout on ne peut se défaire de cette attente ou de ces appréhensions.
Pendant tout ce temps-là mon humeur meurtrière ne m'abandonna pas, et j'employai la plupart des heures du jour, qui auraient pu être beaucoup mieux dépensées, à imaginer comment je les circonviendrais et les assaillirais à la première rencontre, surtout s'ils étaient divisés en deux parties comme la dernière fois. Je ne considérais nullement que si j'en tuais une bande, je suppose de dix ou douze, et que le lendemain, la semaine ou le mois suivant j'en tuasse encore d'autres, et ainsi de suite à l'infini, je deviendrais aussi meurtrier qu'ils étaient mangeurs d'hommes, et peut-être plus encore.
J'usais ma vie dans une grande perplexité et une grande anxiété d'esprit; je m'attendais à tomber un jour ou l'autre entre les mains de ces impitoyables créatures. Si je me hasardais quelquefois dehors, ce n'était qu'en promenant mes regards inquiets autour de moi, et avec tout le soin, toute la précaution imaginable. Je sentis alors, à ma grande consolation, combien c'était chose heureuse pour moi que je me fusse pourvu d'un troupeau ou d'une harde de chèvres; car je n'osais en aucune occasion tirer mon fusil, surtout du côté de l'île fréquenté par les Sauvages, de peur de leur donner une alerte. Peut-être se seraient-ils enfuis d'abord; mais bien certainement ils seraient revenus au bout de quelques jours avec deux ou trois cents pirogues: je savais ce à quoi je devais m'attendre alors.
Néanmoins je fus un an et trois mois avant d'en revoir aucun; mais comment en revis-je, c'est ce dont il sera parlé bientôt. Il est possible que durant cet intervalle ils soient revenus deux ou trois fois, mais ils ne séjournèrent pas ou au moins n'en eus-je point connaissance. Ce fut donc, d'après mon plus exact calcul, au mois de mai et dans la vingt-quatrième année de mon isolement que j'eus avec eux l'étrange rencontre dont il sera discouru en son lieu.
La perturbation de mon âme fut très-grande pendant ces quinze ou seize mois. J'avais le sommeil inquiet, je faisais des songes effrayants, et souvent je me réveillais en sursaut. Le jour des troubles violents accablaient mon esprit; la nuit je rêvais fréquemment que je tuais des sauvages, et je pesais les raisons qui pouvaient me justifier de cet acte.—Mais laissons tout cela pour quelque temps. C'était vers le milieu de mai, le seizième jour, je pense, autant que je pus m'en rapporter à mon pauvre calendrier de bois, où je faisais toujours mes marques; c'était, dis-je, le seize mai: un violent ouragan souffla tout le jour, accompagné de quantité d'éclairs et de coups de tonnerre. La nuit suivante fut épouvantable. Je ne sais plus quel en était le motif particulier, mais je lisais la Bible, et faisais de sérieuses réflexions sur ma situation, quand je fus surpris par un bruit semblable à un coup de canon tiré en mer.
Ce fut pour moi une surprise d'une nature entièrement différente de toutes celles que j'avais eues jusque alors, car elle éveilla en mon esprit de tout autres idées. Je me levai avec toute la hâte imaginable, et en un tour de main j'appliquai mon échelle contre le rocher; je montai à mi-hauteur, puis je la retirai après moi, je la replaçai et j'escaladai jusqu'au sommet. Au même instant une flamme me prépara à entendre un second coup de canon, qui en effet au bout d'une demi-minute frappa mon oreille. Je reconnus par le son qu'il devait être dans cette partie de la mer où ma pirogue avait été drossée par les courants.
Je songeai aussitôt que ce devait être un vaisseau en péril, qui, allant de conserve avec quelque autre navire, tirait son canon en signal de détresse pour en obtenir du secours, et j'eus sur-le-champ la présence d'esprit de penser que bien que je ne pusse l'assister, peut-être lui m'assisterait-il. Je rassemblai donc tout le bois sec qui se trouvait aux environs, et j'en fis un assez beau monceau que j'allumai sur la colline. Le bois étant sec, il s'enflamma facilement, et malgré la violence du vent il flamba à merveille: j'eus alors la certitude que, si toutefois c'était un navire, ce feu serait immanquablement apperçu; et il le fut sans aucun doute: car à peine mon bois se fut-il embrasé que j'entendis un troisième coup de canon, qui fut suivi de plusieurs autres, venant touts du même point. J'entretins mon feu toute la nuit jusqu'à l'aube, et quand il fit grand jour et que l'air se fut éclairci, je vis quelque chose en mer, tout-à-fait à l'Est de l'île. Était-ce un navire ou des débris de navire? je ne pus le distinguer, voire même avec mes lunettes d'approche, la distance étant trop grande et le temps encore trop brumeux, du moins en mer.
Durant tout le jour je regardai fréquemment cet objet: je m'apperçus bientôt qu'il ne se mouvait pas, et j'en conclus que ce devait être un navire à l'ancre. Brûlant de m'en assurer, comme on peut bien le croire, je pris mon fusil à la main, et je courus vers la partie méridionale de l'île, vers les rochers où j'avais été autrefois entraîné par les courants; je gravis sur leur sommet, et, le temps étant alors parfaitement clair, je vis distinctement, mais à mon grand chagrin, la carcasse d'un vaisseau échoué pendant la nuit sur les roches à fleur d'eau que j'avais trouvées en me mettant en mer avec ma chaloupe, et qui, résistant à la violence du courant, faisaient cette espèce de contre-courant ou remous par lequel j'avais été délivré de la position la plus désespérée et la plus désespérante où je me sois trouvé dans ma vie.
C'est ainsi que ce qui est le salut de l'un fait la perte de l'autre; car il est probable que ce navire, quel qu'il fût, n'ayant aucune connaissance de ces roches entièrement cachées sous l'eau, y avait été poussé durant la nuit par un vent violent soufflant de l'Est et de l'Est-Nord-Est. Si l'équipage avait découvert l'île, ce que je ne puis supposer, il aurait nécessairement tenté de se sauver à terre dans la chaloupe.—Les coups de canon qu'il avait tirés, surtout en voyant mon feu, comme je l'imaginais, me remplirent la tête d'une foule de conjectures: tantôt je pensais qu'appercevant mon fanal il s'était jeté dans la chaloupe pour tâcher de gagner le rivage; mais que la lame étant très-forte, il avait été emporté; tantôt je m'imaginais qu'il avait commencé par perdre sa chaloupe, ce qui arrive souvent lorsque les flots, se brisant sur un navire, forcent les matelots à défoncer et à mettre en pièces leur embarcation ou à la jeter par-dessus le bord. D'autres fois je me figurais que le vaisseau ou les vaisseaux qui allaient de conserve avec celui-ci, avertis par les signaux de détresse, avaient recueilli et emmené cet équipage. Enfin dans d'autres moments je pensais que touts les hommes du bord étaient descendus dans leur chaloupe, et que, drossés par le courant qui m'avait autrefois entraîné, ils avaient été emportés dans le grand Océan, où ils ne trouveraient rien que la misère et la mort, où peut-être ils seraient réduits par la faim à se manger les uns les autres.
Mais, comme cela n'était que des conjectures, je ne pouvais, en ma position, que considérer l'infortune de ces pauvres gens et m'apitoyer. Ce qui eut sur moi la bonne influence de me rendre de plus en plus reconnaissant envers Dieu, dont la providence avait pris dans mon malheur un soin si généreux de moi, que, de deux équipages perdus sur ces côtes, moi seul avais été préservé. J'appris de là encore qu'il est rare que Dieu nous plonge dans une condition si basse, dans une misère si grande, que nous ne puissions trouver quelque sujet de gratitude, et trouver de nos semblable jetés dans des circonstances pires que les nôtres.
Tel était le sort de cet équipage, dont il n'était pas probable qu'aucun homme eût échappé,—rien ne pouvant faire croire qu'il n'avait pas péri tout entier,—à moins de supposer qu'il eût été sauvé par quelque autre bâtiment allant avec lui de conserve; mais ce n'était qu'une pure possibilité; car je n'avais vu aucun signe, aucune apparence de rien de semblable.
Je ne puis trouver d'assez énergiques paroles pour exprimer l'ardent désir, l'étrange envie que ce naufrage éveilla en mon âme et qui souvent s'en exhalait ainsi:—«Oh! si une ou deux, une seule âme avait pu être sauvée du navire, avait pu en réchapper, afin que je pusse avoir un compagnon, un semblable, pour parler et pour vivre avec moi!»—Dans tout le cours de ma vie solitaire je ne désirai jamais si ardemment la société des hommes, et je n'éprouvai jamais un plus profond regret d'en être séparé.
Il y a dans nos passions certaines sources secrètes qui, lorsqu'elles sont vivifiées par des objets présents ou absents, mais rendus présents à notre esprit par la puissance de notre imagination, entraînent notre âme avec tant d'impétuosité vers les objets de ses désirs, que la non possession en devient vraiment insupportable.
Telle était l'ardeur de mes souhaits pour la conservation d'un seul homme, que je répétai, je crois, mille fois ces mots:—«Oh! qu'un homme ait été sauvé, oh! qu'un seul homme ait été sauvé!—J'étais si violemment irrité par ce désir en prononçant ces paroles, que mes mains se saisissaient, que mes doigts pressaient la paume de mes mains et avec tant de rage que si j'eusse tenu quelque chose de fragile je l'eusse brisé involontairement; mes dents claquaient dans ma bouche et se serraient si fortement que je fus quelque temps avant de pouvoir les séparer.
Que les naturalistes expliquent ces choses, leur raison et leur nature; quant à moi, je ne puis que consigner ce fait, qui me parut toujours surprenant et dont je ne pus jamais me rendre compte. C'était sans doute l'effet de la fougue de mon désir et de l'énergie de mes idées me représentant toute la consolation que j'aurais puisée dans la société d'un Chrétien comme moi.
Mais cela ne devait pas être: leur destinée ou la mienne ou toutes deux peut-être l'interdisaient; car jusqu'à la dernière année de mon séjour dans l'île j'ai ignoré si quelqu'un s'était ou ne s'était pas sauvé du naufrage; j'eus seulement quelques jours après l'affliction de voir le corps d'un jeune garçon noyé jeté sur le rivage, à l'extrémité de l'île, proche le vaisseau naufragé. Il n'avait pour tout vêtement qu'une veste de matelot, un caleçon de toile ouvert aux genoux et une chemise bleue. Rien ne put me faire deviner quelle était sa nation: il n'avait dans ses poches que deux pièces de huit et une pipe à tabac qui avait dix fois plus de valeur pour moi.
La mer était calme alors, et j'avais grande envie de m'aventurer dans ma pirogue jusqu'au navire. Je ne doutais nullement que je pusse trouver à bord quelque chose pour mon utilité; mais ce n'était pas là le motif qui m'y portait le plus: j'y étais entraîné par la pensée que je trouverais peut-être quelque créature dont je pourrais sauver la vie, et par là réconforter la mienne au plus haut degré. Cette pensée me tenait tellement au cœur, que je n'avais de repos ni jour ni nuit, et qu'il fallut que je me risquasse à aller à bord de ce vaisseau. Je m'abandonnai donc à la providence de Dieu, persuadé que j'étais qu'une impulsion si forte, à laquelle je ne pouvais résister, devait venir d'une invisible direction, et que je serais coupable envers moi si je ne le faisais point.
Sous le coup de cette impression, je regagnai à grands pas mon château afin de préparer tout pour mon voyage. Je pris une bonne quantité de pain, un grand pot d'eau fraîche, une boussole pour me gouverner, une bouteille derum,—j'en avais encore beaucoup en réserve,—et une pleine corbeille de raisins. Chargé ainsi, je retournai à ma pirogue, je vidai l'eau qui s'y trouvait, je la mis à flot, et j'y déposai toute ma cargaison. Je revins ensuite chez moi prendre une seconde charge, composée d'un grand sac de riz, de mon parasol—pour placer au-dessus de ma tête et me donner de l'ombre,—d'un second pot d'eau fraîche, de deux douzaines environ de mes petits pains ou gâteaux d'orge, d'une bouteille de lait de chèvre et d'un fromage. Je portai tout cela à mon embarcation, non sans beaucoup de peine et de sueur. Ayant prié Dieu de diriger mon voyage, je me mis en route, et, ramant ou pagayant le long du rivage, je parvins enfin à l'extrême pointe de l'île sur le côté Nord-Est. Là il s'agissait de se lancer dans l'Océan, de s'aventurer ou de ne pas s'aventurer. Je regardai les courants rapides qui à quelque distance régnaient des deux côtés de l'île. Le souvenir des dangers que j'avais courus me rendit ce spectacle bien terrible, et le cœur commença à me manquer; car je pressentis que si un de ces courants m'entraînait, je serais emporté en haute mer, peut-être hors de la vue de mon île; et qu'alors, comme ma pirogue était fort légère, pour peu qu'un joli frais s'élevât, j'étais inévitablement perdu.
Ces pensées oppressèrent tellement mon âme, que je commençai à abandonner mon entreprise: je halai ma barque dans une crique du rivage, je gagnai un petit tertre et je m'y assis inquiet et pensif, flottant entre la crainte et le désir de faire mon voyage. Tandis que j'étais à réfléchir, je m'apperçus que la marée avait changé et que le flot montait, ce qui rendait pour quelque temps mon départ impraticable. Il me vint alors à l'esprit de gravir sur la butte la plus haute que je pourrais trouver, et d'observer les mouvements de la marée pendant le flux, afin de juger si, entraîné par l'un de ces courants, je ne pourrais pas être ramené par l'autre avec la même rapidité. Cela ne me fut pas plus tôt entré dans la tête, que je jetai mes regards sur un monticule qui dominait suffisamment les deux côtes, et d'où je vis clairement la direction de la marée et la route que j'avais à suivre pour mon retour: le courant du jusant sortait du côté de la pointe Sud de l'île, le courant du flot rentrait du côté du Nord. Tout ce que j'avais à faire pour opérer mon retour était donc de serrer la pointe septentrionale de l'île.
Enhardi par cette observation, je résolus de partir le lendemain matin avec le commencement de la marée, ce que je fis en effet après avoir reposé la nuit dans mon canot sous la grande houppelande dont j'ai fait mention. Je gouvernai premièrement plein Nord, jusqu'à ce que je me sentisse soulevé par le courant qui portait à l'Est, et qui m'entraîna à une grande distance, sans cependant me désorienter, ainsi que l'avait fait autrefois le courant sur le côté Sud, et sans m'ôter toute la direction de ma pirogue. Comme je faisais un bon sillage avec ma pagaie, j'allai droit au navire échoué, et en moins de deux heures je l'atteignis.
C'était un triste spectacle à voir! Le bâtiment, qui me parut espagnol par sa construction, était fiché et enclavé entre deux roches; la poupe et la hanche avaient été mises en pièces par la mer; et comme le gaillard d'avant avait donné contre les rochers avec une violence extrême, le grand mât et le mât de misaine s'étaient brisés rez-pied; mais le beaupré était resté en bon état et l'avant et l'éperon paraissaient fermes.—Lorsque je me fus approché, un chien parut sur le tillac: me voyant venir, il se mit à japper et à aboyer. Aussitôt que je l'appelai il sauta à la mer pour venir à moi, et je le pris dans ma barque. Le trouvant à moitié mort de faim et de soif, je lui donnai un de mes pains qu'il engloutit comme un loup vorace ayant jeûné quinze jours dans la neige; ensuite je donnai de l'eau fraîche à cette pauvre bête, qui, si je l'avais laissée faire, aurait bu jusqu'à en crever.
Après cela j'allai à bord. La première chose que j'y rencontrai ce fut, dans la cuisine, sur le gaillard d'avant, deux hommes noyés et qui se tenaient embrassés. J'en conclus, cela est au fait probable, qu'au moment où, durant la tempête, le navire avait touché, les lames brisaient si haut et avec tant de rapidité, que ces pauvres gens n'avaient pu s'en défendre, et avaient été étouffés par la continuelle chute des vagues, comme s'ils eussent été sous l'eau.—Outre le chien, il n'y avait rien à bord qui fût en vie, et toutes les marchandises que je pus voir étaient avariées. Je trouvai cependant arrimés dans la cale quelques tonneaux de liqueurs. Était-ce du vin ou de l'eau-de-vie, je ne sais. L'eau en se retirant les avait laissés à découvert, mais ils étaient trop gros pour que je pusse m'en saisir. Je trouvai aussi plusieurs coffres qui me parurent avoir appartenu à des matelots, et j'en portai deux dans ma barque sans examiner ce qu'ils contenaient.
Si la poupe avait été garantie et que la proue eût été brisée, je suis persuadé que j'aurais fait un bon voyage; car, à en juger par ce que je trouvai dans les coffres, il devait y avoir à bord beaucoup de richesses. Je présume par la route qu'il tenait qu'il devait venir de Buenos-Ayres ou de Rio de la Plata, dans l'Amérique méridionale, en delà du Brésil, et devait aller à la Havane dans le golfe du Mexique, et de là peut-être en Espagne. Assurément ce navire recelait un grand trésor, mais perdu à jamais pour tout le monde. Et qu'était devenu le reste de son équipage, je ne le sus pas alors.
Outre ces coffres, j'y trouvai un petit tonneau plein d'environ vingt gallons de liqueur, que je transportai dans ma pirogue, non sans beaucoup de difficulté. Dans une cabine je découvris plusieurs mousquets et une grande poire à poudre en contenant environ quatre livres. Quant aux mousquets je n'en avais pas besoin: je les laissai donc, mais je pris le cornet à poudre. Je pris aussi une pelle et des pincettes, qui me faisaient extrêmement faute, deux chaudrons de cuivre, un gril et une chocolatière. Avec cette cargaison et le chien, je me mis en route quand la marée commença à porter vers mon île, que le même soir, à une heure de la nuit environ, j'atteignis, harassé, épuisé de fatigues.
Je reposai cette nuit dans ma pirogue, et le matin je résolus de ne point porter mes acquisitions dans mon château, mais dans ma nouvelle caverne. Après m'être restauré, je débarquai ma cargaison et je me mis à en faire l'inventaire. Le tonneau de liqueur contenait une sorte derum,mais non pas de la qualité de celui qu'on boit au Brésil: en un mot, détestable. Quand j'en vins à ouvrir les coffres je découvris plusieurs choses dont j'avais besoin: par exemple, dans l'un je trouvai un beau coffret renfermant des flacons de forme extraordinaire et remplis d'eaux cordiales fines et très-bonnes. Les flacons, de la contenance de trois pintes, étaient tout garnis d'argent. Je trouvai deux pots d'excellentes confitures si bien bouchés que l'eau n'avait pu y pénétrer, et deux autres qu'elle avait tout-à-fait gâtés. Je trouvai en outre de fort bonnes chemises qui furent les bien venues, et environ une douzaine et demie de mouchoirs de toile blanche et de cravates de couleur. Les mouchoirs furent aussi les bien reçus, rien n'étant plus rafraîchissant pour m'essuyer le visage dans les jours de chaleur. Enfin, lorsque j'arrivai au fond du coffre, je trouvai trois grands sacs de pièces de huit, qui contenaient environ onze cents pièces en tout, et dans l'un de ces sacs six doublons d'or enveloppés dans un papier, et quelques petites barres ou lingots d'or qui, je le suppose, pesaient à peu près une livre.
Dans l'autre coffre il y avait quelques vêtements, mais de peu de valeur. Je fus porté à croire que celui-ci avait appartenu au maître canonnier, par cette raison qu'il ne s'y trouvait point de poudre, mais environ deux livres de pulverin dans trois flasques, mises en réserve, je suppose, pour charger des armes de chasse dans l'occasion. Somme toute, par ce voyage, j'acquis peu de chose qui me fût d'un très-grand usage; car pour l'argent, je n'en avais que faire: il était pour moi comme la boue sous mes pieds; je l'aurais donné pour trois ou quatre paires de bas et de souliers anglais, dont j'avais grand besoin. Depuis bien des années j'étais réduit à m'en passer. J'avais alors, il est vrai, deux paires de souliers que j'avais pris aux pieds des deux hommes noyés que j'avais découverts à bord, et deux autres paires que je trouvai dans l'un des coffres, ce qui me fut fort agréable; mais ils ne valaient pas nos souliers anglais, ni pour la commodité ni pour le service, étant plutôt ce que nous appelons des escarpins que des souliers. Enfin je tirai du second coffre environ cinquante pièces de huit en réaux, mais point d'or. Il est à croire qu'il avait appartenu à un marin plus pauvre que le premier, qui doit avoir eu quelque officier pour maître.
Je portai néanmoins cet argent dans ma caverne, et je l'y serrai comme le premier que j'avais sauvé de notre bâtiment. Ce fut vraiment grand dommage, comme je le disais tantôt, que l'autre partie du navire n'eût pas été accessible, je suis certain que j'aurais pu en tirer de l'argent de quoi charger plusieurs fois ma pirogue; argent qui, si je fusse jamais parvenu à m'échapper et à m'enfuir en Angleterre, aurait pu rester en sûreté dans ma caverne jusqu'à ce que je revinsse le chercher.
Après avoir tout débarqué et tout mis en lieu sûr, je retournai à mon embarcation. En ramant ou pagayant le long du rivage je la ramenai dans sa rade ordinaire, et je revins en hâte à ma demeure, où je retrouvai tout dans la paix et dans l'ordre. Je me remis donc à vivre selon mon ancienne manière, et à prendre soin de mes affaires domestiques. Pendant un certain temps mon existence fut assez agréable, seulement j'étais encore plus vigilant que de coutume; je faisais le guet plus souvent et ne mettais plus aussi fréquemment le pied dehors. Si parfois je sortais avec quelque liberté, c'était toujours dans la partie orientale de l'île, où j'avais la presque certitude que les Sauvages ne venaient pas, et où je pouvais aller sans tant de précautions, sans ce fardeau d'armes et de munitions que je portais toujours avec moi lorsque j'allais de l'autre côté.
Je vécus près de deux ans encore dans cette situation; mais ma malheureuse tête, qui semblait faite pour rendre mon corps misérable, fut durant ces deux années toujours emplie de projets et de desseins pour tenter de m'enfuir de mon île. Quelquefois je voulais faire une nouvelle visite au navire échoué, quoique ma raison me criât qu'il n'y restait rien qui valût les dangers du voyage; d'autres fois je songeais à aller çà et là, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; et je crois vraiment que si j'avais eu la chaloupe sur laquelle je m'étais échappé de Sallé, je me serais aventuré en mer pour aller n'importe en quel lieu, pour aller je ne sais où.
J'ai été dans toutes les circonstances de ma vie un exemple vivant de ceux qui sont atteints de cette plaie générale de l'humanité, d'où découle gratuitement la moitié de leurs misères: j'entends la plaie de n'être point satisfaits de la position où Dieu et la nature les ont placés. Car sans parler de mon état primitif et de mon opposition aux excellents conseils de mon père, opposition qui fut, si je puis l'appeler ainsi, mon péché originel, n'était-ce pas un égarement de même nature qui avait été l'occasion de ma chute dans cette misérable condition? Si cette Providence qui m'avait si heureusement établi au Brésil comme planteur eût limité mes désirs, si je m'étais contenté d'avancer pas à pas, j'aurais pu être alors, j'entends au bout du temps que je passai dans mon île, un des plus grands colons du Brésil; car je suis persuadé, par les progrès que j'avais faits dans le peu d'années que j'y vécus et ceux que j'aurais probablement faits si j'y fusse demeuré, que je serais devenu riche à cent mille Moidoires.
J'avais bien affaire en vérité de laisser là une fortune assise, une plantation bien pourvue, s'améliorant et prospérant, pour m'en aller comme subrécargue chercher des Nègres en Guinée, tandis qu'avec de la patience et du temps, mon capital s'étant accru, j'en aurais pu acheter au seuil de ma porte, à ces gens dont le trafic des Noirs était le seul négoce. Il est vrai qu'ils m'auraient coûté quelque chose de plus, mais cette différence de prix pouvait-elle compenser de si grands hasards?
La folie est ordinairement le lot des jeunes têtes, et la réflexion sur les folies passées est ordinairement l'exercice d'un âge plus mûr ou d'une expérience payée cher. J'en étais là alors, et cependant l'extravagance avait jeté de si profondes racines dans mon cœur, que je ne pouvais me satisfaire de ma situation, et que j'avais l'esprit appliqué sans cesse à rechercher les moyens et la possibilité de m'échapper de ce lieu.—Pour que je puisse avec le plus grand agrément du lecteur, entamer le reste de mon histoire, il est bon que je donne quelque détail sur la conception de mes absurdes projets de fuite, et que je fasse voir comment et sur quelle fondation j'édifiais.
Qu'on suppose maintenant que je suis retiré dans mon château, après mon dernier voyage au bâtiment naufragé, que ma frégate est désarmée et amarrée sous l'eau comme de coutume, et ma condition est rendue à ce qu'elle était auparavant. J'ai, il est vrai, plus d'opulence; mais je n'en suis pas plus riche, car je ne fais ni plus de cas ni plus d'usage de mon or que les Indiens du Pérou avant l'arrivée des Espagnols.
Par une nuit de la saison pluvieuse de mars, dans la vingt-quatrième année de ma vie solitaire, j'étais couché dans mon lit ou hamac sans pouvoir dormir, mais en parfaite santé; je n'avais de plus qu'à l'ordinaire, ni peine ni indisposition, ni trouble de corps, ni trouble d'esprit; cependant il m'était impossible de fermer l'œil, du moins pour sommeiller. De toute la nuit je ne m'assoupis pas autrement que comme il suit.
Il serait aussi impossible que superflu de narrer la multitude innombrable de pensées qui durant cette nuit me passèrent par la mémoire, ce grand chemin du cerveau. Je me représentai toute l'histoire de ma vie en miniature ou en raccourci, pour ainsi dire, avant et après ma venue dans l'île. Dans mes réflexions sur ce qu'était ma condition depuis que j'avais abordé cette terre, je vins à comparer l'état heureux de mes affaires pendant les premières années de mon exil, à cet état d'anxiété, de crainte et de précautions dans lequel je vivais depuis que j'avais vu l'empreinte d'un pied d'homme sur le sable. Il n'est pas croyable que les Sauvages n'eussent pas fréquenté l'île avant cette époque: peut-être y étaient-ils descendus au rivage par centaines; mais, comme je n'en avais jamais rien su et n'avais pu en concevoir aucune appréhension, ma sécurité était parfaite, bien que le péril fût le même. J'étais aussi heureux en ne connaissant point les dangers qui m'entouraient que si je n'y eusse réellement point été exposé.—Cette vérité fit naître en mon esprit beaucoup de réflexions profitables, et particulièrement celle-ci: Combien est infiniment bonne cette Providence qui dans sa sagesse a posé des bornes étroites à la vue et à la science de l'homme! Quoiqu'il marche au milieu de mille dangers dont le spectacle, s'ils se découvraient à lui, troublerait son âme et terrasserait son courage, il garde son calme et sa sérénité, parce que l'issue des choses est cachée à ses regards, parce qu'il ne sait rien des dangers qui l'environnent.
Après que ces pensées m'eurent distrait quelque temps, je vins à réfléchir sérieusement sur les dangers réels que j'avais courus durant tant d'années dans cette île même où je me promenais dans la plus grande sécurité, avec toute la tranquillité possible, quand peut-être il n'y avait que la pointe d'une colline, un arbre, ou les premières ombres de la nuit, entre moi et le plus affreux de touts les sorts, celui de tomber entre les mains des Sauvages, des cannibales, qui se seraient saisis de moi dans le même but que je le faisais d'une chèvre ou d'une tortue, et n'auraient pas plus pensé faire un crime en me tuant et en me dévorant, que moi en mangeant un pigeon ou un courlis. Je serais injustement mon propre détracteur, si je disais que je ne rendis pas sincèrement grâce à mon divin Conservateur pour toutes les délivrances inconnues qu'avec la plus grande humilité je confessais devoir à sa toute particulière protection, sans laquelle je serais inévitablement tombé entre ces mains impitoyables.
Ces considérations m'amenèrent à faire des réflexions, sur la nature de ces Sauvages, et à examiner comment il se faisait qu'en ce monde le sage Dispensateur de toutes choses eût abandonné quelques-unes de ses créatures à une telle inhumanité, au-dessous de la brutalité même, qu'elles vont jusqu'à se dévorer dans leur propre espèce. Mais comme cela n'aboutissait qu'à de vaines spéculations, je me pris à rechercher dans quel endroit du monde ces malheureux vivaient; à quelle distance était la côte d'où ils venaient; pourquoi ils s'aventuraient si loin de chez eux; quelle sorte de bateaux ils avaient, et pourquoi je ne pourrais pas en ordonner de moi et de mes affaires de façon à être à même d'aller à eux aussi bien qu'ils venaient à moi.
Je ne me mis nullement en peine de ce que je ferais de moi quand je serais parvenu là, de ce que je deviendrais si je tombais entre les mains des Sauvages; comment je leur échapperais s'ils m'entreprenaient, comment il me serait possible d'aborder à la côte sans être attaqué par quelqu'un d'eux de manière à ne pouvoir me délivrer moi-même. Enfin, s'il advenait que je ne tombasse point en leur pouvoir, comment je me procurerais des provisions et vers quel lieu je dirigerais ma course. Aucune de ces pensées, dis-je, ne se présenta à mon esprit: mon idée de gagner la terre ferme dans ma pirogue l'absorbait. Je regardais ma position d'alors comme la plus misérable qui pût être, et je ne voyais pas que je pusse rencontrer rien de pire, sauf la mort. Ne pouvais-je pas trouver du secours en atteignant le continent, ou ne pouvais-je le côtoyer comme le rivage d'Afrique, jusqu'à ce que je parvinsse à quelque pays habité où l'on me prêterait assistance. Après tout, n'était-il pas possible que je rencontrasse un bâtiment chrétien qui me prendrait à son bord; et enfin, le pire du pire advenant, je ne pouvais que mourir, ce qui tout d'un coup mettait fin à toutes mes misères.—Notez, je vous prie, que tout ceci était le fruit du désordre de mon âme et de mon esprit véhément, exaspéré, en quelque sorte, par la continuité de mes souffrances et par le désappointement que j'avais eu à bord du vaisseau naufragé, où j'avais été si près d'obtenir ce dont j'étais ardemment désireux, c'est-à-dire quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui pût me donner quelque connaissance du lieu où j'étais et m'enseigner des moyens probables de délivrance. J'étais donc, dis-je, totalement bouleversé par ces pensées. Le calme de mon esprit, puisé dans ma résignation à la Providence et ma soumission aux volontés du Ciel, semblait être suspendu; et je n'avais pas en quelque sorte la force de détourner ma pensée de ce projet de voyage, qui m'assiégeait de désirs si impétueux qu'il était impossible d'y résister.
Après que cette passion m'eut agité pendant deux heures et plus, avec une telle violence que mon sang bouillonnait et que mon pouls battait comme si la ferveur extraordinaire de mes désirs m'eût donné la fièvre, la nature fatiguée, épuisée, me jeta dans un profond sommeil.—On pourrait croire que mes songes roulèrent sur le même projet, mais non pas, mais sur rien qui s'y rapportât. Je rêvai que, sortant un matin de mon château comme de coutume, je voyais sur le rivage deux canots et onze Sauvages débarquant et apportant avec eux un autre Sauvage pour le tuer et le manger. Tout-à-coup, comme ils s'apprêtaient à égorger ce Sauvage, il bondit au loin et se prit à fuir pour sauver sa vie. Alors je crus voir dans mon rêve que, pour se cacher, il accourait vers le bocage épais masquant mes fortifications; puis, que, m'appercevant qu'il était seul et que les autres ne le cherchaient point par ce chemin, je me découvrais à lui en lui souriant et l'encourageant; et qu'il s'agenouillait devant moi et semblait implorer mon assistance. Sur ce je lui montrais mon échelle, je l'y faisais monter et je l'introduisais dans ma grotte, et il devenait mon serviteur. Sitôt que je me fus acquis cet homme je me dis: Maintenant je puis certainement me risquer à gagner le continent, car ce compagnon me servira de pilote, me dira ce qu'il faut faire, me dira où aller pour avoir des provisions ou ne pas aller de peur d'être dévoré; bref, les lieux à aborder et ceux à fuir. Je me réveillai avec cette idée; j'étais encore sous l'inexprimable impression de joie qu'en rêve j'avais ressentie à l'aspect de ma délivrance; mais en revenant à moi et en trouvant que ce n'était qu'un songe, je ressentis un désappointement non moins étrange et qui me jeta dans un grand abattement d'esprit.
J'en tirai toutefois cette conclusion, que le seul moyen d'effectuer quelque tentative de fuite, c'était de m'acquérir un Sauvage, surtout, si c'était possible, quelque prisonnier condamné à être mangé et amené à terre pour être égorgé. Mais une difficulté s'élevait encore. Il était impossible d'exécuter ce dessein sans assaillir et massacrer toute une caravane: vrai coup de désespoir qui pouvait si facilement manquer! D'un autre côté j'avais de grands scrupules sur la légitimité de cet acte, et mon cœur bondissait à la seule pensée de verser tant de sang, bien que ce fût pour ma délivrance. Il n'est pas besoin de répéter ici les arguments qui venaient plaider contre ce bon sentiment: ce sont les mêmes que ceux dont il a été déjà fait mention; mais, quoique j'eusse encore d'autres raisons à exposer alors, c'est-à-dire que ces hommes étaient mes ennemis et me dévoreraient s'il leur était possible; que c'était réellement pour ma propre conservation que je devais me délivrer de cette mort dans la vie, et que j'agissais pour ma propre défense tout aussi bien que s'ils m'attaquaient; quoique, dis-je, toutes ces raisons militassent pour moi, cependant la pensée de verser du sang humain pour ma délivrance m'était si terrible, que j'eus beau faire, je ne pus de long-temps me concilier avec elle.
Néanmoins, enfin, après beaucoup de délibérations intimes, après de grandes perplexités,—car touts ces arguments pour et contre s'agitèrent long-temps dans ma tête,—mon véhément désir prévalut et étouffa tout le reste, et je me déterminai, coûte que coûte, à m'emparer de quelqu'un de ces Sauvages. La question était alors de savoir comment m'y prendre, et c'était chose difficile à résoudre; mais, comme aucun moyen probable ne se présentait à mon choix, je résolus donc de faire seulement sentinelle pour guetter quand ils débarqueraient, de n'arrêter mes mesures que dans l'occasion, de m'abandonner à l'événement, de le laisser être ce qu'il voudrait.
Plein de cette résolution, je me mis en vedette aussi souvent que possible, si souvent même que je m'en fatiguai profondément; car pendant un an et demi je fis le guet et allai une grande partie de ce temps au moins une fois par jour à l'extrémité Ouest et Sud-Ouest de l'île pour découvrir des canots, mais sans que j'apperçusse rien. C'était vraiment décourageant, et je commençai à m'inquiéter beaucoup, bien que je ne puisse dire qu'en ce cas mes désirs se soient émoussés comme autrefois. Ma passion croissait avec l'attente. En un mot je n'avais pas été d'abord plus soigneux de fuir la vue des Sauvages et d'éviter d'être apperçu par eux, que j'étais alors désireux de les entreprendre.
Alors je me figurais même que si je m'emparais de deux ou trois Sauvages, j'étais capable de les gouverner de façon à m'en faire esclaves, à me les assujétir complètement et à leur ôter à jamais tout moyen de me nuire. Je me complaisais dans cette idée, mais toujours rien ne se présentait: toutes mes volontés, touts mes plans n'aboutissaient à rien, car il ne venait point de Sauvages.
Un an et demi environ après que j'eus conçu ces idées, et que par une longue réflexion j'eus en quelque manière décidé qu'elles demeureraient sans résultat faute d'occasion, je fus surpris un matin, de très-bonne heure, en ne voyant pas moins de cinq canots touts ensemble au rivage sur mon côté de l'île. Les Sauvages à qui ils appartenaient étaient déjà à terre et hors de ma vue. Le nombre de ces canots rompait toutes mes mesures; car, n'ignorant pas qu'ils venaient toujours quatre ou six, quelquefois plus, dans chaque embarcation, je ne savais que penser de cela, ni quel plan dresser pour attaquer moi seul vingt ou trente hommes. Aussi demeurai-je dans mon château embarrassé et abattu. Cependant, dans la même attitude que j'avais prise autrefois, je me préparai à repousser une attaque; j'étais tout prêt à agir si quelque chose se fût présenté. Ayant attendu long-temps et long-temps prêté l'oreille pour écouter s'il se faisait quelque bruit, je m'impatientai enfin; et, laissant mes deux fusils au pied de mon échelle, je montai jusqu'au sommet du rocher, en deux escalades, comme d'ordinaire. Là, posté de façon à ce que ma tête ne parût point au-dessus de la cime, pour qu'en aucune manière on ne pût m'appercevoir, j'observai à l'aide de mes lunettes d'approche qu'ils étaient au moins au nombre de trente, qu'ils avaient allumé un feu et préparé leur nourriture: quel aliment était-ce et comment l'accommodaient-ils, c'est ce que je ne pus savoir; mais je les vis touts danser autour du feu, et, suivant leur coutume, avec je ne sais combien de figures et de gesticulations barbares.
Tandis que je regardais ainsi, j'apperçus par ma longue-vue deux misérables qu'on tirait des pirogues, où sans doute ils avaient été mis en réserve, et qu'alors on faisait sortir pour être massacrés. J'en vis aussitôt tomber un assommé, je pense, avec un casse-tête ou un sabre de bois, selon l'usage de ces nations. Deux ou trois de ces meurtriers se mirent incontinent à l'œuvre et le dépecèrent pour leur cuisine, pendant que l'autre victime demeurait là en attendant qu'ils fussent prêts pour elle. En ce moment même la nature inspira à ce pauvre malheureux, qui se voyait un peu en liberté, quelque espoir de sauver sa vie; il s'élança, et se prit à courir avec une incroyable vitesse, le long des sables, droit vers moi, j'entends vers la partie de la côte où était mon habitation.
Je fus horriblement effrayé,—il faut que je l'avoue,—quand je le vis enfiler ce chemin, surtout quand je m'imaginai le voir poursuivi par toute la troupe. Je crus alors qu'une partie de mon rêve allait se vérifier, et qu'à coup sûr il se réfugierait dans mon bocage; mais je ne comptais pas du tout que le dénouement serait le même, c'est-à-dire que les autres Sauvages ne l'y pourchasseraient pas et ne l'y trouveraient point. Je demeurai toutefois à mon poste, et bientôt je recouvrai quelque peu mes esprits lorsque je reconnus qu'ils n'étaient que trois hommes à sa poursuite. Je retrouvai surtout du courage en voyant qu'il les surpassait excessivement à la course et gagnait du terrain sur eux, de manière que s'il pouvait aller de ce train une demi-heure encore il était indubitable qu'il leur échapperait.
Il y avait entre eux et mon château la crique dont j'ai souvent parlé dans la première partie de mon histoire, quand je fis le sauvetage du navire, et je prévis qu'il faudrait nécessairement que le pauvre infortuné la passât à la nage ou qu'il fût pris. Mais lorsque le Sauvage échappé eut atteint jusque là, il ne fit ni une ni deux, malgré la marée haute, il s'y plongea; il gagna l'autre rive en une trentaine de brassées ou environ, et se reprit à courir avec une force et une vitesse sans pareilles. Quand ses trois ennemis arrivèrent à la crique, je vis qu'il n'y en avait que deux qui sussent nager. Le troisième s'arrêta sur le bord, regarda sur l'autre côté et n'alla pas plus loin. Au bout de quelques instants il s'en retourna pas à pas; et, d'après ce qui advint, ce fut très-heureux pour lui.
Toutefois j'observai que les deux qui savaient nager mirent à passer la crique deux fois plus de temps que n'en avait mis le malheureux qui les fuyait.—Mon esprit conçut alors avec feu, et irrésistiblement, que l'heure était venue de m'acquérir un serviteur, peut-être un camarade ou un ami, et que j'étais manifestement appelé par la Providence à sauver la vie de cette pauvre créature. Aussitôt je descendis en toute hâte par mes échelles, je pris deux fusils que j'y avais laissés au pied, comme je l'ai dit tantôt, et, remontant avec la même précipitation, je m'avançai vers la mer. Ayant coupé par le plus court au bas de la montagne, je me précipitai entre les poursuivants et le poursuivi, et j'appelai le fuyard. Il se retourna et fut peut-être d'abord tout aussi effrayé de moi que moi je l'étais d'eux; mais je lui fis signe de la main de revenir, et en même temps je m'avançai lentement vers les deux qui accouraient. Tout-à-coup je me précipitai sur le premier, et je l'assommai avec la crosse de mon fusil. Je ne me souciais pas de faire feu, de peur que l'explosion ne fût entendue des autres, quoique à cette distance cela ne se pût guère; d'ailleurs, comme ils n'auraient pu appercevoir la fumée, ils n'auraient pu aisément savoir d'où cela provenait. Ayant donc assommé celui-ci, l'autre qui le suivait s'arrêta comme s'il eût été effrayé. J'allai à grands pas vers lui; mais quand je m'en fus approché, je le vis armé d'un arc, et prêt à décocher une flèche contre moi. Placé ainsi dans la nécessité de tirer le premier, je le fis et je le tuai du coup. Le pauvre Sauvage échappé avait fait halte; mais, bien qu'il vît ses deux ennemis mordre la poussière, il était pourtant si épouvanté du feu et du bruit de mon arme, qu'il demeura pétrifié, n'osant aller ni en avant ni en arrière. Il me parut cependant plutôt disposé à s'enfuir encore qu'à s'approcher. Je l'appelai de nouveau et lui fis signe de venir, ce qu'il comprit facilement. Il fit alors quelques pas et s'arrêta, puis s'avança un peu plus et s'arrêta encore; et je m'apperçus qu'il tremblait comme s'il eût été fait prisonnier et sur le point d'être tué comme ses deux ennemis. Je lui fis signe encore de venir à moi, et je lui donnai toutes les marques d'encouragement que je pus imaginer. De plus près en plus près il se risqua, s'agenouillant à chaque dix ou douze pas pour me témoigner sa reconnaissance de lui avoir sauvé la vie. Je lui souriais, je le regardais aimablement et l'invitais toujours à s'avancer. Enfin il s'approcha de moi; puis, s'agenouillant encore, baisa la terre, mit sa tête sur la terre, pris mon pied et mit mon pied sur sa tête: ce fut, il me semble, un serment juré d'être à jamais mon esclave. Je le relevai, je lui fis des caresses, et le rassurai par tout ce que je pus. Mais la besogne n'était pas, achevée; car je m'apperçus alors que le Sauvage que j'avais assommé n'était pas tué, mais seulement étourdi, et qu'il commençait à se remettre. Je le montrai du doigt à mon Sauvage, en lui faisant remarquer qu'il n'était pas mort. Sur ce il me dit quelques mots, qui, bien que je ne les comprisse pas, me furent bien doux à entendre; car c'était le premier son de voix humaine, la mienne exceptée, que j'eusse ouï depuis vingt-cinq ans. Mais l'heure de m'abandonner à de pareilles réflexions n'était pas venue; le Sauvage abasourdi avait recouvré assez de force pour se mettre sur son séant et je m'appercevais que le mien commençait à s'en effrayer. Quand je vis cela je pris mon second fusil et couchai en joue notre homme, comme si j'eusse voulu tirer sur lui. Là-dessus, mon Sauvage, car dès lors je pouvais l'appeler ainsi, me demanda que je lui prêtasse mon sabre qui pendait nu à mon côté; je le lui donnai: il ne l'eut pas plus tôt, qu'il courut à son ennemi et d'un seul coup lui trancha la tête si adroitement qu'il n'y a pas en Allemagne un bourreau qui l'eût fait ni plus vite ni mieux. Je trouvai cela étrange pour un Sauvage, que je supposais avec raison n'avoir jamais vu auparavant d'autres sabres que les sabres de bois de sa nation. Toutefois il paraît, comme je l'appris plus tard, que ces sabres sont si affilés, sont si pesants et d'un bois si dur, qu'ils peuvent d'un seul coup abattre une tête ou un bras. Après cet exploit il revint à moi, riant en signe de triomphe, et avec une foule de gestes que je ne compris pas il déposa à mes pieds mon sabre et la tête du Sauvage.
Mais ce qui l'intrigua beaucoup, ce fut de savoir comment de si loin j'avais pu tuer l'autre Indien, et, me le montrant du doigt, il me fit des signes pour que je l'y laissasse aller. Je lui répondis donc du mieux que je pus que je le lui permettais. Quand il s'en fut approché, il le regarda et demeura là comme un ébahi; puis, le tournant tantôt d'un côté tantôt d'un autre, il examina la blessure. La balle avait frappé juste dans la poitrine et avait fait un trou d'où peu de sang avait coulé: sans doute il s'était épanché intérieurement, car il était bien mort. Enfin il lui prit son arc et ses flèches et s'en revint. Je me mis alors en devoir de partir et je l'invitai à me suivre, en lui donnant à entendre qu'il en pourrait survenir d'autres en plus grand nombre.
Sur ce il me fit signe qu'il voulait enterrer les deux cadavres, pour que les autres, s'ils accouraient, ne pussent les voir. Je le lui permis, et il se jeta à l'ouvrage. En un instant il eut creusé avec ses mains un trou dans le sable assez grand pour y ensevelir le premier, qu'il y traîna et qu'il recouvrit; il en fit de même pour l'autre. Je pense qu'il ne mit pas plus d'un quart d'heure à les enterrer touts les deux. Je le rappelai alors, et l'emmenai, non dans mon château, mais dans la caverne que j'avais plus avant dans l'île. Je fis ainsi mentir cette partie de mon rêve qui lui donnait mon bocage pour abri.
Là je lui offris du pain, une grappe de raisin et de l'eau, dont je vis qu'il avait vraiment grand besoin à cause de sa course. Lorsqu'il se fut restauré, je lui fis signe d'aller se coucher et de dormir, en lui montrant un tas de paille de riz avec une couverture dessus, qui me servait de lit quelquefois à moi-même. La pauvre créature se coucha donc et s'endormit.
C'était un grand beau garçon, svelte et bien tourné, et à mon estime d'environ vingt-six ans. Il avait un bon maintien, l'aspect ni arrogant ni farouche et quelque chose de très-mâle dans la face; cependant il avait aussi toute l'expression douce et molle d'un Européen, surtout quand il souriait. Sa chevelure était longue et noire, et non pas crépue comme de la laine. Son front était haut et large, ses yeux vifs et pleins de feu. Son teint n'était pas noir, mais très-basané, sans rien avoir cependant de ce ton jaunâtre, cuivré et nauséabond des Brésiliens, des Virginiens et autres naturels de l'Amérique; il approchait plutôt d'une légère couleur d'olive foncé, plus agréable en soi que facile à décrire. Il avait le visage rond et potelé, le nez petit et non pas aplati comme ceux des Nègres, la bouche belle, les lèvres minces, les dents fines, bien rangées et blanches comme ivoire.—Après avoir sommeillé plutôt que dormi environ une demi-heure, il s'éveilla et sortit de la caverne pour me rejoindre; car j'étais allé traire mes chèvres, parquées dans l'enclos près de là. Quand il m'apperçut il vint à moi en courant, et se jeta à terre avec toutes les marques possibles d'une humble reconnaissance, qu'il manifestait par une foule de grotesques gesticulations. Puis il posa sa tête à plat sur la terre, prit l'un de mes pieds et le posa sur sa tête, comme il avait déjà fait; puis il m'adressa touts les signes imaginables d'assujettissement, de servitude et de soumission, pour me donner à connaître combien était grand son désir de s'attacher à moi pour la vie. Je le comprenais en beaucoup de choses, et je lui témoignais que j'étais fort content de lui.
En peu de temps je commençai à lui parler et à lui apprendre à me parler. D'abord je lui fis savoir que son nom serait Vendredi; c'était le jour où je lui avais sauvé la vie, et je l'appelai ainsi en mémoire de ce jour. Je lui enseignai également à m'appelermaître, à direouietnon, et je lui appris ce que ces mots signifiaient.—Je lui donnai ensuite du lait dans un pot de terre; j'en bus le premier, j'y trempai mon pain et lui donnai un gâteau pour qu'il fît de même: il s'en accommoda aussitôt et me fit signe qu'il trouvait cela fort bon.
Je demeurai là toute la nuit avec lui; mais dès que le jour parut je lui fis comprendre qu'il fallait me suivre et que je lui donnerais des vêtements; il parut charmé de cela, car il était absolument nu. Comme nous passions par le lieu où il avait enterré les deux hommes, il me le désigna exactement et me montra les marques qu'il avait faites pour le reconnaître, en me faisant signe que nous devrions les déterrer et les manger. Là-dessus je parus fort en colère; je lui exprimai mon horreur en faisant comme si j'allais vomir à cette pensée, et je lui enjoignis de la main de passer outre, ce qu'il fit sur-le-champ avec une grande soumission. Je l'emmenai alors sur le sommet de la montagne, pour voir si les ennemis étaient partis; et, braquant ma longue-vue, je découvris parfaitement la place où ils avaient été, mais aucune apparence d'eux ni de leurs canots. Il était donc positif qu'ils étaient partis et qu'ils avaient laissé derrière eux leurs deux camarades sans faire aucune recherche.
Mais cette découverte ne me satisfaisait pas: ayant alors plus de courage et conséquemment plus de curiosité, je pris mon Vendredi avec moi, je lui mis une épée à la main, sur le dos l'arc et les flèches, dont je le trouvai très-adroit à se servir; je lui donnai aussi à porter un fusil pour moi; j'en pris deux moi-même, et nous marchâmes vers le lieu où avaient été les Sauvages, car je désirais en avoir de plus amples nouvelles. Quand j'y arrivai mon sang se glaça dans mes veines, et mon cœur défaillit à un horrible spectacle. C'était vraiment chose terrible à voir, du moins pour moi, car cela ne fit rien à Vendredi. La place était couverte d'ossements humains, la terre teinte de sang; çà et là étaient des morceaux de chair à moitié mangés, déchirés et rôtis, en un mot toutes les traces d'un festin de triomphe qu'ils avaient fait là après une victoire sur leurs ennemis. Je vis trois crânes, cinq mains, les os de trois ou quatre jambes, des os de pieds et une foule d'autres parties du corps. Vendredi me fit entendre par ses signes que les Sauvages avaient amené quatre prisonniers pour les manger, que trois l'avaient été, et que lui, en se désignant lui-même, était le quatrième; qu'il y avait eu une grande bataille entre eux et un roi leur voisin,—dont, ce semble, il était le sujet;—qu'un grand nombre de prisonniers avaient été faits, et conduits en différents lieux par ceux qui les avaient pris dans la déroute, pour être mangés, ainsi que l'avaient été ceux débarqués par ces misérables.
Je commandai à Vendredi de ramasser ces crânes, ces os, ces tronçons et tout ce qui restait, de les mettre en un monceau et de faire un grand feu dessus pour les réduire en cendres. Je m'apperçusque Vendredi avait encore un violent appétit pour cette chair, et que son naturel était encore cannibale; mais je lui montrai tant d'horreur à cette idée, à la moindre apparence de cet appétit, qu'il n'osa pas le découvrir: car je lui avais fait parfaitement comprendre que s'il le manifestait je le tuerais.
Lorsqu'il eut fait cela, nous nous en retournâmes à notre château, et là je me mis à travailler avec mon serviteur Vendredi. Avant tout je lui donnai une paire de caleçons de toile que j'avais tirée du coffre du pauvre canonnier dont il a été fait mention, et que j'avais trouvée dans le bâtiment naufragé: avec un léger changement, elle lui alla très-bien. Je lui fabriquai ensuite une casaque de peau de chèvre aussi bien que me le permit mon savoir: j'étais devenu alors un assez bon tailleur; puis je lui donnai un bonnet très-commode et assezfashionableque j'avais fait avec une peau de lièvre. Il fut ainsi passablement habillé pour le moment, et on ne peut plus ravi de se voir presque aussi bien vêtu que son maître. À la vérité, il eut d'abord l'air fort empêché dans toutes ces choses: ses caleçons étaient portés gauchement, ses manches de casaque le gênaient aux épaules et sous les bras; mais, ayant élargi les endroits où il se plaignait qu'elles lui faisaient mal, et lui-même s'y accoutumant, il finit par s'en accommoder fort bien.
Le lendemain du jour où je vins avec lui à mahucheje commençai à examiner où je pourrais le loger. Afin qu'il fût commodément pour lui et cependant très-convenablement pour moi, je lui élevai une petite cabane dans l'espace vide entre mes deux fortifications, en dedans de la dernière et en dehors de la première. Comme il y avait là une ouverture donnant dans ma grotte, je façonnai une bonne huisserie et une porte de planches que je posai dans le passage, un peu en dedans de l'entrée. Cette porte était ajustée pour ouvrir à l'intérieur. La nuit je la barrais et retirais aussi mes deux échelles; de sorte que Vendredi n'aurait pu venir jusqu'à moi dans mon dernier retranchement sans faire, en grimpant, quelque bruit qui m'aurait immanquablement réveillé; car ce retranchement avait alors une toiture faite de longues perches couvrant toute ma tente, s'appuyant contre le rocher et entrelacées de branchages, en guise de lattes, chargées d'une couche très-épaisse de paille de riz aussi forte que des roseaux. À la place ou au trou que j'avais laissé pour entrer ou sortir avec mon échelle, j'avais posé une sorte de trappe, qui, si elle eût été forcée à l'extérieur, ne se serait point ouverte, mais serait tombée avec un grand fracas. Quant aux armes, je les prenais toutes avec moi pendant la nuit.
Mais je n'avais pas besoin de tant de précautions, car jamais homme n'eut un serviteur plus sincère, plus aimant, plus fidèle que Vendredi. Sans passions, sans obstination, sans volonté, complaisant et affectueux, son attachement pour moi était celui d'un enfant pour son père. J'ose dire qu'il aurait sacrifié sa vie pour sauver la mienne en toute occasion. La quantité de preuves qu'il m'en donna mit cela hors de doute, et je fus bientôt convaincu que pour ma sûreté il n'était pas nécessaire d'user de précautions à son égard.
Ceci me donna souvent occasion d'observer, et avec étonnement, que si toutefois il avait plu à Dieu, dans sa sagesse et dans le gouvernement des œuvres de ses mains, de détacher un grand nombre de ses créatures du bon usage auquel sont applicables leurs facultés et les puissances de leur âme, il leur avait pourtant accordé les mêmes forces, la même raison, les mêmes affections, les mêmes sentiments d'amitié et d'obligeance, les mêmes passions, le même ressentiment pour les outrages, le même sens de gratitude, de sincérité, de fidélité, enfin toutes les capacités, pour faire et recevoir le bien, qui nous ont été données à nous-mêmes; et que, lorsqu'il plaît à Dieu de leur envoyer l'occasion d'exercer leurs facultés, ces créatures sont aussi disposées, même mieux disposées que nous, à les appliquer au bon usage pour lequel elles leur ont été départies. Je devenais parfois très-mélancolique lorsque je réfléchissais au médiocre emploi que généralement nous faisons de toutes ces facultés, quoique notre intelligence soit éclairée par le flambeau de l'instruction et l'Esprit de Dieu, et que notre entendement soit agrandi par la connaissance de sa parole. Pourquoi, me demandais-je, plaît-il à Dieu de cacher cette connaissance salutaire à tant de millions d'âmes qui, à en juger par ce pauvre Sauvage, en auraient fait un meilleur usage que nous?
De là j'étais quelquefois entraîné si loin que je m'attaquais à la souveraineté de la Providence, et que j'accusais en quelque sorte sa justice d'une disposition assez arbitraire pour cacher la lumière aux uns, la révéler aux autres, et cependant attendre de touts les mêmes devoirs. Mais aussitôt je coupais court à ces pensées et les réprimais par cette conclusion: que nous ignorons selon quelle lumière et quelle loi seront condamnées ces créatures; que Dieu étant par son essence infiniment saint et équitable, si elles étaient sentenciées, ce ne pourrait être pour ne l'avoir point connu, mais pour avoir péché contre cette lumière qui, comme dit l'Écriture, était une loi pour elles, et par des préceptes que leur propre conscience aurait reconnus être justes, bien que le principe n'en fût point manifeste pour nous; qu'enfin nous sommes toutscomme l'argile entre les mains du potier, à qui nul vase n'a droit de dire: Pourquoi m'as tu fait ainsi?
Mais retournons à mon nouveau compagnon. J'étais enchanté de lui, et je m'appliquais à lui enseigner à faire tout ce qui était propre à le rendre utile, adroit, entendu, mais surtout à me parler et à me comprendre, et je le trouvai le meilleur écolier qui fût jamais. Il était si gai, si constamment assidu et si content quand il pouvait m'entendre ou se faire entendre de moi, qu'il m'était vraiment agréable de causer avec lui. Alors ma vie commençait à être si douce que je me disais: si je n'avais pas à redouter les Sauvages, volontiers je demeurerais en ce lieu aussi long-temps que je vivrais.
Trois ou quatre jours après mon retour au château je pensai que, pour détourner Vendredi de son horrible nourriture accoutumée et de son appétit cannibale, je devais lui faire goûter d'autre viande: je l'emmenai donc un matin dans les bois. J'y allais, au fait, dans l'intention de tuer un cabri de mon troupeau pour l'apporter et l'apprêter au logis; mais, chemin faisant, je vis une chèvre couchée à l'ombre, avec deux jeunes chevreaux à ses côtés. Là dessus j'arrêtai Vendredi. Holà! ne bouge pas, lui dis-je en lui faisant signe de ne pas remuer. Au même instant je mis mon fusil en joue, je tirai et je tuai un des chevreaux. Le pauvre diable, qui m'avait vu, il est vrai, tuer à une grande distance le Sauvage son ennemi, mais qui n'avait pu imaginer comment cela s'était fait, fut jeté dans une étrange surprise. Il tremblait, il chancelait, et avait l'air si consterné que je pensai le voir tomber en défaillance. Il ne regarda pas le chevreau sur lequel j'avais fait feu ou ne s'apperçut pas que je l'avais tué, mais il arracha sa veste pour s'assurer s'il n'était point blessé lui-même. Il croyait sans doute que j'avais résolu de me défaire de lui; car il vint s'agenouiller devant moi, et, embrassant mes genoux, il me dit une multitude de choses où je n'entendis rien, sinon qu'il me suppliait de ne pas le tuer.
Je trouvai bientôt un moyen de le convaincre que je ne voulais point lui faire de mal: je le pris par la main et le relevai en souriant, et lui montrant du doigt le chevreau que j'avais atteint, je lui fis signe de l'aller quérir. Il obéit. Tandis qu'il s'émerveillait et cherchait à voir comment cet animal avait été tué, je rechargeai mon fusil, et au même instant j'apperçus, perché sur un arbre à portée de mousquet, un grand oiseau semblable à un faucon. Afin que Vendredi comprît un peu ce que j'allais faire, je le rappelai vers moi en lui montrant l'oiseau; c'était, au fait, un perroquet, bien que je l'eusse pris pour un faucon. Je lui désignai donc le perroquet, puis mon fusil, puis la terre au-dessous du perroquet, pour lui indiquer que je voulais l'abattre et lui donner à entendre que je voulais tirer sur cet oiseau et le tuer. En conséquence je fis feu; je lui ordonnai de regarder, et sur-le-champ il vit tomber le perroquet. Nonobstant tout ce que je lui avais dit, il demeura encore là comme un effaré. Je conjecturai qu'il était épouvanté ainsi parce qu'il ne m'avait rien vu mettre dans mon fusil, et qu'il pensait que c'était une source merveilleuse de mort et de destruction propre à tuer hommes, bêtes, oiseaux, ou quoi que ce fût, de près ou de loin.
Son étonnement fut tel, que de long-temps il n'en put revenir; et je crois que si je l'eusse laissé faire il m'aurait adoré moi et mon fusil. Quant au fusil lui-même, il n'osa pas y toucher de plusieurs jours; mais lorsqu'il en était près il lui parlait et l'implorai comme s'il eût pu lui répondre. C'était, je l'appris dans la suite, pour le prier de ne pas le tuer.
Lorsque sa frayeur se fut un peu dissipée, je lui fis signe de courir chercher l'oiseau que j'avais frappé, ce qu'il fit; mais il fut assez long-temps absent, car le perroquet, n'étant pas tout-à-fait mort, s'était traîné à une grande distance de l'endroit où je l'avais abattu. Toutefois il le trouva, le ramassa et vint me l'apporter. Comme je m'étais apperçu de son ignorance à l'égard de mon fusil, je profitai de son éloignement pour le recharger sans qu'il pût me voir, afin d'être tout prêt s'il se présentait une autre occasion: mais plus rien ne s'offrit alors.—J'apportai donc le chevreau à la maison, et le même soir je l'écorchai et je le dépeçai de mon mieux. Comme j'avais un vase convenable, j'en mis bouillir ou consommer quelques morceaux, et je fis un excellent bouillon. Après que j'eus tâté de cette viande, j'en donnai à mon serviteur, qui en parut très-content et trouva cela fort de son goût. Mais ce qui le surprit beaucoup, ce fut de me voir manger du sel avec la viande. Il me fit signe que le sel n'était pas bon à manger, et, en ayant mis un peu dans sa bouche, son cœur sembla se soulever, il le cracha et le recracha, puis se rinça la bouche avec de l'eau fraîche. À mon tour je pris une bouchée de viande sans sel, et je me mis à cracher et à crachoter aussi vite qu'il avait fait; mais cela ne le décida point, et il ne se soucia jamais de saler sa viande ou son bouillon, si ce n'est que fort long-temps après, et encore ce ne fut que très-peu.
Après lui avoir fait ainsi goûter du bouilli et du bouillon, je résolus de le régaler le lendemain d'une pièce de chevreau rôti. Pour la faire cuire je la suspendis à une ficelle devant le feu,—comme je l'avais vu pratiquer à beaucoup de gens en Angleterre,—en plantant deux pieux, un sur chaque côté du brasier, avec un troisième pieu posé en travers sur leur sommet, en attachant la ficelle à cette traverse et en faisant tourner la viande continuellement. Vendredi s'émerveilla de cette invention; et quand il vint à manger de ce rôti, il s'y prit de tant de manières pour me faire savoir combien il le trouvait à son goût, que je n'eusse pu ne pas le comprendre. Enfin il me déclara que désormais il ne mangerait plus d'aucune chair humaine, ce dont je fus fort aise.
Le jour suivant je l'occupai à piler du blé et à bluter, suivant la manière que je mentionnai autrefois. Il apprit promptement à faire cela aussi bien que moi, après surtout qu'il eut compris quel en était le but, et que c'était pour faire du pain, car ensuite je lui montrai à pétrir et à cuire au four. En peu de temps Vendredi devint capable d'exécuter toute ma besogne aussi bien que moi-même.
Je commençai alors à réfléchir qu'ayant deux bouches à nourrir au lieu d'une, je devais me pourvoir de plus de terrain pour ma moisson et semer une plus grande quantité de grain que de coutume. Je choisis donc une plus grande pièce de terre, et me mis à l'enclorre de la même façon que mes autres champs, ce à quoi Vendredi travailla non-seulement volontiers et de tout cœur mais très-joyeusement. Je lui dis que c'était pour avoir du blé de quoi faire plus de pain, parce qu'il était maintenant avec moi et afin que je pusse en avoir assez pour lui et pour moi même. Il parut très-sensible à cette attention et me fit connaître qu'il pensait que je prenais beaucoup plus de peine pour lui que pour moi, et qu'il travaillerait plus rudement si je voulais lui dire ce qu'il fallait faire.
Cette année fut la plus agréable de toutes celles que je passai dans l'île. Vendredi commençait à parler assez bien et à entendre le nom de presque toutes les choses que j'avais occasion de nommer et de touts les lieux où j'avais à l'envoyer. Il jasait beaucoup, de sorte qu'en peu de temps je recouvrai l'usage de ma langue, qui auparavant m'était fort peu utile, du moins quant à la parole. Outre le plaisir que je puisais dans sa conversation, j'avais à me louer de lui-même tout particulièrement; sa simple et naïve candeur m'apparaissait de plus en plus chaque jour. Je commençais réellement à aimer cette créature, qui, de son côté, je crois, m'aimait plus que tout ce qu'il lui avait été possible d'aimer jusque là.
Un jour j'eus envie de savoir s'il n'avait pas quelque penchant à retourner dans sa patrie; et, comme je lui avais si bien appris l'anglais qu'il pouvait répondre à la plupart de mes questions, je lui demandai si la nation à laquelle il appartenait ne vainquait jamais dans les batailles. À cela il se mit à sourire et me dit:—«Oui, oui, nous toujours se battre le meilleur;»—il voulait dire: nous avons toujours l'avantage dans le combat. Et ainsi nous commençâmes l'entretien suivant:—Vous toujours se battre le meilleur; d'où vient alors, Vendredi, que tu as été fait prisonnier?
Vendredi.—Ma nation battre beaucoup pour tout cela.
Le maître.—Comment battre! si ta nation les a battus, comment se fait-il que tu aies été pris?
Vendredi.—Eux plus que ma nation dans la place où moi étais; eux prendre un, deux, trois et moi. Ma nation battre eux tout-à-fait dans la place là-bas où moi n'être pas; là ma nation prendre un, deux, grand mille.
Le maître.—Mais pourquoi alors ne te reprit-elle pas des mains de l'ennemi?
Vendredi.—Eux emporter un, deux, trois et moi, et faire aller dans le canot; ma nation n'avoir pas canot cette fois.
Le maître.—Eh bien, Vendredi, que fait ta nation des hommes qu'elle prend? les emmène-t-elle et les mange-t-elle aussi?
Vendredi.—Oui, ma nation manger hommes aussi, manger touts.
Le maître.—Où les mène-t-elle?
Vendredi.—Aller à toute place où elle pense.
Le maître.—Vient-elle ici?
Vendredi.—Oui, oui; elle venir ici, venir autre place.
Le maître.—Es-tu venu ici avec vos gens?
Vendredi.—Oui, moi venir là.—Il montrait du doigt le côté Nord-Ouest de l'île qui, à ce qu'il paraît, était le côté qu'ils affectionnaient.
Par là je compris que mon serviteur Vendredi avait été jadis du nombre des Sauvages qui avaient coutume de venir au rivage dans la partie la plus éloignée de l'île, pour manger de la chair humaine qu'ils y apportaient; et quelque temps, après, lorsque je pris le courage d'aller avec lui de ce côté, qui était le même dont je fis mention autrefois, il reconnut l'endroit de prime-abord, et me dit que là il était venu une fois, qu'on y avait mangé vingt hommes, deux femmes et un enfant. Il ne savait pas compter jusqu'à vingt en anglais; mais il mit autant de pierres sur un même rang et me pria de les compter.
J'ai narré ce fait parce qu'il est l'introduction de ce qui suit.—Après que j'eus eu cet entretien avec lui, je lui demandai combien il y avait de notre île au continent, et si les canots rarement périssaient. Il me répondit qu'il n'y avait point de danger, que jamais il ne se perdait un canot; qu'un peu plus avant en mer on trouvait dans la matinée toujours le même courant et le même vent, et dans l'après-midi un vent et un courant opposés.
Je m'imaginai d'abord que ce n'était autre chose que les mouvements de la marée, le jusant et le flot; mais je compris dans la suite que la cause de cela était le grand flux et reflux de la puissante rivière de l'Orénoque,—dans l'embouchure de laquelle, comme je le reconnus plus tard, notre île était située,—et que la terre que je découvrais à l'Ouest et au Nord-Ouest était la grande île de la Trinité, sise à la pointe septentrionale des bouches de ce fleuve. J'adressai à Vendredi mille questions touchant la contrée, les habitants, la mer, les côtes et les peuples qui en étaient voisins, et il me dit tout ce qu'il savait avec la plus grande ouverture de cœur imaginable. Je lui demandai aussi les noms de ces différentes nations; mais je ne pus obtenir pour toute réponse queCaribs, d'où je déduisis aisément que c'étaient lesCaribes, que nos cartes placent dans cette partie de l'Amérique qui s'étend de l'embouchure du fleuve de l'Orénoque vers la Guyane et jusqu'à Sainte-Marthe. Il me raconta que bien loin par delà la lune, il voulait dire par delà le couchant de la lune, ce qui doit être à l'Ouest de leur contrée, il y avait, me montrant du doigt mes grandes moustaches, dont autrefois je fis mention, des hommes blancs et barbus comme moi, et qu'ils avaient tuébeaucoup hommes, ce fut son expression. Je compris qu'il désignait par là les Espagnols, dont les cruautés en Amérique se sont étendues sur touts ces pays, cruautés dont chaque nation garde un souvenir qui se transmet de père en fils.
Je lui demandai encore s'il savait comment je pourrais aller de mon île jusqu'à ces hommes blancs. Il me répondit:—«Oui, oui, pouvoir y aller dans deux canots.»—Je n'imaginais pas ce qu'il voulait dire pardeux canots. À la fin cependant je compris, non sans grande difficulté, qu'il fallait être dans un grand et large bateau aussi gros que deux pirogues.
Cette partie du discours de Vendredi me fit grand plaisir; et depuis lors je conçus quelque espérance de pouvoir trouver une fois ou autre l'occasion de m'échapper de ce lieu avec l'assistance que ce pauvre Sauvage me prêterait.
Durant tout le temps que Vendredi avait passé avec moi, depuis qu'il avait commencé à me parler et à me comprendre, je n'avais pas négligé de jeter dans son âme le fondement des connaissances religieuses. Un jour, entre autres, je lui demandai Qui l'avait fait. Le pauvre garçon ne me comprit pas du tout, et pensa que je lui demandais qui était son père. Je donnai donc un autre tour à ma question, et je lui demandai qui avait fait la mer, la terre où il marchait, et les montagnes et les bois. Il me répondit que c'était le vieillard Benamuckée, qui vivait au-delà de tout. Il ne put rien ajouter sur ce grand personnage, sinon qu'il était très-vieux; beaucoup plus vieux, disait-il, que la mer ou la terre, que la lune ou les étoiles. Je lui demandai alors si ce vieux personnage avait fait toutes choses, pourquoi toutes choses ne l'adoraient pas. Il devint très-sérieux, et avec un air parfait d'innocence il me repartit:—«Toute chose lui dit: Ô!»—Mais, repris-je, les gens qui meurent dans ce pays s'en vont-ils quelque part?—«Oui, répliqua-t-il, eux touts aller vers Benamuckée.»—Enfin je lui demandai si ceux qu'on mange y vont de même,—et il répondit: Oui.
Je pris de là occasion de l'instruire dans la connaissance du vrai Dieu. Je lui dis que le grand Créateur de toutes choses vit là-haut, en lui désignant du doigt le ciel; qu'il gouverne le monde avec le même pouvoir et la même providence par lesquels il l'a créé; qu'il est tout-puissant et peut faire tout pour nous, nous donner tout, et nous ôter tout. Ainsi, par degrés, je lui ouvris les yeux. Il m'écoutait avec une grande attention, et recevait avec plaisir la notion de Jésus-Christ—envoyé pour nous racheter—et de notre manière de prier Dieu, qui peut nous entendre, même dans le ciel. Il me dit un jour que si notre Dieu pouvait nous entendre de par-delà le soleil, il devait être un plus grand Dieu que leur Benamuckée, qui ne vivait pas si loin, et cependant ne pouvait les entendre, à moins qu'ils ne vinssent lui parler sur les grandes montagnes, où il faisait sa demeure.